CHAPITRE XIV
En l'année 218, à la veille de la seconde guerre punique, les possessions des Carthaginois étaient dispersées depuis la Cyrénaïque jusqu'aux bouches du Tage et du Douro , sur une ligne de 8 à 900 lieues, mais étroite, sans profondeur, et pouvant être à chaque instant coupée, soit par les nomades Africains dans leurs rapides incursions, soit par un ennemi qui trouvait toujours à débarquer sur cette immense étendue de côtes. La république romaine, au contraire, présentait l'aspect d'un empire régulièrement constitué : Rome placée au centre de la Péninsule ; la Péninsule couverte elle-même par trois mers ; et au delà de ces trois mers, comme autant de postes avancés qui gardaient les approches de l'Italie, l'Illyrie, d'où les légions surveillaient la Macédoine et la Grèce; la Sicile, d'où elles apercevaient l'Afrique ; la Corse et la Sardaigne, qui se trouvent au milieu de la route, vers la Gaule ou l'Espagne, et qui commandaient la navigation de la mer Tyrrhénienne.
Ce qui ajoutait à la force de cette domination , c'est que dans la plus grande partie de l'Italie elle était acceptée, sinon avec amour, du moins avec résignation ». Les peuples pau-
1. Tite-Live dit des alliés ayant Cannes.... justo et moderato regebantur imperio; nec abnuebant, quod unum vinculum fidei est, melioribus parère, XXII, 13; et Polybe, parlant des ravages d'Annilal jusque dans la Campanie , sans qu'une seule ville m défection, dit : xai napaouinivaiT1
àv Tt; xr.v xaiânÀT^iv /aï xaxa^twaiv ixapà toï< av^axot; tow 'Pw(iaîa>v
vres et belliqueux aiment mieux payer tribut avec du sang qu'avec de l'or; et Rome ne demandait aux Italiens que des soldats. En échange de leur orageuse indépendance, elle leur avait donné la paix 1 qui favorisait le développement de leur population, de leur agriculture, de leur commerce. Ses censeurs couvraient la Péninsule de routes, desséchaient les marais 2 et jetaient des ponts sur les fleuves. Pour défendre les côtes contre les descentes de l'ennemi ou des pirates, le sénat les avait dernièrement encore garnies de colonies maritimes ; pour protéger les marchands italiens, il avait déclaré la guerre aux Illyriens et à Carthage \ Quelques-uns des grands usaient noblement de leur titre de patrons des villes t pour exécuter au profit des alliés d'immenses travaux. Ainsi Gurius était devenu le protecteur de Béate en creusant un canal dans le roc d'une montagne pour jeter dans la Néra le trop-plein du lac Velinus *. Si l'on
noire evjiixTo;. III, 90. Yoyex dans Titc-Live la conduite de Naples et de Paestum, après Trasiniène; de Canusium, de Vénouse, de Nucéria et d'Acerrae, après Cannes; de Pételie, de Consentia et de Cortone, après la défection du Brutium ; l'héroïque résistance des soldats de Prêuestc et do Pérouse dans Casilinum; et le courage d'une cohorte de Péligniens, qui entra la première dans le camp d'Hannon. En Sicile, en Sardaigne, les préteurs demandant pour leurs soldats de l'argent et des vivres, le sénat répond qu'il n'a rien à leur envoyer, et les alliés s'empressent de fournir tout ce qui est nécessaire. Liv., XXXIII, 22. Pour Pélelie, cf. surtout Polyhe, VII, fr. I. KUe résista onze mois, les habitants mangèrent jusqu'au cuir et à Pccorce des arbres . Ce sont deux escadrons de Samnites (Tite-Livc, XXVII, 44) qui conduisirent à Néron les messagers d'Asdrubal, et ce général, dans sa marche de Canusium au Métaure, peut montrer à ses soldats . quo concursu, qua admiratione, quo (avare hominum iter suum celebratur. Tout le long de la route de nombreux volontaires le rejoignent. On sait enfin l'armée et la flotte données à Scipion par les alliés. — 1. En défendant les guerres de ville à ville. — 2. Voy. Ep. Liv., XL, 6, le consulat de Corn. Cethégus passé à dessécher les marais Pontins.... siccatx agerque ex iis factus; pour une époque postérieure les travaux d'iEm. Seau rus dans la Cisalpine, durant sa censure Str., V, et dans Titc-Live, XLI, 27 et passim, toutes les constructions des censeurs. — 3. Durant la guerre des mercenaires. Plus tard, en 179, TareDtc et Brindes se plaignant des pirates illyriens, le sénat arma une flotte -, il fit de môme pour les Massaliotes troublés dans leur commerce par les pirates liguriens. Liv., XL, 18. — 4. Cic, ad Attic., IV, 15. Le canal et le pont construits par Curius existent encore, bien qu'ils ne servent plus. Niebuhr, VI. Les Romains avaient aussi baissé le niveau du lac d'Albe, qui menaçait d'inonder le Latium.
avait encore la seconde décade de Tite-Live, on y trouverait sans doute beaucoup de faits semblables qui montreraient que cette domination, établie par la violence et la perfidie, se faisait pardonner par ses bienfaits.
La gloire de Home rejaillissait d'ailleurs sur les Italiens comme celle d'Athènes et de Sparte sur la Grèce. Tous, malgré les différences de leur condition, venaient de se serrer autour d'elle à la nouvelle d'une invasion gauloise ; et nous verrons Annibal victorieux rester deux ans au milieu de l'Italie sans y trouver un allié. Le temps avait cimenté cet édifice construit par le sénat durant la guerre du Samnium, et fait de toutes les nations italiennes une masse inébranlable par son union. Cependant dans les derniers pays soumis il y avait encore parmi le peuple, dont le patriotisme est souvent plus désintéressé que celui des grands, des regrets pour la liberté perdue1. Mais partout la noblesse s'était franchement ralliée aux Romains comme à Vulsinies, à Arrétium, à Capoue, à Noie, à Xucérie, à Tarente, à Compsa et dans la Lucanie; des alliances de famille entre cette noblesse italienne et celle de Rome resserraient encore ces liens. A Venise, les nobles du livre d'or méprisaient ceux de la terre ferme ; à Rome, Ap. Claudius prenait pour gendre un Campanien, et le consulaire Livius épousait la fille d'un sénateur de Capoue*.
Il s'en fallait que l'empire des Carthaginois, en apparence si colossal, reposât sur d'aussi fermes appuis. Les énormes contributions frappées sur leurs sujets et les atrocités delà guerre inexpiable ne les avaient pas sans doute réconciliés avec les Africains. Utique même et Hippone-Zaryte avaient voulu se donner aux Romains. Sur les côtes de la Numidie et de la Mauritanie, quelques postes occupés de loin en loin
1. Vmis relut morbus invaserat omnes Ualùv civitates, ut plèbes ab optimatibus dissen tirent, senatus Romanis faverct , plebs ad Pce nos rem trahervt. Liv., XXIV, 2. A Capoue, durant la révolte, c'étaient des hommes des classes inférieures qui gouvernaient. L'auteur du mouvement fut, il est vrai, un noble ; mais, avant le siège, 112 chevaliers passèrent aux Romains. — 2. Liv., XXIII, 'S. Il ajoute pour Capoue : retustum connubium mullas familias claras ac potentes Romanis miscuerat.
SECONDE GUERRE PUNIgUE. 369
et cernés par les barbares, étaient à peine suffisants pour porter aide et secours aux navires dans la dangereuse traversée d'Espagnu. En Espagne même, l'autorité de Carthage, ou plutôt d'Annibal, n'était sûrement établie que dans la Rétique. Dans le reste du pays jusqu'à Timbre, les peuples avaient été vaincus , mais non domptés ; et les généraux romains pourront s'y présenter bien plus facilement qu'Annibal en Italie, comme les libérateurs de la Péninsule1.
