‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 22 sur 51 · Liv., VIII · texte numérisé non relu

Liv., VIII

CONQUÊTE Dïï L'ITALIE (367-265). 255

Samnitesde la Campanie; une guerre de montagnes, c'està-dire des attaques imprévues, des combats obscurs, quoique sanglants,* des efforts héroïques sans résultats, remplacèrent la grande guerre des plaines. Les Romains y perfectionnèrent leur tactique, leurs armes, leur discipline. De cette lutte, ils sortirent les premiers soldats du monde. On a accusé la vanité romaine d'avoir multiplié les victoires des légions : pour une seule campagne, Tite-Live compte 53 000 morts et 31 000 prisonniers! Il y a une évidente exagération dans ces chiffres; mais c'est le propre des guerres de cette nature d'être interminables. Si les Samnites n'avaient qu'un petit nombre de villes murées , chaque rocher était pour eux une place forte. D'un autre côté, il était difficile que leurs bandes, formées de volontaires très-braves, mais fort peu disciplinés, ne fussent pas battues dans presque toutes les rencontres par ces troupes dont l'organisation était supérieure à tout ce que l'antiquité avait connu. Les deux armées étaient ce qu'étaient les deux peuples : l'un , confédération fragile, union précaire de tribus inaccoutumées à mettre en commun le conseil et l'action; l'autre, masse de 250 000 combattants, animés d'un même esprit, obéissant à une même impulsion; celui ci, force immense concentrée dans une seule main, au service d'un seul intérêt; celui-là, courage indomptable, mais divisé et poursuivant sans concert des buts différents.

Plusieurs villes obscures prises aux Samnites sur les bords du Vultufne, le pillage de quelques vallées, le soulèvement, puis la défaite des Vestins, sont les seuls événements connus pour ces premières années de la guerre. Mais la sécheresse des annales est tout à coup remplacée, en 324, par le brillant récit de la querelle du dictateur Papirius avec son maître de la cavalerie Rullianus. Coupable d'avoir, en l'absence du dictateur et malgré ses ordres, attaqué et vaincu les Samnites, Fabius aurait eu le sort du jeune Manlius, s'il n'avait échappé aux licteurs et ne s'était enfui à Rome, où le sénat et les tribuns intercédèrent pour lui.

Papirius résistait, au nom de la discipline violée et de l'autorité dictatoriale méconnue. Tout le peuple demanda grâce ; il céda aux prières, et de retour au camp, battit les Samnites, qui demandèrent la paix. On ne leur accorda qu'une trêve d'une année.

Cette même année, Alexandre mourut à Babylone. Plusieurs nations d'Italie lui avaient envoyé des ambassadeurs.

La trêve n'était pas expirée, que les Samnites avaient déjà repris les armes, encouragés par la défection d'une partie des Apuliens. Fabius rompit cette coalition par une victoire et, par la reprise de Lucérie, releva dans l'Apulie l'influence romaine. Les Samnites étaient donc refoulés à l'est comme à l'ouest dans leurs montagnes, et pas un allié, même dans la confédération marse, ne se prononçait pour eux. Ils demandèrent encore une fois la paix : ne pouvant livrer vivant l'auteur de la dernière rupture, Brutulus Papius, qui s'était donné la mort, ils envoyèrent à Rome son cadavre. Un rejus réveilla leur énergie. Ils mirent à leur tête G. Pontius de ïélésia, le lils de ce sage Hérennius , que Cicéron croyait l'ami d'Archytas et de Platon. Les deux armées consulaires étaient dans la Campanie. Pontius leur fait donner le faux avis que Lucérie, vivement pressée par toute l'armée samnite, allait ouvrir ses portes, si elle n'était promptement secourue. Dans leur zèle, les consuls oublièrent la prudence, et, tirant au plus court, s'engagèrent dans le défilé de Caudium. Tout à coup les ennemis paraissent, ferment les issues, et du haut des rochers qui dominent l'étroit passage, menacent les quatre légions d'une inévitable destruction. Il fallut traiter. • Tuezles tous, disait Hérennius, le vieux père du général samnite, si vous voulez la guerre, ou renvoyez- les libres et avec leurs armes, si vous aimez mieux une paix glorieuse.» Pontius voulut jouir de son triomphe. Il les renvoya libres, mais déshonorés , la honte sur le front , et au cœur une haine implacable. Ce qui restait de 40 ou S»0 mille Romains avait passé sous le joug, et à leur tête les deux consuls, Posthumius et Véturius, quatre légats, deux questeurs et

douze tribuns légionnaires1. Six cents chevaliers, livrés comme otages, répondirent de la paix jurée par les chefs de l'armée (321).

