‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 27 sur 51 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

CONQUÊTES DE ROME ET DE CARTHAGE ENTRE LES DEUX GUERRES PUNIQUES. ÉTAT DES DEUX RÉPUBLIQUES.

Il semblait qu'après de si longs efforts Rome dût être épuisée : sa population était en effet tombée, malgré l'adjonction d'un grand nombre de nouveaux citoyens, de 293 224 hommes en état de combattre à 151 222 1 ; sept cents galères avaient été détruites avec un nombre immense de vaisseaux de charge 2 ; le trésor était accablé d'obligations envers les particuliers qui lui avaient fait des avances; et pour fournir aux dépenses d'une guerre si onéreuse, le sénat avait dû recourir au dangereux expédient de falsifier les monnaies: le poids de l'as avait été successivement réduit de douze onces à deux1. Mais la force de Rome n'était pas dans ses richesses. D'ailleurs la fondation de trois colonies maritimes et une distribution de terres faite avec une généreuse prodigalité, soulagèrent les plus pressantes misères, tandis que la formation de deux nouvelles tribus, Vélina et Quirina, comblait les vides de la population 4 ;

1. Liv., Epil., XIX. On a porté à 200 000 hommes les pertes des Romains durant cette guerre. — 2 Polyb., I, 14. — 3. Pl., XXXIII, 44. M. Dureau de la Malle affirme (Écon. pol. des Romains, I, 7"!) que l'État alors obéré fit un gain de 80 pour 100. En 269, on taille des deniers d'argent de 40 à la livre; en 244, de 75; en 241, de 84, bien que chaque denier représentât toujours 10 as. Mais l'as était alors à 2 onces. En 216, il n'était plus que d'une once; en 89 d'une demi-once. Toutefois, durant la république, si l'on changea le poids, on n'altéra point le titre, et les monnaies étaient presque pures de tout alliage. M. d'Arcet a trouvé, pour le titre moyen des monnaies d'argent, 0,983. — 4. Cette distribution, dont, il est vrai, la date est

aussi Rome se trouva- t-elle aussitôt prête pour de nouveaux travaux. La première guerre punique avait coûté à Carthage non seulement la Sicile, mais l'empire de la mer : c'était trop de honte et de pertes pour qu'elle s'y résignât longtemps ; au fond, la paix qui venait d'être signée n'était qu'une trêve. Le sénat le comprit et employa les vingttrois années qu'elle dura à fortifier sa position en Italie en occupant tous les points d'où la Péninsule pouvait être menacée, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, la Cisalpine et l'illyrie.

La Sicile, théâtre de la première guerre punique, avait vu ses villes tour à tour prises et reprises, toujours pillées, et leurs habitants vendus. Pendant vingt-trois ans elle avait épuisé ses campagnes pour nourrir des flottes et des armées qui comptèrent souvent plus de 200 000 hommes ; mais cette terre, d'une admirable fertilité, eut promptement réparé ses pertes : le sénat se hâta de la déclarer province romaine. C'était un nom nouveau*. Il n'était pas nécessaire en effet d'employer, à l'égard des Siciliens, les ménagements politiques dont les Romains s'étaient servis avec les peuples d'Italie. iMaintenant que le centre de leur empire est couvert par des municipes, des colonies et des alliés, il n'y aura plus au dehors que des svjets taillables et corvéables'. Lutatius désarma tous les habitants', fit la part du domaine public, et ne rendit à deux cents villes leur territoire qu'à la condition de payer un tribut fixé chaque année par les censeurs romains et la dîme de tous les produits du sol ; souvent même le sénat exigera double dîme. Lutatius écrivit aussi la formule qui donna aux cités sujettes une organisation uniforme dans laquelle domi-

incertaine, fut si forte, qu'il fallut quinze commissaires pour le partage. Parmi eux, Pline (VII, 139) nomme L. Métellus, le vainqueur de Panorme. — 1. Festus le fait venir deprovicit, pour ante v ic it; Niebuhr, de proventus; dans le premier cas, le mot provincia aurait rappelé que les Romains prétondaient exercer dans les provinces lous les droits dérivant do la conquête ; dans le second, que la province, n'ayant pas le droit de posséder des armes, servait exclusivement le souverain par ses finances. — 2. Nous reviendrons plus tard sur la condition des provinces. —3. Ceux de 47 villes furent ri 's tard exceptés, Liv., XXXI, 31, stipendiarias ou vectiyales.

