‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 53 sur 62 · L'DDUCATIO.N, LES JUHISCONS ULTES ET LES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

L'DDUCATIO.N, LES JUHISCONS ULTES ET LES PHILOSOPHES

Quand on écrit l'histoire du christianisme, on ne voit que lui et l'on ne lait pas attention au grand travail de rénovation qui s'opérait au sein de la société païenne. Puisque ce sont les idées et les mœurs de cent millions d'hommes que nous étudions dans leur diversité, cherchons ce que les contemporains de Néron et d'Hadrien croyaient le meilleur pour la conduite de la vie et comment ils l'enseignaient.

Pour l'enfance, l'éducation était encore régie par les anciens procédés. Il n'y avait ni écoles de l'Etat ui écoles du clergé. L'enseignement restait absolument libre. Les études se divisaient, comme de nos jours, en ce que nous appelons classes de grammaire et classes d'humanités. Dans les premières, on étudiait les poètes; dans les secondes, les orateurs : plus tard venaient les jurisconsultes et les j)hilosophes.

En ce temps, on était affolé de poésie ou du moins de versification. Tout le monde, même Trimalcion, faisait des vers ou en lisait; on en gravait jusque sur les lombeaux. Ce qui était une mode dans le public devenait une obligation dans l'école. On voulait mettre ses enfants en état de briller un jour dans les récitations ou dans les concours du Capilole, de gagner des couronnes, des applaudissements, delà gloire, fût-ce pour un moment. Si le poète arrivait bien rarement à la fortune, les Mécènes étaient nombreux, peu exigeants, et l'on tii'ait toujours quelque chose d'une silve louangeuse, d'une épigramme .servant la colère ou la vanité d'un patron. Mais la poésie, c'est l'image, la couleur, la forme, le rhythme; les facultés qu'elle met en jeu sont le sentiment et l'imagination : facultés à la fois charmantes et dangereuses, si elles ne sont contenues et dirigées par il'autres j)lus sévères. xVu service d'une grande intelligence, elles font

']c l;i iiîiliirf^ Imm.'iiiK', qui, chez 1r sauvage, peut êlre niiséricorfliciise. Nos Néo-Calédonicns font des semis le ioiig de leurs sentiers pour le voyageui'. [Eipluraleur du 27 avril 187C.)

le grand poëte. Pour le vulgaire des esprits, cette étude prolongée des poètes, ces exercices répétés d'imitations prosodiques, énervent l'intelligence, l'attachent aux apparences et lui font prendre, pour la pensée, la couleur qui éblouit, l'harmonie sonore qui étonne, la forme qui ne recouvre que le vide.

Dans l'étude de la rhétorique, on proposait, pour aiguiser l'esprit, des sujets ridicules, comme l'éloge de la puce et du perroquet par lesquels débuta Dion Chrysostome', et des thèses bizarres prises en dehors de la réalité ou traitées en dépit de la vérité historique. L'élève, transporté dans un monde de fantaisie, se trouvait au milieu de mœurs imaginaires et de personnages qui étaient d'insaisissables fantômes. On n'y parlait que de catastrophes impossibles, de fléaux déchaînés par la colère des dieux, de l'immolation d'une victime réclamée par l'oracle, et toujours revenaient lès plus tragiques aventures : une ville affamée mangeant les cadavres, un tyran forçant un iils à décapiter son père, des vierges de noble maison livrées à d'infâmes spéculateurs, des bandits embusqués au coin de chaque bois, des pirates sur chaque rivage, agitant d'un air terrible les fers dont ils vont enchaîner le fils d'un sénateur ou les époux surpris au milieu de la fête des fiançailles. On dit que Néron, en face de Rome en flammes, saisit sa lyre et chanta la ruine de Troie. La chose est douteuse, mais quantité de gens auraient été capables de cette folie.

Ces exercices assidûment pratiqués à l'école, continués longtemps encore dans les déclamations publiques, faussaient bien des esprits; il en restait dans la vie quelque chose d'exagéré, de théâtral, qui parfois passait des paroles aux actes. On en trouve la trace jusque dans les plus beaux caractères.

Heureusement tous les maîtres n'étaient pas. aussi insensés. Qu'on lise la lettre de Pline le Jeune à Corellia% ou le premier livre des Pensées de Marc Aurèle, et l'on verra quelle était, dans les grandes maisons, l'éducation des enfants. Nous savons môme, par les fragments de Dosithée, qu'il existait dans les écoles publiques des ouvrages analogues à nos traités de morale en action. La nature humaine est la même dans tous les temps. On peut donc être sûr que

' Bréquigni, Vie de Dion, p. 50. Voyez, dans Tacite, au Dialogue des orateurs, ce que dit Messala « des déclamations oiseuses, sans aucun rapport avec la réalité », dont on occupe la jeunesse, et au commencement du Satyricon ces mots de Pétrone : « Nos jeunes gens ne deviennent si sots sur les bancs que parce qu'ils ne voient et n'entendent rien de la vie ordinaire. »

- Epist., III, 5.

les i)èrcs, tout en eéd.iiit au goùl du jour, ne se contentaient pas, lîoiir leurs enfants, de ces iVivoIités, et que le maître, dans l'explication des poètes et des orateurs, savait aller là où il se plaît toujours, à ces belles sentences, à ces nobles pensées, sans lesquelles orateurs et poètes n'auraient pas vécu. Juvénal, si souvent impudique, n'a-t-il l)as lui-même réclamé le respect de l'enfance? D'ailleurs, au sortir de l'école, le jeune homme trouvait d'autres enseignements : la vie de clinqne jour, qui le replaçait dans le grand courant de la réalité ; la jurisprudence et la philosophie, qui lui apprenaient les devoirs du citoyen et de l'homme.

Ce que les grands jurisconsultes, ({ui se succédèrent sans interruption d'Hadrien à Alexandre Sévère, ont lait pour la société romaine, nous l'avons montré dans le cours de cette histoire et aux deux cha- ])itres de la famille et de la cité : nous n'y reviendrons pas.

Leur immense travail consista surtout à remplacer par une règle d'équité une ancienne règle de droit civil qu'ils faisaient par là tomber en désuétude, sans que le législateur eût besoin d'intervenir. Aussi pent-on résumer leur œuvre en quelques mots:

Ils ont élargi, en l'adoucissant, la loi étroite et dure d'un petit peuple agriculteur et guerrier, de laçon à faire de l'univers civilisé une seule communauté, régie par de justes lois, que dictait la raison générale et non plus l'intérêt d'une classe ou d'une cité.

Ils ont ])iis en main la cause des faibles. Pour détruire l'usage invétéré de l'avortement et de l'exposition, ils ont déclaré que c'était « un meurtre d'étouffer ou de rejeter le nouveau-né, de refuser des aliments à son enfant, et de compter sur la commisération des autres alors que soi-même on n'en avait pas'. »

Ils ont donné des droits à ceux (pi'on avait si longtemps regardés comme incapables d'en recevoir: le fils, l'épouse, la mère, tous les déshérités de la nature, do la famille et de la loi, le spurius, l'affranchi, l'esclave et jusqu'au fou qu'ils cherchèrent à protéger contre lui-même.

A l'enfant abandonné et recueilli par un marchand d'esclaves, ils ont rouvert la porte de la liberté. A celui qu'une adoption ou le droit de cilé avait séparé des siens, ils ont rendu sa famille naturelle; et lorsque Hadrien changea, pour les pueri alimentarii , l'âge de la puberté, afin de pouvoir les secourir jdns longlemps, ils justifièrent

' Hecare videlur (l'aul, ;iu tilro de Aijnoscendis el alendia libeiis. iJij,'., XX.V, 5, 4).

cette dérogation au droit ordinaire par « le sentiment pieux » qui l'avait inspirée, pictatis intuita^.

Dans l'ordre administratif, ils ont fait de la cité et du collège, cette autre cité comprise dans la grande, des personnes civiles, afin qu'ils pussent recevoir des donations, et ils ont imposé aux gouverneurs de province la protection des petits.

Dans l'ordre judiciaire, ils n'ont pas suivi les philosophes qui leur disaient : « La société se défend en punissant ceux qui violent ses lois, elle ne se venge pas; l'atrocité des peines est une cruauté inutile, et la torture une horrible absurdité. » Du moins ils ont introduit le grand principe de droit pénal qui exige l'identité du délinquant et du condamné^; ils n'ont pas admis l'accusation contre l'absent, « parce que, mieux vaut laisser échapper un coupable que condamner un innocent'" » ; et Hadrien défendit de recourir à la question, si ce n'est quand il y avait de sérieux motifs de croire qu'on n'arriverait

pas autrement à la vérité*. Ulpien écrivit même : « la question,

chose fragile et périlleuse, qui souvent trompe le juge". »

Dans l'ordre financier, ils ont voulu, dix-huit siècles avant notre révolution, l'égalité à l'égard des charges publiques, et, par la bouche d'Antonin, ils ont déclaré que l'impôt devait être proportionnel à la fortune ".

