L:t bi(ja du Valicaii
côtés les excès, les scandales, l'argent inutilement dépensé, mais acceptons le reste.
m. — LES PETITES INDUSTRIES ET LES PETITES FORTU^ES.
Sur un point nous sommes heureusement inférieurs aux anciens : nous avons peu de domestiques, et ils en avaient beaucoup. Ainsi la femme d'Apulée, dont la fortune n'était pas extraordinaire, 4 millions de sesterces, en possédait assez pour qu'elle pût faire à ses fils du premier lit un cadeau de noces de quatre cents esclaves ^
* Char antique en marbre, orné en relief de rosaces entremêlées de feuillages et d'épis. Un seul des coursiers est anti(jue. Le sculpteur Franzoni restaura ce beau monument pour lequel Pie VI fit construire la rotonde du Vatican dite salle de la Biga. On y admire aussi, entre autres chefs-d'œuvre, le Discobole de Myron.
* Ce chiffre annonce des esclaves de peu de valeur. Xénophon mettait un esclave ordinaire à 150 francs environ (1 mine 1/2 à 2 mines). Les soldats romains furent rachetés par les Achéens à raison de 5 mines, environ 460 francs. Papinien, sous Septiine Sévère, étabht le
Les divers services de la maison et souvent ceux de la ferme «'lairnl exécutés [lar (mix. Mais l'industrie ayant agrandi le champ du travail, et les moyens d'acquérir s'étant multipliés en raison des besoins qui s'étaient produits, les propriétaires d'esclaves avaient trouvé avantageux d'intéresser ceux-ci à accroître le rendement de la I(>rie et à taire concurrence aux ouvriers libres. De là, ces colons qui avaient droit à mn^ part des récoltes et ces esclaves engagés dans les affaires d'industrie et de commerce en compte à demi avec leurs maîtres'. Les pécules amassés dans ces travaux procuraient de nombreux affranchissements, et, comme les affranchis étaient les plus intelligents des esclaves, beaucoup arrivaient de la liberté à l'aisance, quelques-uns de l'aisance à la forlune. Sans doute ils n'allaient pas tous aussi loin que Narcisse; mais beaucoup gagnaient assez de bien pour forjner dans chaque cité une classe dont le fisc constata l'importance en mettant sur elle un impôt particulier, le vectigal artium^.
Anx grandes fortunes correspondaient les grandes terres, autre sujet favori des déclamations j)hilosophiques. Les anciens vantaient toujours les sept arpents de Curius et de Fabricius, et ils avaient raison: ])0ur le temps où, du haut du Capitole, on voyait la frontière ennemie, la médiocrité des fortunes était la garantie de la liberté et un moyen de saint. Mais, quand Rome fut devenue un univers; lorsque la classe des petits cultivateurs du Latium eut été usée par la guerre; que, grâce aux profits de la victoire et du pillage, les chefs purent se former de vastes domaines; que le commerce et l'industrie, dével()|i|i(''s |)ar la paix, au .sein de cet empire immense, ouvrirent à la forlune des sources nouvelles, la révolution économique accomplie dans un court es|)ace de temps produisit des perturbations politiques et sociales qui firent condamner par les patriotes et les philosophes la j'ichesse sous toutes ses formes. Alors Pline l'Ancien s'écria : « Les lalifundia ont perdu l'Italie, et ils auront bientôt perdu les provinces. » Mais l'agriculture italienne, (jui connaissait déjà l'irrigation"',
prix Jiabituel d'un esclave ;i '20 aurei. L'iiideiniiilé accordée par l'Anf^lcIcrre, en 1854, pour rarfrancliisscrnent des esclaves fui en moyenne de (i7>b francs. I,a France a donné en 1848 ponr Ifjs affranchis (!(■ la .Marliniqne 425 francs, de la Guadeloupe 470, du Sénégal 210, Nossibé 70; en moyenne générale ."iSO francs. Ces indemnités étaient très-inférieures anx jirix du cours. Mais on voit qu'aux deux époques le prix de la chair humaine était à peu près le rnôme.
• Voy. ci-dessus, p. .524 et suiv.
• Suétone, Cal., 40; Lampride, Alex. Sev., 24.
• Virgile en parle :
Claudile juin rivos, pueri, sut prala bihcrunl.
cherchait, en ce temps-là, à s'approprier les conquêtes agricoles faites en d'autres climats. Les riches seuls avaient les avances indispensables pour courir les risques et supporter les frais de ces expériences, de sorte que la grande propriété, mauvaise à l'époque des mœurs simples et, plus tard, conséquence forcée de la conquête du monde, avait fini par devenir, dans les nouvelles conditions sociales, une nécessité. L'agriculture française serait en péril si les profits de l'industrie ne reconstituaient chez nous la grande propriété, à mesure que le code civil la détruit. En outre, on trouve en cette question l'exagération habituelle. Sénèque, qui d'une pièce d'eau fait une mer, n'hésite pas à faire d'une métairie un royaume'. Or les grandes terres n'étaient pas plus nombreuses que les grandes fortunes. Les plus vastes parcs, fermés de mur, que connut Yarron, avaient de 10 à 13 hectares de superficie ; il s'en trouve, même en France, quantité de plus considérables. Dans l'Ecosse, qui, depuis un siècle, a décuplé sa richesse, vingt-six propriétaires possèdent 2 222 255 hectares, d'un revenu annuel d'environ 33 millions de francs\ Aux portes mêmes de Rome, les petites propriétés étaient moins rares qu'elles ne le sont peut-être aujourd'hui". Dans le territoire de Caere, un homme possédait 14 jugera (3 hectares 54 ares) ; Martial l'appelle le plus riche cultivateur de la contrée', et il devait paraître tel au poëte qui, comme bien d'autres, avait un si petit domaine, qu'il disait : « Ma terre ne porte que moi^ » A Velleia, quarante-six propriétaires, probablement les plus riches du pays, avaient des biens valant en moyenne de 70 à 80 000 francs; ces chiffres n'annoncent pas une grande concentration des propriétés. Enfin les latifundia n'étaient pas toujours cultivés par des mains serviles. Pline le Jeune louait ses terres à des fermiers*, et Columelle conseillait l'emploi de métayers libres {coloni).
On raisonne au sujet de l'empire en partant de l'hypothèse que le travail servile y faisait tout. 11 en avait été à peu près ainsi à l'époque où la guerre encombrait de captifs Rome et l'Italie, où Crassus avait
* Epist. 89 et 90. Martial dit aussi Paleslrina régna d'un petit bien donné, à t'réneste, par un patron à son client (XI, 71).
* Le duc de Sutherland détient à lui seul 482 876 hectares, l'étendue moyenne d'un département français, et un septième environ de la superficie du Royaume-Uni, 4 703 120 hectares, sont aux mains de quatre-vingt-dix personnes. {Écon. franc., 25 mai 1874 et 7 septembre 1879.)
5 Pline {Hisl. nat., XIV, 5) en cite plusieurs dans un seul ciiapilre.
* Épigr., VI, 73.
5 Ml noslri, nisi me, ferunt agelli.
[Und., VII, 31.) <" Epist., IX, 37.
