‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 48 sur 62 · II. — LA TABLE, LE VETEMENT, L'HABITATION · texte numérisé non relu

II. — LA TABLE, LE VETEMENT, L'HABITATION

« Le luxe de la table, dit Tacite, se soutint avec fureur pendant cent ans, depuis la bataille d'Actium jusqu'à la guerre qui mit Galba en possession de l'empire. » Il avait commencé plus tôt, car les célébrités en ce genre, Lucullus, Hortensius, Philippus, et les singularités culinaires sont de beaucoup antérieures à Auguste. Dans la loi somptuaire

* Sur ces questions, voyez Friediaender, Darslellung ans der SiUengeschichte Roms, etc., qui, pour les sujets traités par lui, rend inutiles les ouvrages analogues publiés antérieurement, et le savant livre de M. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.

(le Svlla, Macrobe trouvait mille mets énumcrés comme étant alors fort ordinaires, et que de son temps on ne connaissait plus. « Quelle liste, l)ons dieux! Va\ voyant tant d'espèces de poissons et de ragoûts aujourd'hui inconnus, je ne puis m'empècher de croire que le débordenieut des mœurs était extrême en ce siècle-là. » La gourmandise romaine avait diniinué comme le luxe. Yarron, avant Actium, Pline, au Icnips de >'éron, montrent que les derniers républicains et les

Poissons et coineslibles. (l'einluro de Poui|iéi : Roux, op. al., I. V. pi. 51.)

premiers sénateurs de l'empire j)ouvaient rivaliser entre eux de sensualité gaslronomi({ue. Alors on trouve des aliments nouveaux ou de nouvelles manières de i»réparer les anciens. On pratique ce que nous croyons avoir iiivciilé : la pisciculture', l'acclimatation, la transplantation de vieux arbres, même de vieilles vignes ^ On a des serres pour les fleurs, les fruits, le raisin, et « le stérile hiver est forcé de donner les produits de l'automne''. » On naturalise, sur le littoral du Latium

' l'Iinr' i;i(oiil.- iiu'iiii \>\M'r{ ,h- l,i dulli', Mlïrîinclii dt; Chmde, Optalus, avilit .semé le sarget (scarus) sur les cotes du Latiiuii. Dans le lacLucrin, à Bordeaux, etc., il y avait dos parcs d'hul- Ires. (Marquardt. (, V, 2, 53, ii" 477.)

* Sérièquf, Episl. 80.

î Martial. Ejiitjr., Vlll, GS.

LES MŒUP.S.

Goa

et de la Campanie, des poissons de la côte d'Asie et une foule de coquillages comestibles. On creuse des viviers pour conserver les meil-

Poissons. (Peinture de Poinpéi.)

leures espèces et ne pas s'exposer au risque de manquer de poisson un jour de grosse mer. Ces constructions prennent de telles dimensions, que les héritiers de Lucullus tirent 40 millionsde sesterces de ce qu'ils trouvent dans ses viviers, chiffre qui semblerait impossible si un contemporain, Yarron, ne disait qu'Hirrius, avec les siens, se faisait un revenu annuel de 12 millions de sesterces, et qu'il donna en une seule fois à César six mille murènes.

La gourmandise romaine, savante et délicate, repousse les alimenls vulgaires, le mouton, le bœuf; elle veut des mets plus légers, et,

' Rome, comme Paris, mangeait beaucoup de veau rôti (Cicéron, ad Fam., IX, 20); au lieu de moutons, elle consomme encore une énorme quantité d'agneaux.

Coquillages. (Peinture dû Pouipéi./

nialyrô les cdils des censeurs, riiidustrio des volières et des parcs devient aussi lucrative que celle des viviers : on y élève toute sorte d'oiseaux, d'animaux et de mollusques, (jiie nous ne mangeons plus, tels que le loir, le paon, la grue, le llamaiit. Une matrone d'une famille consulaire vendait annuellement cincj mille grives engraissées à 3 deniers la pièce, et, avant mémo le premier triumvirat, l'élev-age des paons rapportait à Aufidius Lurco GO 000 sesterces par an*. On savait engraisser les oies de manière à leur donner un foie énorme; un consul et un chevalier se disputaient l'iionncur de cette invention'.