Pour l'orgueil national, cette humiliation était pire qu'une défaite. Ce fut dans la ville un deuil universel. Les consuls n'avaient pas repris leurs faisceaux. Deux fois on nomma un dictateur, et deux fois des présages sinistres forcèrent d'annuler l'élection. Valérius Corviis fit enfin, comme interroi, élever au consulat deux des plus grands citoyens de la république, Papirius et le plébéien Publilius Philo. Quand on délibéra dans le sénat sur le traité, Posthumius se leva et dit : « Le peuple romain ne peut être lié par un traité conclu sans son approbation; mais pour dégager la foi publique, il faut livrer aux Samnites ceux qui ont juré la paix. » L'intérêt public faisant taire tous les scrupules, le sénat parut croire que le sang de ces victimes volontaires rachèterait le parjure, même devant les dieux; et les con-, suis, les questeurs, les tribuns, enchaînés comme des esclaves, furent conduits, par les féciaux, à l'armée samnite2. Lorsqu'ils furent en présence de Pontius, « je suis Samnite maintenant, dit Posthumius, et, frappant du genou le fécial, je viole le caractère sacré d'un ambassadeur ; que les Romains vengent cet outrage, ils ont à présent un juste motif de guerre. — Est-il permis de se jouer ainsi des dieux, s'écria le général samnite indigné; remmenez vos consuls, et que le sénat tienne la paix jurée, ou qu'il renvoie ses légions aux Fourches Caudines. »

La fortune récompensa l'iniquité. Les Samnites, il est vrai, surprirent Frégelles, dont ils massacrèrent les défenseurs, malgré la capitulation, et soulevèrent Lucérie; mais le sénat, reprenant audacieusement l'ofTensive, envoya les deux consuls en Apulie, pour n'en sortir qu'a-

1. App., III, fr. 5, §6, etCic, deOffic, III, 30; de Sert., 12, parlent d'un combat. — 2. Cicéron justifie la rupture du traité : injussu populi senatusque fecerant. De Off.y III, 30; et il a raison. Un général qui s'est mis par sa faute dans le péril doit s'en tirer à ses risques, mais ne peut, pour se sauver, traiter sans son gouvernement.

près avoir donné à ces infidèles alliés une leçon sanglante. Publilius, à la tête des légions de Caudium, battit une armée dans le Samnium, et alla rejoindre, dans l'Apulie, Papirius, qui avait repoussé avec hauteur l'intervention des Tarentins, dispersé l'ennemi par une attaque impétueuse, et repris Lucérie. Il y avait trouvé les 600 otages, les armes et les enseignes perdues à Caudium, et avait fait passer sous le joug, à demi nus et sans armes, 7000 prisonniers samnites, avec leur chef, le noble et imprudent Pontius Hérennius (320).

Les succès de cette campagne sont une trop éclatante réparation des désastres de Tannée précédente, pour qu'on ne suspecte pas ici la fidélité des Annales4. Il est hors de doute cependant que les opérations des Romains furent heureuses, que l'Apulie fut replacée dans leur alliance et les Samnites contraints de demander, en 318, une trêve de deux ans. Ainsi, depuis les premières hostilités, les Samnites n'avaient rien perdu. Mais Rome avait conquis deux provinces.

Pour un peuple confédéré, il y a plus de danger dans la résistance que dans l'attaque. Les Samnites s'étaient tenus jusqu'alors sur la défensive, et ils n'avaient éprouvé que des revers. Encouragés par le mécontentement croissant des Campaniens2, auxquels le sénat venait d'envoyer un préfet chargé de surveiller et de contenir ces esprits mobiles, ils se décidèrent à porter la guerre sur le territoire romain. A l'expiration de la trêve, on apprit coup sur coup à Rome que Plistia, dans le voisinage de Frégelles, était prise et détruite, les colons de Sora massacrés, et Saticula, à quelques lieues de Capoue, entraînée dans une révolte. Un dictateur fut aussitôt envoyé contre Saticula pour arrêter la contagion de l'exemple. La place, étroitement bloquée, fut prise, après un inutile effort des Samnites pour traverser les lignes des Romains. L'année suivante, ils

1. Diod., XV, 72, dit que Lucérie ne fut reconquise qu'en 315. — 2. Nucerie venait de se révolter. Diod., XIX, 65.

attirèrent les deux armées consulaires, l'une vers Sora, l'autre du côté de l'Apulie, puis, appelant aux armes tous les hommes en âge de combattre, ils se jetèrent sur la Campanie, laissée sans défense. Fabius, nommé dictateur, accourut de Rome en toute hâte avec ce qu'il put ramasser de soldats, mais il ne dépassa pas les gorges de Lautules. Les Samnites l'y arrêtèrent par une défaite qui leur livra la Campanie ; le général de la cavalerie, Aulius, se fît tuer en couvrant la retraite (315).

Capoue et toutes les villes du pays des Aurunces firent défection1; heureusement, dans le Latium rien ne bougea. Le sénat eut le temps de réunir des forces et de nouer des intrigues qui ouvrirent aux légionnaires les portes d'Ausona, de Minturnes et de Vescia, dont les habitants furent massacrés; depuis cette guerre, le nom des Aurunces disparut de l'histoire1. Une armée nombreuse alla ensuite chercher les Samnites, non loin de Caudium, leur tua 30 000 hommes et rendit la Campanie aux Romains (314). Ovius et Novius, les chefs de la révolte de Capoue, se donnèrent la mort. Les Samnites, encore une fois rejetés dans, l'Apennin, y furent enfermés à l'est et à l'ouest par une ligne de places fortes. Suessa-Aurunca, Intéramna du Liris, Casinum et dans l'Apulie Lucéria, reçurent des colonies romaines. Pour surveiller les corsaires tarentins, le sénat en envoya une aussi dans l'île Pontia. Cette mesure se rattachait à la récente création d'une flotte de guerre, et à la nomination de deux préfets maritimes3.

