VII. — liESUMÉ GEMEIiAL
La conquête du monde par les Romains a eu pour conséquences nécessaires quatre révolutions.
Une révolution politique : la cité, devenant un univers, a dû remplacer le gouvernement de plusieurs par celui d'un seul.
rafraîchissements éternels, soit l'Égiise au sens spirituel; cette vigne est travaillée par les esprits des morts élus, ou par les anges de Dieu, qui la vendangent et qui expriment le sue du raisin. Ces mêmes esprits moissonnent dans le champ des âmes ou recueillent les biens de Dieu dans l'autre vie.
« Dans les agapes, devenues une application au christianisme de l'usage antique des repas funèbres, on prenait les éléments de la sainte Cène sous les formes du pain et de la coupe. La présence symbolique du Christ y est indiquée sous l'acrostiche de l't'xOJ; sacré, signe de reconnaissance entre les fidèles; mais les deux espèces de la communion y sont figurées. Quant au Christ lui-même, il n'est représenté que sous ce mystérieux hiéroglyphe du poisson, ou dans l'enfant prophétique, ou dans la parabole du bon berger, ou à son baptême, tandis que l'âme croyante se symbolise dans l'attitude d'une oranle ou dans la colombe.
« Probablement déjà, les mages apportent des offrandes à l'enfant assis sur les genoux de Marie. Un propiiète montre l'étoile qui éclaire les nations dans la personne de Jésus enfant sur les genoux de sa mère. Jean-Baptiste administre le baptême au Christ dans la même eau peut-être qui avait jailli sous la verge de Moïse.
« La victoire du chrétien sur la persécution et la mort est proclamée par le triomphe de Daniel dans la fosse aux lions, et peut-être par Suzanne réhabihtée.
« La vie et l'immortalité sont mises en évidence par l'entrée d'une chrétienne dans les tabernacles éternels et par le miracle de Jonas. Les inscriptions sont simples et brèves. Elles expriment principalement l'affection, les liens de parenté, sans titres d'honneurs humains, sans éloges. On trouve celles d'un lecteur marié et d'anciens, TrpEa&Jtepct, prêtres.
« Les symboles sont l'ancre d'espérance, la colombe-esprit et le poisson divin.
« Au troisième siècle, le prêtre forme un ordre distinct de l'évêque dans la hiérarchie, mais il est parfois en même temps médecin. La hiérarchie compte dans ses rangs l'exorciste. On ht des épitaphes avec la désignation d'évêques. Sur leurs tombes, les papes ne portent encore que celte qualification.
« Les précédents symboles se développent. L'i/.86; sauveur prend la forme du dauphin; il porte la barque de l'Église; il se suspend à l'ancre, au trident, comme à une croix. L'ancre, le trident même, dissimulent l'instrument de supplice du Calvaire. Les mâts de navires affectent la forme de potences.
« Le christianisme emprunte à la sculpture païenne quelques-uns des sujets qui peuvent s'adapter à la pensée chrétienne comme à la peinture des allégories innocentes. On multiplie les expressions : « il dort ; en Dieu la paix; paix avec toi ; retiré en paix; la paix du Seigneur « et du Christ; dans le Seigneur et en Jésus-Christ; Dieu avec ton esprit; ton esprit entre « les saints; il dort en paix; ton esprit dans le bien; il vit, tu vis ou tu vivras en paix. »
« Les lampes empruntent à la vigne, aux palmes, aux pastorales évangéliques des symboles appropriés à la pensée religieuse. Les deux sacrements du Seigneur ont trouvé des formules nouvelles dans un symbolisme subtil. L'onde qui a jailli du rocher sous la verge miraculeuse, forme le fleuve où le pêcheur divin prend les âmes d'hommes, où les néophytes sont baptisés; elle guérit les paralytiques, comme la piscine de Béthséda; elle sort du puits de Jacob pour désaltérer les âmes comme parole de vie. Elle devient une mer où flotte cette arche de ISoé dans laquelle l'humanité a reçu le baptême des eaux d'en haut et des eaux d'en bas. Quant à
Une révolution sociale : les vaincus ont pris la place des vainqueurs par la puissance du nombre, du travail, de l'intelligence, et les lois étroites et dures de la république sont devenues les lois générales et humaines de l'empire.
Une révolution philosophique : les diverses écoles se sont mêlées,
la sainte LéiR', elle était préfigurée par le sacrilice d'Abraham, exprimée dans la bénédiction des aliments, dans les agapes, dans le trépied porteur des pains et de rîx,âj;, dans le panier de pain et la seccbia du berger.