Le palriciat trouvait à faire ces choses un plaisir et un profit, (^niiime notre noblesse, après avoir perdu le pouvoir, se donna aux améliorations agricoles, beaucoup de gouverneurs rapportaient des plantes et des fruits de leurs provinces asiatiques ou africaines, et ils les faisaient cultiver sur leurs domaines par des esclaves ou des aflVanchis amenés de ces régions. Depuis LucuUus qui, quarante ans avant Actium, avait mis dans sa part de butin sur Mithridate le cerisier du Pont, jusqu'au voyageur inconnu qui, du temps de Pline, introduisit près de Naples le melon, originaire des bords de l'Oxus, on ne cesse pas d'importer en Italie des plantes nouvelles, que l'on cherchait ensuite à améliorer. Le père de l'empereur Vitcllius, par exemple, qui gouverna la Syrie sous Tibère, essaya de naturaliser dans sa villa d'Albe la plupart des fruits de cette province. L'Italie devint donc le jardin d'acclimatation de l'ancien monde''. De là, les fleurs les plus belles, les fruits les plus savoureux, se propagèrent dans l'Occident, et ceux qui maudissent le plus éloquemment le luxe de Kome jouissent aujourd'hui sans remords du résultat de ses méfaits.

Lorsqu'on parle du luxe de la table à Home, il n'est pas permis d'oublier deux hommes qui en marquent le point culminant : Apicius, avec un certain art; Vitellius, avec brutalité. Il y eut plusieurs Apicius; le plus célèbre vivait sous Auguste et Tibère. Il inventa des mets, rédigea peut-être un traité de la cuisine, et fut réputé le plus grand gourmand de la terre. Aussi eut-il pour gloire dernière d'être pris comme modèle par ce fou d'Élagabal*. Il possédait 100 millions de sesterces et se tua quand il ne lui en resta plus que 10 millions, pen-

' Varron, de Rc rud., 111, 0, et Pline, lllst. nul., X, 23.

« IMinc, ib., X, 21. Un paon se vendait 50 deniers, plus cher qu'une bonne brebis (Varron, de Rc viinL, III, 6). C'est Ilortensius rpii fit servir le premier à un festin d'augures.

* .... lUdia qux pcne lolius orbis frugcs, adhibilu uludio colonvrum, ferre didiceril (Columelle, III, 8).

* Ilialoirc Auguste, Ela(j., 18.

Gli

sant, comme notre cardinal de Rohan, qn'un galant homme ne pouvait pas vivre à moins de 500 000 livres de rentes. Bien des modernes ont €U des fantaisies aussi capricieuses sans atteindre à sa renommée : c'est qu'aujourd'hui quantité de gens donnent des festins aussi somptueux, qui n'étonnent personne, tandis que ceux d'Apicius émerveillaient les uns et scandalisaient les autres.

Quant à Yitellius, il avait été le digne empereur de ceux des

Paons

Romains qui faisaient un dieu de leur ventre et qui trouvaient le moyen de manger toujours, en pratiquant un usage immonde pour recommencer à dîner ^ Toutefois il semble avoir eu moins de frais d'imagination à faire qu'on ne le suppose, lorsqu'il inventa son fameux bouclier de Minerve, qui portait toutes les raretés comestibles, si l'on en juge d'après la table de Trimalcion, ou par le festin qu'un siècle et demi plus tôt s'étaient donné les pontifes et les vestales de la république. Le menu de ce dîner avait été religieusement conservé

' Peinture de Pompéi (Roux, op. cit., V, pi. 55). La fresque dont nous détachons ici un fragment est une nouvelle preuve du parti que les artistes romains tiraient de tous les motifs d'ornementation. Guirlandes, fleurs, oiseaux, pays.ges, architecture, ils ont tout représenté de la façon la plus heureuse, et Raphaël lui-même n'a pas dédaigné de les imiter,

- Vomunt id edant, edunl ut vomant (Sénèque, ad ■Helviam, 10).

(î|0 L'KMIMIIK ET LA SOCIÉTÉ nOMAlNE.

]);ir \c grand pontile Melellus ', car les festins sacerdotaux étaient célèbres à Home, comme ils l'ont été partout, pour la chère exquise (pi'on y taisait'.

