‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 25 sur 51 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Tandis que Rome s'avançait lentement par la guerre du fond du Latium jusqu'au détroit de Messine, sur l'autre rive de la Méditerranée, en face de l'Italie, à moins de trente lieues de la Sicile, grandissait par l'industrie et le commerce la puissance carthaginoise. Aujourd'hui, sur une grève déserte, à quatre lieues de Tunis, se voient épars des tronçons de colonnes, des débris de murailles, quelques citernes à demi comblées, et dans la mer des restes de jetées que les vagues ont détruites. C'est là tout ce qui reste de Carthage1, et cependant ses tours s'élevaient à quatre étages; sa triple enceinte montait à 30 coudées2, et telle était la force de ses murs, que des loges pratiquées dans leur épaisseur pouvaient abriter 300 éléphants de guerre, 4000 che-

1. Dureau de la Malle, Rech. sut la topoQT. de Catth.; Chateaub., Itin.j Flacheënacker, Voyages dans les Était barbaresques ; Guérin, Voyage arcltéologique; Beulé, Fouilles à Carthage, 1859. C'est l'ouvrage qui a fixé toutes les incertitudes topographiques. La colline actuelle de Saint-Louis, qui domine la mer de 63 mètres, et dont le pourtour en suivant les crêtes ost de 1400 mètres et de 2600 à la ba<e; est l'ancienne Byrsa. Les deux ports de Carthage avaient une superficie de près de 23 hectares ou seulement de 4 hectares de moins que le vieux port de Marseille. — 2. Environ lô mètres. la triple enceinte dont parle Appien n'était peut-être que le mur extérieur, puis les deux murs des casemates, séparés du premier par un chemin couvert.

vaux et 24 000 soldats avec les approvisionnements, les harnais et les armes. Des lames d'or couvraient son temple du Soleil, dont la statue en or pur, pesait, disait-on, mille talents ; et sur ses places, qui retentissaient de mots prononcés en vingt langues, se rencontraient le Numide et le Maure à demi nus, l'Ibère aux vêtements blancs, le Gaulois à la saie brillante, le robuste Ligure, l'agile Baléare, des Grecs accourus pour chercher fortune dans la grande cité, des Nasamons et des Lotophages appelés de la région des Syrtes, tous ceux enfin qui venaient à Cartilage vendre leur courage, payer leurs tributs ou apporter dans cet entrepôt de toutes les terres civilisées et barbares les produits des trois mondes. A son dernier jour, après une lutte séculaire, Carthage comptait encore 700 000 habitants.

Cette ville n'était cependant qu'une colonie d'une autre ville, deTyr, cité sans territoire, comme Venise ou Amsterdam ; vaisseau toujours à l'ancre sur la mer, et voyant de là passer, sans en être atteint, les conquérants et les révolutions, Tyr était la principale ville d'un pays resserré entre le Liban et la mer qui avait à peine une superficie de 240 milles carrés. Mais des plus petits pays sont sorties les plus grandes choses : de l'Attique la civilisation du monde, de la Palestine la religion du Christ. Les Grecs ont été les artistes, les penseurs et les poètes de l'ancien monde; les Phéniciens n'en furent que les marchands, mais avec tant de courage, de persévérance et d'habileté que leur histoire, si elle n'était malheureusement perdue, aurait été pour nous pleine d'enseignements. La terre leur manquait sur cette grève stérile ; ils prirent la mer pour domaine, la couvrirent de leurs flottes et jetèrent des colonies sur tous ses rivages. Quand les Grecs apparurent, les Phéniciens reculèrent devant cette race belliqueuse, et lui laissant le nord de la Méditerranée, ils ne gardèrent que l'Afrique et l'Espagne. De Tyr à Cadix, sur une ligne de 1 000 lieues, les vaisseaux phéniciens purent naviguer le long d'une côte bordée de leurs comptoirs Mais la Méditerranée était trop étroite pour ces quelques milliers de marchands qui s'étaient faits les pourvoyeurs des

nations. Les contrées les plus reculées de l'Orient et du Midi furent visitées par leurs caravanes ou leurs navires. Par la mer Rouge et l'océan Indien, ils allèrent jusqu'aux Indes, jusqu'à Geylan, et s'établirent dans le golfe Persique; par la Perse et la Bactriane, ils pénétrèrent jusqu'aux frontières de la Chine. L'ivoire et l'ébènede l'Éthiopie, la poudre d'or de l'Afrique et de l'Asie centrale, les parfums de l'Yémen, lacannelleet lesépicesde Ceylan,les pierres précieuses et les riches tissus de l'Inde, les perles du golfe Persique, les métaux, les esclaves, les laines de l'Asie antérieure, le cuivre de l'Italie, l'argent de l'Espagne1, l'étain de l'Angleterre, l'ambre de la Baltique, vinrent s'entasser sur les marchés de Tyr. Mais ne regardons pas dans l'intérieur de ses murs souillés par des fêtes obscènes et par des mœurs impures, ni dans ses temples qui retentissent des cris des victimes humaines! Heureusement les vaisseaux n'emportent pas avec eux cette corruption des grandes cités marchandes, et la mollesse n'est pas toujours contagieuse. Malgré Sybaris, les Lucaniens gardèrent leur rudesse; malgré Tyr, les Juifs restèrent fidèles à Jéhovah.

Carthage n'était qu'un anneau de cette chaîne immense que les Phéniciens avaient attachée à tous les continents, à toutes les îles, et dont ils semblaient vouloir enlacer le monde. Mais il y a de ces villes que leur position seule appelle à une haute fortune. Placée à cette pointe de l'Afrique qui semble aller à la rencontre de la Sicile pour fermer le canal de Malte, et qui commande le passage entre les deux grands bassins de la Méditerranée, Carthage devint la Tyr de l'Occident, dans des proportions colossales, parce que l'Atlas, avec ses indomptables montagnards, n'était pas,

l. L'argent était rare dans l'antiquité. Aussi, à Rome, le rapport de l'or à l'argent était de 1 à 10; anciennement, dans l'Asie, il n'était très-probablement que de 1 à 7 ou à 8; chez nous, il est de là 15; ce haut prix de l'argent fut sans doute une des causes de la richesse des Phéniciens, qui tiraient d'Espagne beaucoup d'argent. Les voisins des Sabéens, dit Strabon, donnaient deux livres d'or pour une d'argent. Cf. Dureau de la Malle, Êcnn. pol. des Rom., I, 52.— Tyr et Sidon avaient aussi des industries florissantes : teintureries en pourpre, verreries, tisseranderies, bimbeloteries, salaisons, métallurgie, etc.

comme le Liban àTyr, au pied de ses'murs, lui barrant le passage, lui disputant l'espace ; parce qu'elle n'était pas cernée, comme Palmyre, par le désert et ses nomades ; parce qu'elle put enfin, s'appuyant sur de grandes et fertiles provinces1, s'étendre sur le vaste continent placé derrière elle, sans y être arrêtée par de puissants États. Les Grecs de Cyrène contenus, l'Égypte menacée et Thèbes presque détruite, l'intérieur de l'Afrique parcouru, l'Espagne et la Gaule tournées, le Sénégal reconnu2, les Canaries découvertes, l'Amérique peut-être pressentie et annoncée à Christophe Colomb par cette statue de l'île Madère, qui du bras étendu montrait l'Occident : voilà ce que fit l'humble colonie déposée par Tyr au pied du beau promontoire.

