‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 28 sur 51 · Amédée Thierry, Hist. des Gaulois, I · texte numérisé non relu

Amédée Thierry, Hist. des Gaulois, I

sance, en 218, deux colonies, chacune de six mille familles romaines; elles devaient garder la ligne du Pô que défendaient déjà Tannetum, Clastidium et Modène. La voie militaire, construite par le censeur Flaminius à travers l'Apennin depuis Rome jusqu'au milieu du pays sénon, fut continuée pour relier ces postes avancés à la grande place d'Ariminum1. Ainsi la domination romaine s'approchait des Alpes, « ce boulevard élevé, disait Cicéron, par une main divine pour la défense de l'Italie. *

En 221, ils avaient encore occupé l'Istrie : là les Romains étaient maîtres d'une des portes de l'Italie et s'établissaient au nord de la Macédoine qu'ils menaçaient déjà du côté de l'Illyrie.

Dans son infatigable activité, le sénat portait ses regards au delà même de la Grèce; il avait, après la première guerre punique, renouvelé l'alliance avec le roi d'Égypte, et on songea un instant à lui envoyer des troupes auxiliaires contre Antiochus de Syrie J.

Durant ces vingt-trois années si bien mises à profit par Rome, Carthage aussi avait étendu son empire, mais après avoir passé par une crise qui avait failli l'emporter et qui ébranla pour toujours sa constitution.

Quand Amilcar signa la paix avec Lutatius, il y avait en Sicile 20000 mercenaires que depuis longtemps on ne payait plus qu'avec des promesses. La guerre finie, ils réclamèrent l'exécution de ces promesses et leur solde. Le gouverneur de Lilybée, Gescon, les renvoya à Carthage, par détachements, pour donner le temps au sénat de les satisfaire ou de les disperser. Mais le trésor était vide ; on les laissa tous arriver, et lorsqu'ils furent réunis on leur peignit la détresse de la république, on fit appel à leur désintéressement. Cependant l'or et l'argent brillaient partout dans cette opulente métropole de l'Afrique; les mercenaires corn-

t. Strabon, V, 217, fait construire par un jfcmilius, consul en 187, la voie Rmilienne qui conduisit d'Ariminum à Bononia et à Aquilée en faisant le tour des marais et en suivant le pied des Alpes. — 2. Eulrope, 111, 1.

mencèrent à se payer de leurs mains. Le sénat craignit le pillage : il pria les officiers de conduire l'armée à Sicca en donnant à chaque soldat une pièce d'or pour les besoins les plus pressants. Les Carthaginois auraient pu garder comme otages leurs femmes et leurs enfants; ils les renvoyèrent pour que ces étrangers ne fussent pas tentés de revenir les chercher. Puis, fermant leurs portes, ils se crurent, derrière leurs hautes murailles, à l'abri de toute colère.

« Les mercenaires, dit Polybe, étaient réunis à Sicca. Pour de pareilles troupes, l'oisiveté est mauvaise conseillère : ils se mirent à compter, à exagérer ce qu'on leur devait, ce qu'on leur avait promis aux heures de péril, et dans ces âmes avides naissaient d'immenses désirs.

« On leur envoya Hannon, qui, au lieu d'apporter de l'or, demanda des sacrifices en parlant humblement du dénument de la république. Des citoyens auraient pu entendre ce langage. Les mercenaires s'irritèrent, et une sédition éclata; les gens de chaque nation de l'armée s'attroupèrent d'abord, puis toutes les nations se mêlèrent. On ne se comprenait pas, mais on s'entendait pour lancer mille imprécations. Hannon essaya de faire parler aux soldats par leurs chefs : mais les chefs répétaient toute autre chose que ce qui leur était dit, et la colère de cette foule croissait. « Pourquoi aussi, demandaient les mercenaires, leur avaiton député, au lieu des généraux qui les avaient vus à l'œuvre, et savaient ce qui leur était dû, Hannon, qui ne les connaissait pas. Ils lèvent leur camp, marchent sur Carthage, et s'arrêtent à cent vingt stades de la ville, au lieu appelé Tunis.

« Carthage n'avait ni soldats pour repousser ces barbares, ni otages pour les arrêter. Elle essaya de les adoucir; elle leur envoya des vivres, dont ils fixèrent eux-mêmes le prix, et des députés qui leur promirent que tout ce qu'ils demanderaient serait accordé. Ces lâchetés ne firent qu'accroître leur audace. Ils avaient tenu tète aux Romains en Sicile : qui donc oserait les regarder en face? A coup sûr,

ce ne seraient pas ces Carthaginois.... Et tous les jours, ils inventaient de nouvelles demandes , réclamant outre leurs soldes le prix de leurs chevaux tués, exigeant qu'on leur payât les vivres qu'on leur devait au prix exorbitant où ils avaient été pendant la guerre. Pour en finir, on leur envoya Gescon, un de leurs généraux de oicile, qui avait toujours pris leurs intérêts à cœur, et qui vînt avec beaucoup d'or. Il prend les chefs à part, puis réunit chaque nation séparément pour payer la solde. L'accommodement allait se faire, mais il y avait dans l'armée un certain Spendius, Campanien, autrefois esclave à Rome, qui craignit d'être livré à son maître, et un Africain, Mathos, auteur principal de tous ces troubles, et qui s'attendait, si l'on s'accordait, à payer pour les autres. Mathos remontra aux Libyens qu'une fois les autres nations parties, Garthage ferait retomber sur eux le poids de sa colère, et les châtierait de manière à épouvanter leurs compatriotes. Une grande agitation suit ce discours, et comme Gescon remettait à un autre temps le payement des vivres et des chevaux , les Libyens se réunissent tumultueusement. Ils ne veulent entendre que Spendius et Mathos; si quelque autre orateur tente de parler, il est lapidé sur-le-champ. Un seul mot est compris de tous ces barbares : Frappe! Dès que quelqu'un avait dit : Frappe ! tous frappaient, et si vite qu'il était impossible d'échapper. Beaucoup de soldats, et même des chefs périrent ainsi : à la fin Spendius et Mathos furent élus généraux.

