CHAPITRE LXXXYI
I. — RÉVOLliTlON ÉCONOMIQUE TRODUITE PAR LA CONQUÊTE DE L'UiMVERS; ÉI'OQIE DL' PLUS GRAND LUXE ROMAIN.
On vient de voir que, considéré dans son ensemble, cet immense empire de Rome avait bien des causes de prospérité : le respect dans la lamille, la discipline dans la cité, le travail et une richesse relative dans les princes; enfin, au deuxième siècle, dans le gouvernement, des pi'inces sages et une administration habile qui neutralisaient momentanément les désastreux effets du pouvoir absolu.
Mais ces belles apparences ne cachaient-elles pas un mal funeste ou hideux? Cette grandeur n'était-elle point minée par un luxe insensé qui détruisait les fortunes privées et par une dépravation des mœurs qui avait usé le ressort des âmes?
Home exerce sur les esprits une sorte de fascination qui change les proportions des hommes et des choses. Tive Live et Corneille ont fait iKij) grands les héros des anciens temps; nous agissons comme eux, mais en sens inverse, nous mettons trop bas les Romains de l'empire. La faute en est à cette rhétorique des écoles qui avait pris pour texte habituel de ses déclamations les mérites de la pauvreté* et les dangers (le la richesse, les vertus que l'une assure et les vices que l'autre donne : lieux communs que, pour notre malheur, Rousseau a repris
cl que la foule l('pète.
l)*.ibnrd ii n'y a ni vice ni vertu nécessairement attachés à la pauvreté ou à la richesse, car, si la misère et la fortune sont parfois mauvaises conseillères, il est des hommes qui possèdent la richesse et ne sont point possédés par elle, comme il en est d'autres dont l'indigente
' CvA lit iioto qui (loiiiino (l;iiis loiitc la littéralure laline, depuis Lucrèce jusqu'à Apulée en son Apologie. Voyez la ridicule lettre '.tO de Sénèque contre les arts mécaniques.
demeure n'a jamais abrité une pensée mauvaise. Ensuite, les mœurs de l'ancienne Rome étaientforcément celles de la pauvreté, et, par une transformation inévitable, les mœurs nouvelles de l'empire furent celles de la richesse ou de l'aisance. Enfin, si l'on met à part quelques exceptions tapageuses, telles qu'il s'en produit toujours, ce luxe n'était pas plus extravagant que le nôtre, ni ces fortunes plus grandes que celles qui, chez nous, valurent à leurs heureux propriétaires titres et cordons. Il s'agit, dans la présente étude, non pas d'une thèse de
Huttes de branchages, en Italie.
philosophie, mais d'une question d'économie sociale. On cherche la vérité et les conséquences politiques des faits ramenés de leurs proportions légendaires à leur réelle importance. Quand on aura constaté que ce luxe des Romains était confiné dans quelques villes, ces richesses dans quelques familles, même dans une certaine époque, on sera conduit à penser que ce ne furent pas des folies auxquelles cent millions d'hommes restaient étrangers qui ruinèrent l'empire. Quand les compagnons de Romulus rapportaient en triomphe dans l'enceinte du Palatin les gerbes fauchées sur le sol ennemi, ils n'avaient ni colonnes de porphyre pour soutenir leurs demeures, ni brillantes étoffes pour embellir leurs rudes épouses, ni aliments variés pour apaiser leur faim. Ils habitaient des huttes de branchages ou de boue, vivaient de leur champ et de leur troupeau, ache-
i/i:mpihk i;t i.a société romaine.
taieiil (les outils avec (nu'l(|iies as lires des i)rodiiits de la vigne ou du pré, el la reiniiic lissait la tuuiqiic et la toge. Valaient-ils mieux (jue leurs descendants'? Poui' les vertus civiques el militaires, assulément, car ils étaient soldats et citoyens, et les Romains de l'EmjDire n'étaient plus ni l'un ni l'aulre; jnais, pour les vertus privées, qui peut alliniier (pie, dans les conditions modestes, la moralité n'était pas la même'.'
