‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 56 sur 62 · I. — LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

I. — LE CHRISTIANISME

Si nous avions à faire l'histoire interne du christianisme, nous devrions reconnaître et suivre d'autres courants d'idées qui ont contribué à former le fleuve immense. Ce n'est pas impunément que les Juifs avaient vécu parmi les sectateurs de l'Avesta et qu'ils se trouvaient au milieu d'un monde si agité par la pensée religieuse. Depuis Alexandre, tout l'Orient hellénique était en travail de renouvellement. Dans la vieille Egypte, même en Palestine, on usait du procédé dont les philosophes grecs s'étaient servis pour l'explication des légendes religieuses ^ La Bible n'était plus un texte impératif; les Juifs de l'école deTibériade, ceux d'Alexandrie surtout, pratiquaient la maxime de saint Paul : « La lettre tue, l'esprit vivifie », et Philon nous a montré combien ces libres interprétations faisaient apparaître de nouveautés. Mais l'étude des origines chrétiennes et l'exégèse du Nouveau Testament ne sont pas du ressort de l'histoire politique. Celle-ci n'a le droit de s'occuper du christianisme qu'après qu'il est devenu un fait social, c'est-à-dire lorsqu'il intéresse une partie du peuple et qu'il attire l'attention des pouvoirs publics. C'était au contraire un

* C'est l'opinion de quantité de pères et de docteurs de l'Église. Le moyen âge ne doutait pas que Socrate, Cicéron, Virgile, Sénéque, même Aristote et Trajan, ne siégeassent parmi les élus.

* Maury, Hist. des relig. de la Grèce antique, t. lli, p. 2C.

devoir pour elle d'étudier l'évolutiou produite par l'influence de la pliilosopiiie grecque dans le sein de la société romaine. Il importait de montrer combien de choses concouraient alors à créer l'esprit nouveau qui, sous la direction de l'Église, allait conduire le monde gréco-latin en des voies où il n'avait pas encore marché.

Au cours du précédent volume, ou a vu l'apparition confuse du christianisme dans la capitale de l'empire dès le temps de Néron et de Domitien; la preuve, à l'époque de Trnjan, des progrès qu'il accomj)lissail sourdement; enfin, sous Hadrien et Antonin, le courage de ses apologistes; sous Marc Aurèle, celui de ses martyrs.

A la mort de ce prince, le christianisme comptait un siècle et demi d'existence, qu'il avait employé à préciser la doctrine du Dieu personnel et multiple, du Verbe incarné révélateur de la parole divine et rédempteur de l'humanité déchue, de l'Esprit qui éclaire les Ames par la grâce, de la foi qui les sauve, de la résurrection de la chair pour la récompense des bons et le châtiment des méchants. Il avait rédigé ses écrits canoniques, réglé son culte et la discipline de sa jiremière phase d'existence. Par le dogme de la communication de l'Esprit-Saint à l'Eglise, il avait préparé ses développements ultérieurs et constitué le pouvoir doctrinal des évoques, qui se trouvaient revêtus de la double autorité donnée par l'élection populaire et par la consécration religieuse. Le nombre des ouvrages que l'Église déclarait apocryphes, celui des hérésies qu'elle avait déjà combattues', prouvent sa vitalité. Longtemps la foi ne s'était propagée que dans les couches inférieures de la population % où elle portait des consolations pour toutes les misères et cette vertu, la charité, qu'avaient enseignée, dès l'origine, le Christ et saint Paul '. Elle condamnait la richesse qui lui semblait « un fruit d'iniquité ou un héritage d'injustices* »; et elle aimait la pauvreté, la souffrance comme la condition du rachat (le hi vie terrestre. Les philosophes, qui ouvraient leur ciel aux seules âmes d'élite, lui reprochaient cette sollicitude pour les humbles, « Taudis, disait l'un d'eux, que les autres cultes appellent à leurs cérémonies ceux dont la conscience est pure, les chrétiens promettent le

* Trente-deux, au dire de l'auleur des Philosophumena, réfutation des hérésies écrite entre 230 et 2i0 et attribuée à llippolyte, évt^iue du Port-du-Tibre. Mais bon nombre de ces hérésies provenaient des gnosliqucs ([ui n'étaient qu'à demi clirélicns.

- Cependant l'hne disait déjà des chrétiens, en l'an 111 : Mulli oinnis lelatis, omnis ordinis utriuMiue sexiis.