« Gescon savait que si une fois ces bêtes féroces commençaient à agir, Carthage était perdue. Au péril de sa vie, il resta au camp, tâchant de ramener les chefs. Mais un jour que les Africains, qui n'avaient pas reçu leur solde, la réclamaient insolemment, il leur dit de s'adresser à Mathos. Eux, à ces mots se jettent sur l'argent, saisissent Gescon et ses compagnons, et les chargent de chaînes.

« Garthage était en proie à la terreur. Toute meurtrie de ses défaites de Sicile, elle avait espéré, une fois la paix faite avec Rome, un peu de repos et de sécurité, et voilà

que la guerre recommençait, plus terrible : car il ne s'agissait plus de la Sicile, mais du salut même et de l'existence de la patrie. Elle n'avait ni armées, ni flotte : ses greniers étaient vides, son trésor épuisé, ses alliés indifférents ou ennemis. Sa domination sur les peuples d'Afrique avait été cruelle. Dans la dernière guerre, elle avait exigé des habitants des campagnes la moitié de leurs revenus, doublé l'impôt des villes. Les plus pauvres n'avaient à espérer des gouverneurs carthaginois ni grâce ni merci; car, pour être populaire à Carthage, il fallait être impitoyable envers les sujets, et tirer d'eux le plus d'argent possible.

« Aussi, dès que Mathos eut appelé les villes d'Afrique à la révolte, les femmes mêmes, qui avaient vu tant de fois traîner en prison leurs maris et leurs proches pour le payement de l'impôt, jurèrent entre elles de ne rien cacher de leurs effets; elles donnèrent tout ce qu'elles avaient de meubles et de parures, et l'argent abonda au camp des mercenaires. Leurs troupes se grossirent de nombreux auxiliaires ; l'armée monta à soixante-dix mille hommes, avec lesquels ils assiégèrent Utique et Hippone, les deux seules villes qui n'eussent pas répondu à leur appel.

« Les Carthaginois confièrent d'abord à Hannon la conduite de la guerre; mais il ne sut pas délivrer Utique, et, deux fois, il laissa échapper l'occasion de détruire l'armée ennemie. On mit Amilcar à sa place; avec dix mille hommes et soixante-quinze éléphants, il sut faire lever aux mercenaires le siège d'Utique, dégager les approches de Carthage et gagner une seconde bataille contre Spendius. Alors les Numides passèrent à lui, il se trouva maître de la campagne et les vivres commencèrent à manquer aux mercenaires. En même temps il montrait à l'égard de ses prisonniers beaucoup de douceur. Les chefs redoutèrent des défections ; pour les empêcher, ils assemblent l'armée, font paraître un homme qu'ils prétendent arriver de Sardaigne avec une lettre où leurs amis les invitaient à observer de près Gescon et les autres prisonniers, à se défier des pratiques secrètes qu'on faisait dans le camp en faveur des Garthagi-

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nois. Spendius, prenant alors la parole, fait remarquer la douceur perfide d'Amilcar, et le danger de renvoyer Gescon. Il parlait encore lorsqu'un nouveau messager qui se dit arrivé de Tunis apporte une lettre dans le sens de la première. Autarite, chef des Gaulois, déclare qu'il n'y a de salut que dans une rupture sans retour avec les Carthaginois, que tous ceux qui parlent autrement sont des traîtres ; et que, pour s'interdire tout accommodement, il faut tuer Gescon et les prisonniers.... Cet Autarite avait l'avantage de parler phénicien, et de se faire ainsi entendre du plus grand nombre, car la longueur de la guerre faisait peu à peu du phénicien la langue commune, et les soldats se saluaient ordinairement dans cette langue.

« Après Autarite parlèrent des hommes de chaque nation, qui avaient des obligations à Gescon et qui demandaient qu'on lui fit grâce au moins des supplices. Gomme ils parlaient tous ensemble et chacun dans sa langue, on ne pouvait rien entendre. Mais dès qu'on entrevit ce qu'ils voulaient dire, et que quelqu'un eut crié: Tue! tue! ces malheureux intercesseurs furent assommés à coups de pierres. On prit alors Gescon et les siens au nombre de sept cents ; on les mena hors du camp, on leur coupa les mains et les oreilles, on leur cassa les jambes, et on les jeta encore vivants dans une fosse. Quand Amilcar envoya demander au moins les cadavres, les barbares déclarèrent cjue tout député serait traité de même, et proclamèrent comme loi que tout prisonnier carthaginois périrait dans les supplices, que tout allié de Carthage serait renvoyé les mains coupées; et cette loi fut toujours observée à la rigueur. Amilcar en représailles fit jeter aux bêtes tous ses prisonniers.