Dans l'ordre politique, ils ont aidé de leurs conseils le gouvernement à substituer aux pillages organisés par les traitants et les proconsuls de la république la justice que les légats impériaux mirent dans l'administration.

Enfin c'est à eux que revient l'éternel honneur d'avoir créé la science du droit et de l'avoir enseignée au monde.

« Dig., XXXIV, li, § 1.

* Marc Aiirèle ne voulait pas que le crime ou la faute du père retombât sur le fils (Dig., XLYIII, 19, 2G), comme il arrivait encore chez nous avant 89. Ainsi l'enfant naturel, sptirius, même incestueux, peut devenir décurion : non enim impedienda est dicjnilas ejus qui niliil admisil (ibid., L, 2, G). Les condamnés à temps au travail des mines, mais de condition libre avant leur condamnation, conservaient leur condition. Une femme pœnœ serva donnait naissance à des enfants libres. (Rescrit d'Hadrien, ibid., XLYIII, 19, 28, § 6.)

" Mot d'un rescrit de Trajan. (Jbid., 19, 5.)

* Dig., XLVllI, 18,1, § 1.

s Etenim res est frafjilis et periculosa et quse veritatem fallut (ibid., § 23). La torture n'a été abolie en France que vers la fin du dix-huitième siècle : en 1780, la question préparatoire ou moyen de preuve employé dans l'instruction des affaires capitales, quand le bailliage l'avait approuvé (ordonn. de 1780); en 1789, la question préalable, infligée à un condamné à mort pour obtenir la révélation de ses complices.

6 Au Code, X, 41, 1.

11 y a sans doute beaucoup de réserves à faire au sujet de ces codes qu'on a appelés la raison écrite, et de ces hommes qui se disaient les prêtres du droit. Ainsi le grand monument des Pandectes n'est souvent qu'un tissu de contradictions, où l'on sent l'effort fait par les juristes pour sortir de l'ancienne loi tout en paraissant y rester. Ils admettaient la commune origine des hommes, et ils ont conservé l'esclavage; ils estimaient que l'égalité est de droit naturel, et ils ont laissé à la société son caractère aristocratique avec d'atroces pénalités contre le pauvre. Mais a-t-on le droit de leur reprocher de n'avoir pas contraint les mœurs à se modifier suivant leurs théories? La loi ne fait jamais table rase qu'au prix de terribles convulsions, et les Romains, hommes tout à la fois de tradition et de progrès, n'ont pas voulu chasser violemment le passé du présent. En quoi ils ont eu raison.

Celte œuvre de rénovation a-t-elle été accomplie en vertu de certaines idées philosophiques? On l'a dit et on a donné au stoïcisme l'honneur de ces réformes. 11 a certainement contribué à les faire. Mais les jurisconsultes, par la nature même de leur rôle social, sont restés bien en deçà des philosophes, et ils ont moins obéi à l'influence des doctrines qu'à celle du temps. La philosophie, en effet, est plus souvent une résultante qu'une cause, et elle ne devient cause à son tour, comme tous les faits humains, qu'après avoir été conséquence. L'adoucissement des mœurs, les progrès de la raison publique, la vie en commun, au sein d'une paix profonde, le besoin où chacun était <le tous, par suite du développement de l'industrie et du commerce, ont conduit les juristes à une nouvelle conception des rapports que les hommes devaient avoir entre eux. Tous ces petits, dont on a vu les sentiments fraternels, ne philosophaient pas, et, s'ils avaient philosophé, ce n'est ni Platon ni Aristote qui les eussent inspirés, car, sur la question de l'esclavage, par exemple, ces puissants esprits leur auraient enseigné la légitinjité de la servitude. Comme la lumière se l'oi'me de rayons épars, chafjue époque a, en politique ou en religion, une pensée générale faite d'un grand nombre do pensées particulières inclinant dans le même sens. La philosoj)hie, qui sonvent a jeté dans le monde le germe de ces idées nouvelles, accroît, en les précisant, leur puissance et donne leur formule à celles qui naissent spontanément des leçons de la vie. Le législateur ensuite s'en empare et une révolution [lacifiqtie est faite.

Les préteurs et les jurisconsultes de la Home impériale ont su comprendre ces besoins cl y satisfaire dans la mesure que les mœurs

publiques permettaient '. Nous allons voir les philosophes, prédécesseurs nécessaires des légistes, agir sur la société, par les conceptions hardies d'hommes qui n'ayant à compter qu'avec eux-mêmes, en étaient plus libres dans leurs paroles.

Toute la morale individuelle se ramène au précepte suivant : arriver au respect de soi-même par le gouvernement viril de ses passions, sous l'œil attentif du juge intérieur, la conscience. Toute la morale sociale se résume en ces mots : respecter les biens, l'honneur et la personne d'autrui, vertu négative; mais de plus: faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit à nous-mêmes, vertu active.

La philosophie a-t-elle enseigné cette morale?

En prêchant aux hommes une loi révélée, par conséquent d'autorité divine; le péché originel qui rend un médiateur et la rédemption nécessaires ; le salut par la grâce, c'est-à-dire la subordination de la raison à la foi; enfin l'espérance de la vie à venir, qui fait de celle d'ici-bas une épreuve pour gagner ou perdre l'autre, le christianisme a changé les pôles du monde moral. Les païens croyaient surtout à cette vie et espéraient en trouver la règle en eux-mêmes, à force d'éclairer leur raison et de rendre leur conscience exigeante. Le but de leurs efforts était donc d'arriver à ce que Satan avait offert, comme une tentation perfide aux premiers-nés du monde, la science du bien et dn mal.

Ce sont deux systèmes absolument contraires, bien que se touchant par mille points '. Le premiei- a tué le second, mais celui-ci, avant de périr, a fait pour se sauver de nobles efforts qu'on a longtemps méconnus et qu'il faut montrer, car ils honorent l'humanité et ils ont préparé le triomphe du vainqueur. Que Bossuet a raison de présenter les conquêtes de Rome comme le préliminaire indispensable des conquêtes du Christ! Surtout si l'on ajoute aux victoires des légions, qui avaient réuni tant de peuples sous une même loi politique, celles des

' Le préteur a joué à Rome le rôle rempli en Angleterre par le grand chancelier et par les Courts of equitij, qui, peu à peu, transl'orment aussi la loi civile.

- M. Ravaisson {Méin. sur le stoïcisme, dans les Mém. de l'Acad. des inscr., t. XXI, p. 81) dit : Il Le chrétien est humble autant que le stoïcien est superbe. Il attend tout de Dieu qui change les cœurs; le stoïcien n'attend rien que de lui-même. « Sur la différence entre le stoïcisme de Sénèque et le chrislianisme, voyez Aubertin, Scnèque et saint Paul, p. 178-595. (^e livre a porté le dernier coup à la légende touchant les rapports entre le philosophe et l'apôtre, en montrant que le prétendu chiistianisme de Sénèque était la légitime conséquence des théories morales de la Grèce. Voyez aussi Westerburg, der Ursprung dcr Sarjc da-if Seneca Christ (jewesen sei (1881), qui explique comment cette légende s'est formée.

708 L'EMPinE ET LA SOCIÉTÉ UOMAINE.

pliilosoiihes qui cherchaient, pour ces multitudes, une même loi morale. La religion de la nature, qui, de l'Inde à la Grèce, d'Athènes à Uonie et jusqu'au fond de l'Occident, avait si longtemps bercé la race aryane de ses poétiques rêveries, avait perdu son empire sur les esprits d'élite; de sorte que, bien avant que le Dieu unique des Sémites eût été révélé à la société romaine, un grand travail s'était lail j)our dégager du fond de la conscience religieuse l'idée de l'unité divine, pour transformer le polythéisme et remplacer ses légendes, si pleines de dangereuses séductions, par un enseignement moral.

j\ous avons été sévère à l'égard de Sénèque, ministre de Néron ; on le serait encore pour Sénèque philosophe, à cause de ses contradictions et de ses incertitudes. Toutefois, s'il ne sait trop ce qu'il faut penser de Dieu, de la Providence, de l'ame humaine et de la vie future, incertitudes que le théologien ne connaît pas, mais qui troublent la pensée du philosophe, il sait bien ce qu'il faut faire en la vie })résente.

