‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 51 sur 62 · VI. — SEVERITE DES MŒURS DANS LES PROVINCES ET DANS LA HAUTE SOCIETE · texte numérisé non relu

VI. — SEVERITE DES MŒURS DANS LES PROVINCES ET DANS LA HAUTE SOCIETE

J'ai montré le débordement des mauvaises mœurs au dernier siècle de la république; à l'époque des Antonins, cette société que tant de richesses soudainement et mal acquises avaient ébranlée se rassoit. Les fortunes monstrueuses s'étant dissipées et le moyen de les refaire n'existant plus, les mœurs changent. Les Romains cessent d'être des parvenus jetant à pleines mains l'or et l'honneur, comme des enrichis d'hier, et la vie sociale reprend son cours régulier. Puis, tout l'enipii'e ne tenait pas dans Rome. En suivant les satiriques et les poètes, nous avons paru oublier comme eux les braves gens qui vivaient honnêtement et sans bruit, loin des grandes cités, et qui composaient la masse des populations de l'empire : fond solide, mais terne, qu'on voit mal et sur lequel se détachent en vives couleurs les vices, les passions et les ambitions malsaines, parce que les mauvaises mœurs s'afiichent, tandis que les bonnes se cachent.

Sans doute avec une religion qui ne défendait rien et l'esclavage qui facilitait tout, avec des spectacles obscènes où la jeune femme se perdait: « Chaste elle y était allée, impudique elle en est revenue''; » la règle des mœurs, incertaine et flottante, avait peu de force pour retenir les âmes vulgaires. Aussi a-t-on pu supposer que tout l'empiie s'était mêlé aux fêtes de Néron et assis aux festins de Vitellius, ainsi qu'on a cru que la France entière, il y a un siècle et demi, avait les

* Salyr., 44.

- Un lies di?ux lares de Trimalcion était Lucro. (Ibid., CO.)

^ Quœ pudica forsitan ad spedaculum malrona /jrocesserat, de speclaculo reverlitur impudica (S. (Jyprien, ad Douai., p. h).

Cf.-2 L'EMPIRE ET LA SOCIETE ROMAINE.

mœurs de la Régence et soupait chaque soir comme le duc d'Orléans ', L:i raison seule réclamerait, même sans preuves contraires; parce que si la nature humaine a ses faiblesses pour la passion, elle a aussi ses révoltes contre le vice, et l'on verra bientôt que la société romaine élail alors traversée par un courant d'idées morales, où les âmes délicates se fortifiaient dans l'horreur des saturnales de la chair ; les gens de cœur, dans le sentiment énergique de la dignité humaine.

Mais les témoignages ne manquent pas pour donner à croire que, si l'on pouvait pénétrer au milieu des populations provinciales, même au sein de quelques grandes familles romaines, on y trouverait les mœurs qui toujours accompagnent la modération de la fortune et des désirs ou l'élévation des sentiments et du caractère. « Dans les cités éloignées, dit Tacite, on retrouve l'ancienne Italie avec la sévérité de ses premières mœurs'. » Et il montre les provinciaux de passage à Rome, notables envoyés en députation vers le sénat ou simples particuliers venus pour leurs affaires, rougissant d'une dissolution qu'ils ne connaissaient pas, lascivix inexperti. « Les hommes nouveaux, ditil encore, qui furent appelés du fond des provinces au sénat de Rome y apportèrent l'économie et l'ordre de leur vie privée". » Marseille « lui semble unir, par un heureux accord, la politesse de la Grèce à la simplicité des provinces', » et, avant de célébrer les exploits du provincial Agricola, son beau-père, il peint d'un mot ses vertus privées : « Il épousa Domilia Decidiana. Les deux époux vécurent en parfaite intelligence et dans une tendresse mutuelle, chacun d'eux aimant l'autre plus que lui-même'. » Aussi ne faut-il point s'étonner de voir Tacite atfi-ibucr un changement dans les mœurs de la noblesse romaine à l'avènement des provinciaux aux grandes fonctions publiques.

Pline pense comme Tacite, à ce sujet; sa mère était de l'Espagne citérieuic : « Vous savez, dil-il, (pielle est la réputation de cette province, quelle sévérité de mœurs y règne. » Et ailleurs: « A Brescia on garde avec soin la modestie, la frugalité, la franchise de nos pères. » — « Vous

* Les souvenirs do la niaréchalo princesse de Beauvau, née Rolian-Ciiabot, monlrenl on plein dix-huilième siècle les mœurs les plus pures, et je dois ajouler les plus noi)los senlimenls unis à la plus complote incrédulité religieuse. •

* Aiin., XVI, 5. Voyez, dans Apjjion (liell. civ., IV, 3940), le dévouement conjugal de plusieurs matrones, à la plus trislo époi|iio de l;i i i'(iulili(pio.

' Aiin., m, h:i.

* Agric, A. Cf. Mine. Epist.. I. 1i. .

* Afjric, G.

connaissez aussi le naturel austère des Padouans\ » Écoutez même Martial, le poëte espagnol à qui Rome avait paru le seul lieu où l'on pût vivre, parce que des vers faciles y ouvraient la porte des grands. Sentant la vieillesse arriver et sa veine peu féconde se tarir, cet habitué du Palatin et des Esquilles devient rural. Le voilà qui célèbre la vie simple, économe, de la province. « Ici, il faut nourrir ma terre; c'est elle, là-bas, qui me nourrira. » Et il veut quitter les bords du

Ua repas de famille (d'après Montfaucon, AnUq. e.ij/liq.; Suj>p!., III, (JGj.

Tibre « où la faim même coûte cher; où l'on use quatre toges en un été, lorsque, ailleurs, aux champs, une seule fait quatre automnes^ » Il regrette la maison natale « dont la table se couvre de l'opulente dépouille des champs paternels qui le feraient si riche avec si peu ; » et il finira par y retourner.

Malheureusement, Tacite n'a pas songé à peindre cette vie provinciale, parce que le bonheur ne fournit pas les sombres ou éclatantes couleurs que préférait le grand artiste. Pourtant, à travers ses récits et ceux de ses contemporains, on voit passer dans l'ombre des figures aimables ou graves, et la correspondance de Pline nous fait entrer

Martial lEpigr., XI, 16) confirme cette réputation des Padoiians. Ibid., X, 9(j. Il passa au moins trente-quatre ans à Rome {ibkl., 103).

(îfii L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

dans la moilleuie compagnie. Les idées, comme celles de l'homme qui nous y introduit, n'y sont pas Irès-élevées ; mais il y règne les sentiments les plus iionuèles, et l'on n'y rencontre que des gens avec qui l'on vivrait volontiers. D'abord Pline lui-même : on peut se montrer sévère pour le gouverneur de Bithynie, pour l'écrivain qui se croit l'émule de Cicéron et de Démosthène en cadençant harmonieusement des périodes vides, pour l'orateur qui, mesurant l'éloquence à la clepsydre, est tout fier d'avoir parlé sept heures de suite; mais si Pline n'est pas un grand esprit, c'est à coup sûr un très-galant homme, toujours prêt à donner sa bourse ou ses conseils, aimant le bien, les mœurs décentes et préoccupé de ne rien faire, de ne rien dire, qui ne soit digne de lui et de sa toge consulaire.