« L'ànie abreuvée et nourrie peut ressusciter avec Lazare et traverser le monstre du sépulcre avec Jouas sans mourir.
« Les trois jeunes Israélites de Babylone prient dans la l'om-naise sans se consumer, image de l'Église traversant le feu de la persécution sans périr.
<i Quelques altérations se glissent dans la pensée chrétienne. Elle fait des emprunts au paganisme et aux apocryphes : Orphée est déjà connu comme type du Christ; Tobie dès lors peut-être est admis avec son poisson merveilleux. On entend s'échapper des poitrines un soupir, l'expression d'un vœu en faveur des morts, d'abord pour qu'ils vivent (>n Dieu, puis pour qu'ils vivent au milieu des âmes des saints ou des simples élus ; on leur souhaite le rafraîchissement de la part de Dieu. Peut-être demande-t-on déjà pour eux ce bien-être, en attendant la rémunération déCmitive après la résurrection. On offre pour eux à Dieu le sacrilice d'action de grâces. Dès cette époque il reste des doutes sur l'invocation des saints.
« Le quatrième siècle, dès ses origines, pousse nettement le soupir et le vœu en faveur des morts jusqu'à la prière explicite pour eux. 11 attend aussi une heureuse influence de leur intercession : « Demande pour tel...; sois favorable à...; aie en souvenir dans tes prières.... »
« Les pèlerinages aux tombeaux des martyrs sont entrés dans les mœurs. On commence à transformer les caveaux funèbres en chapelle. On y célèbre des cultes commémoratifs de la mort des saints ; on y étaiilit des chaires épiscopales. Les sépultures des martyrs sont utilisées comme table de cominunioii et deviennent autels. Les pèlerins inscrivent des noms, des invocations et des prières sur les murs; les papes y gravent des épitaphes élogieuses.
M L'épitaphe d'un évêque de Rome, tout en le désignant comme évêque, ajoute pourtant le [lire papa, mais au sens affectueux et non autoritaire.
« Les agapes continuent à se célébrer. Mais l'hiéroglyphe de l'cxSû; y est parfois remplacé par l'agneau. L'on y mêle l'eau et le vin; l'on y est assis à table et non toujours couché sur le Incliiiium classique.
« Ce n'est plus seulement la personne humaine de Jésus que le sculpteur ose ébaucher dans l'accomplissement des miracles, c'est le Christ glorifié au ciel après l'Ascension. Pierre ou Paul reçoit de sa main le livre de vie, ou bien le Christ assis sur la calhedra des docteurs enseigne les lidèles.
Il Les apôtres se groupent autour de J(''sus, sans qu'à chacun d'eux un rôle spécial soit assigné, ni une prééminence indiquée. Pourtant Pierre et Paul sont souvent mis à part, sur le pied d'égalité vis-à-vis l'un de l'autre.
<i Les scènes de la Passion ne sont pas r('])r('s('iilées, mais bien la comparution devant Pilatc.
i( La légende du bœuf et de Tàne à la crèche du Sauveur se ])opularise.
« Marie est assise sur une calhedra d'honneur, mais sans rôle spirituel. Elle n'est donc qu'une simple mère accueillant les mages pour et avec son fils.
« Dans le cours du quatrième siècle, Marie est (peut-être?) parée de bijoux luxueux. 11 n'existe, du reste, pas plus de portrait d'elle que du Christ ou des apôtres.
« La hiérarchie ecclésiastique s'accentue. La calhedra est l'attribut de l'évêque.
« La croix est encore dissimulée sous les symboles. C'est le monogramme du Christ qui aide à la cacher aux yeux profanes sous les diverses formes suivantes :
comme se mêlaient tous les peuples, et leurs systèmes ont abouti à une grande synthèse. Au lieu de la métaphysique qui divise, parce qu'elle provient de vues particulières de l'esprit, elles n'ont plus étudié que la morale qui réunit, parce qu'elle sort de la nature humaine, laquelle est la même partout.
Une révolution religieuse : d'abord, aux cultes locaux Rome impose celui de Rome et des Augustes ; il n'est pas une ville où ne s'élève leur autel : c'est la religion nationale. Mais voici venir la religion universelle. Pour la première fois, le monde verra un culte qui ne tient ni à une cité, ni à un peuple, ni à un empire : une religion sans patrie, qui, du moins, n'en voudra d'autre que celle du genre humaine
De ces quatre révolutions, la première a été l'objet de notre récit depuis les Gracques jusqu'à Tibère; la dernière, commencée en même temps que les trois autres, ne s'accomplira que longtemps après les Antonins ; la seconde et la troisième sont exposées dans le tableau qui vient d'être tracé de la société romaine aux deux premiers siècles de notre ère.
