‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 7 sur 62 · V.— ir · texte numérisé non relu

V.— ir

bcpuitures, qu'il interdit dans rinlérieur des villes', etc., ii en fit aussi pour fermer \escrgaslula,où tant d'esclaves, même tant d'hommes libres, enlevés j)ar surprise, étaient retenus et torturés ; pour ôter aux maîtres le droit de vie et de mort sur leur bétail humain et le protéger contre leurs sévices', jjour leur interdire, à moins d'une autorisation du magistrat, une spéculation infâme : la vente de ces malheureux, hommes cl femmes, à un propriétaire de mauvais lieu ou d'une école de gladiateurs; pour défendre de mettre indistinctement à la question tous les esclaves d'un maître assassiné, même ceux ({ui n'avaient pas été à portée de voir ou d'entendre, et qui par conséciuent n'avaient pu le secourir. Une matrone maltraitait cruellement ses femmes : il la condamna à cinq années de relégation''; les sacrifices humains au Baal carthaginois continuaient : il les proscrivit encore*; enfin, mettant la logique au service de riiunianité, il décida que la femme qui aurait été libre à un moment (liielconque de sa grossesse donnerait nécessairement le jour à un enl;iul libre% et que cet enfant naîtrait Romain lorsque ses deux auteurs, pérégrins au jour de la conception, auraient obtenu la cité avant l'accouchement". Il améliora aussi la condition de la femme, l'autorisa à tester\ et reconnut à celle qui avait le jus Ir'mm liberorum le droit de recueillir la succession de ses enfants morts intestats*. On a vu Trajan restreindre les droits de h patria potestas^ ; une décision d'Hadrien, rendue pour un cas particulier, prépara cependant la ruine de l'autorité (hi père en tant que juge domestique. Un fils avait commerce avec sa belle-mère, le père l'attira à la chasse et l'y tua. Le prince le coinlamna à la déportation, non pour avoir usé des vieux droits de r.uilDrilé paternelle, mais pour avoir agi en brigand des bois'".

« big., XLVII, ]"2, ô, § ."). Los Douze Tables l'avaient défendu à Homo.

- C'était uiio inodificaliou au séualus-coiisultc Silaiiien (10 do J. C), mais dont la disposition l>riiicipale subsista, car Modestinus dit an Digeste, XXIX, 5, 18, que l'esclave qui, pouvant porter secours à son maître, ne l'a point fait, doit être puni de mort. Cf. Paul, Sent.,lU, ii, et Wallon, Hisl. de resclavatje, t. III, p. 00.

3 Dig., 1, f), 2.

* Voy. t. IV. p. 28, n. 1.

5 Dig., I, î), 18. Celte décision d'IIadrieii est devenue la doctrine des Instilutes de Justinicn.

fi Gains, I, §§ 77 el 02. Il décida également qu'un enfant né d'une Honiaine et d'un Latin serait Homain. (W., I, §§ 50 et 80.)

" De femiiiaruin teslamenlis (Gains, I, § Ij.j.)

" .... Licel eu in polcdalc parcnlis cs.se/ (IJIpien, Fragm., XXVI, 8). Ce droit n'était reconnu à l'alTrancliie que lorsqu'elle avait quatre enfants. Cf., au Dig., XXXVIll, 17, le sénatus-consulte ïerlullianum.

' Voy. liât, des Romains, t. IV, p. 781.

'" .... Quo'l latronin mntiis quant jmhi.s jure eum inlcrfccil : iiam palria poleslas in pietate débet, non alrocilalc consislcrc (Dig., \LVI11, 9, 5).

Une inscription cite nne loi d'Hadrien sur le colonat ; nons ne l'avons malhenrensement pas. Mais cette senle mention prouve la clairvoyance du prince qui réglementait une condition nouvelle des populations rurales, destinée à remplacer peu à peu l'ancienne servitude \

Voilà des édits et des sentences qui feraient excuser bien des travers. Jamais pareil et plus généreux effort n'avait été fait par le législateur pour diminuer cette plaie de l'esclavage, point purulent qui minait le corps social. La législation d'Hadrien nous achemine à la transformation que va subir l'ancien mode de servitude : un grand nombre d'esclaves seront bientôt des colons.

A Rome, beaucoup de simplicité dans la vie, de dignité dans la tenue, quoiqu'il renvoyât bien loin ceux qui voulaient l'envelopper d'ennui, sous prétexte de la majesté du rang; et si Antinous avait eu des successeurs, le vice du moins se dérobait à la pudeur publique. Au palais, les esclaves, les affranchis, retenus dans l'ombre; point de vin sur la table, mais les repas assaisonnés de conversations variées, de lectures intéressantes ou de représentations scéniques. Des réceptions aux jours de fête; ordinairement le calme et le silence dans la demeure impériale. Cependant aucune affectation d'austérité; il prenait part aux plaisirs de ses amis et aussi à leurs douleurs; il chassait avec eux et les visitait dans leurs maladies, sans leur permettre d'abuser de son affection ni leur donner un crédit dont ils pussent trafiquer, « ainsi qu'ont coutume de le faire les césariens et tous ceux qui entourent les empereurs^ ». En public, pour cortège, les citoyens les plus respectés, et point d'avances à la foule, afin d'en tirer ces acclamations si faciles à obtenir et qui si souvent trompent ceux qui les reçoivent. Lorsqu'il revenait du Forum ou de la curie, c'était habituellement en litière, pour qu'on ne le suivit points

Jusqu'à la fin il eut pour les sénateurs les mêmes égards. Arrivait-il des ambassadeurs étrangers, il les présentait lui-même au sénat, exposait leur demande, prenait les avis de chacun, et, après avoir recueilli les voix, rédigeait la réponse dans le sens de la majorité. Avec le peuple il était comme avec les soldats, plutôt sévère qu'affable*. Un jour que. durant les jeux, on lui réclamait avec insistance^ une grâce qu'il ne

* La question du colonat est exposée à notre chapitre lxxxu, § 4. 2 Dion,L\l\, 7.

5 Omnia ad privait Iwminis modum fccil (Spartien, Hadr., 9).

* 'Eu.êpiOGJ; y.xXXov •« 6(.)T7e'jTi;cw; (Dion, LXIX, 6). ^ 'I(ï7 upû; aÎTci/Ti Ti {id , ibid.).

110 LES ANÏON'INS (90-180).

crut pas juste d'accorder, il la rel'usa, et, toute l'assistance se récriant, il conimanda par le héraut qu'on fit silence el que les jeux continuassent. Une antre l'ois le peuple le pressait avec grand bruit de doniuM' la liberté à un conducteur de char. Il écrivit sur ses tablettes : « La dignité (bi peui)le romain ne lui permet pas de demander que j'aflYanchisse l'esclave d'un autre, ni de contraindre son maître à l'affraucliir lui-même; » et il jeta ces tablettes à la foule. D'autres fois il se tirait d'un(^ iniportnnité par un bon mot. Un solliciteur dont la tête couimençait à blanchir et qui n'avait pu obtenir une grâce reparut quekpie temps après, les cheveux teints et demandant la même place: « Mais je l'ai déjà refusée à votre père, » dit le prince.

Il aimait, avons-nous dit, à rendre la justice, et surtout à la faire; quand il siégeait sur son tribunal, c'était entouré « non de ses amis ou doses fauiiliers, mais des plus savants jurisconsultes, tels que le sénat lui-même n'aurait j»u mieux choisir, Julius Celsus, Salvius Julianus, Neratius Prisons' ». Dion, qui ne lui est pas favorable, remarque ce- |)('ii(l;iiil (pic j.iniais il ne dépouilla personne injustement de ses biens; cl riiislorien jijoulc avec une naïveté qui est nialheureuscment une vue nette de certains caractères : « 11 n'avait point de colère, même pour les gens de peu qui lui rendaient service en agissant contre son sentiment. » Mais il n'entendait pas que les juges violassent la loi; et sa vigilance, celle (ju'il imposait à l'administration, rendirent les prévarications bien difliciles '. Il voulait que l'intention, et non le fait, fit le (:ou|)able, et si, en lui, l'homme a eu des mœurs mauvaises, le pi-ince a su récompenser les bonnes en refusant de punir le meurtrier d'un individu cpii avait commis de honteuses violences sur l'accuse ou sur les siens'".

Il est malheureux que le grammairien Dosithéc,qui nous a conservé des lettres el sentences d'ïïadricn, ne soit qu'un maître d'école prenant au hasard les excmi)les qu'il propose à ses élèves. Mii ux choisis et plus nombreux, ces fragments auraient permis de lever \i\\ coin du voile qui c;iche la vie habituelle du prince. Tels qu'ils sont, ils le montrent rcndjint justice ou donnant conseil à tout venant, sous le vestibule de son p.dais ', comme les rois et les cheiks de l'Orient aux portes de leur

« .«^l.ailii'ii, lliidr., 18

* De judicibus omnibus seinper aincla scridando lamdiu reqitisivil (puamdiu verum invemrel (Spailipii, ibid., '21

^ Eitm qui sliiprum sthi rcl suis pcr vim lufcrenlem occidit, dimitlendum (Dig. , XLVISI. 8, 1 , § b).

* Qiiciqiu'sunes dos demandes adressées an [H'iiicc lui sont faites par écrit, per libellas; d autres de vne voix.

ville ; et, malgré leur insignifuince, ils aident à saisir le véritable caractère (le cette magistrature impériale, faite des prérogatives bien déterminées des anciennes charges républicaines et des pouvoirs indéfinis de l'autorité patriarcale.

Un individu veut s'enrôler : « Où désires-tu servir? — Au prétoire. — Mais quelle taille as-tu? — Cinq pieds et demi. — Entre dans les cohortes urbaines, et si tu es bon soldat, la troisième année, tu pourras passer aux prétoriens. » (§ 2.)

