III.— LA RELIGION OFFICIELLE
L'homme est un être religieux, parce que sa raison lui montre, sous les phénomènes, une loi; dans la loi, une cause et une conséquence, c'est-à-dire un principe et une fin, deux choses qui se confondent pour constituer l'on/re, lequel suppose un ordonnateur qui ait fait concourir les propriétés de la matière à produire un effet déterminé. Cet enchaînement des choses, le sauvage même le voit confusément, mais d'une manière qui s'impose à son esprit, et toutes les religions résultent de cette sorte de réflexion inconsciente. Caeli enarrant gloriam Dei, voilà le eri involontaire de l'humanité; toute la métaphysique des philosophes est contenue dans ces quatre mots.
En face de l'incompréhensible s'est donc éveillée de bonne heure une curiosité insatiable, comme de la mort est né l'effroi de la destruction. D'une part, l'homme a voulu savoir; de l'autre, il a voulu survivre; même quand il n'a pas eu la vue nette de cet avenir immortel, il a encore cherché à s'assurer, pour les luttes de la vie, l'assistance d'êtres divins en gagnant leur faveur par le culte qu'il leur rendait. Les religions sont nées, dès les premiers jours du monde, de ce besoin, de cette terreur et de ces calculs intéressés'". Le sentiment
' Cf. l'abbé Gerbet, des Doctrines philosophiques sur la certitude, p. 37 et 106. Nombre de Pères de l'Égiise avaient proclamé que la philosophie païenne avait été une préparation à la foi catholique. Voy. ci-dessous, p. 785-786.
- Priinus in orbe deos fecit ierror (Stace, Thébaïde, 111, 661). Quant au calcul intéressé, on le retrouve dans toutes les invocations qui, de l'Inde à l'ilalic, sont presque identiques. « Il s'agit moins d'obtenir la bienveillance que d'enchaîner la liberté du dieu. Le bralimane qui connaît le rituel dispose du ciel et, par le ciel, il est le maître du monde. L'Italiole, sans aller aussi loin, croit que s'il reste fidèle à toutes les prescriptions sacrées, le dieu de son côté ne saurait manquer à son ofllcc. " (Bréal, les Tables Euoubines.)
(lu divin, avec les espérances qu'il donne de mhit^ ici-bas ou dans une autre existence, se trouve au fond de la nature humaine, et l'imj)uissantc mais noble recherche de ce qui précède et de ce qui suit l'existence' est le signe caractéristiqne de l'iiunianité. Ensemble ont commencé la douleur et la religion; ensemble elles finiront.
Ce grand fait humain a eu deux conséquences : l'une pour la société, l'autre pour l'individu. Le sentiment religieux étant fort comj)lexe, il s'y trouve de la crainte et de l'amour, du calcul et de l'abandon', de l'égoïsme et du dévouement, de l'orgueil et de l'humilité. Selon qu'un de ces éléments a dominé, on a eu les caractères trèsci ilTérents qu'ont offerts dans les divers pays les classes sacerdotales, (l('|tiiis le pénitent timoré jusqu'au pontife implacable qui règle tout dans l'État, en prenant ses propres pensées pour des inspirations d'en haut. D'autre part, l'élément essentiel d'une religion est le merveilleux, puisque l'inconnu et l'inaccessible sont le domaine réservé aux dieux. 11 s'en est suivi que dans tous les temps, même en plein âge scientifique, sous toutes les formes, même sous les plus bizarres, la foi au surnaturel s'est produite. Le grave Strabon disait : « Les poêles n'ont pas été seuls à inventer les légendes; les magistrats, les législateurs, en ont aussi, dans l'intérêt commun, répandu parmi les peuples; plus elles sont merveilleuses, plus on les aime.... Les femmes et la foule, ne pouvant être amenées à la piété par la philosophie, y sont conduites par la superstition; et celle-ci n'a d'efficacité que par les fables et les miracles qu'on y mêle*. » Strabon se trompe: les peuples font eux-mêmes leurs légendes, comme ils font leur idiome, et les poètes, les inspirés, les croyants habiles, ne servent plus tard qu'à les coordonner.