Si ce tableau est vrai, on sera forcément amené à croire que cette société avait, dans ses institutions civiles et dans ses mœurs, des forces de conservation; dans ses idées, des forces de renouvellement. Qu'on réfléchisse à l'habileté de son gouvernement où s'étaient succédé plus de princes sachant accomplir les devoirs de leur charge que les monarchies absolues n'en présentent pour un même espace de temps', à la discipline de ses légions, à la vie active et large de ses populations, à la forte constitution de la famille et de la cité, à la sagesse de ses grandes écoles de législation et de philosophie dont le dernier mot était l'unité de la raison, du droit, de l'humanité et du principe immatériel de l'univers : alors on reconnaîtra que l'empire des Antonins était un corps robuste dont la vie intellectuelle avait de la grandeur.
Il est vrai que les Romains conservaient trois iniquités : l'esclavage, l'abominable dureté des lois pénales et l'outrageante distinction qui
« Le bouddhisme, avant le christianisme, l'islam, après, ont eu également ce caractère de n'être point des religions nationales.
* Si Ton ajoute aux quarante-quatre années du principat d'Auguste, les quatre-vingt-quatre ans de la période antonine, les règnes entiers de Vespasien et de Titus, la moitié peut-être de ceux de Tibère, de Claude, de Domitien et les commencements de Néron, on trouve que, sur deux cent dix ans, l'empire en a eu cent soixante, non-seulement de bon gouvernement, mais de bons princes.
séparait Vhumilior de Vlionestior. En outre, le désaccord entre les doctrines des sages et la vie de la foule était graud dans cette société avide de plaisirs, qui tenait, comme tant d'autres, bien plus à ses vices qu'à ses croyances. Mais l'esclavage, avec sa conséquence naturelle, l'atrocité des peines, était une institution du droit des gens que le christianisme n'a pas supprimée, parce que le temps seul et les progrès de la pensée humaine pouvaient en avoir raison; la contradiction entre les mœurs et l'idéal enseigné est d'ailleurs de toutes les époques. Si l'empire n'avait pas renfermé d'autres causes de ruine, il n'aurait pas succombé à ces maux. Malheureusement, dans cette société aristocratique, il ne se trouvait pas d'aristocratie capable de défendre et de contenir son chef tout-puissant, et ce chef ne comprenait pas qu'au lieu de considérer l'empire comme un domaine héréditaire, il devait, à l'exemple de Nerva, de Trajan, d'Hadrion et d'Antonin, le léguer au plus digne. Les droits du sang l'emportaient sur ceux de l'État. Marc Aurèle s'est choisi un successeur impropre, par son âge et par ses vices, à l'exercice du pouvoir absolu; et ce pouvoir sans limites, Septime Sévère le donnera au fils qui aura voulu l'assassiner, de sorte que les orgies du despotisme recommenceront. Sous la pression administrative, la vie cessera de circuler librement dans le corps social qui s'affaissera, tandis que l'armée, de jour en jour plus étrangère à la population civile, troublera l'État par de continuelles révolutions et ruinera ses finances, tout en perdant ellemême, dans l'universel désordre, sa discipline et sa force. Enfin la crise religieuse approche.
Il semble que chrétiens et païens auraient pu s'entendre, puisque, par certains côtés, le christianisme était la formule religieuse des philosophies païennes. Mais « d'une extrémité du monde social à l'autre, les vérités se rencontraient sans se reconnaître' », et la passion populaire rendit inutile la bonne volonté des évêques et des princes. Si la tourbe des grandes villes criait : « Les chrétiens aux lions!... », si les beaux esprits les poursuivaient de sarcasmes insultants et de caricatures qui devaient leur paraître une abomination % dans les rangs du nouveau peuple se trouvaient aussi des violents qui, au lieu de chercher, comme Justin et Clément d'Alexandrie, à réunir les fidèles de Platon aux disciples du Christ, creusaient entre eux un
' Villemain, Tableau de l'éloquence clirélienne au quatrième siècle.
