Virg., VII, Ibk
Spargere qui somnos cantuque manuque solébat , Mulcebatque iras, et morsus arte letabat.
2. Solin., 8. Serv. , VII, 750. —3. Les anciens disaient proverbialement Peligna frigora et Marsae nives; aujourd'hui on dit Freddo d'Abruxso. Micali, I, 268. - 4 Pl. XI, 14, XIX, 2.
vait de marché commun à ces deux peuples et aux Frentans.
L'autre grande ligue Sabellienne formait le peuple samnite, qui eut de plus brillantes destinées, de grandes richesses, un nom redouté jusqu'en Sicile, jusqu'en Grèce, mais qui paya toute cette gloire par d'affreux désastres : comme si la durée n'était promise qu'à la faiblesse, le bonheur et le repos qu'au courage obscur et sans ambition. Conduits, suivant leurs légendes, de la Sabine aux montagnes de Bé* névent par un taureau sauvage, dont on retrouve le signe sur les médailles de la guerre sociale, les Samnites se mêlèrent aux tribus ausones restées dans l'Apennin, et s'étendirent de colline en colline jusqu'à la Pouille. Sur les flancs du mont Taburnus se fixèrent les Hirpins, que le loup de Mamers avait guidés1. Les Frentans remontant vers la mer supérieure s'établirent entre le Frento et l'Aternus ; et tandis qu'une autre bande, franchissant le Silarus, allait former le nouveau peuple des Lucaniens, les Picentins occupaient la côte de la mer inférieure, de Surrentum au Silarus. Ces trois derniers peuples, les Lucaniens surtout, auxquels le voisinage des cités grecques donnait des intérêts particuliers, se séparèrent de bonne heure de la ligue, qui resta composée de quatre peuples (Caudini, Pentri, Hirpini et Caracéni) auxquels appartient plus particulièrement le nom glorieux de Samnites.
Leur pays entouré par le Sangro, le Volturno et le Calore forme comme une île de montagnes abruptes (le Matese), qui conservent la neige jusqu'en mai* et dont une cime, le Monte Miletto, s'élève à 2000 mètres. Aussi les troupeaux trouvaient-ils dans ces hautes vallées, durant les étés brûlants, de frais pâturages et des sources abondantes. C'était la richesse du pays. Leurs produits, vendus dans les villes grecques qui bordaient la côte, les soldes militaires qu'ils reçurent souvent à titre d'auxiliaires, mais surtout le butin
1. Festus, s. v. Uirpinos et Strab. V; 4, 12. Serv., XI, 173. — 2. Keppel- Craven, Fxc. in the Abruxsi.
qu'ils rapportaient de leurs courses dans la Grande Grèce, accumulaient dans les mains de ces pâtres belliqueux de grandes richesses. Au temps de la guerre contre Rome, telle était l'abondance de l'airain dans le Samnium, que le jeune Papirius en enleva plus de deux millions de livres * et que son collègue Carvilius, avec les seules armures prises aux fantassins samnites, fit fondre le colosse de Jupiter qu'il plaça dans le Gapitole et qu'on pouvait apercevoir du haut du mont Albain*. Gomme tous les peuples guerriers, les Samnites mettaient leur luxe dans leurs armes ; les plus brillantes couleurs resplendissaient sur leurs vêtements de guerre, l'or et l'argent sur leurs boucliers. Chaque soldat des premières classes, s'équipant à ses frais, voulait prouver son courage par l'éclat de ses armes. Aussi la richesse de l'armée ne prouve pas celle du peuple.
En calculant, d'après les nombres fournis par les historiens de Rome, on a évalué à deux millions d'hommes la population du Samnium5. Ce chiffre est évidemment exagéré, comme les bases sur lesquelles il repose. Si les Samnites n'ont pu armer contre Rome plus de 80 000 fantassins et 8000 cavaliers , leur population devait s'élever au plus à 600 000 habitants. Mais c'était assez pour que ces hommes robustes et braves, quelquefois réunis sous le commandement suprême d'un embratur (imperator), étendissent tout autour de leurs montagnes leurs courses et leurs conquêtes. Leur principale ressource était leurs troupeaux; mais durant six à sept mois la neige couvrait les pâturages des montagnes, il fallait donc descendre dans les plaines. De là une cause de guerres continuelles avec les peuples voisins4. Avant leur guerre contre Rome, les Caracéni et
1. Liv. X, 46. — 2. Pl. XXXIV, 11, parle très -peu des statues d'airain des dieux et pas de ce trail. — 3. Micali, I, 287. — 4. On sait que les tributs levés sur les troupeaux, qui, l'été, passaient des plaines dans la montagne et redescendaient, l'hiver, dans la plaine, étaient le principal revenu du royaume de Naplcs. Les rois aragonais avaient forcé tous les tenants de la couronne en Apulie à laisser, l'hiver, les troupeaux des Abruzzes paître sur leurs terres. Aujourd'hui encore les propriétaires de la Pouille sont obligés de laisser en prairies les deux tiers de leurs
les Pentri prirent Amiterne aux Sabins1 et Casinum aux Volsques. Les Hirpins envahissaient sans cesse les plaines de la Pouille, et les Caudini celles de la Campanie, si riche entre les mains actives et industrieuses des Étrusques. Tous enfin se mêlaient sans cesse aux querelles des villes grecques ; et on les voit soutenir contre Alexandre d'Épire, comme plus tard contre Rome, une première guerre pour l'indépendance de l'Italie. Si , au sud-est , Tarente et les grandes villes de l'Apulie les arrêtèrent, à l'ouest la Campanie, tant de fois conquise, fut encore le prix du courage sur la mollesse. Mais quatre-vingts ans devaient suffire, sous ce ciel énervant, pour changer des pâtres grossiers en un peuple efféminé et sans courage.
Les Caudini, les Pentri, les Hirpini et les Caracéni, réunis dans une même ligue, formaient cependant, chacun sous son Meddix Tuticus, une société distincte, souveraine, qui souvent oubliait l'intérêt général dans ses entreprises particulières. Nés de la dispersion, ces peuples restèrent divisés. Ces fils reniés par leurs pères, ces hommes proscrits par la religion et la politique, rompirent tout lien avec les tribus qui les avaient chassés, et ne surent point en conserver avec les colonies qui partirent de leur sein. Jetés dans le monde libres de tout devoir, ils demeurèrent fidèles au principe de leur origine, et préférèrent à la puissance la liberté, aux liens politiques qui font la force, l'isolement qui prépare les défaites.
Si les treize peuples sabelliens avaient été unis, l'Italie leur appartenait. Mais les Lucaniens étaient ennemis des Samnites, ceux-ci de la fédération marse, les Marses des Sabins ; et les Picentins restaient étrangers à toutes les querelles des montagnards. Cependant Rome, qui représentait, comme ne le fit avant elle aucun État de l'antiquité, le principe contraire de l'unité politique, ne triompha qu'après les plus douloureux efforts, et en exterminant cette population
terres. Voy. Keppel-Craven, Exe. in the Abr., 1, 267 et Syraonds, p. 241. Le revenu pour la couronne était naguère de près de deux millions, — 1. Liv. X, 39.
indomptable 1 encore lui fallut-il s'y prendre à deux fois pour cette œuvre de destruction. La guerre du Samnium et la seconde guerre Punique avaient fait déjà bien des ruines et des solitudes ; mais quand les vengeances de Sylla eurent passé sur cette terre désolée, Florus put dire : Dans le Samnium même on chercherait vainement le Samnium. Cette ruine fut si complète qu'il nous est à peine resté quelques monuments de ce peuple, et que plus de vingt de ses villes ont disparu sans laisser de vestiges d'ellesmêmes.
Des trois peuples qui se détachèrent de bonne heure de la ligue samnite, les Frentans, les Lucaniens et les Campaniens, ceux-ci, qui avaient eu en partage le plus beau pays de la Péninsule, furent aussi les premiers à perdre le courage et l'indépendance de leurs pères. Ce fut d'abord une suite de glorieuses entreprises. Ces pâtres, qui élevaient dans leurs montagnes5 de belles races de chevaux, devinrent dans les plaines de la Campanie les meilleurs cavaliers. Les Étrusques, contraints d'abord de partager avec eux leurs champs et leurs villes, avaient été surpris et égorgés dans une nuit (480)». Vulturnum, devenue Samnite avait pris le nom de Capoue, et celui de Campant désigna les nouveaux maîtres du pays \ Cumes, la grande cite grecque, fut ensuite prise d'assaut s et une colonie campanienne remplaça une partie des habitants égorgés, sans toutefois faire prévaloir l'osque et les usages sabelhens sur la langue et les mœurs grecques e. C'était une belle conquête pour de pauvres montagnards ; trop belle pour que leur humeur guerroyante s'arrêtât là. Au nord, à l'est et au sud,
1 Tite-Live, et d'après lui tous les historiens de Rome, ont exagéré cette dépopu ationd; Samnium, puisque, d'après le recensement ^ consens par Poïybe, il pouvait encore donner, après la première £ucrre Pu^ ^ l^s homme's de'guerre. - 2. Surtout dans celles des Hirpin., dont le ays nourrit encore une excellente race. - 3. Tite-Live IV, 37-44. - 4. DkJ., XII. 31, to Wvo; tûv Kau-itavûv <tjvé<jtyi. — 5. btr., v , <», «*, y X 76 1 6 Scylax, dans son Périple (sect. 10), nomme encore Cumes ulevUUa grecque Cf. Tite-Live, XL, 42, où les Cuméens demandent a substituer le latin au grec dans les actes publics. Vellei., I, 4.