Quels sont ses amis? Tacite, très-grave j)ersonnage, qui doit avoir eu les mœurs qu'il exigeait des autres; Quintilien, qu'il aida à doter sa fille et dont le grand ouvrage est autant un livre d'éducation que de rhét()ri(|ue ; Suétone, que Pline hébergea souvent' et dont les goûts, comme la fortune, étaient très-modestes, si l'on en juge d'après la pro])riété qu'il voulait acquérir. « Ce domaine tente mon cher Suétone par i)lns d'un endroit : le voisinage de Rome, la commodité des chemins, la petite étendue des bâtiments et de la terre, qui suffisent à distraire, non à occuper. Aux savants comme lui, il faut une allée pour se promener, une vigne dont ils puissent connaître tous les ceps, cl quelques arbustes dont le compte ne sera ni difficile ni long. » Voilà des gens de lettres qui ne couraient point après l'argent, s'aimaient entre eux et ont vécu de telle sorte, que l'iiistoire ne relève à leur charge rien qui puisse diminuer l'estime qu'ils s'accordaient.

Veut-on un philosophe? Euphratès nous est inconnu, et je ne sais si nous devons regretter la perte de ses livres; gardons du moins le portrait que Pline trace de ce moraliste aimable, sérieux et non chagrin, sage sans orgueil, qui, bien différent de ces philosophes chevelus et braillards dont Lucien va bientôt se moquer, fait la guerre aux vices, non aux hommes, et ramène à la vertu par la douceur, au lieu de repousser par l'insulte. Mais pour le moment, c'est la vie domesti(pje(iui nous occupe. «Euphratès est d'une extrême politesse, qui égale lu pureté de ses mœurs. Trois enfants composent sa famille et il n'ijuijlic rien pour leur éducation. Son beau-père, qui tient le premier

' .... Ptoingsimum, lionesUssimum, erwlilissimum vinini cl niorcs cjus scquitntur el sludia . 'F'iiiie, ICpiKi., X, DO).

rang dans sa province, est recommandable à mille titres, surtont par la préférence que, dans le choix d'un gendre, il a donné à la seule vertu sur la naissance et la fortune'. »

Des lettrés passons aux gens du monde, nous trouverons des caractères. Corellius Rufus' avait tout ce qui fait aimer la vie : une bonne conscience, la meilleure réputation, une femme, une fille, qu'il chérissait, et des amis véritables. Il prolongea son existence jusqu'à soixante-sept ans par la pureté de ses mœurs, et, quand une maladie incurable le rendit à charge aux autres et à lui-même, il résolut de mettre un terme à ses souffrances. En vain on le supplia de renoncer au fatal dessein. « J'ai prononcé l'arrêt, » ditil ; et il se laissa mourir de faim. Titius Ariston fit comme liufus. « Vous savez, écrit Pline, mon admiration et ma tendresse pour lui. Rien ne surpasse sa sagesse ,

son intégrité, son savoir.... Sa table, ses habits, sont d'une simplicité antique, et en entrant chez lui je crois revoir les mœurs de nos pères.... Pris d'une maladie cruelle, il nous fit appeler, quelques amis et moi, et nous pria de consulter sérieusement ses médecins, parce qu'il voulait prendre un parti : attendre patiemment la guérison, si le temps pouvait l'amener, ou quitter une vie douloureuse, si le mal était incu-

Ua philosophe-

' Episl., I, 10.

- Ibicl.. l, 12.

'■ Statue en marbre du palais Spada. Certains la nomment Sénèque, d'autres Aristide Visconti y voit Aristote. (Clarac, op. cit., pi. 843, ti' 2159.)

rabk''. » Ces hommes qui pèsent tranquillement la vie et la mort, se l'ont juges d'eux-mêmes et prononcent l'arrêt, ne ressemblent <.;uère aux elïéminés de Martial ou aux malandrins de Pétrone, et u'ont pas dû vivre comme eux. Ajoutez Thrasea, llelvidius, Pline l'Ancien, Agricola, Verginius Rul'us qui refusa l'empire, Cornutus Terliillus qui l'eût mérité, Pegasus, « le très-saint interprète des lois », Trebonius Ilufinus, duumvir à Vienne, qui supprima les jeux dans (•cite ville, .luiiius Mauricus, qui demandait qu'on les supprimât à llonif, cl (juantité de personnages dont les vertus sont restées dans l'ombre, comme le dévouement des soldats qui vivaient et mouraient (ili:Miiréiii('iil, sur les frontières, dans l'accomplissement du devoir.

IMiiir connaît les captateurs de testaments et nous raconte les mésaventures de l'un d'eux, Aquilius Regulus, le plus célèbre des industriels de cette sorte, qui, arrivé à 00 millions de sesterces, comptait bien doubler la somme ^ Mais ses lettres montrent qu'il y avait aussi des gens capables de refuser une succession avantageuse, d'accepter des legs onéreux, d'exécuter des codicilles qui n'étaient pas obligatoires'. Hadrien, Antonin, Marc Aurèle, avaient donné l'exemple de la plus grande simplicité de vie : c'était une tradition dans cette famille de |)arvenus. Le biographe d'Antonin dit du père de ce prince qu'il était intègre et de mœurs pures, intrger et caslus, de son aïeul maternel qu'il avait été irréprochable, homo sanctus.

Où .luvénal a-l-il pris les femmes qui posent dans sa galerie impudique? Là où elles sont encore, auprès des théâtres et des bouges, dans le quartier toscan « où se trouvent, disait déjà Plante, des gens (pii se vendent eux-mêmes*»; « où se presse la foule impie », ajoute Horace, qui pourtant n'était pas bien sévère^ Cependant Rome a vu d'iiiilres mœurs, même dans ce palais impérial tant souillé aux temps de Caligula et de Claude, de Néron et de Domitien. Sous Auguste : Livie, iudulgente pour son époux, mais sévère pour elle-même, et Oclavie, dont jamais un soupçon n'effleura la chaste renommée; sous Tibère : Aiilouia et Agrippiue, dignes objets du respect public; sous Trajau : Ploline, dont la vertu fut une force pour son époux; et, si

* Epist., I, 22. Un arni de Domitioi), Festus (iMaiiial, Epigr., I, 79), un jurisconsulte célèbre, Cnninius Robilus (Tacite, Atin., XllI, 50), finissent de même.

* Episl., H. 20. Ce Regulus avait des biens en Onibrie, en Ktrurie cl dans la Canipayne de ftome, antre preuve de la division des jjropriéfés. (Martial, Epi<jr., I, 12, 82; VII, 51.)

'' Voyez encore chez Tacite, Uidjellius l'Iaulus (Ann., XIV, 22).

* CurcuL, IV, I, 47S.

