IV. — INVASION DES CULTES ORIENTAUX
D'ailleurs, au milieu de sa prospérité, le siècle était malade de la maladie des gens heureux qui, délivrés des soucis de la lutte pour l'existence, ont tout loisir de songer, même à la mort. Ces hommes de nature turbulente, faits pour l'action et qui durant des siècles avaient si In liMcnicnl agi, étaient fatigués de repos, rassasiés de bien-être et, n'agissant plus, pensaient. Longtemps absorbés par le monde extérieur où le génie grec et romain avait vécu dans l'adoration de la forme, ils se repliaient sur eux-mêmes, dans le monde intérieur, et ils étaient troublés par des questions dont jamais ne s'étaient inquiétées les vieilles races du Latium. D'où venons-nous? Où allons-nous et pourquoi l'existence? Mais l'humanité n'était pas mûre encore pour la froide analyse de ces problèmes redoutables. Ce n'était pas la raison maîtresse d'elle-même qui les posait et qui voulait les résoudre. Restée, malgré beaucoup de révoltes, sous la domination du sentiment religieux, la pensée vacillante, indécise, cherchait à tâtons des dieux nouveaux. On pénétrait dans les régions vagues, dans les ténèbres visibles,
à la recherche du surnaturel. C'était le commencement de la rupture avec rancienne civilisation : aux religions de la lumière et de la joie allait succéder la religion dés catacombes et des larmes. Comme transition de l'une à l'autre, se place l'invasion des cultes orientaux.
On est resté longtemps sans voir les transformations de la pensée religieuse dans la société païenne, et l'on ne mettait rien entre la mythologie d'Homère et le symbole de Nicée, de sorte que le monde paraissait avoir changé de face par une révolution soudaine. D'importants travaux sur l'histoire des doctrines religieuses et philosophiques ont montré qu'après les grands ébranlements causés par les conquêtes d'Alexandre et de Rome, des idées nouvelles avaient circulé dans le ciel de l'Asie, de l'Egypte et de la Grèce, s'y combinant incessamment en proportions différentes et finissant par former un courant d'idéalisme absolument contraire à celui qui avait porté la civilisation grécolatine. C'était un âge nouveau du monde, dont les philosophes avaient été les précurseurs : la fin des religions naturalistes et le commencement des religions morales.
En tout temps, il avait été de la politique de Rome et dans le caractère de sa religion de donner le droit de cité aux dieux des vaincus, quand même le sénat le refusait à leurs adorateurs. Sous l'empire, la fréquence et la sûreté des communications facilita cette propagande religieuse. L'Olympe se peupla de divinités que Caton n'avait pas connues ; les empereurs y montèrent, les génies parurent en descendre ou en occuper les avenues, et Rome, capitale religieuse du monde, comme elle en était la capitale politique, s'appelait déjà « la cité sacrosainte' ».
Ces nouveaux dieux, on les chercha du côté où penchait le monde. Le commerce, les arts, les lettres, la philosophie, la langue même qu'on aimait à parler, tout allait à l'Orient. L'esprit religieux prit aussi cette direction, les princes mêmes l'y poussèrent; Marc Aurèle « remplit Rome de cultes étrangers ^ » Commode, Élagabal, Alexandre Sévère, accéléreront ce mouvement; dans son livre des Erreurs du paganisme, écrit sous Constance, Firmicus Maternus paraît avoir oublié l'ancienne religion de Rome et ne connaître qu'Isis, Cybèle, la Vierge
* Civitas saaosanda (Apulée, Met., XI, ad fin.).
^ Capitolin, Mure, 15. Le culte de Cybèle et de Mithra était installé dès cette époque dans le temple d'Apollon, sur le Vatican, soit à la place, soit bien près du lieu où se trouve aujourd'hui la basilique de Saint-Pierre (Becker, I, 662-GG5].
7iO L'EMPIUI-: ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
céleste ' et Milhra. Les dieux morts, cii effet, ne renaissent pas : ils laissent à d'autres leur empire.
Mais l'ànie de l'Orient, c'est le mysticisme ascétique ou sensuel; c'est la religion née de l'enthousiasme divin, de l'extase et de la foi, en dehors de toute conception rationnelle. La pensée grecque, je n'ose dire romaine, s'y plongea'. Au temps où, sur les bords du Tibre, les (lieux du Capitole conservaient encore tout leur crédit, la Grèce, depuis longtemps, avait attaqué les siens. Mais, comme elle avait devancé Home dans le scepticisme, elle la devança dans les nouvelles voies religieuses. Tous les écrivains grecs du second siècle, Lucien excepté, sont des croyants. Plus voisine de l'Asie, elle avait été la première touchée de son souffle, et ce fut par des Grecs de la Syrie, de l'Asie Mineure et de l'Egypte que les cultes de l'Orient se répandirent dans toutes les provinces de l'empire. Les anciens dieux en furent un moment ranimés. Des oracles depuis longtemps fermés se rouvrirent : la Pythie delphienne recouvra la voix; et Dioclétien consultera pieusement l'Apollon Didyméen. On rechercha les honneurs sacerdotaux; on multiplia le nombre des prêtres : dans l'album des décurions de Canusium pour l'année 237, on ne trouve pas un nom de flamine; relui de Thamugas, rédigé un siècle plus tard, en est rempli.
Mais ces religions de l'Orient arrivaient avec leur cortège habituel d'incantations, de purilicalions expiatoires et de dévotions extravagantes, que la Grèce et Rome n'avaient point connues. Bruyantes, théâtrales et se plaisant aux émotions tragiques, elles allaient transformer la foi simple des provinces occidentales". Tels étaient les cultes des dieux solaires. Adonis et Atys, dont la mort et la résurlecliou, images du renouvellement des saisons, donnaient lieu à des fêtes où les ])opulalions orientales portaient toutes les exagérations de la douleur et de la joie : le jeûne, les lamentations funèbres, la flagellation, avec une discipline dont les cordes étaient garnies d'osselets; même du sang, des blessures, d'horribles mutilations ou des
' La Virgo ou Dca cœleslis de Carthage élait l'AsIarté syrienne. (Munler, Relig. (1er liaiih., p. 02, et Orelli, n"M'.>i'2-4.)
- l'ausaiiias, Dion, Maxime de Tyr, sont des esprits religieux. Aristide est un illuminé, /FJien un fanatique. Rien de pareil parmi les lettrés latins.
■• Dès le règne d'Auguste, il y avait des temples d'Isis à Rome, hors du pomcrium (l)inn, LUI, 2). Mais celle divinité égyptienne eut bientôt des princes pour adorateurs : Ollion (Suétone, Ollio, 12). Domilien, qui construisit un Iseum et un Serapewn (Eut r ope, VII, 25), Commode, etc. (Lanipride, Comm., 'J); au troisième siècle, elle avait des sanctuaires même en Germanie (Orelli, n" 18'J2).
IM
hymnes joyeux, des danses orgiastiques et des chants obscènes; tels encore certains rites du culte de Cybèle et de Mithra, surtout le taurobolc.
Prudence décrit ' un de ces sacrifices faits à la Grande Mère, Cybèle. 11 montre la foule accourant de loin à la fêle, car celui qui la donnait y déployait toutes les splendeurs que lui permettait sa fortune, et le clergé y montrait toutes ses pompes. Dans le voisinage du temple, on creusait une fosse, et, au son des instruments sacrés, le néophyte y descendait, revêtu d'habits magnifiques, le front entouré de bandelettes et la tête ceinte d'une couronne d'or. Audessus de la fosse, recouverte d'un planche?' à claire-voie, on amenait un taureau dont les cornes étaient dorées et les flancs à demi cachés sous des guirlandes de fleurs. Les servants du temple le faisaient tomber sur les genoux, et un prêtre armé du couteau victimaire ouvrait une large plaie par
où le sang s'écoulait à flots. La fosse s'emplissait d'une chaude vapeur; l'initié, les bras étendus, la tête renversée en arrière, tâchait que pas une goutte de ce sang n'arrivât à terre avant de l'avoir touché. Ses oreilles, ses yeux, ses lèvres, sa bouche, tout son corps, devaient en
Adonis^.
• Hijmnel, vers 1021 et siiiv.
- Statue trouvée dans l'amphitliéàtre de Capoue. (Musée de Naples.
7'r2 L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
être inondés. Quand il reparaissait, ruisselant « de la pluie vivilianto », au lieu d'être un objet de dégoût et d'horreur', il était ri'gardé comme un bienheureux « régénéré pour ^éternité^ » Et l'on ])()rlait envie à ce riche, achetant par un sacrifice hideux le repos d'une conscience peut-être coupable et la faveur des dieux, qu'on ne gagnait plus avec l'offrande d'une colombe, quelques grains d'encens et une vie honnête"'.
Les prêtres de ces cultes n'étaient plus, comme ceux de Rome, des hommes chargés de prier au temple pour la république, et redevenant, hors des temples, citoyens et magistrats. Consacrés au service du dieu ou de la déesse , ils formaient un clergé véritable qui prétendait n'avoir souci que des choses divines, et ils portaient un costume particulier que l'Eglise a imité avec la même habileté heureuse qui lui a tait conserver, sous des noms chrétiens, tant de fêtes, de cérémonies et de coutumes païennes*. Après le baptême sanglant du sacrifice tauroboli(iue, l'officiant devenait le père spirituel de l'initié qu'il marquait au front d'un signe pour le consacrer au dlcu^ L'Egypte avait déjà des cloîtres où s'enfermaient les « serviteurs de Sérapis" », et ceux de
' Procedit inde.... visu liorridus (Prudence, Hijm. X, 1045).
- Renalits in xtcrnum tawobolio (Orelli, n" 2r>.j2). Quelques dévols renouvelaient tous les mois ce baplôme, celui du criohole ou sacrifice d'un bélier, qui était moins coûteux. Voyez, dans {•'irmicus Materiuis, de Errore prof, relig., 28, un curieux passage où il oppose la rémission (les péchés obtenue parle sang du Christ au sanglant baptême du taurobole.... Pulluil sanguis isle, non redimil.
■' Le taurobole et le criohole deviennent fréquents à partir des Antonins. Voy. Orelli, n°' 2322- 2.ï5o. Le taurobole était quelquefois offert en vue d'obtenir la guérison ou le salut d'un prince : ainsi à Lyon pour Marc Aurèle (Orelli, n° 2522). et à Narbonne, où le premier personnage de la province, le (lamine augustal, accomplissant le sacrifice « à l'intention » de Seplime Sévère (|ui souffrait beaucoup de la goutte, reçut pour lui le sang régénérateur (Grutcr, XXIX, 12). On en faisait aussi « pour la conservation de la cité » (Robert, aux Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1872, p. 474). La purification par l'eau était obligatoire pour toutes les impuretés matérielles, comme toucher un mort, etc.