Les- ceuseurs crurent les anciennes mœurs nécessaires à la Répu-
l)li(iue, et elles l'auraient été si Rome fût restée une ville de laboureurs, an lieu de devenir la capitale du monde. Ils proscrivireut le luxe naissant des habits el de la table, les parures des femmes, les ornements d'or, certains mets, jusqu'à l'engraissement des poulets et des oiseaux comestibles, qui leur parut un danger public'. Sous Tibère encore, les édiles voulurent faire revivre les édits fixant le prix qu'il était permis de mettre à clia(|U(' mets et le nombre des mets pour chaque repas. A celle nouvelle, grand émoi dans la ville : « On craignait, dit Tacite, que le prince ne ('ùt tenté, par son austère éco- ,..,,., nomie, de ramener durement à l'antique fru-
>ase en forme de tcte faisant ^
partie de récrin diiiie dame galité ^ » Avcc sa sagcssc habituelle, Tibère
romuine. .
se uKxpia gravement du zèle sparliate des édiles; il leur montra (jue Rome avait besoin des j)rovinces pour vivre; que détruire les relations établies serait bouleverser rÉlat; qu'enfin il était dangereux de faire des lois que, si vile, on oublie ou méprise.
Le commerce des Romains s'était étendu, en effet, avec leurs conquêtes. Ils avaient su bientôt où se trouvaient les marbres les plus lu'écieux, les bois les plus beaux, les tissus les plus souples, les aliments les plus délicats; et, la victoire leur ayant livré les trésors accumulés durant des siècles par les rois el les peuples, ils s'étaient trouvés ioul à cow]) riches, comme le furent les Espagnols après la con(pu''lr du l'érou. Alors il arriva ce qu'on a vu dans les circon-
' l'iiii.', Ilisl. nul., x,7l.
* Ann., III, b'I-o'k : ne piiiice/is aiiliqii.v jxnximoniic ditrius udveilerel.
stances analogues, qu'on voulut être mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri. L'héritier de Cincinnatus remplaça l'épaisse tunique en laine grossière par une fine étoffe de Milet teinte dans la pourpre de Tyr, et la fille des robustes ménagères qui pilaient le blé et pétrissaient
Écrln d'une dame romaine. (Coffret en argent trouvé à Rome en 1793 '.)
le pain de la famille couvrit sa tête, son cou et ses bras de perles précieuses^ On changea les petites maisons bâties de pisé ou de travertin en monuments de marbre où brilla tout le luxe d'Éphèse et d'Antioche. On fit servir, sur des tables en cèdre de Maure tanie, le turbot de Ra venue et les huîtres de Tarente, les escargots d'Illyrie ou d'Afrique et la murène de Sicile, le vin des Cvclades et les chevreaux d'Ambracie, les faisans de la Colchide et le paon de la Perse, le flamant d'Egypte et la pintade de Numidie, mille autres choses enfin payées très-cher et cherchées bien loin, pas aussi loin, cependant, que nous allons pour nous donner le thé de la Chine et le café de l'Arabie, le sucre de l'Amérique et l'ivoire de l'Afrique centrale, la soie du Japon et les
Détail d'ornement du coffret.
* Colleclioii de Blacas. Letteradi Visconli inlorno ad una aniica siipelklile d'argento scopeita in Roma nell'anun 1793. Roina, 1S2'2, iu-i". - Voy. la toilette de Lollia Paulina dans Pline, Hist. mit., IX, 58.
tliamaiits du Brésil. Pline so fâche de ce qu'on voulait boire frais, en aciielant aux paysans des Ahruzzes la neige de leurs montagnes pour en uictlre dans son vin'. .Nous n'avons pas le droit de partager cette trop vertueuse indignation, nous qui, sans nous croire bien coupal)]es, lirons notre glace de la Norvège ou du Canada, et qui en portons jusque dans l'Inde.
Mous avons montré, dans un précédent chapitre, avec quelle rapidité les côtes de la Méditerranée s'étaient couvertes de cités florissantes, parce que les peuples assis au bord du grand lac romain échangeaient, d'une rive à l'autre, leurs i>roduits et trouvaient partout des marchés avantageux. Tandis que les vaisseaux sillonnaient sans inquiétude une mer pacifiée, les denrées arrivaient des contrées les plus lointaines aux lieux de consommation par des routes tracées à travers les continents; et de ces relations faciles résultait une aisance générale. Que des écrivains, tout en jouissant largement du présent, aient paru regretter la simplicité antique, il ne faut point s'en étonner. La thèse de l'austérité était belle à soutenir, surtout lorsqu'elle n'obligeait personne et qu'elle permettait aux philosophes d'écrire, sur des tables d'or, l'éloge de la pauvreté. Pour se convaincre que ces belles sentences étaient bien un canevas à broder de la prose ou des vers, il suffit de voir Apulée morigéner son siècle avec la grosse voix de Caton, et Martial, lui-même, s'oublier jusqu'à célébrer les plaisirs et les vertus champêtres du bon vieux temps'.