« Les affaires des Carthaginois prenaient une bonne tournure, quand des revers soudains les ramenèrent au premier état. La Sardaigne se révolta; une tempête submergea un grand convoi de vivres; Hippone et Utique firent défection en massacrant leur garnison, et Mathos songeait déjà à ramener ses mercenaires au pied des murs de Carthage. Mais Hiéron, que la victoire définitive de cette armée barbare eût effrayé

donna tous les secours que les Carthaginois leur demandèrent, Home môme semontra favorable. Le sénat leur rendit ce qui lui restait de prisonniers faits en Sicile, permit aux marchands italiens de leur porter des vivres, et refusa l'offre des habitants d'Utique de se donner aux Romains. Amilcar chassa une seconde fois les mercenaires des environs de Carthage et, avec sa cavalerie numide, les poussa dans les montagnes, où il parvint à enfermer une de leurs deux armées dans le défilé de la Hache. Là, ne pouvant ni fuir, ni combattre, ils se trouvèrent réduits par la famine à la nécessité de se manger les uns les autres. Les prisonniers et les esclaves y passèrent d'abord; quand cette ressource manqua, il fallut bien que Spendius, Autarite et les autres chefs, menacés par la multitude, demandassent un sauf conduit pour aller trouver Amilcar. Il ne le refusa point, et convint avec eux que , sauf dix hommes à son choix, il renverrait tous les autres, en leur laissant à chacun un habit. Le traité fuit, Amilcar dit aux envoyés : Vous êtes des dix, et il les retint. Les mercenaires en apprenant l'arrestation de leurs chefs se crurent trahis et coururent aux armes : ils étaient si bien enveloppés, que, de quarante mille, il ne s'en sauva pas un. Cependant Mathos, assiégé dans Tunis, lit une énergique résistance; dans une sortie il prit le collègue d'Àmilcar, Annibal, et l'attacha à la croix de Spendius; trente des principaux Carthaginois périrent dans d'atroces supplices; mais, attiré en rase campagne il fut vaincu dans une grande bataille, amené dans Carthage et livré pour jouet à la populace. »

La guerre inexpiable, comme on l'appela, avait duré trois ans et quatre mois. Je ne sache pas, dit Polybe, qu'il y en ait une seule où l'on eût porté si loin la barbarie et l'impiété.

Dans une république commerçante qui se laisse entraîner à de longues guerres, il se forme bientôt un parti militaire dont l'importance croît avec les services, et qui finit par sacrifier à son chef les libertés du pays. Ainsi périt la répu-

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blique hollandaise1 ; ainsi devait finir Garthage. Si l'histoire intérieure de cette ville nous était mieux connue, nous y trouverions sans doute de curieuses révélations sur les deux grands partis qui la divisaient et que les historiens nous font à peine entrevoir. Peut-être Hannon et les siens, qu'on nous représente comme vendus à Rome ou bassement jaloux d'Amilcar et de son fils, apparaîtraient-ils comme des citoyens justement alarmés de la faveur croissante, auprès de la populace et des soldats, d'une famille qui semblait investie, par droit héréditaire, du commandement des armées et qui menaçait Garthage d'une dictature militaire. Dans la première guerre punique Amilcar avait rendu d'immenses services ; cependant ce fut Hannon qu'on nomma contre les mercenaires. Quand son incapacité eut contraint le sénat de rendre Amilcar aux vœux de l'armée, un autre Hannon lui fut donné pour collègue. Mais les soldats le chassèrent s ; et Amilcar le remplaça par un général du nom d'Annibal et probablement de sa faction. Celui-ci mort, le sénat se hâta de renvoyer Hannon avec trente sénateurs pour réconcilier les deux chefs et surveiller Amilcar. Il fallut que le héros partageât avec son rival la gloire de terminer cette guerre. Le sauveur de Carthage avait droit à d'éclatantes récompenses, on l'humilia par de honteuses accusations'. L'armée et le peuple étaient pour lui; mais soit patriotisme, soit conscience de la force que conservaient encore ces grands qui l'outrageaient, soit désir d'accroître par de nouvelles victoires sa renommée et l'influence de son parti , il se laissa exiler avec ses troupes victorieuses, et il partit pour soumettre à Carthage les côtes de l'Afrique et l'Espagne. Cette conquête serait, disait-

t. M. Mignet a décrit cette révolution, qui aide beaucoup à comprendre l'état de Carthage. Annibal était son futur stathouder; les Hannon ses de Witt. 11 en a été de môme à Syracuse, dans toutes les républiques grecques de la Sicile, dans toutes celles de l'Italie au moyen âge. — 2. 'Enet tov "Avv«»>va tô oTpaTÔneôov êxpive Seîv àjtaX).dtTTe<TÔat. Polybe, I, 18 (82).... Bipxa; 5ï TCapat>a6ùv 'Awtêav tôv <rcpaTr,Tf6v.... — 3. Corn. Népos, Âmilc. — 4. Suivant Appien, il partit malgré le sénat pour l'Espagne, où Carthage avait déjà quelques possessions et des relations de commerce.

on, une compensation à la perte de la Sicile et de la Sardaigne.

Amilcar y employa neuf années durant lesquelles, dit Polybe, il soumit un grand nombre de peuples, par les armes ou par des traités jusqu'à ce qu'il périt dans une bataille contre les Lusitaniens au bord du Guadiana. Le butin conquis dans la riche Espagne avait servi à acheter le peuple et une partie du sénat1. La faction Barcine grandissait, et comme son principal appui était dans le peuple, elle favorisait les envahissements de l'assemblée populaire, qui devint peu à peu prépondérante dans le gouvernement1. Aussi le gendre d'Amilcar, le favori du peuple de Cartilage, Asdrubal, hérita-t-il, malgré le sénat1, du commandement de son beau-père. 11 continua ses conquêtes, avec une armée de 56000 soldats et 200 éléphants, poussa jusqu'à l'Èbre, où les Romains, effrayés de ses progrès, l'arrêtèrent par un traité (227), et pour consolider sa puissance, il fonda Carthagène* dans la plus heureuse position, au milieu de la côte d'Espagne, en face de l'Afrique, devant un large port, auprès de mines qui lui livraient chaque jour 300 livres pesant d'argent. D'immenses travaux en firent en quelques années une grande ville ; c'était comme *la capitale des futurs États de la maison Barcine5.

Cependant Asdrubal fut assassiné par un esclave gaulois qui vengeait sur lui la mort de son maître tué en trahison.

1 pecunia totam locupletavit Africam. Corn. Nép., in Amilc.t 4.

