‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · I. App. Samn., lr. VI. Callic, XI. Polyb., II · texte numérisé non relu

I. App. Samn., lr. VI. Callic, XI. Polyb., II

civilisation ; jamais ils ne furent un grand État. C'est pour cela que d'autres héritèrent de leurs travaux. Rome représente un second âge du monde européen; c'est la virilité après la jeunesse, le peuple de l'action après le peuple de la pensée, l'ambition après l'enthousiasme, la discipline et l'ordre après la liberté et l'anarchie. Platon et Aristote1, traçant l'idéal d'une cité grecque, y admettent à peine quelques milliers de citoyens, et condamnent jusqu'à la fécondité des femmes. Rome fait, de ses ennemis mêmes, des citoyens, et prépare ses sujets à le devenir. Aussi sa prospérité durera- t-elle des siècles; celle des villes grecques quelques années à peine. Sparte succède à Athènes, Thèbes à Sparte, la Macédoine à toutes les trois. Puis , Alexandre mort , et avec lui ses vastes desseins , de l'Indus à l'Adriatique un immense désordre ébranle son empire ; confusion sans grandeur , chaos d'où la vie ne doit pas sortir! La moralité s'éteint; les nationalités s'oublient; tous combattent contre tous pour un peu d'or ou de pouvoir; la guerre devient un métier comme en Italie, comme en Allemagne, aux plus désastreuses époques de leur histoire : et quelques soldats mercenaires donnent ou ôtent les couronnes.

Cette décadence générale de la race grecque avait atteint la Sicile et la Grande-Grèce. En Sicile, l'éclatante domination d'Agathocles venait de finir, et partout de petits tyrans s'élevaient 2: Hicétas à Syracuse, Phintias à Agrigente, Tyndarion à Tauroménium, Héraclides à Léontium, etc. A l'ouest, Carthage s'affermissait ; au nord, les mercenaires d'Agathocles s'emparaient de Messine par trahison, en massa-

1. Platon ne veut pas plus de 5040 citoyens. Lois, V. Il faut exposer, dit-il, les enfants nés de parents pervers ou trop âgés, les enfants naturels ou venus difformes; il n'en faut pas surcharger la république. Aristote demande qu'on fixe le nombre des mariages, et celui des enfants que chaque ménage élèvera. Si la loi du pays défend, dit-il , d'exposer les enfants, qu'oit fasse avorter les femmes. Rep.t V; Polit., VII, 16. 11 veut que le nombre des citoyens soit tel qu'ils puissent tous se connaître, t'btd., VII, 4. Ailleurs il parie des moyens employés par les Crétois pour arrêter l'accroissement de la population. Po/., II, 10. Voy. ci-dessous, p. 287, note 1. — 2. Diod., fragm. XXII, 2, 11.

craie nt les habitants, moins les femmes; et de là étendaient leurs courses sur l'île entière jusqu'à Géla, jusqu'à Camarine, qu'ils pillaient*. Au delà du détroit, Rhégium, si durement trjaitée par Denys l'ancien ; Locres, ruinée par son fils ; Métaponte, presque détruite par Gléonyme et Agathocles ; Thurium, qui avait remplacé Sybaris sans retrouver sa puissance ; Crotone, prise trois fois par Agathocles et Denys ; toutes cernées par les Lucaniens et les Brutiens , vivaient misérablement an milieu de continuelles alarmes. Tarente faisait exception2; mais ces Doriens, devenus les plus riches marchands de l'Italie, étaient tombés dans une dissolution de mœurs qui les rendait incapables de soutenir une lutte sérieuse ; cependant ils avaient l'orgueil que donne la richesse, et s'indignaient des victoires de la cité barbare des bords du Tibre.