* Les prêtres de Cybéle ])ortnient la tiare qui est devenue ht mitre épiscopale. Plutarque parle pour les prêtres d'isis des Mca-O.ixi ym '^'Jor,ai; [Isis et Osiris,^]. Cette Çûpr,ai; était la tonsure de toute la tète (Arlémidore, Oneirocr., 1, 25). Les assistants étaient aspergés d'eau du Nil, considérée comme eau sainte (Juvénal, Sat.,yi, 25; Servius, ad ^n.,Xl, 116). .\pulée dit qu'à la fin de chaque solennité du culte d'isis, un des prêtres montait dans une chaire élevée à la porte du temple et récitait des prières pour l'empereur et l'cmiiire ; a])rès quoi il prononçait la formule consacrée : « Que le peuple se retire. » Ky.cii àçs^i;. El la foule se retirait en baisant les pieds de la statue de la déesse {Met., XI, ad fmcm, elc). L'ulibé Fleury a montré, dans son livre sur les Mœurs des chrétiens, combien de coutumes anciennes avaient été conservées par l'Église.
* Voyez la fin des Métamorphoses d'Apulée : Complexus saccrdotcm inenm jai:-i parentcm, et Boissier, t. I, p. 3!)8 et suiv.
* CL les papyrus du Sérapéum de Mernphis, interprétés par Hase et l'(;yroii.
Mithra, d'isis, etc., se réunissaient en confréries religieuses où l'on était soumis à des degrés divers d'initiation '. La vie monacale, même érémitique, avait commencé dans les solitudes voisines du Jourdain et du Nil : les esséniens, qui mettaient tout en commun et prati-
Un taurobole (sacrifice à Cybèle) -.
quaient l'abstinence, ne permettaient pas aux femmes l'approche de leurs demeures ; les thérapeutes vivaient au désert dansle jeûne, la méditation et la prière, au milieu des illuminations de l'extase'.
» Il y en avait douze exigeantdes épreuves laborieuses qui duraient quarante-cinq, cinquante et même quatre-vingts jours, après quoi l'initié était baptisé, marqué au front d'un signe qui le consacrait à Millira, et il faisait une oblation de pain et de vin accompagnée de paroles mystérieuses, etc. Cf. Layard, Recherches sur le culte de Mithra.
- Restauration tirée du mémoire de M. de Boze, sur l'inscription gravée sur l'autel taurobolique trouvé à Fourvières en décembre 1704. [Mém. de l'Acad. des inscr., t. II, p. 475 et pi. 16.) Voyez ci-dessus p. 171.
^ Sur les esséniens et les thérapeutes, voyez les curieux détails donnés par Philon et Josèplie.
7ii I/EMPIRE ET LA SOCIETE ROMAINE.
« C'est la guerre d'Actium qui recommence, s'écriait plus tard un philosophe, en maudissant ces religions d'Orient avec lesquelles il couCondait le christianisme. Les monstres d'Egypte osent lancer leurs Irails contre les dieux de Rome, mais ils ne prévaudront pas'. » Le gouvernement s'inquiétait aussi de ces cultes violents qui troublaient les àmes^ et attiraient d'autant mieux celles que la froide sévérité des anciens rites laissait maintenant insensibles. Ces émotions, demandées par les matrones aux nouvelles religions, on ne les leur épargnait pas : speclacles elTrayants, pompes sacrées, paroles mystérieuses, promesses inlinies, même rudes pénitences, tout remuait ces âmes craintives et les attachait. Voyez, dans Juvénal % comme elles courent aux superstitions orientales et quelle est leur docilité. « Celle-ci, au plus fort de l'hiver, va, sous la menace de ses prêtres, briser la glace du Tibre, pour s'y plonger trois fois, puis elle se traîne sur ses genoux ensanglantés, autour du champ de Tarquin le Superbe. Celle-là, si la blanche lo l'ordonne, ira aux extrémités de l'Egypte puiser dans la i)rrilantc Méroé l'eau dont elle reviendra arroser, près du berceau de Uomulus, le sanctuaire d'Isis. » A-t-elle commis ce que le prêtre considère comme une impiété : des larmes et certaines paroles qu'elle murmure obtiennent qu'Osiris lui pardonne; après quoi, elle peut recommencer, car la rémission des fautes est promise, non pas à ce que les chrétiens appelleront la circoncision du cœur, mais à l'usage de certains exercices religieux. La dévotion prenait toutes les formes. On voyait des rigueurs de piété qui font penser aux richis de l'Inde ou à certains moines du moyen âge \ et des danses convulsivcs, comme celles des derviches tourneurs.
D'autres matrones consultent le Juif, le Chaldéen , l'augure de Phrygie. Il leur en coûte, mais elles donnent volontiers pour le prêtre, |)our le temple, pour l'idole qu'elles décorent de somptueux habits, sauf à la traiter, si elle n'exauce pas leurs vœux, comme le lazzarone na|)olitain traite les saints dont il n'est pas content, en les accablant d'injures et de coups. Il y avait déjà longtemps qu'un personnage de
' Maxime de Madaure (S. Augustin, Episl., I, 10).
- Voj'f'Z Ins sévérités ('dictées au litre XXI du iivr(! V des Sentences de Paul contre les vaticinatores (juiliumana credidilate publicos mores conumjmnl, par qui.... populares animi turbanlur; cl contre ceux qui novos ettisu vel ratione incognitas religiones inducunt ex quitus animi homiiium moveanlur.
» Juvénal, Sut., VI, .')25-.')30.
* ....Cieno conlaminari, desiderc in stcrquilinio.... projicere se in faciem, tnrpiter sedere, et tout le traité de l'Iutarqiie, sur la Superstition.
Isis allaitant Horiis. (Bronze égyptien de l'époque ptolémaïque. Musée du Louvre.)
Ménandre s'était plaint, sur le théâtre d'Athènes, que les dieux ruinaient les maris. « A nos femmes, disait un autre, il faut jusqu'à cinq sacrifices par jour'. »
Restes du tliéâlre d'ilcrode à Atliènes.
Pour l'initiation à ces mystères, Mithra', le médiateur entre le Dieu
1 Strabon, VH, p. '207.
s Mithra signifie en zend : soleil et amour. Il rappelle l'Éros ou l'Amour créateur, V-ufp;, de la théogonie d'Hésiode et de Parménide.
suprême et les liommes, exigeait un jeûne de cinquante Jours, plus long que le ramadan de l'islam, dix-huit jours consacrés à des épreuves ou à des pénitences diverses, et deux aux llagcllations. Les prêtres de l'Enyo de Comane, pareils aux aïssaoua d'Algérie, jonglaient avec des épécs et se faisaient de cruelles blessures; les galles de Cybèle s'émasculaieni, ainsi que font aujourd'hui les scoptzi russes, et une
Khà.i-tùt..
Mitlira sucrifianl le (aureau'.
foule de vagabonds qui se disaient prêtres de quelque divinité, mais exerçaient en réalité des métiers suspects, mendiaient en débitant des prières, des talismans, des philtres et de plus, comme les compagnons de Teizel, des indulgences pour la rémission des péchés.
' Croupe fJu Valicaii, salle des Animaux. Ce sacrifice, fait au solstice d'hiver, marquait le combat et la victoire du dieu du jour, le Soleil, sur le taureau symbole des puissances de la nuit. Aussi Yoit-on sur la gravure que nous avons donnée, au tome IV, page 41, l'Aurore qui disparait et le soleil qui monte. L'église de Saiiil-CIément à Rome a été bâtie sur un sanctuaire de Milhra. Cf. 6'. /. L., VI, n" 5725.
Jamais bande de gitanes n'a excité autant de dégoût que les prêtres de la déesse syrienne dont Apulée nous a laissé la hideuse peinture '.
Il y avait donc alors, ce qui se voit souvent, beaucoup de religiosité et peu de religion. L'obéissance aux prescriptions d'un rituel, surtout l'accomplissement des cérémonies expiatoires, qui étaient le principal caractère des cultes orientaux, paraissaient suffire pour contraindre la volonté des dieux, leur donner satisfaction et calmer tous les remords. Il en résultait que les exercices de piété ne tournaient pas toujours au profit des mœurs, parce que la religion qui se borne aux observances extérieures, au lieu d'aller droit à l'àme, se concilie parfaitement avec le désordre. Dans les légendes du vieux culte, les scènes de rapt ou de surprises que l'histoire des dieux grecs raconte avec tant de complaisance, ces récits si peu édifiants, ces représentations qui auraient exigé un autre voile que celui du symbole, fournissaient aux impudiques des exemples sacrés dont ils s'autorisaient. D'autre part, certains cultes orientaux faisaient du déchaînement des passions une œuvre pie, de sorte qu'à coté de l'ascétisme et des macérations on voyait les plus honteux déportements '.
Cependant une âme vraiment religieuse trouvait un moyen de perfectionnement moral dans la préoccupation des choses divines; et les extravagances ne l'en détournaient pas plus que nos fabliaux, la fête des fous, celle de l'àne et quelques sculptures étranges de nos églises ne détournaient, au moyen âge, les fidèles des enseignements élevés de la chaire catholique. Les délicats s'éloignaient des rites obscènes ou grossiers de Dionysos et d'Aphrodite, de Sabazios et de la déesse syrienne, pour se faire initier aux mystères où un lent travail de l'esprit religieux avait épuré l'idée de la divinité, en la dégageant des anciennes conceptions naturalistes. Les prêtres n'y révélaient plus rien qu'on ne sût au dehors, mais ils y avaient conservé une mise en scène qui frappait l'imagination et laissait dans l'esprit une impression profonde. Voyez comme Apulée devient grave après son initiation aux mystères d'Isis. « Prosterné devant la déesse, la face sur ses pieds
* Met., Vni, ad fin. Platon avait déjà montré [Rep., II, 7) les charlatans religieux assiégeant la porte des riclies pour leur vendre des secrets avec lesquels ceux-ci pouvaient racheter même un crime commis par eux ou par leurs ancêtres. Ils recevaient, dit Apulée, quelques menues pièces d'argent, une cruche de vin, du lait, du fromage, de la farine, et allaient ainsi, vagabondant par le pays qu'ils àé?,o\Vi\erA.... ad islum modum palantes, omnem illam deprœdabatilur regionctn.
- Voyez Lucien, la Déesse syrienne, et toutes les indications que donne M. Maury pour la prostitution établie dans les temples, t. III, p. 1G9, 176, etc.