— 2.... tt|v ïùeiffTTjv Ôuva|j.tv èv toï; 8ia6ouX(oi;.... 6 8r)u.oç fjôïi n-.TÉiXrçei. VI, 51. Avant les guerres contre Rome, les fréquents envois dans les colonies diminuaient le nombre et la force du peuple. La première guerre punique, en arrêtant ce courant d'émigration, qui emportait hors de la ville tant d'éléments de discorde, augmenta l'influence du peuple; de là cette phrase de Polybe, citée p. 322. — 3. Faclionis Barcinx opibus, qux apud milites plebemque plus quàm modicx erant, haud sanc voluntate principum. Liv., XXI, 2. Selon Corn. Nép., largitione vetustos pervertit mores. In Amilc, 3. — 4. Gadès était la capitale phénicienne de l'Espagne, mais les Barcas voulaient une ville nouvelle. — 5. Hannou dit, en supposant à l'envoi d'Annibal auprès d'Asdrubal, An hoc timemus, ne ... nimis sera t'mperia immodica et regni paterni speciem xideat. Liv., >'XI, 3, et plus loin il dit d'Amilcar : cujus régis.... et de l'armée : hereditarii exercitus. .. ibid.

Les soldats élurent, à sa place, le fils de leur ancien commandant, Annibal, qui depuis trois ans combattait dans leurs rangs. Le peuple confirma1, et le sénat accepta le nouveau roi. L'Espagne et l'armée n'étaient plus en effet qu'un héritage des Barcas*.

Telle était en 219 la situation de Garthage. Tout annonçai tune prochaine transformation de celte vieille république. Mais Annibal, comme César deux siècles plus tard, avait besoin d'une grande gloire et d'une armée dévouée pour rentrer en maître dans sa patrie. César conquit la dictature dans les Gaules. Annibal la chercha dans cette seconde guerre punique que son père lui avait léguée.

Rome au contraire, on l'a vu plus haut, était aussi éloignée du despotisme que de l'anarchie5. Cependant, depuis l'an 264, toutes choses, mœurs, religion, organisation politique, avaient fait un pas en avant. La décadence ne commençait pas ; seulement cette vieille société chancelait sur les bases qui l'avaient si longtemps portée. Les richesses trouvées dans le pillage de cités industrieuses et commerçantes, les tributs payés par la Sicile et Carthage, les idées acquises dans le contact avec tant d'hommes et de choses nouvelles, ébranlaient l'austérité et la foi antiques. La ville s'ouvrait aux arts, aux coutumes étrangères 4 ; la littérature profane commençait', et les artistes de la Grèce qui

1. Polyb. , III, 13. — 2. L'hislorien Fabius, contemporain d'Amilcar et sénateur à Rome, disait expressément qu'Asdrubal, après avoir voulu s'emparer de la tyrannie à Carthage.... el? |i.ov*px«xv TrepioTTjffat tô iroXttev|i* tùv KwpyifiSovitov, s'était conduit en Espagne comme si ce pays lui appartenait— t« v.CLxà tt)v 'lëeptav jçeipî^civ xaxà ttjv avtoO itpoaîpsatv, où npooîxovta t<5 auveopiu xôiv Kap^Sovîtov. Polyb., III, 8. Polybe dit luimême, X, 9, d'Asdrubal, qu'il avait bâti à Carthagène un palais de roi, paoOen icoirjffai, |iovapxtx?|Ç opeyoïAtvov tourna;. — 3. Polybe dit de ce gouvernement, VI, 57 : *Hv xal xâXXiaTov xat TéXetov iv rolç 'Awi&axo?; xatpoî;. — 4. La coutume grecque de ne plus porter la barbe s'était introduite dès l'an 300. Schol. ad Borat., sat. I, 7, 3. Casaub., ad Theoph. charact. Daus les jeux publics, on jetait, comme à Olympie, des palmes aux vainqueurs (dès 29.')). Papirius fit établir un cadran solaire sur les murs du temple de Quirinus. Pl.. VII, 00; XXXIV, lt>. Le premier médecin, Archagatbos, vint à Rome en 219. — .'>. Fabius Pictor, le plus ancien des historiens du Rome, écrivait vers 220; la première pièce de Livius Andronicus

venaient faire dans Rome concurrence à ceux de l'Étrurie, n'étaient plus occupés seulement à la décoration des temples. Le colosse de Carvilius; la louve du Capilole1 placée, en 296, par les édiles, près du figuier ruminai; les peintures de Fabius Pictor, dans le temple du Salut, vers 303, montrent que, jusqu'aux guerres puniques, l'art était resté sacerdotal. Mais, depuis l'exemple donné par l'impie Appius», les ressources de l'État étaient employées, moins à la construction de nouveaux temples, qu'à l'achèvement do grands travaux d'utilité publique, et les particuliers recherchaient maintenant pour eux-mêmes ce luxe que jadis on ne déployait que pour les dieux. Les Scipions se faisaient élever un tombeau qui excite encore aujourd'hui l'admiration ; et quelques maisons, dit Florus, étalaient déjà l'or, la pourpre, les statues et toutes les recherches du luxe de Tarente. On avait des besoins autrefois inconnus. Dès l'année 269, on avait frappé de la monnaie d'argent; en 207, il faudra de la monnaie d'or*.