Et d'abord pour le perfectionnement de soi-même.

TertuUien a dit de Sénèque: «Il est souvent des nôtres'. » Dans ses traités, dans ses lettres, on trouve, en effet, le mépris de la richesse, de la douleur et de la mort. La vie est une peine que nous subissons; la mort, une délivrance. — Nous avons un ulcère qui nous ronge, le péché; avant tout, il faut en guérir. — Le commencement du salut est de reconnaître son péché, et la guérison de l'âme est la grande œuvre de la philosophie '. On y arrive par le développement en soi de la vie spirituelle, et en suivant les conseils de la philosophie.

Ces préoccuj)ations spirituelles se marquaient, dans la conduite de la vie, par l'horreur du mal et l'amour du bien, avec quelques-unes des délicatesses et des sévérités extrêmes du christianisme. Les stoïques, même les épicuriens et les cyniques, conseillaient, comme saint l'aul, le célibat^; ils condamnaient les ardeurs des sens, honoraient la continence, la pudeur, et avaient pour l'adultère toutes les

' De Anima, 20.

' l'iiitarque dit aussi : « La pliiiosophie guérit seule les infirmités et les maladies de l'àme » {de l'Édite, chap. x). Et ce n'est pas une plirase en l'air, olic réponflait à une action réelle du maitre sur les disciples; le mot, d'ailleurs, est de Plalon.

5 Épicléte le recommande expressément au pliilosophe {Enlrelieiis, IJI, 22). Dans le livre de Secundus, où se trouve reproduit l'entretien prétendu de ce pliilosoj)lie avec l'empereur Hadrien, la pensée dominante est celle du renoncement aux biens et aux plaisirs, la haine de la femme, le mépris de la vie, l'éloge de la mort. Cf. le mémoire de M. Hévillout (Com/)to rendus de l'Acad. des inscr., 1872, p. 200 etsuiv.). A Rome, le flamine dial ne pouvait se remarier, (fertull., de Uxor., I, 7.) Il existait toute une secte de moines païens, les massilicns [Comptes rendus, iljid., p. 204), (pii ra|)])i-iaienl les esséniens et les thérapeutes juifs.

rigueurs de l'Eglise S pour les joies ou les douleurs du corps un parfait dédain. Ils se plaisaient aux abstinences, aux macérations; on se rappelle qu'il fallut contraindre Marc Aurèle, malade, à y renoncer. «La félicité, disait Démonax', n'appartient qu'à l'homme libre, et celui-là seul est libre qui ne craint et n'espère rien. »

Les cyniques ne voulaient rien posséder en propre et mendiaient par les rues. D'autres, plus austères, attendaient l'aumône, comme ce Démétrius qui avait refusé, de Caligula, 200 000 sesterces et bravé la colère de Néron. Sénèque, qui recherchait sa conversation, disait de lui : « Je ne doute pas que la nature ne l'ait suscité pour qu'il servit, à notre âge, d'exemple et de reproche vivant". Quand je le vois nu et couché, peu s'en faut, sur la paille, il me semble que la vérité a en lui, non plus un interprète, mais un témoin. » C'était un confesseur de la philosophie*. Au siècle suivant, Démonax menait à Athènes la même existence, et Lucien, si dur pour les cyniques, fait de lui le plus grand éloge. « Il prodiguait, dit-il, son incomparable sagesse à tous, en public et en particulier, pacifiait les querelles et calmait les irritations populaires. Les magistrats se levaient sur son passage, et les Athéniens lui firent des funérailles aux frais de l'État ^ »

Tous les cyniques n'étaient donc pas « des aboyeurs ». Par leur détachement des biens temporels, ils avaient commencé contre le sensualisme cette guerre que continueront les anachorètes chrétiens. Dés le règne de Tibère on vit de jeunes efféminés que des philosophes convertissaient aux rigueurs de l'ascétisme \

Toutes les précautions pour tenir à la fois l'âme en éveil et en bride étaient déjà trouvées ; par exemple : chaque jour, la prière et la médita-

* Sénèque, Epist. M, 12; ad Marc, 2 et 24; ad Heîv., 13. Saint Jérôme, adv. Jovin., I, 30. Une loi de Platon déclarait infâme et privé de ses droits de citoyen celui qui avait commis un adultère; Pythagore, au dire de Philostrate {Apoll., 1, 13), pensait de même, et Sénèque le père emploie presque les termes de l'Évangile incesla est eliam sine slupro qusc cupit stuprum [Controv.. VI, 8) ; Épictète [Enlrel.,\l\, 7) et Quintilien le répètent : Tu alienam matvonam aliter quam leges permittunt aspexisli (Quintilien, Declarn., ccxi).

- Lucien, Démon., 20.

3 Sénèque, de Benef., VII, 8. Cf. ibid., I, 3, 11.

* Teslis et (j-apru; sont synonymes.

* Démon., passim.

6 Sénèque, Epist. 108 et 109. Sur le caractère moral de la philosophie païenne aux deux premiers siècles de l'empire, voyez deux excellents livres : Le Clirislianisme et ses origines, par M. Havet, et Les Moralistes sotis l'empire romain, par M. Martha. Deux autres ouvrages : Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, par M. Denis, et la thèse de M. Aubertin sur Sénèque et saint Paul, ont aussi laontré la valeur morale et religieuse de la philosophie païenne à cette époque.

lion d'une pensée choisie, ou la lecture, pour s'édifier, de la vie d'un philosophe; chaque soir, un examen de conscience. Les jjythagoriciens avaient depuis longtemps mis en usage ce puissant moyen de réformalion. Horace en parle'; Sénèque y insiste. « Retiré dans sa chambre pour le repos de la nuit, Sextius, dil-il, interrogeait son âme : De ([uelle maladie t'es-tu guéri aujourd'hui ? Quel vice as-tu combattu? Vm quoi es-tu meilleur? Moi aussi j'exerce cette magistrature et me cite (■ha(|ue jour à mon tribunal. Quand on a enlevé la lumière et que ma lémme, qui sait mon usage, s'est renfermée dans le silence, je repasse ma journée entière et reviens sur toutes mes actions et toutes mes paroles". » Les Pensées de Marc Aurèle ne sont qu'un dialogue avec son ànie ; et les philosophes avaient si bien répandu cette habitude, qu'Kpictète, par raillerie, nous fait assister à l'examen de conscience d'un plat courtisan qui, la nuit venue, se demande s'il a bien em- |)loyé sa journée; s'il a suffisamment commis de bassesses; s'il ne doit pas mieux fiatter, mieux mentir, pour mieux assurer sa fortune''. On pourrait même dire qu'ils avaient leurs commandements de Dieu, et Épictètc les montrait gravés dans la conscience, livre plus sûr qu'une table de pierre ou d'airain, si tout le monde savait y lire cl se conformer à ses i)réceptes. « Jupiter t'a donné ses ordres lors- (pi'il t'a envoyé ici: Ne pas désirer le bien d'autrui, aimer la fidélité, la pudeur, la justice, les hommes. Suis ces commandements, tu n'as pas besoin d'autre chose*; la conscience sera vraiment le temple où Dieu lui-même est descendu^ » — « Qu'est-ce que se réunir à Dieu? dit encore Épictète. C'est vouloir ce qu'il veut et éviter de faire ce qu'il ne veut pas. — Comment y arriver? En comprenant bien ses commandemenls". >) Sénèque a dit : « Un profond repentir rend presque l'innocence, » et Jnvénal : « Le péché qu'on veut commettre esl un j)éché commis. » Ce sont j)aroles chrétiennes. On croyait même à la réversibililé des fautes, à la peine du crime retombant sur un héritier innoceul :

Uelicta majorum immeriius luea'.

< Snl.. 1, 4.

= De Ira, III, 7>Cr, Ilavet, op. cil.. Il, p. 274; Denis, t. II, p. Ci et 2iS.

'• ICnIrelieiis, IV, (i, ad (in.

* Ibid., I, 25; III, 8, et passim.

5 Ces derniers mots sont de .Maiiiiius [Aulr., Il, l().j).

c Enlrd., IV, 1.

' llornci-, Cann., III. vi, I. Ailleurs {ibid., I, xxviii, 50-51), il dit encore : « Ne crains-lu pas de laisser à expier? «

Les jurisconsultes heureusement ne l'appliquaient pas. Au reste, cette morale était celle d'Abraham : « Tu seras récompensé ou puni dans ta postérité jusqu'à la septième génération ; » et il se pourrait que cette morale fût encore la meilleure, puisqu'elle établirait un lien d'étroite solidarité entre les générations.