Or les philosophes de l'empire, qui voulaient fonder une religion,
» Le mot saliis avait surtoiil le sens de conscri'alion, prospérité, guérison. Voyez les formules (le prière (|u'on trouve dans Calou [de Re rusl., 141) et quautité d'inscriptions pro salule priiicijiiii.
- Sirahon vunLuil rxpliipKM- l'origine des religions dit : .... (p0.a'.W,u.uv Yàpâv9sM7rc;(I, n,8),et Vow a délini riionnn.- un animal religieux.
'' Les Honianis vivaient avec leurs dieux, conime les lazzarones avec leurs saints. Aux Icdislcmia, ils mangeaient avec eux; aux jeux du cirque, ils amenaient leurs statues pour qu'ils prissent part à la l'ète. Dion (XLVll, 40) raconte qu'au temps de la bataille de Pliilippes, le char de Minerve se brisa, quand on ramena la déesse du cirque au Capitole.
* Sirahon, ibid. Maxime de Tyrdit la même chose {Disserl.,1, p. 1(55, édit. Reiske).Plutarque (Préc. coitjnijaux, 19), d'après Platon [Loin, X, 1.5), recommande à Pollianus de ne pas laisser sa jeune l'emine introduire dans la maison des dévotions minutieuses et des superstitions ctrangèn-s. Dans le dialogue de Minucius Félix, le païen reproche aussi aux chrétiens d'abuser de la crédulilé des feimnes.
ceux surtout de l'école dominante, manquaient absolument de ce moyen d'action. Avec son ciel désert, puisque ses dieux ne sont qu'une force aveugle et fatale, avec sa virile doctrine du devoir, sans autre récompense que celle de la conscience satisfaite, sa fière attitude en face du destin auquel il ne demandait rien et en face du néant qu'il regardait sans trembler, le stoïcisme était fait pour des âmes d'élite et non pour la foule. « Deux choses, disait Kant, me remplissent d'une crainte respectueuse, le ciel étoile et le sentiment de la responsabilité morale de l'homme. » De ces deux choses, les stoïciens ne regardaient que la seconde, encore d'une certaine manière. Aussi cette morale sans dogme, cette philosophie sans métapiiysique, cette raison sans merveilleux, qui se contentait d'outrer la nature, n'avait pas de prise sur les esprits incultes ou paraissait insuftîsante aux âmes que tourmentait le besoin d'un idéal supérieur. Saint Paul avait dit dans VEpître aux Romains : « La foi est la démonstration puissante des choses que l'on ne voit pas, » et l'on a résumé la doctrine de Tertullien en un mot profond : Credo quia absurdum \ je crois, bien que je ne comprenne pas. Dans le stoïcisme tout se comprenait; il ne pouvait donc amener le monde à lui, et, s'il entrait en lutte avec une doctrine religieuse qui ouvrit le ciel fermé par Aristote, Epicure et Zenon, il était d'avance vaincu.
Le polythéisme conservait-il au moins assez de force pour garder cette société qu'il avait tenue durant tant de siècles et par de si puissantes attaches, ou son merveilleux était-il usé par ce long emploi?
L'hellénisme avait longtemps bercé l'enfance de pieux récits ou de légendes terribles, charmé l'imagination et les sens par la pompe des cérémonies, et retenu les cœurs par cette poésie du ciel qui répond si bien à notre instinct de l'idéal, ou maîtrisé les esprits par les épouvantements de l'Érèbe. Mais un moment arriva où les vagues plaisirs des Champs élyséens parurent insuffisants, et la foudre de Jupiter bien aveugle. Ce grand dieu de la race aryane perdait ses adorateurs, et les statues des autres dieux chancelaient comme la sienne au parvis des temples. La solitude et le silence se faisaient autour de ces anciens maîtres du monde, et l'herbe poussait sur les voies sacrées. Cependant, avant de passer de la vie à la mort, une religion traverse toujours un état intermédiaire qui peut durer des siècles. Déjà mor-
' Par exemple dans le de Carne Chrisli, 5 : Prorsus credibile est, quia incplum est; certum est, quia impossibile est. Quelques lignes plus haut, il dit de lui-même féliciter stultum.
li'lhMuent atteinte par le doute, elle semble vivre encore dans les habiliides. L'homme s'éloigne peu à peu avec sa raison, ou n'accorde |)lus, comme le politique, qu'une adhésion de convenance. La femme, (jui est tout sentiment, reste au temple avec sa foi et y retient l'enlaiil. Dans toutes les religions, le cœur a fait des femmes les prêtresses de la première et de la dernière heure.