naient, à l'exemple de Rome, les principes aristocratiques. Chaque année un préteur fut envoyé dans la nouvelle province, avec un pouvoir absolu, duquel on ne put appeler qu'après les faits accomplis. Fidèle cependant à sa maximj de ne faire jamais peser sur tous un joug égal, le sénat accorda des privilèges à quelques villes préférées, en petit nombre toutefois, car la Sicile était trop riche pour que Rome s'otât le droit de la spolier à loisir. Ainsi Panorme, Égeste, Gentoripa, Halœsa, Halicyœ restèrent libres et exemptes du tribut, mais astreintes au service militaire : la petite république de Tauroménium et celle des Mamertins furent indépendantes, comme Tétait le royaume de Syracuse : plus tard il y eut aussi des colonies.

Ainsi qu'il avait été fait pour le plus grand nombre des Italiens, il fut interdit aux habitants d'acquérir hors du territoire de leurs cités. De là une baisse extrême dans la valeur des terres, dont les spéculateurs romains, qui peuvent acheter partout, profiteront pour accaparer les meilleurs domaines. De jour en jour le nombre des propriétaires indigènes diminuera; et Gicéron en trouvera quelques-uns à peine dans chaque ville. Avec la petite propriété la classe des cultivateurs libres disparaîtra de l'île entière. Des fermes immenses, cultivées, pour quelques riches chevaliers romains, par une multitude innombrable d'esclaves, tel sera avant un siècle l'état de la Sicile. Devenue le grenier de Rome, elle sauvera plus d'une fois de la famine le peuple et ses années. Mais aussi de son sein sortiront les guerres serviles : expiation cruelle d'une mesure impolitique. C'est une loi de l'humanité : le mal engendre le mal; nous l'avons bien vu en Irlande, qui a été si longtemps, par des causes analogues, une plaie saignante au flanc de l'Angleterre.

La Sardaigne et la Corse ne furent acquises qu'au prix d'une odieuse trahison. A la nouvelle de la révolte des mercenaires en Afrique, ceux de Sardaigne avaient massacré leurs chefs et tous les Carthaginois répandus dans l'île; un soulèvement des habitants, contre cette solda-

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tesque, la força de se mettre sous la protection de Rome. Le sénat qui avait soutenu les mercenaires d'Afrique en permettant que de tous les ports d'Italie on leur portât des vivres1, n'hésita pas à proûter des embarras de Carthage; celle-ci faisant quelques préparatifs, il feignit de croire l'Italie menacée et déclara la guerre. Toute cette colère tomba devant 1200 talents et la cession de la Sardaigne, dont les Carthaginois payèrent la paix. Cependant il fallut conquérir les Sardes, que Carthage soutenait peutêtre en secret. Le sénat y employa huit années, et deux consuls en revinrent avec le triomphe. L'un d'eux, Pomponius Matho, pour dépister les Sardes dans leurs retraites les mieux cachées, s'était servi de chiens dressés à chasser l'homme. La Corse partagea le sort de l'île voisine : le sénat la déclara province romaine; en réalité elle conserva cette liberté qu'aucun ennemi n'osait aller dompter au fond de ses impénétrables maquis*. Trop sauvage et trop pauvre pour payer le tribut en blé comme la Sardaigne, la Corse donna 100 000 livres de cire*. La création de ces deux provinces força de porter à quatre le nombre des préteurs : deux, le prœtor urbanus et le prxlor peregrinus, restèrent à Home; les deux autres furent chargés de gouverner l'un la Sicile, l'autre la Sardaigne et la Corse (227).