654 i/i:mpii!K kt la socikte romaine.
vingt mille esclaves, qu'il louait à des entrepreneurs pour tous les métiers. Mais la guerre n'alimentait plus ce commerce depuis que les légions bornaient leur rôle à garder la frontière, et les vides que faisaient dans la population esclave la mortalité et les affranchissements élaicnt diflicilement comblés par les naissances serviles, la traite, l'exposition, le vol ou la vente des enfants. Il restait donc aux artisans libres une large place dans le champ du travail, et cette place s'agrandissait tous les jours, à mesure que se développaient les industries du vêtement, des denrées alimentaires, de la construction, des objets d'art et l'immense commerce qui avait à transporter et à vendre les denrées de l'univers. Saint Paul voulait que l'évèque et les prêtres exerçassent un métier honnête; et quand Dion Chrysostome s'enfuit de !{ome, n'ayant pour tout bien que le Phédou de Platon et une harangue de Démosthène, il put atteindre l'extrême frontière de l'empire en vivant le long du chemin du travail de ses mains, dans les fermes de la camj)agne ou les jardins des villes'. Ainsi les folles dépenses qui ruinaient les fortunes patriciennes retombaient en i)luie d'or sur l'ouvrier et remplissaient le coffre-fort du négocianl.
Déjà avant l'empire, Varron indiquait aux petits propriétaires les avantages qu'ils trouveraient à établir « des jardins au voisinage des villes où les fleurs et les fruits se vendent au poids de l'or^ ». En |)reuve de ce que l'on pouvait faire avec de faibles moyens et de l'adresse, il montre deux de ses anciens soldats, deux frères, possesseurs d'une maisonnette au milieu d'un petit champ qu'ils avaient couvert de plantes aimées des abeilles, et qui, du miel de leurs ruches, tiraient, année moyenne, 10 000 sesterces". Dans les villes, mille industries nécessaires aux riches et exigeant des ouvriers spéciaux, qu'ils ne trouvaient point parmi leurs esclaves, donnaient aux pauvres du travail et du i)ain. Le barbier de Juvénal gagne des champs et des nuijsons*; .Martial voit un cordonnier arriver à la fortune où lui-même ne j)arvint pas^ Or, de ces petites gens qui, à force d'économie, d'adres.se et d'heureuses rencontres, pouvaient s'élever au-dessus de leiu- coiidilioM, il se trouvait, alors comme aujourd'hui, un très-grand
' Oml., I.
» De lU; )««/., I, 2 et in.
^ Jbid., Ili, l(), 10. Ce cliarnp u'avail qu'une cteuduc d'un jugore ou demi-arpent. Pour les .iiicicns, le miel tenait lieu de sucre. ♦ Juvénal, .S'a/., I, 24; il y revient une seconde fois (X, 224). 5 Marlial, Epiijr., IX, 74.
nombre'. Quand Doniition eut fait débaiTasser les rues des échoppes qui les encojubraient, Martial s'écria : « Rome est enfin Rome; naguère ce n'était qu'une immense boutique". » El l'exemple de Pompéi prouve qu'il en était de même dans les petites villes'".
Avec ses quinze ou dix-huit cent mille habitants, Rome présentait les mêmes phénomènes sociaux que nos villes modernes : au-dessus des
*ll^ JT§<^t ^w n^ mL'^F^ - V. ^ ^i^li
Coffre-fort en fer, trouvé à l'ompéi. (Muséf de Naples.)
petits industriels, les grands; non loin des bouges où se tenaient les uns, les magasins splendides où trafiquaient les autres; notre marché du Temple, dans toutes les ruelles; le boulevard des Italiens, le long de la voie Sacrée, aux Septa du Champ de Mars et dans le quartier Toscan; ici des palais, là nos anciennes cours des miracles; enfin la lutte pour la vie, ardemment engagée de bas en haut, et, alors comme aujourd'hui, les petits finissant quelquefois par manger les gros, le
1 Sur le nombre infini des petils marchands et des petits industriels à Rome, voyez Fried- Isender, I, p. 248 et suiv.
* Niinc Roma est. nuper magna iaherna fuit [Epicjr., Vil, 01).
Voyez aussi la promenade de Mamurra dans les bazars ubi Roma suas aurea vexât opes (ibid., IX, 59).
' L'inscription d'Orelli, n" 4525, où on lisait qu'un seul propriétaire de Pompéi louait neuf cents boutiques, a un autre sens (cf. C. /. L., IV, 1150, et ci-dessus, p. 504, n. 4); mais on Tjil encore dans les ruines de cette ville quantité de boutiques.
t'.r^ti
L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ IlOMAIiNE
|.;nivrt' dévorant lo riche, réconome laborieux et habile ayant raison (h' la richesse oisive et prodigue.
La liltérature oriiciclle, je veux dire celle du grand monde, la seule (|ui nous soil parvenue, vivant sur les lieux communs du passé, ne voyait rien de ce grand labeur et continuait à mépriser les travail-
fL J — --i
Fabricant de vases d'airain.
Oiseleur
Les petits mélicrs dans la f!;uile romaine. (Musée de Saint-Gcrinaiu.)
leurs, sauf Dion Chrysostome qui mettait un ouvrier utile au-dessus d'un rhéteur à la parole dorée et vaine *. Mais des inscriptions, des enseignes de magasin, des débris parfois informes et cependant signilicatil's, toutes choses autrefois négligées de l'histoire, attestent cette Iranslormation : la .société agricole de Caton l'Ancien devenant la société industrielle de l'empire. Ce n'était pas moins qu'une révolution économique, par consé(|uent sociale, qui, nous l'avons montré %
• Oral., VII. On trouverait bien dans Sénèque, Stace, Lucien, etc., plus d'un passage où le travail est lionoré, mais c'est en passant. Tant que subsistait l'esclavage, les idées des lettrés devaient être contraires à la réliabilitalion du travail.
* Voyez ci-dessus le ciiajiiln; de la Famille. Les recueils (rinscri|)lioiis montreriL le grand nombre de collèges industriels existant dans les villes et l'e-xlrème variété des mdustries.
modifia profondément la loi civile. La même révolution s'opérait dans toutes les provinces. Voyez au musée <le Saint-Germain les nombreux monuments funéraires d'hommes de métiers que les seules fouilles de la Gaule ont déjà mis au jour. Ges monuments attestent deux faits : l'aisance de ces industriels, assez riches pour se construire de coûteux tombeaux, et la fierté de ces représentants du travail libre qui, loin de cacher leur condition, veulent être vus, après leur mort, avec l'outil qu'ils tenaient de leur vivant. Ges hommes ont évidemment l'orgueil de leur profession, et s'ils l'avaient, c'est que leurs concitoyens trouvaient cette fierté légitime*.
Le luxe n'est pas en soi chose blâmable; quand il est contenu et de bon goût, il révèle chez ceux qui le montrent une élégance d'esprit qui -mnonce d'autres qualités. Quelquesunes des charmantes peintures de Pompéi ne donnent pas mauvaise opinion de ceux qui les ont commandées, et il ne déplaît pas de trouver dans la maison de Livie ces décorations élégantes et discrètes qui font penser à une vie bien ordonnée. Platon l'a dit : « Le beau a une vertu bienfaisante. » G'est le luxe d'ordre inférieur, celui qui entraîne aux dépenses folles et stériles, ou qui s'adresse aux bas côtés de notre nature, aux appétits sensuels et vulgaires, qu'il faut Aici.itecte. proscrire. Il occupait une grande place dans la Rome des premiers
' Le savant et liabile directeur du musée de Saint-Germain, JI. Al. Bertrand, a bien voulu
r.ôs
L'EMPinK ET LA SOCIKTK ROMAINE.
Césars, el nous n'ciilendons pas le réhabiliter. 11 exaltait les passions i|ii'il coiivionl de contenir, el, si l'on ne pouvait avoir que celni-l;i.
Forgeron.
Tonnelier.