Un vieux soldat vient au palais: « Mes fils, seigneur, ont été pris pour la milice. — C'est fort bien. — Mais ils sont très-ignorants : aussi j'ai })eur qu'ils n'agissent pas selon les règlements et qu'ils ne me laissent dans la misère. — Pourquoi craindre? Ne sommes-nous pas en paix? Leur temps de milice se passera tranquillement. — Permettez, seigneur, que je les suive, fût-ce comme leur serviteur. — Par les dieux! n'en fais rien; il ne convient pas que tu deviennes le valet de tes fils; mais prends ce ceps de vigne, je te fais centurion ^ » (§ 15.)

Un autre jour, il condamne un fils à nourrir son père vieux et infirme, un tuteur à fournir des aliments à son pupille. Un homme et une femme qui n'avaient pas contracté de justes noces, c'est-à-dire un mariage légitime, se disputent un enfant pour avoir sa part dans les distributions publiques. L'empereur fait venir l'enfant : « Auprès de qui demeurestu? — Chez ma mère. » Alors le prince se tournant vers l'homme : « Méchant! laisse ce coiigiaire qui ne t'appartient pas. » (§ 11.)

Comme il assistait à la distribution de ce que nous appellerions les bons de pain, une femme s'écrie : « Je te supplie, seigneur, d'ordonner qu'on me donne une portion du congiaire de mon fils qui m'abandonne » Le fils était présent. « Moi, seigneur, je ne la reconnais pas pour ma mère. — Eh bien, moi, si tu persistes, je ne te reconnaîtrai plus pour citoyen. » (§ 14.)

Un citoyen expose qu'il a le cens équestre et qu'il avait sollicité la concession du cheval d'honneur {equum puhlicumy , mais n'a pu l'obtenir à cause d'une accusation portée contre lui : « Celui qui demande le cheval d'honneur doit être à l'abri de tout reproche ; prouve que ta vie est sans tache. » {% 6.)

' il y a\ait, dans chaque légion, soixante grades de centurions, tous de rang différent.

* Expression ancienne qui ne signifiait plus que l'inscription sur la liste officielle des clie- \aliers avant le droit dans la solennité de prendre part à la transvectio. Le clievalier equo publico avait d'abord le cens équestre que donnait la fortune et le rang, que lui décernait l'autorité publique. Or ce rang était nécessaire pour arriver aux grandes charges.

118 LES ANTOM.NS (0()-ISO).

Il ne se trouve en tout cela rien do bien important pour le droit ou pour riiistoii'e. Cependant, si Tacite avait lu les fragments deDosilliée, il n'aurait i)as reproche à Tibère sa présence dans les tribunaux. I/empereur était un chef militaire, impemtor, mais il était aussi de cet âge où la société voit surtout dans le prince un justicier à la façon de Salomon ou de saint Louis. Aux mains d'un sage, cette faculté de « faire le droit », conderc jura, à tout prop(»s et sur toute question, est sans inconvénients; aux mains d'un débauché, d'un violent ou d'un fou, elle a été déjà et elle redeviendra terrible. Hadrien, heureusement, était de la catégorie des sages.

Lu Ici prince méritait d'être bien servi, et il le fut, parce qu'il avait la (pudité (jni, chez le prince, peut remplacer toutes les autres : il savait découvrir les hommes utiles et les mettre à la fonction qu'ils étaient en état de remplir le mieux. Mais les écrivains, qui nous ont gardé si peu de choses de l'empereur, ne nous disent rien de ses lieutenants. Il vu avait cependant qui étaient dignes des anciens temps. Ainsi Marcius Tuibo, son meilleur général, devenu préfet du prétoire, étonnait la mollesse des grands de Rome par son activité et sa vie austère. 11 jiassait tout le jour à travailler au palais, et souvent retournait près du prince au milieu de la nuit. Jamais on ne le vit, même malade, s'enfermer dans sa maison, et Hadrien le pressant de prendre quelque repos, il répondit j)ar le mot de Vespasien : « Un préfet du prétoire doit mourir debout'. »

Sulpicius Similis était un autre gardien sévère de la discij)line. Un jour, Trnjan l'ayant appelé dans sa lente, lui simple centurion, avani les tribuns, il dit au |irince : « C'est une honte. César, que lu t'entretiennes avec un centurion, tandis que les tribuns sont debout à ta porte el ;il tendent. » Il prit malgré lui la préfecture du prétoire, la déposa dès (|u'il ]v. put, passa aux champs le reste de sa vie, se|)t .innées, et lit écrire sur son tombeau : « Ci-gît Similis, qui exista soixante-seize ans et en vécut scpl^ »

f.e vainqueur des Juifs, Julius Severus, homme aussi d'autorité, mais • •n même temps de justice, avait gagné si bonne renommée dans son gouvernement de Bithynie, que, plus d'un siècle après, son nom y était encore vénéré. Arrien est une autre |)reuve de la sûreté des « lioix d'Hadrien. Kciivain distingué, historien exact, bon général, chef

' I)ioi). I.MX, is.

-- Ici., lAIX. lit.

IIÂDRIEN (117-1381

liabilc et prévoyant d'une province frontière, il mérita restime de sou prince, et il a gagné celle de la postérité.

Cependant on reproche à Hadrien une basse jalousie et de la cruauté ; mais il est aisé de reconuaitrc d'où venaient ces reproches. Durant ses interminables voyages, il promenait avec lui le gouvernement sur tous les grands chemins de remi)ire.

Auparavant, la réalité du pouvoir restait au moins dans la capitale, et, de loin, on voyait mal la distance qu'il y avait du Palatin à la curie. Avec Hadrien, l'illusion n'était plus possible. Que faisaient donc les délaissés de Rome, les vieux politiques sans emploi, la jeunesse dorée sans guerre, sans commandements obtenus « avant la première barbe' »? Que disaiton sous les portiques du forum de Trajan, le long de la voie Sacrée et dans toutes les maisons patriciennes? Que le petit Grec était encore un petit esprit; que ce provincial se plaisait avec les gens de son espèce ' ; que ce grand ami de la paix avait peur de la guerre. On ne lui reprochait pas ses vices, qui étaient ceux de tout le monde, et pas encore sa cruauté, puisque personne ne voyait d'exécutions ; mais on insinuait qu'il avait bonne envie de faire des victimes et l'on exagérait

ses travers; on élevait à la hauteur d'affaires d'État des querelles de ménage entre lui et les sophistes dont il s'entourait. Enfin, comme son mariage était demeuré stérile, on prêtait à l'impératrice

L'impératrice Stibine en Vénus Cénitiix'.

' Nec tribunum nisi pleiia barba fnceret (Sparfieii, Hadr., 10).

- In colloquiis eliain humillimorum civilissiiiiiis fait (Spart ion, ibid., 20).

■ Statue trouvée à V Auguste um d'Oiricoli. (Vatican, Mus:e Pio Clem., t. III, pi. 8.)

Sabine d'abominables propos, et, sans se mettre en frais d'imaginalion, on lui faisait répéter le mot attribué déjà au père de Néron : « D'elle et de moi, il ne peut naître qu'un monstre fatal au genre liumain. » II ne faisait pas bon conspirer contre un prince qui avait pour lui le dévouement absolu de trente légions. Aussi ne le lit-on (ju'à son avènement, quand ou le croyait mal affermi, et à la fin, lorsque, la mort ai)j)roclianl, on jiensa que son esprit. et sa main faiblissaient'. Mais on se dédommageait par des médisances : petite guerre dont Antonin s'était tant effrayé, qu'il n'avait point osé, durant tout son règne, sortir de Rome.

Or, ces médisances, les badauds les écoutaient avidement et les ramassaient pour d'autres qui les écrivirent. Voilà comment nous les retrouvons dans les i)auvres historiens de ce temps, Spartien et Dion, surlout le Dion du moine Xipliilin. Avec do tels écrivains, on est forcé de ne tenir aucun compte des accusations vagues, des affirmations sans preuves, lorsqu'elles sont en contradiction avec le caractère bien constaté des hommes, ou avec les événements connus. Ainsi Dion, attribuant à la jalousie l'abandon des conquêtes de Trajan et la destruction du pont sur le Danube, fait preuve d'autant d'inei)tic que lorsqu'il montre Hadrien envieux des morts, même d'Homère, et se guérissant une première fois de son hydropisie « en épuisant, à l'aide de la magie et des enchantements, l'eau qui enflait son corps». Spartien dit sérieusement que l'empereur « avait de telles connaissances en astrologie, qu'il écrivait le soir des calendes de janvier tout ce qui devait lui arriver dans l'année ». Plus loin, il accuse « la violence de sa cruauté naturelle », cim crudelitatis incjmitx^ et il ajoute : idcirco multa pie fecissG\ Pour admettre cette cruauté naturelle, qui aurait eu le singulier effet d'être le mobile de ses bonnes actions, il faudrait autre chose que ces phrases d'où rien ne sort quand on les presse. Nous avons eu trop d'exem])les de cette manie malheureuse avec un écrivain de génie comme Tacite, pour acce|)ter sans preuves li'S affirmations d'auteurs de décadence, à qui manquent complètement le sens critique, le goût de l'ordre et de la précision, mais qui, en échange, sont déjà doués de la plus niaise crédulité.