■' Vovfz la première Épîlre aux Coiinlhiens.

* Doiirdaloue, d'après saint Jérôme, au sermon sur lc& Richesses.

royaume de Dieu aux pécheurs et aux insensés, c'est-à-dire à ceux qui sont les maudits des dieux \ » Celse, en parlant ainsi, marquait bien le point essentiel : la rédemption dans l'Église et non pas hors de l'Église, par la foi commune et non plus seulement par l'effort individuel.

Combien, au contraire, étaient douces aux oreilles des déshérités ces paroles d'égalité devant Dieu, du rachat des âmes par le Fils de l'Éternel insulté, bafoué, battu de verges et mort sur la croix des esclaves! La passion du Christ était leur propre histoire et la Bonne Nouvelle paraissait apportée surtout aux petits. Le héros des anciens jours avait été le fort et le vaillant. Hercule ou Thésée, puis le sage ; le héros des temps nouveaux allait être le saint, et chacun pourra le devenir, car c'était par le sentiment, non par la science, que le christianisme entendait conquérir le monde.

Pour l'enseignement ordinaire, point, à cette époque, d'ambitieux systèmes ni de discussions subtiles sur l'essence des choses ; point de minutieux préceptes ni de loi difficile à comprendre. Le salut, c'est la foi en celui « qui s'est rendu visible afin d'amener les hommes à l'amour des choses invisibles" », et l'Esprit qui souftle où il lui plaît la donne par la grâce. La loi, c'est le Sermon sur la montagne, avec les adorables paraboles dont il a été dit : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » Pour obtenir le ciel, il ne faut que croire et aimer. Platon était arrivé au même point que le christianisme, lorsqu'il avait mis la règle de la morale dans l'imitation de Dieu, 'OpiMffiç Tw 0£M. Mais son Dieu n'est pas un homme, et l'idéal qu'il propose est inaccessible. TertuUien, au contraire, put dire : « Après Jésus, nous n'avons rien à apprendre; après l'Évangile, nous n'avons rien à chercher \ » Yoilà le modèle et la règle.

La théologie chrétienne, malgré les obscurités où saint Paul l'avait engagée, était pleine de vie et de lumière. Elle se personnifiait en un Dieu séparé absolument de la nature, où Marc Aurèle l'enveloppait

' Origène, Contra Cclsum, III, 59 : .... quisquis infelix est hmc Dei regnum accipiet. Qu'appelez-vous un pécheur? dit-il encore. Injustum, furem, murorum effractorem, veneficum, sacrilecjum, mortuorum spoliatorem. Ecquos alios vocaret, qui latronum constaret societatem. (Ibid.) Dans tous les temps, les partis jettent à leurs adversaires des accusations analogues, au nom de la philosophie, de la religion ou de la politique.

- Les stoïciens, suivant Galien ou l'auteur du r.tA œiXoOToiov tsropîa; (t. XIX, p. 515, édit. Kùhn), anéantissaient avecle corps l'âme des ignorants; celle des sages survivait, usque ad flafirationem.

5 Préface de la messe de la Nativité : .... id dum visibiliter Deum cognoscimus per hune in invisibilium amorem rapiamur.

* De Prœscviptione adv. Iiœr., 8.

encore; et en l'IIomme-Dieu, vainqueur du mal et de la mort, montré aux hommes comme type de perfection; plus tard sera proposée aux Icmmes l'imitation de la Vierge Mère et de son amour infini. Métaphysique sans ombre, où pourtant de puissants esprits trouvaient matière aux plus hautes spéculations; ciel sans nuage, où il semblait que tout i)ùt se voir, se toucher et se comprendre. Or, dans la lutte entre des croyances, la victoire est toujours à celle qui a les formules

La Vierge Mère '.

les plus précises et les symboles les mieux arrêtés. Le dieu suprême de la race aryane, Jupiter, avait été « le Ciel Père^ », le christianisme le remplaçait par « Notre Père qui est au ciel », et ce changement était toute une révolution.

Le culte était pur; point de sacrifice sanglant et rien qui ne tendit

' Fresque du cimetière de Priscilhi. Nolrf; gravure, empruntée à Roller, t. I, pi. XV, est une restauration ; car la fres(|ue, presque détruite, ne laisse voir que de vagues contours et n'autorise pas l'enlhousiaste description qu'on en a faite. On ne sait pas quel est le personnage représenté à côté de la Vierge. « Les saintes familles, dit le P. (îarucci, sont d'invention moderne. » (Sloria deW arle, pi. 59, fig. 2.)

