‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 52 sur 62 · CHAPITRE LXXXYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXYII

I. — LA LITTERATURE DE CE TEMPS N'EST PAS L'EXPRESSION DE LA VIE GENERALE.

Les précédents chapitres ont montré quelles idées le peuple romain avait sur la constitution de la famille, de la cité et du gouvernement, par conséquent, sur les droits et les devoirs du père, du magistrat et du prince. C'étaient, pour la plupart, de vieilles idées, auxquelles se mêlaient, de jour en jour davantage, par le seul effet du temps et du développement de la vie civilisée, des conceptions qui étaient nouvelles pour ce monde si dur de l'antiquité. L'esprit d'équité élargissait les formules étroites du droit quiritaire ; la famille s'organisait plus librement : l'esclave devenait une personne ; la charité prenait place dans l'administration de l'empire et des cités, les bons sentiments dans le commerce habituel des citoyens ; et à l'idée des privilèges de race se substituait celle de la fraternité humaine. C'était le commencement de la plus grande révolution que le monde eût encore vue.

Que nous dira maintenant la littérature? Quelle a été sa part dans ce mouvement de rénovation?

On prétend que les écrivains sont les fidèles représentants de l'état intellectuel d'un peuple. Ils montrent bien les courants supérieurs qui traversent la société et parfois l'entraînent, mais qui, souvent aussi, n'existent qu'à la surface; et ils n'indiquent pas toujours les courants profonds par lesquels se déterminent les mouvements décisifs au sein de la masse entière de la nation. Cela est vrai, surtout pour la littérature qui succède à celle du siècle d'Auguste.

Après avoir eu, de Plante à Lucrèce, la rudesse, la force, quelquefois l'éclat et les audaces de la jeunesse; après s'être épanouie, de Cicéron à Ovide, en une sereine beauté, la littérature romaine arrivait à la sénilité. Elle avait perdu le don charmant de créer qui n'appartient qu'aux époques privilégiées; et au lieu d'être l'expression de la

C8i L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

vie nationale, elle servait aux jeux d'esprit de poètes nécessiteux essayant de distraire des sénateurs ennuyés. Elle devenait une industrie et l'on en faisait métier. La politique, qui est la science des réalités, étant interdite, on s'était jeté dans le monde des chimères. En tout on forçait le ton : l'art se faisait colossal, ne pouvant se faire liarnionieux, et il s'alourdissait d'une ornementation pesante. Les poêles enllaient la voix, surchargeaient la phrase de mots qui dépassaient l'idée, et, prenant le clinquant pour de l'or pur, couraient après l'esprit, qui ne vaut que lorsqu'il vient tout seul ajouter la grâce à la force. Quand le présent avait une vie si pleine, cette littérature s'amusait aux fables mythologiques; lorsque la société cherchait à se purifier des souillures du siècle de Néron, elle se plaisait à remuer cette fange. Aussi en est-elle justement punie : alors que tout prospère, elle décline.

Ce n'est point qu'on ne sache tous les genres d'écrire, tous les procédés de style, toutes les figures de rhétorique, et qu'on ne les emploie selon les règles de l'école. Comme un poëte dramatique qui s'occupe bien plus d'agencer savamment des machines de théâtre qu(! de nous émouvoir par la pitié ou la terreur, les écrivains de ce temps prennent l'accessoire pour le principal. Ce qui doit rester le commencement de la vie littéraire en est devenu le but et la fin : travail stérile qui occupe des esprits sans ailes pour s'élever vers les hautes régions. Aussi peuton, sans injustice, passer rapidement à côté d'eux.

Voyez les grands poètes du temps : Silius Italiens et Stace. Ils ont bien l'imagination de détail; ils n'ont ni dans l'ànie la puissance créatrice, ni dans le cœur les sentiments profonds qui donnent à l'œuvre du poëte une vie immortelle; ce sont des archéologues écrivant en vers. Silius, sénateur prudent et avise, qui fut consul sous Néron et peut-être consul encore sous Domitien, tout en restant à j)eu près iionnrle homme, échappait aux dangers de tels l'ègnes, en même l(!iu]»s qu'aux soucis de la vieillesse, en écrivant chaque jour tran- (|nillemcnt quelques hémistiches, qui finirent par faire un poème de dix mille vers, que l'historien consulte, mais que le poëte ne lit guère.

Stace, au contraire, est un improvisateur. Il tient à avertir la postérité (ju'il faisait vite, comme Pline voulait qu'on sût qu'il pouvait plaider longtemps: « l*as une de mes sylves, dit-il, ne m'a coûté plus de lieux jours, et quel(|ues-unes m'ont coûté beaucoup moins. » Il a chanté les exploits des sept chefs devant Tliôbes, ce qui devait fort ennuyer déjà les Romains de son temps. Valerius Fiaccus remonte

plus haut encore, jusqu'aux Argonautes: poëmes mythologiques et sans vie, plaisir d'un moment pour les oisifs lettrés et que le peuple ne pouvait comprendre. Martial, à qui l'on fait vraiment trop d'honneur, n'en sait pas si long et est plus de son temps: « Ma muse, dil- 11, ne se drape pas avec orgueil dans l'extravagant manteau des tragiques. Eux, tout le monde les loue et les admire, je le confesse; mais c'est moi qu'on lit'. » Et il a malheureusement raison de s'en vanter. On lisait partout, même, à l'en croire, en de chastes maisons, ses quinze cents épigrammes, petites pièces , dont la plus longue ne va pas à cinquante vers. On y trouve de l'esprit, quelquefoisdu naturel, la cojicision, qui est le principal mérite où il vise, et l'habileté à lancer le trait de la fin. Mais cet écrivain à l'haleine si courte ne relève plus pour nous un talent de troisième ordre en le prostituant dans tous les mauvais lieux. Poëte mendiant, il adule « le dieu Domitien » pour tirer de lui quelques écus, et, s'il promène sa muse court-vêtue dans toutes les fanges de Rome, c'est autant par calcul que par goût : il tient à bien vendre ses livres et s'assure la clientèle de tous les débauchés. « Mes vers sont licencieux, dit-il, mais ma vie est irréprochable". ;> — Tu te trompes, Mar~

Perse (Auliis Tersius Flaccus) ^

^ Epi(jr., IV, 49. Sur les poètes de ce temps, on lira avec plaisir et avec profit les Poêles de la décadence romaine de M. Nisard.