En morale sociale, Platon et Aristote avaient commis deux grandes erreurs : ils acceptaient le despotisme de l'État et l'esclavage'. Rome conserva l'un et l'autre, mais avec de profondes modifications. L'État était devenu si grand, que le citoyen s'y perdit et que l'homme s'y retrouva, avec le sentiment de la dignité humaine supérieur à toute loi positive, et celui de la vraie liberté se soumettant à la raison universelle. Alors, au-dessus de la cité qui tenait encore ses membres étroitement asservis, il se forma une patrie morale, où nous allons voir que plusieurs habitèrent en esprit et en vérité.

Quant à l'esclavage, les plus belles paroles touchant la commune origine des hommes sont dans les livres de Sénèque et dans les discours de Dion Chrysostome. Pour eux aussi la vertu « n'est interdite à personne; tous y sont appelés, libres, affranchis, esclaves.... car nous avons tous le même père, le Ciel » ; et Dionysius Caton écrit : « Quand tu achètes un esclave, souviens-toi qu'il est homme '. »

On a vu la charité dans la vie de la cité, dans la pratique du gouvernement et dans les sentiments exprimés par les inscriptions funéraires; la voici dans les thèses des docteurs : « Ce n'est pas assez d'être juste, il faut être bienfaisant, même envers les esclaves, même envers son ennemi : il faut aimer qui vous frappe. »

Entendez ce cri tout chrétien : « Le malheureux est chose sacrée"; il porte la livrée sainte de la misère*. » — « C'est peu de chose de ne pas nuire aux autres. Oh ! la belle louange pour un homme qu'on diso de lui qu'il est doux envers son semblable ! Est-ce qu'il est nécessaire

' Janet, Histoire de la science polit, dans ses rapports avec la morale, p. 256.

- Unus omnium parens mundus est [de Benef., III, 10, 28; Dionysius Cato, au de Morihus ad filium, IV, 44). Par son dogme de l'égalité et de la responsabilité devant Dieu, le christianisme rendit les maîtres plus justes et plus doux ; mais en enseignant que cette vie n'était qu'une épreuve durant laquelle nous devions accepter notre condition, il tendait à éterniser l'esclavage, et ce fut ce qui arriva.

' Sénèque, Epiyr. IV, 9 : Res est sacra miser. On peut marquer les j)rogrès faits par l'idée de charité, de Platon a. Sénèque. en comparant ce passage à celui de la République, II, 28, où le chef de l'Académie se montre sans pitié pour celui dont le malheur était un châtiment du vice ou du crime.

* Ad Helviam, 15. Ovide condamnait celui viUa qui qiiondam iniseris alimenta ncf/aret {Trisl., V, 8, 15).

lie répéter qu'il faut tendre la main au naufrage, montrer son chemin à qui s'égare, partager son ])ain avec celui (jui a faim? A quoi bon tant de paroles, lorsqu'un mot suffit pour enseigner tous les devoirs ; Nous sommes membres d'un môme corps, membres de Dieu' ? » La rude voix de Juvénal s'adoucit en parlant des afflictions d'un ami, et les larmes lui viennent aux yeux à la rencontre du cercueil de la vierge enlevée en son printemps, à la vue de la tombe où le petit enfant est couché sous la terre froide et sombre. Il se demande ce qui nous sépare des bètes, et il répond : « C'est que l'homme de bien ne regarde pas les maux d'autrui comme lui étant étrangers ^ »

« Quelle secte, disait encore Sénèque, en parlant du nouveau stoïcisme; quelle secte est plus amie des hommes, plus attentive au bien générar'? » Et Montesquieu pense comme Sénèque.

Le premier principe de la morale publique est l'obéissance à la loi ; personne n'en a pai'lé en termes plus magnillques que ces philosophes dont on a voulu faire des révoltés contre l'autorité impériale. Quelques-uns sans doute ont conspiré, et beaucoup, comme tant d'autres, ont détesté la tyrannie. Sous Vespasien, sous Domitien, on en a vu chassés de Rome ou même exécutés. Ce n'était pas persécution contre la liberté philosophique, mais affaire de police à l'égard de mécontents (ju'on eut le tort de croire dangereux.

En réalité, la préférence des stoïciens était acquise au gouvernement d'iiu seul*. S'il est tout naturel que Sénèque témoigne de son respect pour les puissances % Epictète, de son dédain pour les grandeurs, n'oublions pas qu'il était dans l'esprit de la secte de ne point s'occuper des affaires publiques, et dans sa doctrine de tout soumettre à la loi : sans doute à la loi révélée par la conscience et la raison ; mais aussi à celle que la force des choses avait établie. C'est la définition donnée par un d'entre eux que Justinien a mise en tête de ses Pandecles. « La loi est la souveraine maîtresse des choses divines et humaines, le juge du bien et du mal, la règle du juste et de l'injuste; elle prescrit ce qu'il faut faire, elle empêche ce qui ne doit pas être fait^ » Ces nobles paroles dépassent l'idée de la justice ordinaire.

' Sénèqiip, Episl. 9.").

' Sal., XV, 130-loi.

î De Clcm., Il, b.

* Voy., ci-dessus, p. 526.

' Epid. 14; de Bcncf., II, 20 : Cum oplimus slaliis civilalh sitb rege jicslo s'il, et en vingt aiitrps fMidroils.

* Uis.I. 5. 2.

Chrysippe, comme Cléanlhe, songe à « la loi commune de tous les êtres*, au Cosmos harmonieusement ordonné qui comprend Dieu, la nature et l'homme, tous soumis à « la loi », et cette soumission fut Id foi de Marc Aurèle. Cependant le sage couronné n'avait aucun doute sur son pouvoir, l'ordre ici-bas lui semblant faire partie de l'ordre universel.

Les stoïciens ne portaient si haut la tête que parce qu'ils croyaient posséder une émanation de la raison universelle, une étincelle du Verbe divin. « Notre corps, disaient-ils, nous est commun avec les animaux, mais notre âme est une parcelle de l'âme divine. Nous sommes fils de Jupiter et un dieu est en nous^ » Saint Paul avait exprimé la même pensée en renversant les termes : « Nous sommes en Dieu, » et Malebranche la reprendra pour en tirer toute sa philosophie".

Au fond, l'école stoïque, malgré les différences profondes qui la séparent du christianisme, faisait, comme lui, prédominer l'âme sur le corps; comme lui, elle prêchait le détachement des choses périssables, et elle exigeait l'exercice des plus austères vertus. C'était une doctrine de renoncement et d'abstention, ccjijpy^ y,x\ à-niyov, qui, pour idéal, avait la sérénité immobile, la plénitude de la puissance sur soi-même, l'âme supérieure à toute émotion, àrapa^ta.

Mais cette doctrine virile, àvtîpoicJearar/î, si habile à tracer la théorie des devoirs, et qui porta si haut le sentiment de la dignité humaine, dépassait le but en dépassant la nature. Elle commandait trop de sacrifices inutiles et pas assez d'actions nécessaires. L'homme doit à Dieu le développement de l'intelligence et de l'activité qu'il a reçues de lui. Le stoïcisme, propre à faire des solitaires et des martyrs, en a fait; il a même indirectement préparé des âmes à être martyres d'une autre cause ; mais, s'il était devenu la loi de la cité, il n'eût point formé de citoyens*. Règle excellente pour l'individu et pour la

' Voy., ci-dessus, p. 219.

- Épictète revient sans cesse sur cet(e pensée; cf. Entret., I, 3, 9, 12; II, 8. Maniiius avait déjà dit au temps d'.Vuguste : An dubium est habilare cleum sub pectore nostro{Astron., IV, S8i).

5 Non longe est [Deus] ab unoquoque nosti-um; in ipso eniin vivimus, movemur et sumus. — Recherche de la vérité, livre III, éclaircissement 10.