750 l/KMPinE KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
divins, je les arrosai longlenips de mes larmes, et, d'une voix étouffée plus d'une fois par les sanglots, je lui adressai cette prière :
« Divinité sainte, source éternelle de salut, protectrice adorable des uiortels, qui leur prodigues dans leurs maux l'affection de la plus douce des mères, pas un jour, pas une nuit, pas un moment ne s'écoule qui ne soit marqué j)ar un de tes bienfaits. Sur la terre, sur la mer, toujours tu es là pour nous tendre une main secourable, pour débrouiller la trame inextricable des destins, et conjurer la maligne influence des constellations. Tu es vénérée dans le ciel, respectée aux enfers, et par toi le globe tourne, le soleil éclaire, l'univers est régi, l'enfer contenu. A la voix, les sphères se meuvent, les siècles se succèdent, les immortels se réjouissent, les éléments se coordonnent. Un signe de toi fait souffler les vents, gonfler les nuées, germer les semences, éclore les germes. Ta majesté est redoutable à l'oiseau volant dans les airs, à la béte sauvage errant sur les montagnes, au serpent caché dans le creux de la terre, au monstre marin plongeant dans l'abîme sans fond. Mais mon génie n'est pas à la hauteur de tes louanges, je ferai du moins ce qui est possible au cœur religieux. Ton image sacrée restera profondément gravée dans mon âme et toujours présente à ma pensée ^ »
On voit quelle direction prenait le sentiment religieux. Sous le double effort des philosophes et des prêtres des nouveaux cultes, poussant la société par des voies différentes vers un but commun, il se ranimait et se manifestait chez les uns par la violence de dévotions charnelles, chez d'autres par une piété extatique. A l'ancien merveilleux, qui périssait, se substituait un surnaturel nouveau. L'air pur qui avait si longtemps baigné l'Olympe hellénique se chargeait de brouillards; le ciel bas et lourd, mais honnête et bien réglé des divinités latines, devenait confus et désordonné. La bigarrure que Lucien nous montre dans l'assemblée des dieux, où Anubis à tête de chien siège à côté du radieux Apollon, se retrouvait dans les croyances. C'était la plus étrange mêlée de doctrines, de rites et de dévotions bizarres : anarchie au sein de laquelle la sensibilité religieuse surexcitée fournissait aux illuminés, aux fanatiques, aux charlatans,
' Mel., XI, ad fin. Pliilaniue, au coniinencement de son traité sur Isis et Osiris, fait de la déesse la sagesse divine. Elle conirnuiiiiiue ses dons à ceux (jui par leur éioignement des passions, leur assiduité aux exercices pieux et de rigoureuses abstinences, aspirent à la connaissance de l'Être souverain. On faisait remonter à Orphée (Pausanias, IX, 50) l'institution des myslcrcs qui exigeaient des purifications à l'aide desquelles on croyait effacer ses péchés et arriver à la sanctification. Sur les écrits composés sous le nom d'Orphée, voyez Maury, op. cit., le ciiapitre xviir, consacré aux doclrines orijIiUjues.
les moyens d'exercer leur zèle ou leur industrie. Apulée a bien raison d'écrire alors le mythe gracieux et triste de Psyché. Comme la fiancée d'Éros, la société païenne, prise d'une curiosité impatiente, veut percer les ombres qui lui voilent l'époux divin. Une aspiration ardente emporte beaucoup d'àmes vers l'inconnu, et elles en demandent la route à ceux qui prétendent y conduire.
Tout le monde, païens, chrétiens et juifs, croyait aux magiciens', à commencer par le gouvernement, qui en avait grand'peur. Contre eux la loi était atroce : elle condamnait au feu ceux qui pratiquaient la magie; aux bêtes ceux qui l'étudiaient^ Sa vogue n'en était que plus grande, et ses mystères, ses mensonges, ajoutaient à la confusion des esprits. Aussi les prodiges n'étaient-ils pas moins nombreux qu'aux plus beaux jours de la crédulité romaine.
Les plus sceptiques traînaient après eux la superstition comme une partie
de leur propre dépouille. Pline l'Ancien, qui ne croit pas à Dieu, bien qu'il croie à la vertu, accepte les présages, les miracles, et les raconte avec une imperturbable gravité. On continuait donc à examiner sérieusement les entrailles des victimes. On cherchait dans
Apollon couronné de laurier
(figurine de bronze récemment découverte. Grandeur réelle.
Collection Danicourt de Péronne).
' Voyez ce que saint Irénée [Adv. hser., II, Conlra Celsum, 2.
« Paul, Sent., V, 25, 15-18.
dit de Vinspiralio dsemoniaca, el Origène,
t:>2 l'empiue et la société romaine.
les songes les révélations de l'avenir*, et les Chaldéens construisaient « (les thèmes de nativité », qui parfois devenaient des sentences de mort, quand ils promettaient une haute fortune à des contemporains de Tibère, deDomitien ou de Caracalla. Les prédictions astrologiques et les vers sibyllins supposaient que le destin avait à l'avance tout arrêté; l'oracle, au contraire, donnait à penser que les dieux intervenaient librement dans les choses de ce monde. Le même homme n'en recourait pas moins, tel jour aux Chaldéens, tel autre à l'oracle d'Abonotichos dont Lucien nous a conservé la scandaleuse histoire ^ Les lois immuables de la nature suivaient leur cours, et pourtant beaucoup croyaient voir des miracles. Comme les plus recherchés étaient ceux qui donnaient la santé, les intéressés multipliaient et ornaient les récits qui en couraient. Et, de fait, quelques-uns semblaient réussir. Dans les temples d'Esculape, les cérémonies préj)araloires, jeûnes prolongés, purifications, sacrifices, remèdes étranges, et, en certains cas, efficaces, enfin, la nuit passée au milieu des serpents sacrés, en présence du dieu, qui ne manquait point d'apparaître dans les songes du malade, ou de lui parler dans le demi-sommeil, causaient à l'imagination un ébranlement salutaire ". Alors la foi, la surexcitation nerveuse et quelque médicament mystérieux y aidant, il survenait des phénomènes que la science de ce temps ne pouvait expliquer et qu'il fallait bien alors attribuer à l'action divine. « Un certain Euphronios, dit Élien*, s'était laissé prendre aux inepties d'Épicure et par là était tombé en deux grands maux, l'impiété et la scélératesse. Saisi un jour d'une maladie que les médecins ne purent guérir, il fut
» Galien se décida, d'après un songe de son père, à étudier la médecine {Mélh. méd., IX, 49). et un autre l'empêcha de suivre Marc Auréle dans son expédition sur le Danube, à moins qu'il ne l'ait imaginé pour se donner un prétexte de rester à Rome. Du reste, il y croyait, comme tout le monde alors, et ne doutait môme pas du pouvoir des enchanteurs (Daremberg, fjp. cil., p. 23). Artémidore d'Éphèse, sous les derniers Antonins, avait écrit en cinq livres un ■îO/êipoxjmxov ou Interprétation des songes. Il croyait que les songes révélaient l'avenir. Platon, Cicéron, Marc Auréle, pensaient de même, et tout le moyen âge a cru, comme eux, que, dans le sommeil, l'homme pouvait entrer en relation avec les esprits des morts. C'est encore la croyance des Peaux-Rouges.
* Alexandre ou le faux prophète; voyez aussi le Menteur.
* Quantité d'inscriptions |)orlenl : fait par l'ordre de tel ou tel dieu, ex prmscripto, jussu, imperio. Voy. Orelli, n" 121 1, 1445, iMî), etc. Sur Y Astrologie , la consultation des dieux par les oracles et les sorls, sur les amulclles, abracadabra, ioioi.% "jsafj.iJ.aTa, le mauvais o'il, etc., voy. Marqnardl, Ilandb., t. IV, j). 100-150.
* Élien, fratim. 89. Ce Romain de Préneste, qui n'écrivit qu'en grec et si bien, qu'on le surnomma (/.tM-^Xta—c;, avait composé, outre ses Histoires variées et son traité de la Nature des animaux, un livre sur la Providence et un autre sur les Manifestations de lu Divinité dont il ne reste que des fragments.
porté par ses proches dans le temple d'Esculape, et la nuit, durant son sommeil, il entendit une voix qui disait : « Pour cet homme, il n'est qu'un moyen de salut, c'est de brûler des livres d'Épicure, de pétrir avec de la cire cette cendre sacrilège et d'en couvrir le ventre et la poitrine. » Il exécuta l'ordre du dieu et fut du môme coup guéri et converti. Élien raconte imperturbablement quantité d'autres cures merveilleuses ^ L'eau de la fontaine d'Esculape à Pergame était souveraine pour beaucoup de maladies, et des ex-voto, suspendus dans les asclépiéions, mains, bras ou jambes d'argile, comme on en voit de cire dans certaines de nos églises, des pièces d'or et d'argent jetées dans les sources consacrées, attestaient les miracles-. Des inscriptions nous conservent encore le souvenir reconnaissant de ceux qui, par la faveur du dieu, avaient recouvré la santé ou la vue. Aussi la divinité secourable avait des temples partout, même à Paris, au lieu où s'est élevée la cathédrale chrétienne, et elle semble avoir pris, dans l'adoration des hommes de ce temps, la place de Jupiter. Sérapis, à Alexandrie, était un autre grand dieu guérisseur. Toutes les divinités, même des héros qui n'avaient pas été admis aux suprêmes honneurs du ciel, possédaient ce privilège ou plutôt l'avaient reçu de leurs confiants adorateurs.
Par contre, les dieux se vengeaient en envoyant aux sacrilèges la ruine, la maladie, les infirmités ou la mort. Isis rendait aveugles ceux qui se parjuraient en son nom, et Ovide vit à Tomes de ces malheureux qui erraient par la ville en confessant leur faute et le juste courroux de la déesse ^
Les prêtres, qui entretenaient soigneusement toutes ces crédulités ot souvent les partageaient, s'attribuaient quelquefois le don des miracles. Certains prétendaient chasser les démons et délivrer les possédés; d'autres, par des charmes secrets, guérissaient les malades; on
' Voyez, dans le Plutus d'.Vristopliane, un audacieux et intraduisible récit des guérisons opérées dans l'AscIépiéion. Le roi de Maurétanie, Juba, racontait qu'on trouvait en Arabie une plante capable de ressusciter un mort [Frcujm. des Histor. grecs, t. III, p. 479, fr. .^7).
^ C. I. L., III, n° 987; C. I. G., n° 5980. Voyez, au Bulletin de la correspondance hellénique, l'inventaire de l'AscIépiéion d'Athènes par MM. Girard et Martha. Près de Sanla Maria di Capua, on a trouvé, en même temp? que les ruines d'un temple d'une déesse nourricière, y.cjjoTpstpo;, près de trente mille ex-voto en terre cuite. C'était une fabrique installée aux portes du temple, où les dévots se procuraient à bas prix des bras, des têtes, des jambes, etc. (Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, etc., 1879, p. 504). Élien (Sur la nature des animutix, 49) appelle Esculape voaMv àvTÎTraXcv ; ailleurs il l'invoque ainsi : 'fi PaaiXeO xa! ôsûv çù.avôfMTroraTe "AGKXmzU. Même titre dans une inscription de Thasos (Miller, Mél. de philol., I, 50). Cf. Aristide, Orat. sacrée, I et II, et Orat. in Mscul.
