Ut stipendium miles de pubîico acciperet. Liv. , IV
Pour la première fois , les Romains avaient continué, durant l'hiver, les hostilités. Mais le succès n'avait pas répondu à leur persévérance. La division du commandement entre les tribuns militaires et leur jalousie amenaient des défaites ou arrêtaient l'élan des troupes. En 400, le peuple, suspectant quelque trahison, élut enfin quatre plébéiens au tribunat consulaire. La fortune ne changea pas; deux tribuns, dont l'un resta sur le champ de bataille, furent encore battus et le sénat crut que ï'Étrurie se levait tout entière ; il fit nommer dictateur un patricien qui avait exercé déjà avec] distinction de] hautes charges, M. Furius Camillus. Camille arma tous les citoyens en état de combattre , appela; les contingents desLatins et des Herniques, et marcha contre l'ennemi victorieux. Après une lutte sanglante, les Capénates et les Falisques se retirèrent sur leurs villes, et les Romains purent presser vivement le siège de Véies.
La tradition conservait le souvenir d'une mine creusée sans bruit sous les murailles et qui avait conduit les Romains jusqu'au milieu de la ville. Mais elle savait bien d'autres merveilles : et le débordement du lac d'Àlbe au milieu d'un été brûlant ; et les mille canaux creusés pour empêcher les eaux d'arriver à la mer; et la fatale imprudence de l'aruspice toscan qui trahit les secrets de son peuple ; et la menaçante prophétie d'un chef étrusque sur l'invasion gauloise. Pour la prise de la ville les prodiges continuent. C'est au sanctuaire de Junon, la divinité protectrice de Véies, que la mine conduit. Au milieu du bruit d'un assaut général, Camille pénètre, par la galerie, jusqu'au temple. Le roi véien consultait les dieux ; le vainqueur, s'écrie l'aruspice, sera celui qui offrira sur l'autel les entrailles de la victime. A ces mots, Camille et les Romains se précipitent dans le sanctuaire et achèvent le sacrifice. Le butin fut immense ; Camille avait convoqué tout le peuple au pillage. Le petit nombre de Véiens échappés au massacre furent vendus. Cependant, du haut de la citadelle, Camille contemplait avec orgueil la grandeur de la
ville devenue sa conquête et la richesse de ses dépouilles; mais il se souvint de la fragilité des plus brillantes fortunes, et, se voilant la tête, il pria les dieux de détourner de lui et de la république les maux réservés à trop de prospérité. En tournant sur lui-même, suivant le rituel prescrit pour les prières solennelles, il heurta du pied contre une pierre et tomba. Mais il se releva joyeux : t Les dieux sont satisfaits, dit-il, cette chute a expié ma victoire. »
Rome conquérait à la fois les villes et leurs dieux *. Camille avait promis à la Junon Véienne un temple sur l'Aventin, mais personne n'osait toucher à l'image sacrée. De jeunes chevaliers, revêtus de leurs habits de fête, vinrent au temple et demandèrent à la déesse si elle consentait à aller à Rome. « Je le veux, » dit une voix, et la statue suivit d'elle-même ceux qui l'entraînaient. A Rome, il y eut quatre jours de supplications, et Camille [monta en triomphe au Capitole, sur un char traîné par quatre chevaux blancs comme ceux du soleil2 (396).
La chute de Véies entraîna celle de Gapène (395), et de Falérie (394), gagnée, dit-on, par la générosité de Camille; enfin, la prise de Népète et de Sutrium porta la frontière romaine, au nord, jusqu'à la sombre et impraticable forêt Ciminienne. Les Romains osèrent cependant la franchir et attaquer les Salpinates et les Vulsiniens , qui n'obtinrent une trêve de vingt ans qu'au prix d'une année de solde pour l'armée romaine (390).