Laissons donc, sans les en blâmer, l'épicurien Sallustc, et Varron, et Sénèque, et Pline l'Ancien, se scandaliser que l'on courût la terre et les mers pour donner à quelques voluptueux des plaisirs d'un moment''. Avec la sécurité ([ui régnait partout, l'industrie et Ip commerce mettaient nécessairement en circulation une foule de produits dont on pouvait jouir sans se déshonorer. Beaucoup en usaient bien; quelques-uns en usaient mal, c'est-à-dire avec excès, et gaspillaient l'or à (le vaines sonif)tuosités, comme ce fou qui, sous Néron, dépensa, dit-on, pour les roses d'un festin, 4 millions de sesterces, qui allèrent naturellement aux paysans de Campanie dont l'industrie avait su faire pousser ces roses*. Est-ce que l'Angleterre ne serait plus l'Angle-
' Les anciens ne paraissent pas rivoir coniiii « nos glaces ». (Daremberg, Orihaze, I, 025.) - Efiifir., III, ô8.
■ Vcgrrntli caiiita (Salliisle, C«/., 1."); ejinlas (juis tolo orbe requirunt (Sénèiinc, ad Uclv., 10); nsalialiilis (jiila (id., F.pisl. Sîl). clc. * Su:'*!o;ic, New, 27. On connaissait déjà les roses remoiilantes.... biferique rosaria Pœsli
terre, parce que le descendant de ceux dont l'existence était si parcimonieuse et si dure, au temps de la reine Elisabeth, traverse l'Océan sur un navire de plaisance plus commode et plus beau que n'en eut jamais Cléopâtre, enlève à prix d'or nos statues, nos tableaux, et, sans s'émouvoir, perd en un jour, au Derby, 4 ou 500 000 francs à parier pour ou contre un cheval'? Ce pari est un mauvais emploi d'une fortune qui passe d'une main dans une autre sans rendre, durant le trajet, aucun service à la communauté; mais cet homme, qui a probablement autant de vices et de vertus que son aïeul, n'a pas les mêmes habitudes, parce qu'il vit dans un autre milieu. La richesse, remplaçant pour lui la pauvreté, a changé les conditions de son existence ; elle n'a pas nécessairement dégradé sa nature, et, comme son pays a gagné en libertés politiques ce qu'il a perdu en rudesse de mœurs, l'Angleterre a grandi au lieu de diminuer. L'empire romain aurait eu la même fortune s'il avait eu des compensations analogues.
L'antiquité a vu deux fois le phénomène économique qui s'est produit deux fois aussi en Europe, au seizième et au dix-neuvième siècle, lorsque des masses énormes de métaux précieux furent subitement jetées dans la circulation. Alexandre mobilisa les trésors accumulés en lingots par les monarques de la Chaldée, de l'Assyrie et de la Perse : plus de 2 milliards de numéraire. L'Asie occidentale en fut inondée, et son commerce, son industrie, en reçurent une puissante impulsion. Une bonne partie de ces richesses revint aux Romains par la conquête de la Macédoine, de Pergame, de la Syrie et de l'Egypte. Il s'y ajouta tout ce que les proconsuls trouvèrent à prendre en Sicile, à Carthage, en Espagne, en Gaule% et ce que César jeta à ses légionnaires, quand il eut forcé les portes du sanctius xrarium. C'était le produit du travail de dix siècles que le pillage du monde civilisé et barbare accumulait dans la capitale de l'univers, aux mains des familles qui se partageaient les commandements.
Le temps du plus grand luxe à P»ome va de Lucullus à Néron, ou
(Virgile, Geonj., IV, 119, et Martial, Epigr., XII, 51). On en faisait venir d'Egypte; mais ce commerce tomba quand on se mit à cultiver en Italie les rosiers en serres. Martial («6., VI, 80, et XIII, 127) : « La rose autrefois fleur du printemps, aujourd'hui fleur d'hiver. »
' Les Romains avaient aussi l'habitude des paris : Qitum spohsio.... de Scorpo fuerit et Inciiato (Marlnl, Epigr., XI, 1). Scorpus était un écuyer du cirque, et Incitatus, nom du cheval de Caligula, désigne probablement les chevaux de course dont le mérite donnait lieu à des paris.
* Le pillage de Carthage valut au trésor romain 72G000 livres d'or et 8G7 000 livres d'argent (l'hne, Hist. nal., XXXII, 17) ou 750 millions de francs; Marius y apporta de Numidie prés de 54 millions de francs; César, de la Gaule, plus de dix fois autant, etc.