Amilcar avait élevé ses fils dans la haine de Rome. « Ce sont quatre lionceaux, disait-il en les montrant, qui grandiront pour sa ruine »; etAnnibal dans sa vieillesse contait à Antiochus qu'avant de partir pour l'Espagne, son père, au milieu d'un sacrifice solennel, lui avait fait jurer une haine éternelle aux Romains. Annibal n'avait pas besoin de ce serment. Héritier des talents et de l'ambition d'Amilcar, mais plus audacieux, il voulut se faire, aux dépens de Rome, un empire qu'il n'était pas assez fort pour se faire aux dépens de Carthage 3. Une guerre avec Rome était d'ailleurs un moyen glorieux de mettre un terme à la lutte que soutenaient sa famille et son parti ; et, malgré les traités, malgré la plus saine partie du sénat3, il la commença. Il ne demanda rien à Carthage, ne mit d'espoir qu'en lui-même et dans les siens; puis, entraînant sur sa route Espagnols et Gaulois, il franchit les Alpes. Sa conduite devant Sagonte, le choix de la route qu'il prit, pour ne point se mettre dans la dépendance des flottes de Carthage ; ses promesses à ses troupes4, son traité avec Philippe, l'abandon où Carthage le
1. Yoy. dans l'olybe, IX, fr., la hauteur et les exactions des généraux carthaginois. Asdrubal Geseon forra Iiidibî lis, Mantlonius et Édécon à payei de grosses sommes et i donner leurs femmes et leurs filles en otages; elles eurent beaucoup à se plaindre de 1 » conduite des Carthaginois à leur égard. — 2. Juvenem flagrantem cupidine regni. Liv. , XXI, 10. — 3. Fa hius disait o'M^a àÇto).dya)v. Polyb., III, 8. Dans 'lile-Live, XXX, 22, les ambassadeurs soutenaient, après Zama, qu'il n'y avait eu de guerre qu'entre Rome et Annibal, que Carthage était étrangère à cette querelle. — 4. Voy. ci-dessous, page !H8; quant au traité avec Philippe, il portait qu'à Annibal et aux Carthaginois appartiendrait l'Italie, à Annibal tout le butin. 11 vient de paraître (187U) une savante histoire d'Annibal par le capitaine Hennebert.
laissa après Cannes, le pouvoir presque illimité que, vaincu, il sut encore saisir dans sa patrie, montrent ses secrets desseins et ce qu'il aurait fait de la liberté de son pays, s'il y était rentré victorieux. La seconde guerre punique n'est qu'un duel entre Annibal et Home ; et, en disant cela, nous ne croyons diminuer ni la grandeur du spectacle, ni l'importance de la lutte ; parce qu'elle montrera ce qu'il y a de force et d'inépuisables ressources dans le génie d'un grand homme, comme dans les institutions et les mœurs d'un grand peuple 1 .
Avant de commencer cette guerre, il fallait être sûr de l'Espagne. Le sud et l'est étaient soumis, mais les montagnards du centre et de la haute vallée du Tage résistaient encore. Annibal écrasa les Olcades, dans les environs de Tolède (221), et tua 40 000 hommes aux Vaccéens et aux Carpétans (220). Les Lusitaniens et les peuples de la Galice restaient libres, Annibal se garda bien d'aller user contre eux son temps et ses forces. Jusqu'à l'Ébre l'Espagne paraissait soumise ; c'était assez pour ses desseins.
Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal, l'indépendance de Sagonte au sud de FÈbre avait été formellement garantie. Pour engager irrévocablement la guerre, Annibal, à la tête de 150 000 hommes, vint assiéger cette place qui aurait servi d'arsenal et de point d'appui 2 aux légions s'il leur avait laissé le temps d'arriver en Espagne. Cette conduite était injuste, mais habile. Sagonte, ville grecque et commerçante, à mi-chemin entre l'Èbre et Carthagène, faisait sur cette côte concurrence aux marchands carthaginois ; Annibal voulut la leur offrir comme victime, en expiation de la guerre qu'il les forçait d'accepter. Par le pillage d'une des plus grandes cités de la Péninsule, il comptait aussi acheter d'avance le dévouement de ses soldats. Rome lui envoya des députés; il refusa de les recevoir, sous prétexte qu'il ne pourrait répondre de leur vie s'ils se risquaient au
1. Polybe le dit : après Cannes, ce qui lit triompher Rome, ce fut la force de ses institutions, Tïj tcv nolm^a-o; iô;ÔTT,xi. III, 118. — 2. X^asoùai ôpixTjTy.piw. I'olyb., lii, 15.
milieu de tant de soldats barbares. Les députés allèrent à Garthage demander qu'on leur livrât l'audacieux général.
Malgré le Juste ressentiment qu'elle avait gardé de la conduite de Rome dans l'affaire de la Sardaigne, Garthage ne souhaitait pas la guerre. Ses riches marchands voyant les Romains dédaigner les profits du négoce, et Marseille, Syracuse, Naples et Tarente prospérer sous leur domination ou dans leur alliance, s'étaient déjà familiarisés avec l'idée de la suprématie romaine. Mais le peuple et le sénat étaient dominés par la faction Barcine. Malgré les efforts d'Hannon, il fut répondu aux députés que Sagonte avait elle-même allumé cette guerre, et que les Romains agiraient injustement s'ils préféraient cette ville à Garthage, leur plus ancienne alliée. Cependant, après huit mois d'une résistance désespérée que Tite-Live a immortalisée1, Sagonte succomba, et une partie de ses richesses envoyée à Garthage diminua encore le nombre des partisans de la paix. Quand une seconde ambassade arriva de Rome pour demander une solennelle réparation, ce furent les Romains qu'on accusa de violer les traités. La discussion se prolongeait dans le conseil des Anciens. A la fin Fabius, relevant un pan de sa toge, s'écria : Je porte ici la paix ou la guerre, choisissez ! — Choisissez vous-même, répondit on de toutes parts. — Eh bien, la guerre! reprit Fabius; et il laissa retomber sa toge comme s'il secouait sur Carthage la mort et la destruction (219).
Annibal hâta ses préparatifs. Il envoya 15 000 Espagnols tenir garnison dans les places de l'Afrique ; et il appela en Espagne 15 000 Africains. Les uns et les autres seraient des otages qui répondraient de la fidélité des deux pays. Luimême, il réunit 90000 fantassins, 12 000 chevaux, 58 élé-
1. Tite-Live dit que tous les défenseurs de la place furent tués, bellijure, XXI, 13; mais lui-même dit plus loin qu'un des premiers soins des Scipions fut de racheter les Sagontins. Tous n'avaient donc pas péri. Sagonte non plus ne fut pas détruite, car les Scipions la reprirent en 215. On voit encore ses ruines près de Murviédro et les Espagnols y soutiurent un siège, eu 1811, contre le maréchal Suchet.
372 CONUUKTK DU MONDK (264-1: 3).
pliants. Une défaite navale aurait ruiné sans retour ses projets, et les flottes de Carthage ne dominaient plus sur la .Méditerranée. Il résolut de s'ouvrir une route" par terre. C'était une entreprise bien hardie que d'aller chercher les Romains jusqu'au cœur de l'Italie, en laissant derrière soi les Alpes, le Rhône et les Pyrénées. Mais depuis l'aventureuse expédition d'Alexandre, tout semblait possible avec de l'audace. Peut être Annibal ne croyait-il pas Rome plus forte en Italie que Carthage en Afrique. Des émissaires secrètement envoyés avec de l'or, chez les Gaulois et les Cisalpins, avaient rapporté des réponses favorables. Les Boïes, les Insubres, promettaient de se lever en masse ; et il semblait peu difficile de rallumer la haine mal éteinte des derniers Italiens que Rome avait vaincus. Capoue ne se résignait pas au rôle obscur d'une cité sujette; les Sainnites sans doute se réveilleraient; et Tarente, et l'Étrurie!.. Et puis, on n'avait que le choix de recevoir la guerre ou de la porter en Italie; déjà le consul Sempronius faisait à Lilybée d'immenses préparatifs pour une descente; et Scipion levait des troupes qu'il voulait conduire en Espagne. Il fallait les prévenir. L'exemple de Régulus prouvait les avantages de la guerre otlensive; ce système étiit le seul d ailleurs qui convint à la position d'Annibal, et celui auquel on serait toujours forcé de revenir, même après des victoires en Afrique et en Espagne. S'il y avait des dangers dans cette marche, on devait aussi compter sur le prestige qui entourerait l'armée, quand les Italiens verraient descendre de la cime des Alpes ces soldats partis des colonnes d'Hercule et leur apportant la liberté. Depuis Pyrrhus, l'Italie centrale n'avait pas vu d'ennemis. Au milieu de ce riche pays, la guerre nourrirait la guerre, et l'on pourrait se passer de Carthage. Si de nouvelles forces étaient nécessaires, Magon, laissé entre l'Èbre et les Pyrénées avec no 00 hommes, Asdrubal qui restait en Espagne avec 15 000 hommes, 55 vaisseaux et 21 éléphants, suivraient la route qu'Annibal allait leur tracer, se recrutant en chemin de tous ces Gaulois si mal disposés pour Rome, et qui de-
SECONDE GUERRE PUXIOUF. 373
puis si longtemps connaissaient et aimaient le lucratif service de Carthage'.