Ainsi, de 450 à 390, les Romains ont repris l'offensive. Ils se sont établis au milieu des Volsques par les colonies de Circéii et d'Anxur ; par celles de Bola, de Labicum et de Vitellia, ils ont couvert leur territoire contre les Èques. Mais ce peuple est toujours en possession de l'Algide, et il a détruit Vitellia qui devait lui en fermer la route. Si la question n'est pas encore décidée entre Rome et ses deux
1. Liv., IV, 21. Virg., Mn., II, 352. Pl., llî, 5, 9. Mac, III, 9. Evoeare deos. — Soîere Romanos religiones urbium captarum partira privatim per familiat spargere, partim publiée consecrare. Arnob., III, 38. — 2. Cf. Liv., V, 7-22. Plut., Caro., Pl. XXXVIII, 2. Diod.t XIV, 93.
infatigables ennemis, la position du moins est maintenant inverse de ce qu'elle était au commencement de cette période. La crainte et la prudence ont passé du côté des Volsques. En outre, Rome a pris un ascendant de plus en plus marqué sur ce qu'il reste encore des trente peuples latins. Accoutumés à être défendus par elle» ils ont pris l'habitude de lui obéir. L'ancienne égalité est oubliée, et Rome réunit à son territoire celui des villes latines qu'elle reprend à l'ennemi. Au nord du Tibre, elle peut se glorifier du plus éclatant triomphe. Mais, de ce côté, ses conquêtes la rapprochent d'un grand danger, puisque ses victoires la conduisent au-devant des Gaulois', et elle vient de perdre son meilleur général : Camille était exilé.
L'orgueilleuse magnificence de son triomphe, sa fierté, le vœu qu'il avait fait secrètement à Apollon Pythien de la dîme du butin de Véies, sa vive mais patriotique opposition contre les tribuns qui voulaient transporter à Véies une partie du sénat et du peuple*, avaient excité contre lui l'envie et la haine populaires. Il fut accusé de concussions, ses clients eux-mêmes refusèrent de déposer pour lui un vote favorable. « Nous ne pouvons vous absoudre, disaientils, mais nous payerons votre amende. » Il ne voulut point de ce dévouement qui sauvait sa fortune aux dépens de son honneur, et il partit sans attendre le jugement. Quand il eut passé la porte Ardéatine, il se retourna, dit-on, vers la ville, et pria les dieux du Capitole, s'il était innocent, de faire bientôt repentir ses concitoyens de son exil. Égoïsme et dureté qui rappellent, par le contraste, la touchante prière d'Aristide. La même année, les Gaulois entrèrent dans Rome.
Depuis près de deux siècles que les Gaulois étaient descendus en Italie, ils n'avaient pas encore osé s'engager dans
1. Tout cela est très-longuement raconté par Tite-Live. Pour récompenser le peuple d'avoir repoussé cette dangereuse proposition et en prévenir le retour, le sénat accorda sept jugera à chaque chef de famille plébéienne, et autant pour chacun des membres mâles de la famille, de condition libre, afin de favoriser la population. Diod., XIV, 103. Liv., V, 30.
l'Appennin ; mais les plus aventureuses de leurs bandes, longeant l'Adriatique, allaient gagner, au service des villes de la Grande-Grèce, de riches soldes militaires ou piller pour leur compte ce beau pays. Cependant il est à croire que les Sénons, arrivés dès l'an 52 1 jusque sur les bords de l'jEsis, ne restèrent pas plus d'un siècle sans songer à l'Étrurie, dont ils étaient si proches et dont ils connaissaient l'opulence. Là ont toujours été et sont encore les deux principales routes qui conduisent de la Toscane dans la Romagne. A l'est de Pérouse , l'Apennin s'abaisse et par plusieurs cols offre de faciles passages ; les Gaulois ont dû de bonne heure les connaître et les franchir; et c'est là ce qui explique l'abandon où les Étrusques du nord et de l'est, menacés par les Gaulois, laissèrent ceux du sud attaqués par Rome; le siège de Clusium ne fut que la plus importante et la mieux connue de ces expéditions. (Voir ci- dessus, p. 65-66.)
Trente mille Sénons étaient venus demander des terres aux Clusins, qui avaient aussitôt fermé leurs portes et imploré le secours de Rome. On envoya trois ambassadeurs , trois Fabius, pour interposer la médiation romaine. « De quel droit attaquez-vous les Étrusques? dit Q. Ambustus. — Ce droit, répondit le Brenn Sénon, nous le portons, comme vous autres Romains, à la pointe de nos épées; tout appartient aux braves. » Les Fabius s'irritèrent de cette fierté, et, oubliant leur caractère d'ambassadeurs, se mêlèrent aux assiégés dans une sortie ; et Q. Ambustus tua, en vue des deux armées, un chef gaulois qu'il dépouilla de ses armes.