ils étaient entourés de pays difficiles et de populations belliqueuses qui leur fermaient la route à de nouvelles entreprises ; mais la mer restait ouverte, et ils savaient qu'au delà des golfes de Pœstum et de Térina il y avait en Sicile du butin à faire, des aventures à courir. Sous l'ancien nom expressif de Mamertins^ les cavaliers campaniens se mirent à la solde de qui voulait les payer. La rivalité des cités grecques, l'ambition des tyrans de Syracuse, les invasions carthaginoises et la guerre sans relâche qui désolait l'île entière, leur firent toujours trouver à qui vendre leur courage. Et ce métier de mercenaires leur devint si lucratif, que ce qu'il y avait de plus brave dans la jeunesse campanienne passa dans l'île, où les Mamertins furent bientôt assez nombreux pour faire la loi et prendre leur part. Mais, tandis qu'ils devenaient au delà du détroit une puissance contre laquelle luttèrent vainement Carthage, Syracuse et Pyrrhus, leurs villes des bords du Vulturne s'affaiblissaient par les migrations mêmes dont s'augmentait la colonie militaire de Sicile. Dès le milieu du quatrième siècle, à Cumes, à Noie, à Nucérie, les anciens habitants redevinrent les maîtres; et si Capoue conserva la suprématie sur les villes voisines, ce fut en perdant tout caractère sabellique. La mollesse des anciennes mœurs reparut, mais mêlée de plus de cruauté. Dans les funérailles, des combats de gladiateurs pour honorer les morts; au milieu des plus somptueux festins, des jeux sanglants pour égayer les convives1, et toujours, dans la vie publique, le meurtre et la trahison. On a vu les Samnites s'emparer de la ville en égorgeant leurs hôtes ; les premiers soldats romains qu'on y placera voudront, à leur exemple, en massacrer les habitants. Durant la seconde guerre Punique, Capoue scelle son alliance avec les Carthaginois du sang de tous les Romains établis dans ses murs; et Perolla veut poignarder Annibal à la table de son père. Lorsque enfin les légions y rentrent, c'est
l. Athén. , IV, 13, des jeux d'animaux, de poissons. Liv. IX, 40. Silius, XI , 51. Miscere epulis spectacula dira certantum ferro^
tout le sénat de Capoue qui célèbre ses propres funérailles dans un joyeux festin et boit le poison à la dernière coupe. Il n'y a pas d'histoire plus sanglante, et nulle part il n'y eut de vie plus molle.
Les Lucaniens eurent une destinée à la fois moins triste et moins brillante. En suivant la chaîne des Apennins, ce peuple était entré dans l'ancienne GEnotrie, dont les côtes étaient occupées par des villes grecques, et où Sybaris dominait du golfe de Pœstum à celui de Tarente. Après s'être lentement accrue dans les montagnes, leur population se jeta sur le territoire cultivé des cités grecques, et vers le milieu du cinquième siècle, Pandosie, avec les villes voisines, tomba en leur pouvoir. Maîtres des côtes de l'ouest, ils tournèrent vers celles <jhi golfe de Tarente, et placèrent entre deux dangers les villes grecques déjà menacées au sud par les tyrans de Syracuse. Vers 430, ils luttaient déjà contre Thurium, et tels furent leurs progrès dans l'espace de trentesix ans, malgré leur petit nombre qui ne dépassait pas 34000 combattants', qu'une grande ligue défensive, la première que les Grecs de cette côte eussent conclue, fut formée contre eux et contre Denys. La peine de mort fut prononcée contre le chef de la ville dont les troupes ne seraient pas accourues au premier avis de l'approche des barbares (394)'. Ces mesures furent infructueuses; et, trois ans après, toute la jeunesse de Thurium, en voulant reprendre la ville de Laos, fut détruite dans une bataille qui livra aux Lucaniens la Calabre presque entière ». Denys le Jeune, à son tour effrayé, malgré un traité conclu avec eux en 360*, traça, du golfe de Scylacium à celui d'Hippon, une ligne de défense destinée à couvrir contre eux ses possessions d'Italie5.
Cette époque fut celle de la plus grande extension des
1. Ils étaient 30 000 fantassins et 4000 cavaliers au siège de Thurium. Diod. , XIV, 101. — 2. /bld., 91. — 3. De Pandosie à Thurium et même jusqu'à Rhégium, Scylax, qui écrivait vers 370, ne connaît tout le long de la côte que des Lucaniens (sect. 12 et 13).— 4. Diod., XVI, 5.-5. Strab., VI, 1, 10.
Lucaniens. Dès lors ils ne firent plus que reculer, affaiblis qu'ils étaient par le peu d'accord de leurs divers cantons, dont chacun avait ses lois particulières et son chef (meddix ou prxfucus). Vers 356, apparaissent les Bruttiens1, dont Denys favorisa la révolte, et peu à peu la frontière de la Lucanie remonta jusqu'au Laos et au Crathis. Contenus au sud par les Bruttiens, aussi braves qu'eux-mêmes, ils cherchèrent à se dédommager aux dépens des Grecs des bords du golfe de Tarente; mais ce fut pour appeler sur eux les armes d'Archidamos, d'Alexandre le Molosse, et de Cléonyme. Plus tard, leurs attaques sur Thurium amenèrent la guerre avec Rome, qui leur coûta leur indépendance.
De tous les peuples sabelliens, les Lucaniens semblent être restés les plus grossiers, les plus avides de guerre et de destruction. La civilisation qui les entourait, ne fut pas assez forte pour pénétrer dans ces âpres montagnes, dans ces forêts profondes, où les Lucaniens envoyaient leurs fils chasser l'ours, le sanglier et les bêtes fauves, pour les habituer de bonne heure au danger2. Peu nombreux et souvent divisés, ils tinrent néanmoins la population vaincue durement asservie, et éteignirent en elle jusqu'à cette culture grecque, cependant si vivace. « Devenus barbares, dit Athénée5 des habitants de Posidonie, ayant perdu jusqu'à leur langue, ils avaient du moins conservé une fête grecque, pendant laquelle on se réunissait pour réveiller les anciens souvenirs, rappeler les noms aimés et la patrie perdue ; puis l'on se quittait en pleurant. » Triste et tou chant usage qui atteste une bien dure servitude !
Nous venons de parler des races vraiment italiennes, de celles du moins qui donnèrent à Rome sa population, ses mœurs et ses lois ; il reste à étudier deux peuples, les Grecs et les Gaulois, qui s'établirent plus tard dans la Péninsule. Cependant leur influence, celle des Grecs surtout, ne fut ni moins grande ni moins durable. Aujourd'hui encore on parle
1. Voy. ma Géographie romaine, p. 84 de la deuxième édition. — 2. Justin., XXIII, 3.-3. XIV, 7.
grec aux environs de Locres *; et de Turin à Bologne, on retrouve dans les traits du visage, dans l'accent, comparativement rude et guttural des Piémontais, des Lombards et des Romagnols, la trace ineffaçable de l'invasion celtique'.
L'histoire des colonies grecques en Italie se divise en deux parties : l'une, commençant au huitième siècle avant notre ère, ne peut être l'objet d'aucun doute; l'autre, remontant au quatorzième siècle, a contre elle toutes les probabilités historiques. Sans doute, il est possible que dans les temps qui suivirent la guerre de Troie, après ce grand ébranlement de la Grèce, après cette première réaction de l'Europe héroïque contre l'Asie, riche et civilisée, des troupes d'Hellènes, chassées par les incessantes révolutions de la mèrepatrie, aient débarqué sur les côtes de l'Italie. Mais ce que l'on rapporte de l'établissement de Diomède dans la Daunie ou chez les Vénètes, qui du temps de Strabon lui sacrifiaient chaque année un cheval blanc, des compagnons de Nestor à Métaponte et à Pise,d'IdoménéeàSalente,bienque Gnosse dans la Crète montrât son tombeau, de Philoctète à Pétilie et à Thurium, d'Ëpéos à Métaponte, d'Ulysse à Scylacium, d'Évandre, de Tibur, de Télégonus fils d'Ulysse dans le Latium, à Tusculum, Tibur, Préneste, Ardée, etc., ces légendes, disonsnous, ne peuvent être regardées que comme des traditions poétiques inventées par les rhapsodes, afin de donner à ces villes une origine illustre. Rien ne manqua pour accréditer ces généalogies glorieuses : ni les chants des poètes, ni la crédulité aveugle ou intéressée des historiens, ni même les reliques vénérées des héros.