V. De 311 à 303. — Depuis seize ans, les Samnites luttaient seuls ; les autres peuples à la "fin s'émurent. La trêve avec les Tarquiniens allait finir, et les villes étrusques, qui n'entendaient plus gronder, de l'autre côté de l'Apennin, les bandes gauloises, voyaient avec effroi grandira chaque campagne la fortune de Rome. Des émissaires

1. Diod.,XlX, 76. Tite-Live est bien moins explicite. — 2. Liv., IX, 25 Xullusmodus cœdibus fuit.... dcleta Ausonum gens. — 3. Duutnviri navales. Liv. , IX, 30.

samnites les entraînèrent; l'ancienne ligue se reforma. Tandis que les légions étaient retenues dans le Samnium, au siège de Bovianum, 50 ou 60 000 Etrusques vinrent cerner Sutrium, la forteresse qui couvrait par le nord les approches de Rome. Cette place emportée, ils étaient en quelques heures de marche au pied du Janicule. Depuis la bataille de l'Allia, le sénat conservait toujours deux légions dans la ville. Cette réserve essaya de débloquer Sutrium; une bataille indécise contint l'ennemi jusqu'à l'arrivée de renforts conduits par Fabius, le héros de cette guerre. La prise de Bovianum rendait disponible l'autre armée consulaire; le sénat voulait la diriger aussi vers la ville assiégée. Mais les Samnites se jetèrent sur l'Apulie : il fallut les y suivre. Fabius resta donc seul. Les lignes des Étrusques étaient trop fortes pour être enlevées, et ils refusaient d'en sortir. Fabius les y laisse, avertit le sénat de couvrir Rome par une armée de réserve; et, sans attendre peut-être un ordre qui renverserait son plan hardi, il traverse la forêt Ciminienne, qu'il a fait explorer par son frère, déguisé en berger toscan, dévaste les riches campagnes du centre de l'Étrurieet tue, près de Pérouse, 60 000 Étrusques ou Ombriens; trois des plus puissantes cités, Pérouse, Cortone et Arrétium demandent une trêve de trente ans. Sutrium était sauvée, et la confédération dissoute1.

Cependant Marcius Rutilius, envoyé contre les Samnites, avait failli trouver de nouvelles Fourches Caudines ; il ne s'était échappé du champ de bataille qu'à demi vaincu, et le Samnium menaçait d'un héroïque effort. D'ardentes prédications agitaient toute la montagne; les plus braves étaient appelés au serment de la loi sacrée. Le sénat recourut au plus habile, à celui qui avait réparé le désastre de

1. Diod., XX, 35. Suivant Tite-Live, la bataille eut lieu près de Sutrium au retour des légions d'Êtrurie. 11 exagère aussi singulièrement la terreur inspirée par la forêt Ciminienne, redoutée des commerçants comme toutes les marches, comme le border écossais, mais qu'une armée avait déjà traversée dans la guerre contre Vulsinies, en 390. Tarquinie elle-même est située au nord de la partie sud-ouest du Ciminius Saltus.

Caudium, au vieux Papirius 1 . L'âge avait appesanti son corps, courbé sa haute taille, glacé ses forces ; ce n'était plus l'Achille romain, mais c'était toujours un des premiers généraux de la république. La nomination du dictateur appartenait à Fabius, et le consul n'avait pas oublié les ressentiments de l'ancien maître de la cavalerie. Il hésita tout un jour; le patriotisme à la fin l'emporta; et à minuit, loin de tout œil et de toute oreille profanes, il nomma Papirius. Junius Bubulcus, le conquérant de Bovianum, Valérius Gorvus et un Décius furent ses lieutenants. L'armée samnite était prête. Nombre de ses guerriers avaient fait, devant les autels, au milieu de cérémonies imposantes, le serment solennel de vaincre ou de mourir; et portant leurs plus splendides vêtements de guerre, les uns des saies aux vives couleurs et des boucliers dorés, les autres des tuniques blanches et des boucliers d'argent, tous le casque surmonté d'une brillante aigrette, ils marchaient au combat, parés pour le sacrifice, comme pour le triomphe. Ils succombèrent ; quand Papirius monta au Capitole, de longues files de chariots traversèrent la voie triomphale chargés des armes des dévoués samnites. On en décora les boutiques du Forum; et les alliés campaniens en rapportèrent dans leurs villes, comme de glorieux trophées (309).

Les craintes du sénat n'étaient pas encore dissipées; Papirius conserva toute cette année la dictature, et Fabius resta comme proconsul à la tête des légions d'Étrurie; il n'y eut point de comices consulaires. Les Ombriens battus, les Étrusques écrasés près du lac Vadimon et vaincus encore près de Pérouse révoltée, cette place occupée par une garnison romaine, les autres cités contraintes de demander la paix, et l'Étrurie enfin domptée : tels furent, en celte année, les services de Fabius*. Quand Décius, au retour du

I . Les Romains l'avaient nommé Curaor, comme Achille, et l'auraient, dit Tite-Live, opposé à Alexandre, s'il avait tourné ses armes vers l'Occident. — 2. Selon les fastes capitolins, en désaccord sur ce point avec Tite- Live et Diodore. Celui-ci no parle pas non plus de toutes ces victoires de Fabius.

printemps, entra dans le pays, il n'y trouva que des peuples disposés à traiter.