Aussitôt les barbares cessèrent les hostilités contre Clusium, et demandèrent à Rome réparation. Tout le collège des féciaux insista, au nom de la religion, pour que justice fût rendue. Mais le crédit de la gens Fabia l'emporta; les coupables furent absous, et le peuple, comme frappé de vertige , leur donna trois des six places de tribuns militaires.
A ces nouvelles les Sénons, renforcés par quelques bandes venues des bords du Pô, se mirent en marche sur Rome,
sans attaquer une seule ville, sans piller un village. Ils descendaient le long du Tibre , lorsque , arrivés à une demijournée de Rome, près du ruisseau de l'Allia, ils aperçurent sur l'autre bord l'armée romaine, s'étendant en une longue ligne, le centre dans la plaine, la droite sur des hauteurs, la gauche couverte par le Tibre. L'attaque commença du côté des collines, où l'aile droite, composée de vieux soldats, tint ferme ; mais le centre, effrayé des cris et de l'aspect sauvage des barbares qui s'avançaient en frappant leurs boucliers de leurs armes, rompit ses rangs et se rejeta en désordre sur l'aile gauche. Tout ce qui ne put passer le Tibre à la nage et se réfugier derrière la forte enceinte de Véies, périt dans la plaine, sur les bords et dans le lit du fleuve; l'aile droite, intacte, battit en retraite sur Rome, et, sans garnir les murailles, sans fermer les portes, courut occuper la citadelle du mont Capitolin (16 juillet 390). Heureusement les barbares s'étaient arrêtés pour piller, couper les têtes des morts et célébrer dans des orgies leur facile victoire. Rome eut le temps de revenir de sa stupeur et de prendre les mesures qui pouvaient encore sauver le nom romain. Le sénat, les magistrats, les prêtres et mille des plus braves de la jeunesse patricienne s'enfermèrent dans le Capitole. On y porta tout l'or des temples, tous les vivres de la ville; pour la foule, elle couvrit bientôt les chemins et se dispersa dans les villes voisines. Caeré (Gervétri) donna asile aux vestales et aux choses saintes.
Le soir du jour qui suivit la bataille, les éclaireurs gaulois se montrèrent; mais, étonnés de voir les murs dégarnis de soldats et les portes ouvertes , ils craignirent quelque piège et l'armée remit au lendemain à pénétrer dans la ville. Les rues étaient silencieuses, les maisons désertes; dans quelques-unes les barbares virent avec étonnement des vieillards assis dans des chaises curules , couverts de longues robes bordées de pourpre et appuyés , l'air calme et l'œil fixe, sur un long bâton d'ivoire. C'étaient des consulaires qui s'offraient en victimes pour la république ou qui n'avaient pas voulu aller mendier un asile chez leurs an-
tiens sujets. Les barbares les regardèrent d'abord avec un étonnement d'enfant, tout disposés à les prendre pour des êtres surnaturels ; mais un d'eux ayant passé doucement la main sur la longue barbe de Papirius, celui-ci le frappa de son bâton, et le Gaulois, irrité, le tua ; ce fut le signal du massacre. Rien de ce qui avait vie ne fut épargné; après le pillage, l'incendie détruisit les maisons.
Les barbares n'avaient vu des soldais et un appareil de guerre qu'au Capitole, ils voulurent y monter; mais sur la pente étroite et rapide qui y conduisait, les Romains eurent peu de peine à les repousser, et il fallut changer le siège en blocus. Pendant sept mois, les Gaulois campèrent au milieu des ruines de Rome. Un jour, ils virent un jeune Romain descendre à pas lents du Capitole, revêtu de vêtements sacerdotaux et portant en ses mains des choses consacrées : c'était un membre de la famille Fabia; sans s'émouvoir des cris ni des menaces, il traversa le camp, monta au Quirinal et y accomplit des sacrifices expiatoires. Puis il retourna, aussi calme, aussi lentement, par la route qu'il avait suivie. Admirant son courage ou frappés de craintes superstitieuses, les Gaulois l'avaient laissé passer.
