‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 44 sur 62 · V. — L'AIiMEE · texte numérisé non relu

V. — L'AIiMEE

11 est inutile de parler encore de l'activité déployée par tout l'empire pour les travaux publics : les monuments municipaux, temples,

Arcade de l'aqueduc dit A7uo Novus.

cirques, amphithéâtres, égalant parfois ceux de Rome en beauté, même en grandeur', les ponts sur les fleuves, les canaux dans les plaines', les aqueducs au-dessus des vallées", les routes au travers des montagnes, les phares sur les promontoires, enfin l'immense réseau des voies militaires dont les principales se développaient sur une longueur

* L'amphithéâtre de Capoue était presque aussi vaste que le Colisée de Rome.

^ Les anciens ne connaissaient pas les écluses, mais ils faisaient des barrages.... cataradis aquœ cursum temperare (Pline, Epist., X, 60).

' Rome seule eut jusqu'à quatorze aqueducs d'un développement de 400 kilomètres, dont 80 sur des arches. Trois seulement qui fonctionnent encore suffisent à faire de Rome la ville d'Europe la mieux pourvue d'eau.

lie 77 000 kilomètres'. Les chapitres précédents ont montré cette «irande œuvre de civilisation que les modernes n'ont surpassée que de nos jours.

Cet éclat de la vie civile se fût bien vite dissipé sans l'armée qui, établie à demeure entre l'empire et les Barbares, protégeait l'immense travail accompli derrière elle. Sous les Antonins, elle l'ut formidable,

et nous devons en parler avec quelques détails, car, des deux grandes originalités de Rome, son droit et son organisation militaire, celle-ci est bien longtemps restée incomparable.

Sous la république, la guerre finie, les soldats étaient licenciés; mais, depuis la rivalité de Marins et de Sylla, il y eut toujours quelque chef (|ui trouva le moyen d'avoir une armée à lui. Octave hérita de toutes ces forces; au lendemain d'Actium, il se trouva à la tête de soixanteseize légions : il en garda vingt-cinq et congédia le reste; Vespasien en eut trente, chiffre aucpiel on s'arrêta longtemps.

Auguste déclara ces vingt-cinq légions permanentes, et il les établit dans les provinces frontières sous les ordres de légats nommés

Soldat légionnaire, légion A/T" par lul Ct rCVOCableS à Volouté. Pour leS SOl- Gemiiia. (Musée de Mayence. , m - i • ». i i-

Moubse au musée de Saint- dcr , il crca de uouveaux impots et consti- '''^'""'"^ tua, à côté du trésor public, nue caisse mili-

taire (jui lit toutes les recettes et toutes les dépenses nécessaires à l'armée.

D'après le tableau des forces de l'empire présenté au sénat par Tibère, les vingt-cinq légions étaient réparties de la manière suivante : huit le long du Illiin, trois en Espagne, deux en Afrique, deux en Kgy|)le, (piatrc sur l'Euplirate ct six sur les bords du Danube ou de rAdrialif|ii(!\

Aiu-^i toutes les forces militaires, moins la garnison de Rome, étaient établies à demeure entre l'empire et les ]5arbares, loin des villes où la discipline se relâche. Les camps, les postes fortifiés que

' On a compti': que l'itinéraire d'Anloninénumérait trois cent soixante-douze grandes voies, qui, réunies, auraient fourni une roule longue de 77 000 kilomètres, plus de 10 000 lieues.

* Au temps de Dion Cassins, l'effort des Barbares se portant sur le Danube, il n'y eut plus que quatre léj^ions sur le Rhin.

reliaient entre eux d'immenses lignes de défense, servaient de base d'opérations; et comme on ne distinguait pas le pied de paix et le pied de guerre, comme les légions étaient à portée de leurs magasins ou arsenaux et que derrière elles s'étendait leur territoire principal de recrutement', elles étaient toujours prêtes à entrer en action.

La conception était nouvelle et grande, et c'est un merveilleux spectacle que celui de cet empire armé d'une manière formidable sur ses frontières et régi à l'intérieur sans un soldat.

Cependant beaucoup de provinciaux étaient des vaincus de la veille qui gardaient encore le souvenir de la liberté perdue. Mais les Romains n'avaient pas une préoccupation qui chez nous est fort grande, celle de l'ordre public. Ils distinguaient ce qui était d'intérêt général de ce qui n'avait qu'un intérêt de localité ou de personne. Il se pouvait donc que toutes les routes ne fussent pas sûres, toutes les cités paisibles; il arriva même dans les commencements que, par rivalité municipale , des guerres privées éclatèrent parfois entre deux villes ; le gouvernement s'en inquiétait peu : c'était aux intéressés à se tirer d'affaire. Mais malheur à l'aventurier et à la cité qui compromettaient l'ordre général ou qui s'armaient contre l'empire! Quelques cohortes se détachaient de la plus prochaine frontière, et la répression était aussi prompte que terrible.

Nous qui sommes depuis si longtemps habitués à demander à l'État de veiller et d'agir à notre place, nous avons multiplié à l'infini les petites garnisons qui détruisent l'esprit militaire, mais

lLECÎAîlMCKXXXSTlfE|\î' V ^ >. ij, S^ ^ - id X ^ 5 EMPKc

Cavalier légionnaire. (Musée de S;iiiit-(jtiiiiaiiJ

* Les légions se recrutaient en général dans les provinces voisines des pays où elles séjournaient ; mais, quand on levait une coiiorte ou une aile auxiliaire, c'était une règle iiabituellement suivie d'envoyer cette cohorte ou cette aile loin des lieux où elle avait été prise. Il n'y avait point de loi générale pour le recrutement. Quand les engagés volontaires ne suffisaient pas, l'empereur ordonnait des levées dans telle ou telle province.

I/KMIMllE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

sont fort avantageuses aux villes qui les reçoivent. x\ussi nous mettons dos soldats partout, au risque que l'armée s'émiettc et que sa discipline se relâche. Les Romains n'en mettaient nulle part, si ce n'est en l\ice de l'ennemi. Leurs légionnaires n'avaient qu'une Ibnclion, la guerre, qu'un genre de vie, celle des camps, et c'est ainsi qu'ils ('laicnl devenus les premiers soldats du monde.