« Voici, dit Macrobe, en quoi consista le festin le jour où Lentulus fui iiKiu<;uré llamine de Mars :

« Premier service : Hérissons de mer, huîtres crues, pelourdes et spondyles (coquillages), grives, asperges, poule grasse sur un pâté d'Iiullres et de pelourdes, glands de mer noirs et blancs (coquillages), spondyles, glycomarides (coquillages), orties de mer, becligues, rognons de chevreuil et de sanglier, volailles grasses enfarinées, becfigues, murex et pourpres (coquillages).

« Second service : Tétines de truie, hures de sanglier, pâtés de poisson, pâtés de tétines de truie, canards, sarcelles bouillies, lièvres, volailh's rôties, farines (sans doiite des bouillies ou des crèmes), pains <lii Pifcnum '. »

l.a liste est longue, et le Valcl de Lentulus faisait i)ien les choses; mais, en vérité, Carême, à qui le czar Alexandre donnait un traitement de maréchal de France, 50 000 francs par an, pour diriger sa cuisine, et Gicvet, l'ordonnateur de tant de festins ofliciels, étaient de plus grands artistes. Nous n'en mettons pas moins la gourmandise romaine bien au-dessus de la nôtre, en quoi nous faisons certainement tort à celle-ci.

On ne jx'ut parler de la table à Rome sans montrer un personnage (pii est resté tout romain, car on ne le trouve dans aucune autre .société jouant un rôle si bien rempli : le parasite.

Dans les pays qui bordent, sous le plus heureux climat, les rives de la Méditerranée, le travail est une fatigue et un ennui : aussi on travaille le moins possible, et cependant on jouit le |)lus qu'on peut. Le j)laisii' coule cher : comment gagner de quoi l'acheter? Par l'industrie et le négoce ? Sans doute ; mais cela est bon j)Our le commun des hommes; au\ habiles, il parait bien plus agréable de chercher la fortune avec son esprit qu'avec ses bras, surtout si l'on ne répugne point à s'aventurer dans les voies mauvaises où la délation, la servilité, l'usure, la captalion des testaments, promettent de bonnes récolles. L'unique iiiduslrie d'un certain nombre est de vivre aux dépens des

' In indice Mclelli ponlificis muxiiiii (Al;i( rolic, Salurn., III, xiii, 10).

' Ca//ilolina: ponlificinnquc (lapes (Martial, Epirp-. ,\ll, AH). Cf. Horace, Carm., Il, iv ; Valèrc .M.iNiinc, II, I. et Apiiliif, Mclam., passim : cpulœ vel cerne Saliarcs. * MacToIx-, Salurn., III, xiii, 12.

autres. On exploite la vanité, les ridicules, et, quand on ne peut pas, comme le délateur ou l'usurier, prendre la fortune, on aide, comme le parasite, à la manger.

Le parasite est d'abord client : c'est le stage nécessaire pour monter plus haut. « Allons, Chérestrate, voilà le jour, lève-toi bien vite. » Avant l'aurore il est sur pied. Il sort précipitamment, avec une toge usée sur les épaules, et achève de s'habiller en courant. Où va-t-il

Esclaves portant différents mets '.

ainsi? Au travail? Oh! que non! Un vrai citoyen n'a pas d'occupations serviles. Il court au lever de Trimalcion. C'est un client assidu. Il veut que son zèle soit remarqué, car il n'a que cela pour vivre. Du matin jusqu'au soir, il est à la suite de son patron. Quoi! Chérestrate escorte un affranchi ! Ne vous indignez pas; près de lui et au même titre sont des fils de patriciens. A midi, sa journée lui est payée. Il remporte son panier d'osier plein des restes de la table du maître. Ennius l'a dit, Juvénal le répète : Oportet habcre, il faut avoir. Par quels moyens? peu

' D'après des peintures découvertes à Rome en t783. (Cassini, Pitlurc anliclie trovnl. ni Lalerano, pi. 2 et 5, Rome, 1785.

imporle. L'argent est toujours bon, d'où qu'il vienne. Le mot est d'un oiuporeur.