Forfreron.
mieux vaudrait se passer nnènie de l'aulre. Malheureusement, ils vont de compagnie; c'est poiii'quoi la philosophie les condamne tous les
me remollre uiip note explicative des onze reprcsentnHoiis d'artisans, données d'après leurspierres l'iinéraires p. 630-0.")!) : « Si les historiens anciens sont muets à cet égard, les monuments ])arlenl et nous donnent des détails |)i'écis. Une longue paix intérieure, l'exécution degrands travaux publics et particulièrement de grandes routes dont le réseau couvrait la Gaule entière avaient, dès la fin du second siècle, imprimé une merveilleuse activité au commerce et à l'industrie. Le bien-être s'était rapidement répandu dans les classes inférieures. A côté de l'ancienne aristocratie, de cette noltlesse f|nerelleiise et batailleuse qui supportait avec peine la domination romaine, s'était lentement rorrné(! une sorte de bourgeoisie composée d'hommes sortis des rangs les plus bas, d'ouvriers, d'al'l'rancliis (pie le travail avait conduits à l'aisance, à la richesse, aux honneurs municipaux. Devenus patrons de leurs collèges, puis séviis anijuslaux, ils tenaient un certain rang dans leur quartier, quelquefois dans la ville entière. Ils ne rougissaient point d'avoir été ou d'être encore des hommes de mélier; ils s'en faisaient gloire. Les instruments de lem- travail élai<'n( pour eux comme un blason de famille. Ils les étalent sur leur tombe avec orgueil. 11 sendib; (pi'il n'y eût j)oint pour eux, je ne dis pas seulement de sols méliers, mais d'Iiuinbles métiers. Leurs sépultures les représentent à leur comptoir, dans leurs boutiques, el stinblenl dire fièrement: Voilà l'origine de ma fortune! La salle XXH du Musée des Antiquités nationales contient une série de ces stèles funéraires du tiers étal gaulois durant les beaux jours de l'empire romain. Celui-ci est fabricant <le vases d'airain (fig. \) : il étend la main vers une étagère, prêt à servir le client. Un antre (fig. 2), un oiseleur, est au pied de l'arbre où il tend ses pièges; les cages et l'oiseau, son innocent complice, sont à leur place. Un troisième (lig. 3) est foulon de son état. La stèle est divisée en deux cases : en bas il foule le drap; au-dessus il le tond. La figure 4 nous offre un artisan dont le métier n'a pu être déterminé. Puis nous sommes en |»résence d'un sabotier (fig. 5); d'un architecte (fig. C), ayant sous la main tous ses instruments de travail, ciseau, scie, truelle el ascia; deux forgerons sont figurés aux n'" 7 et 9, un tonnelier au n" 8. Un jH-intre eu bJlunenls (fig. 10) se montre à nous mont'' sur l'échafaudage dans Texercice de son mé-
<1eiix. L'iiistoire, qui connaît mieux les conditions véritables des sociétés, se contente de flétrir l'abus et de montrer que, par une juste loi d'expiation, les richesses mal acquises sont promptement dissipées par les fils des spoliateurs. La misère d'IIortalus, le désespoir d'Apicius, la mort de tant de personnages qui allèrent, comme Vitellius, achever aux gémonies l'orgie commencée dans les palais, lui inspirent peu de pitié. Ces malheurs individuels lui semblent
Peintre en bàliments
Myrcliaiid de pommes
même compensés par la vie rendue moins dure à tant de millions d'hommes, par l'avènement, en place d'un patriciat épuisé, d'une noblesse nouvelle dont Tacite et Pline sont les orateurs, Yirginius Rui'us et Agricola les généraux, Trajan et Hadrien les empereurs.
LUXE DES TliAVAUX l'UIiLlCS; THEATRES ET A.MPIIITIIÉ ATKES.
Il est une autre réserve à faire, quand on parle des folles dépenses des Romains, c'est qu'une partie des richesses de l'État et des particuliers fut employée à des constructions qui servaient non point, comme
lier. Enfin (fig. IJ) un simple marchand de pommes s'est fait représenter, ia corbeille au cou, pleine de fruits : à côté, une légende gravée reproduit la cantilène qu'il psalmodiait par les rues ; Mesdames! mesdames! voilà les pommes; voilà les pommes, mesdames! Ces basreliefs funéraires ne font-ils pas revivre pour nous, mieux que tout récit, ce petit monde laborieux d'industriels el de commerçants qui, déjà sous les Anionins, comme aujourd'jnii, faisaient la fortune du pays? 11 y aurait certainement un intéressant tableau à faire de l'industrie gauloise à l'époque romaine à l'aide de ces monuments figurés. »
L'Aiii|iliilliiJàli-e Flavicn (le Colisée) >.
Versailles, l'orgiu'il du |)iiiice, ou, coiiimc les châteaux de nos anciens seigneurs, la vanilé d'une caste, mais les intérêts généraux de
l'empire, tels que les routes, les ponts, les arsenaux et les ports; ou les croyances, les plaisirs et le bien-être de la i'oule, comme les tem- |)les, el les basiliques, les thermes et les porti- (pies, les cirques et les théâtres. Les vieux noms, h)ujours subsistant à Rome et dans les cités provinciales, de république et de peuple souverain, obligeaient le j)rince au bord du Tibre, les riches dans leur municipe, à payer aux pauvres, en libéralités de toute sorte, la rançon de leur pouvoir ou de leurs dignités. Auguste en donna l'exemple. On se souvient qu'il se vanlait d'avoir fait de Rome une ville de marbre, et le plus économe des empereurs, Vespasien, ne recula pas devant d'énormes dépenses pour construire l'édifice gigantesque appelé par les Romains le Colosae. Même parmi les mauvais princes, il y en eut peu qui m' laissèrent pas quelque construction entreprise en vue de l'utilité publique. Quelle capitale moderne a mis au service gratuit de la foule des monuments comparables au théâtre de Marcellus, aux thermes de Caracalla, au Colisée de Vespasien, à ces portiques où l'on se promenait à l'air libre, et pourtant à l'abri du soleil et de la pluie, duianl plusieurs kilomètres, en ayant sous les yeux les chefsd'œuvre de la Grèce? Si l'on excepte ce <jui, dans ces dernières années, a été fait à Londres et à Paris, que sont nos travaux hydraulirpies à côté de ceux des Romains pour approvisionner d'eau les populations urbaines? Dans les pays méridionaux, l'eau est un objet de première nécessité puisque le bain y est une hygiène indispensable. La donner pour rien, c'était, comme nous dirions, très-démocralique; et on savait la faire arriver partout. Rome est encore, malgré la chute de tant d'aqueducs antiques, la ville du monde la mieux pourvue de fontaines publicjues'. Dans les cités jjrovinciales, la recherche des eaux qu'on pouvait y conduire était la première préoccuj)alion de la cinie. On a vu, dans la correspondance de IMine, comme gouverneur de Bithynie, les sommes considérables
• Revers d'un gr;iiid bronze de Titus représenfant : au centre, le Colisée; à gauc.lio, une pyramide, el, à droiU^ une partie de la Maison d'Or.
- Knii d'alimentation, par jour el par habitant : à Home (1800), U-.îfi't; à Paris (1875), 0",'20l); à I.oiiilivs (1874i. (I^J'IT). (lîeclus, K(juv. (jcoyr. unir., p. 471.)
employées à ces travaux. Naguère, Lyon, entre ses deux fleuves, manq>iait d'eau, et, chaque été, Nimes était exposée à périr de soif. Les Romains avaient su dans l'une faire mouter l'eau jusqu'au sommet de Fourvières, et amener dans l'autre, par le pont du Gard, les sources fraîches et pures des Cévennes ^
Théâtres et amphithéâtres. — Si les théâtres étaieut plus dangereux qu'utiles, ce n'était pas la faute de ceux qui les coustruisaient, mais des poètes qui faisaient de mauvaises pièces et des spectateurs qui eu voulaient de licencieuses. Quand les fêtes du peuple gardaient encore quelque chose de leur caractère primitif, celui de mystères religieux , on aimait déjà à rire du gros sel et des obscénités qui déridaient aux jeux Floraux les plus sévères républicains. Que devinrent ces coutumes au milieu d'une populace' recrutée d'anciens esclaves? Il faudrait aller jusqu'au fond de l'Orient pour voir, dans les danses lascives des aimées de l'Inde ou de l'Egypte, quelque chose
l'ne danseuse. (Stalue de la villa AUiaui.)