Aussi n'était-ce que par exception qu'ils en plaçaient dans certaines villes. Quand on se fut aperçu qu'à Antiochc, au milieu de cette population vaniteuse et insolente , également incapable de rester sans nuiitre et d'en garder un, on ne pouvait tenir un soldat

liir;iiiterie escortant des bagages. (Colonne Anloiiine.)

trois mois sans faire de lui un cfléminé ou un séditieux, on supprima la garnison d'.Vntioclie, (pioique cette ville fût un point important pour la défense de la Syrie.

La légion complait six mille fantassins et sept cent trente cavaliers, tous citoyens l'oiiiains; à diverses époques, son effectif varia, mais sans s'écarter beaucoup, en plus on en moins, de ces nombres qu'on peut considérer comme réglementaires'. Elle était partagée en dix colioites, la cohorte en six centuries, excepté la prcmièie qui en avait dix comprenant l'élite de la légion. Les sept cent trente cavaliers se

' [)';iprès V('g(''(;o, II, G, la ])remiùi-u cohorte, (jiii ])orlait l'aigle cl les images des empereurs, lUtina el prœsenlia signa, avait onze cent cinq fantassins et cent trente-deux cavaliers; les neuf autres ne corn|)laient cliaciitie que cinif cent cinquante-cinq fantassins et soixante-six cavaliers. Tolal pour la li'gion entière: six mille cent liomuies de pied et sept cent vingt-six cavaliers, ce qui douni;, ])Oiir le ti^mps de Végèce, une proportion de cavaliers iieaucoup plus forte que dans les anciennes légions.

divisaient en vingt-deux compagnies {turmx) de trente-trois hommes. Chaque centurie avait son étendard, qui, dans la mêlée, servait de point de ralliement. Des speculatores et des exploratorcs faisaient le service d'éclaireurs.

Les Italiens étaient exemptés du service militaire^; il y en avait

Cavalier auxiliaire 2. (Chalon-sur-Saône. Moulage à Saint-Germain, 11° 2032r).)

cependant qui voulaient suivre la carrière des armes. Pour eux et pour les citoyens qui n'avaient pu se faire admettre dans le service légionnaire, on forma des corps particuliers, cohortes civium Romanorum. Le service y était moins dur que dans les légions, les armes moins lourdes, les récompenses moins tardives. Les provinciaux, non

* Hérodien, II, 11, et 111, 7. On n'y fit de levées que dans les circonstances graves.

* L'inscription, qui contient plusieurs fautes d'orthographe dues au lapicide, doit se lire : .\LBA.\US EXCi^CI ¥(ilius) EQUES ÂL.\(e) ASTURUM NATIONE VBIVS 8TlP{emUovurn) XII AN(noram) XXXV ll(ic) S{itus) EST (au lieu de F gravé par erreur) RUFUS FRATER ET AIRA (pour hères). — Albanus, fils d'Excincus, cavalier de l'aile des Astures. Ubien de nation, ayant servi 12 ans et vécu 55 années, repose ici — Rufus, son frère et s,on héritier.

cilovons, ot les rois ou peuples alliés fournissaient les auxiliaires, dont le nombre, variant selon les besoins, élail à ])eu près égal à celui lies légionnaires. Ces escadrons (alit) et ces cohortes auxiliaires portaient habit uollenient le nom de la province ou du peuple qui les avait fournis.

Chaque légion, comptant avec ses auxiliaires de douze à treize mille hommes, avait son infanterie de ligne et son infanterie légère, qui répond à nos tirailleurs; sa cavalerie et ses machines pour lancer des traits ou démolir des remparts, c'est-à-dire une artillerie

[iAloMlAlVS ■ÏTVRAHGL'' :

Soldai de l;i prciiiiére coliorle des Iliirceiis. (Musée de Saint-Germain, n° 20 556.)

Soldai de la quatrième coliorte des Dalmates. (Musée de Bingen. — Ibitt.)

(Voyez pa;;e 507.)

de campagne et une artillerie de siège: c'était une armée complète, et nos divisions sont encore organisées, avec des moyens différents, de l;i même manière. Mais il importe de remarquer que l'armée ronuiine était low^ouvii endivisionnée, puisque la seule formation qu'elle connût était la légion, qui représente une division française.

L'aigle d'or qui lui servait d'étendard était le symbole de la patrie, du devoir, de l'honneur, et les soldats lui rendaient un culte véritable. « Les aigles, dit Tacite, sont les dieux des légions'. »

propria letjioiiuin nuiniiia [Aiin., 11, 17).

Les ouvriers, fabri, que nous appelons le génie militaire, ne faisaient partie d'aucune légion. Ils étaient répartis par provinces militaires, sous l'autorité supérieure du général qui nommait lui-même leur chef, prxfectm fahrum, de sorte que si la légion n'avait pas d'ouvriers pour construire ses machines et faire ses travaux de défense ou d'attaque, il s'en trouvait un corps dans chaque gouvernement militaire, et ces gouvernements comprenaient toutes les provinces frontières où les armées résidaient.

Cette organisation mérite attention. Comme, chaque soir, en pays ennemi ou au voisinage de l'ennemi, les légionnaires faisaient eux-mêmes leur camp, avec fossé et parapet palissade, ne fût-ce que pour y passer une nuit, ils n'avaient pas besoin d"hommes spéciaux pour ouvrir une tranchée ou creuser une mine : c'est un caractère qui distingue le soldat romain du nôtre.

Le premier était propre à tout, parce qu'il avait été exercé à tout faire, même des ouvrages d'utilité civile, quand la guerre chômait. Ainsi Marins avait, il y a deux mille ans, par la fosm Mariana, corrigé « les bouches incorrigibles du Rhône », et nous venons à peine de renouveler cette entreprise en créant le canal Saint-Louis qui, jusqu'à présent, rend moins de services. Pour tourner la Germanie par le Nord, les soldats de Drusus jetaient une partie du Rhin dans le lac Flevo, et la fosm Drusiana est devenue l'Yssel ; ceux de Corbulon creusaient un canal entre la Meuse et le Rhin, pour rendre moins dangereuses les inondations de l'Océan; Rufus ouvrait des mines; un lieutenant de Néron voulait couper le plateau de Langres pour unir la Moselle et la Saône par un canal qui ne sera achevé que dix-huit siècles après qu'un Romain en a eu l'idée. Et je ne parle ni des routes et des ponts construits par tout l'empire, ni des ports creusés sur toutes les mers, ni des marais desséchés et des collines plantées de vignes par leurs mains, ni de ces immenses fortifications dont ils avaient couvert 2000 lieues de frontières.