■* Sénèque a dit {Epist. 5) : « Le but de toute pliiiosophie est de nous apprendre à mépriser la yie, » et ce mépris de la vie est tout l'enseignement d'Épicfète. Nous avons déjà montré (t. IV, p. 534) que l'épicuréisme et le stoïcisme détournaient des affaires publiques. La mauvaise constitution de l'empire, en autorisant des tyrannies comme celles des derniers jours de Tibère et des règnes de Caligula, de Claude et de Néron, avait donné une force nouvelle à la doctrine qui désintéressait de la vie active. Cependant, si le despotisme impérial força quel-

71 i L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

vie iiitrrieure, cette philosophie du dédain aurait été une règle détestable pour la société et la vie de relation. Le christianisme a eu des iiislilufions qui ont présenté le même caractère et produit les mômes elTets. Cei)endanl, si les meilleures doctrines sont celles qui font à la l'ois riiomme et le citoyen, il sera bon, dans tous les temps, qu'une voix, un livre, une école, nous rappelle au dédain de la richesse, des lioiiiicurs, du pouvoir et à l'estime des vrais biens, ceux de l'esprit et (le la conscience.

Heureusement la nature ramène à l'inconséquence les esprits révoltés contre elle, et la société reprend ses droits. Les stoïciens de répo(pie impériale n'enfermèrent point leur âme dans une solitude altière. Ils voulurent gagner le monde et allèrent à lui pour l'amener à (Mix. L'œuvre presque entière de Sénèque est une prédication continuelle, et Perse s'écrie : « Accourez, jeunes et vieux; venez apprendre de celui qui me l'a enseigné le but réel de l'existence; venez faire provision pour le voyage de la vie'. »

11 nous reste un entretien d'Epictète avec un jeune homme qui se l)réparait à cet apostolat : « Avant tout, lui dit-il, il faut que le futur précepteur du genre humain s'entreprenne lui-même, qu'il éteigne en lui les passions et se dise : « Mon àme est la matière que je dois « travailler, comme le charpentier le bois, comme le cordonnier le « cuir. » Ainsi préparé, il doit savoir encore qu'il est un envoyé de Jupiter auprès des hommes. Il faut qu'il prêche d'exemple et qu'aux déshérités qui se plaignent de leur sort il puisse dire : « Regardez- « moi : comme vous, je suis sans patrie, sans maison, sans biens, sans « esclave. Je couche sur le sol nu ; je n'ai ni femme ni enfant, je n'ai « que la terre, le ciel et un manteau'. » Aussi, pour type divin, le stoïcisme avait choisi, parmi les maîtres du vieil Olympe, Hercule, le destructeur des monstres, le dieu de la force, mais de la force employée au bien. Transformé en héros moral, le fils d'une mortelle et du père des dieux devait aider les hommes de bonne volonté à

qiifis .Imps fièrcs à so réfiigior dans la région sereine de la pensée, il faul. reconnaître qu'une eause bien pins générale les y attirait. Ld direction que prennent les esprits dépend si peu de la forme du gouvernement, que les plus grands philosophes du moyen âge, de rAllemagne et de la France n'appartiennent pas à des siècles de liberté. De quel poids le despotisme impérial a-t-il pesé sur Kpictète, Perse, Plutarque, Dion, Maxime de Tyr et sur tant d'autres, y compris ce Oémétrius qui brava deux tyrans? Richelieu a-t-il empêché Descartes d'écrire le Discours de la méthode, cl Frédéric II a-t-il arrêté les audacieuses critiques de Kant?

' .Sa/., V, (il.

» Martha, op. cil., p. 'J02.

détruire la bête qui est en nous : la passion, l'égoïsme, la colère, la cruauté, « Tu portes au dedans de toi, disait Épictète, le sanglier d'Érymanthe et le lion de Néméc : dompte-les. » Cette image était familière aux prédicateurs populaires; on la retrouve dans un discours de Dion'.

Ainsi, le stoïcisme avait pris avec le temps une vertu active ; il s'était animé de l'e.^prit de prosélytisme, et, en se répandant parmi la foule, il avait nécessairement perdu de sa fausse rigueur.

Ce courant de philosophie morale qui pénétra au fond de tant d'âmes y laissa comme une alluvion féconde, un grand principe d'honneur et de salut, le respect de soi-même etdesautres, avec cette pensée qui est la religion des esprits supérieurs : « Je ne veux pas violer en ma personne la dignité de la nature humaine. » Par h'i, il a mérité à son tour le respect de la postérité. « En ce temps-là, dit Montesquieu, la secte des stoïciens s'étendait et s'accréditait dans l'empire. Il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus. Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs-. »

La morale est éternelle, mais la connaissance de la morale ne l'est pas, de sorte que le progrès consiste moins dans la découverte de principes nouveaux, que dans le développement des principes na-

* Voyez au discours IV, de recjno, la Fable libyque, ou les monstres de Libye, demi-femmes demi-serpents, tués par Hercule.

- Grandeur et décadence des Romains, chap. xvi.

Hercule enl'anl étouflynt les serpents. (Marbre du Capitole, Galerie, n" 20.)

71t) L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

tiirols au sein do foules de jour eu jour j)lus nombreuses. C'est l'cLnivre que la pliilosoitliie avait entreprise, et nous allons voir en «jueile nu^sure elle y réussil.-

I,a morale du Portique, transformée par l'esprit nouveau de la cité uiiivi'isclle, a été écrite, et, ce qui vaut mieux, pratiquée par deux lioiiiiiies diiiit rini fut peut-être l'ami d'un empereur, et l'autre devint empereur lui-même. Marc Aurèle et Épictètc sont les vrais héros du stoïcisme dont Sénèque n'a été que le prédicateur élégant, car tous deux ont conformé leur vie à leur doctrine. Nous avons longuement parlé du premier et de ses Pensées, parce qu'il n'était point possible de séparer sa vie morale de sa vie politique, et l'on connaît le jugemciil ([ue Pascal a porté du second, dont le livre était une de ses lectures favorites'. « Ce grand esprit, dit-il, a si bien connu les devoirs de riiomme, qu'il mériterait d'être adoré s'il avait aussi bien connu son inii)uissance.... Comme il était terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. Il dit que Dieu a donné à tout homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations ; que ces moyens sont toujours en notre puissance; qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir, puiscjue Dieu nous les a données à cette fin : il faut savoir ce qu'il y a en nous de libre ; que les biens, la vie, l'estime, ne sont pas en notre puissance, et ne mènent donc pas à Dieu; mais que l'esi)rit ne. peut être forcé de croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse; que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits; que l'homme peut, par ces puissances, parfaitement connaître Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les vertus, se rendre saint et ainsi compagnon de Dieu-. »

Ces principes qui, ))Our Pascal, sont « d'une diabolique superbe »,

' Épiclèle, né au milieu du |)n'mior siècle à liiérapolis en Phrygic et mort vers H7, fut, suivant Sparlien (//af/r., 15), l'ami d'iludrien. Zeller (III, 1, 960, n. 4), le récent historien delà philosopliiiî, met ce fait en doute. iS'ous n'avons de lui aucun onvi'age, mais Arrien, son disciple, avait recueilli sa doctrine, et nous l'a conservée dans les Enlreliens et dans le Manuel, (jui la résume et qui est plein de nobles pensées, que parfois relève encore la niàle beauté du style.

- Pascal, Enlretien avec M. de Saci, dans les Pensées de Pascal de M. llavet. Saint Ch. Itorromée lisait assidûment le J/a)îue/ d'Épictète. « Toute la philosophie d'Épictète, dit M. Janet {op. cit., p. 2.j9), repose sur la distinction de ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas. Les actions de l'àme, le vouloir, le désir, le renoncement, sont en nous et à nous ; mais les biens et les maux ne nous sont rien. De là une indifférence complèle pour tout ce qui, n'élant pas en notre jiouvoii', doit èlre pour nous comme s'il n'élait pas, »

étaient pour les païens « la bonne nouvelle », car elle leur enseignait que l'homme peut s'élever par ses propres forces au plus haut degré de perfection morale. Aussi la popularité de V Euchiridion était immense : tu Tout le monde le lit, » disait Origène au troisième siècle, et saint Nil, au quatrième, en faisait la règle de ses moines. C'était justice, car, en recommandant le célibat aux philosophes, Épictète avait préparé celui des moines, et son livre commençait cette science de la vie intérieure dont le christianisme a donné les règles dans un autre beau livre, Vhnitation de Jésus-Christ, qui a sauvé et perdu tant d'àmes généreuses.

