CHAPITRE VII
Au milieu du cinquième siècle avant notre ère, à l'époque qui précède et qui suit le décemvirat, la confédération latine était dissoute et le territoire romain ouvert à toutes les attaques. Chaque année les Sabins descendaient des montagnes d'Érélum, les Èques de l'Algide, les Volsques du Mont Albain, et il semblait qu'un dernier effort allait leur livrer Rome. Mais le peuple venait de faire à son tour une révolution plébéienne. La confiance renaissait; les chefs étaient populaires; la guerre redevint heureuse. Depuis un demi-siècle Rome ne combattait que pour son existence, dès lors elle combattit pour la domination. Elle s'aida de deux puissants moyens dont s'étaient habilement servis les rois : la solde militaire, qui permit de plus longues campagnes et une plus sévère discipline; la colonisation des villes prises, qui assura la possession des conquêtes et en prépara de nouvelles. Aussi, dans l'espace de cinquante ans, les Sabins, les Èques et les Volsques posèrent les armes, Véies disparut, et les Latins devinrent comme les sujets de Rome.
La première expédition, après le rétablissement de la liberté, fut signalée par une victoire sur les Sabins, qui les rejeta pour un siècle et demi dans l'Apennin. Peut-être est-ce moins à la terreur inspirée par les armes romaines qu'il faut faire honneur de ce résultat, qu'aux circonstances qui offrirent aux Sabins de plus lucratives entreprises.
Les Samnites s'agitaient alors dans leurs montagnes, et commençaient contre leurs riches voisins ces courses qui devaient leur livrer la Lucanie, Capoue et la vallée du Liris. Les Sabins furent sans doute mêlés, comme tous les montagnards de l'Apennin, à cette réaction de la vieille race italienne contre les étrangers, et Rome, reconnaissante de compter un ennemi de moins, vanta la modération Sabine.
Ces mouvements des Samnites firent une diversion plus utile encore aux Romains, en attirant l'attention et les forces des Volsques sur le Liris. Cependant, en 444, ils arrivèrent jusqu'à la porte Esquiline. Mais T. Quinctius détruisit leur armée et établit à Verrugo une garnison qui les tint en respect pour quinze ans. Les Étrusques occupèrent pendant ce temps les armes romaines. Fidènes, à six milles du Janicule, était comme un poste avancé, de Rome ou de l'Étrurie, selon que les colons romains ou les habitants d'origine étrusque étaient les plus forts dans la ville. En 436, ceux-ci chassèrent les colons et se mirent sous la protection des Véiens et de leur roi Tolumnius, après avoir massacré, à leur instigation, quatre ambassadeurs du sénat. Cette guerre fît nommer deux dictateurs : l'un, Mamercus jEmilius, dont le général de la cavalerie Corn. Cossus tua Tolumnius et offrit les secondes dépouilles opimes*; l'autre, Servilius Priscus, qui s'empara de Fidènes, en 433, et y établit de nouveaux colons. Une seconde révolte, en 424, fut plus sévèrement punie : toute la population étrusque de Fidènes fut égorgée ou vendue, et Véies inquiète sollicita une trêve de vingt ans (423).
Dès lors Fidènes resta docile ; malheureusement le sénat n'oublia pas, pour ses autres guerres, que la modération lui avait fait perdre cette ville, et que la sévérité la lui conservait.