, Quand il conçut ce plan audacieux, Annibal n'avait que 26 ans : l'âge de Bonaparte à Lodi.
Au printemps de l'année 218, Annibal partit de Carthagène à la tête de 102 000 hommes. Au delà de l'Èbre, les combats commencèrent, car il ne voulait pas laisser un seul ennemi entre ce fleuve et les Pyrénées. Avant de franchir les montagnes, beaucoup de soldats avaient déserté, quelques autres s'etrrayaient; il en renvoya 10 000, donna encore 10 0C0 hommes à Magon pour garder les passages, et entra en Gaule avec 50 000 fantassins et 9000 cavaliers, tous vieux soldats dévoués à sa fortune; 37 éléphants suivaient l'armée.
En quittant Carthage, les ambassadeurs romains s'étaient rendus en Gaule pour engager les barbares à fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées. A cette proposition de combattre pour le peuple qui avait abandonné Sagonte et qui opprimait les Gaulois italiens, il s'éleva dans l'assemblée des Bébryces (Koussillon) de tels rires \ dit Tite- Live, mêlés de cris furieux, que les vieillards eurent peine à calmer la jeunesse. De retour à Home, les députés racontèrent que dans toutes les cités transalpines, Marseille exceptée, ils n'avaient pas entendu une parole de paix ou d'hospitalité, et que la haine pour Home, l'argent répandu par les émissaires d'Annibal, préparaient au Carthaginois une route facile. 11 fallait donc le retenir dans sa péninsule. Le consul Sempronius, qui de la Sicile préparait une descente en Afrique, eut ordiede redoubler d'activité, et l\ Scipion, son collègue, pressa les levées pour l'armée d'Espagne.
1. Nous suivrons principalement le réfit de Polybe. Malheureusement il n'en reste plus, à partir de la bataille de Cannes, que des fragments. Tite- Live deviendra alors notre guide; il s'est beaucoup servi de Cincius Alimentus, qui fut prisonnier d'Annibal, et sans doute aussi de I olybe qu'il copie si souvent sans le dire. Appien a suivi Fabius, qui fut aussi coniemporain. Corn. Nepos ne donne que bien peu de renseignements dans ses Vies d'Annibal etd'Amilcar. Les Vies de Fabius et de Marcelius, dans Plularquc. sont riches de détails. Silius Italiens a copié TiteLive. — 2. Tantus cwn fremilu rixus ortu*. Liv., XXI. '20.
Afin de contenir les Cisalpins, deux colonies, chacune de 6000 hommes, furent envoyées à Crémone et à Plaisance. Mais aussitôt les Boïes et les Insubres éclatant, dispersent les colons, les chassent jusque dans Modène qu'ils assiègent, et surprennent au milieu d'une forêt le préteur Manlius qui faillit y périr. Ces événements retardèrent le départ du consul et le privèrent d'une légion qu'il dut envoyer aux colonies du Pô. Cependant, quand sa flotte entra dans le port de Marseille, il croyait Annibal encore au delà des Pyrénées ; déjà il était sur le Rhône.
Les Bébryces avaient fait avec lui un traité d'alliance ' , les Volks virent une menace pour leur indépendance dans cette grande armée qui s'approchait et se retirèrent derrière le Rhône afin d'en disputer le passage. Annibal les trompa; il envoya une partie de ses troupes traverser secrètement le Rhône à 25 milles au dessus du camp des barbares (à Pont- Saint-Esprit), avec mission de les prendre à dos, quand il tenterait lui-même le débarquement. Troublés par cette double attaque et par l'incendie de leur camp, les Volks se dispersèrent. Annibal avait mis ses éléphants sur d'immenses radeaux, et ses troupes sur des barques achetées à tous les peuples riverains ; les chevaux suivaient à la nage ; les Espagnols avaient passé sur des outres et sur leurs boucliers.
Le lendemain, 500 Numides descendirent le Rhône pour éclairer le bas du fleuve. Ils rencontrèrent une reconnaissance de 300 cavaliers romains et de gaulois à la solde de Marseille. Les deux troupes se chargèrent. Il ne revint que 300 Numides; les Romains perdirent 140 hommes, mais ils étaient restés maîtres du champ de bataille. Plus tard on vit dans ce combat' un présage de l'acharnement de cette guerre et du sang qu'elle devait coûter.
Annibal hésitait, il avait encore ^6000 hommes ; devait-il poursuivre sa marche, ou se retourner contre le consul qui levait son camp pour venir l'attaquer? Une victoire en Gaule n'aurait rien décidé; d'ailleurs un chef boïen venait
1. Ce traité remettait à leurs femmes le jugement des réclamations des Carthaginois contre les indigènes. Plut., De virt. mulier.
d'arriver au camp offrant des guides et l'alliance de son peuple. Annibal s'éloigna du consul en remontant le long du fleuve. Quelle route prit-il? Ici Polybe et Tite-Live diffèrent, et après eux tous les modernes1. Mais Polybe avait exprès visité les lieux et interrogé des montagnards qui avaient vu passer l'expédition, son récit doit être suivi. Après quatre jours de marche, Annibal entra dans « l'île des Allobroges » que forment le Rhône et l'Isère. Deux frères, dans ce pays, se disputaient le pouvoir, il prit le parti de l'aîné, le fit triompher, et reçut en retour des vivres et des vêtements dont ses soldats allaient avoir un si grand besoin. Le nouveau roi voulut même l'accompagner avec tous ses barbares, jusqu'au pied des montagnes. Déjà on voyait les Alpes, et leurs neiges éternelles, et leurs pics menaçants. Mais Annibal avait fait traduire à ses troupes les discours des députés boïens, leur promesse de les guider par une route courte et sûre, le tableau qu'ils traçaient de la magnificence et de la richesse des pays au delà des Alpes. Aussi la vue de ces montagnes redoutées, loin d'abattre les courages, animait encore les soldats*, comme si elles étaient
1. Tite-Live, suivi par Strabon, Silius Italicus, Amm. Marcellin, le chevalier Folard, d'Anville. le comte Fortia d'Urban, M. Letronne, Barbie du Bocage et Albanis-Reaumont, fait passer Annibal par les Alpes Gottiennes (le mont Genèvre); Pline, III, 17, Cluvjer. Gibbon, Heeren, Fergusson. Whitacker, par le grand Saint-Bernard ; Arenlb, Fortias, Reichard, par le Simplon ; Bonaparte, Larauza, de Saussure, <le Stolberg et Millin, par le mont Cenis; Denina, S.-Simon, Jean Millier, par le mont Vi<o: Corn. Nepos, P. Jove, le général Melleville,de Luc et Lemaire, par le petit Saint-Bernard. Le récit si détaillé de Tite-Live convient bien au mont Cenis. Mais celui de Polybe marque les Alpes grecques ou pennines, c'est-à-dire la vallée de l'Isère ou celle du Rhône. Le passage par le Simplon aurait rejeté Annibal trop loin à l'est et lui aurait l'ait perdre un temps précieux; le passage par le grand Saint-Bernaid est bien difficile, surtout au commencement d'octobre. Les guides boïens devaient d'ailleurs connaître le chemin le plus court. Par le petit Saint-Rernard Annibal arrivait en droite ligne d~ la v, liée de l'Isère, dans le voisinage dcslnsubres ses alliés; l'immerge détour qu'on lui fait faire pour gagner la Durancc le faisa t déboucher sur le < terres d->s Taurins, ses ennemis. Dans un mémoire publié en lMi'.L l'abbé Ducis conduit Annibal par le Chaînais, Saint-Gingolph, le Valais rt le grand Saint-Bernard; le capitaine Hennebeit, Histoire d'Avnihal, le ramèr.e au contraire vers le sud jusqu'au massif du mont Viso, en le faisant passer par Mont-Dauphin et le col de la Croix. — 2. Polybe se moque d'avance des déclamations faites et à faire
elles-mêmes le terme de la guerre, comme si c'étaient les murs de Rome, ainsi que le disait Annibal, qu'ils allaient escalader en les passant.