Il y eut un moment où cet empire commercial des hommes de race punique, avec ses deux grandes capitales, Tyr et Carthage, s'étendait, comme mille ans plus tard celui des Arabes, leurs frères, de l'océan Atlantique jusque dans l'océan Indien. Mais cette domination eut deux implacables ennemis, à l'orient les Grecs, à l'occident les Romains. Avec Xercès les vaisseaux phéniciens vinrent jusqu'à Salamine; avec Alexandre les Grecs parurent sous les murs de Tyr, qu'ils renversèrent. Quand ils eurent encore bâti Antioche et Alexandrie, la Phénicie, étouffée entre ces deux villes, vit s'éloigner d'elle le commerce du monde. Ce qu'Alexandre avait fait contre Tyr, Agathocles et Pyrrhus l'essayèrent contre Carthage. Mais la Grèce regarde à l'orient; elle a eu de ce côté sa plus brillante histoire; Pyrrhus échoua à l'occident contre les colons phéniciens ; il fallait une main plus forte pour arracher la Sicile aux Carthaginois.

Comme Rome, Carthage avait eu les plus obscurs commencements ; comme elle, elle mit quatre siècles à fonder

1. La Zeugitane et la Byzacène, dont Pol., XII, 3. Diod., XX, 8, et ?cylax vantent l'extrême fertilité; aujourd'hui encore, le sol est d'une inconcevable fécondité. On a compté 97 épis sur un seul pied d'orge, et les gens du pays ont assuré à sir G. Temple qu'il yen avait souvent jusqu'à 300. Eicurs. in the Mediterr., II, 108. Cf. Arnold, II, 585. — 2. Cf. le curieux périple d'Hannon, qui établit 30 000 colons fur la cote occidentale de l'Afrique entre Cerné et les colonnes d'Hercule.

son empire. Les nomades de l'Afrique n'étaient pas plus faciles à saisir que les montagnards de l'Apennin. A la fin cependant elle les dompta, les enferma dans des villes et les contraignit à cultiver la terre. Ses colons couvrirent aussi le pays vaincu, et, se mêlant aux indigènes, formèrent à la longue un même peuple avec eux, les Libyphéniciens*. Mais les colonies romaines, toujours armées, enveloppaient leur métropole d'une impénétrable ceinture. Les établissements de Carthage, tous démantelés pour qu'une révolte fût impossible, n'étaient, à vrai dire, que de grands villages agricoles, chargés de nourrir l'immense population de la capitale et d'approvisionner ses mille navires et ses armées. C'est ainsi que nous apparaissent les villes carthaginoises : ouvertes à toutes les attaques et aussi incapables de se défendre contre Carthage que contre ses ennemis. Spolète, Casilinum et Nola sauvèrent Rome par leur résistance à Annibal ; deux cents villes se donnèrent à Agathocles dès qu'il eut mis le pied en Afrique9.

Le sénat avait favorisé le mélange de ses colons avec les Libyens. Mais le peuple qui en sortit fut regardé comme une classe inférieure, tenu loin des honneurs et du commandement*, surveillé, traité en race ennemie, et parla même poussé à la révolte. L' histoire de Mutine et de la guerre des mercenaires montre à la fois la faute de Carthage et sa punition ; à Rome, Mutine fût devenu consul ; à Carthage, il fut insulté, proscrit et forcé de trahir pour sauver sa téte 4.

1. Àrist., PoL, VI, 5. Remarquons qu'entre les Cartl.aginois et les Africains il y avait une différence d'origine, de langue et de mœurs qui n'existait pa*, du moins au môme degré, entre Rome et les Italiens. Ici la fusion était possible; elle ne Tétait en Afrique que par cette race intermédiaire des Libyphéniciens, qui n'avait pas les mêmes intérêts oue Carthage. — 2. Diod., XX, 17. — 3. C'étaient les Libyphéniciens qui composaient, avec la populace de la capitale, les colonies envoyées en si grand nombre. Arist., Pol,y VI, 5. — 4. Au milieu du vaste empire commercial des Anglais dans l'Inde, il se lorme aussi une classe intermédiaire, qui s'accroît silencieusement, excrnp'e à la fois des préjugés de l'Hindou et de l'orgueil de l'Anglais, et qui jouera certainement un jour un grand rôle dans la Péninsule. Là où deux races sont en présence, c'est par cette classe moyenne que les transformations s'opèrent. Les Libyphéniciens dominaient vraisemblablement dans le bas peuple de Carthage. Les vrais Carthaginois restèrent toujours pour l'Afrique

Garthage avait été précédée ou suivie sur cette côte par d'autres colonies phéniciennes qu'elle contraignit à reconnaître sa suprématie, à l'exception d'Utique qui sut garder une réelle indépendance \ N'ayant plus à craindre leur rivalité, s'étant soumis les Numides voisins de son territoire, tenant les autres divisés par sa politique ou son or s, elle eut toute liberté d'étendre chaque jour plus loin son empire maritime. Née d'une ville marchande, Carthage n'aima que le commerce, et ne fit la guerre que pour s'ouvrir des débou chés, s'assurer l'exploitation de riches pays, ou détruire des puissances rivales. Les Grecs et les Phéniciens se partageaient l'un des deux grands bassins de la Méditerranée ; elle voulut avoir l'autre. La Sardaigne, la Corse et les Baléares en dominent la navigation, elle s'en empara. La Sicile était mieux défendue par les Grecs de Syracuse, elle les y cerna, en prenant position à Malte, où elle entretenait 2000 hommes de garnison, aux îles Jigates, aux îles Lipariennes et dans la Sicile même, dont elle finit par occuper les deux tiers. Là où elle régna en souveraine, de dures lois, comme des marchands en écrivent pour défendre leurs monopoles, pesèrent sur les vaincus. Tandis qu'autour de ses murs elle condamnait les Libyens à labourer pour son compte, en Sardaigne elle détruisait toutes les plantations et interdisait aux habitants, sous peine de mort, la culture du sol Dans l'Afrique dont elle avait bordé la côte orageuse de ses nombreux comptoirs, en Espagne où les anciennes colonies phéniciennes lui servaient d'entrepôts, elle profitait de l'ignorance des barbares pour faire avec eux d'avantageux marchés; ne perdait ni son temps ni ses forces à les conquérir ou à les civiliser ; elle aimait bien mieux leur créer des besoins, et leur imposer des échanges onéreux : prenant pour quelques légers tissus fabriqués à Malte la poudre

des étrangers, comme les Anglais pour l'Inde. Dans Tite-Live, les envoyés de Massinissa le leur reprochent. — 1. Polyb., lli, 24.-2. Ajoutons, et par les alliances qu'elle faisait contracter aux chefs numides avec les filles de ses plus riches citoyens. Voy., dans Tite-Live, l'histoire de Sophonisbe, et dans l'olybc celle de Na- ravase, 1, 17-Œsalcîs, roi des Massyliens, épousa aussi une nièce d'Aimiba!. Liv., XXIX, 29. — 3. Auct. de Mirab., p. 1159.

d'or de l'Africain, ou l'argent de l'Espagnol; gagnant toujours, sur tout et avec tous.