Ces travaux continuels, dont les histoires et les inscriptions fournissent mille preuves, étaient le grand moyen disciplinaire des Romains ; les généraux redoutaient à tel point l'oisiveté du soldat.

Légionnaire décoré portant renseigne ( d'après Lindenschmil , IV, pi. 6).

qu'ils lui commandaient des travaux inutiles. Ainsi l'auteur des StraliKlèmes, Front inus, loue le consul Nasica d'avoir, durant un hiver, occupé ses lésions à construire une Hotte dont il n'avait pas besoin'.

L'armée romaine s'appelait excrcitus, c'esl-à-dire les hommes qui travaillent, et elle a conquis le monde autant avec la pioche qu'avec l'épéc.

En résumé, le peuple le plus militaire de l'antiquité avait été conduit par l'expérience des siècles à établir les principes suivants :

V l'oint de petites garnisons;

'■1" lléunion des soldats de toutes les armes en vingt-cinq ou trente corps d'armée dont chacun était composé d'une légion et de ses auxiliaires;

o" Etablissement des légions sur la frontière, en face et à proximité de l'ennemi, dans des camps retranchés dont la place avait été si bien choisie, que beaucoup de ces camps sont devenus des villes importantes-, et que cette armée de trois cent soixante mille hommes |)ul, durant trois siècles, rendre infranchissable une frontière immense, bordée de Barbares avides, même de royaumes puissants. • 4" Travaux continuels d'utilité civile ou militaire imposés aux soldats pour entretenir leur force et chasser du camp l'oisiveté, l'ennui, avec l'indiscipline, qui en est la conséquence.

5" Enlin, importance chaque jour croissante de ce que nous sommes forcés d'appeler l'artillerie de siège et de campagne. On a dit : « (^liez les Romains, l'usage des machines devint plus commun à mesure que la valeur personnelle et les talents militaires disparurent dans l'empire; lorsqu'il ne fut plus possible de trouver des hommes, il fallut bien y suppléer par des instruments de différente espèce. » Du temps de Gibbon, cette observation paraissait juste : elle ne l'est plus aujourd'hui. L'héroïsme à la guerre change de forme sans changer de nature, selon que la lutte se fait corps à corps ou à distance, comme il arrive avec les machines. Avec celles-ci, il faut au soldat

' ils t)àlissaient iriiuno dos lemples, des portiques, des t)asiliquos, et nous lisons an Digeste ([u'il est permis an proconsul d'employer le soldat à la construction des édifices iinlilic's dans les cités provinciales (i)i<,'., \, Iti, 7, § 1). Dans ce cas, les villes ])onrvoyaient à la (léjiense. Ainsi un torrent emporte la route aux environs d'Abila, près de Damas, h; légat de Syrie fait ouvrir par la XVI' légion une roule nouvelle dans la montagne, impendiis Abilciiorum (De Saulcy, Voy. en Syrie, t. II, p. 596). La Icgio lU" Gallica coupe de même une montagne pour faire une route en Syrie au-dessus du Lycus [G. I. L., t. III, '2f)0, et quantité d'autres exemples),

« Sur les castra donnant naissance à des villes, voy. L. Dénier, Inscr. de Troesmis, p. 22, et le mémoire de .M. Hoberl sur iEmplaccmcul des années romaines.

des qualités souvent plus difficiles que l'audace et l'élan. Les progrès de l'artillerie chez les Romains n'accusaient donc pas l'affaiblissement de l'esprit militaire, mais les progrès de la science appliquée aux choses de la guerre : la Poliorcétique d'Apollodore en est la preuve^

A Rome, dans les beaux siècles qui ont fait la grandeur de l'État, le service militaire était obligatoire. On n'aurait pas compris que la chose de tous, res publica, ne fût pas défendue par tous. Le citoyen ayant la pleine jouissance des droits de cité était tenu de s'armer et de combattre toutes les fois que la patrie l'appelait, et cette obligation commençait pour lui dès qu'il avait atteint sa dix-septième année^. Le refus de servir entraînait la perte des biens et de la liberté, quelquefois la mort. Sous Auguste, un. chevalier romain qui avait mutilé ses deux fils pour les soustraire au service fut vendu comme esclave, et des réfractaires furent frappés de la hache.

La république avait établi une autre sanction : on ne pouvait briguer une fonction publique qu'après avoir passé dix ans au moins sous les drapeaux. L'empire garda pendant deux siècles et demi ce principe, mais en réduisant beaucoup la durée du service '\

Aux yeux des Romains, l'armée était si bien la patrie, qu'ils avaient organisé celle-là à l'image de celle-ci. L'esclave ne comptait pas dans la société civile; il resta aussi en dehors de la société militaire, et celui qu'on découvrait dans les rangs de la légion était puni de mort. Une classe de citoyens était même anciennement exclue du service : les prolétaires, qui, ne payant pas d'impôt, n'avaient que des droits politiques illusoires. « Cela était très-juste, dit Denys d'IIalicarnasse, car on ne doit pas confier des armes aux citoyens dont l'indigence n'offre aucune garantie à l'État. » Cette condition tomba au commencement des guerres civiles qui tuèrent la république, et Auguste ne rétablit pas la dispense ou plutôt l'exclusion dont les prolétaires avaient été frappés.

Il conserva la distinction entre les légionnaires, qui devaient être citoijens, et les corps auxiliaires composés de pérégrins. En droit, tous ceux qui avaient le jus civitatis, excepté les Italiens, étaient soumis au

' Voyez ci-dessus, page T2.