' C'est le sens du mot .Jupiter, le Zeus des Grecs, le Varuna des Hindous, l'Ahura-Mazda ou Orrnuzd des Perses, le Svarogu des Slaves. (James Darmesteter, Rev. de l'Hist. des religions, I. I, p. 380.)

des chants, des

la lecture de l'Evangile et le grand acte de la communion

à éveiller les meilleurs sentiments de notre nature prières

directe avec Dieu. Si quelques-uns, qui faisaient déjà du christia nisme la religion du Dieu des vengeances divines, voulaient lui donner des dehors tristes et lugubres, pour le plus grand nombre il était la religion du Bon Pasteur qui veille sur son troupeau, qui le défend contre les loups ravisseurs et qui rapporte sur ses épaules la brebis égarée. Cette image de grâce, de bonté et d'amour, fréquemment répétée dans les plus anciennes catacombes de Rome*, était alors le symbole préféré de la foi chrétienne. Comme en celle-ci, tout était espérance, tout, même dans la mort respirait le calme et la sérénité.

Une colombe représentait l'âme s'élevant vers les cieux ; un agneau, la troupe des fidèles; une seule vigne couvrant les murs de la chambre sépulcrale de ses rameaux nombreux et de ses grappes vermeilles montrait, par un symbole gracieux encore, l'unité de l'Église,

ses progrès et les fruits abondants et doux de la foi. La croix, « le signe du Seigneur' », que le moyen âge mettra partout, avec les plaies saignantes et la tragique figure du crucifié, est rare dans les catacombes, mais tout y faisait songer : le fidèle « qui les mains étendues élève à Dieu sa pensée pure * » ; le navire glissant sur l'onde

Jupiler Tonnant-.

' Voyez la Roma sotkrraiiea de M. de Rossi, et Roller, les Ca'.ucombes de Rome.

- Belle statue en basalte noir. (Musée CapiL, III, pi. 5.)

5 ....Tc x'jp'.ax.bv ar,u.-Mi (Clément d'Alexandrie, Strom., VI, H).

* Minuc. Félix, Octav., 29 ,

avec ses voiles gonflées que portent le mât et les vergues: l'oiseau qui monte dans les airs sur « la croix de ses ailes » et qui semble porter à Dieu une prière'. La symbolique chrétienne est née des pastorales évangéliques et du besoin de cacher sur les tombeaux, aux yeux des païens, la foi qui restait visible pour les croyants.

Le Bon Pasteur*.

Ainsi, simple et profonde dans son dogme, pure dans sa morale,^ miraculeuse dans ses traditions et apparaissant aux hommes sous la divine figure du doux Maître de Galilée, cette doctrine avait tout à la fois le merveilleux nécessaire aux esprits amoureux de surnaturel et l'élévation réclamée par ceux qui entendaient raisonner leur foi tout en y cédant. Aux âmes inquiètes ou malheureuses, elle aoportait ce

' .... el alarum cruce pro manibus cxlendunt (Tertullien, de Orat., 59). Sur l'emblème du poisson, voyez Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1880, p. 45. M. de Rossi, qui a conquis les catacombes à la science, dit que la croix ne devint d'un usage habituel qu'au cinquième siècle, et que le seul Christ en croix qu'on y ait trouvé n'est pas antérieur au septième siècle.

* Fresque de la crypte de Lucine, copiée au musée de Lalran. (Roller, ibid., pi. XVII.)

que celles-ci ne Irouvaieiit pas ou ne trouvaient qu'imparfaitement dans les cultes orientaux et dans les philosophies : une promesse de salut, par conséquent, une espérance. L'esprit du temps voulait des prophéties, des exorcismes, des miracles ; l'Église en faisait, car le ciel en fait toujours quand la conscience des multitudes le demande. « Les disciples de Jésus, dit saint Irénée, ont reçu de leur maître le

Symboles chréliens '.

don des miracles ; ils exorcisent les démons, prédisent l'avenir, guérissent les malades et ressuscitent les morts '. »

Quel était leur nombre vers la fin de la période antonine? Tertullien, avec son imagination ardente, voyait les chrétiens remplissant les cités et les bourgs, les camps et les tribus, le forum et le sénat \ Mais

' L'ancre, les colombes, l'agneau, le monogramme, la branche de palmier indiquant la victoire du chrétien triomphant de la mort; deux colombes perchées sur le bord d'un vase pour y boire les rafraîchissements promis à la foi ardente, rcfrigerium; une femme tenant une palme et une couronne, symbole de la victoire remportée par la foi. (Roller, op. cit., pi. X et XI.)