(I('|Miis la conquête (\c l'Asio occidentale jusqu'à la guerre civile qui suivit l'extinction de la maison des Césars. Alors se montrent toutes les extravagances de cette noblesse qui, dans l'ivresse de sa fortune, ne sut gouverner ni les provinces, ni sa richesse, ni elle-même. Lucullus et César, sous la république, Caligula et Néron, sous l'empire, représentent cette situation nouvelle du patriciat, les premiers avec les goùls relevés de grands seigneurs artistes et lettrés, les deux autres avec la fougue insensée de tyrans qui voulaient que rien ne jtarùt au-dessus de leurs caprices'.
Les plus grosses fortunes que nous connaissions pour ce temps et pour toute l'époque romaine appartenaient à l'augure Lentulus, sous Tibère, el à l'affranchi Pallas, .sous Claude, 500 millions de sesterces; celle de Narcisse, sous Néron, allait à 400 millions. C'était pour les deux premiers un peu moins de 80 et pour le troisième environ loi millions de francs. Le bien du fameux Apicius arrivait seulement au quart de ce que possédait Narcisse, celui de Crassus à la moitié*. Combien l'Angleterre, l'Union américaine, môme la Russie, n'ont-elles point de particuliers |)lus riches? Un de nos banquiers l'élail dix fois davantage''. Mais le pouvoir de l'argent étant alors ])lus grand qu'aujoui'd'liui, tandis que la masse de la population se trouvait plus pauvre,
• On n vu ((. IV, p. âO) la Maison d'Or do N(Ton; Yitollius la trouvait indigne de lui (Dion., LXV, 4). l'onipoius l'aidinns, (jui fonniiandait sur les bonis du Riun en 58, y avait apporté une vaisselle d'argent pesant 12 000 livres (Pline, Hist. nal., XXXIII, 50). Eu 1868, on a trouvé à Ilildeslieim, en Hanovre, un trésor composé de soixante pièces d'argenterie, dont quelques-unes fort belles.
* Quoii|ue un séuatus-consulli' rùl iciiouveli' les peines de la loi Cincia contre les avocats qui recevaient de l'argent de lein-s clienls (Tacite, Ami., Mil, 42), Kprius et Crispus avaient, de Caligula à Vespasien, gagné par leur ('loqiu'nce oOO millions de sesterces (id., Oral., 8); mais il y avait dans leur fortune beaucoup d'or des prescrits.
' On a vu (p. 198, n. 1) que la valeur intrinsèque du denier et du sesterce avait beaucoup varié sous l'empire, mais que leur valeur nominale, au lieu d'être représentée par la quantité d'argent (jue ces pièces contenaient, l'était par la quantité d'or correspondante : 1 denier, 1 sesterce, signifiaient moins 1 denier et 1 sesterce d'argent que 1/25 et 1/100 de X'mireus. Or la valeur métallique de Vaureiis varia peu aux diHix premiers siècles. En prenant une moyenne, d'Auguste à Marc Aurèle, on a 20 fr. 87 c. + 25,08 c. : 2 ^ 25 fr. 97 c; ce qui fait correspondre, d'après la seule considération du métal employé, les 500 millions de sesterces à 7S iiiillif)ns de francs. La fortune de la famille Rothschild dépasse certainement un milliard, et l'on pn-tend que le duc de Manchester en a deux ou trois fois autant. Il est certain ((ue le duc de lîiiccleugb tire de ses terres seulement, dans la stérile Kcosse, un revenu ammel de iGOÔ5.'»0 francs (Économiste franc. <lu 23 mai 1874). Ouant à la valeur d'échange, c'est-à-dire nu pouvoir de l'argent, elle est difficile à fixer. Les denrées de luxe étaient fort chères et les denrées de nécessité a bas prix : ce qui veut dire que le pouvoir de l'argent était faible à l'égard des premières, qui étaient rares, et fort à l'égard des secondes, qui abondaient. Kn France, on jieut se nourrir, s'habiller et, hors des grandes villes, se loger à bon compte, tandis que la vie de luxe est lrès-coùleu»e; il devait en èlre de même, dans l'empire, i)Our le j)aysan et
LKS MŒURS.
l'écart entre la condition de tous et celle de quelques-uns semblait bien plus considérable. De là, l'étonnement et le scandale. Du reste l'écart diminua rapidement. Née du pillage, cette fortune de hasard ne pouvait se renouveler aux dépens des sujets, sous un gouvernement qui faisait respecter leurs biens, ni aux dépens des étrangers, parce
Vases d'argent du trésor d'Hildesheim (d'après la reproduction conservée au musée de Cluiiy).