Fabius était allé porter sa fortune, c'est-à-dire sa renommée et son énergique persévérance, dans le Samnium. La confédération marse avait sans doute fourni de nombreux volontaires aux Samnites, mais elle ne s'était pas ouvertement déclarée pour eux. Comme aux premiers jours de Rome, ses ennemis préparaient eux-mêmes ses victoires par leur défaut d'union; quand les Samnites furent affaiblis et les Étrusques accablés, les Marses et les Péligniens1 s'aperçurent que leur cause était celle de toute l'Italie. Il était trop tard ; Fabius les bat, soumet Nucérie, depuis sept ans révoltée, et, apprenant que son collègue Décius reculait devant un grand armement des Ombriens, il va le rejoindre, disperse l'armée ombrienne et reçoit la soumission de ses villes. Un nouveau proconsulat est pour lui l'occasion de nouvelles victoires; il cerne, près d'Allifae, une armée samnite, et la force à mettre bas les armes sous les yeux des ambassadeurs tarentins, qui, dans l'illusion de leur orgueil, voulaient s'imposer comme médiateurs (308).

Parmi les prisonniers, se trouvèrent des Èques et des Herniques Une enquête ordonnée par le sénat poussa les derniers aux armes. Ils appelèrent à leur secours les Samnites qui firent de vains efforts pour s'ouvrir une route jusqu'au cœur du Latium. L'alarme avait gagné Rome, où quatre légions furent tenues prêtes à tout événement. Heureusement, Marcius battit les Herniques dans trois rencontres et força ce peuple de se remettre à la discrétion du sénat, qui enleva à ses villes, moins trois restées fidèles, leur indépendance municipale avec une partie de leur territoire*. De là, Marcius courut dégager son collègue Cornélius, blo-

1. Une expédition obscure contre les Salentins est aussi de cette époque. Liv., IX, 42. — 2. Liv., IX, 42. — 3. Liv., IX, 43. On leur donna le droit de cité sans celui de suffrage, avec défense d'avoir entre elles aucune relation. Les villes exceptées étaient Alatrium, Ferentinum, Verulae. Elles conservèrent le jus connubii et commercii entre elles.

qué par les Samnites, et leur tua 30 000 hommes. Pendant cinq mois, les légions parcoururent le Samnium, brûlant les maisons et les fermes, coupant les arbres à fruits, tuant jusqu'aux animaux1. Au retour, Marcius eut le triomphe et l'honneur inusité d'une statue équestre (307).

Les Samnites tinrent encore pendant une campagne, malgré le ravage de leurs terres. La prise de leurs places fortes les obligea enfin à solliciter le terme d'une guerre qui avait duré plus d'une génération d'hommes. Ils conservèrent leur territoire et tous les signes extérieurs de l'indépendance ; mais ils reconnurent la majesté du peuple romain. Les circonstances devaient expliquer ce que le sénat entendait par la majesté romaine1.

Cette paix laissait les Êques exposés seuls à la colère de Rome. Depuis près d'un siècle, ce peuple si remuant s'était fait oublier. Refoulé par les invasions gauloises dans les montagnes, à l'ouest du lac Fucin, contenu par Tibur et Préneste, qui lui barraient la route du Latium, il n'avait pris aucune part à la guerre latine. Mais le sénat, se souvenant que des Èques avaient combattu à Allifœ dans les rangs samnites, envoya contre eux les légions revenues du Samnium. En cinquante jours, on leur prit et on brûla 41 places ; puis on confisqua une partie de leurs terres, et on leur donna le droit de cité sans suffrage, ce qui les plaçait dans la condition de sujets. Cinq ans plus tard, la crainte, inspirée par la coalition gallo-samnite, les fit élever au rang de citoyens 8. Une courte guerre avec les Marses, soulevés par l'établissement d'une colonie romaine à Carséoli, et un traité conclu avec les Vestins et les Picénins, sont les seuls événements des années suivantes. Rome plaçait ainsi toute une masse de peuples amis entre les Étrusques, les Gaulois et les Samnites, qu'elle avait vaincus, mais non désarmés.

1. Diod., XX, 90. C'est, dit Polybe, X, fr. 12, une coutume des Romains; ils veulent par là inspirer une plus profonde terreur. — 2. Tite-Live dit, IX, 45, fœdus antiquum redditum; et Den., toù; imixoou;. — 3. Formamatioa de deux nouvelles tribus : Anicnsis et Terentina.

VI. De 300 à 290. — Rien, en effet, n'était encore décidé, et la paix n'était qu'une trêve, qu'un moment de repos, avant la lutte dernière. Entre Rome et les Saranites, ce n'était plus une rivalité de puissance, mais une question de vie ou de mort, car l'ambition romaine grandissant avec le succès, Appius venait de déclarer que le domaine de la république ne devait finir que là où finissait l'Italie. La guerre couvait donc partout, et les feux partiels qui éclataient, guerre contre les Éques, contre les Marses, et bientôt contre Arrétium, contre Narnia, annonçaient un nouvel embrasement. A Arrétium, la famille puissante des Cilnius appelait une armée romaine contre le peuple de cette ville. Les Cilnius et le peuple se réconcilièrent, dit Tite-Live; mais je crains fort que cette union, apportée par l'étranger, n'ait eu lieu au profit de Rome; qu'ici comme à Capoue, comme partout, l'aristocratie italienne n'ait vendu au sénat l'indépendance du peuple, pour sauver ses privilèges et son pouvoir1. Du moins ne peut-on expliquer l'étrange conduite des Étrusques dans cette dernière période de la guerre samnite que par des troubles w intérieurs, par une déplorable rivalité d'un parti romain et d'un parti national, l'un voulant la paix, l'autre la guerre: de là des trêves sans cesse rompues, et des opérations mal conduites.