Si Chérestrate a l'iuinieur boulTonne ou la tète dure, il sortira de la l'oule. Au lieu de resler à la porte, réduit à liumer l'odeur des mets, connue .lupilcr vit de la l'umce des sacrifices, il entrera au festin, il deviendra le convive inséparable du maître : le voilà parasite. C'est un bon métier, quoiqu'il ait ses ennuis; mais lequel n'en a pas? Certains riches veulent avoir sous la main un souffre-douleurs. Leurs esclaves sont bien là; mais le beau plaisir de jeter un plat à la tète d'un esclave ! Cela se fait tous les jours : on n'en rit plus, l'a lioninie libre, un citoyen de vieille souche qu'un affranchi d'hier bafoue et souffletle, à la bonne heure ! Dans les diverses catégories de parasites, celui-là s'appelle le plagipatide ou le duricapiton'. Etre battu est sa spécialité : aussi, comme il connaît les devoirs de sa professiou, il supporte tout sans se plaindre. Ses épaules ou sa tète payent pour sou estomac, et pourtant a-t-il bien souvent maigre pitance. « Quelle chère faites-vous? dit Juvénal aux parasites. Un esclave insoleiil vous jette un morceau de pain moisi et vous donne du vin qui ne serait pas bon à dégraisser la laine. On apporte à l'amphitryon un poisson (jui remplit à lui seul un bassin immense; à vous, on glisse sur une assiette cassée un coquillage farci avec la moitié d'un œuf, offrande usitée |)our les morts. En échange, les injures vous arrivent drues et serrées; bientôt les coupes volent et les serviettes se rougissent de sang; ou bien c'est un vase plein de cendres qu'on casse sur votre front, à la grande hilarité des convives'. »

Ainsi traitée, fort battue et peu nourrie, la race des duricapitons alla s'éleignant. Les adulateurs la remplacèrent: «Moi, dit l'un d'eux, je m'attache à ces gens qui, en dépit d'une triste nature, veulent être les premiers en tout. Je souris quand ils plaisantent, lis disent oui, je dis oui; ils disent non, je dis non. Il faut que je joue de malheur pour que quelqu'un ne me dise })as : Allons, viens souper'". »

L'espèce la plus relevée était celle des diseurs de bons mots. Mais le rnde métier que d'amuser un homme ennuyé et d'avoir toujours de l'esprit! Le derisor, c'est son nom, se tient à l'affût de toutes les

' Piaule, Capl., 111, i, M; Must., il, i, !) ; Pers., I, ii, 8. Cf. Lucien, Parasite cl Dial. des Morlt, passim.

» JllV.-lKll, Sut., V.

ï M.uliaL Eiiiijr., XII, h7,.

nouvelles. Il sait de quoi l'on délibère daus le conseil du roi Pacorus, le nombre de vaisseaux qui ont quitté l'Afrique, ce qui est arrivé, ce qui n'arrivera jamais, même ce que Junou a dit à l'oreille de Jupiter.

11 y a par malheur une morte saisou pour les parasites, l'été, quand les riches fuient à la campagne. « Comme les limaçons, dit l'un d'eux, rentrent pendant la sécheresse dans leurs coquilles et y vivent de leur propre suc, ainsi les parasites vivaient de leur propre substauce, lorsque ceux qu'ils mangent sont aux champs'. » Heureux le parasite qui aura pu amasser quelque chose pour ce temps néfaste ! mais il sera méprisé de ses collègues : « C'est un parasite de rien, celui oionnaie du cabinet de" France.) qui a de l'argent dans sa demeure'. » Le point

d'honneur de leur profession est qu'il faut tout manger. Ainsi les vices font deux victimes : celui qui les a et celui qui en vit. Le premier y perd la sauté ou sa bourse; le second, son honneur. Par la débauche prospèrent mille industries repoussantes; au milieu de l'orgie se forme une classe dégradée, rampante et vile, qui s'attache aux prodigues et les met sur la paille en buvant tout, même la honte, jusqu'à la lie.

Cependant il n'y avait pas dans l'empire que des Apicius ou des Trimalcions, et pour deux raisons : la première, c'est que la médiocrité générale des fortunes ne permettait les excès qu'à un petit nombre; la seconde, c'est que les gourmands avaient contre eux une grande force, le climat. 11 n'était pas nécessaire que dans les écoles les disciples d'Epicure et de Zenon recommandassent à l'envi la sobriété : un maître plus impérieux, la nature, en faisait une loi. L'abus des boissons alcoolisées, déjà dangereux au Nord, devient, au Midi, un vice qui tue. Là, une alimentation trop forte produit rapidement des maladies mortelles : une erreur de régime a fait plus de victimes dans notre armée d'Algérie que les balles des Kabyles. Un Arabe de Syrie ou d'Afrique vit de quelques dattes et fait de longues traites avec un peu de farine délayée, au creux de sa main, dans l'eau d'un ruisseau. Les Grecs ne connaissent pas plus l'ivresse aujourd'hui qu'autrefois, et rinterdiction du vin pour les croyants de l'islam est une mesure

« Plaute, Capt., I, i, 12-1 G.