que Rome ayant soumis, durant la république, toutes les nations riches, n'eut plus à combattre sous l'empire que des nations pauvres. Au lieu de prendre à ceux-ci leur or, ce fut Rome qui leur donna le sien par le commerce' et par les pensions faites à leurs chefs.
le journalier des villes, avec des l'acililés plus grandes pour l'achat des objets de nécessité et des exigences plus fortes pour l'acquisition des objets de luxe. Suivant Martial (Xlf, 76), l'amphore de vin coûtait 20 as et le modiitsde blé 4; mais ce sont des prix dérisoires dont le poëte se sert pour aiguiser l'épigramme contre le laboureur ivrogne et gourmand qui boit et mange sa récolte, plutôt que de la vendre. Toutefois on est autorisé à conclure de quantité de faits connus que le pain et le vin étaient à bon marché. Voy. Hist. des Romains, t. IV, p. 784, n. 2. Varron dit {de R. R., III. 2) que les meilleurs prés rapportaient, sous César. 500 sesterces l'hectare, ou environ 75 francs : c'est encore le prix auquel se loue en France un hectare de pré ordinaire. Papinien fixe à 20 aurei le prix légal d'un esclave (Dig., IV, 51, et XL, 4, 47); il est aujourd'hui de 750 francs dans les bazars de Constantinople et du Caire. Le prix des chevaux de remonte en Numidie était, au quatrième siècle, de 400 deniers. Pour le prix des maisons dans les villes, même voisines de Rome, et sur ce qu'on entendait par une petite aisance, voyez ci-dessous, page 627 et pages 651 et suivantes, le paragraphe relatif aux petites industries. ' Un jour, dit Pluie, iXérou envoya avec beaucoup d'argent un chevalier romain acheter tout l'ambre qu'il pourrait trouver sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique. Les
COO L'EMPIUE l'ï LA SOCIÉTÉ ROMAlNi:.
I,«^s sources où se puisait l'or étant fermées et celles par où il s'écoulait s'ouvrant largement, la richesse s'échappa peu à peu des mains dans lesquelles la victoire l'avait mise. Les uns furent ruinés par le luxe el la déhanche, les autres par les conliscations. Une partie du sénat avait déjà été pensionnée par Auguste, et on a vu Tibère obligé, malgré sa parcimonie, de venir au secours de plusieurs nobles personnages. Le petit-lils d'Hortensius, qui avait obtenu 1 million de sesterces du premier empereur, mendiait encore sous le second, qui en donna 200 000 à chacun de ses quatre enfants. On tendait la main sans pudeur. Verrucosussui)plie le prince de payer ses dettes; d'autres livrent au sénat la liste de leurs créanciers pour intéresser l'assemblée à leur misère. Ceux-ci refusent des magistratures parce qu'ils ne peuvent l'aire face aux dépenses qu'elles exigent; ceux-là se réjouissent que Claude les chasse du sénat à cause de leur pauvreté. Auguste el Tibère avaient déjà fait de pareilles exécutions. 11 est à peine un empereur qui n'ait eu à reconstituer à plusieurs sénateurs les 1200 000 sesterces nécessaires pour siéger à la curie. Quand Yespasien arriva au pouvoir, les deux premiers ordres étaient comme anéantis; il fut contraint de reformer une nouvelle noblesse avec des familles provinciales. Encore toutes ces familles ne trouvèrent-elles pas le moyen de faire grande figure à Rome, s'il en faut croire Juvénal nous montrant des préteurs, des tribuns, des descendants d'illustres maisons qui mendient la sportule à la porte de quehpie riche affranchi, et qui supputent, au bout de l'année, de combien leur maigre revenu s'est augmenté j)ar ce salaire quotidien'.
Les empereurs eux-mêmes, et je parle des meilleurs, ne furent pas toujours à l'abri de la gène, ils étaient riches, quand le trésor était administré avec une sévère économie ou quand les confiscations le remplissaient. Mais ceux qui confisquaient étaient aussi ceux qui gas- |iillaienl. On a vu Caligula el Néron aux abois : ils le méritaient. Mais Galba fut économe par nécessité autant que j)ar caractère; à l'avénement de Yespasien, le gouvernement ne pouvait plus marcher. Nerva traversa une crise pa-reille, et Marc Aurèle fut obligé de vendre
Germains faisaient aussi avec Rome un grand commerce de clieveux blonds. Les monnaies romaines circulaient chez les Germains et jusqu'en Scandinavie. On a découvert en Scanie .">Ô0 deniers d'argent dont la série commence à Néron et finit à Seplime Sévère {Revue nurnism. belfje, série V, t. IH, p. 55.j).