De fâcheux symptômes révélaient les dangers que couraient les mœurs romaines dans cette conquête du monde. Treize sénateurs avaient été dégradés par les censeurs de l'an 252; et un général, Papirius Matho, auquel le sénat refusait l'ovation pour ses victoires en Sardaigne, était allé triompher sur le mont Albain, vers d'autres dieux que ceux du Gapitole*. On s'indignait du divorce de Carvilius, bien qu'il eût juré devant les censeurs qu'en répudiant sa femme stérile il n'avait d'autre motif que de donner des citoyens à la république5; mais d'autres imiteront bientôt cette première atteinte à la sainteté du mariage (233). Peu

est de 240, la première de Nœvius, de 234. Ennius (Hait né en 239, Plaute en 227. Coruncanius, le premier grand pontife plébéien, ouvrit vers ce temps une école de droit. Cic, de Orat., III, 33. — 1. Ce groupe existe encore Pl., XXXV, 4. — 2. \<»j. page 23.'», note 1. —3. Pl., XXXIII, 3. M. Dureau de la Malle prétend que dès Servais on coula de la monnaie d'argent, ticon. pal. des Rom., I, l.'i et 71. Les deniers d'argent frappés en 2G9 valaient 10 aslibraux de bronze. — 4. Liv.. Kpit., XVIII; Val. Max, 111,6.-5. Jd., II, 1; Aulu-G. IV, 3. Il y avait eu dus répudiations antérieurement; ainsi Sempronius, vers 30:>.

d'années après, il fallut la loi Scatinia pour réprimer de monstrueux excès1; et en 234 les censeurs avaient dû renouveler toutes les sévérités de Camille contre les célibataires.

Le caractère et la moralité d'un peuple se montrent dans ses plaisirs A Rome, rien pour l'esprit; ce peuple de soldats n'aime quela force ou l'adresse. Au lieu de l'artd'Eschyle, il faut, pour les émouvoir au théâtre, des combats de gladiateurs (depuis 264), c'est-à-dire du sang et la mort; au lieu des mordantes et spirituelles satires d'Aristophane, les jeux floraux (230), qui croîtront chaque année en licence, et les grossières Atellanes, jouées par les citoyens euxmêmes, qui laissent aux histrions les pièces trop sévères de Livius Andronicus.

La religion restait toute pratique, tout extérieure ; elle n'enfantait ni système, ni corps de doctrines, ni enseignement moral2. Elle n'avait qu'un but: connaître les volontés des dieux pour tâcher de les fléchir. Religion des intérêts temporels, qui ne donnait une prière qu'en échange d'un bienfait, ou pour éloigner un malheur; culte du Destin, qui n'inspirait point l'amour, mais la crainte; dieux redoutés, qu'on délaissera sans déchirement du cœur, parce qu'ils n'ont jamais parlé à l'âme. Et ce doute, déjà il arrive. Les Potitii ont abandonné à des esclaves le soin des sacrifices d'Hercule; Claudius a fait jeter à la mer les poulets sacrés, et son collègue Junius a été accusé d'avoir négligé les auspices. A Aquilonie3, Papirius, engageant l'action malgré des présages contraires, n'a promis à Jupiter, en échange de la victoire, qu'une petite coupe de vin miellé, et Ennius osera dire bientôt : « S'il y a des dieux, assurément ils ne s'inquiètent guère des choses de ce monde*. » Beaucoup dans la foule même abandonnent les

1. Aulu-G., V. 1, Liv.sVIH,28.Cic, PWZ.,TII, 6.-2. Sacra minus ad hnmines mel\or*s faciendos quam ad voluntatcm deorum rnnciliandam spectabant. Holtius, Jlist. jur. rom. lineam., p. 12. — 3. Liv., X, 42. Cependant le grand pontife Métcllus perdit la vue en sauvant des flammes le Palladium. Liv., Epit. XXIX. - 4. Ck,,Div.} II, 50, d'après Épicure.

vieux rites. Aux temps de la seconde guerre punique, dit Tite-Live, il ne se faisait plus de sacriûces publics ou domestiques suivant l'usage antique, mais seulement à la mode étrangère1. Dès l'année 291, des ambassadeurs romains étaient allés demander à Épidaure une statue d'Esculape, comme d'autres iront, en 203, chercher la Bonne Déesse jusqu'au milieu de l'Asie Mineure2. Enfin, depuis que les augures, abandonnés aux plébéiens, ont cessé d'être un instrument politique, ils ont perdu beaucoup de leur autorité. Fabius Cunctator déclarait lui-même, étant augure, que tout ce qui servait la république était accompli sous de bons auspices, tout ce qui lui était contraire, sous des auspices néfastes". Ainsi, la religion de l'État chancelle; mais les terreurs de la seconde guerre punique préviendront sa ruine. Plus Annibal approchera de Rome, plus les présages se multiplieront, plus la foi se ranimera.

Dans l'organisation politique, un grand changement venait aussi de s'opérer. Le peuple avait effacé de la constitution le principe timocratique que Servius y avait introduit. On avait conservé les centuries de chevaliers ; mais les classes étaient abolies et toutes les prérogatives de l'assemblée centuriate passaient à l'assemblée des tribus sans que les tribus eussent d'autre division que celle qu'indiquait le respect héréditaire de tous les Romains pour l'âge et l'expérience (Centurix juniorum et seniorum) *. C'était le triomphe

1. Liv., XXV, 1. En 212 le sénat lui-même décrète qu'on sacrifiera à Apollon, grxco ritu. Ibid., 12. Il envoie plusieurs fois à Delphes. — 2. On bâtit à Esculape un temple sur l'île du Tibre. Liv., XI, XXIX, 14. — 3. Oie, de Senect., 4. — 4. Les textes réunis de Tite-Live, de Cicéron et de Denys ne jettent malheureusement qu'un demi-jour sur la transformation des assemblées centuriates. Cependant ils en disent assez pour mettre hors de doute la fusion des deux sortes de comices par centuries et par tribus (Cf. Liv., I, 43; XXIV, 7; XXVI, 22; XXVII, 6. Cic, de Leg. agr., II, 2, me non extrema tribu, suffraginrum consulem declaravit. Pro Plane, 20.... centuria.... pars vnius tribûs; de Leg., III, 4 et chaque page de la Demande du Conx.; Den., IV, 21. Polybe, VI, 4, etc.) Mais il paraît qu'on s'y prit à deux fois pour faire ce changement. Pendant la guerre d'Annibal, et jusqu'à l'année 181, époque où il parle d'un grand changement dans les suffrages, Tite-Live donne fréquemment, XXIV, 7; XXVI, 22; XXVII, 6, aux centuries le nom des tribus. Dans l'élection de 211, chaque tribu paraît