En 300, on trouve les consuls assiégeant la ville ombrienne de Néquinum (Narnia). Bâtie sur un rocher au-dessus du Nar, cette place commandait le passage de l'Ombrie dans la vallée du Tibre ; c'était une des positions militaires les plus importantes des environs de Rome. Le sénat se hâta d'y envoyer une garnison. Avec Carséoli et Alba Fucentia, colonisées peu de temps auparavant, elle complétait la ligne de défense dont la capitale du Latium s'était enveloppée \

1 Pauti ex iis (nobilibus) justifia imperii romani capti, plures ita,

si prcvcipuam operam narassent, potentes sese in civitatibus suis fitturos rati.... Liv. XLII, 30. — 2. Sutrium, Narnia, Carséoli, Alba Fucentia et les colonies de la vallée du Liris, Sora, Atina, Casinum, lntéramna , etc.

A Narnia, on avait trouvé des Samnites parmi les défenseurs de la place ; leurs chefs préparaient un soulèvement général. Les Lucaniens avaient promis des secours, mais le parti romain l'emporta et fît livrer des otages. Les Picénins, vivement sollicités, renvoyèrent aussi le message au sénat ; la confédération marse, fidèle à sa vieille jalousie, trahit encore une fois la cause commune. D'autres alliés s'offrirent: les Sabins, en paix avec Rome depuis un siècle et demi, ne voulurent pas abandonner à sa dernière heure un peuple frère. Les Étrusques étaient tout décidés. Quelques années auparavant ils avaient payé des Gaulois pour marcher sur Rome. Quand les barbares tinrent l'argent : « Ce n'est là que votre rançon, direntils ; pour vous aider contre les Romains, il nous faut des terres. * Les Ombriens avaient uni leur fortune à celle des Étrusques. Ainsi, la guerre allait s'étendre de la Cisalpine jusqu'au Brutium. A cette coalition mal unie, Rome opposait toutes les forces des peuples latins et campaniens, de la forêt Ciminienne au Silarus, et ce qui valait plus qu'une armée, l'unité de conseil et de direction.

La guerre commença aux deux extrémités à la fois : dans l'Étrurie et la Lucanie. Valérius Corvus, alors consul pour la sixième fois, fut chargé de la guerre étrusque; l'ennemi, effrayé par le nom seul d'un tel adversaire, laissa dévaster ses campagnes sans risquer une bataille (299). Dans la Lucanie, les Samnites avaient envoyé une armée pour relever leur parti. Rome les somma de la rappeler; les chefs samnites renvoyèrent les féciaux sans même les entendre. Le consul Fulvius marcha aussitôt sur Bovianum, battit l'ennemi plusieurs fois trompé par ses ruses et prit la ville, tandis que son collègue Scipion gagnait, près de Volaterra, une victoire sur les Étrusques (298). Ces succès furent moins grands sans doute qu'on ne nous les représente, ou le peuple voulut frapper, dès les premières campagnes, des coups décisifs, car il força, l'année suivante, Fabius Rullianus, qui sortait de l'édilité, après

avoir exercé sa célèbre censure, à accepter le consulat. Fabius n'y consentit qu'à la condition d'avoir pour collègue P. Décius. Contre toute attente, les Étrusques, qui ne voulaient point s'engager sérieusement avant l'arrivée des Gaulois, se tinrent sur la défensive, et les deux consuls purent marcher vers le Samnium. Vainqueurs, l'un à Tiferne, l'autre à Malévent, ils restèrent cinq mois dans cette province, dévastant méthodiquement le pays, arrêtant leurs légions dans les plus riches vallées, et n'en sortant qu'après avoir tout détruit. Décius prit ainsi dans le Samnium quarante-cinq campements, et Fabius quatre-vingt-six, que longtemps après on reconnaissait encore aux ruines et à la solitude des environs (297).

Cette dévastation systématique, continuée par Fabius l'année suivante, inspira aux Samnites une résolution déespérée. Ouittant leur pays, qu'ils ne peuvent plus désfendre, ils se jettent, sous la conduite de Gellius Égnatius, en Étrurie, soulèvent les villes qui hésitaient encore , entraînent les Ombriens et appellent les Gaulois1.

A Rome, les tribunaux se fermèrent, les affaires furent suspendues, on enrôla tous les hommes valides, jusqu'aux affranchis, et Volumnius fut rappelé du Samnium au secours de son collègue Appius, qui se dégagea par une victoire sanglante. Mais la Campanie était découverte ; d'autres Samnites s'y jetèrent. Volumnius, revenu en toute hâte dans sa province, y battit l'ennemi et délivra 7400 prisonniers. Cette victoire diminua les terreurs de la ville, où on la célébra par des prières publiques.