- Celle par oxernple du crucifie à tèle d'âne, gravée sur les murs du Palatin, et qui, d'après certaines paroles de TertuUien, devait être très-commune.
abîme. Herniias essayait de prendre la verve de Lucien pour livrer, dans un pamphlet pieux, les philosophes à la dérision, en faisant ressortir les contradictions de l'ancienne métaphysique '. « Tout en vous, leur dit-il, n'est que ténèbres, nuit trompeuse, perpétuelle illusion, abîme d'ignorance. Philosophes, voyez comme l'objet de votre poursuite ardente fuit devant vous d'une fuite éternelle; combien la fin que vous vous proposez est inexplicable et vaine. » Ce ne sont pas les croyances seules, c'est l'esprit même de la société païenne que l'Église se propose de changer. La liberté philosophique de la Grèce avait créé la science ; l'idéalisme mystique, qui va, pour des siècles, prendre possession des intelligences supérieures, n'aimera que les spéculations théologiques.
En tête de son livre, Hermias avait mis le mot de saint PauP : « La sagesse de ce -monde est folie devant Dieu », et Tertullien le répète avec colère. Cette civilisation que les sages auraient voulu sauver en la pénétrant doucement de l'esprit nouveau, il la maudit; les compromis, il les repousse avec horreur; il ne veut même pas que le chrétien accepte d'être magistrat ou soldat, qu'il célèbre la victoire ou la fête de l'empereur. Lui, du moins, se contente de cette désertion des devoirs civiques, mais il en est qui crient : Malheur aux riches! et qui appellent de leurs vœux la destruction de l'empire. Vers l'an 250, un autre Africain, Commodianus, laisse éclater sa joie à l'annonce d'un formidable assaut que les Goths et les Perses
Caricature du Christ^
* C'est le titre même de son dialogue : la Dérision des philosophes païens, le Aia(iuf(j.ô; tc'iv
Ê^O» Cp'.XcCTs'tOWV.
S I Corinth., i, 20.
' Personnage enveloppé dans un manteau, avec des oreilles et des pieds d'âne; il est coiffé d'une mitre et fient un livre sous le bras. V Apologétique de Tertullien (16) explique cette représentation : Sed nova jam Dei nostri in ista proxime civitatc edilio puhlicala est ex quo quidam fi-ustrandis bestiis mercenarius noxius picluram proposuit cum ejusmodi inscriptione Deus christianorum onochoeles. Is erat auribus asinis, altéra pede ungulatus, librum gestans et togatus. (Cabinet de France. Figurine de terre cuite de la collection de Luynes, rapportée de Syrie par Pérétié.)
vont donner aux piovincos romaines. « Qu'enfin, s'écrie-t-il, disparaisse cet empire de l'iniquité! » Il croit Rome déjà tombée et la voit « pleurant dans l'éternité, elle qui se vantait d'être éternelle*! » Rome n'est pas seule condamnée ; le monde môme va périr. Dans le peuple circulaient les oracles irrités de la Sibylle. « Malheur aux
femmes qui verront ce jour ! Une nuée sombre entourera le monde immense. Les flambeaux célestes se heurteront les uns contre les autres, et les étoiles tomberont dans la mer. Un fleuve de feu coulera du ciel, il consumera la terre, et les hommes grinceront des dents, lorsqu'ils sentiront le sol s'enflammer sous leurs pieds.... Tous, pères, mères, enfants, viendront brûler dans la fournaise divine, et
l'on entendra mugir le vaste Tartare. Au milieu
Actt'iir ti'ngiquc se Irappaiit ilun poignard
de leurs tortures, ils appelleront la mort, mais la mort ne viendra pas'. » Tertullien, qui était né dans les derniers jours d'Ântonin, répète ces paroles funestes : « Ah 1 que je rirai ! Quel bonheur, quel transport pour moi de voir
ces puissants dont on a fait des dieux, et leurs courtisans, et leurs magistrats persécuteurs, et ces sages philosophes brûlant pêle-mêle avec leur Jupiter dans un feu vengeur! Alors l'acteur tragique poussera de vrais cris dans sa pi'opre détresse, le comédien amolli fondra dans les flammes, et le cocher du cirque paraîtra sur un char de feu, loiit rouge lui-même des flammes éternelles ^ » Sombres images, cris désespérés et menaçants qui devaient jeter la terreur et la haine dans le cœur des païens.
D'autre part, le polythéisme, religion oniciclle de l'État, ne voulait pas abdiquer aux mains de ces « mendiants du Christ » ; et, comme
' Lufjel in œtcrnum qure jaclabat se .rleniam. Commodiaiins s'appelait mendicus Christi.
• Pierre gravée du cahiiiet de l'rance. Cornaline de 10 mil!, sur 8, n° 1802 du Calalogue. '• Boissicr, les Orujines de la poésie chrétienne, d'après les Oracula sibyllijia d'Alexandre,