' Pont., l, 55. Cf. Juvénal, Sal., XIII, 92.
lu L'KMIMUK KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
disait même que les prêtres tle Sérapis ressuscitaient les morts. Quel- (jucs scènes bien ménagées, parfois bien réussies, transformaient en prodiges des effets très-naturels : un cataleptique se réveillant était un mort qu'on rendait à la vie. Alors tout devenait possible pour la crédulité du prêtre et dv. fidèle. Les sages avaient cru délivrer le monde des terreurs du surnaturel, le ramener à la froide raison, à In recherche des meilleures conditions de la vie présente, et le monde, leur échappant, allait <i à la folie du divin* ».
Le dix-huitième siècle a vu un état des esprits à certains égard.'semblable : Tancienne foi défaillante et, sous les yeux des philosophes triompiiants, les. guérisons miraculeuses du diacre Paris, les vision? des illuminés et le baquet magnétique de Mesmer. Dans le nôtre, en face de la science attestant la permanence des lois générales, le somnandjulisme, les tables tournantes, les spirites, les esprits frappeurs et l'eau merveilleuse de la Salette ont trouvé d'innombrables adeptes. On vantail à Voltaire un ouvrage ayant pour titre : Des erreurs et de la vérilé. « S'il est i)on, répoiidit-il, il doit contenir cinquante volumes in-folio sur la première partie et une demi-page sur la seconde, y Kous avons allongé la demi-page, mais avec quelle lenteur!
V. -EFFORTS DtS PHILOSOPHES POUR DONNER SATISFACTION AU SENTIMENT
HKLIGIEUX.
Le temps n'était pas encore venu où l'homme devait reconnaître que le double mystère de l'essence divine et de la création est aussi bien au-dessus de sa compréhension qu'il est au-dessus de ses forces de voler au haut des airs ou de nager au fond de l'Océan. Les philosophes ne renonçaient donc pas à faire sortir le monde de l'anarchio intellectuelle où il se débattait douloureusement, et ils pensaient y réussir : les uns en rejetant ces dieux « qui gouvernaient si mal »; les autres en construisant une théodicée acceptable pour les esprits (|ue n'avait pas encore saisis l'ivresse du mysticisme'. Nous con-
« Saint l'.'iul, / Coiinlli., i, 20. Sur Ins deux .sortes de mysticisme, voy. J. Simon, Hisl. de racole d'Alrx., t. i, p. .j9-G().
» Épiclèle (Enlrel., I, 12) établit qu'il y a, au sujet des dieux, cinq systèmes : 1° ils n'existent |)as; 2' ils exiçleiit, mais .sont parfaitement indifférents à tout; 7)» leur prévoyance ne s'étend (jn'aux choses célestes; 4° ils s'occupent du ciel et de la terre, mais seulement d'une manière générale; .V l'Iiorinne ne fait p.i' un mouveniHuI qui l'clinppe à leur refjard. Ce demie)système est le sien.
naissons les premiers; voyons les seconds s'efforcer d'affermir et d'étendre la croyance à l'nnité divine et à l'immortalité de rame, à des peines et à des récompenses en nne autre vie, à des relations en celle-ci avec la divinité par l'intermédiaire des Génies.
Le monothéisme, vaguement entrevu par les peuples primitifs, qui est au fond des Védas comme au fond de l'hellénisme, et que les Sémites avaient naturellement conservé dans leur double désert du ciel et de la terre d'Arabie, avait été, dans l'Inde et la Grèce, recouvert et caché sous les riches draperies que les poètes avaient tendues à la porte des sanctuaires. Anaxagore le retrouva dans Athènes, Cicéron à Rome. Interprète des spéculations les plus -pures de la pensée grecque, Cicéron était arrivé à l'idée de l'unité divine et de l'immortalité de l'âme, non par suite des déductions rigoureuses d'un philosophe qui construit un système où tout s'enchaîne, mais par un noble élan du cœur. Les stoïciens avaient remplacé le Dieu incompréhensible de Platon, le Dieu solitaire d'Aristote, par un Dieu vivant, qui pénétrait et remplissait l'univers de sa propre \ie\ et ils aimaient à répéter les vers magnifiques- où Cléanthe montre une foi si ardente en la raison éternelle. Mais leur âme du monde, ne se distinguant pas de l'univers, n'était qu'une force, et leur Providence, enchaînement nécessaire des causes et des effets, n'était que le Destin. Or les cœurs tendres demandaient un Dieu plus personnel, moins inaccessible à l'imagination, à la prière, et beaucoup commençaient à le trouver. Quelle influence a exercée l'idée juive de ce Jéhovah qui ne souffrait point de rival? On ne saurait le dire, les Juifs se glissaient partout; les prosélytes de la porte, qu'ils avaient convertis, ont dû aider à l'évolution commencée au sein du paganisme par les doctrines platoniciennes et qui menait le polythéisme au déisme. On ne saurait s'étonner que le Juif Philon, qui est si grec, tout en restant très-oriental, sépare Dieu du monde, « comme l'artiste est distinct de son œuvre »; mais un vrai païen, Plutarque, arrivait à la même doctrine. Plutarque était alors le plus illustre représentant de l'Académie. Il avait reconnu les deux courants qui entraînaient les esprits, l'un à l'athéisme, l'autre à la superstition". Il se plaça entre les humbles et les superbes, essaya de relever ceux-là de leur lâche abandon et de ramener ceux-ci à la conception du Dieu bon et juste
• y achevât, H ist. de l'école d'Alex., I. 95.
* L'Hijinne à Jupiler dont j'ai cilé quelques vers au tome IV, page 465. 5 Gréard, Morale de Plutarque.
•JoC L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
(lu Timée de Platon : Dieu unique, immuable, créateur des mondes <]u'il a orjianisés ot (ju'il conserve en présidant du haut des cieux à leurs révolulions. « Jupiter, dit-il, n'a pas été nourri dans les antres odoriférants de la Crète, et Saturne n'a point dévoré une pierre au lieu de son fils. Principe et cause de son éternelle existence, il était dès le commencement et il sera toujours. Piien n'échappe à ses regards, ni les sommets des montagnes, ni les sources des fleuves, ni les villes, ni le sahle de la mer, ni l'infinie multitude des astres. 11 nous a donné tout ce qui nous appartient; en lui sont le commencement et la lin, la mesure et la destinée de chaque chose '.... Enveloppée d'un corps, l'àme n'a point de commerce véritable avec Dieu; mais elle peut le toucher légèrement, comme en songe, par la philosophie. » jSous voilà déjà sur la route qui mène à la contemplation et à l'extase, et Numenius y tombe'.
A la porte du sanctuaire, Platon avait écrit : « 11 est difficile de découvrir l'auteur et le l'ère du monde, et, quand on l'a trouvé, il est impossible de le faire connaître aux hommes. » Malgré cette désespérance, la doctrine de l'unité divine s'était peu à peu répandue hors du sanctuaire. On la voit poindre à Rome aux derniers jours de la république; sous l'empire, elle fit beaucoup de chemin dans les esprits. Les peuples y venaient comme les philosophes, car l'unité du principe divin se trouvait au fond des religions orientales, qui prenaient tant d'empire. L'Isis d'Apulée" est la divinité suprême qu'on adore sous mille noms : hia myrionyma * ; le Sérapis de Sévère et de (laracalla % le Dieu-Soleil d'Elagabal et d'Aurélien, le Pon, le Miséricordieux des Palmyréens, l'xVhoura-Mazda des Persans, surtout Mithra, « le soleil invincible » qu'on adore partout, sont, chacun pour ses lidèles, « le Seigneur du monde qui doit être béni dans l'éternité ». Aussi Maxime de Madaure sera l'écho de beaucoup d'âmes païennes lorsqu'il écrira dans sa belle lettre à saint Augustin : « Quel est l'insensé, l'homme à ce point privé de raison, qui ne regarde pas
' his et Oairis, 24.
- Ce Numenius vivait sous les Anfonins; ses ouvrages ne nous sont connus que par de curieux fragments que les auteurs clnéliens ont conservés. Voy. Yacliorol, op. cil., I, p. 5'24.
"• Voy., ci-iJessus, p. 750.
•* Orelli, n"* 1870-7. Une inscription de Capoue (Mommsen, înscr. iYe«p., n° 5580) porte : Una qrne es omnia dca Isis. Il en était de même pour Atys, Sérapis et MiOira.
° Sérapis se confondait avec le Soleil. Un procurateur d'Egypte avait élevé pour la fortune <i(! Trajan un autel à Jupiter-Soleil, Grand-Sérapis; Letronne, hmcr. d'Efn/ple, I, p. 100, 153, iiùfi. etc. Le colosse de .Néion avait été consacré par Hadiien au Soleil, [lludr., 18.)
comme absolument certaine l'existence d'un Dieu unique, qui, sans commencement et sans avoir rien engendré de semblable à lui-même, soit néanmoins père de toutes les grandes choses de l'univers'? »
Le Romain comptait avec ses dieux. Il leur rendait un culte, à charge pour eux de lui rendre des services. A leur égard, il avait du respect, de la crainte et point d'amour-. Mais l'humanité recueille le long de la route où elle poursuit sa lente évolution intellectuelle et morale, des idées, des sentiments, que d'abord elle n'avait point, ou qu'elle n'avait que confusément. Le respect, la crainte, le calcul, ne font pas le sentiment religieux véritable. A certaines âmes détachées de la terre par la souffrance ou la méditation, il faut le plaisir mystérieux que l'homme éprouve à se rapprocher par l'adoration de la Toute-Puissance et l'orgueil que donne cette communion avec Dieu. Cet amour divin, les Romains vont le connaître; par là encore, ils s'approchent du christianisme qui a fait de ce sentiment le gage de la foi, la garantie du salut. Un esprit positif, un savant, le médecin Galien, disait : « Pourquoi disputer avec ceux qui blasphèment? Ce serait profaner le langage sacré qui doit être réservé pour l'hymne au Créateur. La piété véritable ne consiste pas à lui immoler des centaines de victimes et à lui offrir des parfums délicieux, mais à reconnaître et à proclamer sa sagesse, sa puissance et sa bonté.... Il a [)rouvé sa bonté par les bienfaits dont il a comblé ses créatures, sa sagesse par l'ordre qu'il a mis en toutes choses pour les faire subsister, sa puissance en créant chaque être parfaitement conforme à sa destination. Élevons donc nos hymnes et nos chants en l'honneur du Maître de l'univers". »
Ce Dieu, Épictète veut qu'on l'aime et qu'on célèbre incessamment
* Equidem uinnn esse Demi summum sine inilio, sine proie naturœ, ceu patrem magnum atqiœ macjnificum, quis tam démens, tam mente caplus, negct esse certissimiim? (S. Augustin, EpisL, I, 16.) Horace avait dit, dès le temps d'Auguste : « Jupiter n'a ni second ni semblable; d
. . Nil majus generatur ipso,
Nec viget quidquam simile aut secundum.