Ce fut à la fin d'octobre que les Carthaginois entrèrent dans les Alpes. La neige cachait déjà les pâturages et les sentiers, et la nature semblait frappée d'engourdissement ; un pâle soleil d'automne ne dissipait que lentement l'épais brouillard qui chaque matin enveloppait l'armée; et de longues et froides nuits, troublées par le bruit solennel des lointaines avalanches et des torrents roulant au fond des précipices, glaçaient les membres de ces hommes d'Afrique. Cependant le froid et la neige, et les précipices et les chemins non frayés, ne furent pas les plus grands obstacles. En suivant l'Isère. Annibal arrivait par le val de Tarentaise au petit Saint-Bernard, qui, élevé seulement de 6750 pieds au-dessus de la mer, est le plus facile passage qu'il y ait dans toute la chaîne des Alpes. Mais les montagnards essayèrent plusieurs fois de l'arrêter. Un jour il se trouva en face d'un défilé gardé par les Allobroges, et que dominaient dans toute sa longueur des rochers à pic, couronnés d'ennemis. Il fallut s'arrêter et camper ; heureusement les guides gaulois l'avertirent que la nuit les barbares se retiraient dans leur ville. Avant le jour, Annibal occupa le défilé et les hauteurs avec des troupes légères. Il n'y en eut pas moins un sanglant combat, et, pendant quelques heures, une horrible confusion. Les hommes, les chevaux, les bêtes de somme roulaient dans les précipices ; nombre de Carthaginois périrent. Cependant l'armée passa, prit la ville et y trouva des vivres et des chevaux qui remplacèrent ceux qu'on avait perdus. Plus loin, une autre peuplade vint au-devant d' Annibal, portant des rameaux en signe de paix et offrant des vivres, des otages et des guides. Il accepta,
sur ces terreurs des Alpes, violes propè cœlo immixto'. etc. ; la vue des haucs montagnes, loiu de repousser, attire. L'Espagne d'ailleurs et ies Panées, d'où sortaient les soldats d'Annibal, renferment des c.nies aussi imposantes que celles des Alpes. Le Cei ro de Mulliaccn, qu'ils avaient vu dans la llétiquc, n'a que 3800 pieds de moins que le Mont-Blanc.
mais en prenant des mesures pour n'être point trompé. La cavalerie et les éléphants, dont la vue seule effrayait les barbares, formèrent l'avant-garde ; l'infanterie resta derrière, les bagages au centre. Le deuxième jour, l'armée entra dans une gorge étroite où les montagnards l'attendaient, cachés dans le creux des rochers. Toute une nuit, Annibal fut coupé de son avant-garde; ce fut la dernière attaque. Après neuf jours de marche, il atteignit le sommet de la montagne et s'y arrêta deux jours pour faire reposer ses troupes. De là il leur montrait les riches plaines du Pô, et, dans le lointain, le lieu où était Rome, la proie qu'il leur avait promise. La descente fut difficile; on rencontra dans un défilé un glacier recouvert par une neige nouvelle, et où les hommes et les chevaux restaient engagés. La gorge était d'ailleurs si étroite que les éléphants n'auraient pu passer ; on perdit trois jours à leur creuser un chemin dans le roc. Enfin, le quinzième depuis son départ de l'Ile, il arriva par le val d'Aoste dans le voisinage du territoire des Insubriens, ses alliés. Mais le passage lui avait coûté près de la moitié de ses troupes : il ne lui restait que 20 000 fantassins et 6000 cavaliers'. Napoléon, qui mettait Annibal au-dessus de tous les généraux de l'antiquité, disait : « 11 paya de la moitié de son armée la seule acquisi- « tion de son champ de bataille. »
Malgré les promesses des députés boïens, aucun peuple n accourut au-devant des Carthaginois. Fidèles, même en présence des Romains, à leurs haines héréditaires, ces tribus restaient toutes ennemies les unes des autres. Les Taurins, en ce moment, attaquaient les Insubres. Annibal leur proposa son alliance, et, sur leur refus, enleva leur ville d'assaut; tous ceux qui s'y trouvaient furent égorgés. Cette rapide et sanglante expédition lui attira quelques volontaires, mais les légions romaines campaient sur les bords du Pô; les Gaulois attendirent, pour se donner à Annibal, que la victoire eût prononcé en sa faveur. Contents d'ailleurs d'a-
1. Il avait fait graver ces chiffres sur une colonne dans le te nple de Junon Lacinienne; l'olybe l'a vue.
voir attiré l'armée carthaginoise en Italie, ils voulaient laisser aux prises ces deux grands peuples dont la main pesait si lourdement sur tous les barbares de l'Occident, peut-être dans la secrète pensée qu'à la faveur de leur mutuel épuisement ils pourraient un jour prendre en Italie le rôle que jouaient en Asie, avec tant de profit, les Galates, leurs frères.
Cette activité d'Annibal avait déconcerté les plans du sénat; il ne s'agissait plus de le combattre en Espagne, ni d assiéger Garthage, mais de sauver l'Italie. Sempronius, dont la flotte avait déjà gagné une victoire navale et pris Malte, fut rappelé; Scipion, après sa vaine tentative pour arrêter Annibal par une bataille sur les bords du Rhône, avait de lui-même renoncé à sa province, envoyé son frère Cn. Scipion en Espagne avec ses légions, et repris en toute hâte la route de Pise. Il espérait atteindre assez à temps le pied des Alpes, pour accabler à la descente l'armée exténuée par les fatigues et les privations. Cette fois encore, malgré sa diligence, il arriva trop tard et ne put que prendre position derrière le Tessin, en vue de fermer aux Carthaginois l'entrée du pays des Insubres.
Annibal avait besoin d'une victoire. Pour parler à ses soldats une langue que tous comprissent, il rangea son armée en cercle, fitamener, au milieu, déjeunes montagnards prisonniers, tout meurtris de coups, chargés de fers et exténués par la faim. Il leur montre des saies brillantes, de riches armes, des chevaux de bataille, et leur demande s'ils veulent combattre. Le vainqueur aura la liberté et ces présents; la mort délivrera le vaincu des horreurs de la captivité. Ils acceptent avec joie, luttent et triomphent ou meurent en riant. Annibal, s'adressant alors à ses soldats, leur fait voir dans ces prisonniers, dans ce combat, leur propre image. Enfermés entre deux mers et les Alpes, ils ne reverront jamais leur patrie s'ils ne s'en rouvrent le chemin par la victoire. Ou traîner dans l'esclavage une vie misérable, ou mourir glorieusement, ou vaincre et gagner les richesses de l'Italie. Aux dépouilles de Rome, il ajoutera des
terres en Espagne, en Italie, en Afrique, partout où ils en demanderont; et il les fera, s'ils le veulent, citoyens de Carthage*. Que les dieux l'immolent, s'il manque à ses promesses, comme il immole lui-même cet agneau; et, saisissant une pierre, il broie contre l'autel la tête de la victime.
La journée du Tessin ne fut qu'une affaire d'avant-garde ; cependant Scipion, blessé et reconnaissant la supériorité des Carthaginois en cavalerie, se replia derrière le Pô, résolu à éviter toute bataille en plaine. Dans cette retraite, 2000 Gaulois égorgèrent une nuit les gardes du camp, et passèrent à l'ennemi. Scipion s'était arrêté à Plaisance; il recula encore jusque derrière la Trébie, et assit son camp dans une forte position. Mais cette marche lui coûta son arrière-garde, taillée en pièces par les Numides au passage de la rivière. Ce double échec fit éclater de nombreuses défections 4 ; le commandant romain de Clastidium, où avaient été réunis de grands amas de blé, vendit la place aux Carthaginois. Enfin Sempronius arriva avec les légions de Sicile. Fier d'un léger succès remporté dans une escarmouche, il voulut, malgré son collègue, livrer bataille pour ne pas laisser aux consuls de l'année suivante l'honneur de délivrer l'Italie. Un matin, les Numides vinrent insulter son camp avant l'heure où les soldats prenaient leur repas, et les attirèrent au delà des eaux glacées de la Trébie, jusque dans une plaine où Annibal avait caché 2000 hommes dans un pli de terrain. Affaiblis par la faim, par le froid, par la fatigue, par la neige que le vent leur fouettait au visage, les Romains étaient à demi vaincus quand ils vinrent heurter l'infanterie carthaginoise bien repue, bien reposée, les membres assouplis par l'huile, et qu'Annibal avait tenue jusqu'au dernier moment sous la tente ou devant de grands feux. Près de 30 000
1. A g ru m se se daturum esse in It'ilia. Africa, Hispania, ub> quisque relit, immunemipsi qui accepisset, liberisqve.... qui sociorum rires Carthaginienses fieri relient, pntestatem facturum. Liv., XXI, 45. Bonaparte ou César auraient h peine osé parler avec un pareil mépris des droits du souverain véritable, le peuple, le sénat et la loi. — 2. Cependant les Gaulois entretenaient des relations ries deux côtés. Polyb., III, 14.