Sur les bords du Numicius, les contemporains d'Auguste allaient voir le tombeau d'Énée, devenu le Jupiter Indigète; et tous les ans les consuls et les pontifes romains y offraient des sacrifices3. Circeii montrait la coupe d'Ulysse
1. Niebuhr,I, 89. Si ritrorano pcr manevoli ancora prcssoi montanari délie due CaUxbrie non pochi usi popolari, che han contrassegni evidenli di fogge créante, e modegreche. Mic.,!, 367. — 2. Le docteur Edwards, dans sa lettre à Am. Thierry. — 3. Den., 1, 65. Serv. , VIII, 1 25. Sch. Ver. , ad JBn.,\, 260.
et le tombeau d'Elpénor, un de ses compagnons Lavinium, le vaisseau incorruptible d'Énée2, ses dieux pénates et le corps de la Troyenne qui lui avait présagé la grandeur de sa race s ; Thurium, l'arc et les flèches d'Hercule donnés par Philoctète Macella, le tombeau 5 de ce héros ; Métaponte, les outils de fer dont s'était servi Épéos pour construire le cheval de Troie c; Lucérie, l'armure de Diomède7; Maluentum, la tête du sanglier de Calydon ; Cumes, les défenses du sanglier d'Érymanthe8.
Personne ne tient plus aujourd'hui à ces fabuleuses origines, si ce n'est peut-être le peuple de Rome, qui dit encore fièrement et en menaçant l'incrédule : Semo Romani; et ajoute même comme les Padouans : Sangue Troiano.— D'ailleurs, lors même qu'on regarderait comme authentiques les premiers établissements de la race grecque en Italie, on ne pourrait leur accorder aucune importance historique : car, restés sans relations avec la mère-patrie, ils perdirent le caractère de cités helléniques, et quand les Grecs arrivèrent au huitième siècle, ils ne trouvèrent plus de traces de ces incertaines colonies. A cette classe de récits légendaires appartiennent les traditions sur le Troyen Anténor, fondateur de Padoue, et sur Énée apportant dans le Latium le palladium de Troie9.
Suivant Hérodote, les premiers Grecs établis dans la Iapygie seraient des Crétois qu'une tempête y aurait jetés. Séduits par la fertilité du sol, ils auraient brûlé leurs vaisseaux et bâti Iria dans l'intérieur des terres ,0. Mais la plus ancienne colonie grecque dont l'établissement soit hors de doute, est celle des Chalcidiens, fondateurs de Cumes11.
1. Strab., V, 3, 6. —2. Procope, IV, 22. Oq montre encore à Lanuvium l'anneau de fer auquel était attaché le vaisseau d'Énée. — 3. Varro, R. R. , II, 4. — 4. Auctor de Mirab., p. 1161. — 5 Tzetzès, ad Lycoph., v., 927. — 6. Justin, XX, 2. — 7. Cf. Pl. III, 26. — 8. Proc, l. e. — 9. Voy. cidessous, ch. 1. — 10. Sur ces Crétois, Cf. Hérod., VII, 170. Ath., XI, p. 523. Fest., s. v. Salentinum ; Pl. III, 16. — 11. Str., V, 4, 4, icwjôv itp«c6viTâTrj tûv tc ïixt),uûv xoti xeSv ItaXiomSuv. Aux Chalcidiens s'étaient mêlés des colons de Cymé sur les côtes de l'Asie Mineure, où Homère avait chanté. Le père d'Hésiode était né à Cymé, et Hésiode men-
Conduits par Hippoclès et Mégasthénès, ils s'avancèrent, dit la tradition, à travers des mers inconnues, guidés le jour par une colombe, et la nuit par le son de l'airain mystique1. Ils bâtirent Cumes sur un promontoire qui domine la mer et les plaines voisines, en face de l'île d'Ischia. Sa prospérité fut si rapide, grâce à sa position au milieu de la côte tyrrhénienne, devant les meilleurs ports et dans le plus fertile pays de l'Italie, qu'elle put devenir métropole à son tour2, aider Rome et les Latins, au temps de Porsenna, à repousser le joug des Étrusques du nord et, pour son compte, lutter avec ceux de la Campanie. La bataille de l'an 475 (voir ci-dessus p. 39) retentit jusque dans la Grèce, où Pindare la célébra. Mais en 420 les Samnites entrèrent à Cumes. Toutefois, malgré l'éloignement et malgré les Barbares, Cumes resta longtemps encore grecque de langue, de mœurs et de souvenirs ; et chaque fois qu'un danger menaçait la Grèce, elle croyait, dans sa douleur, voir pleurer ses dieux Ces larmes payaient les chants de Pindare.
Sur cette terre volcanique, près des champs Phlégréens et du sombre Averne, les Grecs se crurent aux portes des enfers. Cumes, où Ulysse avait fait l'évocation des morts, devint le séjour d'une des sibylles et des nécromanciennes les plus habiles de l'Italie; chaque année, de nombreux pèlerins visitaient avec effroi le saint lieu au grand profit des habitants*. C'est là aussi, dans ce poste avancé de la civilisation grecque, au milieu de ces Ioniens tout pleins de l'esprit homérique, que s'élaborèrent les légendes qui amenèrent en Italie tant de héros de la Grèce5.
tionne Latinus comme fils d'Ulysse et de Circé. Eusèbe, p. 121, place cet événement en 1050. C'est une date bien reculée. — 1. Nieb., I, 22. — 2. Cumes fonda Dicxarchia ou Puteoli, qui lui servit de port, Parthenope et Neapolis, qui l'éclipsa. Naples comptait aussi parmi ses fondateurs des Athéniens et des Ërétriens. Ceux-ci s'étaient d'abord établis dans l'Ile d'Ischia, d'où ils avaient été chassés par une éruption volcanique. Str., V, 4, 9. L'Averne et le Lucrin étaient très-poissonneux : vectigalia magna prxbebant, Serv. ad Georg., 11, 16. —3. Le miracle des pleurs de l'Apollon cuméen se renouvela au temps de la guerre d'Aristonic et d'Aniiochus. — 4. Cic, Tuscul. , I, 5. — 5. Cf. la chronique de Cumes, citée par Fes- Uis, s. v. Romam.
Après Cumes et ses colonies directes, les autres villes chalcidiennes furent Zancle, nommée plus tard Messane, et Rhçg'ium, qui gardaient toutes deux l'entrée du détroit de Sicile, mais dont la position militaire était trop importante pour ne point attirer sur elles de nombreux malheurs. Les Mamertins, qui surprirent Messane et en massacrèrent toute la population mâle, ne firent que ce que fit, quelques années plus tard, une légion romaine à Rhégium.
Les Doriens, qui dominaient en Sicile, à Tyndaris, Syracuse, Camarina, Gela, Agrigente et Ségeste, étaient peu nombreux en Italie; mais ils avaient Tarente qui rivalisa de puissance et de richesse avec Sybaris et Crotone, et qui conserva plus longtemps que ces deux villes son indépendance1. De riches offrandes, déposées au temple de Delphes, attestaient encore, au temps de Pausanias, ses victoires sur les Iapyges, les Messapiens et les Peucétiens. Aussi avaitelle élevé à ses dieux, en signe de son courage, des statues de taille colossale et toutes dans l'attitude du combat; mais ils ne purent la défendre contre Rome, et le vainqueur qui rasa ses murailles, lui laissa par dérision les images de ses belliqueuses divinités! Parmi ces colonies, on compte Héraclée, Brundusium, Callipolis et Hydruntum. Ancône, fondée vers 393, dans le Picénum, par des Syracusains qui fuyaient la tyrannie de Denys l'Ancien, était aussi dorienne.
Au premier rang des villes achéennes s'était placée Sybaris, qui avait soumis la population indigène des pays du vin et des bœufs (Italie et Œnotrie). Au bout d'un siècle, vers 620, elle possédait un territoire couvert de vingt-cinq villes, et pouvait armer trois cent mille combattants. Mais un siècle plus tard, en 510, elle fut prise et détruite par les Grotoniates. Toute l'Ionie, qui trafiquait avec elle, pleura sa ruine, et les Milésiens prirent des vêtements de deuil. Son territoire rendait cent pour un 2 ; ce n'est plus aujourd'hui
1. Tite-Live, XXVII, 16. Strabon dit, VI, 3, 4, ïoxvtxav 8é wote ol Topavttvoi *«6' OnepSoXyjv. La grande richesse de Tarento provenait de ses pêcheries du golfe et surtout de ses ateliers pour le travail et la teinture des laines fines du pays. — 2. Varr., R.H., I, 44.
qu'une plage déserte et marécageuse. Sur la côte occidentale de laLucanie, Scidrus, Laos etPosidonie dont les ruines grandioses ont rendu célèbre la ville aujourd'hui déserte de Pœstum, étaient ses colonies. D'autres Achéens, appelés par elle, avaient fondé Métaponte, qui dut de grandes richesses à son habile agriculture'. Crotone, fondée en 710, eut une prospérité aussi rapide que celle,de Sybaris, sa rivale, mais qui se soutint plus longtemps. Son port était meilleur et son enceinte, double en étendue (cent stades), accuse une population plus nombreuse, que sa renommée pour les luttes du pugilat nous ferait aussi regarder comme plus énergique. Les désastreuses expéditions des tyrans de Syracuse la ruinèrent. Prise trois fois par eux, elle avait perdu toute importance quand les Romains l'attaquèrent.