On lii (l;iiis Dion : « Sa jalousie contre les talents supérieurs ruina un grand nombre de gens et causa la perte de quelques-uns. C'est

' . .. Qiiiiin uniino parum valcret, idcircoqiie dcspeclui hahcrehir (\nr. Victor, de Cses., 14). - Hudr , l(i, 2"). Voyez, au coinmencetriPiil du cliai)itre suivant, le conle ridicule fait par \ur. Victor '.de Cwx., 1 4) au sujet de l'adoption d'Antonin.

ainsi qu'il chercha à se défaire de Favorinus le Gaulois et de Denys le Milésien'. » Ou pourrait croire, d'après ces paroles, qu'il arriva à ces deux hommes quelque fticheux accident. Or Deuys fut fait chevalier romain et Favorinus mourut plein de jours dans les dernières années d'Antonin. Repris une fois par le prince au sujet d'une expression, il s'était aussitôt rendu, et, ses amis le raillant d'avoir cédé si vite, il avait répondu : « Vous ne me persuaderez jamais que l'homme le plus

L'impératrice Sabine*

savant de l'univers ne soit pas celui qui commande à trente légions. » Il serait juste de laisser ce mot au compte de la lâcheté du sophiste; on le met à la charge du prince, qui apparaît alors comme incapahle de supporter la plus légère contradiction. On rapporte du même personnage qu'il s'étonnait de trois choses : « Gaulois, il parlait grec; eunuque, il avait été accusé d'adultère; enfin, haï de l'empereur, il vivait

1 LXIK, 5. Spartieii dit, au contraire (16), que Favorinus l'emporta sru' lous les autre* dans son amitié, et ne marque point que cette laveur ait cessé. - Buste du Capitole, salle des Empereurs, n° 53. Le vêtement est eu albâtre,

y. — Iti

encore. » L'eunuque n'était point modeste, en se vantant d'avoir été l'objot de la liaiuc d'un euii)ereur; et s'il conserva, comme il semble', la laveur d'Auloniu, c'est qu'Hadrien ne l'avait pas même chassé de sa cour. Tout le mal peut-être qu'il en avait reçu avait été de se voir jirélcrer d'autres sophistes. Denys de Milet et le philosophe Iléliodore perdirent aussi de leur crédit; mais Épictète garda le sien, et Arrien, son disciple, « l'ut lire des livres » pour être fait consul.

ÎN'ous savons qu'Hadrien aimait à s'iMitourer de lettrés et d'artistes, lace aulrulbis dispuleuse et république i)leino d'orages, parce que la vanité y était toujours surexcitée. « Le prince peut te donner des richesses et des charges, disait Denys à Iléliodore, qu'Hadrien venait de prendre j)our secrétaire, mais jamais il ne fera de toi un orateur. » Que cette humeur difficile l'ait, à certains jours, fatigué, et que, dans ses disputes avec eux, sur un point de giammaire ou de philosophie, il leur ait rai)pelé, par une réplique impérieuse, la qualité de leur contradicteur, on ne devrait pas s'en étonner. 11 aimait à rire et excitait des batailles où il rendait vers pour vers, trait pour trait, sans toujours en émousser la pointe'. Un de ces sophistes'' réclame les immunités que la loi accorde aux philosophes: « Lui, un philosophe! répond Hadrien, quelle erreur! » et il refuse. Le mot était dur et le procédé désobligeant; mais d'une parole, même acérée, à un coup de hache, la distance est grande, et je ne crois pas qu'elle ait été franchie par le prince, (pii aimait trop les lettres pour en persécuter les représentants.

« 11 honora et enrichit, dit son biographe, tous ceux qui se livraient à renseignement, et en éloigna, mais aj)rès les avoir comblés de biens, ceux (pii n'étaient pas capables de soutenir la renommée de leur profession '. » C'est notre mise à la retraite avec tous les honneurs de la vétérance. Remarquons, sans nous arrêter à leur histoire, que sous ce règne florissaient : Plutarque, un des maîtres d'Hadrien; Suétone, son secrétaire, qu'il disgracia pour une offense à l'impératrice; Phlégon, son affranchi, qui écrivit, sous la dictée du maître, son histoire; Arrien, habile et savant capitaine; Ptolémée, l'illustre géographe; Pausanias, Aulu-Gelle; enfin un grammairien fameux, Apollonius Dyscole ou le Bourru. Juvénal venait de mourir, et Lucien, Apulée,

• Aulu-Gelle, Nod. Allicx, XX, 1.

» Acer nimU ad lacessendum parilcr et rcspondcndum seriis, joco, maledicns referre carmen carmïni, diclum diclui (Aiir. Victor, Epil., 14). 5 Favorimis, a/j. l'Iiilostrale, Vies des Soph., I,

♦ Sparlieii, lladr., 10

n'avaient encore rien écrit. Ainsi l'érudition domine et la grande littérature est morte, car bien que tout le monde fasse des vers ou déclame, on ne trouve ni un orateur ni un poëte.

Nous avons pu faire bon marché des querelles d'Hadrien avec les sophistes, mais il resterait une tache odieuse sur son nom, s'il était vrai qu'Apollodore eût été mis à mort en représailles de critiques contre un projet de temple dessiné par l'empereur. J'ai peine à croire à cette méchante action, et ce qui s'y rapporte est fort obscur. On dit que, du vivant de Trajan, Apollodore se brouilla avec le futur empereur, en le renvoyant à ses peintures un jour qu'Hadrien voulait lui parler de constructions, et l'on fait de cette rudesse le motif de sa disgrâce. Cependant il resta encore en faveur, puisque le nouveau prince le chargea de faire un colosse qu'il voulait consacrer à la Lune, pour le placer à côté de celui de Néron qu'il avait dédié au SoleiP. Le récit de Dion Cassius, ou plutôt de l'abréviateur Xiphilin, est ^'^mpli d'invraisemblances. Hadrien, dit-il, bannit Apollodore, mais demeura en correspondance avec lui; il lui demanda même de composer sur les machines de guerre le livre dont nous avons parlé et qui commence ainsi : « Seigneur, j'ai lu ta lettre au sujet des machines, et je suis heureux que tu m'aies jugé digne d'exécuter une pareille œuvre. » Plus loin, il ajoute : « Dans des jours meilleurs pour moi, quand nous étions ensemble à l'armée.... » Ces paroles tristes, mais douces, n'annoncent point beaucoup de haine dans le cœur de l'exilé pour le persécuteur, ni cette demande du prince une bien vive irritation contre le persécuté. H y a là quelque chose qui nous échappe. Si l'empereur ne mettait pas un terme à cet exil, c'est peut-être que le sénat l'avait prononcé à la suite d'une faute dont le souvenir subsistait. Dion assure qu'Hadrien finit par ordonner sa mort pour avoir dit d'une statue que le prince voulait mettre assise dans un temple: « Elle est trop grande : en se levant, elle briserait la voûte. » L'habile artiste n'a pu faire à un connaisseur expert une objection si contraire aux idées des anciens sur la statuaire des dieux, et qui eût été la condamnation de Phidias en même temps que celle d'Hadrien. H est tout aussi difficile d'admettre que le meurtre du grand architecte soit passé inaperçu. Or Spartien, qui ne ménage pas au prince les accusations de cruauté, et qui parle d'Apollodore, ne fait aucune allusion à sa mort violente. Eutrope et Aurélius Victor ne la connaissent pas davantage, ou du moins n'en disent mot. Si le fait est vrai, il faut

« Spartien, Hadr., 19.

\n LES xVNTOMN'S (96-180).

([u'oii lui trouve d'autres motifs que ceux qu'on donne, car ce meurtre, li'l (\n"[\ est raconté, aurait été un acte de folle cruauté, et nous avons le (lioil de dire qu'iladrien ne commettait pas de ces actes-là'.

Il est une question que, à l'époque où nous sommes arrivés del'hisloire de l'cmijife, il faut se faire au sujet de chaque prince : Quelle foudiiile a-l-il leiiuc à l'égard de ceux qu'on appelait les « désespérés » et qui à rapolliéosc de l'empereur opposaient celle « du crucifié »?

La croyance (pii finit se rencontre avec celle qui commence, et elles se mêlent connue deux lleuves arrivés à leur conlluenl : des sectes chrétiennes différaient si peu des païennes que, à regarder de loin et vite, on distinguai! mal les dévots des deux religions. On a hr une lettre d'iladricii dont nous avons omis, ]»()ur le reprendre ici, un passage qui se ra|)port(' aux chrétiens. « En Kgypte, dit-il, les chrétiens sont des adolaleiirs de Sérapis, même ceux qui se diseni les évèques du Christ. Dans ce pays, il n'y a ni rabbin juif, ni samaritain, ni prêtre chrétien qui ne soit astrologue, devin et charlatan '\ Le patriarche même, lorsqu'il vient en Egypte, est forcé juir les uns d'adorer Sérapis, par les autres le Christ. » Ces ])aroles attestent une certaine préoccupation de la (pieslion religieuse dont le monde était alors trouldé. Il est évident <iu'lladrien prit quelque souci des j)roblèmes qui s'agitaient au-dessous de lui; mais, comme les puissants et les heureux du jour, qui regardent de loin et dédaignent les idées nouvelles, il a vu, sans bien ( i)iii|)reii(h'e, et, comme beaucoup d'autres aussi, il confondit avec le Dieu des chrétiens c^Iui dont les Lagides avaient fait le Dieu suprême de la vie, de la mort et de la résurrection.

Cependant l'empereur aurait dû être mieux au courant des dogmes chrétiens, car, à Athènes, il avait admis Aristide, philosophe converti, et l'évêque Ouadratiis, le premier apologiste, à lui présenter la défense de leur foi (l'"20). L'Église, avec son organisation et ses rites, alors fort simples, ne pouvait inspirer d'inquiétude à un prince qui, dans ses voyages, avait rencontré tant de systèmes, de croyances et de cultes divers, que le vieil esprit romain, étroit et dur, avait été tué en lui pour faire place à l'esjjrit de tolérance. Les chrétiens, qui prétendaient

' Dion, LXIX, i. Il no faut pas oiililifr <\i\c noim n'avons jminl le texte de Dion et qu'il se peut qne les deux nints, i'jitiwzvi o.d-vi, soient nn«( int(M'j)olati()n de Xi[)liilin, car, an chapitre 2, Dion dit du pouMi nriiniil de ce iiriiice : ©iXavôpuTCÔTaTa a:;a;, et il ne lui rejtroclie (jiie les exécutions de 11 11 el de l.")7.