• ....Ipios TrojMjcnas.... da prxlori, da deinde tribuno (I, 100-101).
les joyaux, le mobilier du palais et jusqu'à la garde-robe des impératrices.
Il se passa donc un phénomène qui n'a pas été assez remarqué : de Lucullus à Néron, l'or de la conquête reste dans un petit nombre
Objets de loilelte d'une femme*.
de mains, ce qui permet alors toutes les folies; puis il se divise, se disperse, et, comme par une pente naturelle, va, suivant les besoins du luxe, à ceux qui produisent ou transportent ce que le luxe exige. <■( Quand la cuisine est grasse, dit Franklin, le testament est maigre. » Où allèrent les millions d'Apicius et les fortunes consulaires de la première époque ? A ceux qui avaient aidé à les manger en fournissant les objets de la dépense. Octavius achète un surmulet 5000 sesterces : il fait une sottise dont Tibère se moque, mais le pêcheur ftiit une e.xcellente affaire qui met pour une année l'aisance dans sa cabane. Que le pauvre diable bénéficie d'un certain nombre de pareilles folies, et il finira par trouver la fortune dans ses filets, celle du moins qui constituait alors, comme à présent, l'aisance du petit bourgeois, 20 000 sesterces de revenu, ou 4 à 5000 livres de rente^
' 1° Élui et bracelet eu or (demi-grandeur), trouvés à Panticapée. (Musée de Saint-Pétersbourg.) 2° Épingle en or surmontée d'un Amour jouant de la flûte. (Musée du Louvre.) 5° pjpingle de tête en or, trouvée à Pompéi. (Musée de Naples.) 4° Épingle en ivoire du musée de Naples. 0° Boite d'épingles trouvée à Pompéi. (Musée de Naples.)
- L'n personnage de Juvénal (IX, 159) ne désirait que cela, quelques petits vases d'argent et
Non-seiilement la richesse se déplace en se répartissant dans la masse de la poi)Mlalion, proporlionnellenient an travail ou à l'adresse de cliacnn, mais elle diminue de qnanlilé. La conversion de beaucoup d'or et d'argent en objets d'art, de parure et d'ornement, reslreignit d'autant le chiffre du numéraire circulant. Pour la senle dorure du Capitole, Domitien dépensa l'iOOO talenls. Le commerce avec l'Orient en faisait disparaître une autre partie; chaque année, 50 millions de sesterces j)renaient la route de l'Inde et ])robablement autant celle de l'Arabie, d'où ils ne revenaient pas'; enlin l'Océan gardait ce que les naufrages lui avaient donné, et les Barbares ne rendaient rien des pensions ou des présents faits à leurs chefs*.
Les mines pouvaient-elles réparer toutes ces pertes? Celles d'Espagne, <pii étaient les plus riches'', livraient annuellement '20 000 livres |)esant d'or, soit 'i'ioOOOOO francs. Celles d'argent, plus nombreuses, mais bien autrement difticiles à ex})loiter, ne devaient pas donner beaucoup ))lus, })uisque tout le minerai d'argent produit actuellement par l'I^urope entière, à l'aide des procédés les plus perfectionnés, ne va pas à 14 millions de francs. On allait cesser de travailler aux mines de Laurion, et l'on commençait seulement à tirer quelque chose de celles de la Transylvanie. L'Espagne restait donc le grand atelier de production pour l'argent*. Mais les Carthaginois et la réjjublique romaine avaient dû épuiser bien des veines, car, du temps de Polybe, quarante mille hommes travaillaient aux seules mines de Carthagène, (jui ne donnaient cependant que 25 000 deniers par joui-, ou 2 sesterces 1/2 par ouvrier. Les exploitations métalliques ne rendaient donc j)as aux Romains beaucoup plus que l'équivalent de ce qu'ils
<Iinix vigoureux escl<nvcs poiu' moUrc sa vieillesse ii r:iiiri du hesoin et des soucis, quo sit mihi liila sencclns.