Locres, d'origine éolienne, avait été bâtie par des Locriens Ozoles vers 683, ou plus tôt encore, si l'on admet la tradition qui disait ses premiers habitants issus, comme les Parthéniens de Tarente, de mariages illégitimes durant la première guerre de Messénie. Sa ruine, commencée par Denys le Jeune, fut achevée par Pyrrhus et Annibal.
Les Ioniens n'avaient que deux villes dans la Grande- Grèce : tèlée, fondée par les Phocéens, et qui devait s'illustrer, moins par sa puissance que par son école de philosophie et la longue durée de son obscure indépendance; et, vers 446, Thurium,' dont les Athéniens furent les principaux fondateurs. Ennemie des Lucaniens et de Tarente, Thurium de- ' vait entrer de bonne heure, comme sa métropole, dans l'alliance de Rome2. D'autres Ioniens, fugitifs de Colophon, s'étaient aussi tixés aux bouches du Siris, sous la protection de Sybaris.
Il n'est pas de notre sujet de nous arrêter sur cette his-
1. Scymu., v. 227. — 2. On peut remarquer que parmi les Grecs les peuples d'origine ionienne et achéenne (Athènes, Thurium, Cumes, Naples, les Achéens) s'unirent volontiers avec Rome, tandis que les villes doriennes : Tarente, Syracuse, Corinthe sont ses ennemies. Mais les Ioniens sont, comme les Romains, presque des Pélasges. On voit où pourrait conduire cette question de races, mal à propos soulevée, comme on le fait si souvent aujourd'hui.
toire, fort mal connue du reste et qui appartient à l'histoire des peuples grecs bien plus qu'à celle de l'Italie. Nous n'insisterons ici que sur la rapidité même de l'accroissement de ces villes. D'abord humbles et faibles, peu d'années leur suffirent pour devenir de puissants États qui comptaient par cent mille le nombre de leurs combattants. Ce n'est pas seulement l'heureux climat de la Grande-Grèce, ni la fertilité du sol, qui dans les vallées et les plaines des deux Galabres surpassait celle de la Sicile1, ni l'admirable position de ces villes, ni la sagesse de Charondas, de Zaleucos, de Parménide et de Pythagore, qui firent ce prodige ; mais l'habile politique qui admit dans la cité tous les étrangers2, et transforma, pour quelques siècles, les populations pélasgiques du sud de l'Italie en un grand peuple grec. Sans doute des distinctions s'établirent, et il y eut probablement dans les capitales des plébéiens et des nobles ; dans les campagnes, des serfs de la glèbe, et dans les villes conquises des sujets; mais ces différences n'empêchaient ni l'union,
t. Dolomieu, Dissertation sur le tremblement de terre de 1783. — 2. Pol., II, 38. Diod., XII, 9. Sybaris commandait à quatre peuples et à vingt-cinq filles (Str., VI, 1, 13). Il y a sacs doute une bien grande exagération dans le chiffre de ses 300000 combattants, mais le nombre de ses habitants devait être très-supérieur à celui des villes de la Grèce propre. A certaines de ses fêtes Sybaris réunissait jusqu'à 5000 cavaliers, quatre fois plus qu'Athènes n'en eut jamais. Athen. XII, p. 519. Diod., V, 9. Scymn., 340. Il en fut de même à Crotone. Les Pélasges de la Lucanie et du Brutium montrèrent autant de facilité que ceux de la Grèce à se laisser absorber par les Hellènes, à prendre leur langue et leurs coutumes, par les mêmes raisons, la communauté d'origine, ou du moins la proche parenté. Cette influence des Hellènes fut si forte que, malgré les colonies romaines postérieures, laCalabre, comme la Sicile, resta longtemps un pays grec. Ce ne fut même qu'au commencement du quatorzième siècle que la laogue grecque commença à s'y perdre; aujourd'hui encore la langue des Calabres laisse reconnaître des traces nombreuses de grec ancien. Quant à la prospérité de ces villes, elle se rattache, plus qu'on ne l'a montré, à celle des colonies grecques en général. Maîtres de toutes les côtes du grand bassin de la Méditerranée, les Grecs avaient entre leurs mains le commerce des trois mondes. De continuelles relations unissaient leurs villes, et chaque point de ce cercle immense profitait désavantages de tous les autres. La prospérité deTarente, de Sybaris, de Crotone et de Syracuse, répondait à celle de Phocée, de Smyrne, de Milet et de Cyrène. Les nombreux rapports entre Milet et Sybaris, Tarente et Cnide sont attesios par Hérodote, III, 138.
ni la force. C'est par ce moyen aussi, par cette assimilation des vaincus aux vainqueurs, que Rome grandit. Mais Rome conserva longtemps ses mœurs ; et les villes de la Grande- Grèce, perdues par trop de richesses, tombèrent dans cette effroyable corruption qui énerve à la fois le corps et l'âme, les hommes et les États. Minées au dedans par la ruine des mœurs et du patriotisme, menacées au dehors par la rivalité de Cartilage et de Syracuse, par l'ambition des tyrans de la Sicile et des rois de l'Épi re, par les courses enfin des Gaulois italiens et des Samnites, des Lucaniens surtout, elles s'affaiblirent encore mutuellement par de sanglantes rivalités, et livrèrent aux Romains une facile conquête.
Nous aurons moins à dire des Gaulois. Lorsque Hu le Puissant franchit le Rhin à la tête des hordes kimriques, les tribus gauloise? du nord ouest, réfoulées sur les Cévennes et les Alpes, s'y accumulèrent; et vers 587, comme des flots longtemps amoncelés, débordèrent au nombre de trois cent mille par les Alpes et la vallée du Danube, sur l'Italie et les régions illyriennes. Le Biturige Bellovèse conduisait ceux qui prirent leur route par le mont Genèvre. Sur les bords du Tessin, il écrasa une armée étrusque qui défendait le passage, et établit son peuple entre le Tessin, le Pô et le Serio, sous le nom d'Insubriens1.
Rellovèse avait montré la route; d'autres la suivirent. Dans l'espace de soixante-six ans, des Cénomans, sous un chef surnommé l'Ouragan (Elitovim), des Ligures, des Boies, des Lingons, des Anamans et des Senons* chassèrent les Étrusques des bords du Pô, et les Ombriens des côtes de l'Adriatique jusqu'au fleuve iEsis. Quelques débris de la puissance étrusque et ombrienne subsistèrent cependant au milieu des populations gauloises, et formèrent de petits États libres, mais tributaires et toujours exposés, par les mobiles affections de ces barbares, à de soudaines attaques. Ainsi, Melpum fut surprise en trahison et détruite le jour môme, dit-on, où les Romains entraient dansVéies5.
1. Liv. V,34, 35.— 2. Aux Serions, Strabon mole, V, i, 6, des Gésates, ces deux peuples, dit-il, qui prirent Rome.— 3. Pl. III, 17.
Comme conquérants, les Gaulois ne dépassèrent pas les limites où s'était arrêtée l'invasion des Senons (l'.Esis). Mais cette race vigoureuse, ces hommes avides de bruit, de butin et de combats, troublèrent longtemps la Péninsule, comme tout l'ancien monde, avant que les légions pussent les saisir au milieu de leurs forêts, et les fixer au sol. Habitant des bourgs sans murailles, dit Polybe, dormant sur l'herbe ou la paille, vivant de chair seulement, ils ne savaient que combattre et un peu labourer, et n'estimaient que l'or et les troupeaux, richesses mobiles qui ne gênent point le guerrier, et qu'il transporte partout avec lui. Sous leur domination la Cisalpine retourna à la barbarie d'où les Étrusques l'avaient tirée : les forêts, les marécages s'étendirent; les portes des Alpes surtout restèrent ouvertes, et il en descendit continuellement de nouvelles bandes, qui réclamèrent leur part du pays de la vigne ' . Leur haute taille, leurs cris sauvages, leurs gestes toujours emportés et menaçants, et cette ostentation de courage qui, les jours de bataille, leur faisait dépouiller leurs vêtements pourcombattre nus, effrayèrent si fort les Italiens, qu'à leur approche tous s'armaient, jusqu'aux prêtres. Que dire de plus? A Alexandre, jeune, heureux et menaçant, ils répondirent qu'ils ne craignaient que la chute du ciel ; et la première armée romaine qui les vit, s'enfuit épouvantée. Rome cependant devait les rencontrer partout, à Carthage en Asie, autour d'Annibal, à ses portes même, et jusqu'au pied du Capitole!
De tout ce qui précède il ressort quelques considérations importantes pour l'histoire de Rome.
1° Prépondérance au huitième siècle sur les deux rives du Tibre des Sabins et des Étrusques, et par conséquent leur influence sur les institutions et les mœurs du peuple qui va s'élever auprès d'eux.
2° Faiblesse des Latins, qui favorisera les commencements de la ville éternelle, comme le peu d'homogénéité de leur race lui rendra facile l'association avec les étrangers.