- Aulu-Gelle, Nod. AU., X, 28. Dans la seconde guerre de Macédoine, on appela tout homme au-dessous de quarante-six ans (Tite Live, XLllI, 44). On était donc, sous la république, astreint au service militaire durant une période de trente années (1746) tant qu'on n'avait pas fait dix campagnes dans la cavalerie, vingt dans l'infanterie.

"' Voyez page 249.

570 L'EMPinE ET LA SOCIETE ROMAINE.

service militaire, et les nombreuses cohortes' qu'ils ont formées ])rouvent que les volontaires étaient assez nombreux pour que, en temps ordinaire, les vides annuels des légions lussent aisément comblés*, (juant aux provinciaux, le gouvernement déterminait, suivant les besoins, combien de soldats telle province devait fournir", et, comme il {'allait une base pour la répartition, on prit celle qui était le graml moyen administratif des Romains, le cens, be recrutement devint un impiM que les i)ropriétaires durent payer : tant de soldats pour tant de fortune. Vn riche pouvait être taxé à plusieurs recrues; plusieurs pauvres pouvaient être réunis pour en fournir une; les rciiimcs mêmes contribuaient.

Ce système provenait de coutumes anciennes. Avant que la domination romaine se fût étendue hors d'Italie, les Italiens étaient tenus d'armer un nombre déterminé d'auxiliaires, et Polvbe nous a conserve le chiffre des contingents qui étaient prêts, en !2!25 avant J. C, à rejoindre l'armée romaine pour arrêter l'invasion gauloise. Dans les mauvais jours de la seconde guerre Punique, les citoyens avaient été imposés, chacun suivant sa fortune, à un ou plusieurs soldats, et Auguste recourut deux fois à ce moyen. Il obligea les riches, hommes et femmes, à donner la liberté à quehpies-uns de leurs esclaves, alin de pouvoir enrôler aussitôt ces affranchis dans les cohortes*. La république avait donc légué à l'empire l'usage de lever des soldats parmi les sujets et le moyen de rendre ces levées moins onéreuses en trouvant pour elles un ordre régulier, ex censu. Auguste rédigea, sans doute à cet effet, un règlement général. L'Etat vérifiait l'âge, la taille, la force physique du conscrit : on ne j)renait que les plus vigoureux; Dion ajoute : « et les plus pauvres*.

Chaque légion était commandée par un légat de rang prétorien.

' Nous connaissons la XXXII". (Or.-Henzen, n"' 00, :>l'-2, G7.JC.)

- Ceci nVsl pas en coniradiclion avec ce qui a été dil au lonie IV, noie 4 de la page 2;)U. Ce dont Tibère se plaignait, ce n'était pas qu'on manquât de volontaires, mais de volontaires de bonne condition.

' .... indiiclig per provincias tirociniis {\mm. Marcellin, XXI, C).

* Virt feminfequc ce ccnsu liberlinum coaclx dure militem (Vell. Paterculiis, II, 111) pe-

cunioxioribus indiclos cl sine mora manumissos (Suétone, Oct., 2.^; Dion, LUI, 51). Vitcllius fit de même (Tacite, llisl., III, .')8).

» .... cÎTt cdxupoTaToi xal ci TrevÉaraTci (Dion, LU, l-i). Dion formule bien ce système: .... tcù; u.i» i'O.vji TâvT».; âvfi te ôir/.tuv y.y.'i i-ivj t£ixwv ^r,i, toù; Si èppuftEvEOTâTou; xa't fiiou pâXiOT», 5eo(A£vou; xiraA^-jioOaî 7e y.al iwih (LU, 27). Végèce (I, 7, et II, 4) dit aussi : .... posscssoribus indicti lironc», cl le Digeste (L, 4, 18, 5j 7^) compte la lironum produdio au nombre des munem. Cf. Code Tlièodosicn. VII, 13, 7, et Code de Justinien, XII, 2!), 2.

Après lui venaient les tribuns, chefs des dix cohortes; le préfet du camp, faisant fonction de commandant de place dans les castra et de major dans les expéditions; soixante-quatre centurions ou officiers d'infanterie; vingt-deux décurions ou officiers de cavalerie; enfin huit ou neuf grades inférieurs dont les titulaires portaient des noms différents sous la désignation commune de principales ' : ce sont nos sous-officiers. Le service religieux était représenté par les victimaires et les aruspices ; le service de santé, par des médecins et des vétérinaires; chaque camp avait une ambulance {caletudinarium)-.

La solde était de 10 as par jour, ou de 225 deniers par an, 500 depuis Domitien, sur quoi il fallait se procurer et entretenir les vêtements, les armes et la tente; l'État ne fournissait que les vivres; plus tard, il donna aussi le vêtement et les armes". Chaque cohorte

• Les levées se faisaient par le dilectator qui opérait dans une circonscription plus ou moins élendue, ï'inquisitor qui vérifiait si le soldat présenté était bon pour le service, et le legatus ad dilectus faciendos qui centralisait le travail pour toute une province, y rassemblait sans doute les recrues et les envoyait à leurs corps respectifs. (L. Renier, Mél. d'épigr., p. 86; Cuq, mémoire sur ÏExaminalor per Italiam, p. 11-25, et les Acta sincera, p. 290.) Des commissions spéciales étaient données à des légats (César, Bell. Gall., VI, 1 ; Bell, civ., 1,30), à des sénateurs (ibid., I, 12). Cf. C. I. L., Ill, n° 1457. Missiis ad jiiventutem per Ilaliam legendam. Certaines provinces complétaient certaines armées; par exemple en 64, on ordonna des levées dans la Narbonaise, l'Afrique et l'Asie proconsulaires pour combler les vides faits dans les légions d'illyrie où l'on avait accordé beaucovp de cong.^s. (Tacite, Ann., XVI, 13.) Qnant au chiffre du recrutement annuel, il peut être diilemifiB do la manière suiTanle : les trente légions, avec leurs auxiliaires, donnaient environ trois cent soixante mille hommes. Si la vétérance avait toujours été accordée après vingt ans de service, un vingtième de cet effectif ou dix-huit mille soldats auraient été congédiés chaque année, mais, par la raison que j'ai donnée (t. IV, p. 225), on en renvoyait le moins possible. Supposons qu'on en gardait seulement un tiers, c'étaient douze mille congédiés qu'il fallait remplacer. Mais la perte annuelle par la mortalité, les congés de réforme, etc. (ibid., p. 255, n. 4) était sans doute la même que dans notre armée, près de quatre pour cent, et plutôt au-dessous qu'au-dessus de ce chiffre, parce que les soldats ne quittaient guère ce que nous appellerions leur garnison. Or quatre pour cent sur un effectif de trois cent soixante mille, hommes donnent quatorze mille quatre cents morts, réformés, etc.; mettons treize mille et nous arriverons au chiffre de vingt-cinq mille recrues annuelles, que nous avions trouvé par d'autres calculs.