* L'aqueduc de Ségovie a 66 mètres de hauteur, le pont du Gard 47", 40 L'Anio Velus, construit en 272 av. J. C, avait une longueur de 45 000 pas; VAqiia Marcia, de l'an 144, 62 000; l'Anio Novus, de 52 ap. J. C, 59 000. La longueur totale de tous les conduits qui apportaient de l'eau à Rome était de i28 000 mètres, dont 52 000 sur arcades. (Dict. des AnUq.. Aqueducs.)
Gi2 I/llMIMHi': KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
((iii mpi^îlàl les alliliidos des iniiiies de Romr, des danseuses de (iadès ou d'Autioche et de celle qui fut rimpératrice Théodora. Même sans aller si loin, on trouverait, dans les fêtes royales ou princières du quinzième et du seizième siècle, en pleine société elirétienne, des exhibitions de femmes entièrement nues, choisies (|uelquefois parmi les plus nobles de la cité, comme celles qui représentèrent à Lille, devant Charles le Téméraire, le jugement de Paris'. De nos jours, les (ableaux vivants et les ballets d'opéra ne sont pas imaginés pour former une jeunesse austère. Mais, Dieu merci! nulle part on ne verrait de ces pièces où le réalisme allait jusqu'à montrer, aux spectateurs d'un drame d'Euripide, une femme outragée sur la scène, et, à ceux d'Hercule mourant, un vrai bûcher, de vraies llammes, et, au milieu, un homme vivant qu'elles consumenl\
Quant aux cirques, les Romains n'en comprirent pas l'usage comme les Grecs. A Olympie, c'étaient les plus nobles et les plus vaillants qui descendaient dans l'arène, et les exercices du stade durent à celte coutume une dignité que ne connurent point les jeux romains. Kn cela, nous sommes encore bien plus les héritiers de Rome que ceux de la Grèce. Jamais non plus les Grecs n'aimèrent ces spectacles sanglants où toute une ville était conviée à voir des bêtes fauves déchirer des hommes; et des prisonniers, des combattants volontaires, des hommes libres, des sénateurs, s'égorger pour de l'argent, pour les a|)plaudissements de la foule, pour un sourire du prince^ Le meilleur des empereurs, Trajan, ht combattre dix mille captifs en des jeux qui durèrent cent vingt-trois jours; on a vu Claude en réunir deux fois autant pour sa bataille navale sur le lac Fucln; et comme ces malheureux n'étaient pas tous résolus à bien mourir, on fit avancer, pour les y contraindre, les légions, les machines, les catapultes.
D'autres, au contraire, saisissaient avec joie l'épée qui allait les faire sortir de la vie ou de la servitude. Quelques-uns, acteurs con-
• Voyez lies f;iils analogues flans Friodlrmder, II, 7)02, n. 1.
- Suétone, Ncro, 1'2, et Martial, de Spect., C et 25. Au n" 9, il parle d'un Laureolus qui fut attaché nu à une croix dans l'ampliitliéàlre et livré à une bête fauve; au n° 25, d'une représentation d'Orpliée où l'acteur était déchiré par un ours, etc. C'étaient, il est vrai, des < iindamnés à mort. La mort par le feu était un supphce légal.
"' .... Feminarum illudiium senatommquc plures per arenam fœdali mnt (Tacite, Ann., XV, 32). Cf. Su:;tone, Dom., 4; Juvénal, Sal., I, 22. l'élrone {Saltjr., H7) nous a conservé le serment que devaient prêter les gladiateuis : « Nous jurâmes de souffrir le feu, les chaînes, les étrivières, la mort, tout ce qu'il ordonnerait de nous.... nous nous engagions à lui corps et àme. »
sommés dans ces jeux sanglants, mettaient de l'art dans leurs gestes, de rélégance dans leur maintien, pour donner ou recevoir le coup mortel. En tombant, ils étudiaient encore leur pose et mouraient avec grâce. Mais, parfois aussi, un noble captif refusait cette lutte dégradante et, le front haut, les bras croisés, attendait le lion ou la panthère.
Les jeux Unis, des esclaves armés de crocs tiraient les corps de l'arène et les jetaient pêle-mêle dans le spoUarium, espèce de caverne établie sous les gradins de l'amphithéâtre. Là, deux hommes, iMercure et Charon, survenaient. Mercure touchait les corps avec un fer rouge pour voir s'ils gardaient un reste de vie, et livrait au médecin les
■■■■' -iA'SSVETTIl.CEmk:-
Annonce d'un combat de gladiateurs'. (Afliche de Poinpéi.)
blessés qui n'avaient pas été frappés à mort. Charon achevait à coups de maillet ceux qui ne valaient pas la peine qu'on tentât de les guérir. Deux portes servaient d'issue au spoliarium ; par l'une sortait la chair vivante, par l'autre la chair morte, porta sanavivaria, porta mortualis.
On a trouvé des ruines d'amphithéâtre dans soixante-dix villes d'Italie ^ Quelle boucherie d'hommes se faisait pour les amusements populaires !
' Traduction : « La troupe de gladiateurs d'Aulus Suettiub Cerius, édile, combattra à Poinpéi, le dernier jour de mai. 11 y aura chasse et velarium (pour ai)riter du soleil). » Mazois.
- Fj'iedlœnder, 11, p. 411-445. Le grand axe du Cotisée, constructions comprises, a 188 mètres, le petit 15G mètres ; l'arène, 76 mètres sur 46 mètres. On y disposait de quatre-vingt-sept mille places ; quinze mille spectateurs pouvaient en outre assister debout au spectacle. Après l'Italie, c'est la Gaule qui en avait le plus. On en a compté dans ce pays cinquante-cinq, mais en prenant bon nombre de théâtres pour des amphithéâtres. Venaient ensuite la Numidie et Afrique propre, où l'on a trouvé trace d'une vingtaine, et l'Espagne. On n'en voit pas dans
Moins pouilaiil iiii'oii no l'iniagino. Chaque année, quelques centaines d'Iioinnies, quelques milliers peut-être, périssaient dans les cirques' ; mais les uns étaient des pi-isonniers de guerre ou des repris de justice à qui l'on avait laissé une chance d'échapper à la mort; les autres, des industriels d'une espèce particulière qui, comme le toréador espagnol, jouaient leur vie contre la fortune, mortesque et vuinera vendila pastu'. Nous qui supprimons la torture, qui cherchons niênie à cacher l'expiation suprême, nous avons horreur de ces exécutions (pii démoralisaient le supplice, et nous ne voyons plus la justice frappant des coupables, mais la joie féroce d'un peuple qui s'amuse
Ce dégoût est légitime. 11 faut dire pourtant que la croyance religieuse qui avait fait installer des jeux sanglants autour des tombeaux n'était pas encore éteinte au temps de Commode, où l'on trouve un combat de gladiateurs donné « pour le salut du ])rince"' ». En outre, les lois pénales des Humains étaient atroces : elles multi[)liaient à l'infini les cas de coiulamnation à mort, et le droit des gens mettait le vaincu à l.i nu ici du vainqueur. ].e gladiateur coûtait cher; un coupable exposé aux bètes était donc une économie pour le trésor, l/assassin, l'incendiaire, le brigand, le sacrilège, le soldat qui s'était mutiné, etc., obligés de s'entrc-tuer ou de combattre les fauves, diminuaient d'autant la dé()ense des jeux. Quant aux prisonniers de guerre trop barbares pour qu'on les attachât au service domestique, ils étaient enfermés dans les écoles de gladiateurs, bien nourris, repus, exercés, puis envoyés à l'arène, où l'adresse et le courage en sauvaient (juelques-uns. Les grands égorgements avaient lieu après les expéditions h(;ureuses : sous Vespasien, quand Jérusalem tomba; sous Trajan, au retour de la dernière campagne dacique ; au temps d'Aurélien et de Probus, après leurs triomphes' ; mais les petits combats qui se livraient continuellement le long des frontières fournissaient des captifs dont l.i dnreté romaine n'était pas embarrassée. On enrôlait ou l'on vendait
les provinces seplentrionales, ni en Grèce, excepte à Corintlie, qui était une colonie romaine, et il y en eut fort peu en Orient. Au moyen âge, l'exécuteur des hautes œuvres fut aussi quel- «[iiefois une hi'-te fauve. (Friedhender, d'après Burkliardt, Cullur der Renaissance, 288, 2.)