Les Étrusques, les Massaliotes, Syracuse, Agrigente et les villes grecques de l'Italie lui faisaient une redoutable concurrence. Contre les uns elle anima la haine et l'ambition de Rome (traités de 510, 340, 279) ; contre les autres elle arma peut-être les Gaulois et les Ligures ; ou bien, elle cachait mystérieusement la route suivie par ses navires. Tout vaisseau étranger surpris dans les eaux de la Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule était pillé et l'équipage jeté à la mer1. — Après les guerres puniques, il fallut modifier ce singulier droit des gens, comme l'appelle Montesquieu. Un vaisseau carthaginois se voyant suivi dans l'Atlantique par une galère romaine préféra se faire échouer plutôt que de lui montrer la route des îles Sorlingues*. L'amour du gain s'élevait jusqu'à l'héroïsme.

Pour donner à son commerce l'essor et la sécurité, pour être maîtresse des mers, Garthage n'avait besoin que de la tranquille possession des îles et du littoral. Quelque restreintes que fussent ces prétentions, il fallait des armées pour les réaliser. Mais du moment où la guerre n'est plus qu'une affaire de commerce, un moyen d'assurer la rentrée des fonds et le placement des marchandises, pourquoi les marchands ne payeraient-ils pas des soldats comme ils payent des facteurs et des commis? Venise, Milan, Florence, toutes les républiques italiennes du xv* siècle avaient des condottieri ; Garthage eut des mercenaires. On achetait des chevaux et des navires, on acheta aussi des hommes, et depuis les Alpes et les Pyrénées jusqu'à l'Atlas il y avait tant d'épées à vendre ! Chacun des comptoirs de Carthage était aussi un bureau de recrutement. Les prix étaient bas, car il y avait grande concurrence parmi ces barbares avides et pauvres qui cernaient l'étroite lisière des possessions carthaginoises. D'ailleurs Carthage faisait bien les choses. Elle embarquait les femmes, les enfants et jusqu'aux effets

t. App., Bell, pun., 4. — 2. Strab., III, ad finem.

de ses mercenaires. C'étaient autant d'otages de leur fidélité, ou, après une campagne meurtrière, des héritages pour le trésor. Nul n'était refusé, ni le frondeur baléare 1 , ni le cavalier numide1, ni le fantassin espagnol, et gaulois, ni le Grec qu'on pouvait employer à tout, espion, marin, constructeur, au besoin même général8.

Plus il y avait de races différentes dans une armée carthaginoise, plus le sénat était rassuré; une révolte paraissant impossible entre tant d'hommes qui ne pouvaient se comprendre. D'ailleurs le général, comme les principaux officiers, était Carthaginois, et les sénateurs tenaient toujours auprès de lui quelques-uns de leurs collègues pour veiller sur sa conduite et s'assurer que tous ces gens gagnaient bien leur argent. L'amour de la gloire et de la patrie, le dévouement à l'État, tous ces grands noms qui faisaient à Rome des miracles, n'avaient pas cours dans le sénat de Carthage *. On y parlait beaucoup de recettes et de dépenses, fort peu d'honneur national. Aussi les ressources du pays ne se mesuraient que sur celles du trésor. Tant qu'il était rempli, on dépensait des soldats avec une insouciante prodigalité. Quand il était épuisé, on reculait ou l'on traitait ; c'était une affaire manquée. Avait-elle réussi, les déboursés étaient bientôt couverts et les mercenaires morts dans l'entreprise oubliés. Qu'importait qu'il y eût 40 ou 50 000 barbares de moins dans le monde 1 Ces mercenaires pouvaient devenir dangereux. Mais on savait se délivrer de leurs exigences : témoins les 4000 Gaulois livrés à l'épée des Romains, et la troupe abandonnée sur l'île déserte des Ossements5, et Xanthippe qui périt peut-être comme Carmagnola.

1. On connaît la réputation de ces frondeurs. Strabon dit que les Baléares ne donnaient de pain à leurs enfants qu'en le plaçant sur un but que ceux-ci devaient toucher avec la fronde, III, p. 168. Florus, III, 8, Lycopfcron, vers 637, et Diod., V, 18, disent la même chose. — 2. Pol., I, 15. — 3. Xanthippe. Pol., 1,*,. Foy.au chap. u, l'histoire du Rhodien de Lilybée.— 4. Pour le citoyen carthaginois, faire campagne était chose si extraordinaire qu'il en voulait garder à jamais le souvenir. La loi regardait que prendre l'épée était déjà un exploit, et elle autorisait le citoyen à porter autant d'anneaux qu il avait fait de campagnes. Aiistote, Polit., VU, 2, €. — 5. *0<rcew&r,;. Diod., V, 11.

Un pareil système était bon tant qu'il ne s'agissait que d'expéditions lointaines, mais du moment où la guerre se rapprocha de ses murs, Carthage fut perdue. Ses citoyens s'étant reposés sur leurs mercenaires du soin de les défendre, ne surent plus combattre quand ils se virent seuls en face de l'ennemi. Sans doute la guerre est un grand malheur; mais elle nourrit des vertus que la paix étouffe1. L'orage, qui parfois détruit les moissons, purifie l'air. Que de peuples qui s'étaient laissé énerver et corrompre par une longue paix, et qui dans la guerre ont retrempé leur caractère national et retrouvé des vertus depuis longtemps perdues. Les Carthaginois n'en firent que trop tard l'expérience. Comme les Juifs et les Tyriens, leurs frères, ils ne surent combattre qu'à leur dernier jour.

Au reste, les mercenaires n'apparaissent que dans la décadence des États, après Alexandre, Trajan et la ligue lombarde. Quand Rome et Carthage se rencontrèrent, Polybe l'affirme*, l'une était dans toute la force de sa robuste constitution, l'autre avait atteint déjà cette vieillesse des États où les citoyens, comme des hommes pressés de jouir quelques jours encore, ne sacrifient plus qu'à la mollesse et au plaisir. Ce sont les mœurs publiques qui font la force des États. A Carthage tout était à vendre et tout se vendait, les dignités comme les consciences. L'or donnant le pouvoir et les honneurs, s'enrichir était le but unique, le besoin universel, et pour la foi punique, tous les moyens, la force ou l'astuce, étaient légitimes'. La religion à Carthage avait peu d'empire, à ce qu'il semble, ou du moins n'exerçait aucune influence utile dans le gouvernement. A Rome, il n'y avait pas eu encore de révolte contre les dieux ; et pour le

1. Chateaubriand a dit : « Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente et l'aune de drap vendue se trouve-t-il exposé à une commotion, il ne sera capable ni de l'énergie de la résistance, ni de la générosité du sacrifice. Repos engendre couardise ; au milieu des quenouilles, on s'épouvante des épécs.... une foule de vcrlus tient aux armes. » — 2. Polyb. , VI, 10. — 3- ««Chez les Carthaginois, de quelque manière qu'on s'enrichisse, on n'est jamais blâmé.... les dignités s'achètent. » Aristote dit aussi que les riches seuls arrivent aux honneurs.

peuple les prêtres, presque tous en même temps magistrats ou sénateurs, parlaient toujours au nom du ciel. « Rome, dit Montesquieu 1 , était comme un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête, la religion et les mœurs. » Carthage, avec ses mœurs dissolues, son peuple indifférent au salut public, ses mercenaires indociles et ses sujets mécontents, aurait trouvé un maître, comme Milan et Florence, si Rome l'avait laissée vieillir.