- De nombreuses inscriptions mentionnent des médecins attachés aux légions, aux troupes auxiliaires, aux corps qui tenaient garnison dans la ville, enfin à la flotte. Ils avaient le rang, la solde et la ration des sous-officiers, principales, et l'on en comptait probablement un pour deux cent cinquante hommes. C'étaient habituellement des Grecs. Chaque camp renfermait un valetudinarium queTrajan et Alexandre Sévère se plaisaient à visiter, même un veterinarium pour les chevaux, et les ambulances avaient leurs infirmiers, optiones valdudinarii (Brian, Du service de santé militaire chez les Romains). Une inscription de Lyon, n° 320, parle d'un sacerdos castrensis.

3 Lampride, .4/ca;. Sev., 52; Dion, LXIX, 12. Du temps dePolybe (VI, 39), l'État donnait 4 w.odide blé par mois ou 48 par an. Ce chiffre a dû s'élever et devenir le même que celui des distributions à Rome : 60 modii par an.

avnil (iiio caisse (répargiie administréo par les librar il ou comptables sous la surveillance du tribun. Le soldat y mettait les économies qu'il taisait sur sa solde, sa part de butin et le donaticum ou gratification

accordée par rem|)ereur à son avènement. Les biens du soldat mort sans béritier étaient dévolus à la légion, comme ceux du décurion l'étaient à la curie. Il a été question précédemment des collèges militaires et de leur caisse de secours.

Au temps de Polybe, le centurion ne recevait que le double du légionnaire, et le tribun le quadruple; au second siècle, la solde de celui-ci est de '25 000 sesterces, et nous verrous Aurélien toucher, à ce titre, bien da-

ME¥©P/BMB©

Cenliirioinle raniioe tic VariisCXVnr léfrion). (Musée de Itonii. Moula^'c au musée de Saint-Cierniaiu.)

vantage.

Sous la république , le serment militaire était prêté en ces termes : « A l'armée et à 10 milles à la ronde, seul ou avec plusieurs, je ne prendrai rien dont la valeur excède un sesterce. Quand je trouverai hors du camp un objet valant plus d'un sesterce, je le remettrai dans les trois jours aux chefs. Jamais la peur ne me fera quitter le drapeau, et je ne sortirai du rang que pour ramasser un javelot, frapper un ennemi ou sauver un citoyen '. »

Sous l'empiie on jura d'exécuter sans hésitation ni ciainte tous les ordres de Vimperator, de ne point déserter, de mourir, s'il le fallait, jiour le jx'uplc romain, et de ne rien faire de contraire aux lois^ C(^ serment était renouvelé tous les ans au l"" janvier et fidèlement tenu; car, si l'on excepte les deux années d'anarchie (08-69) où les légions firent trois empereurs, on ne trouve, dans l'espace de plus de deux siècles, que Irois insurrections militaires, dont aucune ne réussit"'. Il laul, bien ciilcndu, mettre les prétoriens à part.

Arnv(' au camp, le jeune soldat recevait un signaculunt, ou médaille ordinaircmcnl de plomb, que chaque soldat portait au cou et qui ser-

• l'olybe, VI, 21 cl .m.

* Dion, LVI, 7,; Végéce, H,' 5.

' Cdies de Scribonianus en Dalmalie, contre Claude; d'Anlonius en Germanie, conlrc Doiniticn; d'Avidiiis Cassius en Syrie, contre Marc Aurèle.

vait à le faire reconnaître, puis il était remis aux instructeurs et aux maîtres d'armes {doctores armornm H lanialx). Son armure était pesante; durant les exercices, on lui donnait des armes plus lourdes que celles de combat, et on l'habituait à frapper d'estoc, jamais de taille. « Il faut pointer, dit Végèce, et ne pas sabrer. » Il était encore exercé au saut, à la nage, même à une certaine danse guerrière que l'on croyait propre, par ses évolutions rapides, à étonner et à intimider l'adversaire. Il devait s'habituer ta franchir les fossés et les haies, à gravir les pentes rapides et à pousser le cri de guerre, ce terrible barritus, « capable à lui seul, dit César, d'animer une armée et d'effrayer l'ennemi. » Le pas ordinaire était de 6 kilomètres à l'heure, le pas accéléré de 56 kilomètres en cinq heures; trois fois par mois avaient lieu de grandes promenades militaires.

On pratiquait, comme chez nous, l'école de soldat, de peloton et de cohorte, la cohorte élant pour eux l'unité tactique, comme le bataillon l'est pour nous; ils faisaient môme ce que nous appelons la petite guerre, et toutes les évolutions étaient réglées par les ordres des chefs, les mouvements des enseignes, les sons de la trompette. Les manœuvres avaient lieu deux fois par jour pour les recrues, une fois pour les anciens soldats, et nul n'avait le droit de s'en dispenser, excepté les vétérans. « Jamais, dit Josèphe, ils ne suspendent leurs exercices; on croirait qu'ils sont nés avec leurs armes. » Le nom même de l'armée, exercitus, le disait aux soldats.

Cette gymnastique, la plus complète éducation de l'homme physique, donnait au soldat toute sa valeur individuelle, en même temps que la cohorte y gagnait, par la précision des mouvements, une cohésion incomparable'.