- Buste du Capitule, salle des Philosophes, n" 55.

5 C'était un écho du mot d'Ovide tout aussi peu véridique : « Ma muse a été légère, mais ma vie a été pure. » [Trisles, II, 55'i.)

tial, ta vio n'est pas honnête, puisque tu spécules sur le vice pour vivre'.

Perse déclame avec concision et obscurité sur des sentences morales; Juvénal, avec énergie sur les vices de Rome; Lucain, avec éclat sur les guerres civiles. Le premier est une noble nature, et son livre, sorte de catéchisme de la doctrine stoïque, est plein de cette philosophie qui porta quelques âmes si haut et que nous allons retrouver tout à l'heure. Cœur virginal, esprit viril, il a de grandes pensées, de beaux vers', « serrés et pressants », une vie sans tache, et il est mort à vingt-huit ans; honorons-le :

Manibus date lilia pfenis.

Nous savons tout ce qu'il y a, dans Lucain, de superficiel et de forcé, à côté de beautés éclatantes. Ses vers écrits pour quelques jeunes gens qui, en face des orgies du despotisme, s'échauffaient à l'image d'une république idéale, ne répondaient pas au sentiment public. Dès le temps des Antonins, ils étaient passés de mode". Lucain regarde en arrière; nous n'aurions donc rien à lui demander pour le présent, encore moins pour l'avenir qui approche, si, dans ses vers où règne la doctrine du Portique, alors dominante, on ne retrouvait quelques échos de son temps : l'idée de la cité universelle, du genre, humain posant les armes pour remplacer la guerre entre les peuples par une amitié fraternelle, celle môme, que les philosophes n'exprimaient pas, -des travaux féconds de la paix transformant la face du monde. Après avoir montré l'immense effort de César pour envelopper dans ses lignes les troupes de Pompée, il s'écrie :

Quel labour inutile 1 Tant (le bras auraient pu joindre Abyde et Seslos, Par un sol rapporté, d'Ilellen briser les llols, Ou, séparant i'élops de Corintbe isolée, Épargner aux vaisseaux le détour de Maléc *.

> 1! parle souvent de son illirairc, on donne l'adresse, les prix, et lui renvoie ceux (|ui lui demandent son livre.

- Les six courtes satires de Perse ne contiennent que six cent cinquante vers. Selon, lui et selon les stoïciens, ses maîtres, le mal vient de l'ignorance. La pliilosopliie solde apprend à faire le bien, et tout homme peut arriver à cetle connaissance, c'est-à-dire à la sagesse.

' Suétone (Vie de Lucain) marque comme un usage ouhlio ipio, dans son enfance, on lisait Lucain dans les écoles.... Poemataejus prœlcgi memini.

* VI, 5i, Irad. de Iiemogeot. Lucain ajoute ces deux vers expressifs :

Aid al/qiiem mun'li, quainvis iiuluia negasset, In mclin» mulave locum.

Lorsque l'armée républicaine arrive dans l'oasis d'Ammon, Labienus demande à Caton de consulter l'oracle. Qu'est-il besoin, répond celuici, de l'interroger?

Un dieu vit dans nos cœurs, il nous parle sans voix. En nous donnant le jour il nous dit une fois Tout ce qu'il faut savoir '.

Ce dieu-là est celui d'Épictète, et, à cette heure, saint Paul, presque dans les mêmes termes, annonçait à l'aréopage d'Athènes le Dieu inconnu".

Juvénal fait autorité pour les mœurs de cette époque. Que vaut pourtant son témoignage? Il nous importe de le marquer, et sa vie, sa manière d'écrire, nous l'apprendront. Fils ou pupille d'un affranchi, il ne semble pas avoir eu une existence facile. Du moins, il ne sut réussir ni au barreau, puisqu'il resta pauvre, lorsque tant d'autres s'y enrichissaient, ni à l'armée, puisqu'il ne put s'élever au-dessus du grade de commandant d'une cohorte, et il déclama longtemps sans avancer davantage sa fortune. Ce fut sur le tard qu'il se mit à la poésie, dans les années où l'imagination est déjà refroidie , mais lorsqu'il reste encore assez de chaleur au sang pour la colère. Par sa naissance, son talent et la médiocrité de son bien", il était, comme Martial, ce que nous appellerions un déclassé; mais le poêle de Bilbilis, joyeux de caractère, aimait à rire, même dans la gêne. Juvénal, au contraire, un de ces hommes que la nature ou leur condition rend moroses, voyait en noir et peignit tout de cette couleur. Il ne connaît pas les nuances et s'irrite autant d'un travers que d'un crime. La société, où il ne trouvait qu'une place modeste, lui parut naturellement mal faite, et il s'en fil le juge implacable; à moins que cette grande colère n'ait été un calcul et que, au lieu de tableaux d'histoire, il faille voir dans son œuvre d'anciennes thèses d'école versifiées avec éloquence. Lui-

• IX, 575. Au vers 580, il dit : Jupiter est quodcumqiie vides, quocwnque moveris.

- Actes des Apôtres, xvii, 28 èv aùrû -fàp Çûjxev xai y.'.vo'Ju.s6a xaî èujj.év" û; jtai Tive; tmv xaô'

Op.â; irciYiTûv eÎDïix.a'îiv, Tcû -^àp xaî -^Évcç è(7{i.sv. Ce dernier membre de phrase est un hémistiche qui se trouve dans Aratus (Phénom., 5) et dans Cléanthe [Hymne à Jupiter, 5).