{Carm., I, xn, 17-18.)
- J'ai montré en maint endroit du tome I" que l'ancienne religion des Romains était un contrat entre les dieux et leurs fidèles. Au temps de la seconde guerre Puniiiue, Rome promet encore à ses dieux des sacrifices et des jeux, à condition qu'ils lui donneront la victoire, sinon, non. L'amour divin est venu plus tard avec la pliilosophie : il est quelque peu dans Cicéron, beaucoup dans Sénèque, plus encore dans Épictète. M. Havet, dans son savant livre sur les Origines du christianisme (t. II, p. 22, 152 et 275-1), accorde la caritas deorum aux païens. La distinction chronologique que je viens de rappeler nous mettra, je pense, d'accord.
3 De Usupartium, III, 10. Kùlm, t. Il, p. 257.
L'KMIMHK I:T l.A SOCIÉTÉ HOMÂlNL.
SCS biciir^iils: « Puisque vous èlos avougles, vous, le grand nombre, il faut (lue (jU('l(]u*uu répèle pour tous Tliymue à la divinité. Si j'étais le rossignol, je chanterais ; homme, je lone Dieu. C'est ma lâche, et, celte tâche, je l'accomplirai tant que je pourrai la remplir. Dites avec moi : Dieu est grand. » C'est l'esprit de nos i)saumes, Laudate DommumK Voici donc des païens qui arrivent à l'idée de l'unité divine, de la
Providence et au culte d'adoration qui lui est dû. Mais comment conciliaientils cette idée avec leur |)aganisme? Trèsl'acilemenl. Sénèque avait dit : « Dieu a autant de noms qu'il accomplit d'actions diverses. Ainsi, il est Bacchus, comme père de toutes choses; Hercule, attendu sa puissance invincible; Mercure, i)uisqu'il est la raison, le nombre, l'ordre et la science'. » Et trois siècles plus tard Maxime de Madaure répète que les divinités secondaires ne sont que les vertus du Dieu suprême, répandues à travers le monde et honorées sous (lilTércnts noms parce qu'on ignore le uom même du Dieu unique. En leur adressant des prières, c'est lui-même qu'on adore.
Une de ces verhis divines prenait de jour en jour un caractère plus élevé.
Minerve, qui, dans l'ancien naturalisme, .jvait représenté l'air et l'eau, la matière subtile el pure, avait ensuite personnifié rinlelligence. « Après Jupiter, dit Horace, Pallas a les premiers honneurs ^ » Pour le poêle, l'Olympe est encore une cour où la déesse siège aux cotés du souverain. Les j)liilosophes allant plus loin dans la spiritualité, firent d'elle la pensée du Dieu unique.
Pallas^
' Les psaiiiiics cxn clcxvi. C'en csl. l'esprit, non la forme, car l'entretien I, 16, est une noie iJiicousue où j'ai dû faire (|uel([ues transpositions. La Préface chantée à toutes les messes dit
aussi: liiimmim (tu)' (jlorix canimua.
* Delicnef., IV, 7 el 8.
'• buste en marbre avec les yeux en émail. Il a été trouvé à Ter Paterne. (Valican, musée <;iiiararnonli, n' 1!I7.)
Pro.rimoit illi (.lovi).... occupahil l'allas honores.
[Carm., I, xn, I0-20.)
La vierge céleste, née de Jupiter, devint la sagesse immaculée, le Verbe du maître de l'univers. Saint Justin s'en étonne, « le Verbe ne pouvant être une femme'. » Mais le rhéteur Aristide, son contemporain, explique sans beaucoup de peine le mythe profond où le Uyo-,
Minerve. (Statue du Capitole, Galerie, ir> 71.)
Qtîoi, de Platon se cachait sous la légende '. « Jupiter se retirant en lui-même, conçut en soi la déesse et l'engendra de sa substance. Elle est sa véritable fille, d'une origine absolument identique et égale. Ne quittant jamais son père, elle vit en lui et avec lui, comme si elle lui était consub-stantielle.... Ainsi que le soleil apparaît avec
' Quod quidem perridiculum nohis videluv (S. Justin. /l/;oZ., I, Ci).
- Suivant Platon, l'Ln a engendré l'Intelligence. (Yaclierol, Hist. de l'école d'Alex., I, Ô05.)
tous ses rayons, Minerve sortit de la tète paternelle tout armée de ses dons. Dans l'assemblée des dieux, sa place est la ])lus voisine de Jupiter. Tous deux n'ont sur toute chose qu'une même volonté. Si l'on en conclut que Minerve est la forme de Jupiter, on ne se trompera pas,
puisque tout ce que fait Jupiter, Minerve le fait avec lui. Aussi peuton lui attribuer toutes les œuvres de son père'. » L'isis de l'époque alcxandrine avait le même rôle auprès d'Ammon. Elle était la sagesse, la justice, l'àme de l'Être suprême, le médiateur entre le monde et lui *.
Philon, dont l'influence a été si considérable sur l'école d'Alexandrie, même sur certains Pères de l'Église, avait développé, dès le temps d'Auguste et de Tibère, la théorie du Dieu triple et cependant unique que l'Egypte, la Chaldée, la t^erse, l'Inde, la Grèce pélasgique et la Gaule avaient adoré.
Du sein de l'Éternel, retiré dans les impénétrables profondeurs de son essence, était sorti, par une première émanation, « le lils aîné de Dieu et le plus ancien des anges », que Philon appelle aussi « l'homme divin » , parce que l'homme de la terre avait été créé
Minerve armée*.
a son image.
Ce prcmicr-jié du Dieu créateur de l'univers est le Verbe intérieur ou la Sagesse divine qui gouverne le monde. A son tour, il engen-
' 'Aci r-âiii-i r- y.ai a'jvîta'.TàTai, y.xOxTîio CTj|j.-£'4)'jxuïa.. .. «aiA/iOei<r7.. (Arisliilc, dans le discours iiililiilé 'Aûr.và, |). 10 Cl IG, édil. do Canterius. ^'é vers 117, il éciivil (,'i) 175 srs Discours sacrés. Waddinglon, Clironol. de la vie d'Aristide dans les Mém. île l'Acad. des inscr., 1867,
'■ Isis et Osiris, '1. CI. Maiiry, op. cit., II, 280.
'- Statue, dite Minerve l'oliade, Iroiivéc au seizième siècle, sur rKsquilin, près du lemple de lliiiervf. Medicu. (Vatican, liraccio .Nuovo, n* 1 1 i.
dra le Verbe prononcé ou la parole, l'Esprit qui vivifie les êtres par la grâce, « Vierge céleste servant de médiatrice entre Dieu qui offre et l'âme qui reçoit ». Comme ce Juif platonicien, qui réveille une des plus vieilles croyances de la race aryane, est loin du Jéhovah de Moïse, mais aussi comme il prépare l'alliance entre les hommes de l'ancienne loi et ceux de la loi nouvelle ' ! Numenius, qui disait du grand Juif alexandrin : « Est-ce Philon qui platonise on Platon qui philonise ? » admettait une trinité analogue, formée par émanation du Dieu suprême'.
Le Dieu des stoïciens perdu au sein de l'univers devenait donc le Dieu personnel, incréé, éternel, qui a tout produit et qui gouverne la création par son Yerbe, comme César gouverne l'empire par sa sagesse": un seul Dieu, un seul prince, les deux croyances s'attiraient: plus tard on dira : une loi, un roi.
Cette conception qu'on trouve au commencement de notre ère à Alexandrie, que proclament avec des variantes, en ce moment négligeables, Plutarque sous les Elaviens, Aristide sous les Antonins,
Maxime de Madaure sous Théodose, les platoniciens à tous les âges, se continue donc à travers les quatre premiers siècles de l'empire. Elle peut se ramener à ces termes qui faisaient le fond de l'enseignement théologique dans l'école de Platon : Dieu, inaccessible pour nous dans son essence, se manifeste, dans le monde extérieur, par l'harmonie de la création; dans le cœur de l'homme, par la conscience; dans le monde des idées, par le Verbe archétype du Vrai, du Beau et du
Amraon *.
* Cependant la doctrine du Verbe est déjà dans V Ecclésiastique, YEcclésiaste et le livre de la Sagesse, où saint Jean l'a prise, pour l'élever à une plus grande hauteur.
- Cf. RiKer, Hist. de la philosophie, IV, 427.
■' Quintilien {hisl. orat., V, 10) est bien près d'établir comme un raisonnement nécessaire que, puisqu'il y avait une providence universelle, il fallait une seule tête à l'empire.
'' Hermès en marbre, trouvé à llerculanum. (Musée de Naples. nMU.)
76i L'EMPIRK KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
]V\en, vérité élcrnelle qui éclaire les hommes, médiateur divin entre l'humanité et Dieu. En un mot, deux grandes conceptions s'élevaient nu-dessus des croyances désordonnées : celle d'un premier principe, le Dieu unique, et celle du lôyoç, à la fois providence de Dieu et lumière des esprits'. Ces idées prenaient tant d'empire, que saint .lustin considérait la philosophie païenne comme le reflet inconscient et obscur du Verbe divin, dont le Christ avait été la révélation éclatante et complète". Sous la l'orme chrélicnne des trois hypostases d'une seule et même nature suprême : le Père, ou l'essence divine ; le Fils, ou son intelligence créatrice ; l'Esprit, ou sa puissance vivifiante, la croyance au Dieu unique et à son Verbe allait exercer un prodigieux empire.
Ce Dieu tout-puissant, père des hommes, leur doit justice. Pour montrer que cette justice leur était faite, il fallait admettre un autre (loiinio, celui de l'immortalité de l'âme. Dans la Grèce d'Homère et dans la Palestine des anciens jours, cette croyance était obscure. Les morts des Grecs et des Romains avaient, aux chamj)s élysées, une vie moins incertaine que les réphaïm des Juifs dans leur scliéol'. Mais, (pioique cette ombre de vie fût une misérable récompense, certains philosophes des derniers temps de la Grèce avaient trouvé que c'était encore accorder trop à la nature humaine. Les épicuriens, pour qui les dieux n'étaient que des fantômes, qu'il fallait chasser de l'imagination des hommes, terminaient naturellement nos destinées ici-bas. Les cyniques pensaient de môme : « L'âme est-elle immortelle ? dem;m(lait-on à Démonax. — Oui, répondit-il, comme tout le reste; » et
• Laclanco [Inslit. div., IV, 9) dit : « Le /.o-yo; dos Grecs est et vox et sapienlia Dei; » et il ajonle : V Zenon appelle Xs'-jo; le rerum naturcc disposilorem atquc opificem. » Sur le Xd-^o; des platoniciens et des alexandrins, cf. Villoison, Tlieologia pkijsica sioicor., p. 445, jointe à l'édition de Cornutus.