• On pourrait se demander si, avec les armes nouvelles, tout cela n'est pas aujourd'hui inutile. D'abord l'homme qui a la conscience d'être compté parmi les plus agiles et les plus adroits à manier son arme en a une plus virile assurance. Les exercices physiques, qui ont donné plus de souplesse et de force à son corps, ont mis en même temps plus de ressort et d'énergie dans son âme. A ce titre seul, il faudrait les conserver et les étendre encore. Mais, lorsque l'artillerie sera égale dé part et d'autre et qu'une armée ne sera plus retenue à distance par un feu supérieur, l'infanterie pourra déployer ses anciens moyens d'action. Déjà, dans la dernière guerre, et c'est l'espérance de la patrie, chaque fois que nos soldats ont pu, dans une éclaircie de mitraille, s'élancer sur l'ennemi avec la vieille furie française, celui-ci a reculé. 11 nous faut donc, pour cette formation du soldat, rester à l'école des Romains, ou du moins suivre leur exemple. On vient de voir les continuels travaux qu'on leur imposait et qu'aussitôt que la mollesse apparaissait dans une légion, les légats, soucieux de la discipline et de la puissance militaire de l'empire, reprenaient pour elle le procédé de Marins et de Corbulon : ainsi firent Avidius Cassius, sous Marc Aurèle, pour les légions de Syrie, Aurélien et Probus, pour celles de tout l'empire. Avec les puissantes armes de jet dont les troupes

r.Ti L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

Mais la grande force des légions était leur discipline, que Yalère Maxime appelle « la frès-sainle discipline des camps*». L'obéissance du soldat était absolue, et ce respect de la loi militaire remontait du dernier des légionnaires an cliel' de l'armée. Un jour, Trajan appelle dans sa tente un centurion, qui devint plus tard l'homme le plus considérable de l'empire a|)rès l'empereur. Des tribuns étaient réunis aux abords de la demeure impériale pour y être introduits. Au lieu de se prévaloir de cette faveur, le centurion dit au prince: « C'est une honte. César, que tu t'entretiennes avec un centurion quand des tribuns sont debout à ta porte et attendent. » Le détail est petit, mais l'esprit qu'il montre est grand.

Les peines disciplinaires étaient la réprimande, une retenue de solde, la corvée, la relégation dans un service ou dans un grade inférieur, l'expulsion de l'armée. Ainsi César chassa un tribun qui, pour l'expédition d'Afrique, avait encombré un navire de ses bagages, au lien d'y mettre des soldats.

La discipline romaine admettait les peines corporelles, et bien souvent le cep du centurion tombait sur les épaules du légionnaire. Les cas de peine capitale étaient nombreux, les sentences prononcées sans faiblesse et exécutées sans retard. Les Romains savaient que la victoire dépend de la discipline, la discipline de la rigoureuse observation des règlements, et que, pour ne pas avoir des soldats hésitants, c'est-à-dire la certitude de la défaite, il faut placer, derrière ceux qui reculent, la loi avec toutes ses sévérités. On décimait la troupe qui avait fui, et le liiche était passé par les verges ou frappé de la hache; le transfuge, jeté aux bètes ou renvoyé les mains coupées.

La désobéissance et la trahison recevaient le môme châtiment. Un jour, sous Antonin, à une é])oque cependant où la décadence commençait, quelques cohortes surprennent un corps de Barbares et le détruisent. Elles avaient combattu sans ordre, le chef de l'armée fait mettre les centurions en croix. On s'irrite de cette sévérité : une sédition éclate et l'armée entoure, menaçante, le prétoire du général. Il en sort sans armes : « Frappez-moi, dit-il, et ajoutez ce crime à celui

actuelles disposent et iiui reiideiit impossibles, si ce n'est vers la fin de l'action, les grands cliocs corps à corps, il faut savoir se défiler derrière des obstacles naturels, ou se couvrir rapidement d'un rempart de terre. Nos soldats ont donc des leçons à prendre du légionnaire romain, qui, je le répète à dessein, a conquis le monde autant avec la pioche qu'avec l'épéo.

' Des monnaies d'or représentent Hadrien suivi de soldats portant des enseignes avec la légende : Disciplina miej. (Colien, pamm). Voyez ci-dessus, page 18.

du renversement de la discipline. » Tout rentra dans l'ordre; l'écrivain de qui nous tenons ces détails ajoute : « Il mérita d'être craint, parce qu'il ne craignait pas. »

Par une étrange inconséquence, les Romains ne faisaient pas un crime au général de son impéritie ; ils croyaient trop à la Fortune, au Destin, au Hasard, divinités complaisantes à la faiblesse humaine, pour ne pas mettre sur le compte des dieux ce qui provenait de l'incapacité des hommes.

Ainsi le citoyen romain, si libre et si lier sous la république, dont le foyer était inviolable et la vie sacrée, qui ne pouvait être battu de verges ni mis à mort, même par une sentence du peuple tout entier, s'était imposé, dans l'intérêt de la patrie, la plus sévère des législations militaires.

Je passe sur le système des récompenses ; elles étaient de deux sortes : on donnait aux soldats de l'argent, donativum, ou des armes, des colliers d'honneur, des médaillons qui rappellent nos décorations, usage fort ancien, puisqu'il aurait fallu plusieurs hommes pour porter celles qui avaient été accordées à Sicinius Dentatus, une des victimes des décemvirs'.

Sous la république, les légionnaires pouvaient se marier, parce qu'on était citoyen avant tout et soldat par circonstance; mais l'entrée du camp était interdite aux femmes. Sous l'empire, cette défense subsista, et, comme les soldats restaient alors toute leur vie, ou peu s'en faut, sous les armes, elle entraîna l'interdiction même du mariage, du moins de ce que les Romains appelaient « les justes noces », qui seules avaient des effets civils et permettaient au fils d'hériter des droits du père. En dédommagement, Claude accorda aux soldats les