1. On sait les traditions rapportées par Tite-Live, V , 33 et Plut., in Cam. , sur l'Étrusque Aruns.
3° Puissance, mais génie indisciplinable des Sabelliens.
4° Divisions politiques des peuples italiens, entretenues par la division même du sol et par la diversité de leurs races.
Si l'on voulait en effet saisir, dans son ensemble, la situation de la Péninsule au milieu du huitième siècle avant notre ère, on verrait dans l'Italie supérieure des Ligures, des Gaulois, des Ombriens, des Étrusques, des Vénètes, des Carnes, des Euganéens; dans le nord et au centre de la presqu'île, des Étrusques encore et des Ombriens-, dans l'Opique, le long de la mer Tyrrhénienne, du Tibre au Silarus, la foule des tribus ausoniennes ; dans les Apennins et sur les bords de l'Adriatique, de l'Ombrie à l'Apulie, les peuples sabelliens, mélangés d'Ausones, de Liburnes et de Pélasges ; enfin, autour du vaste golfe auquel Tarente donna plus tard son nom, quelques Iapyges et les restes des tribus pélasgiques ou illyriennes, dont il se trouvait des débris épars sur tous les points de la Péninsule.
C'était donc partout différence d'origine, et par suite différence de mœurs et de langage, fractionnement au sein d'un même peuple en tribus rivales, division poussée à l'infini, et par conséquent partout aussi faiblesse et guerres intestines, excepté dans l'Étrurie, où l'union entre les douze peuples n'était pas encore détruite. En se rappelant ce qui a été dit plus haut sur la nature physique de l'Italie, on reconnaîtra que ces divisions originelles devaient être rendues durables par la configuration même de la Péninsule, et que des causes puissantes, nées du sol même, autant que de la diversité primitive de ses habitants, s'opposaient à ce que les peuples italiens, comme ceux de l'Espagne et de la Grèce, formassent jamais dans les temps anciens une grande nation.
Que maintenant, au milieu de ces peuplades rendues étrangères les unes aux autres par un long isolement on place un petit peuple qui se fera de la guerre une nécessité, de l'exercice des armes une habitude, de la discipline militaire une vertu, et l'on comprendra que ce peuple, né
pour la conquête, triomphe de toutes ces tribus dont beaucoup ont d ailleurs avec lui communauté d'origine et qui, attaquées successivement, s'apercevront trop tard que la ruine de l'une était la menace et l'annonce de la ruine prochaine de l'autre.
Quand l'Europe, fille de l'Asie, n'était pas assez forte encore pour ne suivre que ses propres inspirations, elle montrait son origine orientale, en mêlant la religion à toutes ses institutions, en faisant du culte la base et le lien de la société, et des riches, des forts, des puissants, une caste de prêtres. En Asie, ces ministres des dieux tiennent d'abord les deux glaives ; ils commandent au nom du ciel et de la terre; ils ont la double puissance, le droit et la force; ils sont à la fois prêtres et guerriers; c'est là le gouvernement théocratique dans sa pureté primitive. Mais bientôt un schisme s'opère : l'Orient ne veut pas que les mains de ses prêtres se souillent aux œuvres sanglantes de la guerre, et dans l'Inde, dans l'Egypte, les guerriers se séparent de la caste sacerdotale en prenant rang au-dessous d'elle.
En Italie, comme dans le reste de l'Europe, la plus ancienne civilisation nous paraît retenir quelque chose des formes théocratiques de l'Orient, bien que nous n'admettions pas toutes les conséquences qu'on a tirées de l'usage du ver sacrum. Il y a toutefois cette importante différence, qu'elle n'eut jamais un ordre de prêtres distinct du reste des citoyens. Les mêmes hommes furent ministres des dieux et chefs du peuple; mais, selon le génie plus humain, plus politique de l'Occident, les rapports furent inverses de ce qu'ils étaient dans l'Orient; le guerrier prima le prêtre ; avant d'être pontife, augure, le noble fut patricien ;
il ne s'enferma pas dans le sanctuaire, mais il vécut sur la place publique; il ne resta pas lié à des formes immuables, mais il les modifia suivant ses besoins; la religion, enfin, ne fut pas pour lui seulement un but, mais aussi un moyen, un instrument, instrument d'autant plus redoutable qu'il croyait lui-même, et que la politique pouvait s'aider encore du fanatisme religieux.
Chez les Étrusques, ces deux caractères du prêtre et du guerrier paraissent dans un parfait équilibre. Leurs Lucumons, seuls instruits de la science augurale, seuls éligibles par droit héréditaire aux fonctions publiques, gardiens des mystères, et maîtres de toutes les choses divines et humaines, forment une théocratie militaire fondée sur le droit divin et l'ancienneté des familles. Chez les peuples osques et sabelliens, l'équilibre semble rompu au profit du guerrier. Le chef, c'est l'homme vénéré pour l'antiquité de sa race et la grandeur de sa maison, puissant par l'étendue de ses domaines, par le nombre de ses proches, de ses serviteurs et de ses clients.
Les peuples pasteurs et agriculteurs, par cela même qu'ils restent plus près de la nature, la suivent davantage dans leurs institutions ; pour eux, Juifs, Arabes, Turcs, Celtes de l'Écosse et de l'Irlande, ou indigènes du Latium et de la Sabine, la famille est le premier élément de la société; et l'autorité patriarcale du chef qui, comme Abraham, combat et sacrifie tour à tour, est le premier des gouvernements. Mais à la famille se rattachent les serviteurs, dévoués à la vie à là mort à celui qui les nourrit et les protège , qui les mène au combat et les enrichit de butin, comme les comités germaniques , les soldurii aquitains , les membres des clans écossais, comme, enfin, les clients italiens à leur patron. Le patronat1 ou patriciat doit donc être élevé du rang d'une institution particulière à la hauteur d'une loi de l'organisation même de presque toutes les sociétés primitives. Alors que les institutions manquent, il faut bien,
1. Den., II, 10, 9, regarde expressément le patronat romain comme une vieille coutume italienne. Les tiatias javanaises et les phars albanais repo-
pour que l'État se forme, qu'il y ait entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, une première association : association aux obligations variées, accordant ici plus, là moins, à la liberté du protégé et aux droits du protecteur. A Rome cela s'appela la clientèle; au moyen âge, ce fut la féodalité \
Comme les Lucumons étrusques, les patriciens latins et sabins étaient les prêtres de leurs familles et de leurs clients ; ils sacrifiaient aux pénates domestiques ; ils accomplissaient les rites publics et occupaient les magistratures ; en un mot, ils avaient l'autorité religieuse comme l'autorité politique. Mais dans le Latium la religion protégeait moins qu'en Étrurie leurs privilèges, parce qu'elle était plus populaire. Aussi les grands de Rome se hâteront-ils d'emprunter aux Étrusques leur science augurale, et d'acheter bien cher les livres sibyllins, afin de placer à côté de la religion populaire, accessible à tous, une religion d'État, réservée pour eux seuls.
De cette union de la politique et de la religion2, de ce double caractère de l'aristocratie italienne, surtout en Étrurie, il résulta que le droit public et le droit privé furent étroitement unis au droit religieux; que la religion fut comme dans l'Orient la base de toute cité, le principe de toute jurisprudence, et que les vieilles législations ainsi placées sous la sanction divine en eurent une autorité plus respectée. En outre, comme il est de l'essence de toutes les religions, de celles surtout qui sont entre les mains des
sent sur le même principe; ce sont aussi des familles composées d'un chef, de parents, de serviteurs, tous dépendant de lui. La clientèle existait chez les Sabins, Liv. II, 16, Den., V, 40 el X, 14; chez les Étrusques, Liv. V, 1; IX, 36, et XXIII, 3, Den., IX, 5. Cf. Liv. X, 5, la gens Licinia à Arezzo; chez les Samnites, Non Marc, M, 1; àCapoue, Liv. XXIU, 2, 7. — 1. A Rome, • tous les droits paraissent venir de la famille; les chefs de l'Etat sont les paires, les patricii; la propriété, c'est le patrimonium, les droits sur le client, le patrocinium, etc. Mais lo droit d'aînesse qu'on trouve chez tant de peuples était inconnu à Rome. — 2. Dans Virgile, le Toscan Asilas est chef de guerre, divumque interpres. X, 175. De même le Marse Umbro, VII, 752, et le Rutule Rhamn's, pour le Samnium. Cf. Tite Livc, X, 38. 11 parle (IX, 44) de l'aristocratie samnite (principes, primores, nobilrs, équités, milites aurati et aryentati).
chefs de l'État, d'aimer le mystère, les lois civiles, enveloppées dans les lois religieuses1, furent aussi secrètes et mystérieuses. « Conservées dans un langage muet, et ne s'expliquant que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les acta légitima, elles furent longtemps observées avec la sévérité et les scrupules de la piété -, » et donnèrent une force 'immense à l'aristocratie qui en était seule dépositaire.