* Auguste dit (Mon. Ancyr., 22) qu'aux jeux donnés par lui durant son principal dix mille hommes avaient combattu. Ce serait en quarante-quatre ans, pour les fêles impériales, une inoyenhe annuelle de cent quinze morts ou blessés, la moitié des comballanls se tirant •l'affaire. Les gladiateurs seulement blessés étaient bien soignés, car ils représentaient un capital qu'il ne fallait pas perdre quand on pouvait le sauver.
- l'iiidence, in Sytnm., Il, 1092.
" .... l'io salule iinpcraloris (Miiiiunscu, Inscr. Neapol., n" 40i0).
* Vopiscus, '*nirl.. 'û>: l'rob., lit.
ceux qui semblaient dociles ; les autres recrutaient les bandes de gladiateurs. Même à une époque déjà chrétienne, les panégyristes de Constantin disaient : « La perfidie des Bructères n'a pas permis de les employer comme soldats, ni leur caractère sauvage de les vendre comme esclaves; en les jetant aux bêtes, vous avez fait servir cette
(ilndinteurs cninbatt.iiit des bêtes féroces. (Atlas du liuU . arcli.. III. pi. 7)1.)
extermination des ennemis de l'empire aux plaisirs du peuple. C'était !e plus beau triomphe qu'on pût imaginer'. »
Tous les gladiateurs ne périssaient pas dans l'amphithéâtre. A chaque fête, bon nombre se sauvaient par leur adresse ou guérissaient de leurs blessures, surtout quand c'était Galien qui les soignait, et quelques-uns arrivaient à la célébrité. Les héros de l'arène étaient aussi populaires à Rome que les héros du cirque. Les poètes les chantaient, 'es peintres, les sculpteurs, retraçaient leurs exploits dans les palais,
• Pancg., VI, 12, 5; YIH, 23, 5. Un édit de Constantin, en 32(5, désapprouva ces jeu.x, mais un autre du même prince de date postérieure (llenzen, n° 5580) autorise Hispellum à les continuer. Sur la persistance de ces spectacles durant un siècle encore, jusque sous Honorius, voyez Cassiodore, Varia, V, ep. 42, et Wallon, Hist. de Vesclavage, III, 421 et suiv.
f.jO
L'EMPIHK I-T LA SOCIÉTÉ liOMAINE.
sur les tombeaux cl jusquo dans les temples. Aussi, l'alliaii du péril, la pompe enivi-anlc du speetaele, les applaudissemeuls de la ibule, le désirde se signaler, an milieu de cette magnilieence, par quelque coup
lauieux, dont ils trouveraient ailleurs la l'écompense', entraînaient de jeunes nobles d'ordre équestre, mènic sénatorial, à descendre dans l'arène. La loi le détendait et notait le gladiateur d'inliimie ; mais les mœurs étaient
Myrmillon (rostaui-alion).
(Musée de Saint- Germain.)
Myrmillon.
(Bronze du musée de Saiiit-Uermuiii.)
phjs fortes que la loi : l'fîmpereur Macrin avait été gladiateur". Le besoin d'émotions violentes, qui est dans la nature lunnaine, trouve satisfaction suivant le caractère des peuples et des individus en des
• .liiv.;nal, Sut., VI, 78; IVlidiif, Satyr., l'.'d; l'lii(,in|uo, Galba, 9; Spartion, M. AiiL, I!).
' S|»;irti<Mi, Macr., 4. Sous Tihére, où les joiix (■laiciU i.arps, Sôiièquc cnlendil un rnyrinilloii Sf plaimJn; (|u'on lui lai.ssail perdre ses plus belles années dans l'oisiveté [de Prov., IV, 4). J»e> gladiateurs libérés, qui n'avaient rien su conserver de leurs gains, se faisaient prêtres mendiants de IJellone (Scliol. de Juv., fini , VI. 10.-.).
fiSi
speclacles différents. Il avait fait courir la foule intelligente d'Athènes aux tragédies de Sophocle et d'Eschyle, si pleines de terreur religieuse, il poussait aux jeux do l'arène les fils de ces rudes soldats dont la guerre avait fait la fortune, et qui semblaient avoir transmis à leur postérité le goût du sang.
Quelques-uns des acteurs dans ces jeux sanglants y trouvaient la richesse : le parcimonieux Tibère offrit jusqu'à 100 000 sesterces a des gladiateurs émérites pour les décider à paraître dans ses jeux, et Néron donna à des myrmillons de vastes domaines.
On serait même tenté de dire qu'à voir ces hommes donnant ou recevant bravement la mort, les
Rétiaire.
(Bronze du musée de Saint-Germain.)
Rétiaire (restauration).
(Musée de Saint-Germain.)
populations de l'Occident gardèrent un reste de virilité que n'eurent pas celles de l'Orient, où ces plaisirs ne furent jamais populaires*. Le restaurateur de la discipline militaire, Hadrien, croyait ces exer-
* On trouve cette pensée dans Pline {Par.., 33) : spectaculum qiiod ad pulchra niortis vulnera accenderel contemplumque ; même dans Lucien [Anacli., 57), qui réprouve les combats de gladiateurs, mais fait dire par Solon, à Anacharsis, qu'une loi d'Athènes oblige les jeunes gens à assister aux comi)ats de coqs, pour que, à la vue de ces oiseaux luttant jusqu'à la mort, le désir de la braver à leur tour entrât dans leur cœur.
(;,V2 l/[^MPinK KT LA SOCIKTÉ ROMAINE.
eii'os utiles cl s'y livra : glailialoria quoquc arma tractarit^; Titus, Verus, faisaiont de même, et, si nos lois no s'y o|iposaient, nous verrions ciicorc (les «gladiateurs vohuilaires. Un écrivain de l'époque conslauliiiieune expliciuait cette coutume par une idée à la lois reli- «iieuse el guerrière. A l'ouverture d'une campagne, on faisait comballre des gladiateurs pour liabituer le soldat aux blessures et ras- .sasier Nénu'sis de sang-. Dans toute la littérature latine, Sénèque est peut-être le seul qui, à l'égard de ces Jeux sanglants, ait pensé coiiiiiie un moderne'" : « Ce brigand a lue, dit-il à un babitué de l'ampliitliéàtre, il est juste qu'il souffre ce qu'il a fait souffrir. Mais toi, malbeureux, qu'as-tu fait pour être condamné à un pareil spectacle? » On ne comprendrait point de la part d'bommes bonnêtes el i)()us, tels que Cieéron el Pline U; Jeune, cette ])erversion du sens uioial, si l'on n'avait vu les âmes les plus douces justilîer l'inquisition et ;i|>|)laii(lir la Saint-Bartliéleniy. La morale, elle aussi, est une oeuvre du temps, qui, par une lente élaboration, dégage, au sein de l'hu- Mianilé, les sentiments vi-ais des passions mauvaises, et l'on n'a pas toujours plus de mérite à valoir mieux, quand ce mérite tient seulement à ce que l'on est venu plus tard'.