Cependant Appius restait dans une position dangereuse : en face de lui, le Samnite Égnatius animait de son activité et de sa haine cette coalition de tous les peuples du nord de la Péninsule, faisant taire les rivalités, prêchant l'union, et guidant dans les défilés de l'Apennin les terribles Sénons. L'année 295 allait voir de grands événements ; aussi tous

1. Tite-Live, X, 21. Ainsi les Vendéens passèrent la Loire pour soulever , la Bretagne, le liai ne et la Normandie.

les suffrages portèrent Fabius et Décius au consulat. Des précautions extraordinaires témoignèrent de l'imminence du péril. 90000 hommes au moins, divisés en cinq armées, furent mis sur pied : l'une envahit le Samnium, tandis que, sous le nom de colonies, deux garnisons occupèrent Minturnes et Sinuessa pour défendre la Campanie et la ligne du Liris; une autre armée, campée au pied duJanicule, couvrit la ville; la troisième, établie auprès de Falérie, en défendit les approches; la quatrième, commandée par Scipion, prit position sur le territoire des Gamertins, d'où elle surveilla les mouvements des Gaulois ; la cinquième enfin, formée des légions consulaires, tint la campagne. Quand Fabius en vint prendre le commandement, Appius la tenait enfermée dans un camp dont il augmentait chaque jour les défenses. Le nouveau général s'indigne de ces précautions qui effrayent le soldat, fait arracher les palissades et reprend l'offensive. Cependant les Gaulois attaquent une légion postée par Scipion près de Camérinum, tuent jusqu'au dernier homme, et, le passage de l'Apennin forcé, se répandent dans la plaine, portant à leurs selles ou au bout de leurs piques les têtes sanglantes des légionnaires. Si les vainqueurs opèrent leur jonction avec les Ombriens et les Étrusques, c'en est fait sans doute de l'armée consulaire; mais Fabius rappelle, par une diversion, les Étrusques à la défense de leurs foyers, et court chercher l'armée gallosamnite dans les plaines de Sentinum. Le choc fut terrible ; les chariots de guerre des barbares mirent en fuite la cavalerie romaine et rompirent la première ligne des légions. 7000 Romains de l'aile gauche, commandée par Décius, avaient déjà péri lorsque le consul se dévoua, à l'exemple de son père. « Que devant moi, s'écria-t-il après avoir prononcé la formule sacrée, que devant moi se précipitent la terreur et la fuite, le sang et la mort, le courroux des dieux du ciel et des enfers ! Qu'un souffle de destruction anéantisse les armes et les enseignes ennemies! » Et il se lança au plus fort de la mêlée. Le sacrifice du premier Décius avait troublé les légions latines ; mais les Gaulois

étaient inaccessibles à ces terreurs religieuses, et cette mort du consul ne fit qu'animer leur courage. L'aile gauche tout entière eût été écrasée si Fabius, vainqueur des Samnites, ne fût accouru. Entourés de toute part, les barbares reculèrent sans désordre ; et, abandonnant une cause où ils n'étaient qu'auxiliaires, ils regagnèrent leur pays. 25 000 cadavres gaulois et samnites couvraient le champ de bataille, 8000 prisonniers restaient entre les mains • des Romains ; Êgnatius avait péri ; 5000 Samnites seulement purent rentrer dans leurs montagnes. Fabius battit encore une armée sortie de Pérouse, puis alla triompher à Rome. Derrière son char, les soldats chantaient les louanges de Décius ; c'était la justice du peuple.

La coalition était dissoute. Il restait à accabler successivement ceux qui en avaient fait partie, et dont le sénat n'oubliera pas les noms. Mais les Samnites, malgré tant de défaites, se trouvèrent encore redoutables *. Comme un lion frappé à mort, ce peuple indomptable ne périt pas sans faire de cruelles blessures. Dès l'année suivante, ils battirent un consul. Dans une autre rencontre, Attilius Régulus se vit si près d'une défaite, qu'il voua un temple à Jupiter Stator, et l'hiver venu, les Romains n'osèrent demeurer dans le Samnium. Une diversion des Étrusques était restée sans résultats heureux : le collègue d' Attilius leur avait imposé une trêve de quarante ans.

La guerre allait se concentrer dans l'Apennin. Le fils de Papirius y fut envoyé avec Sp. Carvilius. Comme quinze ans àuparavant, les chefs samnites appelèrent la religion au secours du patriotisme et de l'union. Le vieil Ovius Paccius réunit près d'Aquilonie 40 000 guerriers. Au centre du camp était une tente en toile de lin, au milieu de cette tente un autel, autour de l'autel des soldats, l'épée nue. Après de mystérieux sacrifices, on introduisit les plus braves, mais un à un, comme autant de victimes *. Et chaque guerrier,

1 . Dura Ma pectora. Liv. — 2. NoMissimum quemque génère factisque.... magis ut victima, etc. Liv., X, 38.

répétant les rédoutables imprécations de Paccius, se dévoua, lui, les siens et toute sa race à la colère des dieux s'il révélait ces mystères ou refusait de suivre partout ses chefs , s'il fuyait du combat ou s'il ne tuait lui-même les fuyards. Quelques-uns refusèrent et furent égorgés. Sur leurs cadavres, mêlés à ceux des victimes, les autres jurèrent. Puis, de ceux-là, les généraux en nommèrent dix qui choisirent à leur tour dix guerriers, et ainsi de suite, jusqu'à 16000 : ce fut la légion du Lin, dont tous les soldats, couverts d'armes éclatantes et de casques aux flottantes aigrettes, étaient les plus braves et les plus nobles guerriers du Samnium. Ils tinrent parole : 30 000 Samnites restèrent sur le champ de bataille d'Aquilonie, où Papirius avait montré les talents de son père.