Marc Aurèle donna encore à cette philosophie déjà si pure un autre caractère : il la rendit indulgente. Il mit la force dans la douceur et trouvait quelque chose de mâle dans la bonté. « Aime les hommes, dit-il, d'un amour véritable, » et il se reproche de ne pas encore assez les aimer. 11 ne lui suffit pas de pardonner les injures, « il faut aimer ceux qui nous offensent.... Contre l'ingratitude, la nature a donné la douceur.... Si tu le peux, corrige-les; sinon, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que tu as la bienveillance, et que faire du bien aux autres est s'en faire à soi-même. »

Dans le cœur de Marc Aurèle, le stoïcisme devenait une loi d'amour : aussi a-t-on pu dire que, « par lui, la philosophie profane avait été conduite jusqu'aux confins du christianisme '. »

L'humanité a de ces âmes qui prennent leur vol bien au-dessus des intérêts humains. Six siècles auparavant, Çâkyamouni avait montré dans l'Inde le même esprit d'universelle charité % fait entendre les mêmes paroles de mansuétude et d'amour, et donné la pureté morale pour unique fondement à sa religion sans dogme ni théologie, comme celle de Marc Aurèle, et, comme elle aussi, malheureusement impuissante.

Plutarque n'était pas du Portique ; ses attaches les plus fortes sont avec l'Académie. Du reste, il importe peu. Les doctrines étaient alors si bien mêlées, que les chefs d'école n'auraient pu reconnaître leurs disciples. Plutarque n'a pas de système, et les inania régna de la métaphysique ont peu d'attrait pour lui. Sa philosophie se borne et

' Martha, op. cit., p. 2G5. Saint Jérôme dit : « Les stoïciens sont bien souvent d'accord avec nous. » {haïe, cliap. x.)

- Le même esprit se retrouve dans l'ancienne religion égyptienne. La suprême vertu exigée de l'Égyptien, lors du dernier jugement, était la charité; le rituel se sert à ce propos des mêmes termes que l'Évangile: donner du pain à qui a faim, de l'eau à qui a soif, un asile à l'errant, etc. (Chabas, aux Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1875, p. 65.)

lis

se complaît aux détails do la morale pratique, et il prend de toutes mains ce qui peut aider à bien régler la vie. L'histoire ne lui sert pas à autre chose : ses Vies sont une morale en action. La spéculation pure, qui bientôt se ranimera, était pour un moment arrêtée; mais ce moment l'ut marqué par un viril effort pour mettre l'humanité

dans une voie meilleure :

grande entreprise dont Plular(pie fut un des plus laborieux ouvriers. Sa vie n'a été qu'un long enseignement; par la j)arole, tant qu'il professa ; parsesécrits, tant (pi' il put écrire.

« La j)hilos(H)hie, dit-il, ne se ])i'oposc|)as, comme la statuaire, de représenter des personnages qui, sur une base immobile, soient des marbres inanimés ; elle veut donner la vie à ce qu'elle louche; elle veut faire des créatures propres à l'aciion'. » Comme le christianisme le faisait déjà, il prêche l'immortalité. « Kpicure, dit-il, sa|)e nos espérances; et ])ourtant si vivaces sont-elles que tous tenteraient de remplir le tonneau des Danaïdes plutôt que d'y renoncer ^ » De Chéromîe partaient incessamment des conseils, des consolations, des directions, môme pour la vie publique. « Les Egyptiens, dit-il, exposaient le malade devant sa maison, pour que les passants lui indiquassent comment ils s'étaient guéris. » il aurait voulu que chacun

Çâkyaiiiouiii. (Bronze j.-iponais ^.)

' Au Ir.iilé : Cum pri)wipibiis philosophaiidum ense, 1.

* Ce bronze anli(|ii(! <](! raliriciitioii jniionaisc a à\v. i)u))li<' dans \va Annales du Musée Guiniet, vr.l. IV, pi. VH.

* An traité : Qu'il n'est pas possible de vivre agrétiblenicnl selon la doclrine d'Èpicure, § 27.

LKS IDEKS.

fit, de même, profiter les autres de son expérience pour la guérison des maux de l'a me '.

Ainsi, dans une petite ville de la Béotie et dans la capitale de l'univers, an palais du prince, ou sous les lambris dorés d'un ministre et dans l'humble demeure d'un philosophe, s'agitaient les mêmes pensées, ici écrites en latin, là en grec, mais courant également le monde. Comme en toute société civilisée se retrouve à peu près une somme égale de faiblesses humaines , c'est par l'idéal qu'un peuple se propose, bien mieux que par les défaillances individuelles, que se marque le niveau de la moralité d'une nation. Pour l'histoire, les responsabilités personnelles subsistent. Mais cet idéal est-il élevé; a-t-il une vertu qui séduise et attire : réglez en assurance votre jugement sur lui, malgré les faits contraires.

Est-ce d'après Torfjuemada ou d'après l'Évangile que vousjugerez le christianisme V

Les philosophes plaçaient haut leur idéaP, et ils avaient la volonté d'y amener les âmes, puisqu'ils s'étaient donné la charge de faire îa haute éducation de la société romaine.

Une Danaïde. (Stalue du Valican.)

' Gréard, de la Morale de Plidarque, surtout le ^ 2 du cliapitro i.

^ M. Denis résume ainsi la foi des philosophes de ce temps : « Connaiire Dieu et l'aimer, mettre sa liberté dans l'obéissance aux lois du souverain Maître, et cette obéissance dans la

720 1/KMPlRE ET T, SOCIÉTÉ ROMAINE.

La philosophie avait, comme l'Église aujourd'hui, trouve quatre moyens d'agir sur le monde. Elle fournissait aux grandes familles des directeurs de conscience et des précepteurs. Pour ceux qui ne pouvaient se donner le luxe d'un philosophe à demeure, elle avait des directeurs de conscience qui attendaient qu'on les vînt consulter et des maîtres qui ouvraient des écoles ; pour la foule, ses missionnaires couraient le ])ays, et, dans les grandes circonstances, ses |)rédicateurs en renom se chargeaient d'édifier la cour et la ville. Qu'on ne s'étonne pas de ces mots. S'ils appartiennent à la discipline de l'Église, ce qu'ils désignent était fort en usage dans la Rome païenne.

Le philosophe à demeure, « l'ami », comme le nomme une inscription', le monitor, le « gardien de l'àme^ », que parfois on appelait « mon père" », se trouvait dans toutes les grandes maisons, et Perse a montré en termes magnifiques quelle influence morale il y pouvait exercer*. Autrefois, on mourait, comme Caton d'Utique, en lisant le Pliédon. Maintenant on avait hien le Phédon dans sa bibliothèque, mais de plus on avait près de soi quelqu'un qui pût le commenter en toute circonstance, comme ce Canus dont j'ai montré l'étrange tranquillité d'âme et qui, marchant au supplice, s'était fait accompagner « de son philosophe ». Plautus, Thrasca, au moment suprême éloignent les femmes, les parents, et s'entretiennent avec un philosophe des graves questions qui occupent alors la pensée, comme nous

résignation, dans le respect de soi et dans l'amour pour les hommes, être attentif à la pureté de son àme et pratiquer journellement une sorte d'examen de conscience, s'abandonner pour (ont ce qui ne dépend pas du libre arbitre à la Providence et prier dans son cœur le père des dieux et des hommes de venir en aide à la vertu : voilà le vrai culte que les sages rendaient à la raison élernelle. » {Op. cit., t. Il, p. 248.) Au chapitre xvn de son Histoire des religions de la Grèce ancienne, M. Maury a réuni une foule de témoignages prouvant que « toutes les idées morales que le christianisme a sanctionnées se trouvaient déjà plus ou moins développées dans les enseignements des poètes et du culte païen » (t. 111, p. 62). M. llavet a donné la même démonstration {op. cil., t. Il, aux cliapiires xiv et xv). L'Iionime, en effet, n'invente pas l'u morale, parce cpi'il n'y a pas deux natures humaines, mais, avec le temps, les principes se dégagent plus nettement et sont pratiqués par un plus grand nombre. En cela seul consiste le progrès moral, et ce progrès sert à mesurer la valeur relative des civilisations.

' Q. Mlio Egrilio Evarelo philosoplio, amico Snlvi Juliani (Ilenzen, n" 5000). Ce Salvius Julianus, fils de l'auteur de l'Kdit per|)éluel, fut, selon Borghesi, consul en 175.

* .... an ergo aliquis ciislos (Sénér|ne, Episl. 94), cl opiis est adjutore.... coiictorc {ihid., ï^l). Voyez tout ce qu'Aulu-GelIc, «pii n'est pas un enthousiaste, raconte des relalions de Taurus avec ses disciples ; il en avait été témoin (I, 26; VII, 15; X, IS; XVII, 8; XVIII, iO; XX, 4). Épictète n'épargnait aux siens aucune espèce de réprimande {Enlret., I, 10; III, \; IV. 2).

* C'est du moins le nom que Sénèque donne à Zenon, à Cléanthe, à Chrysippe, et Apulée au prèlrr! qui l'avait initii- aux mystères d'Isis.