La côte d'Illyrie, couverte d'îles innombrables, a été habitée dans tous les temps par de dangereux pirates. A l'époque qui nous occupe, l'Adriatique en était infestée. Rien ne passait sans payer tribut ; les rivages de la Grèce étaient sans cesse dévastés, ceux de l'Italie menacés4. Peu d'années auparavant ils avaient battu les Étoliens et les Épirotes, pris Phénice la plus riche ville de l'Épire, pillé l'Élide, la Messénie, et attiré les Acarnaniens dans leur alliance. Sur les plaintes qui s'élevaient de toutes parts, le sénat envoya des ambassadeurs à la veuve de leur dernier roi, Teuta, qui

1 . l'olyb., 1, 18. Ce ne fut que quand les mercenaires furent sur le point de triompher, qu'ils l'interdirent. — 2. Tite-Livc dit même des Sardes, au temps d'Auguste, yente ne nunequidempacata. XL, 34.— 3. Val. Max., III, 5. Pl., XV, '29. — 4. Pl. //. N. III, 26, appelle les Vardaù, popuîatores quondam llalix.

gouvernai tau nom de son fils Pinéus une partie de rillyrie'. Elle répondit en faisant égorger deux députés qui lui avaient trop fièrement parlé. Puis les courses recommencèrent avec plus d'audace : Corcyre fut prise, Épidamne et Apollonie assiégées, une flotte achéenne battue.

C'était une heureuse occasion pour les Romains de se montrer aux Grecs. Le sénat vit aussitôt quel parti il pouvait tirer de ces événements, et il prit hautement ce rôle de protecteur de la Grèce * qu'il devait jouer jusqu'au bout avec un si merveilleux succès. Afin de donner une grande idée de sa puissance, il n'envoya pas moins, contre ces misérables ennemis, de 200 vaisseaux et de 20 000 légionnaires avec les deux consuls (229). Il n'avait pas tant fait au début contre Carthage. Corcyre fut livrée par un traître, Démétrius; aucune place ne put tenir; et Teuta, effrayée, accorda tout ce qu'on voulut : un tribut, la cession d'une partie de rillyrie et la promesse de ne pas mettre en mer au delà du Lissus plus de deux navires, encore seraient- ils désarmas (228). Les villes grecques soumises par les Illyriens, Corcyre et Apollonie, furent rétablies dans leur indé pendance 8.

Les consuls se hâtèrent de faire connaître ce traité aux Grecs, en rappelant que c'était pour leur défense qu'ils avaient passé la mer. Les députés se montrèrent dans toutes les villes aux applaudissements de la foule : à Corinthe ils furent admis aux jeux isthmiques; à Athènes on leur donna le droit de cité, et ils furent initiés aux mystères d'Éleusis. Ainsi se nouèrent les premières relations de Rome et de la Grèce.

Les Romains avaient donné à Démétrius l'île de Pharos

SaunXeù; iXXupfuv f*=pou;. App. IlUjr., 7. — 2. Deux ans plus tard il plaça aussi les Grecs de Sagonte sous sa protection. Dès l'an 267, il avait fait alliance avec les Apollonialcs. Liv., Epit.,XV. Et en 237, à la demande des Acarnaniens, il avait ordonné aux Ktoliens de respecter l'Acatnanic, le seul pays de toute la Grèce, disaient ses ambassadeurs, qui n'eût point pris part à la guerre de Troie. Just., XXYM, 1 et 2. — 3. Tolyb., II, 2. Zon., VIII, 19. Cf. pour cette guerre, App., Itlyr., 7. Liv., XX, 31. Oros., IV, 13. Pl., XXXIV, G. Eutrop., 111, 4.

et quelques districts de l'illyrie. Ne se croyant pas assez récompensé, il s'unit aux corsaires et entraîna dans sa révolte le roi Pinéus. Deux consuls furent encore envoyés contre eux. Démétrius se réfugia auprès du roi de Macédoine, qu'il armera bientôt contre les Romains, et Pinéus se soumit aux conditions du premier traité (219). Rome posséda alors sur le continent grec de bons ports et une vaste province, poste avancé, qui couvrit l'Italie et menaça la Macédoine. L'Adriatique devenait un lac romain comme la mer Tyrrhénienne; et les villes marchandes de l'Italie se rattachaient de cœur à la fortune d'un gouvernement qui donnait à leur commerce la sécurité et l'essor1.