définitif du principe de l'égalité au nom duquel les tribuns avaient toujours combattu. La Constitution devenait donc plus démocratique. On s'en aperçoit à la nomination de Flaminius et de Varron, portés, malgré le sénat et les présages, aux plus hautes charges ; à celle de Minucius et des

divisée en deux centuries, une de juniores, une de s<niores, ce qui confirme le passage I, 43 de Tite-Live : Tribus, numéro earum duplicnto, centuriis juninrum et seniorum. A quelle époque ce changement eut-il lieu? Nécessairement après la loi Hortensia, et suivant Tite-Live, post expletas quinque et triyinta tribus. Peut-être, en 220, durant la censure de Flaminius, par qui, dit le XX* epitome, libertini in quatuor tribus redacli sunt. quum antea dispersi per omnes fuissent. Tous les écrivains allemands varient sur cette date, parce qu'ils n'ont pas vu qu'il pouvait y avoir eu deux changements à deux époques différentes. Franke donne 49'>; Walter et Peter, 430; Niebuhr, 30.V, Kobte, 28fi: Gottling et derlach, 220; Schulze, 181. Ou reste, il me semble qu'on ne peut se tromper de beaucoup en plaçant ce changement dans l'intervalle des deux guerres puniques. Le nombre des trente cinq tribus ne fut complété qu'en 241, et en 21.j on voit déjà des centuries de tribus. Dans ce temps d'égalité républicaine, de pauvreté et d'héroïsme, le principe tirnocratique du cens dut nécessairement s'effacer. Déjà il avait disparu des légions dont l'organisation ne reposait plus sur la division en classes établie par Servius; les plébéiens qui venaient de conquérir sur tous les points l'égalité, purent bien le faire disparaître aussi au Forum. D'ailleurs par la dépréciation de l'as, réduit alors au sixième de la valeur qu'il avait encore avant la première guerre punique (Pl. XXXIII, 13; Varr. de R. R., I, 10), 100 000 as, en 240, ne représentaient que lo'MG as anciens, auxquels l'élévation du prix des denrées donnait une valeur infiniment moindre qu'au temps de Servius. De là il résultait que la même fortune qui, sous Servius, n'aurait donné entrée que dans la cinquième classe, élevait en 240 à la première. En fait, les classes n'existaient plus, l'immense majorité des citoyens se trouvant dans la première, il ne fut donc pas nécessaire d'une révolution pour les abolir; leur suppression passa inaperçue. Sans classes il ne pouvait plus y avoir de centuries. Il ne restait donc d'autre division connue et aimée du peuple que celle par tribus; on y ajouta la vieille division en juniores et en sent ores.

Mais le? dangers de la seconde guerre punique investirent le sénat d'une sorte de dictature qu'il ne voulut plus quitter quand il l'eut exercée quinze ans; la noblesse se reforma, prit confiance en elle-même, et, pour fortifier son pouvoir croissant, voulut rétablir les catégories de fortune. Tite-Live dit des censeurs de l'an 181 : Mutarunt suffrayia, reyionatimque yeneribus hominum, causis et qu.rstibns tribus descripserunt, XL, 51, et dès lors les classes, qui d'ailleurs avaient toujours existé sur les livres des censeurs, puisque ï'iiEpôt était proportionnel à la fortune, reprirent leur rôle politique. En 169 il parle des centuries de chevaliers et de beaucoup de centu. ries de la première classe. Dans l'élection de Dolabella, Cicéron, Phil. II, 33, cite la centurie prérogative, le vote de la première classe, de la deuxième et des autres. Dans tous ses discours il ne connaît plus que des

obscurs aventuriers auxquels le peuple confiera des armées contre Annibal.

Mais l'aristocratie était entrée si avant dans le mœurs, que dans le temps même où l'égalité était proclamée hautement comme le principe de la société romaine, une noblesse

classes, tout en regardant les tribus comme la grande et fondamentale division du peuple romain. Ce sont ces tribus qu'il subdivise en classes, en centuries : Censores partes populi in tribus describunto, exin pétunias, xvitaies, ordines partiunto, et de nombreux témoignages viennent confirmer ces paroles. (Den., IV, 21 ; Sali., de Ord. rep., II, 8. Voy Aulu-G., VII, 13, au sujet de la loi Voconia et l'expression figurée, appartenir à la cinquième classe, Cic, Acad., II, 23.) Dans les deux derniers siècles de la république, les classes, les centuries existaient donc comme autrefois et reposaient sur le même principe que l'ancienne division de Servius. Aussi Denys put dire, l'assemblée par centuries n'est pas détruite, mais modifiée; elle est devenue plus démocratique, IV, 21 ; sans doute, parco qu'il n'y avait plus la même disproportion que par le passé dans le nombre des centuries. Le passage de Tite-Live, XLIII, 16, où il ne parle plus que de douze centuries de chevaliers au lieu de dix-huit, en serait une preuve.

Je crois donc que de 241 à 220 la grande assemblée du peuple romain a été celle des tribus, divisées chacune en deux centuries do jun torts et de seniorex; que, depuis 181, l'égalité disparaissant tous les jours, les catégories de fortune furent rétablies dans un sens plus démocratique cependant que ne l'avait fait Servius; ces changements, élant d'ailleurs en parfait accord avec l'histoire de ces temps-là, me semblent devoir être admis sans contestatiop. Ce qui va suivre ne sera plus qu'une hypothèse.