* Voy., ci-dessus, p. 88.

^ Vopiscus, Sttliirn., 8. Le mot aliplcs, frotleur d'huile, est expliqué par le mot medici du cliapitre précèdent, évidemment pris en mauvaise part

HADRIEN (Il 7-158). 125

guérir des malades et ressusciter des morts S lui semblaient avoir autant de droit à vivre tranquilles que les prêtres de Sérapis, qui s'attribuaient le môme pouvoir. 11 n'avait nulle envie de les accuser, comme Domitien, de judaïser, comme Trajan, de former des sociétés secrètes,

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Hadrien. (Buste du Vatican.)

et il rattachait leur dogme de la Trinité aux doctrines les plus pures de Platon. Les chrétiens, dont les apologistes se présentaient devant lui avec le manteau des philosophes% lui semblaient former une école

' Dans le seul fragment qui nous reste de Quadratus, on lit : 01 ôcfaTTc'jôsvTô;, oî àvaoTavTe; £/. vexpûv (Routli, Reliq. sac, 1, 71. Oxf., 1814).

- Tilleniont, Hist. des Emp., II, 528 : « Aristide estoit philosophe ae profession, et il en garda l'habit lorsqu'il embrassa la foy. » Beaucoup de chrétiens portaient aussi le manteau

|»liiloso])liiqno, à laquelle il devait donner la liberté qu'il laissait à toutes les autres. S'ils étaient possédés de l'esprit de prosélytisme, tout le monde alors l'avait, à ce point que nous pouvons considérer Sénèquc, Kpictète, Dion Clirysostonie, comme des directeurs de conscience; que beanc()U|i tenaient Apollonius de Tyane pour un messie; et (|uc les chemins, les rues, étaient encombrés de ])liilosoj)hes prêcheurs dont Lucien nous a laissé un portrait qui, sauf l'habit, semble fait à la ressemblance de certains j)ré(licants de carrefours an moyen âge.

Hadrien, qui avait changé les anciennes façons de régner, changea donc aussi les vieilles maximes de gouvernement; et, puisqu'il mettait le salut de l'emjtire dans la vigilance et la fermeté de l'empereur, incessamniciil jiortées sur tous les points du territoire, c'est-à-dire dans une sagesse toute terrestre, il n'avait ])lus besoin de le mettre dans la l)roferlion de la religion officielle. Malgré son titre de souverain pontife, il laissa les dieux d'Auguste se défendre tout seuls. Néanmoins il faut toujours faire cette réserve, que dans cet em})ire immense il a pu se trouver linéiques villes où des chrétiens aient été victimes soit des emportements d'une populace ameutée, soit de la haine religieuse d'un magistrat imbécile; que la police du culte ajtparfenait aux décurions' et (jn'ils croyaiiMit défendre leurs dieux en accusant ceux qui les attaquaient. C'étaient des violences locales contre lesquelles \es provinciaux étaient sans défense. Ceux qui, en très-grand nombre à cette époque, avaient le titre de citoyens, étaient seuls à l'abri de ces jugements précipités qui tourmentaient la conscience de certains fonctionnaires. Plusieurs, entre autres Licinihs Silvanus Granianus% proconsul d'Asie, écrivaient à rem|)ereur qu'il ne leur paraissait pas juste de mettre un homme à mort parce que la populace criait: « Le chrétien aux bêtesM » Nous avons une des réponses d'FIadrien, celle qui fut adressée à Minucius Fundanus, successeur de ce sage personnage. Saint Justin l'a insérée en entier dans sa première Apologie, et Eusèbe en a mis une Ir.-iduction grecque dans son Hixtoire ecclésiastique. Sans retirer les instructions si précises deïrajan à Pline, ce qui aurait été l'équivalent d'une reconnaissance officielle du christianisme, Hadrien semble avoir

fif's pliilosoplics, lémoin saint Justin (Dial. cum Tnjph., iiiit.) et Tertullien après sa conversion {fie Pallio).

' Lcx Geneliva, (ii

* Voy. AV.iddiiigton, Fastes des provinces asial., I, p. l'J? et suiv.

^ Si la lettre de Til)erianus, gouverneur de Palestine, donnée par Malala et Suidas, était authentique, il faudrait admettre aussi la réponse de Trajan ordonnant à Tiberianus et aux autres gouverneurs de laisser les chrétiens en paix. Mais ïilleniont la rejette (t. If, p. 578).

cherché, par le vague de sa réponse, à fournir aux juges un prétexte de ne frapper les chrétiens que pour des délits de droit commun. « Si quelqu'un, dit-il, accuse les chrétiens et prouve qu'ils font quelque chose contre les lois, jugez-les selon la faute qu'ils auront commise; s'ils sont calomniés, punissez le calomniateur'. »

On dira que c'était n'accorder rien, puisque les lois de l'empire condamnaient les chrétiens. Sans doute, mais d'ahord, par son rescrit, Hadrien interdisait la violence, les exécutions tumultuaires, et faisait une obligation de la procédure légale; ensuite, dans un gouvernement absolu, les lois valent ce que vaut l'esprit qui les applique ; et il faut bien que, sous les termes équivoques dont Hadrien s'était servi, l'administration impériale ait mis la tolérance qui était dans la pensée de son chef, puisque saint Justin trouvait que ce rescrit contenait tout ce que les chrétiens pouvaient demander aux empereurs ^

Antonin ne songera pas plus que son prédécesseur à donner au christianisme une existence légale, incompatible avec les lois et la constitution même de l'empire, mais il leur accordera la tolérance de fait, qui devait d'abord lui suffire.

Que serait-il advenu si cette politique avait été continuée par les successeurs de ces deux princes ; si les uns n'avaient pas cherché à étouffer le christianisme dans le sang; si les autres ne lui avaient pas Hvré le gouvernement en le faisant asseoir à côté d'eux sur le trône ? On eût évité tous les crimes commis par la persécution, qui exalta l'héroïsme des martyrs, mais aussi la haine contre la société païenne, ses arts, sa littérature ; et le christianisme, s'infiltrant peu à peu dans les esprits, eût paisiblement transformé le monde, sans se faire d'abord pouvoir public, ensuite puissance territoriale, ayant la force et en usant,

* On a pensé que ce rescrit était comme une sorte d'amnistie donnée, en 127, à l'occasion de la première fête des decennalia d'Hadrien.

* Voy. Eusèbe, Hist. eccl.,l\. Set 9, la dernière édition do saint Justin, par Th. Otto, S. Jus^ Uni opéra, lenEe, 1847, 1. 1, p. 1G2, ad finem Apolog. V, o\i-/. .... p.àxxov tq;i(i)<ît.[j.£v, et l'ouvrage de M. Aube, Saint Justin, philosophe et martyr, p. xlvu-xlix. Sulpice Sévère et saint Jérôme parlent d'une persécution violente sous Hadrien. Le janséniste le Nain de THlemont voudrait bien parler comme eux, mais son impartialité l'oblige à dire : « Eusèbe ni la plupart des autres ne la content pas. Et elle ne vient pas en effet d'aucun édit de ce prince, comme il est aisé de le justifier par saint Méliton et par TertuUien. i> (Hist. des Emp., H, p. 519,) Saint Irénée (111, 5) ne cite qu'un martyre^ celui de Telesphorus. L'évèque de Sardes, Méliton, sous Marc Aurèle, se plaignait de ce que les chrétiens fussent alors persécutés en Asie par des édits de magistrats municipaux, « ce qui, dit-il, ne s'était jamais fait, » et il ignore si ces édits ont été publiés par ordre de l'empereur, ou à son insu. (Eusèbe, Hisi. eccL, IV, 26.) Cf. Dion, LXX, 5, qui montre Antonin « enchérissant sur les marques d'estime dent Hadrien avait honoré les chrétiens.

faisant dos martyrs après en avoir donné. Alors il eût été pour l'empire lin élément de régénération, au lieu d'être une cause de dissolution. Mais le gouvernement du monde appartient à la passion bien i)lus qu'à la sagesse, et celte idée de la séparation du temple et du forum, ou, pour l'appeler par son noui moderne, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, (pii n'entra jamais dans une tète grecque ni romaine, est un fruit (pii aura mis des milliers d'années à mûrir.

Pour Hadrien, il lui reste l'honneur d'avoir agi comme s'il avait eu le respect réiléclii de la conscience religieuse. Sous lui, nul, par ordre (lu prince, ne souffrit pour ses croyances, dans sa personne ou daus ses biens. 11 eut cependant une guerre atroce de religion. Aux premiers jours de son règne, ses généraux avaient écrasé l'insurrection juive qui avait éclaté sousïrajan, à Cyrène, en Egypte, dans l'île de CliYi)re, où l'exploitation des mines de cuivre, concédée ])ar Auguste à Iléi'ode, à condition d'en i)artager les revenus avec le fisc inipérial, avait attiré un très-grand nombre de Juifs. Comme dans toutes les guerres faites au nom du ciel, il avait été commis de part et d'autre d'abominables cruautés. Eu Chypre seulement, deux cent quarante mille personnes avaient péri; et défense avait été faite aux Juifs, sous peine de mort, de mettre le pied dans l'île : celui même que la tempête y jetait n'obtenait pas merci'. Ailleurs, pareilles cruautés : on parle non-seulement de tortures, mais d'immenses égorgements, de cadavres mangés. « Dans la Cyrénaïque, dit Orose", presque toute la population avait péri, et, si Hadrien n'y avait envoyé de nombreux colons, la terre y serait restée vide d'ha])itanls et inculte. »

Cette Ibis, c'étaient les colonies qui avaient j)ris les armes. Epuisée de sang, et d'ailleurs contenue par de puissantes garnisons, surveillée par d'habiles généraux, la mère patrie n'avait pas eu la force de recommencer la grande guerre par les armes ; mais elle continuait la lutte par l'esprit, et, sur les ruines de la patrie matérielle, quelques hommes s'étaient donné la fâche de refaire la patrie morale du peuple hébreu.