- Adv. hœres., 11, 48, ap. Eusèbe, Hist. ceci., V, 7. Voyez, ci-dessus, page 125, note \, les paroles de Quadratus attestant que l'Église possédait les mêmes privilèges surnaturels.

' Apolog., 57.

78i L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

le païen do VOctavius les appelle encore « le penple des ténèbres' ». Kn l'éalilé, ils étaient une très-faible minorité comparés à la masse (les babitants de l'empire. Le premier devoir des chrétiens était le soin des pauvres. Or une leltre du pape Corneille en l'année 251, où il est dit que l'Eglise de Rome avait à secourir quinze cents indigents, veuves et malades, ne permet pas de supposer que cette communauté fût bien considérable'. Soixante ans plus tard, la grande cité, gardienne de ses vieilles divinités, était pleine encore de païens; Constantin ne trouvera pas un chrétien dans le sénat, et, à la fin du quatrième siècle, Symmaque en comptera bien peu dans les grandes l'anjilles romaines; mais à quoi bon des calculs et des hypothèses sur le nombre des chrétiens? Ce sont les minorités ardentes qui font les révolutions, et l'ardeur ne manquait pas aux chrétiens qui, après l'édit de tolérance de Gallien, en 200, se multiplièrent rapidement.

Les lettrés et la haute société romaine ne connaissaient pas, au deuxième siècle, le christianisme, ou le connaissaient fort mal : témoin Tacite, Suétone, Juvénal, Pline le Jeune, Plutarque, Lucien, Hadrien et Marc Aurèle lui-même. Dans les œuvres d'Apulée, un contemporain, un compatriote de Tertullien et un homme curieux « des choses divines », il ne se trouve pas un mot d'où l'on puisse conclure qu'il en ait soupçonné l'existence ''. Quelques-uns le prenaient pour une des innombrables sectes philosophiques. Quand Novatius sortit de l'Église : « Je passe, dit-il, à une autre philosophie*. » Mais chaque jour sa force augmentait, parce que, seul, il guérissait de cette maladie inconnue des générations sceptiques et joyeuses, que l'auteur des Pseudo-Clémentines exprimait d'un mot :

* Od., 8 : .... latebrosa et lucifuga natio, in publico mœsta, in angulis (larrula. On peiil, conclure de suinl Jérôme (de Viris illustr.) que Miriucins Félix vivait entre Tertullien et saint Cyprien. Celse parle comme lui, ap. Origène, Contra Celsum, I, 27; III, 44 et suiv.; VI, 14; vil, 42.

- ilusèbe, H ist. eccl.,M, 45. Origène(Conlra Celsum,\lll, 69) dit des chrétiens : ....irâvu ôXi-joi. D'après saint Justin (Apol., I, 68), le produit des collectes servait à secourir « les orphelins et les veuves, ceux qui sont dans la détresse par maladie ou pour toute autre cause, ceux qui sont dans les chaînes et des étrangers qui surviennent ». De la Bastie [du Souverain pontificat des eniper. rom.) estime qu'au temps de Constantin « les chrétiens faisaient la (louziéiiie, {leut-ètre même la vingtième partie de l'empire ». [Mém. de l'Acad. des inscr., t. XV, p. 77; 1743.) Beugnot [Hisl. de la décad. du paganisme en Occident, cliap. n et ni) pense de même. Chastel [Hisl. de la destruction du paganisme en Orient) croit aussi que les chrétiens ne formaient en Occident que le quinzième et en Orient le dixième de la population totale.

'' Tillemont ne comprend pas que « Plutarque, l'homme le plus savant de son époque, le plus cuiieux de tout ce qui touchait à la philosophie ou à la religion, n'ait pas même proiioncè li'ur nom ». (Hisl. des empereurs, II, p. 2'.l.j.)