Sa plus" grande force était cependant toujours dans la possession du sol, même dans l'Étrurie, où l'industrie et le commerce avaient créé la richesse mobile de l'or à côté de la richesse immuable de la terre. Posséder la terre était, comme au moyen âge, non-seulement le signe de la puissance, mais la puissance même, parce que de vastes domaines donnaient toute une armée de serviteurs et de clients. Primitivement ces domaines étaient égaux*, et ces aristocraties formaient elles-mêmes, parle nombre et l'égalité de leurs membres, de véritables démocraties. Dans les États greco- italiens, ordinairement nés de migrations peu nombreuses, colonies ou printemps sacrés, la société préexistait à la propriété. Il y avait des citoyens avant qu'il y eût des possesseurs du sol, et lorsqu'une ville s'élevait, la terre pouvait être géométriquement divisée; chaque citoyen en recevait une portion égale. Ce principe de l'Europe féodale et constitutionnelle , que les droits politiques découlent de la propriété, était donc pris dans un sens inverse par l'antiquité. A Lacédémone, c'est comme Doriens, comme citoyens fondateurs de l'État, que les Spartiates obtiennent 9000 lots, et aucun droit nouveau ne sort pour eux de cette concession de propriétés. -Avant d'avoir chacun
1. Le passage de Festus sur les rituels étrusques montre bien ce caractère sacerdotal de la législation étrusque. La religion y règle toutes choses; il y est écrit, dit-il, quo ritu condantur urbcs , ar.r, ad,s sarrentur, qua sanctitate mûri, quo jure port<r, quo modo tribxis, ceteraque cjusmodi ad bellum ac pacem pertinentia. — 2. Vico. II, 283. — 3. Comme à Sparte. Plut., in Lyc. Les 9000 lots donnés aux Spartiates étaient inaliénables. Cf. Giraud, du Droit de propriété.
leur part de la terre promise, les Hébreux sont tous égaux, tous membres du peuple de Dieu, et ils restent après le partage ce qu'ils étaient auparavant. En Egypte, à Cyrène, dans toutes les colonies grecques, de semblables partages ont lieu sans impliquer aucune conséquence politique1. De là la fréquence des lois agraires, qui chez nous serait un bouleversement social et une mesure souverainement inique, et qui dans l'antiquité n'avait pour résultat que d'augmenter le nombre des citoyens, de revenir sur des usurpations injustes, de ramener l'État à l'égalité primitive. Elles n'en furent pas moins repoussées avec violence, là surtout où il se forma, comme à Rome et dans l'Ktrurie, au-dessous du peuple primitif, un second peuple pauvre et opprimé qui serait devenu trop redoutable, si à la puissance du nombre il avait encore joint celui de la fortune. Pour prévenir ces réformes, la religion même fut appelée en aide à la loi civile, et imprima à la propriété territoriale un caractère sacré et immuable. C'est elle qui divisait les terres, et qui, par des prières, des libations et des sacrifices, marquait les bornes qu'on ne pouvait déplacer sans encourir l'indignation divine*. Numa... staïuit eum qui terminum exarasset, et ipsum et boves sacros esse. De là naquit le dieu Terme, gardien des limites, qui, dans la tradition, ne veut pas même reculer devant le maître des dieux. Jamais
l. Josué, ch. xx. Plut., in Lyc. Hérod., II, 11*9. Arist., PnL, VII, 4. Le suffrage universel, qui tend à prévaloir do nos jours, est au contraire un retour au principe ancien de l'égalité des droits politiques pour tons les membres de la cité, sans distinction de pauvres et de riches, de propriétair es et de non-propriétaires. — 2 La tei ro à limiter était pour Yagrimemar, à la fois augure et prêtre, une enceinte où devait s'accomplir un acte religieux. Comme le sanctuaire des dieux, c'êta t un irmjdum, dont les limites étaient mi-os en rapport avec les divisions du ciel. Un autel s'élevait sur la limite, et les entrailles des victimes étaient placées sous la borne, devenue elle-même un dieu par cette consécration. La propriété, Vager auspicatus rel limitatus, devenait ainsi immuable comme la religion même. Elle ne pouvait s'étendre, mais elle ne pouvait être usurpée. Cicéron, dans la II' Philip pique (§'<()), nie qu'on ait le droit de conduire une nouvelle colonie sur le territoire d'une colonie ancienne, non détruite. Negavi in eam coloniam , qu;e esset auspicato deducta. dum essel incolumis, coloniam wam drduci passe. Pour toutes les cérémonies du bornage et leur rapport avec les cos-
la propriété territoriale n'a été plus énergiquement consacrée, et avec elle la puissance héréditaire des riches.
Ce fut de l'Étrurie que sortit cette divinisation de la propriété; grâce, en etTet aux conquêtes de ce peuple, son influence s'étendit sur une grande partie de la Péninsule, et ses coutumes pénétrèrent plus loin encore que ses armes. Dans le Latium, dit Varron, on fondait des cités suivant les rites étrusques, et nulle divinité ne fut plus honorée par toute l'Italie que le dieu des Limites *.
Sur cette double base de la religion et de la propriété, s'éleva donc la vieille aristocratie italienne, et plus tard celle de Rome. Réunissant ces deux éléments de force, qui, séparés, donnent encore chacun la puissance, quels ne devaient pas être son irrésistible ascendant et sa durée? Aussi ne laissa-t-elle point s'élever au-dessus d'elle des familles qui possédassent la puissance par droit héréditaire. Ce sont partout des magistrats électifs, presque toujours annuels, comme les lucumons de l'Étrurie, le Meddix Tuticus des Campaniens *, le préteur ou le dictateur des cités latines. Seulement, dans les circonstances graves, on élisait un chef suprême dont les foncticfhs étaient surtout militaires, comme l'embratur (imperaior) des Sabelliens, et le roi que nommaient les douze cités étrusques, en lui envoyant chacune un licteur en signe du pouvoir qui lui était donné sur la nation entière5. On voit aussi, dans le Latium, un dictateur deTusculum, tfgérius, reconnu chef de la confédération latine, pour faire la dédicace du temple commun d'Aricie4. Durant l'époque héroïque, tout le Latium eut des rois; t mais au temps de la fondation de Rome on n'en retrouve que dans les petites villes de la Sabine "'. Albemème n'avait plus que ses dictateurs; et déjà se répétaient, en haine du nom royal, des légendes populaires sur les cruautés de \lézence et de ces tyrans qui, frappés par la colère divine,
m gonies étrusques, voy. les Rei Agrar. Script., Creu/er et Giraud, du Dr»H de propriété. — 1. Varro. L. L. IV, 32. Ovide, Fast.. II, 566 — 2. Liv. XXÎV, 19, Kest., s. v. Tuticu*, et les inscriptions. — 3. Liv. I, 8. — 4. Cato, Orig.t II, -op. Prisciau., IV, 4. — i. A une époque posté-
avaient été ensevelis avec leurs palais au fond du lac d'Albano. Dans les basses eaux on croyait voir encore ces demeures coupables1.
Sur une colline, au bord d'un lac ou sur les rives escarpées d'un fleuve, mais toujours dans une position d'un accès difficile, s'élevait la capitale de chaque tëtat, ordinairement peu étendue et fortifiée, surtout en Ëtrurie, avec tout l'art du temps. Fœsu les, Rusellœ, Populonium, Gossa, dont on peut reconnaître encore l'enceinte, n'avaient que trois quarts de lieue de tour, Volaterra une lieue et demie, et Véies, la plus grande des cités étrusques, moins de deux lieues et demie. Les cités latines n'étaient pas, à beaucoup près, aussi vastes. Encore réservait-on, suivant le rituel étrusque, suivi dans le Latium, un espace libre entre les premières constructions et les murailles, comme au dehors entre le mur et les champs cultivés. C'était le pomœrium, l'enceinte sacrée de la cité, dans laquelle n'habitaient que les citoyens véritables, c'est-à-dire les chefs de famille (yentes), les pères ou patriciens avec leurs serviteurs et leurs clients. Les plébéiens, les étrangers, restaient au delà du pomœrium, en dehors de la cité politique. Sur une place réservée au centre de la ville, les patriciens se rassemblaient en armes2, comme les Germains et les Gaulois, pour délibérer sur leurs communs intérêts (res patria, d'où patrie). Suivant les rituels étrusques3, ils devaient être partagés en tribus, curies et centuries; et les tables Eugubiennes montrent que cette division avait lieu aussi dans l'Ombrie. Mais les Osces et les Sabelliens, plus libres que les Étrusques des entraves sacerdotales, ne paraissent pas avoir connu ces divisions, cette mystérieuse autorité du nombre, cette arithmétique sacrée, qui joueront un si grand rôle à Rome.
rieurc, il y avait encore des rois chez les Dauniens, les Peucétiens, les Mossapiens et les Lucanicns. Str., V et VI passim; Liv. X , 18. Thuc, VIII, 33. l'aus., X, 13. Mais ce n'étaient peut-être que de simples chefs de guerre, comme l'cml>raUir samnitc. — 1. Virg., VIII , 7 et 481. Den., 1, 71. — 2. Quir, lance; de là quirites et euria, lieu où se réunissent les quirites. — 3. Fest., s. v. Rituales. Virg., X, 201, et Serv., ibid.