Romains périrent: 10 ( 00 seulementavec Sempronius purent gagner Plaisance, en passant au travers des Gaulois d'Annibal*. La victoire était due à la cavalerie numide, encore près de trois fois plus nombreuse que celle des légions2.
La défaite du Tessin avait rejeté les Romains au delà du Pô, celle de la Trébie les rejeta au delà de l'Apennin; sauf Plaisance3 et Modène, la Cisalpine était perdue.
Jusqu'ici le plan d'Annibal avait réussi Mais tandis qu'il s'ouvrait la route de Rome, en Espagne Scipion fermait à ses frères celle de la Gaule. Des troupes envoyées en Sar daigne, en Sicile, à Tarente, des garnisons mises dans toutes les places fortes, et une flotte de 60 galères coupaient ses communications avec Carthage. IL s'en effrayait peu, caries Gaulois accouraient en foule sous ses drapeaux, et les prisonniers italiens, traités avec bienveillance, puis relâchés, allaient, pensait-il, lui gagner les peuples de la Péninsule. Des deux routes qui y conduisaient, il prit encore, à la tête de 90000 hommes, la plus difficile, mais la plus courte, et, malgré la saison avancée, il essaya de passer l'Apenniu. Un ouragan terrible, comme ceux qui éclatent dans ces montagnes, le repoussa. Il rentra dans la Cisalpine, et attendit, en bloquant Placentia, le retour du printemps.
Les Gaulois avaient compté sur une expédition rapide, sur du butin, et il leur fallait nourrir l'armée, se soumettre à la discipline. Le mécontentement amena des complots auxquels Annibal n'échappa que par de continuels travestissements, se montrant tantôt en jeune homme, tantôt en vieillard, et déjouant ainsi les trames, ou inspirant à cesgros-
1. Presque tous les morts du côté d'Annibal étaient Gaulois. Polyb., III. — 2. Habitués à combattre dans un pays de montagnes, les Romains n'avaient que peu de cavalerie, à la Trébie 4000 chevaux pour 36 000 fantassins ou 1 pour 9. Annibal en avait plus de 10 000 pour 20 000 fantassins ou 1 pour 2. Napoléon aussi augmenta beaucoup la proportion de la cavalerie dans les armées françaises et tous :es auteurs militaires s'accordaient, avant l'invention des armes de précision à po-er en principe que la cavalerie doit être à l'infanterie comme 1 est à 4, à 5, à 6, selon la nature du terrain où l'on combat. — 3. Sempronius, enfermé dans cette ville, remporta cependant quelques avantages sur Annibal. Cf. Liv., XXI. .YÎ, ji».
SECJNUE GUERRE PUNUJUE. 381
siers esprits une sorte de respect religieux1. Dès que les froids cessèrent, il se résolut à aller chercher en Étrurie les légions qui n'avaient pas osé venir lui disputer la Cisalpine. Pour les tromper encore, il prit la route la plus diflicile en se jetant au milieu d'immenses marais, où durant quatre jours et trois nuits l'armée marcha dans l'eau et la vase. Les Africains et les Espagnols, placés à l'avant-garde, passèrent sans trop de perte; mais les Gaulois, qui marchaient après eux sur un sol déjà défoncé, glissaient à chaque pas et tombaient. Sans la cavalerie qui les poussait l'épée dans les reins, ils auraient reculé; beaucoup périrent. Presque tous les bagages et les bètes de somme restèrent dans le marais. Annibal lui-même, monté sur son dernier éléphant, perdit un œil par les veilles, les fatigues et l'humidité des nuits2.
Si les liomains, surveillant tous ses mouvements, étaient venus l'attaquer au sortir des marais, ils auraient arrêté là sa fortune. Mais ils ne savaient pas encore faire la guerre avec cette activité, et, campés sous les murs d'Arretiura et d'Ariminum, ils attendaient patiemment que l'ennemi se montrât. Les légions d'Arretium étaient commandées par l'ancien tribun Flaminius, auquel le peuple, en souvenir de sa victoire sur les lnsubres, venait de donner, malgré les grands, un second consulat. Tout récemment, Flaminius avait encore augmenté la haine de la noblesse, en soutenant une loi qui défendait à tout sénateur d'avoir en mer un navire de plus de 300 amphores*. Aussi, pour annuler son élection, les plus sinistres présages s'étaient montrés; à Lanuvium, Junon avait agité sa lance, des pierres brûlantes étaient tombées à Préneste; dans la campagne d'Amiterne on avait vu errer de blancs fantômes; à Ca?ré, les sorts s'étaient rapetissés et les eaux avaient roulé du sang;
1. 'E&ôxovv ôetoTépa; çûaeu); Xaxeïv, App. B. Ann. — 2. On place d'ordinaire ces marais au sud de l'Apennin, dans la vallée de l'Arno. Micali soutient (II* partie, cli. xv) qu'ils étaient de l'autre côté des montagnes, dans le l'anuesau et le Modéuois. Le récit de Polybe n'y est pas coiUiaiie. et Strakm, V, p. >17, le dit expressément. — 3. Li v . , XXI, 03.
382 CONQUÊTE DU tyONDE (264-133).
en Gaule , un loup avait arraché l'épée d'une sentinelle ; des boucliers, des épis avaient été vus sanglants. Au nom du sénat, le préteur de la ville promit aux dieux de riches offrandes s'ils conservaient pendant dix ans la république dans l'état où elle était avant la guerre; les matrones dédièrent une statue de bronze à la Junon de l'Aventin et de continuels sacrifices, des prières solennelles remplirent la ville et l'armée de craintes superstitieuses. Le nouvel élu n'en tint compte. Certain d'être arrêté à Rome par de faux auspices1, il partit secrètement de la ville, sans avoir pris au Capitole le paludamentum ni accompli sur le mont Albain le sacrifice à Jupiter Latiaris.
Pour justifier ce mépris des dieux et des lois, comme six ans auparavant, une victoire lui était nécessaire ; il la chercha avec une imprudence présomptueuse*, et se laissa attirer par le rusé Carthaginois dans un vallon resserré entre le lac Trasimène8 et des collines qu'Annibal avait garnies de ses soldats. Quand les légions furent entrées, au milieu d'un épais brouillard, dans ce piège sans issue, les Numides, placés en embuscade, se jetèrent sur les derrières de l'armée, qui se trouva, comme à la Trébie, enveloppée de toutes parts. La bataille ne dura que trois heures, mais avec un tel acharnement, que les combattants ne s'aperçurent pas d'un tremblement de terre qui renversait en ce moment des montagnes. Flaminius fut tué avec i5 000 des siens, autant furent faits prisonniers, 10 000 s'échappèrent. Annibal n'avait perdu que 1500 hommes, presque tous Gaulois4. Le lendemain, 4000 cavaliers envoyés par l'autre consul tombèrent encore au milieu de l'armée victorieuse (217).
De Trasimène à Home, il n'y a que 35 lieues; la route était libre, car l'autre armée consulaire était à Ariminum, à plus de 60 lieues de la ville. Cependant Annibal ne se
I. AuspiciLi e ment tendis. Liv., XXI, 63. Hérennius accuse aussi les augures de fraudes pieuses. Liv., XXII, 34. — 2. Becker, Vorarbciten, p. 83, a pris la défense de Flaminius. — 3. Le lac Trasimène est celui de Pérouse et le vallon où s'engagea Flaminius le val de Chiana. — 4. "Heocv oi 7i>eioo; KeXtoû Polyb.
crut pas assez fort, malgré la destruction de deux armées, pour risquer une marche sur Rome. D'ailleurs ses bons traitements envers les prisonniers italiens ne lui avaient encore rien rapporté. L'Étrurie ne donnait aucun signe d'affection ; et la première ville qu'il attaqua après Trasimène, la colonie de Spolète, le repoussa victorieusement '. Depuis son départ d'Espagne, ses troupes n'avaient pas eu de repos; il traînait beaucoup de blessés et de malades; hommes et chevaux étaient couverts d'une lèpre gagnée dans les campements malsains de la Cisalpine. Pour refaire ses troupes, il les mena dans les fertiles plaines du Picénum, ht laver ses chevaux numides avec du vin vieux -, soigna ses blessés et gorgea ses mercenaires de butin.