» Sut.. I, m. 220, Voy. ///«/. dca llomuins, I. Il, p. %)'.> et n. 1.

je ne place pas sur cette liste d'honneur les deux Faustine, c'est par une condescendance que l'histoire ne devrait pas avoir à l'égard d'accusations probablement calomnieuses. Quand Sénèque, qui était né à Cordoue, nous montre sa mère « élevée dans une sévère maison, » et sa tante durant les seize années que son mari gouverna l'Egypte, « comme inconnue dans la province, » on peut croire que sa piété filiale n'a cherché qu'un trait de ressemblance entre les femmes de sa famille et celles des anciens jours'. Mais il en connaît d'autres qui rappellent les mœurs antiques, Marcia, par exemple'; et combien n'en trouvons-nous pas dans Pline et Tacite qui, après avoir été, comme dit Hérode Atticus de sa femme, « la lumière de la maison% » resteront à jamais l'honneur de leur sexe : ainsi Antistia et Servilia, qui, ne pouvant sauver leur père, meurent avec lui, et cette Pomponia Grsecina, femme de naissance illustre, dont la vie est restée un mystère triste et touchant. Liée d'une étroite amitié avec Julie, fille de Drusus, que Messaline força de se tuer, elle porta quarante ans son deuil, et jamais on ne la vit sourire. Ce dégoût de la vie romaine et de ses dangereuses grandeurs avait-il prédisposé son âme à recevoir la foi nouvelle ? Elle fut du moins accusée de se livrer à des superstitions étrangères. Pour la sauver, sans doute, son mari Plautius, conquérant de la Bretagne, réclama le droit de la juger luimême en présence de ses proches, selon les formes anciennes de la juridiction domestique. Ce tribunal la déclara innocente, et, comme on était encore dans les bonnes années de Néron*, la sentence fut acceptée. Mais Graecina garda sa tristesse et probablement la secrète espérance d'une vie où pourraient s'épanouir tous les nobles sentiments des cœurs délicats et purs.

Le mari d'Arria, Caecina Psetus, et son fils étaient atteints d'une grave maladie ; le fils mourut. Sa mère prit de tels soins des obsèques, que le père n'en sut rien. Chaque fois qu'elle entrait dans sa chambre, elle lui donnait des nouvelles du pauvre mort : il n'avait pas mal flormi, ou bien il commençait à manger, et, lorsqu'elle ne pouvait plus retenir ses larmes, elle sortait un moment, puis revenait les yeux secs, le visage serein, ayant laissé son deuil à la porte. Plus tard.

' Mulliim crat si per XVI annos illam provincia probassel ; plus est quod icjnoravit (Consol. ad Hcl.A'i).

- Mores tuos vclut anliquum aliquod exemplar aspiti (Consol. ad Marc, \). 3 Tb œS>î -;■; c.>:a; (C . I. G., 11° 618i). * Eli l'an ;j7 (Tacite, Ann., XIII, .52).

G08 I/KMPlltK ET LA SOCIÉTÉ ROMAINIi:.

le mari, oniin^ô dans la conspiration de Scribonianiis, est pris et nionc à iloine. On rembarque. Arria conjure les soldats de la recevoir à bord : « Vous ne pouvez, leur dit-elle, refuser à un consulaire quelques esclaves qui le servent, l'iiabillent, le chaussent; seule je lui rendrai tous ces services. » Comme ils restent inexorables, elle loue une banjue de pécheur et suit, à travers l'Adriatique, le navire qui jinrle son époux. A Uome, elle rencontre la femme de Scribonianus, qui veut lui parler: « Que je t'écoute, lui dit-elle, toi qui as vu tuer l(»u mari entre tes bras et qui vis encore ! » Prévoyant la condamnation de P;etus, elle arrêta de ne pas lui survivre. Thrasea, son gendre, la conjurait de renoncer ta cette résolution : « Voulez-vous donc, lui disait-il, si je viens à périr, que votre fille meure avec moi? — Oui. je le veux, quand elle aura vécu avec vous aussi longtemps et (hins une aussi i)arfaite union que j'ai vécu avec Pretus. » Sa famille surveillait ses mouvements, ses gestes, pour déjouer son fatal projet. « Vous perdez votre temps, dit-elle ; vous pourrez bien faire que je iiniirc d'une moil |)lus (louloureuse, mais il n'est pas en votre pouvoir (II' m'cmprcher de mourir. » Et en même temps elle se leva et courut se lien ri. T la tète avec tant de violence contre le mur qu'elle tomba comme mh)iI('. Quand elle eut repris ses sens, elle leur dit: « Je vous avais prévenus (jue je saurais m'ouvrir les passages les plus difficiles vers la mort, si vous me fermez ceux qui sont aisés. » On ne s'étonne plus que, pour décider son mari hésitant, elle se soit frai)pée d'un poignard cl lui ail donné le fer en disant : « Tiens, PaUns, cela ne fait point de mal '. » Voilà de vaillantes femmes.

Préfère-t-on une affection i)lus simple, un dévouement moins théâtral? Ecoutez Pline : « Je me promenais dernièrement sur le lac de Cônie avec un vieillard de mes amis. Il me montra une maison dont une chambre s'avance au-dessus des (lots. De là, me dit-il, une femme, notre concitoyenne, se précipita avec son mari. Celui-ci souffrait beaucoup d'un ulcère. Quand elle fut convaincue qu'il lui élait impossible de guérir, elle l'exhorta à se donner la mort et prumil de ne pas lui survivre. Ils vinrent sur cette plate-forme, se lièrent ensemble avec des cordes et se jetèrent tous deux dans i abinnj'. » On ne sait même pas son nom. Une autre montre cette dignité fière qui ne permet pas d'hésiter sur le devoir. Elle avait

' F'Iiiu-, Ei)ist.. III, i; « Ibiil.. VI, 21.

résolu d'envoyer une somme considérable à une de ses amies exilée par Domitien. On lui représente qu'infailliblement cet argent tombera aux mains du tyran. « Il m'importe peu, dit-elle, que Domitien le vole ; mais il m'importe beaucoup de l'avoir envoyé. »

Que nous voilà loin des héroïnes impures de Martial et d'Eppia la consulaire, fuyant avec un histrion jusqu'aux bords du Nil !

Le paganisme avait même de grands honneurs pour une vertu qui nous semble bien peu païenne, la chasteté. Gérés, Vesta, dont la

Vestales à l'autel de Vesta. (Dessin agrandi d'une pierre gravée.)

légende était si pure et si belle, voulaient des prêtresses à leur ressemblance ; et les personnes les plus respectées des Romains étaient les femmes consacrées aux deux chastes déesses. Apollon même avait, à Argos, une prêtresse qui devait n'avoir jamais connu que l'amour divin'. Dans les fêtes, les vestales venaient s'asseoir au premier rang, et l'impératrice régnante prenait place au milieu d'elles ^

Cette société connaissait aussi des femmes dont le mundus muliebris n'occupait pas tous les moments. Dans certaines maisons, on tenait

' Pausanias, Corintli., ii, 4.

- Tertullien {de Monog., 17) dit que de son temps encore, quand une malrone devenait prêtresse de Gérés, elle se séparait volontairement de son mari.