Le sénat avait adjoint à la garnison romaine de Thurium une escadre de dix galères pour croiser dans le golfe. Un jour que le peuple de Tarente était assemblé au théâtre, en face de la mer, les vaisseaux romains se montrèrent à l'entrée du port. Un démagogue, Philocharis, s'écrie que, d'après les anciens traités, les Romains n'ont pas le droit de dépasser le cap Lacinien. Les Tarentins courent à leurs navires, attaquent les galères romaines, en coulent quatre, en prennent une autre dont ils massacrent l'équipage, et, enhardis par ce facile succès , vont chasser de Thurium la garnison romaine. Bientôt un ambassadeur romain se présente, demandant réparation ; il est accueilli par des huées et d'ignobles insultes ; un bouffon ose couvrir de fange la toge de l'ambassadeur. « Riez, dit Posthumius, riez maintenant, c'est votre sang qui lavera ces taches (282). »

Cependant le sénat ne commença qu'avec répugnance

1. Diod., fr. XXXIII, 2. — 2. Tarente était le seul port de cette côte; Crotone n'avait qu'un mouillage d'été. Polyb., X, fr. I. La principale industrie de Tarente était la fabrication et la teinture des draps. De là ses relations avec les Samnites, dont elle achetait les laines. Ceux-ci lui prenaient en échange du sel, du poisson et des objets manufacturés. Cf. Strabon, V, p. 259.

cette nouvelle guerre. Les Étrusques tenaient encore tète aux légions. Des bandes armées parcouraient le Samnium, et il fallait punir les Lucaniens de leurs attaques répétées contre Thurium. On prévoyait d'ailleurs que les Tarentins iraient chercher en Grèce des auxiliaires. La discussion dura plusieurs jours. Le parti de la guerre enûn l'emporta; et le consul jEmilius marcha par le Samnium contre Tarente. Avant d'attaquer, il offrit encore la paix; les grands l'acceptaient, le parti populaire rejeta toutes les propositions et appela Pyrrhus.

Neveu d'Olympias, et fils d'Éacides, roi d'Épire, Pyrrhus était le plus habile peut-être de tous ceux qui se portaient pour héritiers d'Alexandre. Mais éprouvé par les fortunes les plus diverses, ayant deux fois déjà perdu et regagné son royaume, conquis et abandonné la Macédoine, il avait conservé de ces vicissitudes une ambition inquiète qui le jeta toute sa vie d'une entreprise dans l'autre. A Ipsus, il avait combattu pour Antigone contre Séleucus, Lysimaque et Ptolémée. L'Asie restant à ceux-ci, il rêva la conquête de Rome, de la Sicile et de Carthage; il voulait être l'Alexandre de l'Occident. La suite manqua toujours à ses desseins, et il vécut et mourut moins en roi qu'en aventurier. Du reste, brillant d'esprit et de courage, comme son cousin Alexandre; comme lui aimé des siens jusqu'au plus entier dévouement. Enfant gâté de la fortune, qui tant de fois lui sourit et le délaissa. Cœur droit, ouvert à tous les nobles sentiments, et que l'histoire à la fois aime et condamne. Quand il vit Fabricius, il voulut l'avoir pour ami; quand il connut les Romains, il voulut les avoir pour alliés; et jamais il ne rougit d'avoir été vaincu par eux1. 4

Les Tarentins ne lui épargnèrent ni les présents, ni les promesses. Il devait trouver en Italie 350000 fantassins et

1. On sait l'inscription qu'il plaça dan» le temple de Jupiter, à Tarente. Gros., IV, ].

20 000 chevaux. Malgré les avertissements du Thessalien Cinéas, son ami, Pyrrhus accepta, et fit aussitôt partir Milon avec 3000 hommes, pour occuper la citadelle de Tarente. Durant l'hiver, il prépara un armement considérable : 20 000 hommes de pied, 3000 cavaliers, 2000 archers, 500 frondeurs et 20 éléphants. Dans la traversée, une tempête dispersa la flotte et faillit briser le vaisseau royal sur la côte des Messapiens.

Arrivé à Tarente, Pyrrhus ferma les bains et les théâtres, força les citoyens de s'armer, et les exerça sans pitié, comme ses mercenaires. La ville des plaisirs était devenue une place de guerre. Beaucoup de Tarentins s'enfuirent (280).