A Home, après la Trébie, on avait dissimulé l'étendue du désastre; après Trasimène, on n'osa rien cacher. Le préteur Pomponius assembla le peuple et ne dit que ces mots : « Nous avons été vaincus dans un grand combat. » Ces paroles, tombant sur la multitude, comme un vent impétueux sur une vaste mer3, y répandirent l'effroi et la consternation. Pendant deux jours, le sénat délibéra; enfin il lit nommer, par les comices, prodictateur, le chef de la noblesse, Fabius Maximus, en lui adjoignant, pour ne point irriter le parti populaire, Minucius, comme général de la cavalerie. Puis les prières publiques, les sacrifices recommencèrent; on célébra un lectisternium, on voua aux dieux un printemps sacré \ on leur promit des jeux, des temples, et un préteur fut exclusivement chargé de veiller à ces nombreuses expiations.
A la tête de quatre légions, Fabius alla chercher Annibal, qui était descendu, le long de l'Adriatique, jusqu'en Apulie, dans l'espérance de soulever la Grande-Grèce, comme il avait
1. Les habitants de Spolète ont conservé ce glorieux souvenir dans une inscription gravée sur une de leurs portes, mais qui est moderne. — 2. "ExXoûwv toî; îi*)aioï; ôvoi;. Polyb., III, 87. Il dit ailleurs, IX, 2, qu' Annibal dut toutes ses victoires à cette formidable cavalerie que jamais les Romains n'obèrent attaquer en plaine. — 3. Plut. Fab. 4. — 4. Liv., XXI, 10.
soulevé la Cisalpine. Sur son passage, il avait exercé d'affreux ravages, sans détacher de Rome un allié ; car, à la tête de ses nombreux auxiliaires cisalpins, il paraissait conduire lui-même une de ces invasions gauloises si redoutées des Italiens. L'aspect sauvage de ses Africains épouvantait les populations. On l'accusait de nourrir ses soldats de chair humaine1, et on le voyait faire aux dieux de l'Italie une guerre sacrilège Excepté Tarente, trop humiliée pour ne pas désirer l'abaissement de Rome, tous les Grecs faisaient des vœux pour la défaite des Carthaginois. Ceux de Naples et de Paestum prirent tout l'or de leurs temples pour le donner au sénat; et Hiéron, sùr de la fortune de Rome, même après Trasimène, offrit une statue en or de la Victoire, du poids de 320 livres, 1000 archers ou frondeurs, 300 000 boisseaux de blé, 200 000 boisseaux d'orge, et promit d'envoyer des vivres en abondance partout où les armées en auraient besoin.
Fabius s'était tracé un nouveau plan de campagne : faire tout rentrer, hommes et provisions, dans les places fortes, ruiner soi-même le plat pays et refuser partout le combat; mais suivre pas à pas l'ennemi, tomber sur ses fourrageurs, couper ses vivres, le harceler sans relâche, le détruire en détail. Annibal, sans place de retraite, sans allié, sans argent, sans convois assurés, et avec des mercenaires qui, ne cherchant dans la guerre que les plaisirs et le butin d'un lendemain de victoire3, sont toujours prêts à crier congé ou bataille, Annibal n'aurait pu résister longtemps à cette prudente tactique du Temporiseur. Vainement il ravagea sous ses yeux la Daunie, le Samnium et la Campanie ; Fabius le suivait par les montagnes, caché dans la nue et les brouillards, impassible aux insultes de l'ennemi comme
1. Vwj. le portrait qu en Irace Varron. Liv. XXIIf, ;». Un des généraux d 'Annibal lui avait conseillé d'habituer ses soldats à celte nourriture. Polyb. On sait d'ailleurs avec quelle cruauté les hommes d'Afrique font la guerre. Cf. Hor., Od. III, b\ Ànnibaiem diruin, cl Kpod. II. — *2. Yastata Pwnorum tumultu fana. Hor. IV, /». Cf. Uv., XXV1U, 46 ; Cic. de Divin., I. l'olyb., III, 33. —3. Cf. la conduite des mercenaires suisses daus les guerres d'Italie de Louis XII et de François 1".
aux railleries de ses soldats*. Un jour cependant qu'Annibal, trompé par ses guides, s'était engagé du côté de Casilinum, au fond d'une vallée dont l'extrémité était fermée par d'impraticables marais, Fabius se saisit des hauteurs, tomba sur l'arrière -garde des Carthaginois qui perdit 800 hommes, et garda l'unique entrée avec un corps nombreux. Annibal était pris. Au milieu de la nuit, il ût chasser vers le haut de la montagne 2000 bœufs portant aux cornes des sarments enflammés ; et la garde du délilé, croyant que l'ennemi fuyait de ce côté, quitta son poste, dont Annibal aussitôt s'empara. Avec la vigilante prudence du Temporiseur, ce péril passé pouvait reparaître : mais les Romains s'indignèrent de ce qu'ils appelaient une honteuse timidité ; et Annibal, épargnant à dessein les terres de Fabius, on cria à la trahison.
En vain il vendit ses biens pour racheter 2*0 prisonniers, le peuple, entraîné par un succès que son général de la cavalerie remporta en son absence, donna à Minucius une autorité égale à celle du dictateur. Fabius partagea avec lui l'armée, et Minucius, trop faible, fut battu à la première rencontre. Il aurait péri, si Fabius n'était descendu des hauteurs pour le sauver. « Enfin, la nue qui couvrait la montagne a donc crevé, dit Annibal, et donné la pluie et l'orage 2. • De lui-même, Minucius vint se replacer sous les ordres de son ancien chef, et quand le dictateur sortit de charge, au bout de six mois, les affaires de la république semblaient dans un état prospère. A Rome, un de ses neveux dédia un temple à une divinité nouvelle,*' l'Intelligence (Mens).
lu moment on avait redouté une coalition de tout l'Occident. Mais, en Espagne , une foule de peuples passaient du côté des Romains; dans la Cisalpine, les Gaulois, satisfaits de se retrouver libres, oubliaient Annibal, comme
1. Cic. de S^nrct. Ennius disait: Non ponebal enim rumores ante salulem. Clisson disait à Charles V, regardant du haut des tours du Louvre les ravages des Anglais : Toutes ces fumeries ne vous feront pas perdre votre héritage. Christ, de Pisan. — 2. JVubem.... cum procella imbrem dédisse. Liv., XXII, 30.
Carthage elle-même, qui n'envoyait que quelques vaisseaux pirater sur les côtes, d'où les chassaient bien vite les flottes de Sicile et d'Ostie. Une escadre romaine venait de les poursuivre jusqu'en Afrique. Partout, excepté en face d'Annibal, les Romains prenaient l'offensive et des mesures hardies. Le préteur de Sicile, Otacilius, avait ordre de passer en Afrique; les Sdpions recevaient des secours; Posthumius Albinus, avec une armée, surveillait les Cisalpins, et des ambassades étaient envoyées : à Philippe de Macédoine, pour exiger l'extradition de Démétrius de Pharos, qui le poussait à la guerre; à Pinéus , pour réclamer le tribut qu'il tardait à payer ; aux Liguriens, pour leur demander compte du secours fourni par eux aux Carthaginois*. 11 y a certes quelque grandeur dans cette activité du sénat portant, au milieu de cette guerre formidable qui se fait aux portes de la ville, son attention sur les pays les plus lointains, et ne permettant pas qu'on doutât un instant ni de la fortune, ni de la puissance de Rome.