V. — EXAGÉIWTIO.NS DES MOHAMSTES ET DES POËTES DANS LA PEINTURE DE LA SOCIÉTÉ ItOMAINE.
I.es uHBurs privées valaient-elles mieux que cette partie des mœurs publiques? Oui et imn, suivant ce que l'on regarde et (pii l'on écoute. Ne regardez (pu; l»onie, Antiocbe, Alexandrie, foyers purulents d'ujie immense agglomération d'bommes où se développent j)lus encore de maladies morales que de maux pbysiqucs, et vous trouverez toutes les accusations légitimes. Il en sera de même, si vous croyez sur parole les moralistes, qui voient tout en noir, et les poètes de comédie et de satire, qui voient tout en laid, parce que la règle du
' Spnrlicn, lladr., \7} ; pour Titus, Dion, LXVl, \h; jiour Verus, Spartien, M. Anl., 8; pour Didius Juliamis, Spartien, '.), etc.
* Capilolin, Max. et Balb., 8.
' Episl. 7. Sur l'altrail de ces spectacles, voyez la curieuse histoire d'AIypius racontée par saint Aiiffustin (Confegs., VI, S).
* La morale est (•lernelle, et l'on n'a pas encore découvert nn princi|)e (pie l'Ialon n'ait pas connu: mais la connaissance fie la morale n'est pas la même, dans tous les temps ni à la même époque, pour tous les lionnnes.
Librairie Hachette iC' S.
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GLADIATEURS, MOSAÏQUE DES THERMES DE CARACALLA Au Musée de Lalran
LES MŒURS. 6r)r>
genre est, pour les uns, de condamner toujours le présent au profit du passé, pour les autres d'étudier des cas exceptionnels, de prendre des monstruosités sociales comme de fidèles représentations de la société tout entière. Là où il faudrait une nuance, ils mettent un ton cru qui accuse le relief; et, comme eux, on n'aperçoit que ce qui fait saillie. La vie calme, honnête, sans beaucoup de vertus ni beaucoup de vices, cette vie de tous les jours, qui est aussi à peu près celle de tout le monde, ne les attire pas plus que la plaine ne charme le voyageur en quête de précipices et de belles horreurs. Ils font de l'art et de l'éloquence sans s'inquiéter de la vérité, et ils ont raison d'en faire, attendu que l'éloquence et l'art, deux belles choses, sont encore des choses utiles par lesquelles tous sont avertis et quelques-uns corrigés. Mais ils ne montrent cju'un coin du tableau, au lieu du tableau en son entier, et, si l'on appliquait leur procédé à toutes les époques, il n'est pas une société qui ne parût abominable. Sénèque se moquait déjà de ces gens qui font toujours le procès de leurs contemporains'. « Les mœurs sont perdues! La méchanceté triomphe! Toute vertu, toute justice disparaît! Le monde dégénère ! Voilà ce que l'on criait du temps de nos pères; ce que l'on répète aujourd'hui, et ce qui sera encore le cri de nos enfants. »
Prenons par exemple une épopée de truands, le Satyricon de Pétrone. Ce livre singulier rappelle la bouffonnerie graveleuse de Piabelais. La perle y est auprès du fumier, le sentiment auprès de l'ordure. C'est, diton, la comédie humaine au temps de Néron. Je le veux bien, à condition que ce soit celle des bouges où l'auteur mène ses héros, gens de sac et de corde, pourris par l'immoralité sous toutes les formes, et pourris au point de n'avoir pas même conscience de leur dégradation. Tacite, même Suétone, laissent les infamies dans une ombre qui n'est qu'à demi transparente. Pétrone et Juvénal mettent tout à nu. 11 faudrait descendre un moment au milieu de ces immondices où toute grande société laisse traîner un pan de son manteau. Mais le latin a des allures qui n'appartiennent qu'à lui, et quand c'est le latin de Pétrone ou d'Apulée, il est absolument impossible de prendre, dans notre langue, les libertés qu'il se donne. Que le lecteur désireux de voir de près les bas côtés de la civilisation latine lise ces livres en leur entier, ou qu'il aille revoir le chef-d'œuvre d'un artiste qui a voulu peindre la
' De Dcnef., I, 10. La lettre 97 efif encore plus explicite : « Notre jeunesse, dit-il, vaut mieux que celle d'autrefois. »
c:)i i/i'MiMur: i;t la société romaine
décjulonce romaine. Dans une de ces villas niagniliqucs qnc les riches (le Rome se liàlissaient avec les dépouilles du nu)nde, les fils des Fabi'icius et des Gracques l'ont débauche aux pieds des statues de leurs pères et sous les regards indignes de deux stoïciens qui ont échappé à l'ivresse des fleurs, des femmes et du falerne. Cette orgie patricienne, ce délire des sens, Rome les a vus, et les capitales modernes, celles mêmes qui se disent les plus vertueuses, les voient encore. Ce tableau est une page d'histoire, mais d'une histoire qui se retrouve partout où se rencontrent la jeunesse, l'or et les loisirs d'une vie inutile.
Pétrone, com|)lété par Martial, Apulée et Juvénal, a valu bien mauvais rciioiii à la société romaine. Mais ces écrivains qu'on a pris au iiiiil \(»ulai(Mit avant tout s'amuser et rire, et avec eux ont ri et se sont amusés des gens très-honnêtes que n'effrayait aucune témérité de langage, pourvu qu'il s'y trouvât de l'esprit et de l'art. Dans le siècle des Précieuses, le grand Condé aimait à se faire lire le Saturlcon, et Molière nous semble aujourd'hui bien osé. Un peu plus lard, Mme de Sévigné envoyait à sa fille les Contes de la Fontaine, qu'elle admirait' et (pic nous ne lisons plus ; et un ministre, le comte de Pontchartrain", se faisait adresser pour sa bibliothèque paiticulière, comme curiosités aimables, les livres que le parlement brûlait.
Comme toute grande ville a ses égouts, toute grande société a ses iniinondices. Nous sommes justement fiers de l'élégante et noble société (pii ciiiourait Louis XIV ; c'est notre grand siècle. On y trouve d'héroïques soldats et des magistrats intègres, des saints et des martyrs, des lettrés et des savants qui sont l'honneur de la France, mais aussi des hypocrites de religion et de vertu qui ont passé par les verges de M(dière et de la Bruyère, de grands seigneui's qui trichaient au jeu et auraient volontiers jeté leurs serfs aux murènes, de grandes (laiiio (pii Nolaiciii leurs fournisseurs ou (pii portaient « dans le pays (le l)r,i(|iiciii' ' » leurs galanteries effrontées et vénales, des magistrats prévaricateurs, des ministres concussionnaires, enfin toutes les misères morales que nous ont révélées les archives de la Pastille*. Sous A'éron, Locuste tenait école d'empoisonnement. Mais, au plus beau.
' l.iHlrc du C mai 1G71.
- Il rcril le Si) mars 169.'5, à Vergier, poëte licencieux : « Vous savez que vous ne courez aucun risfjue et que je vous ai promis do ne vous poinl déceler. » La lettre se trouve en tête des a'uvres de Vergier.