5 11 dit lui-même : .... res exiguse.... humilis domus (Sat., XI, 129 et 169), et il peint la pauvreté en homme qui en a souffert (IIF, 147). Cependant une inscription d'Or.-lIenzen (n" 5599) le fait duumvir, quinquennal et flamine à Aquinum. Sur sa vie, cf. Teuffel, Gesch. der rôm. Literatur, p. 7'28. 11 n'est pas certain qu'il ait plaidé.... Declamavit, animi magis causa quam quod scoIbb se aut foro prœpararct [Vita Juv.). La cause de son exil en Bretagne, plutôt qu'en Egypte, parait avoir été la récitation en plein théâtre par un acteur de quelqu'une de ses pièces (Sid. Apoll., XI, 267). Du reste, on ne peut faire sur sa vie et sur sa mort que des conjectures.

L'FMPinE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

même nous apprend qu'avant d'écrire il examina froidement tous les genres en vogue et que, par ennui des élégies et des théséides, dont ses oreilles étaient rebattues, il se décida pour la satire parce qu'elle était délaissée. Mais, prudemment, il fuit son temps. Ceux (ju'il va flageller de sa mordante hyperbole ne seront que « les morts qui reposent le long de svoies Latine et Flaininienne ', » les compagnons de Néron, du iirince jeune, artiste et débauché, qui lâcha la bride à tous

les vices et rendit Rome capable de toutes les folies dont il était lui-môme possédé. Juvénal a composé seize satires, brillantes et sonores, contre les femmes, les nobles, les hypocrites, etc. : portraits exacts peut-être pour quelques individus, faux assurément comme représentation de la société entière. Cessez donc de prendre Juvénal pour le peintre véridique des mœurs romaines, surtout des mœurs du temps où il a vécu, le grand siècle des Antonins.

Les prosateurs sont plus dans la vie réelle : ont-ils exercé une action plus sérieuse, Sénèque, dont nous parlerons j)lus loin, étant mis à j)art?

IVîlrone, qui est à moitié poëte, et Apulée, (jui aurait pu l'être, ont écrit deux romans picaresques où se révèle un côté hideux des mœ.urs romaines, mais sans avoir plus de prétention à la vérité générale que n'en ont les auteurs d'ouvrages de ce genre. Apulée, esprit élevé qui a sa place dans le mouvement philosophique du temps, semble avoir voulu par gageure vivre quelques jours en mauvaise compagnie. Heureusement il en sort d'une manière qui est pour lui-môme et pour son lecteur une délivrance. Pétrone s'est aussi délassé pour un moment des élégances du monde en courant les tripots : grand seigneur ennuyé qui s'encanaille pour se distraire.

Apulée fd'.-ipi'cs Viseonli, Icon. rom.)

' Sut-, I, inilio.

Nous 110 laisserions pas traîner ces livres sur nos tables; la bonne compagnie romaine les mettait pourtant sur les siennes. x\ussi serionsnous disposés à en conclure que celle-ci cherchait des distractions bien grossières, si nous ne savions que la haute société de notre dixseptième siècle, comme une honnête femme qui peut entendre bien des choses sans que sa vertu en soit troublée, se plaisait à la lecture de Pétrone, de même qu'elle ne s'effarouchait pas des gros mots de Molière. Nous avons raffiné la pudeur; en valons-nous mieux?

Pline l'Ancien a la curiosité d'un savant ; il en est mort; mais il n'a pas l'esprit scientifique. C'est un collectionneur, ramassant tout ce qu'il rencontre, le mauvais comme le bon, et disposant les faits dans ses casiers, suivant un ordre extérieur, sans choix, sans critique et sans les unir jamais par un lien philosophique. La science d'Aristote, de Théophraste, d'Hippocrate et d'Hipparque devient pour lui un empirisme souvent grossier. De la nature et de la vie il ne voit que la surface, tout y est pour lui phénomènes et accidents, rien n'y est harmonie ou loi générale. Les déclamations qu'il intercale çà et là dans son immense catalogue, tenues autrefois pour très-éloquentes, ne sont plus, vues de près, que très-peu philosophiques. Cependant, nous devons de la reconnaissance à cet ami de Yespasien qui, chargé de devoirs publics, fut, comme lui, honnête au pouvoir, et qui, comme le prince encore, travailleur infatigable, prenait sur ses nuits pour lire et nous conserver ce qu'il avait appris. Son recueil prouve une fois de plus ce que nous appellerions, dans le style étrange d'aujourd'hui, la tendance réaliste de l'esprit romain; ce livre formé des débris de deux mille volumes que nous avons perdus, est lui-même un des plus précieux débris de l'antiquité classique et la mine abondante que doivent fouiller sans cesse ceux qui veulent connaître les mœurs, l'industrie, les arts et mille faits curieux de l'histoire du premier siècle de notre ère.

Son neveu, Pline le Jeune, dans le panégyrique de Trajan et dans beaucoup de ses écrits perdus, croyait rivaliser avec Démosthène et Cicéron : c'est Fontanes succédant à Mirabeau. Dans ses lettres, Cicéron nous mène à Piome et au sénat, dans les villas des grands et dans les gouvernements de provinces; il nous dit les intrigues qui se nouent, les ambitions qui s'agitent, les événements qui se préparent et ceux qui s'accomplissent. Les hommes dont il parle sont des figures vivantes qu'il dessine d'un trait ineffaçable. Dans sa correspondance, le lettré admire l'esprit le plus vif et le style le plus net; l'historien voit une