Dans l'intervalle de ces deux guerres étrusques, les Èques
1. Liv., IV, 20. — Auguste vit ces .dépouilles et cita à Tite-Live l'inscription tracée sur la cuirasse de lin que portait Tolumnius.
et les Volsques avaient repris les armes. Le dictateur nommé pour les combattre, A. Tubertus, donna, le premier, l'exemple de cette discipline impitoyable que ni la victoire ni l'âge ne faisaient fléchir, mais qui forma la meilleure infanterie du monde. Son fils avait combattu sans ordre et revenait vainqueur, il le fît décapiter,1 (429). Une trêve de huit ans, puis des divisions intestines qui occupèrent et affaiblirent la nation volsque, suspendirent de ce côté les hostilités. Les Èques restés seuls perdirent plusieurs villes J, et renoncèrent pour quelque temps à leurs déprédations. Le sénat profita du repos qu'il trouvait de ce côté pour porter aux Volsques des coups décisifs. En 406, trois armées menacèrent en même temps Antium, Écetra et Anxur. Anxur, à l'extrémité des marais Pomptins, sur le penchant d'une colline dont la mer baigne le pied, était une de leurs plus riches cités, et une position militaire, d'où l'on commandait à la fois le Pomptinum et le passage du Latium en Campanie. Tarquin en avait compris l'importance, et la garnison royale qui l'occupait, en 510, suffisait à tenir en échec tout le pays des Volsques. Tandis que deux armées se dirigeaient à grand bruit vers Antium et Écétra, la troisième, conduite par Fabius Ambustus, s'avançait rapidement sur Anxur, et enlevait la place avant que ses habitants, éloignés du théâtre ordinaire de la guerre, eussent le temps de se croire attaqués*. Les deux divisions qui avaient couvert cette marche habile et audacieuse, se réunirent aux soldats de Fabius pour partager le butin. On laissa une garnison dans Anxur, et Fabius revint annoncer au sénat que la république avait reconquis la frontière occupée par Rome sous les rois quatre-vingts ans auparavant.
Il fallait récompenser les plébéiens de cette brillante conquête; d'ailleurs la trêve avec les Véiens expirait l'année suivante, et ce peuple montrait des intentions hostiles.
1. Val. Max., II, 7. Aulu-G., XVII, 21. —2. En 417, Labicum, où l'on envoya une colonie; en 414, Bola; en 413, Férentinum, où les Herniques rentrèrent. — 3. Liv., IV, 59.
Le sénat décréta que l'infanterie recevrait une solde du trésor public1. Le légionnaire, moins pressé dès lors de retourner à ses champs, resta plus longtemps sous les drapeaux. La guerre put s'étendre, les opérations se prolonger, et les généraux demander aux soldats plus d'efforts et d'obéissance.
La même année, 405, le siège de Véies commença. C'était la plus grande entreprise que Rome eût encore formée. Cette guerre fut son Iliade ; les héros, les prodiges, l'intervention des dieux, une résistance de dix années, de grands malheurs après la victoire, rien ne manqua pour ennoblir cette lutte, qui fit de Rome la puissance prépondérante de l'Italie centrale. Dès la première année, la guerre se concentra autour de Véies. Deux armées romaines vinrent camper sous ses murs , l'une pour l'affamer, l'autre pour arrêter les secours. Mais Véies était abandonnée ; les Étrusques, réunis au temple de Voltumna, déclarèrent la ligue dissoute ; les Falisques et les Capénates, plus rapprochés du danger, firent seuls quelques efforts : ils enlevèrent un des deux camps et rouvrirent, pour quelque temps, les communications des assiégés avec la campagne. Les Tarquiniens envahirent aussi le territoire romain; mais ils furent repoussés avec perte. La plus utile diversion fut celle de peuples avec lesquels les Véiens n'avaient point d'alliance. En 401 , les Volsques surprirent la garnison d'Anxur, et les Romains étant rentrés dans la place, ils vinrent les y assiéger, tandis que les Èques attaquaient Bola. C'était au plus fort du siège de Véies, Rome ne pouvait en distraire un soldat; heureusement les Latins et les Herniques secoururent les places menacées, et, à la nouvelle que la grande cité étrusque succombait, les deux peuples sollicitèrent une trêve. Afin d'assurer sa position à Anxur, le sénat envoya, près de là, une colonie à Circéii ; une seconde, établie à Vitellia, ferma enfin aux Èques la sortie de leurs montagnes.