(les cercles littéraires, où de grandes dames discutaient sur Homère et Virgile, comme on le faisait à l'hôtel de Rambouillet sur le Cid ou sur un madrigal. Rome avait ses Précieuses, même ses Femmes Savantes, et Juvénal, Martial, ont ri de ce travers avant notre grand (•luniiiue'; mais elle avait aussi ces femmes charmantes dont le comiiKMce délicat aiguise et relève l'esprit de ceux qui les écoutent. « Pompeius Satnrninus m'a montré des lettres qu'il dit être de sa [■(Mume. Je crus lire Plante ou Térence en prose. En est-il l'auteur? Je l'en lélicite. Sa femme les a-t-elle composées? Je l'en félicite encore pour avoir si bien appris à écrire à celle qui n'était qu'une enfant lorsqu'il l'épousa ". » Sulpicia, une patricienne qui s'était mariée à un sage cl (pii s'honora par la pureté de sa vie, fut un poëte renommé. II nous reste quelques-uns de ses vers, une satire énergique contre l'édit de Domitien qui exilait les philosophes; mais nous avons perdu le |)()rme (|u"elle avait composé sur l'amour conjugal. Rien qu'à prononcer le nom de Sulpicia, Martial devient grave; lui-même parle d'une jeune tille, fiancée à son ami Cassius, qui avait l'éloquence de l'I.ilon, l'austérité du Portique, et faisait des vers dignes d'une Sapho chaste '.

On |)onrrait continuer longtemps cette énumération et citer encore l'olla, la veuve de Lucain, dont Stace a peint l'inconsolable douleur'*; I .ninia, dont Pline admire les vertus; la femme de Minicius Macrinus passant trente-neuf années avec lui, sans qu'un nuage s'élevât entre eux, ou montrer Spurinna, consulaire chargé d'ans et d'honneurs, qui vit aux champs avec sa vieille épouse, s'appuyant chacun au cœur de l'auli'c, pour achever ensemble « le soir d'un beau jourS). Dans la maison d'Agricola, nous avons vu même spectacle''. On n'a pu

« Juvénal, Sal., VF, 434-450; Martial, Epigr., H, 90, 0.

- Pliiif, Epiai., I, l.j. La maison de Stace semble aussi avoir été un très-honnète ménage. Cf. Silv., 111,5.

' Sidoine Apollinaire (II, ep. 10) a donné une liste des femmes poètes de Rome; Balbilla est devenue fameuse par ses vers gravés sur le colosse de Memnon.

* Vil, (i!).

' Silv., H, 7.

'"• Voyez deux épitaphes dans Martial [Epigr., X, O.î ot 71) et, dans Stace, la Silve (V, 1)adressée a l'inconsolable époux de Priscilla qui, contrairement à l'usage, refusa de brûler son corps, mais l'enferma avec des aromates dans un tombeau de marbre, où on l'a, dit-on, retrouvé en 1 471. Nigrina, à l'exemple de la fameuse Agrippine, rapporta elle-même de la Cappadoce à liome les os de son époux : Rdlnlil rma sinii cari Nigrina marili (Martial, Epigr., IX, 51). Un ob«cnr soldat (il de même pour sa ferniiie.

■ l'Iiiie dit à peu près la même cbose de l'iotiiie et de Tiajan [Vcnu-gyr., &). \oyez {Episl., II. U; le tableau qu'il trace de l'intérieur fl'iuie fairiille.

qu'entr'ouvrir la porte de la maison où Perse s'honorait par sa mâle poésie. Que de vertus, que de tendresses délicates, ne trouve-t-on pas en lui et autour de lui '?

Terminons par le portrait que l'ait Pline de Calpurnia, sa jeune femme. Pour mieux lui plaire, elle étudiait les belles-lettres, apprenait ses livres par cœur, mettait ses vers en musique et les chantait sur sa lyre : « Vous ne pouvez vous imaginer ni son inquiétude avant que je plaide ni sa joie après que j'ai plaidé. Il y a toujours au tribunal quelqu'un chargé par elle de lui rapporter en toute hâte les applaudissements et la victoire. S'il m'arrive de lire une pièce en public, elle sait se ménager une place où, derrière le rideau, elle écoute et savoure les éloges que l'on donne à son époux. » Qu'on lise encore la lettre si tendre qu'il lui adresse"^ et celle où il parle de mariages qui ne ressemblent guère aux unions que montrent les poètes comiques, puisque les familles n'y ont, de part et d'autre, que la préoccupation de l'honneur et de lavertu^ Enfin, d'après ce qu'on peut voir par lui de la société romaine, on ne trouve pas que les femmes aient eu dans leurs familles une autre situation que dans les nôtres. Elles y paraissent entourées d'affection et de respect : « Rien ne vous manque plus, écrit-il à un ami, puisque vous avez maintenant votre femme et votre tîls '. »

Nous possédons une autre correspondance, celle de Eronton. Grâce au mauvais goût de ce Numide, devenu consulaire, et à ses préoccupations de petite littérature, ses lettres ne fournissent rien à l'histoire. Cependant, avec lui, on se trouve encore en bonne compagnie. C'est un pauvre esprit que la rhétorique tient à la lisière, mais un cœur honnête qui aime tendrement tous les siens, sa vieille femme, ses petits-enfants, son frère et son gendre. Ne lui en demandons pas davantage et mettons-le dans notre galerie d'honnêtes gens, avec ces nobles amis d'Hadrien dont il a été parlé plus hiut, avec ce Gavius Maximus, « homme de mœurs graves et austères'", Romain des anciens jours », qui, sous Antonin, exerça durant vingt années, sans rien perdre de son honneur, la charge redoutable de préfet du prétoire.

On dira : « Ces hommes étaient en bien petit nombre. » C'est pos-

' Cf. Martha, Vue {amille patricienne sous rempire, dans son livre des Moralistes, p. 150.

■' Epist., VII, 5.

5 Ibicl., I, 14; VI, 26.

* Ibid., V, 18.

'• Yir severissimus (Capitolin, Ant. Pius, 8).

siblo; Rome alors ressemblerait à tous les i)ays. Cependant, de Caton à Marc Anrèle, en passant par Thrasea, on trouve une suite de beaux caractères qui ne s'interrompt pas. La valeur morale d'une société se marque par le degré d'élévation qu'atteignent ses hommes supérieurs et par le niveau où la foule arrive. Les premiers nous donnent la mesure de la capacité morale du peuple et nous montrent l'idéal (jui lui est proposé. I*ar les seconds, nous connaissons les facilités ou les empêchements que les influences sociales et l'éducation, en prenant ce dernier mot dans son acception la plus large, ont placés sur la loute qui conduisait à cet idéal. Or le stoïcisme romain est une des plus belles créations de l'esprit humain, et les faits exposés dans ce livre prouvent que la société romaine, certains côtés mis à pari, valait autant que beaucoup d'autres qui se croient bien plus haut i)lacées sur l'échelle morale.