Aristote vante fort son gouvernement2. C'était une constitution mêlée d'éléments divers, royauté, aristocratie, démocratie, mais sans qu'il y eût entre ces pouvoirs l'équilibre qui fait seul l'excellence de ces sortes de gouvernements. Deux suffètes choisis dans des familles privilégiées' et nommés par l'assemblée générale étaient les premiers magistrats de la république*. Après eux venait le sénat, où toutes les grandes familles avaient des représentants. Pour faciliter l'action du gouvernement en la concentrant, on avaittiré du sénat le conseil des centumvirs. Ceux-ci usurpèrent peu à peu le pouvoir ; et les sufîùtes, autrefois nommés à vie, maintenant annuel s et privés du commandement des armées, ne furent plus que les présidents de ce conseil. Les centumvirs pouvaient appeler les généraux à leur rendre compte; ils se servirent de ce droit pour mettre dans leur dépendance toutes les forces militaires de la république. Avec le temps, les autres magistrats et le sénat lui-même se trouvèrent soumis à leur contrôle5. Comme sénateurs, ils remplissaient les commissions formées dans le sein du sénat pour diriger chacune des branches de l'administration, la marine, la po-

1. Esprit des lois, VIII, 13. — 2. Aristote, Polit., II, 11. 11 écrivait vers 330. Cicéron a dit aussi : Nec tantum Carlhayo habuisset opum sexcentos fere annos sine consiliis et disciplina (DeRep. II, 48). — 3. Justin, XIX, 2. — 4. Corn. Nepos, Annib., l.Annui bini reges. Tite-Live 1ns compare aux consuls, XXX, 7. Zon., VIII, 8. — f>. Tite-Live, XXX, 16; XXXIil, 46. Le tribunal des Quarante, à Venise, réunissait aussi tous 1rs pouvoirs. Voy. Daru, liv. XXXIX. Arist., Vol., II, parle des «rJoouiaTÛv éTatpiwv. Ces associations étaient sans doute un élément de force de plus pour cette aristocratie, qui d'ailleurs se renouvelait sans cesse par l'accession de nouveaux riclies. Remarquez que les Carthaginois, pas plus que les Juifs, n'avaient de noms de famille.

lice intérieure, les affaires militaires, etc. ; et, comme centumvirs, ils exerçaient encore sur ces commissions une haute surveillance. Enfin ils formaient le tribunal où étaient portées les affaires politiques et capitales, laissant les causes civiles et commerciales au tribunal des Cent-Quatre, que le peuple choisissait. Cette nomination et le droit d'intervenir en cas de désaccord entre les suffètes étaient les seules prérogatives de l'assemblée générale. C'étaient donc les centumvirs qu'on retrouvait partout dans le gouvernement. Si la liberté en souffrait, la puissance y gagnait ; car, nommés à vie, les centumvirs eurent cette politique immuable des grands corps aristocratiques qui, poursuivant les mêmes desseins avec énergie et prudence durant des générations entières, fait plus pour la fortune des États que l'influence si changeante des assemblées populaires. Mais la populace, très-nombreuse dans les grandes villes marchandes, ne devait pas toujours consentir à cette usurpation. Les guerres contre Rome développèrent l'élément démagogique. « Chez les Carthaginois, dit Polybe, avant la seconde guerre punique1, c'était le peuple qui dominait dans les délibérations ; à Rome, c'était le sénat. ^

En quittant la Sicile , Pyrrhus s'était écrié : Quel beau champ de bataille nous laissons là aux Romains et aux Carthaginois '! Ni Rome, ni Carthage ne pouvaient en effet abandonner à une puissance rivale cette grande île située au centre de la Méditerranée, qui touche à l'Italie et d'où l'on aperçoit l'Afrique3. Si Carthage en était maîtresse, elle enfermait les Romains dans la péninsule, dont ses intrigues et son or soulèveraient sans cesse les populations. Si Rome y dominait, le commerce de Carthage était intercepté, et un bon vent, en moins d'une nuit, pouvait amener les légions au pieds de ses murs.

1. VI, 51 Je dois dire cependant que tous les faits ne s'accordent pas avec cette opinion de Polybe qui, détestant partout la démocratie, se trouve naturellement disposé à mettre à son compte cette grande chute de Carthage. —2. Plut., in Pyrrho, 23. — 3. Déjà une querelle avait failli éclater au sujet de Tarente. lot/, p. 313.

Trois puissances se partageaient l'île : Hiéron, tyran de Syracuse depuis Tan 270, les Carthaginois et les Mamertins. Ceux-ci, anciens mercenaires d'Agathocles1, s'étaient emparés par trahison de Messine; et, de ce poste, ils infestaient File entière. Hiéron voulut en débarrasser la Sicile ; il les battit, les rejeta sur Messine, et allait recevoir leur soumission, quand le gouverneur carthaginois de Lipari, Hannon, vint lui disputer cette conquête. Les Mamertins se souvinrent alors qu'ils étaient Italiens, et préférant un protecteur éloigné à des amis trop voisins, ils envoyèrent une ambassade à Rome. Ces Mamertins étaient d'infâmes pillards. Ce que la garnison de Rhegium, si sévèrement punie, venait de faire sur l'une des rives du détroit, les Mamertins l'avaient fait, et bien pis encore, sur l'autre bord. Le sénat hésitait à prendre leur défense. Les consuls, moins scrupuleux, portèrent l'affaire devant le peuple. Sans doute ils rappelèrent la conduite équivoque des Carthaginois devant Tarente et, montrant les établissements de ce peuple en Corse, en Sardaigne, aux îles Lipari, en Sicile môme, comme une chaîne qui déjà fermait la mer Tyrrhénienne, ils eurent peu de peine à faire comprendre la nécessité où était Rome de prendre elle-même position en Sicile. L'ambition des Romains était un mélange d'orgueil et d'avidité. Ils voulaient commander parce qu'ils se croyaient déjà le plus grand peuple de la terre ; ils voulaient faire des conquêtes pour s'enrichir par le pillage ; et la Sicile, Carthage étaient une proie si riche ! Le peuple décida que des secours seraient envoyés aux Mamertins ; le consul dépêcha en toute hâte le tribun légionnaire C. Claudius à Messine.