A Rome, on ne voulut pas entrer en campagne avant d'avoir solennellement déclaré la guerre à Pyrrhus; mais l'£pire était loin, le temps pressait. On s'en tira comme à Caudium, par un subterfuge : un déserteur Épirote acheta un champ, et sur ce champ les féciaux accomplirent sérieusement les cérémonies religieuses. La lettre de la loi était exécutée : les dieux devaient se tenir pour satisfaits ; la conscience publique n'en demandait pas davantage. On fut heureusement plus sérieux pour les préparatifs. Les consuls enrôlèrent, comme dans les dangers extrêmes, tous les hommes valides, même des prolétaires. Le droit de cité, récemment accordé à plusieurs peuples, les colonies répandues dans la Campanie, le Samnium et l'Apulie, où 14 000 hommes occupaient Vénusia, et les garnisons mises dans les places avancées, à Locres, à Rhégium, assuraient la fidélité des alliés. Pour éloigner d'eux la vue dangereuse des enseignes ennemies, Lcevinus marcha au-devant du roi jusque sur les bords du Siris. Vainement Pyrrhus voulut négocier, se réduisant au rôle de médiateur; les Romains repoussèrent toute proposition : ils ne voulaient, ils ne pouvaient déjà plus admettre qu'un étranger intervînt dans les affaires de l'Italie. Ce fut auprès d Héraclée que se livra la première bataille. Les éléphants, que les Romains ne connaissaient pas, jetèrent le désordre dans leurs rangs; ils laissèrent

15 000 hommes sur le champ de bataille. Mais Pyrrhus en avait perdu 13000*. «Encore une pareille victoire, disait-il, et je retourne sans armée en Épire. » Lui-même il avait failli être tué par le Frentan Vulsinius, et un de ses officiers, auquel il avait fait prendre ses armes et son manteau royal, était tombé percé de coups.

Cette difficile victoire, les dangers mêmes qu'il avait courus, et ce qu'il apprit de Rome, inspirèrent au roi grec une estime sérieuse pour ces barbares, dont l'ordonnance était si savante. Il avait compté, en passant l'Adriatique, sur une guerre facile, et il trouvait les plus redoutables adversaires ; sur de nombreux auxiliaires, et les Italiens l'avaient laissé combattre seul à Héraclée. Après cette bataille, Locres lui ouvrit ses portes; la légion campanienne, en garnison à Rhégium , massacra les habitants de cette ville et prit leur place ; des Lucaniens, des Samnites accoururent à son camp; mais il y avait loin de là aux 370000 hommes promis. Pyrrhus renouvela ses premières offres : laisser libres Tarente et tous les Grecs d'Italie , rendre aux Samnites, aux Apuliens, aux Lucaniens et aux Brutiens les villes et les terres que les Romains leur avaient enlevées. En échange, il offrait son alliance et la rançon de ses prisonniers. Ginéas, dont l'éloquence avait, disait on, gagné plus de villes à Pyrrhus que la force des armes, fut chargé de porter à Rome ces propositions. Il avait des présents pour les sénateurs et de riches étoffes pour leurs femmes. Mais il ne trouva personne qui se laissât gagner. Cependant le sénat inclinait à la paix. Le vieil Appius, maintenant aveugle \ l'apprend et s'indigne. Il se fait porter à la curie, parle vivement contre ce qu'il appelle une lâcheté, et termine par ces mots , qui devinrent pour l'avenir la règle de conduite du sénat : « Que Pyrrhus sorte d'Italie, et l'on verra ensuite à traiter avec lui. » Cinéas reçut Tordre de quitter Rome le jour même. Sous ses yeux, deux légions

1. Ce sont les chiffres, probablement exagérés , de Denys; le contemporain Hiéronyme ne disait, d'après les commentaires écrits par Pyrrhus, que 7000 d'un côté, 4000 de l'autre. - 2. Cic. de Scn.. YI. 11.