♦ *£'ir. • ÉTEpa; tuxi yj.'.<ivi\%i epadrÂ; jEusehe, Hisl. ceci., VI, 45).

« J'ai mal à l'àme ' » ; et comme il donnait confiance dans l'avenir d'outre-tombe, il animait d'un ardent esprit de prosélytisme tous ceux qui venaient à lui. Dès qu'une communauté de ildèles s'était formée, elle ne tardait pas à s'accroître « comme la grange s'emplit de bon grain au temps de la moisson' », et il s'y trouvait bien vite quelqu'un qui acceptait comme un ordre donné à tous cette parole du maître : Ite et doccte gentes. Il prenait le bâton de voyage, partageait son bien entre les pauvres, sûr d'être assisté partout où il rencontrerait des frères, et s'en allait fonder une chrétienté nouvelle. Rien n'arrêtait les missionnaires de la foi, ni la longueur du chemin ni la colère des populations blessées par « ces contempteurs des dieux » dans les habitudes et les affections de leur vie publique et privée. Si jamais hommes ont paru à leurs contemporains d'irréconciliables ennemis de l'ordre établi, ce furent assurément ces chrétiens qui, à chacun de leurs pas au milieu de cette société, se heurtaient contre une idole qu'ils voulaient briser ou contre une coutume qu'ils appelaient sacrilège. Quelques-uns périssaient dans les tumultes populaires ou, depuis Trajan, étaient, comme rebelles, envoyés par le magistrat aux carrières et aux mines; un petit nombre, judiciairement condamné, avait péri dans les amphithéâtres ou sous la hache du bourreau".

Cependant l'Église commençait à sortir de l'ombre qui avait protégé ses débuts ; déjà quelques docteurs païens étaient passés dans ses rangs*, et Justin venait de la produire audacieusement au grand jour^ Elle allait grandir rapidement et, à partir du règne de Commode, pénétrer réellement dans la haute société romaine. La puissante et simple originalité de son dogme lui donnait une grande force d'attraction, et cette organisation épiscopale que le sacerdoce païen n'avait pas connue, lui permettait de mettre l'unité dans son action et dans ses conseils, comme de soutenir la propagande de chacun par les efforts de tous.

Pour les esprits cultivés, le vieux naturalisme était mort, et les philosophes arrivaient à une nouvelle conception du divin, qui, par son principe et ses applications, était un grand progrès dans la genèse religieuse de l'humanité. Cette conception se rapprochait singulièrement de celle des chrétiens. En outre, le Nouveau Testament

* Homélies, V. '2.

- Eusèhe, Hist. ecc-/.,II, 5.

^ Voy. t. IV, p. 810-812.

* Voy., ci-dessus, p. l'26.

•"' Voy., ci-dessus, p. IGô.

n'est, en son entier, qu'une prédication morale qui laisse fort peu de place à la prédication dogmatique; la philosophie, de son cùté, renon(,'ait aux ambitions métaphysiques des anciennes écoles. Le oiirislianisme trouvait donc, dans la société païenne, une foule d'éléments qu'il pouvait revendiquer comme conformes à sa nature, et qui lui servaient à entrer au cœur des populations pour l'incliner doucement vers lui :

La pure morale de Sénèque, d'Epictète et de Marc Aurèle, avec tous leurs préceptes d'examen de conscience, de direction et de prédication;

L'idée de la commune origine des hommes et du sentiment nécessaire de la fraternité ;

La charité, comme vertu essentielle ;

Le dédain des choses de la terre et des plaisirs du corps, comme l)rincipal moyen de perfectionnement moral ;

L'amour de la pauvreté, même celui de la mort, qui poussait tant de stoïciens au suicide et tant de martyrs au sacrifice volontaire ;

La théodicée de Philon, de Plutarquc, des platoniciens et de Maxime de Tyr, avec leurs esprits intermédiaires entre l'homme et Dieu ;

L'idée de l'unité divine avec la croyance aux peines et aux récompenses;

La régénération enfin par l'initiation aux mystères, par le baptême sanglant du taurobole ou le baptême de l'eau, par l'oblation du pain et du vin, par l'onction sainte au front des mystes'. « Votre religion, disait saint Justin aux adorateurs des dieux, n'est qu'un christianisme incomplet; » et Clément : « Comme les Bacchantes ont dispersé les membres de Penthée, les sectes philosophiques ont divisé à l'infini l'indivisible lumière du Verbe'; » et il présentait la nouvelle doctrine comme l'achèvement de l'œuvre commencée par la raison humaine. Tertullicn, qui rompt si fièrement avec la philosophie, a écrit la phrase célèbre : Testimonium animx naturaliter christianx; quantité de pères et de docteurs ont partagé ce sentiment, dont saint Augustin a donné la formule la plus complète : « Si les platoniciens changeaient