Après la chute de Jérusalem, les docteurs (ie la loi qui avaient survécu à l'épouvantable catastrophe s'étaient réfugiés à labné (Jamnia), plus tard à Tibériade, et y avaient ouvert des écoles <pii eutretenaient le

' Dion, lAIII, .1-2. L'IiisloriiMi .\|)|)icii fut ariciir il.iiis coite guerre l'I niillit en être la victime; voyez le curieux fragment di; son WIV' livic, relrouvé et coniMiciili'' pur M. Miller, Rev. mcliroL, ISIÎII

* VU. \2. Q. saint Jérôme, Chron., ad ann. 121, et Lcklicl, Duclr. num. vcL, t. VI, p. 497'

IIADHIKN (1J7-dr.8). i29

zèle pour la loi parmi ces vaincus que rien ne pouvait abattre, parce qu'ils se sentaient en possession d'une doctrine supérieure à la force qui les avait accablés. Ce peuple était comme le roseau de Pascal : quand le monde l'écrasait, il se croyait encore plus grand que le monde, et il avait raison de le croire, car à la lin il l'a vaincu, en lui imposant son dogme.

C'est par les écoles, par la science telle qu'on l'entendait alors, que le mouvement national fut préparé, et c'est en elles que les Juifs placèrent leurs espérances de salut. La légende d'Akiba, le plus célèbre de ces docteurs de la loi', en est un touchant témoignage. Dans sa jeunesse le nouveau Moïse gardait les troupeaux de Kalba Schéboua. La fille du maître, frappée de la vertu du jeune berger, lui proposa de l'épouser, mais à la condition qu'il irait auparavant s'instruire et gagner des disciples. Akiba partit ; au bout de douze ans, il revenait suivi de douze mille disciples, lorsqu'on approchant de la maison de sa fiancée il entendit le père qui disait avec colère à sa tille : « Insensée! jusques à quand veux-tu attendre, dans le reuvage, celui qui t'a quittée? » Et elle répondait : « Si mon époux veut faire selon mon désir, il passera douze années encore à étudier. » Akiba aussitôt retourne à ses livres, et, après le temps prescrit, revient avec vingt-quatre mille disciples. Sa fiancée court à la rencontre de celui qui est devenu le plus célèbre des docteurs de la loi, se prosterne à ses piedset embrasse ses genoux. Les disciples veulent écarter cette femme en haillons, dans laquelle ils n'ont pas reconnu la patrie en deuil; mais le maître s'écrie : « Que faites-vous? c'est à elle que nous devons tous notre science. »

Jusqu'alors, parmi les Juifs, l'enseignement avait été oral, traditionnel; la loi seule était écrite. L'école de Tibériade, prévoyant de nouveaux malheurs et une nouvelle dispersion, résolut de rédiger, après les avoir discutées une dernière fois, toutes les décisions des docteurs, toutes les prescriptions que l'usage avait introduites, toutes les règles de conduite que la sagesse avait trouvées. C'était le code des lois civiles et religieuses, la Mischna ou loi répétée, que l'école rédigeait poui* constituer, à travers le temps et l'espace, le lien moral de la nation.

Quand l'école de Tibériade eut préparé cet immense travail, une dernière tempête pouvait s'élever et les Juifs de la Palestine périr dans les combats ou dans les supplices : la nationalité juive était sauvée.

♦ « Comme Ezra, il est nommé le restaurateur de la loi, et comparé à Moïse. » (Derenbourg, op. cit., p. 596.)

ir.O LES ANTONINS (9G-180).

Pour prévenir le retour de ces insurrections qui mettaient en péril la paix (le l'Orient, Hadrien n'avait pas recouru à la persécution religieuse contre les individus. Il crut qu'il les ferait renoncer à leurs indestructibles esi)érances dans la venue d'un messie, s'il leur prouvait l'inanité de ces promesses en elTaçant jusqu'au nom de Jérusalem. Sur

Restes des forliOcations de Jérusalem dits « Tour d'Ilippicus ».

les ruines du temple campait, depuis le grand siège, une partie de la légion X" Fretemis^; Hadrien l'occupa à déblayer le sol, et, en I aiiiK'r I22(?), une colonie nombreuse vint s'établir au pied de la montagne de Sion. La cité de David prit h; nom de l'empereur et de Jupiter Capitolin, ^lia Copllolina. Aux lieux oiî chaque année les lidèles venaient adorer Jébovali, le Dieu unique, ils trouvèrent les au-

" Voy. Comptes rendus de i.icad. des inscr., 1872, p. 158.

tels de toutes les divinités de l'Olympe. Le signe même de leur foi fut proscrit : la police impériale défendit aux Juifs de pratiquer leur baptême sanglant sur des hommes de race étrangère \

Les Juifs paraissaient résignés à la perte de leur indépendance politique ; ils se soulevèrent pour venger l'outrage fait à leur Dieu (152). Des insurrections éclatèrent sur différents points; puis tout le peuple s'arma sous la conduite d'un homme qui montra tant de courage et d'audace, que les Juifs, encore une fois trompés par l'éternelle il-

... 1 • 1 • Monnaie de Bar Kokaba^.

lusion, virent en lui le sauveur promis,

« l'étoile qui devait sortir de Jacob ». Akiba, reconnaissant en lui le messie promis à Israël, lui remit, en j)résence des chefs de la nation, le bâton de commandement et lui tint l'étricr lorsque le « fils de l'Étoile », Bar Kokaba, monta son cheval de guerre".

Les Romains surpris éprouvèrent d'abord des échecs qu'on dissimula, et, durant trois années, le chef national fut maître dans « la montagne royale », chaîne de hauteurs qui s'étend de la Samarie à l'Idumce : nous avons encore des monnaies qu'il fit frapper et qui sont datées par les années « de la délivrance »*. Les chrétiens, comme au temps du siège de Jérusalem, se tenaient à l'écart; accusés de trahir

1 Spartien,ffa(^/r,, 15. Hadrien n'avait pas interditla circoncision des Juifs de race, ce qui eût été une persécution religieuse, et il répugnait à pareille mesure qu'aucun empereur n'ordonna ; il avait simplement renouvelé l'édit de Vespasien pour interdire la propagande juive en dehors de la nation. (Hist. des Romains, t. IV, p. 721.) Des agents trop zélés en ayant fait une mesure générale, Antonin expliqua que la défense ne s'appliquait pas aux fds de Juifs. (Dig.,XLVlll, 8, H.) La politique impériale eut, en ces questions comme dans les autres, une telle continuité, que les mesures de Sévère à l'égard des Juifs furent les mêmes que celles de Vespasien : Judxos fieri veluit. Un des principaux arguments de saint Justin dans son Apologie pour démontrer la vérité du christianisme est que les chrétiens sont persécutés et que les Juifs ne le sont pas. Lorsqu'il énumère (Dm/., 16, 19, 46) les maux qui ont frappé les Juifs après leur révolte, il ne menlionne pas la défense de la circoncision. 11 dit, au contraire: Cl Ce signe vous a été donné, afin que tous soyez séparés des autres nations et que vous souffriez seuls ce que vous souffrez maintenant avec justice. » Et ces maux, ajoute-t-ii, ont été la désolation de leur pays parla guerre, leurs villes livrées aux flammes et l'interdiction pour eux de monter à Jérusalem.

- Simon, dans une couronne de laurier; traces de la légende latine TI.\N. AVG. Au revers. Délivrance de Jérusalem, autour d'une lyre à trois cordes. Monnaie juive surfrappée sur un denier de Domitien.

' On ignore son vrai nom. M. Derenbourg [BiblioUi. de VÉcole des Hautes Éludes, fasc. xxx") et M. Renan {VÉylise chrétienne, p. 197) l'appellent Bar Kôzêbà et Bar eu Ben Coziba, le fils de Coziba.

* Cf. Madden, Histonj ofjewish coinacje, p. 154 et suiv.; de Saulcy, Lettres sur la numismatique judaïque (Revue numismatique, 1865); Dereiibcurg, op. cit., p. A'-Il M. Renan (op. cil., p. 547) croit que le monnayage de Bar Coziba ii'a consisté qu'en surfrappes.

132 LES ANTi.MNS (96-180).

la cause commune, ils furent perséculés eî mis à mort, quand ils refusaient l'abjuration'. Mais des auxiliaires accoururent de tous les pays voisins, et ce que l'empereur avait d'abord regardé comme un de ces désordres locaux dont les Romains ne se troublaient pas apparut comme un péril public qui exigeait les plus énergiques mesures. D ap- [»ela du fond de la Bretagne son meilleur capitaine, Julius Severus, lui donna d'habiles lieutenants, des forces suffisantes et l'ordre d'éviter les actions générales, d'avancer lentement, mais sûrement, en ne laissant debout derrière lui ni uu homme ni une maison. Plus de neuf cents gros villages furent détruits, cinquante places fortes prises et rasées; cent quatre-vingt mille hommes périrent les armes à la main.

< Mais qui comptera, dit l'historien, ceux qui succombèrent à la faim, aux misères ou dans la flamme des incendies? » I^ Judée ne fut plus qu'un désert*. Bar kokaba eut la mort du soldat, ii tomba en combattant; les docteui-s de la loi, qui s'étaient enfermés dans la dernière forteresse de riasurrection, Béther, moururent au milieu des supplices; Akiba fut déchiré avec des dents de fer rougies au feu, et les bêles des amphithéâtres romains furent rassasiées de la chair des captifs. A ceux qu'on n'avait pu tuer ou vendre on interdit l'approche ô\Elia Copitolina: un jour seulement chaque année, il leur fut permis de venir pleurer sur les ruines de la cité sainte*.