"' Voy. les Œuvies de fiussy-Fi,il)uliii.
♦ Voy. les Arch. de lu Badillc, par l"i'. llavaisson, 6 vol. in-8'.
siècle de la Rcnaissanco, l'Ilalie s'a|)j)elait « la Vénéneuse », et chez nous, au temps des Valois et de la Briiivilliers, l'art de faire disparaître une créature luunaiue était porté à la perl'ection. Dans le piocès de la Voisin, de l'abbé Guibourg et du chanoine Dulong, on dut arrêter les recherches pour ne pas trouver des coupables jusque dans le palais du roi. Est-ce à dire qu'il l'aille, pour cette glorieuse époque, aller prendre les représentants de la France à la Bastille et dans les tripots? Assurément non. Ce que nous faisons pour notre histoire, faisons-le donc pour celle de l'empire.
Pétrone et le Satyricoii. — Les Romains avaient quelque chose de particulièrement odieux, le vice grec, qui était passé de l'Orient, où il règne encore, chez la forte race du Latium et de la Sabine, qu'il énerva. La réclusion des femmes orientales, la condition inférieure où elles étaient tenues, l'absence pour elles d'une éducation qui les associât à la vie intellectuelle de leur époux, expliquent, sans nous la faire comprendre, cette abominable dépravation. Mais tout autre était le sort des femmes en Italie. Cependant on est obligé de reconnaître que cette honteuse aberration des sens existait en ce pays et qu'elle semble n'avoir offensé personne. Au temps de la république, on trouve Cicéron, Brutus et César suspects d'avoir connu ce vice '■ dont Horace se vante et que Virgile chanta. Il faut dire que, l'ayant mis au ciel et donné au maître de l'Olympe, <à Apollon, même à Hercule, on le portait sans honte à la ville et à la cour. Vespasien consacre la statue de Canymède dans un temple. Trajan rappelle les mimes, parce que Pylade lui plaît, et Hadrien fait un dieu d'xVntinoûs, dont toutes les villes dressent dans leurs murs la statue, comme pour propager le culte de la divinité honteuse et homicide.
Nous avons eu sous notre vieille monarchie le règne des maîtresses, qui, tout en étant moins repoussant, ne valait pas mieux pour la bonne administration des affaires publiques. L'empire romain n'a pas connu la maîtresse du roi, et les mignons y étaient sans inOuence.
En voyant les vieilles familles disparaître si rapidement et tant d'unions demeurer stériles% à ce point que, de César à Antonin, en
* Au sujet de Brutus, voyez Martial, Epigr., IX. 51, et XIV, 171 ; et sur Cicéron, les vers de Pline (Epist., VII, 4). Quintilien ne relève pas cette accusation spéciale, mais convient que hujus mores multi reprehendenint (XII, 1).
- .... Ner ideo conjiigia et cducaliones Ubcrornm frequentabantur, prœvalidn orbikite (Tacite, Aiin., m. 2.j).
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1/I-MPini: ET LA S0C1I'TI<; ROMAINE.
deux siècles, pas un enipcreui' ne laissa de lils, excepté le petit bourgeois (le Ueale ', on serait tenté de croire que le sang italien s'était appauvri, comme la terre italienne s'était épuisée. 11 est vrai que les générations s'usent vite dans la fortune, la luxure et les curiosités malsaines d'une existence inoccupée ; mais la noblesse romaine avait deux ennemis particuliers : sous les mauvais princes, le licteur ; en loiil temps, le vice grec, qui, malgré les lois caducaires, poussait à
Ganymùtle eiilcvù [lar Jupiter change en jiigle-.
vivre dans le célibat et qui, s'il ne tuait pas, du moins empêchait de naître''. 11 faut ajouter cette cause à celles qui ont amené si rapidement la destruction de l'ancienne noblesse*.
Le SaUjrkon donne une large place à ces peintures hideuses, mais je n'y prendrai que des portraits présentables et quelques traits de celte vie de province que les historiens, tout occupés de Rome, laissent absolument dans l'ombre. Voici d'abord Trimalcion, ce Lucullus de contrebande, type des enrichis du jour, qui pratique l'usure, quoi-
' Claude eut bien un fils, mais il était né de Mossaline.
■- D'après un miroir trouvé à Coriatlie et publié par la Gazelle arclwol., 187C, pi. 1!).
s Une loi morale encouragea peut-être cette immoralité, la lex Julia de adulleriis, par son rxln^ne sévérité et par la facilité qu'elli' donna aux délateurs d'attaquer sur ce chef ceux qu'on ne pouvait prendre par d'autres.
* Difficile est vcro nubcrc, Gulln, vivo.
(Martial, £.>/;/)•., VII, JX.)
qu'il ait des millions, bat sa femme, malgré les services qu'elle lui rend, et commet des barbarismes, bien qu'il ait toujours des rhéteurs affamés à sa table. Avec la gravité sentencieuse d'un homme qui tient à faire du beau style après avoir fait une belle fortune, Trimalcion raconte comment il est devenu d'esclave, affranchi ; de serviteur, maître.
« Quand j'arrivai d'Asie, je n'étais pas plus haut que ce chandelier, et, pour faire pousser ma barbe, je me frottais lèvres et menton avec l'huile d'une lampe. Mais j'avais pour mon maître et ma maîtresse toutes les complaisances; aussi le patron me fit-il son héritier, conjointement avec César; il me légua un vrai domaine sénatorial. L'homme n'a jamais assez ! Je voulus faire du commerce ; je chargeai de vin cinq vaisseaux, c'était de l'or, à ce moment. Ils firent tous naufrage. Vous croyez que j'en fus découragé? Non, ma foi! J'équipai d'autres navires plus grands, meilleurs et plus heureux. Il ne fallait pas qu'on me crût un homme pusillanime. Ma femme se montra, dans cette circonstance, toute dévouée : elle vendit ses bijoux, ses robes, et me mit dans la main cent pièces d'or. Ma nouvelle fortune est sortie de là. On va vite quand les dieux vous poussent ; d'une course, je gagnai 10 millions de sesterces. Tout ce que j'ai entrepris m'a réussi à souhait. Quand je me vis plus riche que le pays tout ensemble, je jetai là les registres et mon commerce : je me bâtis un palais. Maintenant, je fais travailler mon argent'. »
Il a raison d'avoir cette sereine tranquillité, car, une fois arrivé au faîte et installé dans la richesse, personne ne lui demandera commen| il y est parvenu. L'or ennoblit tout ; c'est le dieu suprême. Comment ne pas tenir en haute considération ses pontifes? « Trimalcion a des terres à lasser le vol d'un milan ^; son argent fait des petits; et ses esclaves, grands dieux ! il n'y en a pas un sur dix qui connaisse son maître. Il n'achète rien, tout naît dans sa demeure : la laine, la cire, le poivre. Vous demanderiez du lait de coq qu'on vous en trouverait. » Heureux homme que ce Trimalcion ! Il dort sur un lit d'ivoire sa grasse matinée, tandis que la foule empressée de ses clients se morfond à la porte. Enfin il daigne se montrer; il adresse quelques mots de côté et d'autre, favorise les privilégiés d'un signe de tête. La litière! les esclaves ! Trimalcion veut aller au Forum. Si le
' Satyric., 75-76.