* l'ersc, Sal. V.

appelons un prêtre à notre chevet pour prendre quelque assurance au dernier passage.

Sénèque marque bien ce caractère nouveau de la philosophie qui évite les discussions d'école '. « Ah ! ce n'est pas le temps de s'amuser à des jeux de dialectique : philosophe, ce sont des infirmes et des misérables qui t'appellent. Tu dois porter secours aux naufragés, aux captifs, aux indigents, aux malades, à ceux qui ont déjà la tête sous la hache : tu l'as promis. A tous les beaux discours que tu peux débiter, ces affligés en détresse ne répondent qu'une chose : secours-nous. C'est vers toi qu'ils tendent les mains ; c'est de toi qu'ils implorent assistance pour leur vie perdue ou qui va se perdre ; c'est en toi seul que sont leurs espérances. Ils te supplient de les tirer de l'abîme où ils s'agitent, et de faire luire, devant leurs pas errants, la salutaire lumière de la vérité. »

La philosophie avait même l'ambition de pénétrer à la cour. Plutarque l'y poussait. « Si le sage, dit-il, dont le commerce se borne à des particuliers, leur donne la sérénité, le calme et la douceur, celui qui mettra l'àme d'un prince dans la bonne direction étendra sur tout un peuple le bienfait de sa philosophie \ » Longtemps avant lui, elle avait réussi à s'y produire. Auguste avait « son philosophe », Areus, le confident de toutes ses pensées, « de tous les mouvements de son âme ». Quand Livie perdit son fils Drusus, c'est à lui qu'elle demanda des consolations pour sa douleur \ Néron eut Sénèque, qui contint quelque temps son naturel pervers, et beaucoup d'autres dont Tacite prétend qu'il se plaisait à exciter les disputes*. Nerva, Hadrien, Antonin, Marc Aurèle, étaient entourés de philosophes qui avaient une position officielle, étaient comptés parmi les amis du prince [comités) et, comme eux, recevaient un traitement, d'où Lucien prend naturellement prétexte pour les accuser d'avidité*. On dirait les aumôniers de nos rois. Il semble que sous Trajan la place ne devait pas être fort lucrative. Cependant ce prince voulut entendre le plus illustre d'entre eux, Dion Chrysostome. Nous avons encore le discours que le philosophe lui adressa sur les devoirs de la royauté et que le pape Nicolas V fit traduire en latin pour son usage.

* Denis, op. cit., H, 60.

- Qu'il faut philosopher avec les princes.

' Sénèque, ad Marc., 4 : philosopha viri sut.... Sénèque fait dire par Areus à Livie, qu'il a connu : .... omnes quoque secretiores animorum vestrorum molus.

* Ann., XIV, 16.

^ Le Parasite, 52.

Beaucoup tenaient des écoles, que les uns faisaient payantes, les auliTs gratuites'. Los premiers tiraient de leur savoir un gain que MOUS trouvons légitime, mais que les austères blâmaient. « Ce ne sont, (lisait iS'igrinus, que magasins et boutiques, ces écoles où la sagesse se vend et se débite comme marchandise'. »

D'iuilrcs, à l'exemple d'Épictète et de Nigrinus, un des rares philosophes qui aient trouvé grâce devant Lucien, se tenaient en de pauvres demeures, philosophant tout seuls ou avec ceux que leur renommée attirait et qui venaient leur soumettre des cas de conscience. Aulu-Gelle, chargé par le préteur de juger un procès difficile, se trouve fort embarrassé : les preuves manquaient; fallait-il décider d'après les mœurs bien connues des deux adversaires ? Il remet l'affaire et court consulter son maître Favorinus\ Ce même Favorinus n'attendait pas qu'on vînt à lui. Un jour on lui annonce que la femme d'un de ses élèves est accouchée : il sort aussitôt et, au nom de la nature et de la philosophie, s'en va commander au mari que sa femme allaitât son enfant*.

On les appelait dans les aftiictions, et Dion se plaint qu'on attende si tard. « Comme on n'achète les remèdes que dans une grave maladie, ainsi on néglige la philosophie tant qu'on n'est pas trop malheureux. Voilà un homme riche, il a des revenus ou de vastes domaines, une bonne santé, une femme et des enfants bien portants, du crédit, de l'autorité; eh bien, cet homme heureux ne se souciera pas d'entendre un philosophe; mais qu'il perde sa fortune ou sa santé, il prêtera déjà plus facilement l'oreille à la philosophie ; que maintenant sa femme, ou son fils, ou son frère, vienne à mourir, oh ! alors il fera venir le |)hilosophc ; il l'appellera pour en obtenir des consolations, pour apprendre de lui comment on peut supporter tant de malheurs\ »

Kiiliii lu philosophie avait ses missionnaires nomades qui la portaient avec l'éloquence et l'ardeur de l'apostolat sur tous les points de l'empire, auprès des pcl'ds comme auprès des grands, même à

' Vies des ancirm orateurs (jrecs, par Drcquigiii, t. II, p. 140.

- Liicion, N'Kjr., 2.").

■■ Nod.AU.,\\S, 2.

♦ Aiilu-Gclle, Noct. AU., XII, I. Rousseau a fait de mèinc et a gagné en partie sa cause. Favorinus fut-il aussi heureux dans la haute société romaine? On n'oserait l'assurer; mais on ne pourrait non plus dire absolument le contraire. Voyez, dans Mommsen, Inscr. Neap., n° 1092, une inscription où on lit ces mots: matri et nulrici sux. Il s'agit d'une personne considérable, pi-ètresse de Livie à vEclanum.

» Oral. XWU. Cf. Martha, op. cit.. p. 301.

l'oreille des femmes et des esclaves '. Souvent on voyait au cirque, au théâtre, dans les assemblées, un sophiste apparaître et réclamer le silence « au nom de la nature immortelle dont il était le véridique interprète ». On le croyait « un messager divin », comme ces prédicateurs chrétiens que Bossuet appelle magnifiquement « les ambassadeurs de Dieu », et il disait à la foule bruyante : « Écoutez-moi, vous ne trouverez pas toujours un homme qui vienne à vous avec de libres vérités, sans souci de gloire ou d'argent, sans autre mobile que sa sollicitude pour vous et résolu à supporter, s'il le faut, les moqueries, le tumulte et les clameurs'. »

Ce n'était pas la satisfaction d'une vanité puérile que ces orateurs populaires devaient chercher. Musonius aimait à répéter : « Lorsqu'un philosophe exhorte, avertit, consulte et blâme, ou donne une leçon de morale, si les auditeurs, ravis des grâces de son style, lui jettent à la tête des louanges banales, soyez sûr qu'alors tous perdent leur temps. Je ne vois plus un philosophe qui enseigne les

âmes, mais UnjOUeur de llute Apollonius dcTyane. (Buste en marbre du musée de Naples )

qui amuse les oreilles....

Quand la parole est utile et salutaire, on l'écoute en silence\ »

Ne dirait-on pas les sévères exigences d'un sermon chrétien?

Les plus fameux de ces prédicateurs nomades furent Dion Chrysostome et Apollonius de Tyane. Le dernier a mauvais renom aujourd'hui : on l'a appelé « le don Quichotte de la philosophie, chevau-

* Sciiserunl Iwc stoici qui servis cl mulierihiis philosophanduin esse dicebanl (Lactance, /«s/. div.. m, 25). Cf. Martha, p. 294.

- Ces paroles sont de Dion {Orat. XXXII), el il avait bien conscience de son rôle, car il pousse les antres pliilosopiies à s'adresser à la foule, eu TT'Af,Oi;. Cf. Jlarllia, p. 294 et 504, n. 1.

-- Aulii-Gelle, Nud.AtL, V, 1.

fliaiil par le monde en quèfe de luttes et d'aventures' », et Pliilostrate a semé sa roule de miraeles qui nous font sourire. Mais, en débarrassant ce personnage du merveilleux dont les générations suivantes l'ont enveloppé pour l'opposer au Dieu des chrétiens, il reste un illiiiiiiné peut-être, à coup sûr un homme qui, par son ascétisme et sa HKtralité, se rapproche beaucoup d'Épictète et de Marc Aurèle. Il allait, dit son biographe, redressant le mal sur son passage et tenant partout des discours salutaires à ceux qui les entendaient \ »

Dion, (pii n'avait d'abord été qu'un rhéteur avide d'applaudissements, une fois converti à la philosophie, la porta partout, jusque dans le palais de Trajan, où il parla avec la fierté légitime que lui donnaient son exil, sa vie laborieuse au milieu des Barbares et toujours militante en faveur des vérités morales.