Une défection des Falisques appela Carvilius en Étrurie ; peu de jours suffirent pour faire reculer les Étrusques, toujours ennemis de Rome, et redoutant toujours un combat décisif. Les Falisques donnèrent une année de solde à l'armée et 100 000 livres pesant de cuivre (293). A son triomphe, Papirius fit porter 2 033000 livres pesant de cuivre proenant de la vente des prisonniers, et 1330 livres pesant d'argent pris dans les villes et les temples. Carvilius, de son côté, déposa dans le trésor 390 000 livres de cuivre, distribua à chaque soldat 102 as, et le double aux centurions et aux chevaliers. Du reste de son butin, il bâtit le temple de Fors Fortuna; les armes prises sur le champ de bataille furent distribuées aux colonies et aux alliés comme trophées ; et de la part qui lui échut, il fit fondre une statue colossale de Jupiter, qu'il plaça sur le haut du Capitole, d'où elle dominait toute la ville et les campagnes *.

A voir cet immense butin pour une seule campagne , et les massacres du champ de bataille, et les ventes d'esclaves après la victoire, on comprend la dépopulation et la misère

1. Ici fiait la première décade de Tite-Live; nous ne le retrouverons qu'en 220.

qui suivaient partout les légions. Aprèsun demi-siècle d'une telle guerre, le Samnium devait être bien épuisé, et des hommes qui l'avaient vue commencer, bien peu sans doute vivaient encore. Il en restait un cependant qui , du fond de la retraite où les reproches peut-être de ses concitoyens le tenaient enfermé , suivait avec désespoir ces désastres répétés : c'était le héros des Fourches Caudines, l'homme qui avait cru à la foi romaine. Les Samnites l'appelèrent à leur tête pour leur dernier effort, et Pontius Hérennius reparut victorieux, au bout de vingt-neuf ans, dans les plaines de la Campanie. Le fils du grand Fabius, Fabius Gurgès, osa l'attaquer, et fut battu; mais son père obtint du sénat d'aller lui servir de lieutenant. Le vainqueur de Pérouse et de Sentinum frappa le dernier coup de cette guerre. 20 000 Samnites périrent ; leur chef fut fait prisonnier. Fabius Gurgès triompha; son père suivait à cheval, et derrière eux, Pontius marchait enchaîné. Quand le triomphateur quitta la voie Sacrée pour monter au Capitole, les licteurs entraînèrent Pontius vers la prison d'Ancus Ils allaient , l'un remercier les dieux, l'autre livrer sa tête au bourreau \ Deux siècles plus tard, le Romain qui connut le mieux la justice, l'âme la plus douce, parlait encore des ' supplices dûs aux vaincus8. La guerre antique était un duel sans merci.

Une année encore , les légions poursuivirent les débris des armées samnites, jusqu'à ce que Curius arracha enfin à ce peuple l'aveu de sa défaite. Un traité, dont nous ignorons les clauses , les rangea parmi les alliés de Rome (290). Pour les contenir, Vénouse, entre le Samnium etTarente, fut occupée par une colonie de 14 000 hommes.

Nous ne connaissons pas mieux les opérations de Curius dans la Sabine. Il est dit seulement que les Sabins payèrent d'une partie considérable de leurs terres l'assistance qu'ils

1. Le Tullianum. Voy. dans Sali., Cat. 55, la description du lieu où se faisait l'exécution. - 2. Liv., Épit., XI. Zonar., VIII, 2. Val. Max., V, 7. - 3. Cic, in Verr., act. II, V, 30. Supplicia qu<v deberUurviclis.

avaient si tardivement donnée aux Samnites. A son retour, après avoir pénétré jusqu'à l'Adriatique, Curius dit ces mots, qui montrent comment Rome conduisait une guerre : « J'ai conquis tant de pays, que ces régions ne seraient plus qu'une immense solitude, si j'avais pour les peupler moins de prisonniers. J'ai soumis tant d'hommes , que nous ne saurions les nourrir, si je n'avais conquis tant de terres. » Aussi distribua-t-il à tous les citoyens sept arpents. Pour lui-même, il ne voulut pas accepter d'autre récompense. Les Sabins eurent le droit de cité sans suffrage ; mais Réate, Nursia, et peut-être Amiternum restèrent de simples préfectures1. Castrum et Hadria, sur l'Adriatique, furent colonisées. Curius triompha deux fois dans la même année. Cet honneur, jusque-là sans exemple, et le respect qui s'attacha à son nom, annoncent de grands services. La véritable guerre du Samnium était finie.