s'étaient formées de recrues volontaires. La vue de cette grande ville, de ces mœurs austères, de ce zèle patriotique, frappa d'admiration ce Grec, élevé au milieu des basses intrigues, de la vénalité et de la décadence de son pays. « Le sénat, disaiWl au retour, m'a paru une assemblée de rois. Combattre avec les Romains, c'est combattre avec l'Hydre 4. Leur nombre est infini, comme leur courage. »

Pyrrhus tenta un coup de main hardi. 11 part de la Lucanie, évite Lœvinus, qui couvre Naples et Gapoue, se jette dans la vallée du Liris, enlève en passant Frégelles, Anagnie, Préneste, et pousse ses avant-postes jusqu'à six lieues de Rome; mais autour de lui rien ne bouge, pas une ville ne fait défection, et Lœvinus se rapproche; Coruncanius, qui vient de signer la paix avec les Étrusques, ramène d'Étrurie une autre armée consulaire. Dans la ville, de nouvelles légions s'exercent.

Avant que ce cercle menaçant se fermât sur lui, Pyrrhus s'échappa avec son butin, et retourna hiverner à Tarente. Les légions prirent aussi leurs quartiers d'hiver, excepté celles qu'il avait battues à Héraclée. En punition de leur défaite, elles durent rester sur le territoire ennemi, vivant de ce qu'elles pouvaient y enlever.

Le sénat se décida cependant à racheter les prisonniers. C'étaient pour la plupart des cavaliers que leurs chevaux, effarouchés par les éléphants, avaient désarçonnés. Ils appartenaient d'ailleurs aux meilleures maisons de la ville. Trois commissaires allèrent traiter de leur rachat ou de leur échange, jEmilius Papus, Corn. Dolabella et Fabricius, le héros des légendaires que nous sommes forcés de suivre pour cette période, où Denys et Tite-Live nous manquent, et où nous n'avons pas encore Polybe. Pyrrhus refusa, mais par estime pour Fabricius, qu'il tenta vainement de gagner, il permit à ses prisonniers d'aller célébrer à Rome les saturnales. Pas un ne manqua de revenir. Au printemps de l'an 279, il reprit les hostilités dans l'Apulie, et assiégea

1. Eutrop., II, Non hydïa secto corpore firmior, etc.. et la belle comparaison Ditrix ut ilex.... Hor. IV, h.

Asculum, que les deux consuls, Sulpicius Saverrio et P. Décius, se décidèrent à sauver par une bataille. Le bruit courut bientôt dans les deux armées que Décius imiterait l'exemple de son père et de son aïeul. Le roi donna à ses troupes la description du costume qu'aurait le consul, et commanda qu'on le saisit vivant et sans blessure. En même temps, il avertit les généraux romains qu'après la bataille il livrerait le dévoué à une mort ignominieuse, comme pratiquant des maléfices et faisant une guerre déloyale1. Décius réussit cependant à se faire tuer. Les Romains n'en furent pas moins battus, comme ils pouvaient l'être toutefois, c'est-à-dire en ne livrant qu'une victoire chèrement achetée. Durant l'action, les propres alliés de Pyrrhus avaient pillé ses bagages. Cette guerre était décidément pour lui trop sérieuse et trop lente. 11 ne chercha plus qu'un prétexte d'en sortir avec honneur. Fabricius l'ayant averti que son médecin Philippe voulait l'empoisonner, il renvoya tous ses prisonniers sans rançon*. Après cet échange de bons procédés, il- était difficile de se battre. Aussi laissant Milon dans la citadelle de Tarente et son fils Alexandre à Locres, il passa en Sicile, où les Grecs l'appelaient contre les Mamertins et les Carthaginois.

Ceux-ci avaient récemment envoyé à Ostie une flotte de 120 galères, offrant au sénat de l'aider contre Pyrrhus. Les sénateurs avaient refusé, tout en renouvelant l'ancienne alliance. Les deux républiques semblaient avoir alors les mêmes intérêts, du moins elles luttaient contre les mêmes ennemis: l'une contre les Grecs d'Italie, l'autre contre ceux de Sicile. Les Carthaginois assiégeaient encore une fois Syracuse. C'est au secours de cette ville que le gendre d'Agathocles » était appelé. Il la débloqua, et refoula de poste en poste les Africains jusqu'à Lilybée qu'il ne put leur enlever. Là, comme en Italie, après les premières vic-

1. Zonar., VIII, 5. —2. Ces détails tranchent trop fortement avec le caractère des guerres qui précèdent ou qui suivent, et avec les mœurs antiques, qui n'ont rien de chevaleresque, pour n'être pas très-suspects.