• i'iine [Uisl. nal., VI, 26 et 5'2) dit des Arabes : «C'est le peuple le plus riche du inonde, car les trésors des Romains et des l'arthes afilueutcliez eux. Ils vendent les produits de leurs mers (perles du golfe Persique) et de leurs forêts (bois odoriférants, encens) et n'achètent rien. » Il parle même de leurs mines d'or, sans doute l'or (|u'ils tiraient d'Afrique. Voyez page 411.
- Il faudrait tenir compte encore du frai qui obligea Trajan à faire une refonte de toutes les monnaies consulaires. (Voy. t. IV, p. 7i."), n. 5.) M. de Laveleye estime la perte parle frai à un quart ou un demi pour 100 par an, et à 280 millions par an la transformation de lingots d'or et d'argent en objets de luxe. Ces chiffres sont exagérés ; nous croyons qu'on pourrait les réduire des trois quarts pour l'antiquité.
» Mine, Hisl. nal., WXIII, i.
* L'or était proportionnellement plus commun dans l'empire que l'argent, car le rapport entre les deux métaux était alors de 1 à 12, et il a él(;longtemiis chez nous de 1 à 15. La livre romaine égale en kilogramme 0,. 52743, et le kilogramme d'or vaut aujourd'hui 5445 francs. L'ne livrf< romaine d'or valait donc comme nu'lal 1127,!J9.
01)je(? de Iir.'C tirés de l'écrin d'une dame romaine, trouve en 1793 (Cf. p. 595, n. i.)
perdaient chaque année. Aussi le numéraire n'était pas abondant, comme le prouvent les chiffres de l'intérêt ordinaire, 6 pour 100 en Italie, qui avait plus de capitaux, 12 pour 100 et davantage dans les provinces. Dès le règne du second empereur, une crise monétaire éclata. Il n'en conjura les désastreux effets qu'en constituant de ses deniers un fonds de 100 millions de sesterces qui servit à prêter, pour trois ans, sans intérêt, à la condition qu'on donnât une hypothèque du double sur des terres. Cette clause prouve que la crise atteignait surtout la classe riche; elle avait, en effet, été déterminée par la remise en vigueur d'une loi de César, qui défendait d'avoir en espèces plus de 60 000 sesterces. Une pareille loi, qui ne fut jamais abolie, puisque, un siècle plus tard, Trajan et Marc Aurèle l'appliquèrent aux sénateurs, obligeait ceux qui ne voulaient pas rester à la discrétion d'un délateur à immobiliser, en maisons et en terres, la meilleure partie de leur fortune. Il en résulta que le capital foncier prit de jour en jour plus d'importance, à la différence de ce qui se passe dans nos sociétés modernes, où la richesse mobilière et industrielle tend à primer la richesse territoriale. Or celle-ci ne tarde pas, dans les sociétés où elle domine, à faire des propriétaires du sol un corps aristocratique, et c'est à quoi l'empire aboutira.
En somme, avec son capital restreint, son outillage industriel insuffisant ^ et des procédés de travail qui entraînaient une énorme dépense de temps, d'hommes et d'argent, le monde romain était pauvre, comparé à nos sociétés modernes, et cette pauvreté relative donnait des proportions effrayantes à des excès isolés. En outre, comme il était entouré d'une barbarie qui ne lui fournissait à peu près rien, il était obligé de vivre sur lui-môme. La richesse, inces-
* Les anciens n'avaient pour l'industrie que des machines élémentaires. Tout se faisait à force de bras. L'on appréciera quelle dépense de force humaine ils devaient faire, en songeant que nos machines à vapeur ayant aujourd'hui une force de 1 500 000 chevaux-vapeur représentent une force de -i 500 000 chevaux de trait ou 31 590 000 ouvriers, qui peuvent travailler la nuit connue le jour. Dans ces chiffres n'est pas comprise la force donnée par les machines hydrauliques. Et combien était grande la perte de force qu'occasionnait la construction vicieuse des machines les plus ordinaires employées par les Romains! D'après une loi de Constantin, la charge inaxi ma d'un chariot à quatre roues était de 526 kilogrammes pour huit chevaux, soit 43 kilogrammes par cheval, quand deux de nos chevaux d'omnibus traînent au trot des poids utiles de 500 à 800 kilogrammes. Le poids mort résultant de la mauvaise consiruction de la voiture devait être énorme, à quoi s'ajoutait la difficulté provenant de la très-grande pente des roules. Du reste, à en juger par les fers des chevaux, retrouvés dans les foudles, les bêtes de trait devaient être petites et faibles. (Léger, les Travaux publics des Romains, p. 175.)
raniment détruite par l'usage, n'y était pas incessamment renouvelée et accrue par la production. Pour les grandes familles romaines, la paix établie par Auguste avait été moins profitable que la guerre. En deux ou trois générations, elles perdirent sous l'empire ce qu'elles avaient gagné sous la république, et, comme deux forces qui s'étaient usées Tune contre l'autre, l'ancien patriciat disparut en même temps que la famille des Césars.