Dans les sociétés sévèrement organisées, dans les États soumis à une aristocratie puissante et inflexible, il y a presque toujours à côté du peuple docile un peuple révolté qui habite les forêts profondes et qui vit de pillage. Ces outlaios, qui sont les héros des temps barbares, durent être nombreux dans l'ancienne Italie, où d'ailleurs, au milieu de tant de cités rivales, l'esprit militaire, entretenu par des guerres continuelles, donna naissance à des bandes de mercenaires qui vendaient leurs services comme les condottières du moyen âge, ou guerroyaient pour leur compte1. On sait la fortune des Mamertins en Sicile. Celle de quelques chefs toscans ne fut pas moins brillante2, et le condottière étrusque Mastarna, gendre et héritier de Tarquin l'Ancien5, rappelle involontairement cet autre condottière , François Sforza, gendre aussi et successeur d'un duc de Milan. Romulus lui-mêmB, proscrit dès sa naissance, rejeté de la caste patricienne d'Albe, associé dans la tradition* à d'autres condottières également repoussés par l'aristocratie étrusque, ne semble pas autre chose qu'un de ces chefs de guerre qui sut choisir, avec un merveilleux instinct, l'admirable position de Rome, et cacher son nid d'aigle entre ce fleuve, ces collines boisées et les plaines marécageuses qui de leur pied s'étendaient jusqu'au Tibre.
Nous ne voulons pas nous occuper des croyances religieuses de l'Italie. Depuis que les immenses théogonies indiennes nous sont connues, les anciennes religions de l'Europe ont été si bien commentées, que la subtilité d'esprit des vieilles sociétés a été substituée au génie sobre et sévère des peuples jeunes et barbares. L'Italie primitive n'a pas eu, excepté dans l'Étrurie, de si grands mystères, de si profondes doctrines. La religion, avant l'invasion des idées grecques et orientales, y fut simple, populaire, fondée sur
1. Liv., IV, 55; Vf, G, parle de bandes sorties du pays des Volsques sans l'assentiment du conseil de la nation, et Denys, VII, 3, des mercenaires que les Étrusques prenaient à leur solde. — 2. Tac, Ann , IV, 05.— 3. Cf. le discours de Claude, retrouvé à Lyon. — 4. Den., II, 37- II est aussi question d'un Oppius rie Tusculum et d'un Laevus Cispius d'Ariagnie, au temps de Tullus Hostilius. Varr. , ap. Fest., Septimontium.
les nécessités de la vie, sur les travaux des champs, sur les impressions d'admiration ou d'effroi que causait cette belle et mobile nature. Un des traits qui la distinguent, c'est la supériorité morale de ses dieux1. Ainsi, Vesta, la vierge immaculée, qui conserve à la fois le foyer domestique et le foyer public (focus publicits); les dieux Pénates, protecteurs de la vie humaine et de la cité 2; Jupiter, arbitre du monde physique et du monde moral, père nourricier et suprême conservateur3; le dieu Terme et la Bonne Foi, qui punissent la fraude et la violence ; et ce culte touchant des Mânes, dii mânes, qui, rendant une vie immortelle et divine aux êtres qu'on avait aimés, montrait les aïeux veillant, par delà le tombeau , sur ceux qu'ils avaient laissés parmi les vivants. Trois fois chaque année, les mânes quittaient les enfers, et le fils qui avait imité les vertus de ses pères, pouvait voir les ombres vénérées. Les dieux de la Grèce sont si près de l'homme, qu'ils en ont toutes les faiblesses ; ceux de l'Orient en sont si loin, qu'ils ne se mêlent point à sa vie, malgré leurs nombreuses incarnations. Les dieux italiens, gardiens de la propriété, de la foi conjugale et de la justice, protecteurs de l'agriculture, dispensateurs de tous les biens terrestres, président aux actions des hommes sans partager leurs passions, mais aussi sans élever leur esprit au-dessus des préoccupations égoïstes. L'art et la science y perdent; la moralité y gagne*. L'Olympe romain ne sera ni brillant de vie, de lumière et de beauté, comme celui de la Grèce; ni profond, mystérieux et terrible comme ceux de l'Égypte ou de l'Inde. Ses dieux seront des dieux obscurs et utiles5, à qui pendant longtemps, des adorateurs
1. Den., II, 18. — 2. Macr. Sat., III, 4; Den., II, 68, 'Pcopaiuv uôXew; çOXaÇ — 3. Jovi canserv. posscssionum, Grut., Inscr. ant. lnd. I, p. 2. Le Jupiter romain est le Zeus grec avec l'addition du nom de pater; en Italie, comme à Dodonc, le chêne à glands doux, et le hêtre qui donne aussi des fruits comestibles lui étaient consacrés. Varr., /,. L , IV, 32, 1. — 4. S. Augustin (Civ. Dei, VII, 4) remarque que .lanus n'a été le héros d'au cune aventure inconvenante. Ovide cependant l'a quelque peu compromis (Fast , VI, v. U9 et suiv.). — 5. Salurnus, la semence; Ops, le travail des champs; Flora, la fleur; Bellona, la guerre; Juventus , la jeunesse; Fides, la foi ; Concordia, la concorde; Terminus, le dieu des limites ; Fors,
intéressés n'oseront adresser que de justes prières. Leur culte sera pour cette société sans élan ni enthousiasme un moyen de conservation, il ne sera pas un élément de civilisation et de progrès.
Mais aussi ces divinités modestes ne pourront montrer les redoutables exigences qu'on trouve dans de plus puissantes théogonies. Elles ont bien rarement demandé du sang humain sur leurs autels ; mais elles acceptent un sacrifice volontaire, le rachat du peuple par le dévouement d'une victime propitiatoire, Curtius qui ferme, en s'y précipitant, le gouffre ouvert au sein de la ville, ou Décius qui par sa mort change la défaite en victoire.
Un autre caractère de ces dieux est leur multitude infinie. Chaque ville a sa divinité protectrice. C'est Visidianus à Xarnia, Valentia à Ocriculum, Delventius à Casinum, Marica à Minturnes, Palîna chez les Frentans, Matuta Mater à Satricum; et les nombreux Sémones et Indigètes1, les nymphes, les héros, les vertus déifiées, Concordia, Flora, Pomona, Juventas, Pollentia, Fides, Ops, Rumina, Ména, Numéria2, et la foule des divinités locales que Tertullien appelle énergiquement decuriones deosy et les dieux du monde souterrain, Larves et Lémures, et ceux des indigiiamenta, ou prières pontificales, qui font penser aux anges et à quelques-uns des saints de nos croyances populaires. Non-seulement chaque ville, mais chaque famille, chaque homme, honorait des dieux particuliers et des génies protecteurs de sa vie et de ses biens (Lares, Pénates). A la fin de la république, Varron compta jusqu'à 6000 dieux. Cette Démocratie divine échappait nécessairement à l'autorité et au contrôle des grands dieux et de leurs prêtres. Aussi la tolérance religieuse fut-elle une des nécessités du gouvernement romain8; et si les patriciens n'avaient eu le secret de la science augurale, de formules mystérieu-
la fortune. — 1 Cf. Spangenberg, de tel. lat. rel. dom., p. 62, et Preller, les Dieux de l'Ancienne Rome, p. 73 de la traduction française. — 2. S. Aug., C. D., IV, 11. — 3. Voyez dans Tïte-Live les mesures prises par le sénat
ses et de cérémonies symboliques, ils n'auraient pu joindre, comme ils le lirent, à l'ascendant de la naissance et de la fortune celui de la religion.
Quelques dieux cependant avaient de plus nombreux adorateurs, comme Jupiter, le dieu de l'air et de la lumière; Janus, le soleil, qui se dédoublait en Djanus et Djana; Saturne, Mars ou Mavors, le dieu qui tue; Bellona, Juno Sospita, etc.; et leur culte était le dernier lien qui tînt réunies des cités d'une même origine. Ainsi les Étrusques s'assemblaient au temple de Voltumna; les Latins, au bois sacré de la déesse Ferentina, dans le temple de Jupiter Latialis, sur le mont Albain, et dans ceux de Vénus à Lavinium et à Laurentum; les Èques, les Rutules et les Volsques, au temple de Diane, à Aricie. De semblables réunions avaient lieu chez les Sabins, les Samnites, les Lucaniens, les Volsques, les Ligures, etc.. C'étaient de véritables amphictyonies italiennes que la religion présidait et que rompit plus tard la politique des Romains, après qu'ils se furent eux-mêmes servis des Fériés latines pour assurer leur suprématie sur le Latium *.