Ainsi chaque tribu renfermait des classes, d'après le passage de Tite-Live pour l'an 181 et les textes indiqués plus haut, probablement cinq, comme anciennement et comme le disent expressément l'ouvrage de Ord. rep., II, 8, et les Acad. de Cicéron. Chaque classe était divisée enjuniores et en seniorex, comme chaque tribu avant 181, comme chaque classe depuis Servius et comme le prouvent vingt passages de Cicéron, omnium wtatum atque ordinum, ad AU., IV, 1 ; pro Flacco, 7, etc. C'étaient donc 35 tribus renfermant 1 75 classes subdivisées en 350 centuries, plus 12 centuries de chevaliers. Ainsi, toutes les classes ayant chacune autant de centuries avaient chacune aussi autant de suffrages. Le petit nombre des riches ne l'emportait pas sur la foule des pauvres. De plus, le sort décidait quelle serait la centurie prérogative dont le suffrage, regardé comme un présage, était ordinairement suivi par les autres. Ces modifications donnaient donc bien, comme l'affirme Denys, un caractère plus démocratique à l'assemblée centuriate; remarquons cependant que le sort d'une élection ou d'une loi était véritablement entre les mains de la classe moyenne qui, en se jetant audessus ou au-dessous, donnait aux riches ou aux pauvres la majorité. Mais la véritable assemblée par tribus n'était pas détruite. Les Gracques s'en servirent pour faire passer leur loi malgré les riches. Quant au cens de chaque classe, il est difficile à déterminer. On pourrait, d'après Tite-Live, XXIV, 1 1, le fixer ainsi : la première classe au-dessus de 1 million d'as ; la deuxième.

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nouvelle s'élevait sur les ruines de celle que les lois de Licinius, de Publ. Philo et d'Hortensius avaient détruite. S'il y avait encore des patriciens, le patriciat n'existait plus comme corps politique. Au sénat, dans les hautes charges, les plébéiens étaient maintenant plus nombreux que les descendants des familles patriciennes. En 21b les deux consuls furent plébéiens. Mais ces hommes nouveaux n'étaient entrés que l'un après l'autre dans le sénat ; loin d'en modifier l'esprit, ils avaient subi son influence et accepté cette politique séculaire qui retenait la république dans les sages limites d'une démocratie modérée. La communauté des intérêts amena des alliances de familles qui unirent la nouvelle noblesse à l'ancienne; et l'aristocratie romaine se trouva , par toutes ces lois populaires, non pas détruite, mais renouvelée. Ceux dont les ancêtres avaient le plus vivement combattu pour l'égalité, se hâtèrent d'élever une barrière entre eux et le peuple, en se saisissant du droit d'images que donnait toute charge curule. « Quand il meurt à Rome quelque personnage de haut rang, dit Polybe, on le porte solennellement au Forum avec les images de ses aïeux, précédées des faisceaux et des haches, et couvertes d'une prétexte, d'une robe de pourpre ou d'une étoÎFe d'or, selon qu'ils ont eu le consulat ou la préture, la censure ou

de 1 million à 300000; la troisième, de 300000 à 100000; la quatrième, de 100000 à 60 000; la cinquième, de 50 000 à 4000.

Ces chiffres peuvent être contestés, parce que les textes manquent; mais le principe de la nouvelle organisation semble hors de doute ; c'est le principe fondamental de la constitution romaine : A> plurimum raleant plurimi. Les tribuns qui entrent maintenant au sénat et font partie de la nouvelle noblesse ne sont plus des hommes de parti, mais des hommes d'État ; aussi acceptent-ils volontiers cette organisation qui empêche Rome d'être une effroyable démagogie ; car le nombre des nouveaux citoyens croissant chaque jour, il fallait à tout prix mettre un ordre qui assurât une certaine prépondérance aux vieux Romains. Si l'assemblée centuriate eût absorbé l'assemblée par tribus, Rome eût été une oligarchie, soupçonneuse et tyrannique comme Venise. Si les comices par tribus eussent absorbé les comices par centuries, Rome eût été une démocratie insensée comme l'Athènes de Cléon. Par leur fusion, la noblesse et le peuple, les riches et les pauvres se firent équilibre, se continrent mutuellement jusqu'au jour où l'empire étant devenu trop grand, il fallut sacrifier la liberté à la puissance et reconnaître un maître.

le triomphe. Au pied de la tribune aux harangues, on les place sur des sièges d'ivoire, et le flls du mort raconte ses exploits, puis ceux de ses pères. Par là se renouvelle toujours la réputatian des grands citoyens; leur gloire devient immortelle, et le peuple ne peut en perdre la mémoire. » Le froid Polybe s'anime lui-même à cette vue. C'est le plus enivrant spectacle, s'écrie-t-il. C'était aussi le plus sûr moyen pour les nobles de justifier , même aux yeux du peuple, leur ambition, en lui rappelant sans cesse leurs services. Aussi jaloux que l'était autrefois le patriciat, de repousser des honneurs les hommes nouveaux , ils avaient établi depuis la première guerre punique que les fidiles, et non plus le trésor, feraient tous les frais des jeux publics1. Or il fallait passer par l'édilité avant d'arriver aux grandes charges. C'était en fermer l'accès à tous ceux qui n'avaient pas une fortune assez considérable pour oser briguer cette magistrature onéreuse.