' Sur les gratifications faites sous la république après chaque triompiie, voy. t. 11, p. 10-12, et pour Dentatus, 1. 1, p. 178. Une inscription acéphale conservée au Capilole porte que le personnage auquel elle est consacrée, probablement Sura, a servi, sous Trajan, comme légat propréteur dans la guerre Dacique, y a obtenu huit lances d'honneur (liastse purœ ou sans pointe), huit étendards (vexilla), deux couronnes murales, deux couronnes obsidionales, deux couronnes navales, deux couronnes d'or, et que le sénat, à la demande de Trajan, lui a décerné les ornements du triomphe et une statue. D'ordinaire un tribun ne pouvait obtenir que deux lances et deux étendards; les légats gouverneurs de province et chefs d'armée, quatre; Sura avait sans doute assisté aux deux guerres Daciques pour avoir obtenu double récompense. A ces décorations, qu'on portait les jours de fête, s'ajoutaient les colliers, chaînes et bracelets d'or ou d'argent; les médaillons [phalersc], qui étaient souvent des objets d'art, les couronnes murale, civique, etc. Pour le général en chef, le i)lus grand honneur militaire était le triomphe. Orose (VII, 9) en compte trois cent vingt de Romulus à Vespasien; il y en eut trente encore environ jusqu'au dernier qui ait été célébré à Rome, celui de Dioclétien. ,(Eutrope, IX, 27.)

fiTO L'EMPIRK ET LA SOCIÉTÉ DOMAINE.

piiviléges établis i)ar Auguste en laveur des pères de famille qui avaient trois eufauls. Mais la nature réclainait; beaucoup d'unions illégales se ibrnièi'ent et lurent tolérées. Ce n'était, toutefois, qu'après avoir obtenu son congé que le vétéran pouvait transformer le concubinalua en jiislnm )natruno}mim; sa femme devenait une matrone, ses enfants des citoyens.

La vétérance n'était obtenue dans les légions qu'après vingt, plus tard vingt-cinq ' années de service. Alors le vétéran recevait une somme de 12 000 sesterces, environ 5000 francs : c'était notre pension de letraitc qui cbarge plus lourdement le budget. Il avait le droit de porler le cep de vigne des centurions, l'exemption de certains im|K)ls cl de toutes les charges personnelles, qui étaient fort nombreuses dans les cités. S'il était accusé, on lui accordait dans la prison uur place à jiart et meilleure; il ne ])ouvait èlre mis à la question, euiidamné aux verges ou jeté aux bétes de l'amphithéâtre"".

Au lieu d'argent, souvent on lui donnait, sur la frontière, une terre, une maison, avec les esclaves, les animaux nécessaires à l'exploitation : nous avons fait même chose en Algérie et nous devrions le faire davantage. Plusieurs écrivains ont vu, à tort, dans ces concessions, l'origine des fiefs. Parfois les cités honoraient ces défenseurs de l'empire par une libéralité nmnicipale. Une inscri])tion de iNîmes rappelle que les décurions ont gratifié un vétéran d'un champ près des murailles, de 50 modil de blé j)our l'ensemencer et de l'entrée gratuite aux bains de la ville"'.

Les légions avec leurs auxiliaires représentaient l'armée de ligne; les dix cohortes prétoriennes, ou garde inqjériale, sous les ordres d'un ou de deux |)réfets, et les cohortes urbaines*, commandées par le préfet de la ville, en étaient connue la réserve. Les cohortes prétoriennes

* Quina cl vicena slipcndia ost la formule ordinaire, mais des inscriptions montrent dos soldats ayant servi iinaranle-cinq ans {C. I. L., 111, 'itiii).

* Ces avantages n'étaient accordés qu'à ceux qui avaient obtenu Vhonesla missio. Nous possédons à cette heure soixante-treize de ces diplômes militaires; Vhonesla missio assurait aux vétérans des corps auxiliaires le jms civilalis et \ejus connubii. — Pour compléter ce qui vient d'être dit sur l'armée romaine, voyez ci-dessus, pages 17-45, les réformes militaires d'Hadrien cl ses travaux de fortilication sur les frontières.

- ll.TZOg, p. lO'J-110.

* Tacite, Ann., IV, 5. Sous Viteilius, il y eut exceptionnellement seize cohorles prétoriennes et quatre urbaines, chacune de mille hommes (id., Ilist., II, !)3); on revint ensuite au chiffre de dix cohortes prétoriennes avec dix turmes de cavalerie. (Dion, LV, 24, et Diplômes mililaires ■ de, M. L. l'ienier, n" 1, 2, 5 et G, pour les années 161, 208, 245 et 248.) Les quatre cohortes urbaines, de quinze cents hommes chacune, prenaient rang a|)rès les prétoriennes, comme le nwnlrent trois inscriptions de Lyon qui mentioiment une XIH" coll. urb.

LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTnATION. 577

étaient formées, au commencement de l'empire, de volontaires venus de l'Étrurie, de l'Ombrie, du Latium et des plus anciennes colonies romaines; plus tard, on les prit dans toute l'Italie, dans les colonies d'Espagne et dans celles des belliqueuses provinces de Macédoine et du Norique'. A partir de Septime Sévère, elles furent composées de l'élite des légions qui, on l'a vu, se recrutaient dans toutes les provinces. Aussi ces soldats, choisis au sein des populations rattachées les premières à la fortune de Rome ou sorties de son sein, étaient, dans l'armée impériale, l'élément le plus romain; et comme dans leurs rangs se trouvait l'élite des légionnaires, les légions elles-mêmes les acceptaient pour les représentants de l'armée, bien qu'ils n'en partageassent ni les rudes travaux ni les dangers. Après la mort de Néron, les légions de Germanie avaient envoyé aux prétoriens de secrets ambassadeurs avec ce message : « Choisissez un empereur que nous puissions prendre. » Ce droit d'élection à l'empire exercé par la garde impériale comme une délégation de l'armée ne blessait pas alors, parce que, les légions n'admettant que des citoyens, il semblait que la meilleure partie du peuple était celle qui se trouvait sous les enseignes. Les prétoriens avaient une solde trois fois plus forte que celle des légionnaires : 2 deniers par jour, ou 52 as au lieu de 10% et une durée de service moins longue : seize années au lieu de vingt ; mais ils n'eurent pas d'abord de rations gratuites. Néron leur en donna, et Domitien augmenta pour tous la solde d'un tiers\ La paye des gardes urbaines était inférieure de moitié à celle des prétoriens. Ces troupes gardaient le prince, Rome et l'Italie, où l'on connaît plusieurs stations de prétoriens. Aussi l'opinion les plaçait au-dessus des légions ; mais les sept cohortes des vigiles \ chacune de mille hommes, peut-être de quinze cents, étaient mises au-dessous, parce qu'elles n'étaient composées que d'affranchis^ En joignant à ces troupes des vétérans, evocati, restés au service; des cavaliers germains et bataves, garde personnelle du prince; des sinfjularcs ou l'élite de la cavalerie auxiliaire; des soldats de marine; des frumentarii empruntés à toutes les légions et mis en subsistance à Rome pour y remplir divers offices,

• Dion, LXXIV, 2.