3. Pyrrhus avait épousé sa fille Larissa ou Lanessa. Diod., XXII, 14.

toires, vinrent la mésintelligence avec les alliés et l'ennui d'une guerre qui ne linissait pas. Pyrrhus avait perdu Cinéas. Poussé par ses nouveaux conseillers à des mesures de violence, il punit sévèrement quelques perfidies, et aliéna par ses hauteurs les Siciliens, auxquels il voulait donner son fils pour roi. Cependant il lui restait bien peu de ses vétérans épirotes, les plus braves avaient péri à Héraclée, à Àsculum, et dans les combats contre les Carthaginois. Avec une armée de mercenaires grecs et barbares, il ne se sentit point assez fort contre la haine des Siciliens. Les prières des Italiens, vivement pressés par Rome, le décidèrent; et il laissa encore une fois son entreprise inachevée.

Chaque année, depuis son départ, avait été marquée, pour les Romains, par des succès. En 278, Fabricius avait battu les Lucaniens, les Brutiens, les Tarentins , les Salentins, et fait entrer Héraclée dans l'alliance de Rome. En 277, Rufinus et Bubulcus avaient achevé la dévastation du Saranium et forcé ce qui restait de population à chercher, comme les bêtes fauves, un asile dans les forêts et sur la cime des plus hautes montagnes. De là Rufinus était allé prendre Crotone et Locres. L'année suivante, nouvelle victoire de Fabius Gurgès sur tous ces peuples, qui rappelèrent Pyrrhus. Au passage du détroit, les Carthaginois battirent sa flotte et prirent sa caisse militaire ; puis il rencontra les Mamertins qui l'avaient devancé en Italie, et au travers desquels il fallut s'ouvrir un passage. Un d'eux, d'une taille gigantesque, s'acharnait à sa poursuite, Pyrrhus se retourna, et d'un coup de hache le fendit de la tête à la selle. A Locres, où il rentra, il pilla le temple de Proserpine pour payer ses mercenaires. Mais ce sacrilège, disait-il lui-même, attira sur ses armes la colère de la déesse1, et sa fortune vint échouer à Bénévent. Curius Dentatus y commandait l'armée romaine. Les légionnaires s'étaient familiarisés avec les bœufs de Lucanie, comme ils appelaient les élé-

]. 'Qc xoù aùtô; 6 nû^o; êv toï; tôi'oiç \mojmi|iaat ypâçet, Den., XIX.

phants; ils savaient maintenant les éloigner par une grêle de traits ou par des brandons enflammés : leur victoire fut complète; le camp royal tomba même en leur pouvoir (275).

Pyrrhus ne pouvait plus tenir en Italie; il laissa encore une garnison dans Tarente, et repassa en Épire (274) avec une armée réduite à 8000 hommes, mais sans argent pour la payer; il la mena à de nouvelles entreprises, tenta de reconquérir la Macédoine, en fut proclamé roi pour la seconde fois, puis alla périr misérablement à l'attaque d'Argos, de la main d'une vieille femme (272). Gurius, pendant ce temps, triomphait à Rome sur un char traîné par quatre éléphants, et une ambassade du roi d'Égypte Ptolémée Philadelphe venait féliciter le sénat et lui demander son alliance. Déjà quelques années auparavant Démétrius Poliorcètes avait renvoyé au sénat des prisonniers faits sur des galères italiennes qui croisaient dans les mers de la Grèce. Ainsi, les provinces de l'Orient tournaient les yeux vers cette puissance nouvelle qu'ils voyaient prête à saisir la domination de l'Italie. Mais dans Pyrrhus les Romains avaient vaincu d'avance tous les successeurs d'Alexandre. Les légions avaient triomphé de la phalange macédonienne et des éléphants, ces vivantes machines de guerre des armées asiatiques et africaines \