Ces faits, ces personnages, aj)partiennent encore aux grandes familles du temps. Mais regardons au-dessous d'elles, comme nous avons regardé hors de Rome. Descendons dans ces humbles demeures « où l'on n'aime ni les dés et les danses impudiques, ni l'adultère et les passe-temps infâmes qui sont, chez les nobles, le masque du savoirvivre. » Entrons dans ces pauvres maisons d'où sortent « les hommes liabiles qui coiuluisent les procès du patricien ignorant et la brave jeunesse qui court défendre l'empire sur l'Euphrate ou le Rhin'. » La vivail nue classe moyenne qui, alors comme aujourd'hui, était sollicitée au travail, à l'économie, par la médiocrité de sa fortune, mais qui niallieurcusement n'a pas d'histoire. On voit bien que c'est elle ipii laboure la terre et la mer, qui produit et qui trafique, qui fait par >on industrie la richesse de l'emjjire, et par son esprit d'ordre la tranipiillilé des i)rovinces. Mais, pour savoir quelque chose de ses sentijnents, on est réduit à lire les inscriptions de ses tombeaux.

\ii(iin peuj)le n'en a laissé d'aussi nombreuses : on pourrait dire que c'est un genre de littérature ])articulier aux Romains. Elles sont souvent en vers et prennent tous les tons, toutes les formes. On y li'oiive de la philosophie et de la religion, de la foi et du scepticisme, (\r la raillerie, des regrets amers et bien peu d'espérance. Chacun y raconte sa vie el \ exprinK! ses sentiments. Tantôt le mort parle aux passants, les av(;rtil (pi'ils ne sont, comme lui, que cendre et poussiéie. (iii lini- recommande sa tombe en les menaçant d'une amende

' Jiivén.-il, Sai., \111, ô'J-'ob.

s'ils ne la respectent pas'. On y rencontre jusqu'à des dialogues. En voici un entre les parents et les Mânes: « Soytz-nous favorables, » disent les parents; et les Mânes répondent : « Et vous, donnez à ceux qui sont ici ce qui leur est dû ; donnez à la mort. » Sur quoi le mort intervient et dit: « Si les morts ont quelque chose, cela m'appartient. Tout le reste, je l'ai perdu'. »

Mais nous ne voulons chercher dans ces inscriptions que certains détails de mœurs. Si beaucoup d'entre elles mentent comme une oraison funèbre, comme les pleurs d'un héritier ou les éloges d'un successeur, quelques-unes montrent une vraie douleur; on y entend retentir un cri déchirant; surtout on voit, par ce qu'elles louent, les qualités dont cette société faisait l'idéal de la femme : « Amymone, femme de Marcus, était bonne et belle, fileuse infatigable, pieuse, réservée, chaste et bonne ménagère''. » — « Elle a filé la laine et gardé la maison'. » La morte, peut-être, n'avait pas eu ces vertus; mais, en lisant les inscriptions funéraires, chaque fois qu'elles passaient à l'entrée de la ville, sur la voie des tombeaux, les vivantes savaient ce qu'on espérait d'elles, et plus d'une y conformait sa conduite. A celle-ci on fait honneur de n'avoir été mariée qu'une fois, nnivira^ ; à celle-là de s'être toujours montrée secourable^ Primus dit de sa femme: « Elle m'était plus chère que la vie'' ; » un autre : « Elle ne m'a jamais causé de chagrin, si ce n'est par sa mort; » un autre encore : « C'est en lettres d'or qu'il faudrait écrire ses vertus^ » Ici je commence à me défier de l'emphase. Une veuve regrette de n'avoir pas précédé son époux au tombeau^; un mari jure qu'après avoir vécu dix-huit ans avec sa femme, sans le moindre nuage, il

' (I Quiconque placera dans ce sarcophage un autre corps payera à la colonie de Pliilippes 1000 deniers et au délateur 200. » (Ileuzey, Mission de Macédoine, p. 58.) Il y en a beaucoup d'autres semblables.

- Ilenzen, n° 6457.

^ Orelli, n° 4659.

* Domnm scrvavit, lanam fecit (id., n" 4848); lanifica, domiseda, etc.

» Orelli, n" 2742.

6 L. Renier, Inscr. d'Alg.,n° l^dil : univira, omnibus subveniens ; et ce n'est pas un mot d'épitaphe; parmi les qualités que Sénèque le père recommande de chercher dans une fenune, il veut qu'elle soit capable de porter avec son mari le mal qui peut l'atteindre, mais de plus qu'elle soit charitable, misericors. (Havet, Oriçi. du christ., t. II, p. 252.) Dans une inscription païenne de Koutaiah, une Philomnie se qualifie d'amie des pauvres (Perrot, Galalie, p. HU), comme l'affranchi de Serranus, sous Auguste.

■ C. I. L., t. I, 1105, et Marini, Inscr. Alb., p. 100.

s Or.-IIenzen, n" 4020, 4550, 7585-G.

3 Id., \r 7588.

674 L'FMPir.E ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

irai)pcllora jamais iiiic nulro à la remplacer au loyer domesliquc'.... 11 n'est i)as sûr qu'il ait tenu son serment, mais il est bien qu'il l'ait l'ail. A Beyrouth, llufus Antonianus élève, « à la plus pieuse et à la plus chaste des femmes », une statue de marbre, « afin qu'elle serve d'exemple* ». J'aime mieux ces simples mots gravés sur le tomteau d'une alTrancliie, par l'époux survivant, au nom de la pauvre morte : a J'attends mon mari, Virum expeclo meum; » et il me plait de trouver cette inscription en Gaule''! En voici une autre qui très-certainement était sincère : « 0 Mânes très-saints, je vous recommande mon mari. Soyez-lui très-indulgents pour que je puisse le voir aux heures de la nuit '. » Servilius Fortunatus aimait tout autant salemme, lui (|iii lapporla « ses restes du fond de la Dacie, à travers les terres et les mers, » jusqu'au pied de ^Aurès^ Je sais bien ce que Plijie l'Ancien, Ovide, Sénèque et tant d'autres, sans parler de Juvénal, disent du mariage. Toutes ces méchancetés plus ou moins philosophiques n'empêchèrent pas Cicéron de prendre une seconde femme, Pline le Jeune et Ovide de se marier trois fois.

A Rome, ou a lu sur une tombe: « Le jour de la mort de ma trèschère épouse, j'ai rendu grâce aux hommes et aux dieux. » 11 s'agit bien cette fois d'une mauvaise femme ou d'un mauvais mari, ])eut-ètre de deux méchantes gens; mais, si vous acceptez cette épita|)lie pour véridique, pourquoi croiriez-vous que d'autres ne le sont pas"?

On faisait alors, comme de nos jours, des voyages de plaisance avec tous les siens, et l'on se rendait de fort loin à des lieux de pèlerinage on de curiosité. La statue parlante de Memnon, au fond de l'Kgypte, attirail beaucouj) de gens qui venaient écouter le fils de l'Aurore et qui lui apportaient le salut (proskynènie) de leurs amis ou de leurs proches. Dans les vers queGemellus grave sur le colosse, il tient à dire qu'il est là « avec sa chère épouse Rufilla et ses enfants ». Un autre s'y rend avec sa sœur; Trebulla regrette l'absence de sa mère; Aponius, celle de sa femme; N., celle de ses frères. Sur les pyramides, une

' Or.-ll(!iizen, n" 402.0. Sur la fastueuse mais sincère douleur d'ilérode AUicus à la mort de sa femme, voyez Vidal-Laijlaciie, lier. AU., p. C5. Les collections d'Orelli-lIenzen (Sepuîcndia, n" 4576-i6G3 et 7401-7414) et de L. Renier (/«scr. d'.Alg., n°' 1700, 17C7, etc.) renferment de touchantes inscriptions fum'-raires.