société qui s'y rellèle comme en un miroir, et le philosophe, en présence d'un homme qui se livre tout entier, trouve encore à faire sa part. Les lettres de Pline, écrites pour le public, non sous la pression des événements et de la passion, mais pour le seul plaisir d'écrire, maïKiucut de naturel et d'intérêt. L'auteur pose pour le portrait qu'il veut qu'on fasse de lui. Aussi n'oublie-l-il rien de ce qui peut relever et euuohlir son image, ni une fondation en faveur d'une ville, ni une libéralité à un ami, ou une remise à des marchands, ni ce qu'il considère comme de grandes hardiesses: nue visite, par exemple, dans les faubourgs de Rome à un philosophe chassé de la ville, et certaines paroles dites au sénat, ni ce qu'il estime une indifférence stoïque et méritoire, son calme en face du Vésuve ensevelissant les villes campaniennes. C'est le défaut, sans doute, de tous les auteurs de correspondaucc : mais cette préoccupation personnelle n'est point rachetée dans ses lettres par le tableau animé, soit d'une cour brillante, soit d'une société en travail d'un monde nouveau. Pline reste bien loin des grands épistoliers. Sans la correspondance officielle qui forme son dixième livre, et où il est obligé d'écrire en gouverneur de province, ses lettres nous aj)preu(lraient bien peu de chose. Elles nous laissent ce])eudant entrevoir une société honnête et digne, où lui-même et Tacite, son ami, étaient à leur [)lace, et qui a certainement aidé l'empire à vivre en empêchant qu'il u'aj)partînt aux malandrins de Pétrone, aux énervés de Martial et de Juvénal.

Tacite a une autre figure : c'est un honnête homme, comme Pline, mais, de plus, un grand écrivain qui, à certains égards, a droit de réclamer la première place parmi les prosateurs latins. Sa pensée est vigoureuse comme son style, quoique la profondeur en soit plus apparente que réelle, parce que, peintre incomparable et merveilleux artiste en beau langage, il ne fut ni un philosophe ni un politique. Bien habile qui nous dirait ses croyances. Superstitieux, il ne sait trop s'il se trouve au delà du tombeau une sanction de la vie, et il admet la fatalité, c'est-à-dire le contraire de cette libcité qu'il aime tant. Tout au plus laissc-t-il à la sagesse humaine le pouvoir de choisir, dans la voie tracée par le destin, l'étroit sentier où ne se trouve ni bassesse ni péril, parce qu'il fait passer ceux qui le suivent entre la résistance «lui j)erd et la servilité cpii déshonore*. Sa religion, s'il en a une, est sond»ic comme son àine. Il ne croit pas à la bienfaisance des

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dieux, mais il croit à leur colère. Après avoir tracé, au commencement de ses Histoires, le tableau des calamités que l'empire a déjà souffertes, il s'écrie : « Jamais plus justes arrêts de la puissance divine ne prouvèrent au monde que si les dieux ne veillent pas à notre sécurité, du moins ils prennent soin de nous punir. »

En politique, son idéal est celui que Trajan a réalisé; il ne désire rien de plus qu'un bon prince gouvernant d'accord avec le sénat, et les tragédies qu'il a si admirablement racontées ne lui ont pas appris qu'il faut à un grand empire des gages de sécurité qui soient indépendants des hommes. Il ne prévoit pas que les Antonins, précédés de Domitien, seront suivis de Commode, parce que l'empire, n'ayant ni la règle qui se trouve dans les institutions ni celle que les croyances imposent, vit au hasard sans qu'aucune chose y assure la perpétuité du bien ou arrête l'invasion du mal.

Les livres de Tacite sont de ceux qu'on relit toujours. Qui voudra restituer à notre langue la fermeté qu'elle perd par les improvisations de la tribune et de la presse devra étudier sa phrase brève et forte, plutôt que la période cicéronienne, qui se déroule en plis larges et somptueux qu'une main maladroite rend si aisément flottants et lâches.

Par son caractère, par sa vie. Tacite honore les lettres latines et celles de tous les temps. Mais lorsqu'on a montré ses indignations qui souvent l'égarent et ses revendications de la liberté qu'il laisse toujours dans un vague éloquent, on a tout dit de son influence sur ses contemporains. Cependant ses livres ont certainement contribué à adoucir le caractère du principat et à rapprocher le sénat de l'empereur. C'est un service assez grand pour que l'histoire prononce son nom avec reconnaissance.

Suétone a dû faire un excellent secrétaire impérial pour les lettres latines. Mais cet écrivain, dont la phrase est heureuse et l'expression toujours choisie, ne parait pas avoir jamais pensé. C'est un petit esprit et un pauvre historien. Il ramasse sans contrôle les faits que les archives et les monuments contemporains lui fournissent et il les dispose suivant un ordre apparent des matières qui n'est que hasard et confusion. Son recueil est une mine précieuse de renseignements, où il faut puiser avec prudence, mais non une œuvre vivante. Le grand art de la composition lui manque, et tout autant la philosophie qui interprète les faits et découvre la vérité cachée sous des apparences contraires. Il a, pour des miracles ridicules, la foi robuste du vieux temps et il s'effraye des songes. Nous n'avons rien à lui demander, pas davantage

à Qniiile-Curce, le trop crédule historien d'Alexandre, à Justin, l'abrévi.iUnir de Troguc Pompée, et l'on sait déjà ce qu'il faut penser de Fronton, malgré l'amitié de Marc Aurèle. Columelle, Pomponius Mêla et Kronlin ont laissé de précieux renseignements sur l'agriculture, la géographie, la tactique et les aqueducs; mais leurs livres sont de ceux qui fournissent des faits sans donner des idées'.

Nous pouvons passer aussi, sans nous y arrêter, à côté de V Institution oratoire, œuvre correcte et froide, mais d'un goût très-pur, où Quintilien a réuni toutes les recettes de l'école pour former l'orateur. U sait bien qu'aucun maître ne donnera jamais l'invention qui découvre, la logique qui enchaîne, la passion qui échauffe, les accents qui vont éveiller un écho dans les âmes, et que, si l'art fait des rhéteurs, la nature, les circonstances et l'étude des grands modèles font seules l'orateur puissant. L'habile rhéteur a, du moins, le mérite de reconnaître que c'est au contact du génie, et non dans l'école, que la llamme du génie s'allume.