* Juvénal, Sat., IX, 55.
temps est beau, il s'y rendra monté sur une mule de prix. Chemin faisant, il s'arrête pour une visite; le cortège des clients s'arrête et l'attend dans la boue ou sous le soleil; il se remet en marche, on court. Et pourtant ce Trimalcion n'est qu'un affranchi. Naguère il portait du bois sur ses épaules. D'où vient ce respect dont il est (Mitouré? 11 possède 18 millions de sesterces. Comment les a-t-il acquis? On l'ignore; mais il les a, c'est l'important. Rangez-vous donc, ([uand il passe, et gagnez ses bonnes grâces, si vous pouvez. Trimalcion sait ce qu'il vaut : aussi voyez comme il s'admire, drapé dans sa toge flottante. Les larges manches sont soigneusement ramenées sur ses mains durcies par les travaux serviles. Métamorphose soudaine ! Hier les coups plcuvaient sur ses épaules; aujourd'hui, il est honoré, considéré. Il parle haut et on l'écoute ; il dira mille sottises, qu'importe ! sa fortune a de l'esprit pour lui. »
Digne précurseur de tous ceux qui ont élevé leur fortune plus vile que leur esprit, Trimalcion dépense vaniteusement son argent à de somptueux festins où il cherche à étonner ses convives par un luxe de mauvais goût et une littérature apprise de la veille. Il cite Homère et Virgile ; il fait des vers et de la philosophie. Au milieu de l'orgie, il commande qu'on apporte un squelette d'argent, qui lui inspire cette belle sentence : « Tels nous serons bientôt ; donc, vivons tant que nous pourrons bien vivre '. » Mais il est plus ridicule que méchant; même, à certains égards, il vaut mieux que les hommes de l'àge précédent, et je lui pardonne des travers, quand j'entends retentir, au fond de son âme épaisse, un écho des sentiments qui commençaient à se répandre et qui allaient faire bien du chemin, puisqu'ils parvenaient à percer au travers de ce sac d'écus : « Messieurs! les esclaves sont des hommes aussi; ils ont sucé le même lait ; c'est la Fortune qui les a traités en marâtre. Avant de mourir, je veux, et cela sera bientôt, qu'ils boivent de l'eau libre. »
Chrysanthe n'est pas monté si haut, mais il a bien vécu selon le monde. Voyons ce que c'était que bien vivre selon Pétrone et bon nombre de ses contemporains.
' Ertjo vivamus dum licel esse bcne (Saliji-., Ô4). C'était l'usage de rappeler au milieu des festins l'idée de la mort, non pour faire venir des pensées graves, mais pour se rejeter plus vivement d.ms le plaisir. Cf. Martial, Epigr., V, 64. M. Perrot a trouvé à Koutahia, en Plirygie, une inscription funéraire qui montre des gens ayant vécu comme Trimalcion : « Je dis à mes amis : Livre-loi au plaisir, à la voiuph-, vis. 11 te faudra rtioiirii' ; donc bois, jouis et danse. » (Gnlalie, p. 117.)
« Chrysanthe a eu le sort qu'il méritait : il a vécu honorablement, on l'a traité honorablement après sa mort. De quoi se plaindrait-il? Il n'avait pas un sou à son début ; il eût ramassé avec ses dents une obole dans un tas de fumier. Mais il s'est arrondi peu à peu, et je crois, sur ma foi, qu'il laisse 100 000 écus de bien. A quel âge croyez-vous qu'il soit mort? à soixante-dix ans et plus. Il avait une santé de fer et portait son âge à merveille. Il avait le poil noir comme un corbeau. Je l'avais connu autrefois fort débauché, et, vieux, c'était
Squelette, avec le précepte socratique : Connais-toi toi-même. (Mosaïque du musée Kircher.)
encore un rude compère : il ne respectait ni Fâge ni le sexe, tout lui était bon. Qui pourrait l'en blâmer? Le plaisir d'avoir joui, c'est tout ce qu'il emporta dans la tombe K »
Jouir ! Pétrone dit là le mot de bien des gens de ce temps-là et même du nôtre ^ Mais ne trouve-t-on pas, dans ces passages, des traits et un entrain de style qui font songer à la Bruyère?
Écoutez, maintenant, ce politique de carrefour qui ne voit que son ventre, ne trouve bien que ce qui assure sa pitance, et, si elle lui manque, s'en prend au ciel et à la terre : « De toute la journée,
• Satijr., 4.3.
- La Fontaine n'a-l-il pas écrit : « Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain. — Kli! mon ami, la mort te peut prendre en chemin; jouis dès aujourd'hui.... " (Fables. VIII, xxvn.) Cf. Horace, C irm., IF, xiv; et Martial, Epigr., I, 16.
s'éci'ii'-l-iK je n'ai pu nie procurer une bouchée de pain; il nne semble que je jeûne depuis un an. Malheur aux édiles qui s'entendent avec les boulangers! Aide-moi, je t'aiderai! Et le menu peuple soulTre pendant que ces sangsues vivent dans de continuelles saturnales. Oh ! si nous avions encore ces lions que je trouvai ici à mon retour d'Asie! C'était alors qu'il faisait bon vivre. La disette désolait la Sicile; la sécheresse brûlait les campagnes; mais Salinius t'Iail un tonnerre plutôt qu'un homme; en quelque lieu qu'il fût, il mettait tout en feu. A la curie, comme il vous les pelotait ! Ah ! il n'y allait pas, lui, par quatre chemins, mais tout droit. Au Forum, quand il plaidait, on eût dit le son du clairon. Et cependant, qu'il était affable! 11 rendait chaque salut; il appelait chacun par son nom ; on eût dit un des nôtres. Pendant son édilité, le pain ne coûtait guère : pour un as, vous en aviez de quoi manger à deux sans en venir à bout; aujourd'hui, les pains d'un as ne sont pas gros comme l'œil d'un bœuf. Ilélas ! hélas! tout va mal. La colonie l)0usse à rebours, comme la queue d'un veau. Et comment cela ne serait-il pas? Nous avons pour édile un homme de rien, qui aime mieux un as que la vie d'un citoyen. 11 se gaudit chez lui; il reçoit plus d'argent en un jour qu'un autre n'en aurait en vendant tout son patrimoine. Je sais une affaire qui lui a valu 1000 pièces d'or. Oh! que, si nous avions un peu de nerf, il n'aurait pas si bon marché de nous! -Mais tel est le peuple aujourd'hui : lions à la maison, renards au (h'Iiors ". »
Vous avez entendu ce démagogue quelque part, car on en trouve de pareils dans tous les temps; mais, alors, il en restait aux cris et n'arrivait pas jusqu'à l'émeute. Celui-là, cependant, a un caractère que les nôtres n'ont plus : il est religieux, ou paraît l'être, et voudrait bien ameuter les dévots en même temps que les paresseux et les mendia ni s.
a Oue devenir, si les dieux refusent de prendre la colonie en pitié? M'aide le ciel ! je crois que tout cela arrive par la volonté des immortels ! Car, maintenant, personne ne croit plus que le ciel soit le ciel ; j)ersojin(' ne jeûne, personne ne fait cas de Jupiter. La grande affaire est de comjjter son or. Autrefois, les femmes, pieds nus, les cheveux (loltants, le front voilé, l'àmc pure, allaient sur le coteau supplier Jupiter d'eiivoyei' la |»liiie, et l'eau tombait par torrents, et
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fous se réjouissaient. Autre temps, autre chose : pour prix de notre impiété, nos champs sont stériles'. »
Mais ne prenez pas Pétrone au mot : il sait aussi bien que Lucrèce ce que valent ses divinités : « Maintenant, ceux qui sont liés par des vœux, ceux mêmes qui vendraient l'univers, se forgent à l'envi des dieux propices à leurs désirs. » Ils en avaient imaginé un qui avait alors, comme à présent, beaucoup d'adorateurs : le Gmn. Une inscription de Pompéi, mise en mosaïque au seuil d'une maison, obligeait le visiteur à honorer en passant le dieu protecteur des industries fructueuses : Salve Lucni'.