* De Saulcy, Voy. autour de la mer Morte, p. 21. ^ A Narbonne (Orelli, n''4G02).

* Id., n" 4775.

' L. Renier, J>/e7. d'épigr., p. 21X; Inscr. d'AUj., W IKii).

'' Voyez, au tome 11, i);»ge 082 de Wilmanns, les renvois à d'innombrables inscriptions sépulcrales qui certainement ne sont pas toutes mensongères.

Romaine écrit : « Je les ai vues sans toi, ô le plus chéri des frères! A ton souvenir, j'ai versé des larmes et j'ai voulu écrire ici ma plainte \ »

Tout un petit poëme trouvé sur une tombe à Cagliari rappelle le dévouement d'une nouvelle Alceste, Atilia Pomptilla, qui s'offrit aux dieux pour racheter les jours de son époux en danger de mort. Nous ne savons pas comment s'opéra le sacrifice, mais l'époux, « survivant à regret », atteste le miracle, en demandant avec ardeur que son âme se réunisse bientôt à celle de la plus tendre des épouses ^

11 faudrait citer en entier l'éloge funèbre^ d'une noble femme dont le mari a longuement raconté les vertus, la douceur, la religion éclairée et l'infatigable dévouement qui ne se démentit pas un instant durant quarante et une années. A force de prudence et de courage, elle sauva son époux proscrit par les triumvirs et poursuivi par la haine implacable de Lépide. Puis, voyant leur union demeurer stérile, elle parla de divorce : « Tu m'offris de céder celte maison vide à une épouse féconde, de me préparer toi-même une compagne dont les enfants seraient devenus les tiens. Tu voulais laisser tes biens à ma disposition, prêle à me rendre, si j'acceptais, les soins d'une sœur ou d'une belle-mère affectueuse. » Yoilà une forme nouvelle du divorce que Martial ne nous montre pas. On a dit que les anciens n'avaient connu que l'amour brutal; c'est encore une opinion à changer. La mère de Pertinax ne voulant pas quitter son fils, alors simple préfet de la flotte, le suivit jusque sur les côtes brumeuses et froides de la mer du Nord, où elle mourut victime de son amour maternel*; une autre quitta sa chaude province d'Afrique pour accompagner son fils, soldat ou officier de marine, jusqu'au fond de ^Armorique^ Mais ce serait faire injure à la nature humaine, de chercher des preuves de l'affection filiale ou paternelle; elle est de tous les temps. J'aime mieux faire remarquer que les tables alimentaires de Yelleia fournissent peut-être une confirmation des paroles de Tacite touchant la sévérité des mœurs provinciales. Sur trois cents enfants secourus, on

' Letronne, Inscr. d' Egypte, K, ii"'561, 565,068, 578, etc.

- 'E7r£uy!î[/.svc,-( S'.k Ttavro; (ijy,cspa<T7. <]/'j/.Ti TTvsjaa tp'.>.av5jîOTâ;Yi [Voyage en Sardaiyne du comte de la Mnrmora, n" partie. Antiquités). M. Le Bas a commenté cette inscription, qui est du premier siècle de notre ère (ihid., p. 570-580), et il en cite une autre du même genre dont Théroïne, Callicratia, est encore plus inconnue : "aXxvict;; ■^é■n ilu.i- 6av:v 5'0-èp àviîfô; èaô/.où Zrivuvo;....

^ Lriudalio funebris. La femme qui en est l'objet estTuria. épouse du consulaire Q. Lucretius Vespillo, de la famille du poêle et dont la mort peut être placée aux années 9 ou 10 avant J. C.

* Capitolin, Pertin., 2.

'" L. Renier, Mél. d'épigr., p. 255. Voyez le même. Inscr. d''Alg., n" 5864, 5981.

670 L'EMriRE ET LA SOCIETE ROMAINE.

n'v compte que deux spurii. Ces enfants naturels participaient-ils au secours aliinenlaire par l'effet d'une faveur spéciale? Rien n'oblige à le croire. Mais s'il ne s'en trouvait pas davantage parmi les pauvres de trois cantons, ne faudrait-il pas admettre que, au moins dans les campagnes, les mœurs des contemporains de Trajan valaient les nôtres'? Ces sentiments, ces ûiils, sont d'ailleurs en complet accord avec les prescriptions de la loi et avec les conseils des philosophes qui font de l'épouse l'égale du mari. Musonius, Plutarque, entre autres, glorifient le mariage; ils veulent « des familles nombreuses qui donnent à l'État des citoyens utiles, au monde des créatures capables de comprendre l'harmonieuse sagesse de ses lois, à Dieu de fidèles serviteurs de ses temples », et la conscience publique avait accepté ces doctrines.

vu.— ADOUCISSEMENT DES MŒURS.

Les chapitres de la famille et de la cité ont déjà montré combien les mœurs s'étaient adoucies au sein de cette grande communauté de l'empire. Bien d'autres faits fortifieraient cette démonstration. En voici quelques-uns. A Fidèncs, le cirque s'écroule, et cinquante mille personnes, dit-on, sont tuées ou blessées. En faisant ce triste récit. Tacite saisit l'occasion d'opposer le spectacle de Rome républicaine soignant les blessés de ses grandes batailles, à celui de la Rome impériale relevant les blessés du cirque ^ Cependant il est forcé de nous laisser voir aussi la foule accourant de Rome pour relever les victimes, les maisons des grands qui s'ouvrent pour les recevoir, les médecins qu'on a|)pelle, les secours qu'on organise, en un mot, un généreux mouvement de compassion publique pour adoucir les souffrances des

' Ln r.ipjiorl di-s curniils naturels aux Piifaiits légilimcs est, en France, de 8,45 pour 100, ou de 7,46 rdaliveincnt à l'ensemble des naissances {Slalistique de la Fiance). Le cliiffre des spurii en Allemagne est plus élevé. Dion Cassius, en prenant possession du consulat, trouva (rois mille accusations d'adultère. Ce chiffre ne semblera pas très-élevé pour cent millions d'Iioiinnes, si l'on se souvient que la loi permettait à tout venant de se porter accusateur, ([u'clle provoquait même les accusations en assurant une récompense au delalor. La loi française n'autorise, au contraire, (|ue la plainte des parties. Aussi, sur les huit mille deux cent vingt-trois demandes en séparation de corps, introduites en France durant l'année 1873, n'y en a-l-il eu que deux cent soixante-dix-liuit fondées sur Fadullère, les époux préférant, devant la justice, invoquer d'autres motifs. On voit aussi que le nombre des mariages troublés, avec scandale public, est plus considérable chez nous que dans l'empire, ce qui s'expliqtie par l'existence, à Home, du divorce.