Les hostilités durèrent quelques années encore dans le sud de l'Italie, mais sans importance. Une victoire de Papirius Cursor et de Sp. Carvilius désarma les dernières bandes samnites. Ce peuple se soumit enfin et donna de nombreux otages. Il y avait soixante-dix ans que la bataille du mont Gaurus avait été livrée. Et dans cette longue guerre, vingt-quatre fois les consuls avaient obtenu le triomphe. La même année, Papirius reçut la soumission des Lucaniens, et Milon (272) livra Tarente, dont les murailles furent détruites, les armes et les vaisseaux enlevés.

1 . Les auteurs à consulter pour la guerre de Pyrrhus sont Plutarque, in Pyrrh., Zonar., VIII, Oros., IV, les fragments d'App. {de Beb. Samn ), de Diodore, de Dion Cassius et de Denys.

On conserva la citadelle, où le sénat mit garnison pour contenir la ville, condamnée à un tribut annuel, et éloigner les Carthaginois du meilleur port de l'Italie méridionale. Pyrrhus parti, la défiance était aussitôt née entre les . deux républiques. Durant le siège, une flotte carthaginoise s'étant montrée en vue du port1, Papirius avait tout fait pour éloigner ce secours plus redouté que l'ennemi, et Tarente avait dû à ses craintes d'être moins durement traitée. L'année suivante, Rhégium fut repris par le consul Génucius, qui rompit l'alliance des Mamertins avec les légionnaires révoltés ; trois cents d'entre eux, conduits à Rome, furent passés par les verges et décapités. Les autres avaient presque tous péri dans l'attaque 2. En i69, un otage samnite, Lollius, s'échappa de Rome et essaya de soulever les Caracéni. Mais le sénat savait qu'il n'y a point d'ennemis à dédaigner, et que les grands incendies naissent souvent d'étincelles. Placé au centre de l'Italie, il en écoutait tous les bruits; il en suivait tous les mouvements. Rien n'échappait à cette active surveillance, qui ne s'endormait pas dans le succès, et dès qu'un danger se montrait, de grandes forces étaient à l'instant dirigées sur le point menacé. Aussitôt qu'on sut à Rome les manœuvres de Lollius, on envoya à la fois contre lui les deux consuls pour étouffer cette guerre renaissante.

L'année d'après, ce sont les Picénins qu'on trouve aux prises avec deux armées consulaires, et qui sont forcés de se remettre à la discrétion du sénat. Puis les Sarsinates et toute la nation ombrienne ; et dans le sud de l'Italie, les Salentins et les Messapiens, auxquels on aurait peut-être pardonné leur alliance avec Pyrrhus, s'ils n'avaient possédé le port de Brindes, le meilleur passage d'Italie en Grèce. Déjà le sénat tournait les yeux de ce côté. Enfin, dans l'Étrurie, à Vulsinii, le bas peuple ayant privé la no-

1. Il y a sur ce fait de grandes variations entre Oros., IV, 2; Zonar., VIII, 6. VÉpit. deLiv., XIV, et Dion Cassius. Dans Tite-Live, XXI, 10, Hannon donne pour cause de la première guerre Punique l'attaque sur Tarente. — Î.Polyb., 1. 1: Val. Max., II, 7.

blesse de ses privilèges politiques, celle-ci appela les Romains, qui assiégèrent la ville et la détruisirent après en avoir enlevé 2000 statues*. Ce fut le dernier acte de la guerre de l'indépendance italienne.

Les succès et les profits de cette lutte qui avait enrichi la ville, les grands et le peuple, les habitudes militaires prises par les Romains durant ces soixante-dix années de combats, toutes ces victoires enfin qui avaient exalté l'ambition, le patriotisme et l'orgueil national, allaient vouer Rome à une guerre éternelle. Le génie des conquêtes plana désormais sur la curie.

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