* Id., Pers., I, m, 40.

f.ifi i/i:mimiu: et la socii-té comaim:.

d'Iiygiène que Galien conseillait déjà aux Uomains. « Ceux qui veulent st> l)iou |)oi"ter, disait-il, doivent mouiller leur vin'. » En Italie, zone iiihMiiK'diaii'e entre les régions humides et les pays chauds, on faisait (lu vin (>t on en buvait. Aux Saturnales, qui étaient la fête de la canaille, on comptait hou nombre d'ivrognes; quelques personnages avaient même ambitionné la réputation de grands l»uveurs : ainsi Marc Antoine, le triumvir, le lils de Cicéron et Novellius Torquatus, qui avait gagn.é le surnom de Triconge en vidant dix litres d'un trait^

En général, la sobriété dominait. Pline l'Ancien mangeait lrès-peu\ Sénèque passa une année entière sans une bouchée de viande; « il linit par renoncer au vin, aux j)arrnms, et n'usa du reste qu'avec une modération qui ressemblait beaucoup à de l'abstinence'*.»

11 ainuiit à répéter après Épicure : « Avec du pain et de l'eau, personne n'est pauvre et tout le monde peut prétendre au souverain bonheur dont jouit Jupiter". » On a vu le menu de Lentulus, en voici un de Pline le Jeune. Un ami qu'il avait prié à diner n'étant pas venu, il lui énuméra, |)our lui donner des regrets, toutes les friandises qu'il avait préparées: « A chacun sa laitue, trois escargots, deux œufs, un gâteau, du vin miellé et de la neige, des olives d'Andalousie, des courges, des échalotes et mille autres choses aussi délicates ^» C'était un diner de nonnes. Martial lui-même demandait beaucoup moins [xniv être heureux, et le diner qu'il offre à Turanius est encore plus modeste, bien que la carte soit rédigée avec la com|)laisance d'un poëtc qui a voulu tout à la fois écrire de jolis vers et donner un modèle de bon goût gastronomique.- Le démagogue Ganymède, qui aurait bien voulu faire une émeute à Crotone, ne réclamait point f)5 as et du vin à discrétion : l'appétit populaire n'allait pas alors au delà d'un j)aia de 2 sous par jour; encore consentait-on à le gagner'' : c'est la lalion d'un lazzarone. Mais, si ces hommes

' ctvcv ûîsiTuy.î'vcv. J'ai éprouvé on ÛBieiit d'uno rnaiiièro Irès-sensible cet effet du climat. L'n verre d'eau fraîche ou du café y paraissent préférables à (outes les boissons. \a science, qui a calculé ce que l'homme perd cha(|ue jour de calorique par la respiration, explique nettement la sobriété nécessaire des Méridionaux. 11 faut, dans les pays froids, augmenter l'absorption des matières calorigènes et la restreindre dans les pays chauds.

* Pline, Ilid. nal., XIV, 28. Trois congés égalent 9'",72. 5 Cibum Icvcm ci facilem (Pline, Episl., 111, .j, 10).

* Séni'fiue, F.pid. 108.

» Fd., Epigl. 'r>.

•■' Pline, Ejjisl., I, 15.

' E/jigr., \, .56; V, 78. et X, -48; XI, .52, où le festin est un peu jiliis complet. .luvénal envoie aussi .'i l'ersicus (Sal.. XI) la carie du diner qu'il lui offre. Je ne la donne pas: ellesera-it suspecte d'une frugalité affectée.

LES MŒUUS.

en

du Midi se contentaient de peu, ils aimaient les jeux, les spectacles, la faconde, et s'entendaient à merveille à exploiter les prodigues ou les chercheurs de popularité municipale. De là, tant de têtes, de repas publics, d'assemblées, de confréries où, grâce à la verve méridionale, on oubliait la pauvreté de la mise en scène ^ et la maigre chère qu'on faisait aux dépens d'un donateur à la fois vaniteux et avare. Après quoi, on allait, las ou repus, s'étendre au soleil. « Que veux-tu donc? demande-t-on à un coureur de sportules fatigué de ses courbettes. Que veux-tu? — Dormir'. »

Dormir ou rêver, c'est toujours le désir de ces Méridionaux, quand la passion ne les jette pas dans l'action violente.