De la Sicile aux extrémités septentrionales de l'Ombrie et de l'Étrurie la domination romaine était acceptée ou soufferte en silence. Au delà tout restait libre : la Cisalpine, malgré la défaite des Boïes au lac Vadimon en 283, n'avait pas été entamée. Dans ces plaines, dont la fertilité étonnait Polybe2, même après qu'il eut vu la Sicile et l'Afrique, la race gauloise avait pullulé avec une incroyable fécondité : Caton comptait cent deux tribus boïennes*. Mais des guerres intestines, nées de la rivalité des chefs, la jalousie des tribus, la haine des Taurins contre les Insubres, des Cénomans contre les Boïes, des Vénètes contre tous, avaient depuis quarante-cinq ans sauvé la Péninsule des dangers d'une invasion gauloise. En 238, deux chefs boïens, soutenus de la jeunesse du pays, voulurent, malgré les vieillards, entraîner leur peuple dans une guerre contre Rome. Ils appelèrent quelques tribus des Alpes et les lancèrent sur Ariminum. Mais les partisans de la paix l'emportèrent ; les deux chefs furent massacrés, leurs auxiliai

1. Ce commerce était beaucoup plus considérable qu'on ne le suppose. Le motif de la déclaration de guerre faite à Carthago durant la guerre des mercenaires fut la prise d'un grand nombre de vaisseaux marchands d'Italie, nt les pirateries des lllyriens contre le commerce italien furent la premii'ie cause de la guerre. — 2. « Dans les hôtelleries, il n'en coûte pour bien dîner qu'un quart d'obole. » Polyb., II, 3. Je suis son récit pour ces guerres gauloises, et Plut., in Marcell. Cf. App. Gall., IV, Oros., IV, 13 Plin., 111, 20. — 3 Pl., //. A'., III, 20.

res chassés, et le calme était rétabli avant que les légions fussent arrivées sur la frontière.

A ce moment, les expéditions de Sardaigne et d'Illyrie n'étaient pas commencées; les Gaulois semblaient intimidés etCarthage abattue; le sénat, pour la première fois depuis Numa, ferma le temple de Janus. Presque aussitôt des troubles éclatèrent de toutes parts, et Rome redevint la cité de Mars.

Les Ligures descendus de leurs montagnes pillaient les plaines étrusques; pour les rejeter dans l'Apennin, il fallut six années d'efforts et les talents de Fabius. Cette guerre n'était que fatigante ; celle des Boïes fut dangereuse. Le sénat avait défendu qu'on leur vendît des armes et le tribun Flaminius avait proposé le partage des terres du pays Sénon le long de leurs frontières. Cette proposition rentrait dans la politique du sénat; elle débarrassait Rome de ses pauvres, et plaçait aux approches de la Cisalpine une population romaine qui serait comme un vivant boulevard contre les invasions gauloises ; mais elle enlevait aux grands des terres qu'ils regardaient déjà comme leur propriété ; ils la repoussèrent avec violence et accusèrent son auteur d'avoir causé le soulèvement des Boïes. Ceux-ci, effrayés à l'idée d'avoir les Romains pour voisins, s'unirent aux Insubres et appelèrent de la Transalpine une formidable armée. « Jamais, dit Polybe, plus braves soldats n'avaient passé les Alpes. » Heureusement les Cénomans et les Vénètes trahirent la cause commune. Cette diversion força les confédérés à laisser une partie de leurs forces à la défense de leurs foyers; le reste, 50 000 fantassins et 20 000 chevaux, prit la route de Rome. Tous avaient juré, chefs et soldats, de ne point détacher leurs baudriers qu'ils ne fussent montés au Capitole.