A son arrivée, il trouva Hannon établi dans la citadelle qu'un parti lui avait livrée 2. Claudius voulut appeler à lui quelques troupes, mais les vaisseaux carthaginois fermaient le détroit. « Pas une barque ne passera, dit Hannon, et pas un de vos soldats ne se lavera jamais les mains dans les mers de Sicile. » Cependant il consentit à une entrevue avec

1. Zonar.,VII,8. Fest. les regarde comme un printemps sacré des Samnites. — 2- Zonar., VIII, 2.

le tribun ; mais, au milieu de la conférence, Claudius le fit saisir, et pour obtenir sa liberté, Hannon rendit la citadelle. A son retour à Carthage, il fut mis en croix. La période des grandes guerres s'ouvrait ainsi pour Rome par une trahison.

Hiéron et les Carthaginois s'unirent pour assiéger Messine. Par une horrible précaution, les Carthaginois massacrèrent tous leurs mercenaires italiens; mais le consul Appius Caudex !, profitant d'une nuit obscure, passa le détroit avec 20 000 hommes sur des barques et des esquifs empruntés à toutes les villes de la côte, battit l'une après l'autre les deux armées assiégeantes et poursuivit Hiéron jusque sous les murs de Syracuse (264). Ces heureux commencements engagèrent le sénat à pousser vigoureusement la guerre. Deux consuls et 35 000 légionnaires passèrent Tannée suivante en Sicile, où 67 villes syracusaines et carthaginoises tombèrent en leur pouvoir. Hiéron effrayé et réfléchissant que Syracuse avait plus à perdre pour son commerce avec Carthage qu'avec Rome, se hâta dé traiter; il rendit tous les prisonniers, paya cent talents *, et resta pendant 50 années le fidèle allié des Romains. Jamais Syracuse ne fut plus heureuse. Les idylles de Théocrite5 sont une peinture véritable du bonheur de ce petit coin de terre, tandis que le reste du monde était ébranlé par le choc des deux grands peuples.

Ce traité assurait aux Romains l'alliance du parti national en Sicile et les dispensait de faire venir des vivres et des munitions que les flottes ennemies pouvaient intercepter. L'ambition du sénat s'en accrut, et dès ce jour il résolut d'expulser les Carthaginois de l'île entière, où les excès de leurs bandes barbares avaient depuis deux siècles rendu leur domination odieuse. Agrigente était leur plus grande place ; les Romains l'assiégèrent, mais ne purent y entrer qu'après un siège de sept mois, durant lequel Hiéron sauva plus d'une fois les légions de la famine4 (262).

1. Du nom de ses vaisseaux de transport, uavcs caudicari.r. — 2. Diodoref XXIII, 5, dit 150000 drachmes, Polybc 100 talents, Orose et Eutrope, 200. — 3. Voy. l'idylle 16. — 4. L'armée assiégée s'était échappée, mais 25 000 habitants furent vendus comme esclaves.

Ce long siège avait compromis déjà les finances de Carthage, et elle fut un instant forcée d'arrêter la paye de ses mercenaires. Pour se débarrasser des trop vives réclamations de 4000 Gaulois qui menaçaient de passer à l'ennemi, Hannon leur promit le pillage d'Entella. Ils y coururent; mais il avait fait avertir secrètement le général romain, et les Gaulois, tombés dans une embuscade, périrent tous jusqu'au dernier Les légionnaires aussi étaient sans solde ; mais on n'entendait pas une plainte dans cette armée de citoyens. Devant Agrigente, nombre de soldats s'étaient fait tuer aux portes du camp pour donner aux légions dispersées le temps de se rallier, et si des querelles s'élevaient entre eux et leurs alliés, c'était pour avoir, dans le combat, le poste le plus périlleux 2.

Dès la troisième année de la guerre, Carthage ne possédait plus que quelques places maritimes. Mais ses flottes ravageaient les côtes de l'Italie, fermaient le détroit et rendaient toute conquête précaire*. Le sénat comprit qu'il fallait aller chercher l'ennemi sur son propre élément (26 1 ). Ainsi, le but grandissait en reculant sans cesse. Il ne s'était agi d'abord que d'empêcher Messine de tomber au pouvoir des Carthaginois, puis de les chasser de l'Ile; maintenant le sénat allait leur disputer l'empire de la mer.

Locres, Tarente, Élée, Naples et les autres villes alliées ou sujettes de Rome n'avaient guère que des vaisseaux marchands; le sénat ordonna la construction d'une flotte de ligne, c'est-à-dire de vaisseaux à cinq bancs de rameurs. Une quinquérème carthaginoise échouée sur les côtes d'Italie servit de modèle. Telle était l'imperfection de cet art, devenu depuis si difticile, que deux mois suffirent pour abattre le bois, construire et lancer cent vingt navires, former et exercer les équipages*. Il y avait cependant quelque

1. Pour arrêter les désertions des Gaulois aux Romains, on en mit jusqu'à 3000 en croix. Appien, Exc. — 2. Polyb., I, 4. — 3. Id. — 4. Quelques mois suffiront aussi aux Carthaginois pour creuser un port et bâtir une flotte avec les débris de leurs maisons. Il n'y a à s'étonner ici que de voir rester si longtemps dans l'enfance un art pratiqué par tant de peuples.

courage à aller affronter avec une telle flotte la première puissance maritime du monde. Le consul Cornélius Scipion fut pris, il est vrai, avec 17 vaisseaux, dans une tentative mal conduite contre les îles Éoliennes (Lipari); mais son collègue Duillius battit près de Myles la flotte carthaginoise (260).

Dans les batailles navales de l'antiquité, les vaisseaux, armés d'un éperon à la proue, cherchaient à se percer vers la ligne de flottaison ; la légèreté du bâtiment, la rapidité des manœuvres étaient alors, comme à présent, les premières conditions du succès, et la chiourme faisait plus que les soldats embarqués à bord, toujours en très-petit nombre. Athènes n'en mettait que dix sur ses galères *. Dès la première campagne le génie militaire des Romains in- ' venta une nouvelle tactique. Leurs vaisseaux, grossièrement construits avec du bois encore vert, étaient de pesantes machines que des matelots inexpérimentés conduisaient droit à l'ennemi. A l'avant du navire Duillius fit placer un pont1 qui, s'abattant sur la galère ennemie, la saisissait aveç des crampons de fer, la tenait immobile et livrait passage aux soldats. La science des pilotes carthaginois devenait inutile ; ce n'était plus qu'un combat de terre ferme où le légionnaire retrouvait ses avantages, et Duillius en avait mis jusqu'à 120 sur chaque navire3. Quand les Carthaginois virent s'avancer la flotte romaine, ils coururent comme à une victoire assurée. Trente vaisseaux, qui formaient l'avant-garde , l'atteignirent les premiers; saisis par les corbeaux, pas un n'échappa : la galère amirale, à sept rangs de rames, fut prise elle-même, et Annibal, qui la montait, n'eut que le temps de se jeter dans une barque. Il lança cependant ses autres galères sur les flancs et sur

1. Durant la guerre du Péloponnèse. Thucyd., II, 92, 102, 111, 95 et IV, 76, 101. — 2. D'après la description, d'ailleurs peu claire, de Polybe, ce pont, qu'on appela Corbeau, pouvait glisser tout le long du bord, et s'abattre de l'avant, de l'arrière ou des côtés. — 3. Il y eut du moins ce nombre à Ecnome. Pol., I, 5. D'autres portent à 200 le nombre des soldats mis par Duillius à bord de chaque navire.

l'arrière des vaisseaux romains. Mais, malgré la rapidité de leur évolution, toujours ils rencontraient en face d'eux le redoutable corbeau. Vingt galères furent encore prises; déjà 3000 hommes étaient tués ; 6000 prisonniers et le reste s'enfuit épouvanté. L'armée de terre leva en toute hâte le siège d'Égeste, les troupes qui défendaient Macella laissèrent prendre la place d'assaut, et le générai carthaginois, retiré avec quelques débris en Sardaigne, y fut mis en croix par ses mercenaires mutinés.