Le vêtement. — Prise dans son ensemble, la société romaine dépensait moins encore pour ses vêtements que pour sa nourriture.

Elle avait, comme nous, son demimonde qui menait grand train, ruinait des jeunes gens de famille", quelquefois de vieux sénateurs, et étalait le luxe insolent qui est particulier à ces sortes de

' ' Coiffure de Julie, fille de Titus.

femmes. Malheureusement de res- (Musée du Capitole, salle des Empereurs, 11» 23.)

pectables matrones, ou celles qui

savaient discrètement se créer des ressources, voulaient paraître aussi belles que les courtisanes et dépensaient plus encore pour leur toilette. Aussi le mundus muliebris était-il déjà un arsenal muni de tous les moyens d'attaque et de conservation. J'y trouve les onguents qui servaient à se peindre le visage, les fausses dents, les faux sourcils et jusqu'aux faux cheveux, qu'on faisaii. acheter au fond de la Germanie et de l'Inde *. La courtisane impériale, Messaline, qui était

* Voyez, dans Pélrone, Salyr., 45, les « présents des gladiateurs de troisième qualité, à '2 sesterces la pièce. »

- Martial, Epigr., X, 74.

^ Voy. t. IV, p. 405, le décret de Claude.

* Ce commerce de cheveux était assezconsidérablepourquele Digeste(XXXIX,4, 16,§7)énumère lescapilli indici parmi les denrées soumises aux droits de douane. (Martial, Epigr., V, 68.)

GIS L'KMTir.R ET L'A SOCIETE ROMAhNE.

Inuiio, se couvrait la lèle d'une chevelure blonde pour aller là où Juvcnal la conduit '. « On frise tes cheveux, Galla, chez un coiffeur de la rue Suburrane, «jui chaque matin t'apporte tes sourcils. Chaque soir lu ùles tes dents, comme ta robe. Tes attraits sont renfermés dans cent pots divers, et ton visage ne couche pas avec toi'. »

AncienncmonJ, les vêtements étaient faits avec la laine fournie par le troupeau de la ferme; on introduisit peu à peu l'usage du lin d'Egypte, îles cotonnades de l'Inde, de la soie de Chine, des mousselines si transparentes, qu'on les appelait de l'air tissé, des tuniques brochées d'or ou brodées de perles, des pierres précieuses et des parfums de toute sorte. A un simple festin de liançailles, Pline vit Lollia Paulina couverte de perles et d'émeraudcs de la tète aux pieds, et toute prête à lui prouver, quittances en mains, qu'elle en avait sur elle pour iO millions de sesterces. A une fête donnée par Claude sur le lac Kucin, Agrippine parut avec une chlamydc tissée de fils d'or, et Néron brûla aux funérailles de Poppée plus d'encens que l'Arabie Heureuse n'en fournissait en une année. « I,e luxe des femmes, disait Pline avec amertume, nous coûte par an 100 millions de sesterces, que l'Arabie, l'Inde et la Sérique nous prennent'". » L'Inde seule entrait pour moitié dans celte somme. Que dirait-il aujourd'hui que ce même pays (Milève à l'Europe, année moyenne, en numéraire ou en lingots, qualaiite ou cinquante fois plus que de son temps? Les produits asiatlipies étaient alors beaucoup plus chers qu'à présent. César donna à Servilie une bague qui lui avait coûté 6 millions de sesterces; Pline évalue à 1500 deniers une livre de cinnamome, et sous Aurélien on échangeait la soie contre son pesant d'or*. Nous ne connaissons plus de pareils prix. Mais si le commerce de l'Orient, qui dépasse aujourd'hui 7 milliards % n'était représenté que par 100 millions de sesterces, si les denrées qu'il apportait avaient une telle valeur, on est forcé d'admettre qu'il en entrait bien peu dans l'empire et fpi'uu très-petit nombre de personnes pouvaient en jouir. On est

' .linriiiil. Snl.. \l, \-l).

« .M;irli:il, t'/^/V/r., I\, .>8.

î Hist. nul., VI, 'ifi; IX, .•)8, cl XII, 11.