Lorsque, en voyant le chef de l'insurrection, Akiba s'était écrié :

< Yoilà le Messie'. * un docteur lui avait réi»ondu : « Akiba. l'herbe aura poussé entre tes mâchoires avant que le Messie paraisse*; » et il semblait que cette dure parole fût vraie |K)ur la race elle-même. L'opuvre de sang avait échoué, et l'on jiouvait croire ce peuple anéanti : mais l'œuvre de l'esprit triompha.

On eut beau les disperser sur tous les continents et déchaîner contre eux toutes les colères, comme Énée. emjiortant des ruines de Troie les dieux pénates et le feu sacré pris au foyer national, les fugitifs étaient partis avec une nouvelle arche d'alliance. L'école de Tibériade. continuée dans l'ombre, acheva le grand travail de la Miichna; et la commune patrie se retmuva partout où fut porté le livre qui la représentait. Grâce à lui, des rives du Gange aux bords du Tage, du fond de h

• Saint Jii>lii], Apol. Il>. et Orose, TII, 15. - lUmer. HieTXt$olfm.. p. 159, èdit. Wessd.

> Dion. LXIX. 1^-14. Hadrien deaunda. dans le s^nat. les omonenls tiiomphaiu poor Jalias S^venis. oh re* in JtuUta pntpen galas ^fi. I. L., ÏÏL n* iSâO). et ioHiiêiBe re$nl alors sa seconde salutation impériale.

* Dereutiours. op. cil.. x>. 42^.

^/'.mm^^

t ;A',fc.ji

Pologne au pied de l'Atlas, les Juifs gardèrent si bien leur langue et leur loi, qu'en plein moyen Age leurs docteurs allaient d'un bout de l'Europe à l'autre en trouvant partout des concitoyens.

Le peuple de l'Unité, qui jamais n'a voulu qu'un seul Dieu et un seul temple, n'a eu besoin que d'un seul livre pour ne pas périr. Quel triomphe de la pensée sur la force M

Cependant Hadrien avançait en âge ; les années sombres étaient venues avec la vieillesse et les infirmités; il fallait songer au futur empereur. Se souvint-il des paroles de Tacite: «Naître d'un prince est un fait du hasard, mais l'adoption va au plus digne, parce que celui qui adopte sait ce qu'il fait et a pour guide l'opinion publique »? ou bien de celles de Pline le Jeune disant à Trajan : « C'est entre tous qu'il faut choisir celui qui doit commander à tous^ »? Ce système excellent, mais si difficile à pratiquer, fut heureusement imposé à Hadrien par la nature. Comme tous les princes depuis César, à l'exception de Claude et de Yespasien, Hadrien n'avait pas eu de fils. H se fit autoriser par le sénat à nommer son successeur, autorisation qu'il était habile de demander, dangereux d'obtenir, car si elle donnait d'avance la consécration légale à l'élu du prince, ce qui était une garantie d'ordre, elle mettait en mouvement toutes les ambitions et suscitait des espérances que la déception devait changer en mécontentement. De là à des paroles imprudentes, à des intrigues coupables, la pente était facile, et au bout se trouvait le prince irrité, avec le devoir de défendre son successeur et lui-nième, c'est-à-dire la paix publique.

H hésita longtemps, et comme un de ses amis s'en étonnait : « l\ vous est bien aisé, reprit-il, de parler ainsi, à vous qui cherchez un héritier pour vos biens et non pour l'empire. » Enfin, il se décida

• La Mischna comprend six livres, qui se divisent chacun en plusieurs traités partagés en plus de cinq cents chapitres. Les nomhreux commentaires faits, dans le cours des siècles, sur les diverses parties de la Mischna, ont formé les deux Talmuds. La Massora ou transmission fut tout un système de ponctuation, de signes et d'écriture imaginé pour rendre inaltérable le texte des livres sacrés, dont les copies, minutieusement coilationnées avec les originaux, étaient solennellement livrées après une bénédiction publique. C'est ainsi que les Juifs éle. vèrenf, suivant leur expression, une haie vive autour de leurs croyances nationales pour n'y laisser pénétrer aucun élément étranger, et cette espèce de fortification morale a mieux protégé la nouvelle Jérusalem que les murs cyclopéens de la cité de David. La Kabbale fut une autre arme de combat, mais pour la guerre offensive. C'était un moyen de faire circuler, malgré la vigilance de l'ennemi, les projets, les espérances, les doctrines que les seuls initiés pouvaient comprendre à l'aide d'une combinaison de lettres, de chiffres et de citations bibliques dont ils avaient la clef. iNos correspondances chiffrées viennent de là.

« Tacite, Hist., 1, 16; Pline, Panég., 7.

136 LES ANTOMNS (9G-180).

en faveur de L. Ceioiiius Cominodus Verus, gendre de ce C. Avidius Nigrinus qui avait conspiré contre lui '. Était-ce une réparation accordée à la l'aniille d'un lioninie qu'il avait aimé et une protestation contre la hâte du sénat à le faire mourir? Dans tous les cas, Hadrien,

par cette résolution, se montrait audessus des rancunes d'une ame vulgaire. Un don (le 500 millions de sesterces aux soldats et de 100 millions au })euple garantit leur assentiment.

Yerus, d'une vieille famille d'Etrurie, avait, dit son biographe, une beauté royale, et cette beauté servit de ])rétexte aux mauvaises langues de Kome pour expliquer son adoption. L'homme qui, après Verus, assura l'empire à Antonin et à Marc Aurèle, ne peut avoir été décidé par les ignobles motifs que l'on donne.

D'ailleurs Verus avait de l'éloquence, des talents, quoiqu'il menât la vie élégante et voluptueuse des riches patriciens. Il avait déjà trouvé le mot de Louis XIV sur le rôle respectif des reines et des maîtresses du roi, et il répondait à sa femme qui lui reprochait quelque infidélité : « Le nom d'épouse est un titre pour la dignité, non un droit pour L. .Eiim Verus Cœsor, fils sdnptif d'iiadiien. ](, i,|aisir. » Eiivové, après sou adop-

(Sl;itue ilii musée du Louvre.)

tion, dans la Pannonie, il s'y comporta bien. Kn l'éloignant de Rome, Hadrien avait voulu le mettre à l'abri des comi)lots qui allaient s'y former, et il lui avait donné le

' Un y heaucoiip discuté sur .a dale qu'il faut assigner à l'adoption de L. Verus. Si l'on en élail réduit au témoignage de Spartien (Hadr., 23; M. Ver., 3), on devrait la placer avant sa préture, c'esl-iWJire avant l'an 130. Mais les monuments s'y opposent; sur tous ceux qui sont d.ilés de son fircmier consulat (130), il est apix'lé L. Ceionius Commodiis (Orelli, n" 1C8I. 43.j4, (i08<i), et c'est seulement sur ceux qui sont datés du second (137) qu'il est «ppelé L. jEIius Cwsar (Orelli, n" S'iS, X5G, (ih'ilj. C'est donc en 1.30, et, suivant Borghesi {Œuvres,

commandement des légions pannoniennes pour avoir en main, par son fils d'adoption, l'armée la plus voisine de l'Italie.

Le choix, en effet, qu'Hadrien venait de faire, et la santé chancelante de l'empereur, sa i)résence à Rome ou aux portes de la ville, dans son palais de Tibur, par conséquent la facilité de frapper un coup, avaient encouragé l'aristocratie romaine à reprendre ses vieilles et chères habitudes* relie conspira, et les complots firent des victimes. Ces tragédies sont pour nous fort obscures. Il est certain que des tètes tombèrent et que le sénat s'irrita; mais il ne l'est point que le plus modéré des empereurs ait renoncé sans cause à sa modération. Ces changements à vue dans le caractère et la conduite d'hommes mûris par l'âge et l'expérience ne se font que dans les écoles des rhéteurs.

Le prince qui, durant vingt années, n'avait frappé personne, qui, offensé par de certaines gens, au lieu de les punir, se contentait d'écrire en leur province qu'il leur retirait son amitié \ ne devint pas soudain un bourreau; il dut rester ce que nous savons qu'il était : un iusticier.

L. Juliiis Ui'sus Serviaïuis, beau-frère d'Hadrien. (Visconli, Iconog. roni., I, pi. 139 )

Dion ne lui impute que deux condamnations : au commencement de son règne, celle des quatre consulaires mis à mort par le sénat à l'insu du prince; à la fin, celle de Servianus et de son petit-fils Fuscus, qui avaient désapprouvé.

t. VIII, p. 4.57), entre le 19 juin et le 29 août, qu'il fut adopté, déclaré César et envoyé dans Ifls deux Pannonies avec les pouvoirs proconsulaires (voy. C. I. L., 1. 111, n° 4566). On ne peut expliquer le passage de la lettre écrite à Servianus, en 134, et dans laquelle Hadrien l'appelle son fils, filium meum Verum (voy. plus haut, p. 95), qu'en supposant que ce prince le nommait ainsi par anticipation, étant dès lors décidé à l'adopter et ayant déjà fait connaître son intention à sa famille, quoiqu'il ne voulût accomplir cette adoption qu'après son retour à Rome, devant le peuple et les pontifes, suivant les formules solennelles de Vadiogatio.

* Ils conspirèrent même sous Antonin, le prince selon le cœur du sénat; voy. ci-dessous.

2 Dion, L\I\, 23. « S'il était absolument forcé de punir un citoyen ayant des enfants, il modérait le châtiment en proportion du nombre des enfants. » (Id., ibid.)