Ces succès furent les résultats matériels de la victoire; mais elle en eut un plus grand. Le prestige de la supériorité maritime de Carthage était dissipé, et quelques désastres que l'avenir réserve aux flottes romaines, le sénat ne renoncera point à la mer. Il sait maintenant que Carthage peut être vaincue , et les derniers événements lui ont appris que c'est sur mer qu'on fait la conquête des îles Déjà il dirigeait une flotte contre la Sardaigne, et il méditait une descente en Afrique : des honneurs inusités récompensèrent Duillius. Outre le triomphe, il eut une colonne au Forum et le droit de se faire reconduire le soir chez lui à la lueur des flambeaux et au son des flûtes. La simplicité de ce temps n'avait pas su mieux honorer le premier vainqueur de Carthage ' .

Après la victoire de Myles, les Romains partagèrent leurs forces2; un consul, avec la flotte, poursuivit jusqu'en Sardaigne les vaisseaux échappés au premier désastre, les détruisit et commença la conquête de cette île et de la Corse. En Sicile, les légions se laissèrent enfermer par iïamilcar dans un délilé, d'où les tira le dévouement du tribun Calpurnius Flamma. Avec 300 hommes, il couvrit la retraite et arrêta l'ennemi. Retrouvé vivant sous un monceau de cadavres, il reçut du consul une couronne de gazon. Alors,

1. Flor., II, 2, et Val. Max. en parlent comme d'honneurs que Duillius se serait décernés lui-même. L'inscription de sa colonne rostrale est un des plus vieux monuments de la langue, quoique le texte que nous en avons n'ait été gravé que vers le milieu du premier siîcle de notre ère. — 2. Zonar., VIII, 21. Oros., IV, K. Pol., I, 4.

dit Pline, c'était la plus noble récompense1. Caton le compare à Léonidas et se plaint des caprices de la fortune qui a laissé son nom dans l'obscurité. Il oubliait que c'est le but pour lequel on meurt qui donne l'immortalité à la victime. Calpurnius, comme tant de soldats dans nos annales, ne sauvait qu'une légion, Léonidas sa patrie, la Grèce entière et la civilisation du monde.

Cependant la guerre languissait ; Hamilcar avait concentré ses principales forces à Drépane et à Lilybée, dont les approches étaient couvertes par plusieurs autres villes, que les Carthaginois occupaient encore sur les côtes et dans l'intérieur. Pour lui arracher ces deux places inexpugnables, il fallait un long siège : le sénat, encouragé par une nouvelle victoire navale que gagna près de Lipari le consul Atilius, se décida à l'entreprise la plus hardie: 330 vaisseaux furent armés, 100000 matelots, 40 000 légionnaires et les deux consuls Manlius Vulso et Atilius Régulus les montèrent avec la résolution de passer au travers de la flotte carthaginoise et de descendre en Afrique.

Les deux flottes se rencontrèrent à la hauteur d'Ecnome 2 . C'était le plus grand spectacle qu'eût encore vu la Méditerranée; 300 000 hommes allaient combattre sur ses flots. L'armée romaine, formée on triangle à double base, ne put être entamée, et les Carthaginois, malgré une habile manœuvre pour attirer vers la haute mer la tête de la flotte ennemie , perdirent 94 navires sur 3ï»0; 24 galères romaines seulement avaient été coulées (256). Les débris de l'armée vaincue se réfugièrent à Carthage. On y arma en toute hâte des vaisseaux, on leva des troupes pour garder la côte. Mais la plus grande confusion régnait encore dans la ville quand on y apprit que les Romains, débarqués en Afrique, assiégeaient déjà Clypéa. Régulus n'avait pris que le temps de radouber les vaisseaux désemparés et de faire des vivres. Les troupes s'effrayaient d'une guerre en Afrique, cette terre des monstres, d'où leur venaient de si terribles récits, Africa

1. Pl., XXII, 3; Aulu-G., III, 7, le nomme Caecidius, d'autres Labérius. — 2. Montagne entre Gela et Agrigente.

portentosa; un tribun même avait osé murmurer. Régulus l'avait menacé des haches, et l'armée, malgré ses craintes superstitieuses, était partie. Glypéa prise, et aucune place, aucune armée ne couvrant le pays, les Romains se répandirent à travers ces riches campagnes , qui , depuis Agathocles, n'avaient pas vu l'ennemi; en peu de jours ils firent 20 000 prisonniers et un immense butin.

Le sénat, trompé par ces premiers succès, rappela Manlius et ses légions. Régulus, dit-on1, avait demandé luimême à rentrer, parce que le fermier qu'il avait laissé pour cultiver un champ de sept arpents, son unique patrimoine, s'était enfui avec la charrue et les bœufs. Le sénat lui répondit que tout serait racheté, son champ cultivé, sa femme et ses enfants nourris aux dépens du trésor. Il resta en Afrique avec 1 5 000 hommes et 500 chevaux : ces forces lui suffirent pour battre partout l'ennemi, prendre 300 villes2, et s'emparer de Tunis à trois lieues de Garthage, après une victoire près d'Adis, qui coûta aux Carthaginois 17 000 morts, 5000 prisonniers et 18 éléphants3. La ville était aux abois. Les sujets s'étaient soulevés, et les Numides pillaient ce qui avait échappé aux Romains : on se décida à traiter. Régulus demanda l'abandon de la Sicile et de la Sardaigne, un tribut annuel, la remise des prisonniers romains, le rachat des captifs carthaginois, la destruction de toute la flotte de guerre, la promesse de ne faire ni alliance ni guerre sans le consentement du sénat, etc. Pour de telles conditions, il était toujours temps de traiter; la guerre continua. Le fanatisme du peuple fut excité par des sacrifices humains, et des vaisseaux chargés d'or allèrent en Grèce, en Espagne, acheter des soldats. Parmi les mercenaires venus de Grèce, se trouva le Lacédémonien Xanthippe. Carthage avait encore 12000 hommes d'infanterie, 400 chevaux et 100 élé-

1. Val. Max., IV, 4; Sen., de crnisol, XII. — 2. Flor., II, 2. — 3. On sait l'histoire du serpent du Bagradas, long de 120 pieds, et dont la tête, envoyée à Rome, y était encore montrée du temps de la guerre de Numance. Flor., II, 2. Val. Max., I, 8. Pl., VIII, 14, etc. Polybe n'en parle pas.

phants. Le Lacédémonien se fit fort avec cette armée de battre l'ennemi. Il ne s'agit, disait-il, que de trouver un champ de bataille qui lui convienne. Au lieu de camper sur les hauteurs où les éléphants et la cavalerie étaient inutiles, il descendit en plaine ; et les légionnaires, rompus par les éléphants, chargés par une cavalerie nombreuse, tombèrent en foule; 2000 seulement échappèrent en gagnant Clypéa; Régulus et 500 des plus braves furent faits prisonniers; le reste avait péri. Xanthippe, richement récompensé, quitta la ville avant que l'envie eût fait place à la reconnaissance*.