« Ne craignez pas, disait-iP, que je veuille vous flatter. Autrefois, quand tout le monde se croyait obligé de mentir, moi seul je n'ai pas craint de dire la vérité au péril de ma vie; et maintenant qu'il m'est permis de parler avec liberté, je serais assez inconséquent pour renoncer à ma franchise alors qu'on la tolère! Et pourquoi mentir? pour obtenir de l'argent, des louanges, de la gloire? Mais de l'argent, je n'ai jamais consenti à en recevoir, et ma fortune, je l'ai donnée. »

Et lorsqu'on le voit mettre la bienfaisance au premier rang des devoirs de la royauté, on se souvient que Trajan fut l'auteur de l'institution alimentaire, et que les Antonins ont modifié dans le sens le plus humain toute la législation de l'empire. Il nous reste quatrevingls discours de Dion, où se révèlent l'honnête homme, le bon citoyen, l'élégant orateur et le moraliste irréprochable.

Ulpien dira bientôt des jurisconsultes : ils sont les prêtres du droit. Séncque avait dit déjà des j)hilosophes : ils sont les prêtres de la vérité*, vrais prophètes', véritables inspirés; et l'on tenait si bien

' L'.ibbé Frpppol, Apol. chrét., p. 94.

= Alioll., IV, l. l'Iiilostrale le montre (IV, 2) essayant de persuader aux Éphésiens de tout (juitler poni l.i |iliilosopiiie, et, quelques lignes plus loin, il rapporte sa charmante parabole des oiseaux ([ui s'avertissent et s'cntr'aident. On dirait un texte de TEvangile.

■• Oral. I. Cf. Marllia, p. 305.

» Anlislitc.<{Quxsl. nal., V1I,,52), et hœUllcrx.... infuhman luco sunl{Kpist. 14, H).rintarque croyait reni])lir un sacerdoce à r(''g.ird de ceux qui le consultaient, et, non content de regarder le philosophe comme un inèlre, il le plaçait même au-dessus, non sans raison, car les prêtres païens n'ont jamais (Hé qna des olficiauls qui avaient laissé l'enseignement religieux et moral, d'abord aux poêles, plus fard aux philosojdies.

5 /).; Viln bcala. 27. Galien comprenait de même le rôle de; la philosophie. Voy. Daroniherg, Calien considéré comme philosophe, \). 17.

LES IDÉES. 72j

à ce rôle, que Plutarqiic répétait le mot. Est-on autorisé à penser que ce grand travail a été inutile, que ce vigoureux effort pour entraîner la société dans une voie meilleure ne l'y a point fait marcher? La prédication doucement commencée dans Rome par Cicéron au nom du devoir, par Horace au nom du bon sens, si brillamment continuée par tout l'empire, de Thrasea à Marc Aurèle, au nom de la dignité humaine et des sentiments les plus élevés de notre nature, a produit la réaction morale que tant de faits nous ont montrée. Les sermonnaires romains des deux premiers siècles ont certainement opéré de nombreuses conversions. Toutefois, au milieu de cette société troublée par tant de religions différentes, le désaccord, toujours si grand entre les doctrines et les mœurs, resta plus sensible qu'il ne l'a été à d'autres époques où régnaient une même croyance et une seule discipline.

Ce clergé, en effet, d'une espèce particulière, sans hiérarchie ni règle, sans dogme ni théologie, allait à l'aventure, selon l'inspiration €t les goûts de chacun. Beaucoup de charlatans s'y mêlaient, trouvant à ce métier le moyen de vivre paresseusement ^ On y voyait même des illuminés, des fous comme ce Peregrinus qui, par vanité, monta sur un bûcher à Olympie". Aussi, ne faut-il pas s'étonner que les philosophes aient excité la verve de Lucien, comme les moines celle d'Érasme et de Hutten. Un chrétien qui finit en hérésiarque, Tatien, disait d'eux : « Qu'est-ce que vos philosophes ont de si grand ? Je ne leur vois rien d'extraordinaire, si ce n'est qu'ils laissent pousser leurs cheveux, soignent leur barbe et ont des ongles aussi longs que les griffes des bêtes. Ils publient qu'ils n'ont besoin de personne ; il leur faut pourtant un corroyeur pour leur besace, un tourneur pour leur bâton, un tailleur pour leur manteau, des riches et un bon cuisinier pour leur gourmandise. Ce grand philosophe déclame avec assurance, insulte ceux qui lui refusent, et, si on lui fait tort, se venge lui-même". »

La satire, en vérité, n'est pas cruelle, et nous admettons qu'il y a eu plus de ridicules, même de vices, que Tatien n'en montre. Lucien en a dit bien davantage *. Mais on ne frappe pas les morts, et il faut

• Aulu-Gelle, IX, 2. Lucien, Eunuch., 8, 0. En cet endroit Lucien dit que les pliilosophes acceptés comme professeurs officiels recevaient de l'Empereur un traitement de 10 000 drachmes. Voy. ci-dessus, p. 423.

- \d., Peregr.

- Tillemont, II, p. 4G0.

■* Surtout dans VIcaroménippe.

7'2fi - I/KMPIHE ET LA SOCIKTK ROMALNE.

(Iiii' I;i philosophie ail clé singiilièrenieiit vivante à cette époque pour (|iie le satiiiijue de Saniosate ait si souvent pris les philosophes à pallie. D'ailleurs, il est l'ennemi de certains philosophes, mais non pas de la philosophie. Il rapj)elle la fille de Jupiter et lui fait (lire : « l.a plupart des hommes, le gros du peuple, me tiennent en grand honneur et m'admirent; peu s'en faut qu'ils ne m'adorent, loul eu ne me comprenant pas beaucoup. » Puis elle explique qu'en Noyaul la multitude témoigner le plus profond respect à ses véritables disciples, tolérer leur Iranchise, rechercher leur amitié, écouter leurs conseils, céder à leur plus léger reproche, « une foule d'hommes méprisables avaient pris le manleau des philosophes, comme si cela suffisait pour arrivera tout". » Le rieur im})itoyable aftirme donc luimême l'importance de cet enseignement, à la fois populaire et relevé, (jui tenait la place de celui que les prêtres ne donnaient i)as. Durant deux siècles, la philosophie a été à Rome, comme en France après Louis XIV, la religion de la société polie, et les empereurs en rcconnaissaicnl si bien l'utilité, qu'ils accordèrent aux philosophes des immunilés officielles'.

Ainsi, soit que les Romains eussent répandu parmi les provinciaux leur esprit organisateur, soit qu'en l'anarchie des choses divines" les peui)les eussent cherché un point fixe où la conscience troublée pût s'affermir, il se trouva que la raison générale élaborée au fond delà pensée de quelques hommes supérieurs avait dégagé de l'amas des légendes et des métaphysiques une morale, des règles de conduite, une religion tout humaine, sans dieux bien certains, mais non sans efficacité. Un écrivain autorisé a dit : « La philosophie était devenue si pratique, si attentive aux besoins les plus délicats de l'àme, si amoureuse de perfection intérieure, que son enseignement, malgré la diversité des dogmes, mérite l'honneur d'être rapproché de la direction chrétienne ''. »

Les philosophes avaient donc bien vu qu'il fallait d'abord s'attacher à l'œuvre du perfectionnement moral de l'individu, et qu'on ne pouvait améliorer la société qu'en commençant par améliorer les hommes '. Toute la léfonue sociale était pour eux, comme elle devrait

' Les Fugitifs, 5 et 12.

- l'Iiiif, Episl., X, 06.

■• M;irlli;i, op. cil., p. TH. Sur loiilc l.i f|ii,sli(jii dn l;i philosophie niornle au siècle des Aiitonins, voyoz aussi Friciila.Midcr, t. 111, p. .'ji5-f5l2. * Voyez Progrès cl morale, de F. lioiiillier, p. 52S.

l'être pour nous, une question d'éducation. Leur prédication, se combinant avec les efforts faits dans le même sens par les Flaviens et les Antonins, avait ramené en beaucoup de maisons cette sévérité de mœurs dont Tacite atteste le retour, et qui nous a fait retrouver une société honnête là où l'on ne voulait voir que débauches et corruption. L'humanité cherchait donc elle-même son salut, et, de Socrate à Marc Aurèle, quelques-uns l'avaient trouvé, ceux que « leur àme naturellement chrétienne » rapprochait des sages à qui la tradition de l'Église a promis la vie bienheureuse '.

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