* Voy., ci-dessus, p. IG"). Plusieurs croyaient cpie, dans le plan fjénéral d'éducation arrêté par l)ieu pour l'iiuinanité, il y avait eu comme trois révélations successives : par l'Ancien Testament donné aux Juifs, par la philosophie dos Grecs et par le Nouveau Testament des chrétiens. C'était une tentative de concilialion l'ailo par dMioniiôlos esprits, mais impraticable.
•' Les réphaïm no sont pas dans le hcIiéoI condamnés à l'étornol sonnnoil, t(;moin l'histoire do la pylhonisse d'Endor; mais la doctrine des iieines et des r(''oomponses est absoute des livres Sapientiaux, du Li'-vilique, du DeiUh-otiovie cl du Livre de Job. I'lac('s entre l'Écrypte et la l'erse, c'est-à-dire entre les deux pays qui 'ont professé la croyance la plus énergicpie on une vie à venir, la Judée a fini par fixer les incertitudes de ses patriarches sur cette question et à joindre au grand principe de l'unité divine celui de la résurrection et du jugement des morts. C'est après la captivité, surtout au temps dos Macchabées, que celte croyance devint populaire dans une partie du peuple juif.
l'on a vu sa définition de l'homme libre : « Celui qui ne craint et n'espère rien. » Pline l'Ancien ne croyait pas à une autre vie ', et son neveu faisait consister l'immortalité à vivre dans la mémoire des hommes'. Les péripatéticiens étaient dans le môme sentiment. L'homme qu'au troisième siècle on appela le second Aristote, Alexandre d'Aphrodisias, soutenait que son maître ne pensait pas autrement. Bon nombre de stoïques en étaient là, à l'exemple de Zenon, et le plus parfait d'entre eux, Marc Aurèle, ne savait point si tout ne finissait pas à la mort'. Galien, qui parle si bien du Dieu unique, reste indécis sur la question de l'immortalité : « Connaissance, dit-il, qui n'est pas absolument nécessaire pour l'acquisition de la santé ou de la vertu. » Tacite aussi voudrait croire, avec l'auteur du Songe de Scipion, « qu'il est un lieu réservé aux hommes vertueux et que les grandes âmes ne s'éteignent pas avec le corps » ; cependant il ne trouve pour le suprême adieu que ces mots: « Repose en paix », qui n'expriment pas, comme le Rcquiescat in pace des chrétiens, le repos précurseur de la résurrection*.
On n'est jamais sûr de saisir la pensée ondoyante de Sénèque; il disait bien : « Me défendras-tu de chercher à pénétrer les secrets du Ciel et veux-tu que j'aie toujours la tête penchée sur la terre? Je suis de trop bon lieu et né pour de plus grandes choses ^ » Alors, Platon l'emportant sur ses ailes, il voit les âmes des justes séjourner quelque temps au-dessus de nos têtes pour se purifier de toute souillure, puis s'élancer dans la sphère éthérée et se mêler à la troupe sacrée des bienheureux qui puisent toute science à la source du Vrai\ Par malheur, il venait de dire dans le même traité : « Persuade-toi bien que les morts n'éprouvent aucune douleur. Cet enfer qu'on nous a peint si terrible n'est qu'une invention des poètes. La mort est la délivrance; elle nous rend au tranquille sommeil dont nous jouissions avant de naître ^ »
Ces idées étaient plus répandues qu'on ne le pense : « Tu le sais, dit Plutarque à sa femme, il en est qui persuadent au vulgaire que la
» Hisl. nat., VU. 50.
- Epist., Il, ad fincm.
5 Voy., ci-dessus, p. 221. L'école stoïcienne croyait cependant à une immortalité temporaire jusqu'à l'embrasement du monde, où tout finissait. ■* Tacite, Agric, 40.
^ Episl. 65.
* Ad Marc, 25.
' Ibid.. 19, et Episl. 2i : Mors nos consumil.... Consumplis nil rcslut.
mort est la délivrance de tout mal'. » Des inscriptions en parlent comme du repos éternel, de réicrnelle sécurité'. « Autrefois, je n'étais pas; aujourd'hui, je ne suis plus; mais je n'en sais rien et peu m'importe''. »
En voici une qui est sans doute d'un lettré : « Dans l'IIadès, on ne trouve ni barque, ni Caron, ni Éaque, ni le portier Cerbère. Nous tous que la mort y envoie, nous ne sommes qu'ossements et cendres*. » D'autres rappellent les joies brutales de la vie et conseillent d'en user : « Vous qui vivez encore, mangez, buvez, amusez-vous, puis venez ici"; » — « où, dit une autre, il n'y a plus ni rire ni joie^ » — « Tant que j'ai vécu, j'ai vécu; ce que j'ai bu et mangé, cela seul est maintenant avec moi'. » Cette inscription est d'un soudard; celle que le pape Urbain VIII fit briser était encore plus ignoble*. Certains païens n'avaient pas plus de pudeur dans la mort que dans la vie, et il y a toujours de ces ûmes immondes que la foi disparue laisse en proie aux plus bas instincts.
Cependant, bien plus grand était le nombre des esprits à qui le ciel vide et le Dieu-Nature ne suffisaient pas. Sur une stèle funéraire, on voit Qùlipe et le Sphinx : la vie demandant le secret de la mort. Mais la Mort ne livre jamais son secret, et, en face de ce néant que quelques-uns acceptaient, d'autres se révoltaient, jusqu'à nier la vie. « Mourir, disaient-ils après Heraclite, mourir, c'est se réveiller. »
Denx écoles offraient un refuge à ces esprits amoureux de spiritualité : le pythagorisme avec sa grande doctrine de la migration des âmes, par conséquent, des épreuves et des purifications successives, le platonisme avec ses espérances d'immortalité, encore incertaines chez le maître, mais que, déjà, les disciples précisent et affirment.
' Consol. ad. uxor., 10 : nicllum malum, nullum incommodum esse iis qui soluli sunl
corpore.
* Quies œlertiK. Cf. Or.-llenz., u"" 1192, 4428, 4849, et le chapitre des Se iilentiœ sépulcrales, passirn. L. Renier, Inscr. d'Ahj., ii" 94G, 947, 1546, 1755, etc.
' Orelli, n" 4809.
♦ C. I. G., n° 6298. Les mo(iueries des lettrés n'avaient pas tué le vieux Caron, car il vit encore dans les croyances populaires de la Grèce moderne, où l'usage de mettre entre les dents du mort l'obole qu'exigeait le nocher fatal s'est perpétué jusqu'en plein moyen âge (Friedlaender, op. cil., I. III, p. 652). On y offre aussi au mort des kollyra ou gâteaux de blé bouilli, de raisins secs, d'amandes et de grains de grenade (A. Dumont, Mém. sur les bas-reliefs représentant le banquet funèbre).
' C. /. L., t. II, n" 145i.
" Marin!, Inscr. Mb., j). 117,3.
• lienzcn, n° 7107.
* Ibid., u'IUO.
Toutes deux allaient se réunir dans l'école d'Alexandrie, qui s'efforcera de rendre une vie nouvelle au polythéisme : d'une part, en l'expliquant par des allégories et de la métaphysiqne ; de l'autre, en ramenant, par un puissant effort d'éclectisme, les traditions religieuses de tous les peuples sous le contrôle supérieur de la philosophie : distinctions subtiles, interprétations ingénieuses, rapprochements forcés, bons pour des esprits raffinés, insaisissables pour la foule et par conséquent sans action sur elle. Mais cette école ne commence que vers 195, avec Ammonius Saccas; son histoire appartient donc à la période suivante.
Plutarque, qui procède surtout de Platon, fit un vigoureux effort pour défendre le dogme du Dieu unique, de sa Providence et de l'immortalité de l'âme. Aux épicuriens qui, pour délivrer l'homme des terreurs de l'enfer, lui ôtaient l'espoir de l'éternité, le sage de Chéronée répondait : « Malheureux qui fermez les portes d'une autre vie! Vous ressemblez au passager battu par la tempête, qui disait à ses compagnons de voyage : Nous n'avons plus de pilote pour nous conduire et nous ne pouvons compter sur les Dioscures pour apaiser les vents; qu'importe! Bientôt nous serons brisés contre les écueils et engloutis dans l'abîme. » Un autre platonicien, Maxime de Tyr, écrivait : « L'âme généreuse verra sans regret la décadence et la dissolution du corps, comme un captif verrait s'écrouler sa prison et venir la lumière avec la liberté'. »
Les cœurs aimants n'avaient pas attendu les philosophes pour douter de cet anéantissement. Certaines inscriptions portent ces mots où se lisent à la fois la résignation et l'espérance : « Pluton n'est pas si méchant'. » « Quand tu meurs, tu n'es pas mort, » dit une autre malheureusement très-fruste \ — « Non, écrit un père sur le tombeau de son fils, mort au fond de la Numidie, non, tu ne descends pas au séjour des mânes, tu t'élèves vers les astres du ciel '. » A l'autre bout du monde romain', une mère fait graver sur la pierre sépulcrale de son enfant : « Nous sommes accablés par une cruelle blessure; mais toi, renouvelé dans ton être, tu vis dans les champs
» Diss. XIII. Platon avait déjà dit : « L'âme est une vie immorlelle enfermée dans une prison périssable ; la mort est une sorte de résurrection. Aussi l'âme du sage mourant s'ouvret-elle aux vérités les plus sublimes. »
- Comptes rendus de VAcad. des iiiscr., 1862, p. 174.
5 Miller, Mél. depItiloL, I, p. 57.
•» L. Renier, Inscr. d'Àlfj., n''3421.
5 A Doxato, près de Pliilippes en Macédoine. (Ileuzey. Mission de Maccdoine, p. 129.)
ôlyséens. Les dieux ordonnent que celui-là revienne sous une autre lornie qui a bien mérité de la lumière du jour; c'est une récompense (|ue t'avait acquise.... ta simplicité docile. Maintenant, dans un pré en lleur, l'initiée marquée du sceau sacré t'agrège à la troupe de Bacchus, où les naïdes qui portent les corbeilles saintes te réclament comme leur compagnon, pour conduire à la lueur des torches les
processions solennelles'. »
On peut suivre le développement de cette idée dans les transformations successives d'un mythe charmant, celui de Psyché, l'àme humaine qui, purifiée par l'amour et la douleur, devient immortelle.