C'est avec fatigue *, mais aussi avec admiration et d'involontaires regrets que nous avons suivi les nombreux incidents de cette résistance désespérée , et cette lente agonie d'un peuple jeune et brave. L'audace, l'héroïsme, l'amour de la patrie, rien ne lui manqua ; rien, si ce n'est l'union qui fait seule les peuples forts. Pour monter au rang glorieux des nations , il faut quelquefois sacrifier de précieuses , mais énervantes libertés. Dans les camps mêmes , le Samnite n'oubliait pas la sauvage indépendance de ses montagnes. A Aquilonie, pour obtenir une dernière fois son obéissance', les chefs avaient été forcés d'appeler au secours de leur autorité les plus redoutables mystères de la religion. Par là le Samnium périt et mérita de périr; car sa

1. Pl., XVIII, 4. Fcst.,8. v. Pr.rfectura. Aur. Vict., VIII, 33. Patcrc., I, 14. La longue paix dont la Sabine avait joui, avait enrichi ses habitants. Ce fut depuis les conquêtes de Curius que les Romains, dit Strabon, connurent l'opulence. — 2. Quinam sit Me, quem non pigeat longinquifatis bellorum scribendo îegendoque, qu<v gerentes non faligaverunl '? Liv., X,31. — 3. Jurare cogebatur diro carminé in exsecrationcm capitis,... nisi isset in praliumquo imperatores duzissent.... quidam abnuentes obtruncati.... Liv., X^ 38.

victoire n'aurait arraché ni l'Italie, ni le monde au chaos, d'où Rome sut les tirer.

Vil. De 285 à 280. — Le Latium, la Campanie, l'Apulie et le Samnium subissaient la domination ou l'alliance de Rome. Mais au nord les Étrusques étaient hostiles, et les Gaulois avaient vite oublié leur défaite de Sentinum. Au sud, si la nation samnite avait posé les armes , il restait encore des bandes qui rejetaient toute paix avec Rome , et qui allèrent chercher des auxiliaires dans les âpres montagnes des Calabres. Là s'étendaient d'immenses forêts , où il s'était peu à peu formé un peuple nouveau que les Grecs et les Romains nommaient dédaigneusement des esclaves révoltés , des Brutiens. Grecs, Lucaniens, tous voyaient avec effroi la domination romaine s'approcher d'eux ; Tarente surtout , qui montrait un dépit croissant des succès de Rome , et qui se fit l'âme d'une coalition nouvelle. Mais l'union était impossible entre tant de peuples , et il n'y eut qu'un instant de danger sérieux, au nord, de la part des Étrusques.

Arrétium, grâce sans doute aux Gilnius, était restée fidèle; les Étrusques, soutenus par des auxiliaires sénons, vinrent l'assiéger. Une armée courut au secours de la place ; le préteur Métellus, qui la commandait, sept tribuns et 13 000 légionnaires restèrent sur le champ de bataille1. Le sénat se plaignit au conseil des Sénons. Ses députés furent massacrés, et la nation entière se joignit aux Étrusques. A ces nouvelles, le consul Dolabella traversa sans bruit la Sabine , et entra . par le Picénum sur le territoire sénon; il brûla les villages, tua les hommes, vendit les enfants et les femmes, et ne quitta le pays qu'après en avoir fait un désert *. Dans le môme temps, son collègue écrasait en Étrurie l'armée combinée. Les Boïes s'alarmèrent de cette extermination de tout un peuple gaulois. Ils franchirent l'Apennin et entraînèrent

1. Polyb., II, 19. Oros., III, 22. — 2. Les Romains se vantèrent : ne qui s ezstaret in ea gentc qxuv incensam a se Romam urbem gloriaretur, Flor., I, 18, et l'on prétendit que Drusus avait rapporté au Capitole la rançon de Rome retrouvée dans le trésor des Sénons, Suéton. in Tib., 3.

une nouvelle armée étrusque jusqu'au lac Vadimon. Une désastreuse défaite les y attendait*. L'année suivante, ils firent la paix (282). Pendant deux ans encore, quelques villes étrusques obligèrent le sénat à envoyer de ce côté les légions. La victoire de Coruncanius sur les Vulsiniens mit fin à cette guerre toujours mollement soutenue. Le sénat laissa au temps et aux amis qu'il avait dans chaque ville le soin de lui livrer sans combat la liberté étrusque.

Durant ces opérations dans le nord, les hostilités avaient été vivement conduites au sud ; la ville grecque de Thurium avait imploré 4e secours de Rome contre les Lucaniens, qui chaque été ravageaient ses campagnes. Une première expédition contre eux paraît être restée sans résultats ; mais en 282 Fabricius les battit avec leurs alliés en plusieurs rencontres , et s'ouvrit la route jusqu'à Thurium, qu'il débloqua, et où il laissa garnison. A son retour, il mit dans le trésor 400 talents; avec le reste du butin, il fit de larges gratifications à ses troupes, et restitua aux citoyens ce qu'ils avaient payé cette année pour la taxe militaire. De si productives campagnes faisaient aimer la guerre ; l'ambition des grands, l'activité des pauvres y trouvaient également leur compte.

La coalition était rompue , mais Tarente allait allumer une guerre plus dangereuse.

VIII. De 280 à 272. — Nous touchons au moment décisif où Rome et la Grèce vont se rencontrer. La Grèce était alors mourante, et sa fin marquait qu'une nouvelle période de la vie de l'humanité était accomplie. En laissant au génie individuel tout son essor, en ne l'enchaînant ni par les liens du sacerdoce, ni par ceux d'une aristocratie ombrageuse, la Grèce avait créé l'art et la science: mais aussi de l'excès de la liberté était née l'anarchie sociale. Les Grecs furent un grand peuple; l'Europe leur doit sa

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