Le paganisme en était là depuis longtemps |)Our les lettrés, même
Scènes des Champs élyséens, sur un vase italo-grec du musée de Munich.
« pour U^ vulgaire », est tout près de dire Juvénal'. N'ayant pas, comme les Juifs, une doctrine très-précise enfermée dans un livre, ni, comme l'Egypte et l'Inde, un clergé qui la conservât et la défendit, h; polythéisme avait vu la société nouvelle, qui demandait qu'on lui enseignât (pielque chose, déserter ses temples vides et froids où l'on n'enseignait rien. Alors s'était produit le magnifique essor de l'esprit phi-
Sal.. Mil, ôh. Voy. Ilisl. des Romains, l. il, p. 25J8 et suiv.; t. IV, p. 25U.
losophiqiie qui ne laissa pas, sans y entrer, une seule des voies par où l'on espérait atteindre la vérité et qui les parcourut, il faut bieii le reconnaître, en toute liberté, sans que jamais le prince se soit inquiété des témérités philosophiques. A la fin, fatigué de tant de recherches vaines, ce puissant esprit renonça aux théories ambitieuses, comme il avait renoncé aux croyances populaires, et il s'affaissa dans le doute. On sait quelle avait été la religion de Lucrèce, de Cicéron, de César et ce que pensaient du culte officiel le grand pontife Scaevola et Varron. Pline l'Ancien est franchement athée. Pour lui. Dieu, s'il existe, est le destin, ou ce qu'il appelle la puissance de la nature; et il fait des hommes deux parts : ceux qui ne tiennent aucun compte des dieux et ceux qui s'en font une idée honteuse \ Le cnlle touchant des morts ne peut même émouvoir cette âme aride : « Notre vanité fait durer notre être par delà le tombeau; nous accordons le sentiment aux mânes, et nous faisons dieu ce qui a cessé d'être homme'. »
Juvénal ' traite fort mal « la tourbe des dieux » et certains de leurs adorateurs. Tacite hésite entre des doctrines contraires, mais Pline le Jeune n'hésite pas, et, si son ami nous avait laissé des lettres au lieu dliistoires qui exigeaient le langage conventionnel, nous y verrions sans doute la même indifférence religieuse. Chose remarquable, dans les deux cent quarante-sept lettres de Pline*, il n'est pas une seule fois sérieusement question des dieux. La religion, en tant qu'influence morale, n'existe pas pour lui. Il achètera bien une statue pour en décorer une place de Côme; il relèvera près de ses domaines un sanctuaire écroulé; il bâtira un temple à Tifernum pour faire montre de sa munificence ; mais du gouvernement du monde par les dieux, du rôle de la religion dans la vie, il ne prend nul souci, et il dirait volontiers avec Lucain : « Parler de la royauté de Jupiter, c'est mentir; il n'est point de dieu qui ait le soin des affaires humaines ^ Pline croit aux belles-lettres, à l'honneur, à la probité, à toutes les vertus civiques, et il laisse les immortels végéter sur l'Olympe. Il ne les discute
' Hisl. naf., II, 5. Varro Atacinus écrivait ;
Marmoreo in tumulo Licinus jacet, at Caioparvo, Pompcius nullo. Quis pulel esse deos ?
(Fragment des Poetne lut. min., t. IV, cdit. Lemaire.) = Hist. nal., VII, 5C.
^ Sû<., XIII, 46et86.
* Moins le X' livre.