' Tant de lilcs, dans ies mystères de Mitlira, rappelaient des rites chrétiens, que Tertullien l'appelait simiu$ Dei (cf. de Corona, 15, et de Baptismo, 5), et que saint Justin y voyait une œuvre du démon ; mais il ne craignait pas de dire : « iNos principaux dogmes ne diffèrent pas de ceux de nos anciens philosojjhes. » {ApoL, I, o.')) ; et encore : « Ceux qui ont vécu selon la laison ont connu le Verbe avant sa venue sur la terre et ont été chrétiens, n {ApoL, l, 00; Dial. cuin Tnjph., 70 et 105.) Laclance parlait de même {Ind. div., Vil, 7). Sénèque aurait pu écrire son livre de Opiftcio Dei.

» Slroin., I, '.t.

un petit nombre de mots et de pensées, on les prendrait pour des chrétiens'. »

Ce christianisme philosophique semble même, par un signe extérieur, se rapprocher des anciennes philosophies et vouloir, aux yeux de la foule, se confondre avec elles. Des chrétiens prenaient le manteau des philosophes; comme eux, ils venaient sur la place publique gourmander le peuple, lui reprocher ses vices, annoncer le Dieu unique et subsistant par lui-même, Celui qui dans la Bible se définit : Ego siim qui mm, et qu'à Delphes on honorait d'un seul mot : a, tu es. Si l'on s'étonnait de trouver quelques nouveautés dans leurs discours, ils répondaient : « Nous n'enseignons rien de nouveau ni d'extraordinaire, rien que ne recommandent les livres des écoles et la commune sagesse '. »

L'art chrétien naissant ^C^g

se greffait aussi sur l'art

Symboles de la croix, du poisson, du Bon Pasteur, etc.^.

antique, qui allait mourir.

Mais il faut bien le reconnaître au risque de contredire des enthousiasmes faciles à s'exalter, les peintures des catacombes ne sont que des essais informes. Ces débuts de l'art chrétien sont à l'art véritable ce que les vagissements d'un nouveau-né sont à la voix virile qui remplit le sanctuaire. On voit bien que ces fresques furent l'œuvre de pauvres artistes travaillant pour de très-pauvres clients. Deux choses s'y marquent qui dureront : le symbolisme et le mépris de la forme.

• Paiicis mutalis verhis atque senlentiis ckrisliani fièrent {de Civ. Dei, IV, 7). Minucius Félix dit aussi dans son Octavius : « Il me semble que par moments les anciens philosophes s'accordent si bien avec les chrétiens, qu'on pourrait prétendre ou que les chrétiens d'aujourd'hui sont des philosophes, ou que les philosophes d'autrefois étaient des chrétiens. »

- .... Nihil nos aut novum aut portenlosum suscepisse de quo non etiam communes et publicie lilterœ nobis patrocinentur (Tertullien, de Test, animée, i). — Dans cette étude des idées qui essayaient de se faire jour au deuxième siècle, nous avons dû ne montrer que le caractère général de l'idée chrétienne; nous reviendrons longuement, aux chapitres xci et xcii, sur la formation du dogme et de la discipline, parce que, au temps de Sévère, la chrétienté est un corps puissant et que commence véritablement alors la grande lutte entre lui et l'État.

' D'après une pierre gravée publiée par Garncci et Martigny. Elle n'est sans doute que du quatrième ou du cinquième siècle. (Roller, op. cit., pi. X.X, n° G.)