Sans apercevoir que l'or triomphal était retourné aux vaincus, dont il viviliait le commerce et l'agriculture. Tacite a, du moins, très-bien vu le rapide appauvrissement de la noblesse romaine et le changement dans les habitudes qui en résulta. Il en donne même la date : celle de l'avènement de Vespasien, c'est-à-dire du prince qui était né dans une condition modeste. « La noblesse, dit-il, épuisée de sang et de l'ichesse, revint à des goûts plus modérés. D'ailleurs tous ces hommes nouveaux, qui arrivèrent des villes municipales et des colonies, jiour l'emplir le sénat, y apportèrent l'économie de leur vie privée, et, quoi- (jue la plupart d'entre eux, par bonheur ou adresse, aient trouvé dans leur vieillesse l'opulence, ils conservèrent leurs premières habitudes. Mais le principal auteur de la révolution fut Vespasien, qui, à sa table et dans ses vêtements, rappela la simplicité antique. Tout le monde l'imita, et le désir de plaire en ressemblant au prince fit plus que les lois, la crainte et les châtiments '. »
Les successeurs de Vespasien suivirent son exemple : Nerva, Trajan même, malgré certains goûts de soldat qu'il garda sous la pourpre, Ilailrien, les deux xVntonins, gérèrent avec sévérité les finances de l'État et n'eurent que le luxe des constructions monumentales, qui sont la gloire d'un règne quand c'est l'art qui les élève ou l'utilité publifiue qui les réclame. Tous les provinciaux établis dans les charges et (pji formaient maintenant la haute société romaine réglèrent sans peine leurs mœurs sur celles de la nouvelle cour.
Il faut donc distinguer, avec Tacite, deux époques, lorsque l'on parle (les iiKJL'urs de l'empire dans les premiers siècles : celle qui s'arrête à la mort de Vilellius et celle qui va de Vespasien à Commode.
La luciiiièiii est le temps des grandes folies. Alors on voit dos gens désireux, coiiiinc il s'en trouve toujours, d'étonner le monde ))ai- un luxe éclatant et de se faire un nom', à défaut de talent ou de courage,
' Ann., III, r,5.
- ....ut inler ixlo» nomen inventas opusest non lantum luxuriosam rem, sed nolahilem facere.... In tant occu/mla civitale fabulas vuUjaris nequilia non invenil (Sénèque, Episl. 122).
par une maîtresse à la mode, des chevaux de sang, une table digne de la salle d'Apollon, où Lucullus dépensait 200 000 sesterces à chacun des dîners qn'il donnait. Sous les bons princes le désœuvrement, sous les mauvais la crainte, précipitaient dans ces excès les fils des grandes races. On échappait à l'ennui ou à la peur par les vains bruits d'une existence qui semblait remplie parce qu'elle était agitée. Le règne de Néron marque le point le plus bas où soit descendue la moralité païenne et le point le plus élevé qu'ait atteint le luxe des grands.
Mais, de même que pour la politique, les historiens ont mis tout l'empire dans Rome, en ne montrant jamais que ce qui se passait au palais ou à la curie; ils ont mis, pour les mœurs, Rome par tout l'empire, et pas même Rome entière, mais les habitudes de ses débauchés et de ses fous. On voyait certainement, ailleurs que le long de la voie Sacrée ou sous le portique de Quirinus, des gens qui tourmentaient leur fortune, des hommes chaque jour en quête de plaisirs nouveaux, des femmes aussi préoccupées que nos élégantes des minutieux détails d'une toilette coûteuse; mais c'était le petit nombre, puisqu'ils faisaient scandale, et ils vivaient dans les capitales, dans les villes d'eaux et autour de ce golfe de Naples qui a vu autant de folies que certains points de notre côte normande.
Pour la masse de la population, elle avait recueilli les miettes tombées de ces tables trop bien servies, et elle avait gagné, à satisfaire ce luxe, un peu d'aisance, pas assez cependant pour ne pas garder des goûts modestes, à la mesure de sa fortune.
Un petit nombre de faits et de chiffres concernant la table, le vêtement et l'habitation' serviront de preuves à ces observations générales.