"- Tacite, inn., I, 17.

' Outre la solde et les vivres, les soldats paraissent avoir obtenu, au troisième siècle, le vêlement. Cf. Lampride, in Alex., et Vopiscus, in Aurel.

* Une pour deux régions de la ville.

5 Ils pouvaient, par trois années de service, acquérir la tessera frumentaire et par conséquent le droit complet de cité.

(tii verra (luo la cai)itale de l'empire avait une garnison considérable ol toute une armée prête à courir aux Alpes, si quelque danger s'y montrait.

J.es (l(Mi.\ Hottes prétoriennes de Misène et de Ravenne surveillaient la mer de Toscane et l'Adriatique, et combinaient, au besoin, leur action avec deux divisions de la flotte impériale dontFréjus et Aquilée étaient les])orts d'armement. L'Euxin était gardé par quarante vaisseaux que montaient trois mille hommes; la mer des Cyclades, les côtes de Syrie et d'Egypte, le détroit de Gaule, })ar les Hottes Navire ciKirgé (le troupes, sur dc Carpatlios, dc Sélcucic, d'Alcxaudrie et de *" Bretagne. Le lUiin et le Danube avaient de puis-

santes lloltilles, et quelques navires légers stationnaient sur le Rhône, la Saône, la Seine, même sur les lacs de Côme, de INeufchàtel, etc. Les

Ouadrirème, d'après le revers d'un moyen bi-oiizc do Cordieu III'. (OuIjIjicI de Krance.)

navires de hi flotte étaient des galères dites à trois, quatre et cinqrames, trirèmes, (juadrirèmes et q\iinquérèmes, selon le nombre des

' Celle monnaie porte la légende : TIIAIECTL'S AUG. (I.a traversée de l'empereur). Cohen, n* 32Ô.

rangées de rames superposées ou celui des hommes employés sur chaque rame. Elles étaient mises en mouvement par une chiourme

Vaisseaux de guerre '

d'affranchis et de peregrini, recrutés dans les contrées voisines de la mer et des fleuves, qui n'obtenaient leur congé, avec le droit de cité, qu'après vingt-six années de service. Ces galères avaient pour gou-

Peintures du temple d'Isis à Poinpéi ; d'après iNicoUini, tome II.

580 L'EMPini- ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

vernail deux grandes rames agissant des dcnx côtés de l'arrière', v\

Cii'èmc. (Bas-relief de la villa Albani.)

à l'av;ml un éperon. Lorsqu'elles devaient combattre, des légion-

Navire long, à cinquante rameurs, d'après une mosaïque trouvée prés de Pouzzoles. (Jal, Arc/ieol. navale, t. 1, ]). 25.)

naircs montaient à bord; toute la manœuvre était celle à laquelle revient l.'i m.trine moderne, l'abordage par l'éperon pour couler rennemi\

' Le fjouvornail est une invention du moyen âge. On le trouve pour la première fois sur une médaille d'Edouard III. (Marquardt, t. III, 2' part., p. 306.)

* Sur ror(,'anisalioii des forces navales, voy. Ermanno Ferrero, V Ordinamente délie armala Romane, p. '27,-Gh. Tour la question tant controversée de la disposition des rames et des rameurs, le plus récent travail est celui du contre-amiral L. Fincati. le Triremi, lioma, 1881. Je

On verra plus fard cette armée si longtemps victorieuse devenir incapable de résister aux Barbares. Dès maintenant nous pouvons

Birème dite galère impériale. (Colonne Tnijnne.)

constater que la séparation établie par Auguste entre la société civile

Trirème (d'nprès une ancienne peinture des jardins Farnèse ; Turubull, T réalise on ancient Paiiiliiig. 1740)

et la société militaire avait eu ses conséquences inévitables. D'abord il

ne puis avoir la prétention de résoudre ce problème, mais l'amiral Fiiicati me parait prendre un point de départ excellent, lorsqu'il dit des poliremi antiche, le quali lentamente et succèssivamenle moilificate per gradi figliarono le veneziane, le siciliane, le genovesi del medio evo, che non ne furono, percià ne poterono esserne se non una continuazione non intcrroita ed una liproduzione fidèle délie loro parti pik imporlanii.

5S-2 L'EMPIP.r: ET LA SOCIETE ROMAINE.

av;iil fallu accorder aux soldats des privilèges eu matière de pécule, de leslanieut, de mariage, saus parler des gralifications que leur valaient les fhaugeuieuls de règne, les ad()i)li()ns, tous les grands événements de la vie du j)riuce. Au second siècle, ils étaient déjà pour le rhéteur Aii>liil(' une classe particulière qu'il comparait à celle des guerriers sous les Pharaons. Juvénal a cnuméré ces avantages de la vie militaire, et il n'exagère pas lorsqu'il montre « l'homme en toge » demandant en vain justice aux centurions contre le soldat qui lui a brisé les (Iciils ou arraché un œil. En Thessalie, un légionnaire rencontre un jardinier monté sur un âne et lui adresse, en latin, une question que ce Grec ne comprend pas. L'autre se fâche, le frappe et le jette à terre, puis veut s'emparer de la monture. Pour le coup, le paysan reprend courage; il saute à la gorge du soldat, le renverse et le bàl'onne si bien, qu'il pense l'avoir tué. Il court se cacher chez un ami dans la ville prochaine. Mais le soldat, revenu à lui, ameute ses camarades; ils accusent le jardinier d'avoir volé un vase d'argent ; on le prend, on le juge et il est exécutée Ce récit, où Apulée a voulu peindre l'insolence de la soldatesque, doit être véridique comme le tableau de Juvénal. La même chose s'est produite partout où l'armée a eu dans l'Ltat une situation prépondérante.

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