La philosophie et bien des âmes étaient donc en possession de cette double idée : l'unité divine et la vie future ou la résurrection. On pouvait reprendre alors avec plus de force la question des récompenses et des peines el arriver à une conception plus nette de l'existence d'outre-tombe. Plutarque y consacra surtout deux traités, ceux de la Supenlilion et des Délais de la justice divine, qui comptent parmi ses meilleurs ouvrages ^ Un mot du dernier résume pour lui le rôle de la Providence : « Tout coupable est un prisonnier de la justice divine. » Tôt ou tard, ici-bas ou dans l'autre vie, en sa personne ou dans sa postérité, il reçoit son châtiment.
' L'étude des monuments figurés a conduit M. Ravaisson aux mêmes conclusions que celles qui résultent de l'élude des monuments écrits. « A mesure que le temps s'avance, les traits par lesquels se produit la croyance à une autre vie, d'abord vagues et confus, loin de s'effacer, se prononcent et se précisent. On se fait de la destinée des âmes des idées de plus en plus hautes; on rend aux morts des honneurs de plus en plus grands. En outre, ces idées, ces pratiques, s'étendent de plus en plus au grand nombre. Au commencement, il semble qu'on ne s'inquiète que du sort des rois et des héros, enfants ou descendants directs des dieux; avec le temps, beaucoup d'autres ont part aux mêmes préoccupations, puis tous ou presfpie tous. La félicité est réservée à qui ressemble aux dieux : c'est une maxime antique qui subsiste immuable. Avec le temps, on se fait de la ressemblance avec les dieux, ou, ce qui revient au même, de la perfection, des idées qui permettent à tous d'y prétendre. » (Ravaisson, le Monument de Mijrrliine el les bas-reliefs funéraires, 1876.)
* Voyez, dansGrt'urd, Morale de Plut., p.i2G5-^'Jl, l'analyse elle commentaire de ces deux traités.
Bacflms.
(Buste en marbre du musée de Naples.)
Les païens n'admettaient pas plus que les premiers chrétiens la pure spiritualité de l'âme \ Les ombres, matière subtile et insaisissable, éprouvaient encore les besoins de l'humanité, ses plaisirs et ses peineSc Elles avaient faim et soif : de là les libations et les offrandes faites près des tombeaux; les repas funèbres qu'on y célébrait, sorte de communion avec le mort'; les objets qu'il avait aimés, déposés près de lui; môme les sacrifices d'êtres animés, un cheval, un esclave, qui le serviraient dans son autre existence. Achille immole des captifs pour faire à Patrocle un cortège d'honneur dans les champs élyséens, comme on enterre le guerrier des Prairies avec ses armes et son cheval de guerre. A côté du monde des réalités se trouvait le monde, tout aussi réel pour le païen, des spectres et des fantômes, bienveillants ou terribles.
Ces ombres pouvaient aussi éprouver des joies morales et souffrir des douleurs physiques, puisque la croyance à une autre vie conduisait ceux qui l'acceptaient à admettre des peines et des récompenses. L'imagination populaire, si riche pour les tourments de l'enfer, a toujours été fort pauvre quand il s'est agi des béatitudes de l'Elysée. Les « bienheureux » d'Homère et de Virgile ont une assez triste existence : « Ne me console pas de la mort, dit Achille à Ulysse; j'aimerais mieux cultiver la terre au service de quelque laboureur que de régner ici sur toutes les ombres des morts. » Ceux de la foule avaient des joies encore plus vulgaires qui se ressentaient du sensualisme païen. Pour les maudits, on avait trouvé mieux; mais que Plutarque, dans sa description du séjour des damnés, reste loin de la terrible grandeur du poète florentin ' ! A force de vivre, l'humanité a connu plus de tortures, et ses poètes ont pu varier les supplices des réprouvés. Malgré cette indigence relative, le mythe des Furies vengeresses faisait trembler bien des croyants, et, tout incomplète que fût cette sanction morale, c'en était une.
Tout pécheur ne tombait pas en leurs mains redoutables. Au-dessous de la région supérieure où les âmes vertueuses vivaient dans une éternelle sérénité, mais au-dessus de l'abime où retentissaient les cris
* TertuUien, de Anima, 5 : .... animam nihil esse, si corpus non sit. Saint Basile, saint Athanase, saint Jérôme, quelquefois même saint Augustin, ont eu cette conception matérielle de l'âme.
- De Superst., 4.
'■ De Genio Socr., 22. Cf., dans Platon [Rep., X, ad fin.), le récit de Her l'Arménien sur ce qu'il a vu dans l'Iladès. Cicéron {Songe de Seipion), Virgile {Enéide, Yl), l'iularque {Dcmon de Socrale et Délais de la justice divine), ont aussi essayé de nous révéler le mystère d'outre-lombe.
770 L'KMI'ini:: KT LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
de douleur des damnés, s'agitaient, emportées par un tourbillon per- |)étuel, les âmes dont la perversité n'était pas inexpiable. L'abîme avait lui-même trois cercles, trois degrés de supplices, les uns plus doux, les autres plus terribles. A l'un présidait Pœna ou le Châtiment; à l'autre, Dikc ou la Justice; au troisième, Erinys ou la Vengeance.
Cette page du traité des Délais de la justice de Dieii^ fait penser à la Divine comédie de Dante et au purgatoire des chrétiens. Le poëte le plus populaire de l'antiquité romaine, Virgile, avait une doctrine analogue. «Certaines âmes, dit-il % sont battues incessamment des vents, d'autres s'épurent par le feu. Après mille ans, elles sont délivrées des souillures de la terre, mais c'est pour revenir habiter de nouveaux corps. » La ressemblance ne va i)as plus loin. Pour le chrétien, l'autre vie est la vie véritable; pour le païen, celle-ci était la plus sûre, et, dans la pensée du plus grand nombre, la meilleure. Aussi beaucoup ressentaient de véritables terreurs à l'approche de ce moment où le remords vous saisit". Par l'initiation aux mystères, on cherchait à se mettre en état de grâce, et par des purifications, des prières, on espérait s'affranchir des expiations d'outre-tombe.
Il n'appartient pas à l'historien de dire ce qu'il peut manquer à toutes ces philosophies de rigueur scientifique, mais il est obligé de rechercher quelle a été leur influence sur la société. La logique ne gouverne pas le monde, et de belles paroles, allant éveiller au fond du cœur les sentiments qui s'y cachent, ont plus d'effet que les syllogismes les mieux construits : témoin Sénèquc et Plutarque, qui ^ ne sont pas do grands philosophes et qui, pourtant, ont
Hercule jeune. , • , ,• i»'i x- -'i
(Monnaie d'argent cxercc uuc puissantc actiou sur 1 cducatiou générale, de Rhodes.) Qp |gg inscriptions des tombeaux, les images qui s'y trouvent, les représentations mythologiques qu'on se plaisait à y tracer : Proserpine rendue à la lumière du jour, Alceste attendant son époux. Hercule triomphant de la mort, et les scènes joyeuses ou la tranquille félicité de la vie élyséennc, que reproduisaient tant de basreliefs funéraires', attestent la préoccupation d'une autre existence.
* JEncis, VI.
■• ....peccaloium suo/um lum maxime pxnitet(Cicéron , de Div., 1,50). M. Boissier (/a /?e/i{/io)( romaine, t. I, p. 545) remarque que cette phrase de Cicéron semble déjà chrétienne.
* M. liavaisson a montré, dans le mémoire cité plus haut, que les scènes d'adieux, re- [)rcsentei's sur tant do bas-relicfs ot de vases funéraires, étaient souvent des scènes de réunion dans VÉltjsée.
Cette croyance entraînait celle de communications habituelles entre le monde des vivants et le monde des morts. Dans la veille ou le sommeil, surtout la nuit ou à l'ombre des bois, on croyait voir l'esprit de ceux qu'on avait aimés, les spectres funèbres, larves ou lémures, dont on redoutait la sinistre influence, et l'àme irritée de ceux qui, ayant
Adieux d'Admète et d'Alcesfe'.
péri de mort violente, n'avaient pu trouver un tombeau. Dans cette autre existence, ils semblaient avoir pris un pouvoir redoutable ou bienfaisant : aussi, pour apaiser les mânes, on célébrait chaque année trois fêtes, le 24 août, le 5 octobre et le 8 novembre, en ouvrant
* Amphore étrusque de la collection de Luynes, au cabinet de France. Alceste jette ses bras au cou d'Admète. Derrière le roi, un Génie ailé tient un serpent dans chaque main. Derrière le Génie est l'entrée des Enfers. A la droite d'Alceste, Cliaron lient levé un pesant marteau.
\c munilm, fosse profonde consacrée aux divinités infernales et par où sortait alors la troupe « des esprits silencieux' ». Dion Cassius, IMiilostrate, Pausanias, voyaient partout des spectres, et Pline le Jeune croyait aux revenants'.
Ces morts au milieu desquels on vivait, puisque les tombeaux étaient placés à l'entrée des villes, le long des grandes voies publiques; ces génies qui rôdaient incessamment autour des hommes, on voulait les interroger, et, par eux, pénétrer l'avenir. De là les évocations, les charmes, les sacrifices magiques, qui parfois étaient d'abominables forfaits, comme ces immolations d'enfants que firent plusieurs empereurs^ et dont on accusait faussement les chrétiens. Le roman d'Apulée, qui met en action l'art infernal des sorcières de la Thessalie, montre combien les hommes de ce temps étaient préoccupés des mystères d'outre-tombe et du monde des esprits.
Il ne faut pas chercher dans cette croyance un dogme bien défini, quoiqu'elle datât de loin, puisque Platon * et Pythagore l'enseignaient, et qu'on peut la faire remonter plus haut. La répugnance à l'anéantissement et le besoin d'expliquer le mal, sans trop compromettre les dieux, avaient peujdé le monde inférieur et l'espace entre ciel et terre d'êtres innombrables^: âmes des justes ou génies tutélaires, âmes des méchants ou démons malfaisants. De cette croyance vague et llottante, mais d'autant plus populaire, la philosophie avait tiré la théorie des Génies, doctrine commode pour concilier l'idée de l'unité divine avec le respect de la religion officielle. Exécuteurs des arrêts de la Providence, ces Génies ou démons étaient en relation constante avec la terre, fortifiant les bons, comme les anges gardiens de IKglise, terrifiant les réprouvés et présidant à tous les actes de la vie civile et religieuse'. Il semblait qu'on pût rendre compte du bien et du
' Prellcr, Rœm. Mythologie, iSfi.