En religion, comme en politique, les Étrusques se distinguaient profondément du reste des peuples italiens, surtout avant que leurs conquêtes eussent étendu au loin leur influence. Leurs doctrines religieuses, écho lointain des grandes théogonies asiatiques, proclamaient l'existence d'un être suprême, àme du monde, providence et destin. Un vaste système d'émanations faisait sortir de cette cause première le monde matériel aussi bien que les dieux, et constituait un véritable panthéisme. Le dualisme indien et persan avec les bons et les mauvais génies , la doctrine Scandinave et orientale de la destruction et du
après la découverte des bacchanales; il défendit les réunions nombreuses, mais il n'osa interdire le culte. XXXIX, 8 et suiv. — 1. Tite-Live, II, 44; VI, 10; X, 16; VII, 25. Priscian., IV, 4. Le culte de la Fort une est surtout romain et d'un âge postérieur. Le mot wyr, ne se rencontre pas une seule fois dans Homère, mais dans Virgile et les écrivains du siècle d'Auguste le mot Fortuna revient à chaque instant. Macr., Salurn., V, 16. Du reste le Destin des anciens n'était pas aveugle. Fatum exprimait un décret de la sagesse infinie et de l'ordre éternel.
renouvellement du monde, la doctrine des peines et des récompenses, l'enfer avec ses supplices, se retrouvent aussi dans l'Étrurie; mais une différence essentielle entre cette religion et les cultes asiatiques, c'est la science augurale. Ce pays si souvent effrayé par les tremblements de terre, l'explosion des feux souterrains et les éclats de la foudre ', cette terre si fertile et toujours si menacée, devait plus qu'une autre nourrir la superstition et les terreurs religieuses. On eut foi en une puissance occulte qui manifestait sa volonté en dehors de l'ordre régulier des choses, et l'art d'expliquer ces prodiges, de gagner la faveur de cette redoutable puissance, devintla science suprême. Les grands seuls la connurent, et dans leurs mains elle devint une arme longtemps infaillible contre les innovations populaires. Dans leurs rituels tout était prévu, car le prêtre, pour mieux assurer son pouvoir, ne voulait pas qu'il y eût une seule action indifférente ; et une honteuse superstition s'appesantit sur le peuple, enchaîna sa langue, son esprit et jusqu'à ses gestes; mais plus lourd fut le joug, plus violente aussi fut la révolte : à la foi aveugle succéda la plus audacieuse incrédulité. On ne crut qu'au hasard, à la fortune, et, plus tard encore, à rien si ce n'est au plaisir effréné et au repos dans la mort; des voluptés sans nom, puis le suicide.
Ainsi, chez les Osques et les Sabelliens, un culte simple, avec des dieux sans nombre; dans l'Étrurie, une religion qui voulait rendre compte de la vie et de la mort, du bien et du mal, qui montrait partout l'intervention arbitraire des dieux, vovait dans les phénomènes naturels une manifestation de leurs volontés capricieuses, et rendait nécessaire une classe d'hommes voués, pour le salut public de la cité, pour les intérêts privés de chaque citoyen, à l'interprétation et à l'expiation des présages. Tout cela devait
1. En 1824, dans la seule Toscane et dans 1 espace d'un mois, dix personnes el un grand nombre danimaux furent tués par la foudre, beaucoup d'édifices incendiés, etc. Micali, II, c. 23. Cicéron attribue lui-même la supériorité des Toscans dans l'art augurai à la nature du pays. On retrouve en Orient l'usage de tirer des augures du vol des oiseaux. Cic. , de Die, 1 , 12; Pl. VII, 56, mais non avec l'importance qu'il eut en Étrurie.
entrer dans Rome, le sacrificateur latin ou sabin et l'augure toscan; le culte populaire et la religion sacerdotale.
Mais nous n'y voyons pas entrer ces oracles de la Grèce qui ont été si souvent la voix de la sagesse et du patriotisme, ni ces poètes sacrés de l'Orient dont les chants épuraient les croyances nationales. La religion en Italie, qui était un contrat avec les dieux, bien plus qu'une prière et un acte de reconnaissance, n'ouvrit jamais les larges horizons où l'esprit prend des ailes et que la philosophie et l'art peuplent de leurs idées et de leurs symboles. L'esprit latin fut frappé par ce culte sans grandeur d'une incurable stérilité.
On pourrait revendiquer encore au nom des anciennes populations de la Péninsule les institutions religieuses de Numa, et regarder les Douze Tables comme un monument des vieilles coutumes italiennes. Les lois sur le mariage, sur la puissance du père et de l'époux, sur l'usure, appartiennent certainement aux temps les plus reculés, et l'atrocité des peines rappelle la froide cruauté des âges héroïques , comme d'autres lois et certains usages paraissent pris à une société de pasteurs encore nomades. xYoublions pas non plus le droit fécial établi par les ftques, l'ordre de bataille (actes) des Étrusques, dont l'infanterie serrée en lignes profondes ressemblait à une muraille d'airain (murum ftrreum)x\ leurs couronnes d'or imitant les feuilles du chêne, pour récompense militaire8; l'armement du soldat samnite qui devint celui du légionnaire', et le culte simple , la vie frugale, l'éducation sévère des pâtres et des laboureurs de la Sabine et du Latium ; le luxe et les arts de l'Étrurie*; une foule enfin de coutumes de la vie publique et de la vie privée, qui nous montreraient déjà Rome dans l'ancienne Italie : Rome tout entière , moins cette admirable discipline, cette énergique organisation qui
1. Cf. le curieux ouvrage de Dornseiffen : Vestigia rifcr nomadicœ tam in moribus quam legibus romanis conspicua. Utrecht, 1819. — 2. Script, vet. col. vat., II, 592. — 3. Pl., XXXIH. I. —4. Pour Tari, voir les Atlas do Micali et de M. Noël des Vergers.
dompta tant d'éléments divers, et créa le plus puissant empire que le monde ait encore connu.
Voici une bien lente excursion dans l'ancienne Italie, et de bien longs préliminaires à l'histoire de Rome; mais si nous ne nous trompons, ce détour n'aura fait qu'abréger noire route en la rendant plus facile. Ce sont d'ailleurs les' origines mêmes de Rome que nous avons étudiées, les institutions d'où les siennes sont sorties, les peuples qui, après avoir formé sa population, lui ont donné ses plus grands hommes. Si l'on ouvre les fastes consulaires, on trouve parmi les consuls, des années 510 à 460, des Volsques, des Aurunces, des Sicules, des Sabins, des Rutules, des Étrusques et des Latins. Parmi les grandes familles : les Jules, les Servilius, les Tullius, les Géganius, les Quinctius, les Curiatius, les Clœlius, viennent d'Albe; les Appius, les Posthumius, et probablement les Valérius, les Fabius, et les Calpurnius qui se disaient descendants de Numa, de la Sabine ; les Furius et les Hostilius, de Medullia dans le Latium; les Octavius de Yéiitres; les Cilnius (Mécène était de cette famille) et les Licinius, d'Arrezzo ; les Gécina, de Volaterra; les Vettius, de Glusium; les Pomponius, les Papius, les Coponius de l'Étrurie; les Coruncanius et les Sulpitius, de Camérium; les Porcius, les Mamilius, qui se disaient descendants d'Ulysse et de Circé, de Tusculum.
Parmi les grands noms de la littérature romaine, deux seulement, ceux de César et de Lucrèce, appartiennent vraiment à Rome, tous les autres sont italiens. Horace est Apulien; Ennius, Salentin; Plaute,de l'Ombrie; Virgile, de Mantoue; Stace, d'Élée; Naevius, de la Campanie; Lucilius, de Suessa-Aurunca. Cicéron est Volsque, comme Marius ; Ovide, Pélignien; Caton, Tusculan; Salluste, Sabin; Tite- Live, de Padoue; les deux Pline, de Como; Catulle, de Vérone. Voilà pour les hommes, passons aux choses.
De l'Étrurie vinrent à Rome : la division en tribus, curies et centuries, l'ordonnance de bataille, les ornements des magistrats, le laticlave, la prétexte, l'apex, les chaises curules, les licteurs, tout l'appareil des triomphes et des jeux
publics, les nundines, le caractère sacré de la propriété et la science augurale, c'est-à-dire la religion d'Etat. — Du Latium, les noms de dictateur et de préteur, le droit fécial, une religion simple qui plaçait sous la protection des dieux tous les travaux de la vie champêtre, le culte de Saturne, protecteur de l'agriculture, et celui de Djanus et de Djana, le Soleil et la Lune, réunis dans le double Janus, enfin des habitudes agricoles et la langue même. Du Samnium et de la Sabine, le titre d'imperator, l'armure et les traits des soldats, des mœurs sévères et religieuses et des divinités guerrières. — De tous les pays enfin qui l'entouraient, le patriciat ou le patronat, la division en gentes, la clientèle, l'autorité paternelle, le culte des dieux lares et des dieux fétiches, tels que le pain ou Gérés, la lance ou Mars, les fleuves, les lacs et les sources thermales. Et comme expression fidèle de cette formation de la société romaine, Romu- * lus et Tullus sont Latins ; Numa et Ancus, Sabins; Servius et les deuxTarquin, Étrusques.
Je trouve dans Plutarque cette belle et expressive légende. Romulus, dit il, appela del'Étruiie des hommes qui lui enseignèrent les cérémonies saintes et les formules sacrées. Ils firent creuser un fossé autour du Comitium, et chacun des citoyens de la nouvelle ville y jeta une poignée de terre apportée de son pays natal. Puis on mêla le tout, et l'on donna au fossé, comme à l'univers, le nom de monde. — Ainsi devaient tomber dans le sein de Rome et s'y mêler, toutes les nationalités italiennes, toutes les puissances, toutes les civilisations de l'ancien monde.