En somme. Tacite mis à part, tous ces auteurs ne forment qu'une littérature de second ordre, souvent précieuse et maniérée, ou prenant l'exagération pour la force, la subtilité pour le naturel, et à qui manque la faculté créatrice.

Ce n'est pas que le public ait été peu favorable aux lettres. On avait pour elles un goût très-vif, et cette société ne mettait rien au-dessus des plaisirs (1(! l'esprit. On aimait, on recherchait les livres; on formait, des bibliothèques qui sauvaient au moins les trésors des anciennes littératures', et, comme ce goût gagnait la province, il fut utile à la propagation des livres par tout l'empire. 11 y avait des libraires à Lyon, à Autun; nous savons que les Epigrammes de Martial couraient la Gaule, la Bretagne, et que les vers d'Ovide étaient lus partout'. Il existait môme des sociétés littéraires. Auguste avait fondé une académie dans le palais impérial, Caligula, celle de Lyon; et le musée d'Alexandrie était toujours un foyer scientifique. Le fils d'Agrippine avait institué les jeux Néronicns que Domitien renouvela, en y ajoutant le concours du CapiLole {agon Capitolinus) où tous les cinq ans se disputaient des prix de poésie, d'éloquence et de musique.

« Il en est de môme de Julius Obsequens (de Prodigiis), de Censorinus [de Die natali), d'Aulu- Gelle {Nocles Atlicx), dont le livre, dit-il lui-même, « fut écrit sans examen et sans ordre, » etc.

* Larcins Lucinns nHiit à Mine l'Ancien 400 000 sesterces pour son manuscrit de VHistoria natinalis. (l'iinf le icwiw, Episl., III, ô.)

* Sénéque, Conlrov., 7.

Mais cette société était trop heureuse, et les terres trop riches donnent des fruits sans saveur, tandis que les parfums d'Arabie naissent en des sables arides : le grand art fléchissait. Cependant, si la tribune était muette, on trouvait presque aussi souvent dans la Rome impériale que dans la Rome républicaine l'occasion de faire de brillants discours : aux tribunaux et à la curie, aux séances de déclamation, dans les réunions de tout genre, même à l'armée où de nombreuses médailles montrent des empereurs haranguant les soldats. Enfin une éloquence nouvelle et puissante allait naître : celle des philosophes essayant d'attirer à eux la multitude par de vrais sermons, et celle des docteurs de l'Église qui vont, par la parole, conquérir le monde païen.

La presse n'existant pas, on parlait plus qu'on n'écrivait. C'était une nécessité dans l'état des mœurs. Aussi l'éducation faisait, dans les écoles, une très-grande place à l'art oratoire, et cet art, le gouvernement lui-même le favorisait. Les plus anciennes chaires instituées par lui furent celles des rhéteurs, ou, comme nous les nommerions, des professeurs d'éloquence. Quintilien eut la première, et l'économe Vespasien la dota d'un traitement de 100 000 sesterces. Hadrien, Antonin, Marc Aurèle, multiplièrent ces dotations et accordèrent aux professeurs de précieuses immunités. Toutes les cités de quelque importance suivirent cet exemple; on peut dire qu'à aucune autre époque l'art de bien dire n'a été plus cultivé. Les Césars, les Flaviens, étaient eux-mêmes lettrés; les Antonins furent artistes ou philosophes, et jamais princes n'ont pliis fait pour le développement de la vie intellectuelle.

Il est vrai que la politique et l'histoire étaient muettes, du moins sous les Césars et sous les Flaviens, car, diirant le règne de Trajan, Tacite écrivait ses redoutables livres, et Suétone, le secrétaire d'Hadrien, ses biographies implacables dans leur niaise impartialité. Même en face de Néron, Lucain chantait les vertus de Pompée, et Horace, à la cour d'Auguste, avait célébré l'àme indomptable de Caton. Habituellement, les empereurs laissaient à leurs sujets une liberté philosophique et religieuse * que l'ancienne France ne posséda pas. Alors on ne pouvait discuter, sous peine de la Bastille, les choses de la religion et de la politique; en histoire, il fallait une réserve prudente,

* J'ai expliqué, au tome IV, pages 502, 720, 808, et au tome V, pages 126, 162, 288, les motifs particuliers de la persécution contre les chrétiens, et montré, au tome IV, pages 511, 659, 716. qu'avec Thrasea, Ilelvidius Priscus, etc., ne fut pas proscrite la philosophie, mais l'opposition politique.

69i L'EMPIIIE ET LA SOCIETE ROMAINE.