Carthage était sauvée. Cependant l'armée victorieuse fut repoussée au siège de Clypéa, et une flotte carthaginoise, encore battue en vue de cette place*. Mais la destruction de toute une armée, la captivité d'un consul, et la difficulté de traverser sans cesse une mer orageuse pour ravitailler les légions de Clypéa décidèrent le sénat à renoncer à l'Afrique. Au même moment, un aflreux désastre leur en fermait la route : 270 galères furent brisées par une tempête le long des côtes de Camarine ; c'était presque la flotte tout entière. Les Carthaginois se hâtèrent d'accabler leurs sujets révoltés : les chefs furent mis en croix ; les villes donnèrent mille talents et 20000 bœufs puis les préparatifs furent poussés avec vigueur pour reporter la guerre en Sicile (255).

Une nouvelle flotte, une nouvelle armée et 140 éléphants partirent de Carthage. Agrigente fut reprise *. De son côté, Rome, en trois mois, construisit 220 galères ; et les consuls, longeant la côte septentrionale de la Sicile, enlevèrent plusieurs villes où tous ceux qui ne purent payer une rançon de deux livres pesant d'argent furent vendus comme esclaves. L'année suivante, la flotte alla ravager les côtes d'Afrique, mais une tempête détruisit encore au retour 150 vaisseaux (253). Ces désastres répétés semblaient une

1. On a accusé les Carthaginois de l'avoir fait périr en mer, Zonar., VIII, 13; Silius Haï., VI, 682; mais ils n'avaient aucun intérêt à ce crime, contredit d'ailleurs par Polybe. — 2. Orose, IV, 9. Eutrope, 11,22.— 3. Nîeb., VI, 376. -4. Diod., XXIII, Exe, H.

menace des dieux ; le sénat renonça à la mer, comme il avait renoncé à l'Afrique. De la ville, le découragement passa dans l'armée, et les légions de Sicile, effrayées d'ailleurs de trouver toujours l'armée ennemie précédée de ces éléphants qui avaient écrasé les légions de Régulus, évitèrent pendant deux ans une action générale, se tenant sur les hauteurs à 5 ou 6 stades au moins de l'ennemi. La discipline se relâcha sous l'influence de ces craintes. Il fallut une fois dégrader 400 chevaliers qui avaient refusé d'obéir au consul ; une autre fois faire passer par les verges un tribun militaire de l'illustre maison des Valérius*. Enhardi par cette inaction, Asdrubal alla chercher les Romains jusque dans Panorme. Le proconsul Cœcilius Métellus y tenait son armée enfermée ; mais, par ses troupes légères, il provoqua l'ennemi, l'attira jusqu'au pied du mur ; et, tandis que les éléphants, criblés de traits, se rejetaient furieux sur l'armée carthaginoise, Métellus l'attaquait de flanc avec toutes ses forces. 20 000 Africains périrent; 104 éléphants furent pris; on les conduisit à Rome, où ils suivirent le char du vainqueur, et furent chassés dans le grand cirque pour que le peuple s'habituât à ne les plus redouter2.

Plusieurs nobles Carthaginois avaient été faits prisonniers devant Panorme; d'autres l'étaient depuis longtemps. Les Carthaginois proposèrent un échange, et, pour en appuyer la demande, envoyèrent à Rome Régulus. Ce général, si mal traité par l'écrivain moraliste 3, avait noblement

1. Val. Max., II, 9, 7. Front., Strat., IV. Les chevaliers furent réduits à la condition d'arron'i. En 252, Aurélius Pécuniola ayant, en l'absence du consul Cotta, son parent, laissé brûler une redoute et presque enlever son camp devant Lipari, Cotta le fit battre de verges et le réduisit au rang de simple fantassin. Val. Max., II, 7, 4. — 2. En souvenir de cette victoire, les médailles de la gens Caecilia portèrent fréquemment l'effigie d'un éléphant. — 3. Polyb., I, 7. 11 reproche à Régulus de n'avoir pas su se mettre en garde contre l'inconstance de la fortune, d'avoir imposé des conditions trop sévères, etc. Sans doute il eût été plus sage de savoir se borner, mais quel général romain eût agi autrement? C'est en visant à un but placé trèshaut, souvent au-dessus de leurs forces, que les Romains ont fait de si grandes choses. On ne devient pas un grand peuple à la condition d'être toujours un peuple de sages.

soutenu sa captivité. Il ne voulut pas entrer dans la ville: « Je ne suis plus citoyen , » disait-il , comme Posthumius après les Fourches Gaudines ; et quand il parla sur le cartel, il dissuada les sénateurs de l'accepter. On voulut l'apitoyer sur lui-même : « Mes jours sont comptés, dit-il, ils m'ont donné un poison lent ; » et il partit en repoussant les embrassements de sa femme Marcia et de ses enfants. A son retour à Carthage, il périt, assure-t-on, d'une mort cruelle1. Si cette tradition est vraie, malgré le silence de Polybe, il ne faut oublier ni les traitements infligés par les Romains eux-mêmes aux généraux ennemis tombés en leur pouvoir, ni cette autre tradition suivant laquelle deux généraux carthaginois, livrés à Marcia, auraient été par elle cruellement torturés2.