» .4»i;i.. IV, 02.

pauvres gens. Nous sommes justement très-fiers de nos souscriptions nationales qui réparent les suites de quelque fléau. Cette coutume était habituelle dans l'empire. Aristide raconte que le désastre de Smyrne, renversée par un tremblement de terre, parut dans toute la province d'Asie un malheur public. Les villes se cotisèrent pour envoyer, par terre et par mer, aux habitants restés sur les ruines de leur patrie, ce qui leur manquait. Les autres furent reçus dans les cités ; on allait au-devant d'eux avec des vivres, des chariots, et l'on fit partout des quêtes pour les aidera La Campanie agit certainement de même après l'éruption du Vésuve en 79, et Lyon ne fut pas la seule ville provinciale qui, au temps de Néron, aida Rome à se rebâtir^ Les historiens ne recueillaient point alors les faits de ce genre. Cependant nous en connaissons assez pour comprendre que les recommandations faites aux gouverneurs de province en faveur des pauvres' n'étaient pas, dans cette société, une anomalie discordante.

On a trouvé fort touchant que certaines lois barbares ne fissent pas un crime à la femme grosse de prendre le long de son chemin des fruits dans un verger. Les jurisconsultes romains, qu'on se représente volontiers avec le dur visage de la Justice implacable, n'ont pas de ces délicatesses. Cependant, pour constituer un vol, ils veulent qu'il y ait eu intention de voler*. De sorte que des canonistes ont pu, au moyen âge, se croire autorisés par certains textes juridiques à dire qu'une chose prise par nécessité n'était point une chose volée; et cette doctrine devint celle de l'Église.

Le fou furieux n'est pas encore à leurs yeux un malade qu'on essayera de guérir; mais il n'est pas non plus ce qu'il resta chez nous jusqu'en 1789, un condamné du ciel. Ils ne veulent pas que l'enfant et le fou, qui ont accompli un meurtre, tombent sous le coup de la loi. « L'un, disent-ils, est protégé par son innocence, l'autre par le malheur de sa destinée". » Dans un accès de fureur, un JEVms Priscus avait tué sa mère. Marc Aurèle écrivit au juge : « Il est assez puni par sa démence ^ ^

* pecunLx collalionem. mX -COk; o0.7.-'(h(.o-î.y.^ e!; ôùva.u.iv -■},■! é/.xcTuv -^'cviu.sva;, dans le

discours intitulé Palinodie sur Smijrne, I, p. 429, édit. Dind.

- Tacite. Ann., XVI, 13.

^ Voy.. ci-dessus, p. 128 et suiv.

* .... Furtum sine dolo nialo non commillitur (Gains, Comm., 111, o97). Cf. Dig., XLVll, 2. 40, § 7, et loi 76; et P. Vioilet, Bibl. de rEcole des Charles, 1875, p. 550.

° Dis:., XLVlll, 8, 12, et titre 1), 9, § 2. ^ Dig., I, 18, 14. Voyez ci dessus, p. 186.

D'.iprès la discipline catholique, rexcomnuinié ne peut entrer dans régliso, ni son corps être reçu au cimetière béni. L'empereur, qui élail en même temps le souverain pontife, permettait aux proscrits de quitter le lieu de leur exil, dans les Cyclades, pour aller prendre p;iit aux lèles religieuses des grandes villes de la côte asiatique', et il laissait les chrétiens ensevelir leurs morts où bon leur semblait ^

Enlin, la philosophie avait ruiné le principe de l'esclavage, en dével()i)|)ant c(!tte vérité, devenue banale dans le monde romain, que la nature a lait les hommes égaux et que la servitude légale n'est qu'un malheur". Tous les arguments employés de nos jours contre l'esclavage sont dans les livres de Sénèque, d'Epictète et de Dion Chrysostomc. Au quatorzième siècle, les insurgés d'Angleterre demandaient aux |iauvres gens: « Quand Adam bêchait, quand Eve filait, où donc était le gentilhomme? » Bien longtemps avant eux, Sénèque le père avait dit : « Cherchez les aïeux d'un noble, vous trouverez un homme de rien*. » On s'aperçoit des progrès faits par la nouvelle doctrine en voyant ce qu'était devenu Yimtrumentum vocale de Caton". Sauf son vice originel, l'esclavage se rapprochait beaucoup de notre domesticité, et, bien souvent, entre le maître et le serviteur, il se trouvait plus de confiance et d'affection qu'il n'en existe aujourd'hui. Quelle amitié tendre Cicéron n'avait-il jjas ])()ur son esclave Tiron, Pline pour sa nourrice ! Ceux des esclaves (pie leur service plaçait habituelleiiieiil auprès du maître faisaient comme partie de la famille. « Je vous avouerai, dit Pline, ma douceur pour mes gens, d'autant plus franchement que je sais avec quelle bonté vous traitez les vôtres. J'ai toujours dans l'esprit ces mots d'Homère : « 11 était j)Our eux le meil- « leur des pères, » et le nom que le maître a j)orté chez nous : pater fainilias. » Et il raconte que son affranchi Zosime, ayant craché le sang pDiii' avoir forcé sa voix en déclamant, il l'avait envoyé une première fois se rétablir en Egypte. « Mais cette toux est revenue, et je vous ai souvent entendu diie que, à votre terre du Frioul, l'air est trèssain et le lait excellent pour ces sortes de maladies. Je vous supplie d'(''(;iire à vos gens de recevoir mon affranchi dans votre maison, en lui doiniant tout ce (pji lui sera nécessain». Je ferai les frais du

' J'liil;ir(|nf, fie Exil., II. p. 004. ôfl. Didol.

- Celle lihcrté que M. de Rossi allesle à plusieurs reprises dans sa Ronin sollerranea, a assuré le succès de ses fouilles cl permis à l'Église de retrouver ses marlyrs. ' Sénèque, Episl. 47.

* (Jiiemcumque vevolvex nobilem, nd liumililalrm ]iervmies. ' Voy., ci-dessus, p. ôOO el suiv., I.i noiivcllf. législation relative aux esclaves,

voyagea » Et un autre jour : « La maladie de mes esclaves et la mort de quelques-uns m'ont accablé de tristesse^ » Il leur permettait de faire un testament, bien qu'un esclave n'eût pas le droit de tester, et il exécutait religieusement leurs dernières volontés : « Mes gens laissent ce qu'ils ont à qui ils veulent, pourvu que ce soit à quelqu'un

Une vue d'Egypte sur une mosaïque du musée Kircher. (Gazette arche'ol., -1880, pi. '25.)

de la maison, car la maison est la patrie, la cité de l'esclave. » Un proconsul entre, en passant, chez Fabatus, qui profite de la présence du magistrat pour affranchir plusieurs esclaves. Pline l'en félicite et s'en réjouit : « Unice Ixtor, car je désire que notre ville s'accroisse de tous les biens, et le plus grand est le nombre des citoyens. » Pour parler

' V, 19. Mêmes sentiments dans la lettre VIII, 1. 2 VIII, IG,

jiiiisi, il fallait que lui, Fabalus, et tout le monde alors regardât l'esclavage comme la source où le i)euple pouvait se recruter sans péril, parce que les maîtres avaient le devoir de préparer, par la discipline et l'éducation, les citoyens nouveaux « qui augmenteraient la beauté et la force de la cité '. »

lîieii des gens pensaient comme Pline : il n'y avait point de testament qui ne donnât la liberté à quelques esclaves, à ce point que la loi dut restreindre le nombre des affranchis testamentaires, On a vu^ l'acte de dernière volonté du consulaire Dasumius et comme il s'était occupé d'assurer l'avenir de ses affranchis. Les paroles ne valent pas celles de Pline, mais les sentiments sont les mêmes, et on en retrouve d'analogues dans d'autres testaments récemment découverts ^ Songez aussi au rôle habituel de l'affranchi : l'homme de confiance de son patron, le dépositaire de ses secrets, l'exécuteur de ses desseins, l'agent lidéle et résolu, pour le bien ou pour le mal, de toutes ses volontés.