ol le |iliilosophc le i)liis téméraire devait contenir cl voiler ses hardiesses doctrinales. Cependant le siècle de Louis XIV est notre grand âge littéraire. Malgré le préjugé contraire, force est donc d'admettre (]ue la nature du gouvernement exerce fort peu d'influence sur les lettres et ne produit ni leur éclat ni leur décadence. Le génie naît où il lui plail, et il n'y a pas de puissance humaine capable de faire un énivaiii. ([iiaud la nature ne s'en est pas mêlée. Tout au plus peut-on dire que les circonstances favorables ou contraires aident ou nuisent à son développement. En outre, au sein de toute nation civilisée, il existe une masse llottaiilc d'intelligence qui, comme le numéraire circulant, tantôt plus abondante, tantôt plus rare, sert aux besoins journaliers de la vie sociale, et une certaine quantité de force intellectuelle <|ui s'a|)plique aux besoins supérieurs de l'esprit. Celle-ci est le capital de réserve employé aux grandes spéculations. Mais la nature de ces spéculations change avec le temps, et les œuvres peuvent différer sans que le niveau intellectuel s'abaisse. Après la constitution de l'empire romain, les esprits actifs se jetèrent du côté de l'administration et (le l'armée, tandis que les esprits méditatifs étudiaient les moyens d'organiser cette immense société selon les lois les plus justes, ou de régler la vie privée par les meilleurs préceptes de morale. Le même partage s'est opéré à toutes les époques. L'Italie de la Ilenaissance a cherché et trouvé la gloire dans les arts plastiques, la France du dix-septième siècle dans le culte des plus belles formes littéraires. Napoléon, qui aurait voulu faire de Corneille un prince, n'a fait que des maréchaux, et notre temps, qui promet au talent littéraire fortune et honneur, produit surtout des chimistes, des physiciens, des ing()nieurs et des industriels. Aux quatre époques, à côté de genres qui dominent dans l'ordre de l'activité intellectuelle, il en est d'autres qui languissent. De même pour l'empire: au lieu d'ajouter de nouveaux noms à la pléiade poétique du siècle d'Auguste, il a formé des administrateurs et des jurisconsultes, des architectes et des philosophes, et il en a formé d'excellents. Il y eut donc alors déplacement et non pas éclipse de l'intelligence. Et n'est-ce pas une compensation à l'absence de grands poètes que d'avoir eu des hommes qui ont su donner la paix cl la j)rospérité (hir;inl deux siècles à tant de millions d'hommes, qui ont écrit les lois les |)lus justes, constitué la vie civile la mieux ordonnée, et enseigné la morale la plus pure? La nature inclémente et les Laibares ont fait disparaître presque tous les monuments de l'époque Anlonine; mais croit-on que, si le temple de Juj)iler olympien était

resté debout aux rives de l'Ilissus, Palmyre au milieu de son désert, Baalbeck sur les pentes du Liban, et le Forum de ïrajan non loin du Capitule avec toutes les merveilles qu'il enfermait, croit-on que ce siècle, si riche d'œuvres magnifiques dans l'administration, le droit, l'art et la philosophie morale, ne serait pas rangé parmi les grands siècles de l'histoire?

Et puis, lorsqu'il s'agit de mesurer la valeur intellectuelle de ce temps, il serait injuste de ne pas tenir compte des auteurs qui employaient l'autre grand idiome de l'empire. On entendait le grec à Rome; toute la bonne compagnie le parlait, et il n'était pas d'homme lettré qui ne pût lire les ouvrages composés en cette langue, lesquels n'avaient pas tous pour auteurs des Grecs d'origine, témoin Marc Aurèle, Élien et le sophiste d'Arles, Favorinus, à l'époque antonine, l'Africain Cornutus, dès le temps de Néron, et peut-être Germanicus, au siècle d'Auguste. On a admis dans le Panthéon littéraire de Rome des Gaulois, des Espagnols, des Africains : de quel droit le fermer aux écrivains des provinces orientales, à des consulaires comme Arrien et Dion Cassius? Nous savons bien qu'il n'existe plus de « fils de Romulus »; que le sang latin s'est perdu dans l'immense corps de l'empire et que la vie éclatante ou débile de cet être nouveau dépend de la vitalité des parties qui le composent. Qu'y a-t-il de plus Romains, j'entends Romains de l'empire, que les grands jurisconsultes Gaïus qu'on a cru Grec, Papinien, Paul et Ulpien, tous trois originaires de la Syrie et qui parlent si bien la langue de Cicéron? L'influence des livres grecs égalait celle des livres latins. Plutarque enseigna longtemps aux bords du Tibre; Épictète y vécut, et Lucien, le Voltaire du temps, y déclama. Les écrits du rieur implacable n'ont certainement manqué de lecteurs dans aucune province de l'empire, et ceux du moraliste de Chéronée ont mérité de rester jusqu'à nos jours d'excellents ouvrages d'éducation. Que de générations d'enfants, que de grands esprits en ont fait leur lecture favorite! Henri IV ne laissait jamais Plutarque bien loin de ses yeux, et Montaigne disait de son livre : « C'est notre bréviaire. » Comme Polybe, Appien est plus historien au sens moderne du mot que Tite Live ou que Tacite. Sans Pausanias, nous connaîtrions bien mal la Grèce ; sans Dion Chrysostome, la propagande moraliste du temps ; sans Eïms Artistide, les rêves mystiques auxquels déjà l'on s'abandonnait \

1 Ses 'ispo'i xé-yci ou Discours sacrés renferment ses entretiens avec Esculape, le récit de ses visions, etc.

fi9r. L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

Arrien, homme d'action et de pensée, ami des Antonins et méritant de l'èlre, d'une main contenait les Barbares de l'Euxin et du Caucase, de l'autre écrivait VEnchiridiini d'Éj)ictètc. Ce livre, objet de l'admiration de Pascal et où saint Borromée trouvait son étlilication, en suscita un autre, le El? kx-nov, qui a valu à Marc Aurèle sa sainte renommée. Voilà suffisamment de noms illustres pour reconnaître qu'on ne va pas trop loin en appelant une renaissance cette floraison nouvelle des lettres grecques au temps des Antonins'.

Quand le monde a-t-il été en travail de plus grandes choses dans l'ordre moral? L'Église se glorifiait déjà de ses apologistes latins ou grecs : Justin, Irénée, Tertullien, Minucius Félix', et ses docteurs fondaient la métaphysique chrétienne, tandis que les philosophes essayaient par un puissant effort de rajeunir et de moraliser le paganisme.