♦ Libia enim ami tune libra serici fuit (Vopisciis, Aurel., 44). IxT soie so vendait à Rome, surtout dans la rue de Toscane (Martial, lipigr., XI, 27). Les \ases niurrhins qu'on tirait du pays des Parthes et de la Caramanie allaient jusqu'à .'00 talents la pièce (environ 1 .ôOO 000 francs) ; du moins Néron en paya un ce prix (Pline, Hisl. nul., XXXVH, 7 et 8). Il cite encore une coupe de cristal payée lôO 000 sesterces, un tapis de Kahylone acheté par Néron 4 millions de sesterces, des tables en cilre de Maurétaniecoùtanl jusqu'à I iOO 000 sesterces, etc.

* iNeumann, Uebersichlen iiber Wellhandcl.

donc toujours conduit à la même conclusion, et nous l'exprimons en empruntant à Galien ses propres paroles : « Dans les grandes villes,

Jl'LlE (lllc d'iuîusliî

POrPEE femme du Néron.

SABINE femme d'IIadrien.

CAltlSSU République.

Pl.OTINE femme de Trajan.

ClUSPINF.

femme de Commode.

OCT.ACILLA SEVERA femme de l'Iulippe.

JULIE fille de Tilus.

SALONINE femme de Gallifn

HELENE mère de Constantin.

Coiffures des dames romaines à diverses époques (d'après des monnaies)

les femmes riches ont de la soie, et c'est pour elles qu'on prépare, à Rome, les essences parfumées. »

fi'20 L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

.Malgré quelques extravagances du luxe féminin', la comparaison, si on la faisait, ne donnerait pas aux modernes l'avantage de la simplicité. Nous ne sommes plus au temps où les gentilshommes de François I" « portaient leurs moulins et leurs prés sur leurs épaules », où le costume des hommes, fait d'or, d'argent, de soie et de dentelle, coûtait, connue celui de Bassompierre, plus de 40 000 livres; mais notre société est encore soumise à la plus capricieuse des souveraines, la mode, qui chaque année change la coupe et la couleur des étoffes. Les anciens ne connaissaient pas cette servitude, et, comme pour les hommes le vêtement couvrait le corps sans s'y appliquer, un ou deux morceaux d'étoffe jetés autour des reins et sur les épaules suffisaient à les vêtir. Le premier venu savait tailler une toge, et, les jours de fête, tout le monde, depuis l'empereur jusqu'au dernier des citoyens, la portait. Entre celle du riche et celle du pauvre, la différence n'était ([ue dans la blancheur et dans la finesse du tissu; l'élégant y ajoutait l'art de se bien draper et de faire tomber les plis harmonieusement. Il aimait de plus à avoir une garde-robe bien montée, parce que le climat obligeait à changer souvent d'habit, et son grand luxe était de posséder des manteaux teints dans les différentes couleurs de la pourpre. César les avait interdits, excepté pour certaines personnes et certains jours; Auguste, Tibère, Néron même, renouvelèrent ces défenses sans plus de succès, car, sous Domitien, Martial parle de robes de pourpre publiquement achetées 10 000 sesterces^

Len hdhilaliona. — Le vrai luxe des Romains de l'empire était dans les constructions; ils en couvrirent l'univers. On a vu, dans l'histoire de chaque règne, les innombrables travaux entrepris par les empereurs, à commencer par le premier. Auguste avait bâti pour les dieux et pour le peuple; Caligula et Néron bâtirent pour eux-mêmes d'immenses palais qui disparurent avec eux. De la Maison d'Or de Néron, il ne reste que les descrifttions de Suétone et de Pline, et la très-modeste demeure de Livie subsiste encore. Les particuliers rivalisèrent avec les princes. Déjà, sous la république, la noblesse, chassée de la ville par 1.1 maVaria, avait pris l'haljitude de passer l'été sur les collines qui dominent la campagne de Rome% ou sur les rives du golfe de Naples.

• Tacile {Ann., 111, 57)) et l'iiiic [Uisl. nul., XII, 41) ne parlent, pour le costume, que du luxe flos femmes.

» Rpifp:, Vf, (il; VIII, 10.