A l'ascendant que leur donnaient la fortune, la naissance, l'habitude du commandement et la connaissance exclusive des formules du droit*, se joignait pour un grand nombre le patronage des alliés. Tout peuple libre d'Italie avait à Rome un patron qui représentait ses intérêts, et au besoin le défendait devant le sénat ou le peuple. Le sénat s'était, il est vrai , réservé le droit de juger les différends des villes, de statuer sur les plaintes des citoyens contre leurs cités, sur les crimes contre Rome, sur les discordes intérieures, etc. ; mais ordinairement il abandonnait ce soin aux patrons \ toujours choisis parmi les familles influentes. Cette clientèle d'une cité, d'un peuple entier, augmentait la considération et la puissance des nobles, d'une manière dangereuse pour la liberté. Aussi créa-t-on en 243 un Prœtor

1. Den., VII, 71. — 2. Depuis Flavius les grands avaient imaginé de nouvelles formules; mais elles furent divulguées vers 200, jus jElianum. Pompon., L. 2, 7. Pour ces nouvelles formules, cf. Cic. à AU., VI, 1 ; pro Murend. 2:1; de Oraf.,1,41 ; Aulu-G., VI, 9. —3. Dcn. II, 11; Aulu-G., V, 13; XX, 1. Liv., IX, 20; Cic, In Verr. IV, 3; pro Sulla, 21. Les Claudius étaient patrons des habitants de Messine; Minutianus, de 15 peuples ombriens; les Marcellus, des Siciliens; les Fabius, des Allobroges ; les Gracques,

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Peregrinus qui étendit sa juridiction sur les étrangers', et qui, placé entre eux et les grands, contint le patronage des alliés dans des bornes où il ne pouvait être qu'utile à la république.

Ainsi, depuis les lois d'Hortensius, la constitution était devenue plus démocratique, et cependant l'aristocratie s'était reformée. On avait détruit la noblesse en tant que caste privilégiée ; on la laissait subsister, comme classe investie de distinctions honorifiques8. En un mot, les lois étaient démocratiques, les mœurs ne l'étaient pas; et ce contraste qu'on pourrait retrouver chez d'autres peuples, loin d'être une cause de faiblesse, donnait à Rome une grande force, puisque cette ville réunissait par là les avantages des républiques démocratiques à ceux des États aristocratiques, sans avoir les inconvénients qu'entraîne la prédominance exclusive de l'une ou de l'autre de ces deux formes de gouvernement3. Si d'ailleurs les anciens tribuns n'avaient pu arracher l'aristocratie des entrailles de la société romaine, si, délaissant eux-mêmes le peuple, ils étaient passés dans le camp ennemi, ils avaient des successeurs dans le tribunat, qui continuaient leur ouvrage. Ils viennent d'abolir les classes et ils n'ont laissé aux nobles que cette influence qui s'attache partout aux grands noms et aux grandes fortunes. Dans le même temps, les censeurs ont refoulé les affranchis 1

des Espagnols : Caton des Cappadociens et des Cypriotes, etc. etc.... tum plebcm. socios, r< yna colère et coli licitum. Tac. Ann. III, 55. — 1. Liv., Epit., XIX, XXII, K.V, XXVII, 23. — 2. Ces distinctions, dit Polybe, sont un grand encouragement à la vertu. VI, 53. C'est la pensée de Napoléon, détruisant la noblesse féodale, proclamant partout l'égalité, et cependant créant la Légion d'honneur et les titres. — 3. Polybe dit du gouvernement de Rome : ""Hv v.ai «âX).iarov xai ti/ttov èv toï; 'AvviCiaxoï; xatpoï;, VI, 57. — h. Liv., Epit. XX. Les affranchis, les xrarii, dont le nombre croissait sans relâche et qui avaient entre les mains tout le commerce et toute l'industrie de la république , prenaient dans l'État une influence chaque jour plus grande. Depuis que la honte s'attachait à l'usure, c'étaient eux surtout qui vivaient, malgré les lois, de ce lucratif métier. Autrefois le propriétaire endetté demeurait dans sa classe; depuis la loi Pxiilia que Niebuhr place vers 304, le créancier se faisait compter la propriété qu'il avait reçue en gage. En prêtant, le créancier gagnait donc à la fois et l'intérêt de son argent et des droits politiques. Les grandes

dans les quatre tribus urbaines. Les grands et la foule étrangère sont donc contenus, et le vrai peuple romain règne en maître au Forum, lidèle à ses dieux, à ses mœurs, à sa discipline, parce que ces besoins nouveaux, cet amour naissant du luxe, ce mépris des vieux usages et des vieilles croyances que nous avons signalés plus haut, n'étaient pas encore descendus au cœur de la nation. Cette classe moyenne qui avait vaincu les Samnites, Pyrrhus et Carthage, était toujours aussi dévouée, aussi brave, même aussi nombreuse. Car si la loi agraire n'était pas fidèlement observée, du moins la surveillance et les amendes des édiles prévenaient la concentration des propriétés, tandis que les distributions de terres multipliaient les petits héritages et formaient cette pépinière de soldats d'où Home tirera bientôt 23 légions.

guerres que Rome commença alors accrurent encore l'influence des hommes d'affaires, «les gens de finance qui se firent fournisseurs de l'Etal, et qui, s'entendant entre eux, formèrent un ordre, redouté môme du sénat. On peut voir dans Tite-Livc l'insolence du munitionnaire Posthumius de Pyrgi et les ménagements des sénateurs: Qui urdtnem publicannrum offensu m nolebant, XXV, 3. Ces richesses amassées par les ;trarii, et leurs constants efforts pour se répandre dans loutes les tribus contri huèrent sans doute à faire abolir les classes. On comprit la nécessité de restreindre l'exercice des droits politiques aux seuls plébéiens propriétaires et agriculteurs qui, en cette qualité, étaient intéressés à la conservation de l'État et de la liberté; mais les xrarii luttèrent sans cesse contre cette disposition vainement renouvelée en 304, en 220, probablement en 181, en 168. Clodius voulut les répandre dans toutes les tribus. Sous Néron ils remplissaient l'ordre équestre et le sénat. Tac, Ânn., XIII, 26, 2*.

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