' Menlimur regnare Jovem. .. morlalia nulli sunl curaia dco [Pliars., VII, 447 et siiiv.).
732 1/EMPIUK KT LA SOCIKTK ROMAINE.
point en philosophe; il ne les honore pas en eroyant. Pour lui, ils sont comme s'ils n'étaient pas, à moins qu'il n'ait quelque fonction publicjue à remplir, parce que, dans ce cas, ils font jiartie du cérémonial traditionnel. Horace, en ses Odes, se montre zélé païen : la piété mythologique est une des conditions du genre; mais, quand il pense |t(tiir iiii-mème, ses dieux font triste figure, vivant à l'égard des hommes dans une paisible indifférence*, et il voit sans tristesse leurs vieux sanctuaires qui s'écroulent'.
L'auteur de VÀrt d'aimer s'était mis, en un jour de pénitence, à écrire les Fastes; il ne peut cependant se garder de rire des dévots (pii, avec quelques gouttes d'eau lustrale, « croient effacer leurs par-
Sacrifice à Cérès. (Pciiilure de roiiij)i}i.)
jures ; » et, pour raconter, comme le lait Ovide, les métamorphoses des dieux, il fallait avoir le vers bien facile et la piété bien légère. Une sorte de mystique, Apulée, avoue que la masse des ignorants iiiaii(|ii(' (le respect aux dieux, en les révérant avec superstition, ou en jiionlrant à leur égard un insolent dédain '. Pétrone va plus loin : il sait comment on a fait les maîtres de l'Olympe, et le récit en est peu édiliant. « La crainte, dit-il, fut dans l'univers l'origine des dieux. Les mortels avaient vu la foudre, tombant du haut des cieux, renverser les
• Sat., I, V, 101-10.). Rien avniit lui, Planto .Tvail dit : « Ils raconloiit leurs inforlunes à la Nuit, au Jour, au Soleil, à la Lune, qui, je crois, ue s'inquièleut guère des doléances humaines, de nos vœux et de nos craintes. » [Mercalor, Prolog.)
- Tcmpla 1-uunl anliqua deum (Sat,, II, 2, vers 104). ■• Fast.,\, 681, et II, 45.
* De Deo Sfjcr. Pline (X, 97, ad finem) écrit à Trajan que les temples deviennent déserts, l'iularquc, sous Hadrien, compose un traité sur la décadence des oracles.
murailles sous ses carreaux enflammés et mettre en feu les sommets de l'Athos; le soleil, après avoir parcouru la terre, revenir vers son berceau ; la lune vieillir et déeroitre, pour reparaître dans sa splendeur. Dès lors les images des dieux se répandirent partout. Le chaii-
Bacchus*.
gement des saisons qui divisent l'année accrut encore la superstition; le laboureur, dupe d'une "erreur grossière, offrit à Cérès les prémices de sa moisson et couronna Bacchus de grappes vermeilles. Paies fut décorée par la main des pasteurs ; Neptune eut pour empire l'étendue
* D'après une peinture de Pompéi récemment découverte. La Gazette archéologique de 1880 l'a publiée en couleur et y a joint une savante dissertation.
75't L'FMPIRE ET LA SOCIETE ROMAINE.
lies mors, et Diane réclania les forèls '. » Les dieux sont donc de créalion humaine, et c'était de la terre qu'on montait au ciel. Ici, du moins, Pétrone est grave en son imi)iélé; ailleurs, il est bien irrévérencieux. Quand Eumolpe, un de ses héros, donne à la vieille dont il a lue l'oie deux pièces d'or, il lui dil : « Avec cela, tu pourras acheter
Neptune c-l Minerve-.
des oies et des dieux tant que tu en Toudras. » Aussi beaucoup bornaient leurs espérances à souhaiter pour eux-mêmes ce qu'un homme de Macédoine souhaitait aux passants du fond de son tombeau : « Vis et porte- loi bien'. »
Une école considérable , celle d'Épicure, niait absolument l'existence d'êtres divins et « donnait la paix à l'âme en la délivrant des
* Fragm., XXVll.