Les dieux étaient apaisés, la fortune allait changer. Dans leur imprévoyance, les barbares ne s'étaient réservé ni provisions, ni abris; un automne pluvieux amena des maladies qui les décimèrent, et la famine les força de courir par bandes toutes les campagnes voisines. Les Latins et les Étrusques, qui s'étaient d'abord réjouis des malheurs de Rome, s'effrayèrent à leur tour. Le meilleur général de Rome était alors exilé dans Ardée; cette ville lui donna quelques soldats avec lesquels il surprit et massacra un détachement gaulois. Ce premier succès encouragea la résistance; de tous côtés, les paysans s'insurgèrent, et les Romains réfugiés à Véies proclamèrent Camille dictateur. Il fallait la sanction du sénat et des curies pour confirmer l'élection et rendre à Camille les droits de citoyen qu'il avait perdus par son exil. Un jeune plébéien, Cominius, traversa de nuit le Tibre à la nage, évita les sentinelles
ennemies, et, s'aidant des ronces et des arbustes qui tapissaient les parois escarpées de la colline, parvint jusqu'à la citadelle. Il en revint aussi heureusement et rapporta à Véies la nomination qui devait lever les scrupules de Camille. Mais les Gaulois avaient remarqué l'empreinte de ses pas; par une nuit obscure, ils montèrent jusqu'au pied du rempart : déjà ils atteignaient les créneaux , quand les cris des oies consacrées à Junon éveillèrent un patricien renommé pour sa force et son courage , Manlius , qui renversa du haut du mur les plus avancés des assaillants. La garnison couvrit bientôt tout le rempart, et un petit nombre de Gaulois purent regagner leur camp. Le Capitole était sauvé, grâce à Manlius; mais les vivres étaient épuisés, et Camille ne paraissait pas. Le tribun militaire Sulpicius traita avec le Brenn, qu'une attaque des Vénètes rappelait dans sa patrie* : il fut convenu que les Gaulois recevraient mille livres pesant d'or (326 kil. 340 gr.) pour rançon de la ville; que des vivres et des moyens de transport leur seraient fournis par les alliés et les colonies de Rome a.
Quand on pesa l'or, les barbares apportèrent de faux poids, et comme Sulpicius se récriait : vx victis! dit le Brenn, « malheur aux vaincus, > et il jeta encore dans la balance sa large épée et son baudrier.
Les barbares s'éloignèrent : mais Camille annula le traité de son autorité dictatoriale. 11 ordonna aux villes alliées de fermer leurs portes , d'attaquer les traînards et les bandes isolées. Durant le blocus, où étaient venus soixante-dix mille Gaulois, de nombreux détachements avaient quitté le siège pour courir le pays ; il en était allé jusqu'en Apulie; quand ils en revinrent, le gros de l'armée était parti,
1. Pol., II, 18. — 2. Plut., Cam. Liv., V, 48. Diod., XIV. — Amédée Thierry, d'après Polyaen, Strat., VIII, 25, ajoute qu'on devait leur donner des terres et laisser toujours ouverte une porte de la ville. Mais cette porte, les Romains l'ouvrirent dans un lieu inaccessible, sur le Capitole même. Ce fut la porte Pandana. Frontin parle des vivres et des moyens de transport dans son chapitre II, 6, 1, où il montre qu'il faut parfois faire à l'ennemi un pont d'or.
tout le Latium en armes, les légions romaines réorganisées. Aussi de ceux-là bien peu échappèrent. Les Cserites en massacrèrent une troupe tombée de nuit dans une embuscade, et une autre fut écrasée par Camille, près d'une ville dont le nom s'est perdu. La vanité romaine profita de ces légers succès pour les changer en une victoire si complète , que pas un barbare n'aurait échappé à l'épée vengeresse des soldats de Camille1.
1. Contre le récit de Tite-Live, voir Polybe, II, 18. Suét., Tib., 3. Tac. Ann., XI, 24.