L'efTroi fut au comble dans la ville, les livres Sibyllins consultés demandèrent le sacrifice de deux Gaulois ; ils furent enterrés vivants au milieu du Forum boarium et l'on crut avoir accompli ou éludé l'oracle qui avait annoncé que les Gaulois prendraient possession du sol romain. Le

compte ainsi réglé avec les dieux, Rome se mit en devoir de faire tête au péril, et c'est ce qui a fait cette cité si grande : jamais aux belles époques de son histoire, malgré son esprit superstitieux, elle ne s'est abandonnée ellemême. On déclara qu'il y avait tumulte, et tout homme en état de tenir un<i épée s'arma, même les prêtres; 150 000 soldats furent échelonnés en avant de Rome; et l'on en tint en réserve 620 000 fournis par les alliés. Les Samnites avaient promis 70 000 fantassins et 7000 chevaux ; les Latins 80 000 fantassins et 5000 chevaux ; les Japyges et les Messapiens 50 000 fantassins et 16 000 chevaux; les Lucaniens 30 000 fantassins et 3000 chevaux; la confédération marse 20 000 fantassins et 4000 chevaux. Les Romains et les Campaniens pouvaient à eux seuls donner 273000 hommes. Ainsi l'Italie entière se levait pour défendre Rome et repousser les barbares. Tant de préparatifs faillirent cependant être inutiles. Les Gaulois, avec leur insouciance ordinaire, laissèrent derrière eux dans les montagnes l'armée prétorienne qui gardait l'Apennin et arrivèrent à trois journées de Rome. Là, se voyant suivis par le préteur, ils se retournèrent contre lui , lui tuèrent 6000 nommes et cernèrent sur une colline les débris de ses légions. Heureusement, dans la nuit, le consul iEmilius arriva de l'Ombrie, et les Gaulois, embarrassés d'un immense butin, voulurent aller le mettre en sûreté chez eux, comptant revenir ensuite livrer bataille. Cette résolution les perdit ; ils longeaient la côte, suivis par jEmilius, pour gagner la Ligurie, quand le consul Atilius, arrivé de Sardaigne à Pise, vint donner avec ses légions, dans leur avant-garde auprès du cap Télamone. Les Gaulois étaient pris entre trois armées; ils firent face de tous les côtés; Atilius fut tué; mais 40 000 barbares restèrent sur le champ de bataille, et 10 000 furent faits prisonniers. Un des brenns gaulois fut pris, un autre tua de sa main ceux de ses dévoués qui avaient survécu au combat et se poignarda luimême (225).

Le sénat, décidé à délivrer l'Italie de pareilles terreurs,

renvoya Tannée suivante les deux consuls dans la Cisalpine pour en commencer la conquête. Les Gaulois au sud du Pô, affaiblis par le grand désastre de Télamone, donnèrent des otages et remirent aux Romains trois de leurs places fortes, parmi elles Modène. Mais ceux du nord, les Insubres, reçurent vigoureusement les consuls Flaminius et Furius quand ils se risquèrent sur la rive gauche du fleuve : les Romains furent heureux d'accepter un traité qui leur permit de se retirer sans combat. Ils gagnèrent le pays des Cénomans; là quelques jours de repos et d'abondance refirent leurs troupes ; oubliant alors le traité, ils rentrèrent par le pied des Alpes sur le territoire insubrien. 50 000 hommes marchèrent à leur rencontre pour venger cette perfidie. Ils avaient tiré des temples leurs drapeaux sacrés, les Immobiles, qui ne sortaient que dans les plus grands dangers. Flaminius était cet ancien tribun odieux aux grands pour sa proposition du partage des terres sénonaises. Le sénat, n'ayant pu empêcher son élection, fit parler les dieux pour la casser; les miracles se multiplièrent; et les augures déclarèrent la nomination des consuls illégale. Un décret les rappela; Flaminius le reçut au moment de livrer bataille et n'en tint compte ; il ne pouvait échapper à une condamnation que par une victoire; il en imposa à ses soldats la nécessité, en les postant en avant d'une rivière profonde dont il fit rompre derrière eux les ponts. Les épées des barbares mal trempées et sans pointe s'émoussaient et pliaient aisément. Après le premier coup, il fallait que le soldat les appujât contre terre et les redressât avec le pied. Sur cette observation, les tribuns distribuèrent aux hommes du premier rang les piques des triaires, avec ordre de n'attaquer à l'épée que lorsqu'ils verraient que les sabres des Gaulois se seraient faussés en frappant sur le fer des piques. Les Insubres perdirent 8000 morts et 16 000 prisonniers (-223). Ils demandèrent la paix, et, sur le refus du sénat, appelèrent en toute hâte de la Gaule 30 000 Gésates commandés par le roi Virdumar, qui vint fièrement assiéger, au sud du Pô, la forte place de Clasti-