La victoire de Panornie mit fin aux grands chocs d'armées. Des deux côtés, l'épuisement était égal; les Carthaginois concentrèrent encore une lois toutes leurs forces dans Drépane et Lilybée, à l'extrémité occidentale de l'île. Lilybée, entourée de deux côtés par une mer que des bancs de sable, des écueils à fleur d'eau et de rapides courants rendaient dangereuse, même pour les plus habiles pilotes, était fermée du côté de la terre par une haute muraille et couverte par un fossé large de 90 pieds sur 60 de profondeur. Dans l'automne de l'année 250, deux consuls, quatre légions et 200 vaisseaux de guerre bloquèrent la place. C'était au moins 110000 assiégeants. Pour le port, ils cherchèrent à en fermer l'entrée en y coulant 15 vaisseaux chargés de pierres, mais le courant rejetait tout. La passe resta libre, et 50 navires portant à Lilybée des provisions et 10 000 soldats purent la franchir sous les yeux de la flotte romaine impuissante. Du côté de la terre, les Romains comblèrent en plusieurs endroits le fossé et minèrent la muraille; mais quand leurs béliers eurent fait brèche, ils se trouvèrent en face d'un autre mur qu'Hi-

1. Resectis palpebris, illigatum inmachina, vigilando, necaterunt. Cic. in Pison., 18 — 2. Diod., Fragm. de Yirt. et Vil., XXIV. Aulu-G., II 4. Zon., VIII, 15, et grand nombre d'autres écrivains.

milcon avait élevé. Quelques mercenaires tramèrent de livrer la ville; Himilcon éventa le complot, et dans une sortie brûla les machines des Romains, qui furent réduits à changer le siège en blocus. Quand le nouveau consul P. Claudius, fils du censeur, vint en prendre le commandement, les maladies avaient enlevé déjà 10C00 soldats. La flotte carthaginoise stationnait dans le port voisin de Drépane. Claudius voulut aller la surprendre. Les présages étaient sinistres ; les poulets sacrés refusaient de manger : « Eh bien ! qu'ils boivent, » dit le consul ; et il les fit jeter à la mer. L'armée était vaincue d'avance par cette impiété que Claudius ne sut pas réparer par d'habiles manœuvres : 93 vaisseaux pris ou coulés, 8000 morts et 20 000 prisonniers, tels furent les résultats de la bataille de DrépûWe (249). Le collègue de Claudius, Junius Pullus, ne fut pas plus heureux. Il était à Syracuse avec 800 vaisseaux de charge destinés au ravitaillement du camp de Lilybée; Carthalon,' qui en épiait le départ sur la côte d'Agrigente, intercepta d'abord plusieurs convois, puis, par une manœuvre habile, rejeta toute la flotte de Junius au milieu des écueils de Camarine, où bientôt des vents furieux la brisèrent, tandis que lui-même, fuyant devant la tempête, allait abriter ses navires derrière le cap Pachynum. Tous les navires de transport et 105 galères avaient été détruits.

Le sénat renonça encore une fois aux flottes; Claudius rappelé fut contraint de nommer un dictateur; il choisit le lils d'un affranchi, Claudius Glicia, son client et son greflier. Le sénat annula ce choix dérisoire, et une sentence du peuple punit sévèrement ce hardi contempteur des choses divines et humaines. Junius, accusé comme son collègue d'avoir méprisé les auspices, se tua avant sa condamnation; Claudius lui avait peut-être donné l'exemple d'une mort volontaire. Trois ans plus tard, un autre jugement frappa cette race orgueilleuse. La sœur de Claudius, se trouvant un jour pressée par la foule, s'écria : « Plût aux dieux que n on frère commandât encore les armées de la réuu-

blique 1 » Les édiles punirent d'une forte amende ce vœu homicide.

Par une singulière fatalité, au moment où Rome ne trouvait plus que des chefs incapables, Carthage mettait à la tête de ses forces d'habiles généraux : Himilcon, le défenseur de Lilybée ; Annibal, qui avait si heureusement ravitaillé cette place; Adherbal, le vainqueur de Drépane; Carthalon, qui, avant de détruire la flotte de Junius, avait incendié une partie de celle de Lilybée et ravagé les côtes de l'Italie; enfin le plus grand de tous, le père d'Annibal, Amilcar surnommé l'éclair, Barca. Malheureusement l'indiscipline était dans ses armées, et une sédition violente de ses mercenaires venait de la jeter dans les plus sérieux dangers. . Amilcar sut trouver le moyen de satisfaire à leurs exigence*-; il les conduisit au pillage de l'Italie. Quand le butin fait dans le Brutium lui eut gagné leur confiance, il vint audacieusement s'emparer du mont Ercté (Monte Pellegrino), entre Païenne et la ville d'Eryx que Junius avait récemment conquise (247). Pendant six années toutes les forces des deux républiques furent concentrées dans ce coin de la Sicile ; les Romains étaient à Panorme, sur le sommet du mont Eryx, dans la ville de ce nom, et devant Lilybée et Drépane. Les Carthaginois occupaient ces deux places, et Amilcar le mont Ercté. Du haut de cette montagne presque inaccessible, il épiait tous les mouvements de l'ennemi, arrêtant ses convois, coupant ses détachements et se jetant audacieusement lui-même jusqu'au cœur de l'île ; ou bien, du port placé au pied de sa montagne, il partait sur une flotte de légers navires pour ravager l'Italie jusqu'au milieu de la Campanie *. Il y eut là, durant six années, des combats continuels et sanglants ; on eût dit deux athlètes de force égale et luttant sur un rocher, au-dessus des flots2.

Les armées n'étaient éloignées que de quelques stades ; elles se rapprochèrent encore. Amilcar surprit la ville d'Eryx et se plaça entre les deux camps romains établis au

1. Ces courses obligèrent le sénat à fonder plusieurs colonies maritimes à Alsium, à Frégènes et à Brindes. — 2. Polyb., I, 13.

pied et au sommet de cette montagne. La guerre n'en alla pas plus vite : une égale ténacité paralysait tous les efforts. A la fin, les soldats fatigués de luttes inutiles, et pris des deux côtés d'une même estime pour leur valeur, « tressèrent, dit Polybe la couronne sacrée » qu'on offrait aux dieux quand la victoire demeurait indécise et, d'un commun accord, s'abstinrent de combattre.

Cependant le sénat se décida à un dernier et grand effort: Pour éviter des dépenses qui ne paraissaient plus nécessaires, les marchands de Carthage avaient désarmé leurs flottes, en même temps que le sénat avait perdu les siennes, et laissant Amilcar tenir seul en échec, du haut de sa montagne, toutes les forces de Rome, ils avaient repris leurs longues navigations, leurs affaires avec le monde entier. Ils oubliaient volontiers cette île dévastée, sans industrie ni commerce, d'où ne leur venaient que d'importuns bruits de guerre et d'incessantes demandes d'argent. La mer restait donc libre, une flotte romaine y reparut. Pour la construire il avait fallu faire appel au dévouement des citoyens. Le trésor était vide, le patriotisme, cette richesse qui ne s'épuise jamais, le remplit. Les riches prêtèrent à l'État ou construisirent à leurs frais des navires; plusieurs armèrent des corsaires1; 200 vaisseaux furent encore une fois lancés. Lutatius en prit le commandement et les conduisit à Drépane. On était à la fin de l'hiver ; la flotte que par économie les Carthaginois rappelaient dans cette saison, n'était pas encore de retour, de sorte que Lutatius n'eut point de peine à s'emparer du port et à serrer étroitement la place. Carthage envoya en toute hâte des navires chargés de provisions, mais vides de soldats, l'amiral devant embarquer à son bord les vétérans d'Amilcar. Pour gagner Ercté il lui fallait passer devant Drépane; Lutatius lui barra la route en se plaçant près des îles iEgates. • Jamais, dit Florus, il ne se livra bataille navale plus furieuse. Les vaisseaux carthaginois étaient surchargés de

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