158 LES AXTONINS (90-180).

(lit-il, rélcclion de Yerus. Servianus, beau-frère du prince, lui avait joiK" d'assez mauvais tours. Quand, à la mort de Nerva , Hadrien courut annoncer à Trajan qu'il était empereur, Servianus avait omj)loyé tous les moyens de le retarder, pour emiiêcher qu'il n'arrivât avant le courrier que lui-même expédiait. Une autre fois il avait réussi à indisj)oser Trajan, en révélant à l'oncle des dettes du neveu. Hadrien n'avait pourtant pas gardé souvenir, de ces mauvais procédés, et en maintes occasions il avait honoré Servianus par des marcjucs pul)li(jues de déférence ; Spartien prétend même qu'il l'avait déclaré digne de l'empire'. A quatre-vingt-dix ans Servianus était trop âgé j)onr y prétendre, sans être assez sage pour éviter les apparences d'une ambition dangereuse ^ 11 se bornait sans doute à désirer que l'empereur adoptât son jjetit-fils. Mais Fuscus, âgé de dix-huit ans en ]")7, n'en ayant j)ar conséquent que quatorze ou quinze quand s'agitait la question de la succession à l'empire, ne pouvait être choisi ])ar un |)rince qui voyait déjà les signes avant-coureurs de sa lin. La faveur croissante de Yerus indisposa Servianus, qu'un troisième consulat en 154 ne put calmer. Fuscus, encore moins réservé, se laissait troubler par de prétendus prodiges qui lui promettaient la souveraine puissance. 11 faut qu'autour d'eux se soit formé un parti capable de créer à Yerus des embarras et dans l'empire des désordres, pour que le prince sensé que nous connaissons ait fait tuer ce jeune fou et n'ait pas attendu la lin naturelle d'un vieillard arrivé à l'extrême limite de la vie. Ces deux exécutions n'en font pas moins taclie dans la vie d'Hadrien.

Sj)artien mentionne d'autres personnages tombés à cette occasion dans la disgrâce du prince, deux individus qu'il força de se donner la mort, même des soldats et des affranchis « qu'il persécuta'' ». Mais étaient-ce des accès de colère aveugle ou l'exécution de justes sentences? Faute de renseignements, l'on ne peut répondre à cette double question. Seulement, cet au t(;ur écrit que l'adoption d'Aiitonin déconcerta beaucoup de prétendants; que Catilius Severus, préfet de la Yille, qui cherchait à se frayer le chemin du trône, fut privé de sa digiiit(;; et, en voyant punir jusqu'à des affranchis et des soldats, il

« Spartien. Hadr., 25.

* Servinnwn qunsi mifcclalorcm imperii, quori servis reqiis cwnam misissel.quod in scdili régie jiixla lecliim posilo sedisael, quod erectus ad sUdiones niiUtum senex nonogenarius prucestisset.... Fusaim, quod imperium prœsagiis et ostenlis agilalus speraret (Spartien, ibid., 23; cf. Dion LXiX, 17).

* ....Liberlosdenique cl nonnidlos milites insecutus est (Spartien, ibid., 15).

HADRIEJJ (117-138)

faut bien dire que nous trouvons réunis les éléments habituels d'une conspiration véritable '.

On parle aussi de la mésintelligence qui existait entre Hadrien et l'impératrice. Ces détails de ménage ne regardent pas l'histoire politique; cependant, comme Dion rapporte des mots cruels de Sabine et qu'on est allé jusqu'à supposer que son époux l'empoisonna', il faut bien faire remarquer ici encore une invraisemblance. En 120, du fond de la Bretagne, Hadrien lui marque son affection ou son estime en destituant un des secrétaires impériaux, Suétone, un préfet du prétoire, Septicius Clarus, et beaucoup d'autres personnages qui avaient manqué d'égards envers l'impératrice. Rien ne nous assure qu'il ne l'ait pas emmenée dans tous ses voyages; nous savons du moins qu'elle fut certainement du dernier, le grand voyage d'Orient, ce qui n'annonce pas une union où la vie en commun aurait été insupportable. Le public ne croyait pas à ces querelles de famille : on frappait des monnaies à la double cfligie du prince et de l'impératrice; on gravait des inscriptions où, sous leurs noms réunis, on écrivait : « Aux bienfaiteurs de la cité*. » L'apothéose

Aiitoiiin ^.

* En mettant à part les seules victimes mentionnées par Dion, c'est-à-dire les conspirateurs de 110, dont Hadrien regretta l'exécution, et ceux de 157, qui avaient pour chefs un vieillard et un enfant que le prince aurait dû épargner, on ne trouve nommés par Spartien, pour justifier l'imputation de cruauté, que Plaetorius Nepos et Attianus, pour qui l'expression hostium loco hahuit (Spart., 15) ne semble signifier qu'une rupture d'amitié (cf. ici., 25 ; voy. sur Plaetorius Nepos, Borgliesi, Œuvres, t. III, p. 122 et suiv.); Septicius Clarus, qu'il destitua pour mauvais procédés envers l'impératrice; Titianus, quem, ut conscium tyraiinidis, et argui passus est et proscribi, ce qui veut dire condamné à la confiscation des biens; Umidius Quadralus et Catilius Severus, quos (jraviter iasecutus est, ce qui ne prouve pas qu'ils aient été frappés d'aucune peine. D'ailleurs Spartien oublie que, dans un autre chapitre (2i), il accuse Severus de conspiration. Quant à Polyaenus et Marcellus, quos ad mortem volunlariam coegtt (15), nous ne les connaissons pas. On a vu plus haut ce qui concerne ApoUodore et les so" phistes, et on va voir ce qui regarde Sabine.

* Non sine fabula vcneni defuncla (Spartien, 25). Si l'impératrice était morosa et aspera (id., 11), il avait la loi pour s'en débarrasser par un divorce ; un crime n'était pas nécessaire.

* Pierre gravée (nicolo de 62 millim. sur 44) du cabinet de France, n" 2093. Les lettres A V, gravées sur cette belle intaille, ont été ajoutées par un moderne.

* Locupletaloribus municipii (Gabies). (Orelli, n° 810.)

LES ANTONIXS (OG-180).

((ii'lladrieii lui (iéccrna n'était qu'une cérémonie officielle; mais nous avons (le lui des lettres intimes qui montrent un intérieuroù régnaient les bons sentiments et non |)as les orages. \Jn jour il écrit à sa mère : 0 Salut, très-chère et excellente mère, tout ce que tu demandes aux

dieux pour moi, je le demande pour

Hadrien et Sabine : face et revers d'une monnaie de bronze.

toi. Par Hercule, je me réjouis que mes actes te paraissent dignes d'éloge. C'est aujourd'hui mon jour de naissance; il l'autque noussoupions ensemble. Viens donc, bien parée, avec mes sœurs. Sabine, qui est à notre villa, a envoyé sa part pour notre repas de famille'. » Une autre lettre, fort amicale, écrite à Servianus, son beau-frère, en l'année loi, (piand il venait de lui donner un troisième consulat, se termine ainsi : « .... Je t'envoie des coupes à couleurs changeantes, que le prêtre du temple m'a données ; je les ai réservées tout particulièrement j)our loi et ])ourma sœur, et je désire que vous vous eu serviez dans vos réunions aux jours de fête. Prends garde cependant que noire Africanus (sans doute quelque enfant de la famille) nei\ use avec trop de comi)laisance'. » La mort de Sabine, en 157, est donc encore un crime dont il faut décharger la mémoire d'Hadrien. Cette justice n'aurait pas fait le compte des salons de Rome, où avaient couru des médisances même contre Ploline; où il en courra bien d'autres contre les deux Faustine, et il est tout naturel qu'ils aient poursuivi Hadrien dans sa vie privée, avec autant de vérité sans dùulc qu'ils ratta(juaient daiis sa vie publi(|ue.

Verus ne vécut (jue peu de temps après son adoption''. « Je me suis appuyé sur un mur croulant, » dit Hadrien, et il chercha un autre successeur. Dion raconte qu'il convoqua au palais les plus considérés des sénateurs, et leur parla ainsi : « Mes amis, la nature ne m'a pas accordé de fils, mais vous m'avez permis par une loi d'en adopter un, sachant bien que souvent la nature donne au père un enfant estropié ou imbécile, tandis que, cherchant avec soin, on peut en trouver un qui soit aussi bien constitué de corps que d'esprit. C'est ainsi que

• Dositliée, § 15, Corp. juris antejust., éd. Bôcking. t. I, p. 212.

- Vopisais,.Sa<«)n.,X. Sabine, sans doutn en cemomcnl auprès du prince, n'est pas nommée dans cotte lettre, mais les paioies d'Hadrien sont une nouvelle preuve de l'intimité qui régnait alors dans la famille impériale.

' il mourut le 1" janvier 138. (Orelli, n" 827.)

IIADRfEN (117-138).

j'avais d'abord choisi Liicius, qui était tel que je n'aurais pu espérer qu'il naquit de moi un lils pareil à lui. Puisque les dieux nous l'ont enlevé, j'ai choisi pour le remplacer un empereur d'une naissance illustre, doux et prudent, de commerce facile, que son âge met à distance égale des témérités de la jeunesse et des négligences des vieillards ; soumis aux lois et aux coutumes de nos aïeux, n'ignorant rien de ce qui concerne le gouvernement et résolu à user honnêtement du pouvoir.

Je parle d'Aurelius Antoninus que voici.