dium, devenue, entre les mains de Rome, une des entraves de la Gaule cisalpine. Le consul romain Marcellus, celui qui gagna, quelques années plus tard, contre Annibal, le surnom de l'Épèe de Rome, accourut pour la dégager. Comme il rangeait ses troupes en bataille, son cheval, effrayé des cris confus des barbares, tourna bride tout à coup et l'emporta malgré lui en arrière. Avec des soldats superstitieux comme Tétaient les Romains, cet incident naturel pouvait être pris pour le présage d'une défaite et l'amener. Marcellus en tira au contraire avantage. Il feignit de vouloir accomplir un acte religieux, fit achever le cercle à son cheval, et, revenu en face de l'ennemi, adora le soleil. Dès lors on pouvait combattre, il n'y avait eu qu'une des cérémonies ordinaires de l'adoration des dieux. Quand le roi des Gésates aperçut Marcellus, jugeant à l'éclat de ses armes qu'il devait être le chef, il poussa son cheval hors des rangs, et l'appela en combat singulier.

Le consul venait au moment même de vouer à Jupiter Férétrien les plus belles armes qui seraient prises sur l'ennemi. À la vue de ce Gaulois, dont l'armure resplendissait de l'éclat de l'or, de l'argent et de la pourpre, Marcellus ne doute pas que ce ne soient là les dépouilles promises, et que les dieux n'envoient le barbare à ses coups. Il pousse droit à lui, au galop de son cheval, le frappe de sa pique en pleine poitrine avec tant de force, que la cuirasse est percée et que Virdumar tombe. Marcellus lui porte, avant qu'il se relève, un second coup, puis saute à terre, lui arrache ses armes, et les élevant vers le ciel : « Jupiter, s'écrie-t-il, reçois les dépouilles que je t'offre, et daigne nous accorder, dans le cours de cette guerre, une fortune semblable. » Les Gésates effrayés s'enfuirent. Le désespoir gagna les Insubres. Ils se remirent à la discrétion du sénat, qui leur lit payer une forte indemnité, et confisqua une partie de leur territoire pour y établir des colonies (222).

Tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut déployé pour célébrer la victoire de Marcellus, le troisième triomphateur opime ; les rues que devait

traverser le cortège étaient jonchées de fleurs, et l'encens fumait partout; une troupe nombreuse de musiciens ouvrait la marche : puis venaient les bœufs du sacrifice, dont on avait doré les cornes, et, après une longue file de chariots portant les armes enlevées à l'ennemi, les captifs gaulois, dont la haute stature et la figure martiale attiraient les regards. Un pantomime habillé en femme et une troupe de satyres insultaient par des chants joyeux à leur douleur. Enfin apparaissait, au milieu de la fumée des parfums, le triomphateur vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, la tête couronnée de lauriers et le visage peint de vermillon comme les statues des dieux; sur son épaule il portait, ajustés autour d'un tronc de chêne, le casque, la cuirasse et la tunique de Virdumar. A la vue de ce glorieux trophée, la foule faisait retentir les airs du cri de triomphe! triomphe! interrompu seulement par les hymnes guerriers des soldats.

« Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Gapitole, Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans une prison, où des bourreaux étaient apostés et des haches préparées ; puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Gapitole, dans le temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle que les barbares avaient vécu. Alors Marcellus entonna l'hymne d'actions de grâces, et le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Gapitole , le triomphateur planta de ses mains son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait fait creuser le pavé. Le reste du jour se passa en réjouissances, en festins, et le lendemain peut-être quelque orateur du sénat ou du peuple recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle offrait à ses dieux le sang des hommes1. »

La conquête de la Cisalpine était avancée. Afin d'y consolider sa puissance, le sénat envoya à Crémone et à Plai-

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