Ce siècle a aussi aimé la science, plus même qu'on ne l'aimait du temps d'Auguste, sans toutefois la pousser bien loin. Horace aurait voulu savoir « quelle force domple la mer, règle l'année et dirige le cours des étoiles; » mais ce n'est qu'une curiosité de poète. Pline, Sénèque, ont la curiosité du savant; ils ne se contentent pas de regarder, ils cherchent. Sénèque, qui sait qu'on peut aller de l'Espagne aux Indes en tournant l'Afrique, a des vues prophétiques sur l'existence de grandes terres à l'occident : « L'Océan, dit-il, révélera un jour ses secrets, et Thétis montrera de nouveaux mondes. » Dans ses Questions naturelles, il se demande s'il faut faire du ciel un morne désert; si, à part cinq planètes dont on connaît le mouvement, le reste des étoiles demeui-e à la même place comme un peuple immobile "'. Il annonce les comètes périodiques que notre siècle seulement a connues, et il avait le sentiment que bien d'autres vérités restaient à découvrir. « Si nous consacrions tous nos efforts à la science; si une jeunesse tempérante en faisait son unique étude, les pères, le texte de leurs leçons, les fils, l'objot de leurs travaux, à peine arriverions-nous au fond de cet abîme où dort la vérité, qu'aujourd'hui notre main indolente ne cherche qu'à la surface du sol *. » Dans les moments où il croit à une autre vie, il

' Autres écrivains grecs de ce temps : Athénée, l'iiilosirale, P.nbriiis, Maxime de Tyr, les médecins Arétée, Rufus d'Kphèse et Sextus Empiricus, le plus savant des sceptiques anciens, le malliématicien Tliéon de Smyrne, etc.

- Minucius Félix est peut-êlre de la première moitié du troisième siècle.

» Qu.T.-il. uni., in pixf., et VII, 27.

* VII, 52, ad jinem.

LES IDEKS.

promet aux bons que tous les secrets de la nature leur seront dévoilés*. Deux hommes, Galien et Ptolémée, dont les doctrines ont vécu treize siècles, jusqu'à la Renaissance, représentent alors, avec éclat, l'esprit scientifique. Galien fui, après Hippocrate, le plus grand médecin de l'antiquité par la sûreté de son diagnostic, par l'importance qu'il donnait à l'anatomie et, chose nouvelle, à l'expérience -. Il disséquait des singes et voulait que des démonstrations pratiques permissent de vérifier la vérité des doctrines enseignées : c'étaient les débuis bien incertains encore, mais tro|) vite arrêtés, de notre méthode expérimentale. De savants hommes croient qu'il fut bien près de découvrir la circulatioL du sang et que ses connaissances physiologiques font de lui le précurseur, presque sans intermédiaires, des physiologistes de notre siècle. Ajoutons, à l'honneur de ce grand esprit, que les historiens de la philosophie lui donnent une place élevée parmi les philosophes de ce temps. Comme astronome Ptolémée n'égale pas Ilipparque'': mais s'il n'avait pas écrit sa Syntaxe mathé-

L'Ocoan personnifié. (Buste du Vatican.)

' Epist. 102 : .... aliquamlo naturœ lihi arcana retegenlur.

* Il disait qu'il faut, y.jûetv tyî TCÎpa rà l« xd-fou S:So.x^itra. (de Mpdico et philosopha, édit. Kiihn, f. I, p. 58). Pour la dissection des singes, voyez de Anat. admin., \\\, 5, t. Il, p. 585, Kûiin. Daremberg dit que l'influence de Galien s'est soutenue jusqu'au dix-septième siècle, même jusqu'au milieu du dix-huitième [Galien considéré comme philosophe, p. 1, et Exposition des connaissances de Galien sur l'anatomie, la physiologie et lu pathologie du système nerveux).

' Pour les deux premiers siècles de l'empire, M. II. Martin cite dans son histoire de VAstronomie ancienne quelques observations dont Ptolémée a profité et un certain nombre de traités élémentaires, mais aucune découverte. [Dicl. des Anliq., p. 502.)

I/KMIMUr: KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

matiijue, il ost j)rol)al)Ie, assure Delanibre, que nous n'aurions eu ni Ki'pler, ni, par conséquent, Newton. « Je sais que je suis mortel, fait (lire une épigrannne grecque à l'auleur de VÂImagcstc, et que ma carrière ne peut être de longue durée; mais, quand je parcours en esprit les routes des astres, mes pieds ne touchent plus la terre. Je

Pieds ou suiiports do Inhlc, en miirbro, trouvés dans la maison de Conuliu-; lîiilns, à Poinpéi.

(Musée de Naples.)

suis assis auprès de Jupiter, et, comme les dieux, je me nourris de la céleste ambroisie. » C'est déjà l'enthousiasme scientifique.

La Poliorcétif/ue d'Apollodore, l'architecte du grand pont sur le Danube et du Forum de Trajan, et les immenses travaux qui s'exécutaient dans tout l'empire, prouvent que les liomains, sans avoir rien ajouté à la géométrie d'Archimède et d'Euclide, avaient, du moins, en disci|)les intelligents, perfectionné la construction des machines'. Cependant le véritable esprit scientifique manquait à cette

' l.t; cadastre et les minutieuses opérations des gromalici ou arpenteurs étaient encore d'utiles applications de la géométrie.

société, et. il manquera quinze siècles encore à l'humaine raison. Par là s'explique l'empire que le mysticisme prenait sur les âmes, c'est-à-dire les efforts faits pour pénétrer, par l'imagination et le sentiment, les mystères de la Nature, que la science n'était pas encore capable d'interroger sévèrement et de forcer à répondre.