* Les villiis lie l'ouipée, d'ilortensius, de LucuUus, de Cicéron, étaient l'ameuses. Cependant

Ouand un décret impérial obligea les sénateurs à mettre un tiers de leur fortune en biens-fonds italiens, la péninsule entière se couvrit d'habitations de plaisance, et d'autant plus vite que nul pays au monde n'est mieux disposé par ses sites et son climat pour les divers genres de villégiature, soit au bord de ses deux mers ou de ses lacs nombreux, soit au penchant de ses montagnes, qui gardaient, sous un

Rive du golfe de Naples (ruines sur la route de Baïa).

soleil ardent, leurs forêts et leurs sources alimentées par les neiges de l'hiver ^ A ces beautés de la nature, les arts de la Grèce ajoutaient leurs charmes. Les marbres les plus variés, le stuc, le verre, le bronze, des feuilles d'argent et d'or, d'élégantes peintures, de hnes

les consuls n'estimèrent les villas de Cicéron à Tusciilum et à Formies, la première qu'à 500 000 sesterces et la seconde moitié moins (Cicéron, ad AU., IV, 2).

' Ces montagnes calcaires renferment quantité de cavernes intérieures qui se remplissent au moment des pluies et alimentent abondamment les sources durant l'été. Ainsi on a calculé que les trois quarts de la masse des eaux du Tibre durant l'étiage lui sont fournis par l'écoulement de lacs souterrains, et que son débit d'éfiage n'est jamais inférieur à la moitié du débit moyen. (Reclus, Nouv. géocj. univ., I, p. 400-401).

L'KMIMUE L;T L.V SOCIKTK liOMAlNE.

arabesques que Rai)liaël ne dédaigna pas d'imiter, décoraient les murailles, les plafonds', el, pour que les yeux fussent parlout agréablement occupés, les j)lanchers portaient des mosaïques dont quelquesunes étaient de mannifiques compositions ; témoin la bataille de

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rlcincnl (d api'ès une l'cinlure de Pompéi)

Ii.iriiis ol d'.\lc\;nidre, trouvée à Pompéi dans la maison du Faune et dont les ligures sont |)iesque aussi gi-andes que nature. A l'intérieur, des colonnes en m;irbre de Numidie et d'Eubée, que remplacera au

' Les martires les plus recherchés, au temps de Martial, étaient ceux de Carysle en Eubée, de Lacoiiif, de Syiinade en l'Iirvfrie, et de Nuinidie. Cf. Epnjr., IX, 70.

siècle suivant le porphyre d'Égyple, soutenaient des portiques où l'air circulait librement, et qui, l'été, défendaient du soleil, l'hiver, concentraient ses rayons et sa chaleur. A chaque pas, une statue, un vase précieux, un objet d'art, de riches tentures. Plusieurs pièces étaient décorées avec un soin particulier : Vatrkim, où l'on plaçait les dieux lares, les images des aïeux et des plantes aromatiques qui purifiaient l'atmosphère ; près de là, le tablinum et Vexedra pour les visiteurs ; plus loin, le tricliniiDn \^our les convives'; dans un endroit

■lilliiiiïmiffiniiMiiiiiii!iinmriiiiiiiuLfiLi]XiiUiiuii:iiMJiiLiLijU 1 1 1 ijimi Lim i minu ffiiim mm i 1 1 n ii m n iniMiiD 1 1 jjj j 1 1 1 i n \iimt Bataille de Darius et d'Alexandre. (Mosaïque de Pompéi.)

écarté, l'appartement des femmes ; dans un autre, le logis des esclaves. Les cours étaient rafraîchies par « des eaux jaillissantes reçues en des bassins de marbre que bordaient des fleurs : la rose, le lis, la violette, l'anémone, le myrte artistement taillé' », et, lorsque la place le permettait, quelque beau platane à l'écorce lisse, au port élégant et vigoureux, y donnait son ombrage ''. Le patio des Espagnols rappelle ce goût charmant. Deux corps de bâtiments ne manquaient jamais à une habitation complète : la bibliothèque, qui était petite, quoique tout ce

' C'est dans le tablinum et le tricUnium de la maison de Livie qu'on a trouvé les peintures romaines qui naguère encore étaient les plus anciennes. Celles du tombeau des Statilius Taurus données au tome III, page 512, sont antérieures.

* Lilia et violas et anemonas et fontes surgentes.... tonsasque mijiios.... hahcant divitcs Ouintilien, VIII, ô). Cf. Horace, Carm., II, 15.

' Areola qmv quatuor plalanis i.iwnhralur (l'iine, Epist., V, G).

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