Bien que je sache sa profonde aversion pour la vie publique, j'espère qu'il ne refusera ni à moi ni à vous de se charger d'un pareil fardeau, et que, malgré son désir contraire , il acceptera l'empire '. » Ce sont là paroles de prince, et le choix était décidé par des raisons sérieuses. En cherchant cette scène dans Aurélius Victor, on verra ce que les anecdotiers font de l'histoire. Antonin n'était ni le parent ni l'ami particulier du prince; il fallut même lui laisser quelque temps pour qu'il se décidât à prendre ce qui n'était pour lui que des chaînes dorées. Comme il n'avait plus de fils, Hadrien usa de son autorité supérieure pour lui constituer une famille légale : il lui lit adopter le fils du César qui venait de mou-

» Dion, LXIX, 20.

- Statue trouvée à Cumes. Musée Campana. Henry d'Escamps, op. cit., n° 91.

„,J*lt!f;i'

JEVms Verus Csesar en Bonus Eventas-.

jElius Vernis Ceesar.

rir, et M. Anniiis Verus, dont l'esprit supérieur et le grand caractère rayaient déjà frappé ; aussi se plaisait-il à l'appeler, en jouant sur son nom, le très-véridique, Yer'xmmm.

Ces choix réfléchis qui ont donné aux Romains deux de leurs meilleurs princes et au monde un grand homme, cette double adoption qui garantit l'empire, durant deux générations, contre les révolutions de caserne, ne sont pas d'un esprit étroit et jaloux. Il faut admirer la prévoyance d'IIadrien et lui tenir compte d'une vertu peu commune : il n'a pas craint de prendre des successeurs qui pouvaient l'éclipser.

L'adoi)tion de Verus avait fait des victimes, celle d'Antonin ne fit que des mécontents, entre lesquels se trouva le préfet de la Yille, Catilius Severus, qui s'était préparé les voies à l'empire '.Le cas était grave, car Severus tenait Home par ses cohortes, le (Grandbronze;Cohen.n»52.) g^nat par SCS relations, ct sa dignité lui assurait

en réalité le premier rang dans rem[)ire après l'empereur. Les récentes sévérités lui avaient donné de la prudence; ses menées n'allèrent pas bien loin, et il en fut quitte pour abandonner sa place, ce qui n'était pas d'une grande rigueur \ Mais cette indulgence n'étonnera que ceux qui, sur de vagues accusations, croient à la cruauté d'Hadrien.

Les affaires de l'État réglées, le prince voulut terminer les siennes; il souffrait cruellement et demandait avec instance du poison ou une épée, et, comme on les lui refusait, il se plaignit de n'être pas libre de s'ùter la vie, quand il avait encore pour les autres le pouvoir de donner la mort. Il mourut (10 juillet 158) en se moquant des médecins dont on ne rit d'ordinaire qu'en santé^; quelques jours auparavant il avait fait ces vers très-dignes d'avoir Fontenelle pour traducteur :

Ma petite âme, mu mignonne, Tu l'en vas donc, ma fille, et Ilieii snclie on tu vas! Tu pars sculeUe et tremblotante, liétas! Que deviendra ton liumeur foliclionne?

Oïl'' (lrvicii(Iront tant de jolis éliats?

' Anlonini adoplionem plurimi lune fmiam esse ilolHerunl,.tpeciatim Calilius Sevei'us, prsefedus tiibi, qui sihi pixparabat imperium. Qiia re prodila, si^cessoie acceplo, digiiilale privaius est (SpartifMi, J!adr., '24).

* On parle d'autres individus dont iliidricn ordonna l'exécution et qu'Antonio sauva. I-'adopfion est du 2.^> février, la mort d'Hadrien du 10 juillet. Or il garda jusqu'au dernier moHicnt toute la nellelé de son intelligence, et il est bien difficile d'admettre que si, dans ces quatre mois et demi, il avait prononcé une sentence de mort, elle n'eût pas été exécutée.

* 'ETiAtÛTr.at, '/.ifofi xal f*iâ)V 70 Sriu.iaSii, on u XIoUm iarpoi pxctXÉ* àirûXeiav )>.(Dion, LXIX, 22).

Cette boutade était bien de l'homme qui, en adoptant Verus, disait : « Je vais faire un dieu! » et qui volontiers aurait dit avec Rabelais: « Je vais chercher un grand peut-être. »

Nous croyons avoir mis dans son vrai jour la figure originale de ce

AiUonin. (Busie du Vutican )

prince, et lui avoir restitué la physionomie que ses maladroits biographes n'ont pas su tracer. Ainsi ce pacifique, qui, durant un règne de vingt et un ans, ne fit pas une seule guerre, est de tous les empereurs celui qui maintint dans les légions la plus rigoureuse discipline, et dans l'État la paix la plus profonde'. Cet Athénien à qui l'on ne passe

* Disciplinain civilem non aliter tenuil qnani mililaivni (Sparlieii, Hadr., 22);

Jii LES ANTON INS (9fi-l80).

point certain vico du fomps, mais à qui l'on passerait volontiers un peu (le mollesse, était |)lus sobre que Caton *. Ce voyageur qui ne semble oecupé que de la beauté des sites et des monuments, ce pliilosoplie qui se plaît aux discussions d'école, regarde à tout : administration civib», administration militaire, et en tout il met unordre excellent. Aanilciix, assurc-t-on, il dédaigna les titres et la pompe'; envieux de

tous les talents, il leur fournit ])lus d'occasions que nul autre de se produire ; lettré irascible et jaloux, il lionora les lettres et pensionna les savants. Enlni, si l'iiisloire avait le inoyen de contrôler certains actes cruels qu'on lui impute, elle n'aurait probablement à montrer en lui (pi'un justicier.

Par le monument de Lambèse, par Dion Cassius et Spartien, nous savons ce qu'Hadrien demandait à ses soldats; par le Périple d'Arrien, ce qu'il exigeait de ses capitaines; par la Poliorcétique d'Apollodore, ce (pi'il attendait de ses ingénieurs; par les inscriptions, ])ar les médailles, ce qu'il s'imposait à lui-même de sollicitude vigilante pour les provinces. Pausanias nous a montré comment il embellissait les cités, et le rempart Calédonien de quelle manière il défendait les frontières. Les sénatus-consultes conservés au Digeste nous ont donné l'esprit de sa législation, et le rescrit jtour les (•liréti(Mis, un exemple de sagesse politique. Enfin, eu songeant qu'il lit en outre une importante réforme de gouvernement et une codification des lois romaines, il faut bien reconnaître en lui l'activité féconde d'une intelligence supérieure et non l'agitation stérile d'un esprit iuqui(;t.

ll.'iilricii hiiii't

' .... ■n-AiTo.&vvj iîvou (Dion, LXIX, 7).

* il n'aiiiiail pas à graver son nom sur les édifices qu'il élevait ; si plusieurs villes lo prirent, si beaucoup de monuments le portèrent (Spartien, Hadr., 18-10), c'était affaire municipale; et cette flatterie est de tous les temps.

* Camée (agate onyx à deux couclies, de C2 millim. sur 40). Cabinet de France, n" 'ii'i.

Son règne marque, entre ceux d'Auguste et de Constantin, le second <tge de la monarchie impériale, celui qui fut tout à la fois le plus brillant et le plus heureux. Aous en avons la preuve dans ces constructions qui se voient encore au désert de Syrie et jusque dans les oasis africaines. Ces colonnades sans iin, ces rues monumentales, ces restes

\mt::immf^^k&m:S>^^'^'':

A)il

3Ionument circulaire, à Baalbeck.

<le temples gigantesques, et les ruines majestueuses de Palniyre, de Baalbeck, de Gérasa,etc., qui sont de l'âge des Antonins, ont été l'œuvre d'un peuple heureux et riche. «Après la grande terreur de l'an mil, dit un écrivain du moyen âge, la confiance et la sécurité revenant, on se mit partout à rebâtir les basiliques, et le monde revêtit la robe blanche des églises. » Il en avait été de même dans l'empire et par des causes analogues. Cette floraison de l'art qui s'épanouit en monuments splendides, des bords du Rhône à ceux de l'Euphrate, c'est le produit de la

Un des lomiilcs tlo lUialheck (Héliopoli!;), sur une iiiuniiaie do bronze.

paix romaine. De})uis deux siècles, point de guerres étrangères, ou du moins j)oinl d'inquiétudes sérieuses sur les frontières; à l'intérieur, saut les désordres qui suivirent la mort de Néron, i)oint de guerres civiles; dans les cités, point d'émeutes. Docilement rattachée à l'ordre social par les bénéfices de la clientèle, à ses institutions municipales par les habitudes de bienfaisance ou les libéralités vaniteuses des riches, à rempii'(> par le bien-être qu'elle devait au déveloi)p(Mnent de l'industrie, du commerce, des travaux publics et de la colonisation ', la populace ne songeait pas à troubler la double aristocratie de naissance et d'argent qui remplissait les charges, mais payait en largesses la lançon de son pouvoir et de son orgueil. Le règne d'iiadi'ieu est le point culminant de celte i)rospérilé où, grâce à lui, son successeur put retenir le monde ; et, contre l'habitude, les contem|)orains, sinon à Rome du moins dans les ])rovinces, en eurent le senlimciit et en conçurent de la reconnaissance. Parmi les douze cents iiiéd.iillcs (pic l'on connaît d'Hadrien^ un grand nombre furent le

produit de llatteries officielles; mais peuton dire que quelques-unes ne reflétaient pas l'opinion vraie des populations, celles, par exemple, (|ui j)ortent la légende : Fc- Hcitati Àug. Sur l'une de ces monnaies, Hadrien et la Félicité |)ub]ique, tous deux debout, se donnent la main'; sur une aulie, l'Allégresse, Hilarilas P. R., représentée par une belle jeune femme, écarte de ses deux mains le voile qui lui couvrait le visage, aliu de laisser voir la joie du peuple romain : gracieux symboles où toiil ir(''liiit point mensonge!

Hadrien aurait-il pu faire davantage? Nous avons reproché au premier em|lereur^ alors qu'il était « le maître du jeu du monde, » de

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