Dans les plus anciennes catacombes, nombre de décorations sont empruntées à des sources païennes, mais détournées de leur sens anli(iue pour répondre à des sentiments nouveaux. On y voit Orphée jouant de la harpe devant les bêtes sauvages; c'est le Christ qui apaise les instincts farouches; Bacchus est le dieu de la vendange

Une calacombe, (Roller, op. cit., pi. III.)

céleste; Psyché, l'amoiir divin ; le Jourdain, le dieu des fleuves. Le Hon Pasteur qui j)orle sur ses épaules l'agneau fatigué, figurant l'humanité souffrante, pourrait être pris pour rilormès Kriophoros ou pour le Pan rustique. Ulysse attaché au màt de son navire, afin de n'avoir rien à craindre des dangereuses chansons des sirènes, c'était l'Kglise traversant, sans y succomber, les tentations du monde'. Le

' De Rossi, op. cil. « Dans quelques-unes des plus anciennos chambres des catacombes, dil

grain de blé qui renaît à la vie après avoir pourri dans la terre, le raisin foulé au pressoir d'où le vin s'écoule, avaient été, dans les mystères d'Eleusis, des symboles de résurrection; ils le furent encore

Orphée jouant de la harpe'.

pour le chrétien. Le poisson, si souvent représenté, n'appartient pas à la mythologie gréco-latine'; mais, autour des représentations sym-

leRév. W. Burgon, on ne sait, pendant un instant, si l'on a sous les yeux des fresques chrétiennes ou païennes. » (Leiters from Rome, p. 250.) La sculpture chrétienne n'apparaît qu'au quatrième siècle. La gravure mise à cette page donne une impression qui n'est pas juste. Les galeries des catacombes sont fort étroites et très-sombres.

» Peinture de la catacombe de Calliste que M. de Rossi rapporte au temps de Marc Aurèle ou de Commode. (Rom-i soUerntnca, t. H, pi. 18.) Autour du sujet principal se voient Moïse frappant le rocher, Daniel dans la fosse aux lions, David tenant sa fronde pour tuer l'ennemi, etc.

- Dans la symbolique des Pères, la mer signifie l'humanité; par les poissons on entend les hommes; et le poisson par excellence, l'homme-Dieu, est Jésus-Christ. Par une rencontre fortuite on put, avec les lettres initiales des cinq mots qui le désignèrent, 'Ir.ooy; Xîigtô; 0=î3 uEi; swTTip, former un acrostiche qui reproduit le mot î-/,6j;, poisson.

boliqiies de la foi nouvelle, les guirlandes de feuillage, les vases de fleurs et de fruits, les oiseaux, etc., rappelaient l'art décoratif des

païens '. Rien, en effet, dans l'éternelle transformation des choses, ne s'improvise. Pour exprimer des croyances nouvelles, les premiers artistes chrétiens prenaient des formes anciennes, comme les premiers Pères de l'Église ont si souvent pris le langage de Sénèque et de Platon. Mais ce double hommage au passé sera vite oublié. Les théologiens combattront les j»hilosophes, et l'art nouveau achèvera de ^v~ tuer l'art ancien. Celui-ci avait réalisé la plus Loi'aniusiiquo. (Das-ieiipf parfaite harmouic entre le corps et l'âme. A

(lu inusce de Napics.) P. 78S. ' '

Jupiter, Phidias donnait la majesté, avec une forme puissante et fière qui est restée le type de la beauté virile. Le

Lp poisson sjnibuliquc et les piiiiis. (Crypte de I,ucine.) fRolIcr, op. cit., pi. XVII.)

christianisme, ennemi de la chair, la réduira à n'être qu'une enveloppe transparente et fragile, et sur ces corps émaciés on ne retrouvera plus la beauté idéale en laquelle le Créateur doit se complaire, puisqu'elle est l'œuvre de .ses mains. L'art chrétien ne sera un art véritable que le jour où, avec Piaphaël, il redeviendra païen, en joignant au culte de l'expression celui de la forme'.

' M. Tli. iiollcr (ormiiio son oiivragp sur les Catacombes de Rome, l. IF, p. 363-365, par des conclusions où nous ne prenons que ce qui concerne les quatre premiers siècles :

« .Vu premier siècle de l'ère chrétienne, il y eut probablement des sépultures de famille, sous terre, ayant les dispositions élémentaires de ce qu'on appelle actuellement catacombes. Mais il ne nous est rien resté, sauf une inscription insignifiante, dont on puisse faire avec certitude remonter l'origine aussi liant.

« Au deuxième siècle, les cimetières de Domitilia, I'ris(;illa, Prétextât, Lucina, avant de passer du caractère privé à l'usage collectif, nous montrent les premiers éléments des sujets que nous allons mentionner.

« La parabole de la vigne, déjà enrichie de variantes extra-scripturaires, indique, soit les

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