Un dernier mot : les témoignages publics de l'affection des esclaves envers leurs maîtres, des affranchis envers leurs patrons, et récipro- (]U('iii(Mit, sont si nombreux dans les inscriptions, qu'on en a formé des recueils considérables*, où la vérité n'est pas altérée par le faste d'une douleur de commande. Pourrions-nous en faire autant?

Quelle sera la conclusion de ce chapitre? Que Juvénal a tort et que Pline a raison? Non. L'un était un honnête homme, ne connaissant que d'honnêtes gens; l'autre un poëte qui, pour attirer l'attention d'un |)ublic lassé de fades poésies, forçait la voix de sa muse et lui donnait un visage farouche. Où est la vérité? Des deux côtés. La société romaine ressemblait à toutes celles qui atteignent à un haut degré de culture d'esprit et de richesse. Elle avait des vices honteux et de

' Oppidis firmissimum ornamcnluin, VII, 32.

- Voy., ci-dessus, p. 209.

^ Celui, par exemple, d'Opirnius à Philippes (lleuzey, Mission de Macédoine, p. 41), qui conslilue sa mère héritière et lègue, après la mort de celle-ci, à ses affranchis et à leurs descendants divers domaines, à condition que les terres ne sortiront jamais de la famille [familia) et que le revenu en sera employé à la suhsistance des affranchis et à l'entretien du tombeau. Voyez aussi le curieux tcsIauKMit trouvé a Bàlc, Annali deW Inslit. arch., 18Ci, p. 200 et suiv., et Stace, Hilve, I, 2; Martial, Epi(jr., I, 102.

* Gruler n'a pas employé moins de soixante-douze pages in-folio, p. 950-1002, pour recueillir les affectus servorum et liberlorum erija pulronos, inter se et in suos et les affeclus dominornm el palronovum erga serves et liberlos. Les prix de vertu que nous décernons chaque année prouvent que ces sentiments existent toujours entre maîtres et serviteurs. Mais quiconque aura longtemps vécu dans l'intimité de la société romaine reconnaîtra que, chez nous, Je maître et le serviteur le i)atron et l'ouvrier, sont bien plus étrangers l'un à l'autre qu'ils ne relaient à Rome.

grandes vertus; des hommes de débauche et des hommes de continence ; des Messalines et des femmes unies pour la vie et la mort à leur époux; des bourreaux d'argent et des familles rangées qui administraient sagement leur fortune ; des maîtres débonnaires et d'autres qui, sans les lois nouvelles, auraient volontiers traité leurs esclaves à la mode ancienne.

Beaucoup d'écrivains ont passé, sans les voir, à côté de ces vertus domestiques : ceux-ci, parce qu'il leur a semblé plus agréable de suivre les romanciers et les poètes partout où ils nous conduisent, fût-ce en de mauvais lieux; ceux-là, parce que, de parti pris, ils entendent que cette grande société romaine soit considérée comme l'égout de l'univers.

Il est tout naturel qu'ayant eu ses mortels ennemis pour héritiers, cette société ait été, depuis quinze siècles, représentée sous de sombres couleurs, d'autant plus qu'avec les facilités que donnaient au prince le despotisme, à tous l'esclavage et la religion, les anciens avaient pour le désordre une indulgence que, fort heureusement, nous ne connaissons pas. Ce que nous cachons, ils le laissaient voir. Or c'est déjà une demi-vertu de cacher ses vices, puisque c'est la honte en plus et l'exemple en moins. Les apparences sont pour nous; notre fond même est certainement meilleur. Mais devons-nous en concevoir un orgueil tel, que nous n'ayons que du mépris pour ceux qui nous ont précédés de si loin dans la vie? On vient de voir que la dépravation morale était le fait du petit nombre, il ne faut donc pas l'accuser de la chute de l'empire. D'ailleurs, quelque pénible qu'en soit l'aveu, ce ne sont pas les mœurs privées, si l'on prend ce mot au sens restreint, qui sauvent ou qui perdent les États. Lorsque le désordre ne va pas jusqu'à hébéter l'esprit, il n'a point sur la vie extérieure l'influence qu'on lui prête. Même dans l'âme des débauchés, il reste des ressorts qui peuvent les relever de leur dégradation. Combien n'en a-t-on pas vu se conduire en héros, que d'efféminés ont su bravement mourir! Gardons notre respect et nos hommages pour ceux dont l'existence est irréprochable ; mais, quand nous cherchons les causes de la décadence ou de la grandeur d'un peuple, étudions surtout ses mœurs publiques et ses institutions.

Tout peuple a sa part de vices', parce que le vice est une dévia-

* Voyez, à ce sujet, Bouillier, Morale et progrès, au chapitre xv. « Les religions, dit M. Maury, fortifient l'observation de la loi morale, elles ne la garantissent pas ; » et il montre le moyen âge et les temps modernes ayant, malgré l'excellence de la morale évangélique, à peu près

tion mauvaise d'une chose excellente, la passion contenue, qui est le ])rini'ipo actif de la vie, et partout l'on trouve des monstruosités morales, des hommes nés pour les sales débauches ou pour le crime, (jui, véritablement, ne sont que bétes à deux pieds. De tout cela l'empire eut sa large part. Ce (jui lui manqua, ce ne fut pas la justice dans la loi, l'inlelligence dans les hommes, la discipline dans les familles, l'ordre dans les cités, ce fut le caractère, et il lui manqua parce que, dans cette société, il n'y eut pas ce qui fait la dignité de l'homme, la liberté. Mais la nature humaine y conservait ses droits; elle s'y montrait par les sentiments, môme jusqu'à un certain point par les mœurs, et nulle part dans l'univers alors connu on ne travaillait, on ne pensait davantage. Quand seront apaisées les haines religieuses, qui de nos jours se sont doublées des haines politiques, on conviendra que nous devons quelque reconnaissance à cette Home impériale qui, après la Grèce, a été pour le monde la mère de toute vie policée.

aiitniit rie vices que la société grecque. Il en conclut, comme nous l'avons fait pour la société romaine, qu'il serait injuste de distinguer, en traitant do la morale religieuse de l'antiquité, entre les préceptes et les actes, puisqu'on ne le lait pas dans la société chrétienne. (Hisl. des relig. de la Grèce, t. III, p. 65.)

' Camée sur une belle agate de deux couleurs. Les griffons, consacrés à Apollon, représentent peut-être la poésie. Ce camée syinl)oliserait donc deux des choses les plus cliarmantcs, l'amour et la poésie, l'un étant l'ànie de l'autre (pi'il inspii'e et conduit.

L'Amour conduisant deux griffons'.

Page 1