* iJ'iiprès un (Icb plus beaux camées du c;il)iiiel de France. Cf. Cliabouillel, Calai. <jôn., etc., n" 5fj.
' l.-i, /.ai vcjîa.vt. (Heuzey, Mission de Macédoine, p. 5!).)
7oo
frayeurs qu'inspirent les prodiges et les fantômes, en bannissant les espérances chimériques et les désirs insensés'. » Une autre, celle de Zenon, distinguait fort mal Dieu de la nature, ou plutôt l'identifiait avec le monde dont il était l'àme invisible, et des poètes, Manilius, dans ses Astronomiques, peut-être le pieux Virgile', adhéraient à cette puissante doctrine du panthéisme qui s'est produite à tous les âges du monde, pour expliquer l'inexplicable problème de la métaphysique : l'accord au fini et de l'inlini, de la nature et de Dieu, de la liberté humaine et de la providence divine. Hadrien sans doute en était là, lui qui bâtissait des temples sans images et sans nom : signe de son mépris pour la mythologie officielle, de son respect pour le dieu impersonnel répandu dans tout l'univers, qui pourtant ne lui révéla jias, à la dernière heure, le secret du tombeau'. Au fond, Platon, Aristote et toutes les philosophies avaient battu en brèche avec plus ou moins de prudence le polythéisme officiel. Mais leurs œuvres étaient de celles qui vont aux esprits d'en haut; elles ne descendent point à ceux d'en bas : les petits
• Lucien, Pciisces d'Épicuie.
' .... Spiriliisunusper cuiictas habitat parles.
(Manilius, Astr., II, 58".)
Spirilus inlus alit; lolamque infusa per arlus Mens aijilat molem et magiio se corpore miscet.
(Virgile, ^ra., VI, 726.) 3 Voy. t. V, p. 142-143/ ses incertitudes au moment de la raoït
Zenon, statue tlu Capitule, salle du (iladialoiu-.
dialogues do Lucien allèrent partout. Cet élève d'Kpicure s'était donné pour mission de poursuivre sans relâche les cliarlalans, les imposteurs et les superstitieux. Lorsqu'il faisait si rude guerre aux vieilles divinités qni s'en allaient, comme à celles qui prétendaient les remplacer, il était certainement un écho, et nous. savons qu'on lisait avidement
ses livres. Il n'a pas la critique implacable et froide de Kant qui raine les systèmes et détrône Dieu respectueusement.
Lucien est de cette famille d'esprits audacieux et alertes qui détruisent en riant. Écoutez ce qu'il fait dire à Jupiter par Timon * : « On ne l'offre plus de sacrilices, on ne couronne |)lns tes statues, si ce n'est quelquefois, par hasard, à Olympie; encore celui qui le fait ne croit-il pas remplir un devoir rigoureux, mais simpicment payer tribut à un antique usage.
Avant 'peu l'on ne vei-ra en toi, qui es le plus grand des dieux, qu'un Saturne qu'on dépouillera de tous ses honneurs. Je ne dis pas combien de fois les voleurs ont pillé tes temples; ils ont été jusqu'à porter les mains sur toimême à Olympie, et toi, qui fais là-haut tant de tapage, tu ne t'es pas donné la peine d'éveiller les chiens ni d'appeler les voisins, qui, en acconr.iiit à les cris, eussent arrêté les voleurs faisant leurs paquets pour la fuite. Mais, en vrai brave, toi, l'exterminateur des géants, toi, le v.iJMfiueur des Titaus, tu es demeuré assis, laissant tondre tes cheveux
Épicurc. (Buste cii iiiarijre du musée du Louvre.)
• Timon, i
d'or par les brigands, et cela quand tu avais une foudre de dix coudées à la main droite. »
Rabelais, l'Arioste, Cervantes, achevèrent aussi par la moquerie le moyen âge expirant; Voltaire et Beaumarchais, l'ancien régime qui allait mourir. Venus trop tôt, ces rieurs implacables eussent été incompris, mis au pilori ou brûlés; arrivés à temps, ils accomplissent dans la société la fonction que la nature confie aux ferments chargés par elle d'accélérer la décomposition des corps. Mais la vie sort de la mort : les Dialogues de Lucien, mortels au paganisme, ont aidé à déblayer la place pour une foi nouvelle *.