Les consuls de Tannée 217 suivirent la tactique de Fabius, et cette sage temporisation aurait sans doute ruiné Annibal. Mais les dominateurs de l'Italie pouvaient-ils, sous les yeux de leurs alliés et avec des forces doubles , refuser toujours le combat? On a condamné, après l'événement, Flaminius et Varron. Le souvenir de Cannes et de Trasiraène pèse encore sur leur mémoire. Cependant le peuple, l'armée et peut-être la vraie politique8 demandaient une bataille. Le sénat lui-même s'y décida; mais il fallait un chef habile, expérimenté; et si la noblesse put faire élire un élève de Fabius, Paul-Émile, qui s'était déjà distingué dans les guerres d'illyrie, le parti populaire lui donna pour collègue son chef, le fils d'un boucher, Térentius Varron, qui jamais n'avait vu une bataille. 11 fallait l'union entre les chefs, et Paul-Émile et Varron, ennemis politiques3,
1. Liv., XXII, 33.-2. Avant Cannes les chefs de l'armée écrivent au sénat : twv avjijià^wv 7cdvT(i>v nexewptov 6vxwv t«xï; otovoîai;. Polyb., III, 107. — 3. Je passe ici sous silence les déclamations de Varron et d'Hérenitius sur la trahison des nobles qui voulaient éterniser la guerre. A cette époque ce
seconde guerre punique
continuaient à l'armée leurs querelles, l'un voulant toujours combattre, l'autre toujours différer. Comme le commandement alternait chaque jour entre les consuls, Varron conduisit l'armée si près de l'ennemi qu'une retraite fut impossible, et le surlendemain il fit dès le matin déployer devant sa tente le manteau de pourpre, signal du combat. Il avait 80000 fantassins, et seulement, malgré le souvenir des trois batailles déjà perdues, 6000 chevaux. Sur une armée de 50 000 hommes, Annibal en avait 10 0001. Ses forces n'étaient que la moitié de celles des consuls; il ne les avait pas moins amenés sur le champ de bataille qu'il avait choisi, à Cannes en Apulie, près de l'Aufidus, au milieu d'une plaine immense, favorable à sa cavalerie, et où le soleil qui dardait ses rayons dans le visage des Romains \ où le vent, qui portait la poussière contre leur ligne, devaient combattre pour lui. Dans cette plaine unie, une embuscade semblait impossible. Mais 500 Numides se présentèrent comme transfuges, et, durant l'action, ils se jetèrent sur les derrières de l'armée romaine. A Cannes, comme à Trasimène, comme à la Trébie, le plus petit nombre enveloppa le plus grand. Pour opposer plus de résistance à la cavalerie , Varron avait diminué l'étendue de sa ligne et augmenté sa profondeur. Par cette disposition, beaucoup de soldats devenaient inutiles. Annibal, au contraire, donna à son armée un front égal à celui de l'ennemi, et la rangea en croissant, de manière que le centre, composé de Gaulois, faisait saillie sur la ligne de bataille. Derrière eux, les vétérans africains étaient formés
reproche était absurde; dans 20 ans il sera vrai. — 1. Tïte-Live exagère à dessein la position critique d'Aunibal avant la bataille : Il n'avait plus, dit-il, que pour dix jours de vivres; les Espagnols menacés de la famine étaient pn'ts à trahir, et il songeait déjà à regagner la Gaule. 11 n'y a rien de tout cela dans Polybe (III, 107), qui le montre faisant à Géranium, dont il s'était emparé, d'immenses magasins et prenant, peu de jours avant la bataille, le chûteau de Cannes ou les Romains avaient leurs approvisionnements en vivres, armes et machines. Ce fut même la prise de Cannes qui décida le sénat à laisser combattre. D'ailleurs avec sa cavalerie Annibal aurait toujours trouvé des vivres. — 2. Les Romains étaient tournés au midi. Liv. et Polybe.
en demi-cercle, dont les extrémités allaient rejoindre les deux ailes. Les Romains attaquèrent les Gaulois avec furie. Mais ceux-ci, guidés par Annibal lui-même, reculèrent peu à peu jusque sur la seconde ligne, en arrière des ailes, qui, se repliant, enveloppèrent les légions. En même temps, les transfuges attaquaient par derrière, et Asdrubal, avec sa cavalerie réunie en masses profondes, exécutait, sur l'infanterie romaine , des charges à fond qui y portaient le désordre et le carnage. 70 000 Romains ou alliés1, avec l'un des consuls, Paul-Émile, qui avait refusé de se sauver, ses deux questeurs, 80 sénateurs, des consulaires, et parmi eux Minucius, 21 tribuns légionnaires, et une foule de chevaliers restèrent sur le champ de bataille (2 août 216). Annibal n'avait perdu que 5500 hommes, dont 4000 Gaulois. Le sang de ce peuple payait toutes ses victoires.
La bataille de Cannes enleva plus de force aux Romains qu'elle n'en donna à Annibal. Quelques peuples de la Campanie et de la Grande-Grèce se déclarèrent pour lui ; mais à condition de lui accorder moins d'hommes et de subsides qu'ils n'en fournissaient aux Romains'; et Carthage, qui ne voyait dans cette expédition si hardie qu'une utile diversion, l'abandonnait à ses propres ressources " ! Affaibli par ses victoires mêmes, il sera obligé de diviser encore ses forces s'il veut protéger les villes qui vont se donner à lui. Aussi aura-t-il une armée trop faible pour renouveler la lutte de Trasimène et de Cannes. D'ailleurs, rendus prudents par l'expérience, les généraux romains mettront le salut de la république à suivre le système de Fabius. Chose étrange! la grande guerre est terminée en Italie après la bataille de Cannes. Ce ne seront plus désormais que des sièges de villes, des stratagèmes,
1. C'est le chiffre donné par Polybe. Tite-Live dit seulement 45 000 morts et i peu près 14 000 prisonniers. Il porte à 8000 le nombre des morts
d' Annibal. — 2 Ne civis campanus invitas militarel, munusve face-
ret. Traité de Capoue avec Annibal. Liv. XXIII, 7.... ji^Te çôpou; npâÇaoOai xxrà (iTiôéva Tpôïiov, jit,ï' â).Xo, |U)Si'v CKiraUiv Topav-ctvoi; K«pxr,8ov(ov;- Traité d 'Annibal avec larente. Polyb., VIII, 27.— 3. 11 n'en reçut pendant toute cclto guerre que 10 000 hommes. Poirson, I. 413.
une foule d'attaques et de combats sans résultat. Annibal se montrera dans cette guerre de positions le plus habile capitaine de l'antiquité. Mais cette lutte n'en aurait pas moins qu'un intérêt secondaire, sans la grandeur du spectacle que donne cet homme abandonné des siens, au milieu d'un pays ennemi, en face du peuple le plus brave, le mieux organisé qu'il y eût alors, et qui pendant treize ans saura maîtriser l'indiscipline et l'avidité de ses mercenaires, soutenir la foi chancelante des alliés, occuper seul les meilleures troupes et les plus habiles généraux de Rome, et, encore, remuer le monde de ses négociations, soulever Syracuse, la Sicile et la Sardaigne; appeler ses frères, de l'Espagne. Philippe, de la Macédoine, jusqu'au cœur de l'Italie, où il les attend pour accabler Rome du poids de l'Afrique et de l'Europe réunies contre elle
« Laisse -moi prendre les devants avec ma cavalerie, disait à Annibal, le soir de la bataille, un de ses officiers, et dans cinq jours tu souperas au Capitole. » Mais jamais armée de mercenaires n'a sacrifié à son chef, mçme le plus aimé, un lendemain de victoire. Pour demander beaucoup à de tels soldats, il faut aussi leur accorder beaucoup. Annibal les laissa ramasser le butin, dépouiller les morts, vendre leurs prisonniers et célébrer, dans de longues orgies, leur triomphe. Il savait d'ailleurs qu'entre lui et Rome il y avait une distance de quatre-vingt-huit lieues , des fleuves, des montagnes, des places fortes, un pays mal disposé pour lui, et. au bout de tout cela, une ville immense, défendue par de hautes murailles, par un fossé profond de 30 pieds, large de 100 2, et derrière, tout un peuple en armes.
La douleur d'une cité libre est active; le premier moment de stupeur passé, la ville retentit du bruit des préparatifs. Fabius, écouté comme un oracle, prescrivit aux
1. Si l'on me demande, dit Polybe, qui était l'Ame de cette guerre ... je dirai Annibal.... IX, fr. 7. Nous perdons malheureusement ici ce consciencieux historien; après la bataille de Cannes, il ne reste de lui que des fragments. — 2. Den. d'Halic. Le mur s'appuyait sur un terrassement intérieur large de cinquante pieds.
femmes de s'enfermer dans leurs demeures pour ne point amollir les courages par leurs lamentations dans les temples; à tous les hommes valides, de s'armer; aux cavaliers, d'aller éclairer les routes ; aux sénateurs, de parcourir les rues et les places pour rétablir l'ordre, placer des gardes aux portes, et empêcher que personne ne sortît. Pour en finir promptement avec la douleur, le deuil fut fixé à trente jours. On se croirait à Sparte Les expiations religieuses ne furent pas oubliées; il y en eut de cruelles. Deux Vestales convaincues d'adultère furent mises à mort; deux Gaulois et deux Grecs furent enterrés tout vivants1.