Qu'à côté de ces hommes illustres on laisse une place pour les préteurs, qui ont mis le vieux droit d'accord avec les nouvelles idées de justice; pour ces jurisconsultes dont les fragments mutilés inspirent un si profond respect; pour ces artistes inconnus qui ont décoré Rome et les provinces de tant de magnificences architecturales, les temples et les places publiques do tout un peuple de statues, les palais de fresques gracieuses, les maisons particulières de mille objets

iVari itipuI^Iac Af vicoc Silène. (Lampadaire en bronze vert, trouvé à Pompéi.

u di i , ineuuiLb ei vases , jiug^g ,ie tapies.)

dont les débris trouvés à

Pompéi et à Herculanum font soupçonner l'exquise élégance', et force

' SurceUe question de l'art à Rome et dans l'empire, voyez Friedlœnder, t. III, p. 128-270. On faisait de fort belles statues, celles d'Antinous, par exemple, mais la peinture était toujours négligée; du reste, ce n'est pas le lieu d'en parler ici. Une observationr entre pourtant dans le sujet de ce chapitre : c'est que, même sous l'empire, les Romains, fout en aimant beaucoup les •arts, tenaient encore les artistes en médiocre estime, parce que le plus grand nombre d'entre eux étaient de petite condition. Les architectes faisaient exception. Beaucoup de Romains pratiquaient cet art, le seul où ils montrèrent de l'originalité; et, au second siècle, ils élevaient encore de somptueux édifices. J'ai parlé de l'architecture romaine au commencement de l'empire, et je suis autorisé à ne plus revenir sur cette question par les paroles suivantes de M. Choisy, dans son livre sur VArt de bâtir chez les Romains {p. 178) : « Dès le règne d'Auguste

sera de dire que, sans arriver à la beauté sereine des trois ou quatre grands siècles où riiunianité a trouve la plus haute expression de sa puissance intellectuelle, ce temps n'a pas été une époque de décadence.

Il a de singuliers rapports avec le nôtre : un grand commerce, beaucoup d'industrie, d'immenses travaux ])ublics, une production d'art extrêmement abondante eu vers et en prose, en statuaire et en ciselure, en temples et en villas, sans aucun de ces artistes dont l'histoire inscrit le nom sur son livre d'or. En outre, des mœurs douces, l'esprit de bienfaisance et une religion officielle, objet de respects extérieurs à titre de moyen de gouvernement; mais aussi le dogme ébranlé par le scepticisme des philoso[)hes, l'indifférence des lettrés et les railleries des poètes, profondément altéré par les importations étrangères, et cependant soutenu par l'adhésion intéressée des politiques et par la foi touchante des classes inférieures; enfin, les natures délicates cherchant leur voie entre le fier néant des stoïciens et les folies impures de certains cultes, dérivant même jusqu'au mysticisme qui leur ouvre une route éclairée de lueurs confuses où l'on croit voir des prodiges et entendre des paroles de salut.

Que nous sommes loin, avec toutes ces choses, de la vieille Rome et (pie nous sommes près d'une révolution, })uisque la société sort des sentiers battus par vingt générations d'aïeux! Jadis le dévouement à la cité faisait toute la morale, le respect de ses dieux toute la religion. A présent, la dignité n'est plus mise dans les consulats ni dans les triomj)hes, elle est dans la vertu; l'oigueil du philosophe a remplacé celui du patricien, et Juvénal' demande au sénateur, au lieu des mérites civiques, ce qu'il apj)elle d'un nom que la république ne connaissait pas, le scnsus communis. En face de tant d'intérêts qu'il fallait concilier, de tant de nations qu'il fallait unir, on avait pris des vues plus larges sur la société. L'horizon des esprits s'était agrandi, et. comme du sein de la foule des dieux se dégageait l'idée de

les procédés de rarcliitcctiire romaino furent fixés, et l'art de bâtir demeura, pour ainsi dire, stalionnaire à son plus haut point de perfection pendant un intervalle de plus de trois siècles.... Mais peu à peu la décoralion et la structure devinrent presque indépendantes l'une de l'autre. Ainsi l'une et l'autre obéissent dans leur développement et leur décadence à des lois différentes, ou métne inverses. On ne construisait pas autrement sous les Anlotiins que sous les premiers Césars, quoique l'arcliilecture se fùl visiblement njodiliée ])endanl le siècle qui les sépare. A la fin du troisième siècle, l'arcliilecliire était en |(lcine décadence, tandis que l'art de bâtir, florissant encore, produisait les Thermes qui porlent le nom de Dioclétien. » Cette distinction entre l'art décoratif qui tombe et l'art de bàlir qui se perpétue a été faite, pour la première fois, par Raphaël. Voy. K. Mûntz, Gazelle des bcaux-arls, octobre 1880. ' VIll, 73. Toute cette satire iujplique le mépris des privilèges de naissance ou de race.

l'unité divine, du sein de cet empire devenu la cité universelle se dégageait l'idée de l'humanité. Une inscription de Trajan porte : Conservatori generis humani\ Les philosophes s'appellent les citoyens du monde^ et feraient volontiers disparaître les frontières des États.

Vase de marbre, trouvé à Pompéi. (Musée de Naples.)

« Combien sont ridicules, s'écrie Sénèque, ces limites marquées par les hommesM » A l'ancien droit qui disait : Hospes hosiis, l'ennemi, c'est l'étranger, le nouveau répond : L'étranger est un frère*. Térence a gagné sa cause : l'homme est trouvé.

» Orelli, n" 795.

* Mundanus, ou x.oisjj.oTzoXim:. Voyez un mémoire de M. Le Blant sur le détachement de la patrie. (Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1872, p. 375.)

' 0 quam ridiciili suiit mortalium lermini! [Quxsi. nat., in prœf.)

* Cette idée, très-nouvelle à Rome, était fort ancienne, puisqu'on la trouve dans VOdyssèe.-.. 'AvtI KCLC'.'^ir.-vj lv.-<ôi 6' îxîTr,; (VUI, o4G); elle est mém.î plus vieille qu'Homère, car elle dérive

702 l/KMlMnK l'T LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

Voilà ce que les lillérateurs du temps ne montrent que d'une manière ti'ès-imparfaile. Pour savoir de quel côté la société penchait, il l'aiil consulter d'autres hommes, étudier d'autres faits et se rendre compte, fût-ce en peu de mots, du mouvement philosophique et religieux qui entraînait ces hommes vers des cieux nouveaux.

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