Il ne se peut pas, en effet, que cette audacieuse raillerie des croyances populaires ne les ait pas fortement ébranlées^ Les sculpteurs, les peintres, exploitaient bien encore le vieux personnel des légendes helléniques, parce que ces personnages, avec leurs aventures, leurs traits, leurs costumes, se prêtaient admirablement aux représentations plastiques : l'art faisait vivre pour les yeux la foule olympienne. Les poètes, moins heureux, ne charmaient plus personne avec les fadaises mythologiques. Cependant on continuait à bâtir des temples, mais par raison architecturale, pour embellir une cité ou décorer une place; on offrait des sacrifices, et, comme Hérode Atticus, jusqu'à des hécatombes, mais par gloriole et pour avoir un prétexte de donner un festin au peuple entier; on accomplissait les rites anciens, mais par esprit d'obéissance à la tradition. Le sceptique même, dans une heure d'effroi, reprenait pour un moment les sentiments du dévot, et, par raison d'État, le politique les gardait".
A ces époques de rénovation, la foule des timides et des simples forme une masse réfractaire aux nouvelles idées. Dans son dialogue, Minucius Félix montre un interlocuteur païen qui entend rester fidèle aux coutumes nationales, par habitude, par respect de la loi, et aussi
* A'oyez surtout le Jupiter tragique, le Voyage aérien, Y Assemblée des dieux, e!, contre les charlatans, l'histoire d'Alexandre d'Abonotique et de son dieu-serpent, Glycon.
* Philostrate montre (I, 2) Apollonius essayant de rétablir le culte dans les temples déserts. L'oracle de Delphes resta muet longtemps.... Quoniam Delpliis oracula cessant (Juvénal, Sal., VI, 555), et, quand la Pythie, sous Trajan ou Hadrien, recommença à parler, ce fut habituellement en simple prose et non plus en vers. Au lieu des trois prêtresses anciennes, une seule aussi suffisait. CC. Plutarque, Sur le el, le traité Pourquoi la Pythie ne répond plus en vers et celui sur la Décadence des oracles.
^ Horace s'effraye de la chute d'un arbre et d'un coup de tonnerre éclatant dans un ciel serein. Sylla, le pillard sacrilège du temple de Delphes, tira de son sein, dans un moment de péril, une image en or d'Apollon qu'il avait volée et lui adressa une instante prière. César, un sceptique, monte à genoux les marches du Capitole pour désarmer la colère de Némésis.
7r>8 L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
parce que, sachant, comme Socratc, qu'il ne sait rien, il ne veut pas innover en nialières si douteuses, ni raisonner sur des sujets qui se dérobent au raisonnement. Yoilà l'homme prudent. Les simples, paysans au fond des campagnes, petits bourgeois dans les villes, pauvres diables jiartout, restaient fidèles à la vieille foi nationale, à leurs pénates, témoins discrets de la vie domestique, aux mânes protecteurs de ceux qu'ils avaient perdus, aux anciennes et tranquilles divinités du pays auxquelles une piété intéressée ou craintive mêlait les Augustes, dieux nouveaux de l'empire. Lorsqu'ils passaient devant les temples des villes, les chapelles des bourgades, les lieux saints épars le long des chemins, que ce fût une pierre rustique ayant servi d'autel, ou un arbre consacré dont les branches portaient les toisons des agneaux immolés, ils s'arrêtaient pour faire leurs dévotions, ou, s'ils étaient pressés, ils envoyaient de la main un baiser et murmuraient une prière. Les impatients, trouvant sourds leurs dieux de bois et de pierre, se dédommageaient avec les astrologues et les devins, engeance qui prospère au milieu des ruines, et les exaltés, ceux qu'entraînait la passion du divin, allaient à des rites étranges venus de l'Orient et qui troublaient profondéme nt les âmes.