2 Epist., VII, 27.
5 Dion, LXXlll, Ifi; LWIX, II.
* La doctrine de Platon sur les démons se trouve surtout dans le Phédon et le Banquet. « Les démons, dit-il dans ce dernier livre, remplissent l'intervalle qui sépare le ciel de la terre. Ils sont le lien qui unit le grand Tout avec lui-même. Comme la divinité n'a jamais de fornmunicalion directe avec i'iiommo, c'est par l'intermédiaire des démons que les dieux s'en- Irtîtionnent avec lui, dans la veille ou le sommeil. «
» Banquet, 28. Cf. Maury, op. cit., III, 424. Ilenzen a donné, dans son Index (p. 27-29), la curieuse liste de noms de Génies fournis par les inscriptions. Parmi les graf/iti des excubitoria occupés à Rome par les vigiles, on trouve une invocation au Gcnie du corps de garde, et, dans une mscriplion dacique, une autre au Génie des contributions indirectes. Un vétéran consacre, pour le salut des empereurs, ini Hercules defensor genio ccnturiœ (Orelli, 941).
* Fcrnnl Iheologi, in luccm edilis liominitms cunclis, salva fiimitale falali, Imjusmodi quxdam
LES IDÉES. 77o
mal par l'action de cette armée peu disciplinée dont le chef résidait au fond de l'empyrée, tranquille en ses desseins impénétrables. Les récriminations de la terre n'arrivaient plus jusqu'à lui, auteur de tout bien; elles s'arrêtaient aux Génies malfaisants, auteurs de tout mal, et qui devaient un jour en répondre devant le juge suprême.
Maxime de Tyr, qui fut peut-être un des précepteurs de Marc xVurèle, avait, comme Dion Chrysostome, beaucoup voyagé et, comme lui, beaucoup discouru, en répandant par ses discours les préceptes d'une saine morale et la croyance à l'immortalité de l'àme. Il revient souvent sur cette théorie des Génies. « Les âmes, dit-il, devenues des démons, tout en conservant un triste souvenir de leur existence passée, sont heureuses de celle qu'elles ont retrouvée. Elles s'affligent du sort de leurs sœurs qui sont encore ballottées sur les Ilots de la vie, et se plaisent près d'elles pour les retenir ou les relever quand elles glissent sur la pente du mal. La divinité leur a donné la mission de venir en aide aux bons, de secourir ceux qui souffrent et de punir ceux qui font mal '. »
« Je vais, dit-il encore, t'éclaircir par une image ce que je veux dire. Figure-toi quelque grand royaume ou quelque puissant empire, dans lequel tout le monde conforme spontanément ses actes à la volonté d'un roi unique et supérieur à tous en pouvoir et en majesté. Les limites de cet empire ne sont ni l'Halys, ni l'Hellespont, ni le Palus-Méotide, ni l'Océan, mais en haut le ciel et en bas la terre. Dans la partie la plus élevée de ce royaume, le roi siège immobile, comme la loi et la règle souveraine; il distribue aux peuples la vie et le salut qui dépendent de sa puissance. Mais ce dieu a pour compagnons de son empire des dieux innombrables, dont les uns, invisibles et immobiles, plus rapprochés du roi par leur nature, se tiennent aux portes du sanctuaire, tandis que d'autres, mobiles et visibles, leur obéissent comme des ministres, à qui d'autres encore sont soumis. Tu vois ainsi par la pensée cette hiérarchie et cette chaîne sans fin qui du ciel descend jusqu'à la terre.... Oui, dans ce conflit et cette diversité des opinions sur la nature divine, toutes les législations et toutes les croyances de la terre conviennent en ce point, qu'il y a un seul Dieu, père et maître de l'univers, et que beaucoup d'autres êtres divins lui
velut acius rectuia numina socian (Amm. Marcellin, XXI, 14); et il cite deux vers de Ménandre reproduisant la même pensée : « Auprès de tout homme arrivant à la vie se trouve un Génie familier qui le guide dans son existence. » » Disc. XV, 6. Voyez aussi XIY, 8, et le XVII'.
sont subordonnés, qui sont les lîls et comme les ministres de ce roi suprême '. »
Apulée pensait de même -. Mais, si les dieux honores sous tant de noms n'étaient que la personnification des forces mises en jeu par la puissance divine, il n'y avait point de raison, cette interprétation admise, de leur refuser un hommage qui remontait à leur maître commun. Aucune des écoles philosophiques n'attaquait donc directe-
L"Oci>an personiiilic '\
ment le culte établi, pas plus celle d'Épicure que celle de Zenon'- Comme Socrate, ses élèves, quelque nom qu'ils prissent, sacrifiaient
< Denis, op. cil., II, 228.
- (1 Les dieux suprêmes ii'onl aucun contact avec les êtres qui vivent sur la terre, mais il y a des puissances intermédiaires entre l'Iionime et la divinité : ce sont les génies ou les démons, interprètes de nos vœux et messagers des bienfaits célestes. Ils occupent l'intervalle aérien entre le ciel et la terre. » (De Dcu Socratis.) Ce livre d'Apulée est un éloquent exposé de la morale socratique.
" Statue en marbre trouvée au Cl:ainp de M.irs cl appelée Marfoi'io par les Romains. (Cour (iii t-apiiole.)
• l'iutarque {CohIi(uIh lions hloiciennes) nionli-e les discij)les de ces deux écoles sacrifian'.
sur tous les autels, et, par là, ils échappaient au péril que les chrétiens rencontrèrent. Ils n'y mettaient point d'hypocrisie. Plutarqne, le grand prêtre d'Apollon, remplissait ses fonctions sacerdotales avec le zèle d'un vieux croyant. Il y trouvait une grande douceur, sans aucun embarras pour sa conscience. Les Génies lui expliquaient tout; ils sauvaient pour lui le dogme du Dieu unique et bon. Aussi un des premiers adversaires dogmatiques des chrétiens, le philosophe Celsus, déclarait ne voir aucune différence entre les anges de la nouvelle doctrine et les démons de Platon *. Les Pères de l'Église accepteront même
Pierre gnostique servant d'amulette ou de talisman'^. (Mélange symbolique de croyances romaines et d'idées égyptiennes.)
la démonologie platonicienne, mais en la retournant contre le polythéisme; ils expliqueront par cette puissance satanique les oracles et les miracles dont le paganisme s'autorisait*.
On n'a point encore parlé des (/nostiques. Il fallait réserver pour la fin de notre revue le fait intellectuel qui caractérise le mieux l'époque que nous étudions : la mêlée des systèmes. Grâce à la « paix romaine », les peuples ne se combattent plus; mais les philosophies, les religions,
aux dieux. Cependant ils combaKaient, surtout Épictète, la divination qui, personnelle au consultant, était sans lien nécessaire avec le culte public, de sorte que ne la pratiquer point n'était pas une révolte contre la religion officielle.
• Origène, Contra Celsum, V, 4.
- Prême d'émeraude, publiée par Caylus, Recueil, etc., pi. 65. Au centre, Jupiter avec le foudre, entouré par le serpent égyptien qui se mord la queue, symbole de l'Éternité Audessous, le crocodile; sur les côtés. Castor et Pollux; en haut, Jauus. Cybèle ou Rome et l'épervier, symbole égyptien du Soleil.
5 Cf. Jlaury, op. cit., III, p. 42!) et suiv.
luttent les unes contre les autres, chacune brisant, contre un adversaire, ses formes particulières, et toutes échangeant leurs idées, leurs rites, même le costume de leurs prêtres, jusqu'au moment où presque toutes aussi se réuniront dans la catholicité, c'est-à-dire dans l'universel.
La gnose, l'expression la plus complète de cette confusion, en fut le produit naturel. Faite d'éléments empruntés aux doctrines alors dominantes dans l'empire, juives, chrétiennes, polythéistes, même aux religions de la Chaldée, de la Perse et peut-être de l'Inde, elle n'était ni une jdiilosophie ou un système rationnel, ni une religion, c'est-à-dire, une loi, un livre, un texte sacré. L'imagination y jouait le rôle principal et y faisait courir à l'esprit toutes les aventures. Adeptes d'une science mystérieuse qu'ils disaient une émanation directe de la divinité, les gnostiques n'avaient point de corps de doctrine et n'étaient par conséquent réunis ni par le lier d'un même dogme ni par la discipline d'une même église : aussi la gnose a-t-elle mille faces. A côté des pratiques les plus grossières, on y voit la spiritualité la plus haute; au fond, c'était une école de mysticisme, c'est-à-dire de désordre religieux, parfois d'immoralité, à raison de son orgueilleuse indifférence pour les œuvres. Ainsi Basilide enseignait que les parfaits s'étaient, à force de piété, élevés au-dessus de toute loi et qu'aucun vice n'était pour eux une souillure. La gnose devait être et elle fut la mère d'hérésies nombreuses qui, après avoir troublé l'empire, reparaîtront menaçantes en plein moyen âge \
Voilà bien des systèmes différents ; ils ont pourtant une tendance commune : le mépris de la chair, le culte de l'esprit et la croyance, de jour en jour mieux affermie, d'une divine Providence. Toute philosophie tend alors à l'idéalisme, toute religion au mysticisme. Le monde marche vers l'avenir par ces deux voies qui souvent se confondent; et, parmi les héritiers de Caton et de Fabricius, dans ce peuple de laboureurs intéressés ou d'usuriers avides, beaucoup sont déjà possédés des mystiques ardeurs. Les populations des provinces orientales, où l'exaltation religieuse est endémique, en avaient été agitées les premières; celles de l'Occident y cédaient peu à peu. Alors on comprend qu'il sera possible de faire abandonner à ces hommes la terre, qu'ils
* Sur la giiosp. voyiez Maltor, Histoire du (jnoslicismc. Un mouvement analogue de spiriluylilé confuse, d'inler|)rétations et d'allégories, doiniait aussi naissance, vers l'épotiue où coninii:nçait le clirislianisnie, à la kabbale, dont M. Franck a nionlié les doctrines à la l'ois panlliéistes et niysli(|ues, dans son livre sur lu Kabbale ou la plnlosophie iclifj. des ILbreux.
aimaient tant à tenir, pour le ciel qui va leur être donné en espérance. On voit comment se faisait, par le courant du siècle, la préparation évangélique; comment tout s'ordonnait peu à peu dans le monde païen pour le triomphe des idées spiritualistes qui s'étaient fait jour dans l'enseignement d'Anaxagore, de Socrate et de Platon, d'une manière philosophique; dans les mystères, sous l'enveloppe des symboles, et dont le christianisme sera la forme religieuse, c'est-à-dire populaire. Il en va toujours de même. Dans l'histoire, pas plus que dans la nature, il n'y a de révolution soudaine. Les croyances qui meurent se rencontrent avec celles qui arrivent à la vie. Comme les continents changent lentement leurs formes; lentement aussi les idées font leur chemin dans l'humanité, et ceux qu'une doctrine nouvelle considère, après son triomphe, comme des ennemis, n'ont été souvent que des précurseurs'.