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'on apprit qu'une flotte carthaginoise ravageait les États d'Hiéron, qu'une autre attendait aux îles ;Egates le départ du préteur pour surprendre Lilybée; qu'enfin Posthumius Albinus et son armée, attirés par les Cisalpins dans une embuscade, y avaient péri a ; mais, après la grande douleur de Cannes, ces nouveaux malheurs paraissaient légers. Les courages d'ailleurs s'étaient relevés. Deux légions étaient dans la ville. Marcellus y envoya encore 1500 soldats de la flotte d'Ostie; et avec une activité et un coup d'œil qui annonçaient l'heureux adversaire d'Annibal, il plaça toute une légion à Téanum Sidicinum pour fermer la route du Latium. M Junius Péra, créé, par le sénat, dictateur, leva k légions, 20 0 cavaliers, 8000 esclaves, achetés aux particuliers, et appela les contingents des alliés. On manquait d'armes; il fit dépouiller les temples et les portiques des trophées que deux siècles de triomphes y avaient entassés. Et lorsque Carthalon vint, avec les députés des prisonniers de Cannes, parler de paix et de rançon, un licteur courut lui interdire l'entrée du territoire romain; 10 000 légionnaires environ étaient au pouvoir d'Annibal ; le sénat refusa de les rache-
1. liv.7 XXII, 57. Pline, Hist. nat., place en Tannée 97 un sénatus-consulle qui abolit les sacrifices humains.... nehomo immolaretiir. — 2. Polybc. Tite-live place cette défaite plus tard. Les prêtres des Boïens se servirent du crâne de Posthumius, entouré d'un cercle d'or , pour les libations dans les sacrifices.
ter. 3000 s'étaient réfugiés à Canusium1 et à Venouse; il ordonna qu'ils iraient servir en Sicile, sans solde * ni honneurs militaires, jusqu'à ce qu'Annibal fût chassé d'Italie. Mais, par un admirable esprit de conciliation, oubliant ses griefs contre Varron, et les fautes de ce consul populaire, et sa fuite du champ de bataille, il sortit en corps au-devant de lui, avec tout le peuple, quand il approcha de Rome, et le remercia publiquement de n'avoir point désespéré de la république*. Cette magnanimité politique doit compter au sénat, quand on se rappelle combien les démocraties sont soupçonneuses et cruelles dans les temps de crise. La composition de ce corps explique au reste cette modération. Pour remplir les vides faits dans son sein par la guerre, on nomma un second dictateur, Fabius Butéo, qui écrivit sur la liste, d'abord les anciens sénateurs, puis ceux qui avaient exercé des magistratures curules depuis l'an 221, ceux qui avaient été tribuns, édiles, questeurs, ceux enfin qui avaient obtenu des couronnes civiques ou remporté des trophées sur les ennemis.
Cependant la fidélité des peuples du sud de l'Italie Savait pas tenu devant tant de désastres. Home n'ayant plus d'armée pour les défendre, ils passèrent à l'ennemi ; c'étaient les Bruttiens, les Lucaniens, quelques Apuliens, les Caudiniens, les Hirpins, et, dans la Campanie, Atella, Calatia et Capoue*. Capoue avait cinq ou six railles de tour.
1. On sait le récit peu vraisemblable de la conspiration formée par les fugitifs de Cannes de chercher un asile chez les rois étrangers el queScipion déjoua en menaçant d égorger le premier qui parlerait de fuir. Polybe n'en parle pas, bien qu'il raconte fort au long la jeunesse i.e Seipion. Après Cannes, Annibal avait encore renvoyé sans rançon les prisonniers Italiens. — 2. Liv. XXIII, 31. — 3. On lui conserva le commandement de l'armée d'Apulie-, il eut ensuite celui des légions du Picénum. Cf. Liv., passim. — 4. On a beaucoup exagéré, d'après Tite-Live, l'importance des défections qui suivirent la bataille de Cannes. Il dit, il est vrai, defecere.... Alellani, Calatini, Ilirpini, Àpulorum pars, Samnites pr.i ter Pentrios, Brutii omnes, Lucani : pr.rter hos Surrentini, et Gr.vcorum omnis ferme ara, Tarentini, Metapontini, Crotonietues, Locrique et Cisalpini omnes Galli. XXII, 61. Heureusement les livres suivants servent à corriger ce passage. Dans l'Apulie on ne voit au pouvoir d'Annibal qu'Arpic, Acce et Accua, les grandes villes Luc rie, Venouse et Canusium restent aux Romains. Par Samnites, il faut
392 CONQUÊTE DU MONDE (2ô4-133\
Ses fortes murailles, qui subsistaient encore au temps d'Agathias, étaient percées de sept portes, s'ouvrant sur sept grandes rues entre lesquelles celles de Séplasia et d'Albana sont célèbres. Les temples majestueux de Jupiter, de Mars et de la Fortune, le Forum, la Curie, l'amphithéâtre avec ses vastes souterrains voûtés, que des fouilles récentes ont mis à découvert, d'autres édifices d'utilité publique ou de décoration, et un nombre immense de statues d'airain, faisaient de Capoue, au dire de Gicéron , l'émule de Corinthe et de Carthage1. Elle voulait être aussi celle de Rome; et malgré ses mœurs efféminées, son peuple se croyait digne de commander à l'Italie. Annibal lui promit que Capoue en deviendrait bientôt la capitale *, et elle lui ouvrit ses portes, après avoir étoufTé, dans les bains publics, tous les citoyens romains alors dans ses murs.
Annibal, ainsi établi au cœur de la Campanie et appuyant tous ses mouvements sur une grande ville, pouvait attendre les secours de Carthage. Après Cannes, il y avait envoyé Magon, qui répandit au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or enlevés, disait-il, aux chevaliers romains morts sur le champ de bataille. Hannon conservait toujours ses défiances. Si Annibal est vainqueur, répliqua-t-il, il n'a pas besoin de renforts; s'il est vaincu, il nous trompe et n'en mérite pas. Mais la faction barcine avait la majorité On décréta l'envoi en Italie de 4000 Numides et de
entendre seulement les Caudinicns et les Hirpins au milieu desquels Rome conserva Bénévent. Les Brutiens comptaient ne travailler que pour euxmêmes-, d'ailleurs [voy. le dénombrement de Polybe) ils étaient peu nombreux. Cf. Liv.,XXIII, 30. Les Grecsdu golfe de Tarente loin de trahir, restèrent fidèles. Fétéiie ne fut prise qu'après une résistance désespérée; Crotone, Lucres, comme la lucanienne Consentia, après un siège et en 215; Tarente ne fut surprise qu'eu 21*2. Métaponte et Thuriumne firent défection qu en 212 et 213 (XXV, 1 et l.*>), c'est-à-dire quand Annibal eut éié rejeté de la Campanie sur la Grande-Grèce. Rhegium, XXUi, 30, Brindes et toute la Calabre restèrent toujours fidèles. Au lieu de Surrentum il faut lire Salentum. Quani aux Cisalpins, la bataille de Cannes ne changea rien à leur situation. — 1 . Cic, de Icg. Agr., 11, 32; Titc-Live, XXVI, 34; Mie, 1 , 30?. — 2. Bu ri caput Italie omni fore. Liv., XXUI. Quelques écrivains disaient qu'avant de passer à Annibal les Capouars avaient demandé à Rome qu'on partageât avec eux le consulat.
40 éléphants; on dépêcha en Espagne un sénateur avec l'argent nécessaire pour lever 20000 hommes, et Asdrubal reçut l'ordre de passer les Pyrénées ; mais ces mesures furent lentement ou mal conduites, et une victoire des Sci • pions rejeta Asdrubal dans le sud de l'Espagne 1 (216).
Pour ses communications avec Carthage, Annibal avait besoin d'un port. Il tenta une surprise sur Naples, les Grecs campaniens étaient dévoués à Rome : Naples résista ; il échoua aussi devant Noie par l'activité de Marcellus, qui, dans une sortie, lui tua 2000 hommes : succès inespéré qu'on célébra comme une grande victoire, mais qui n'empêcha pas Annibal de détruire Nucéria et Acerrse. Telle était, à la fin de l'année 216, la situation des deux partis : Junius Péra, avec 25 000 hommes, était établi à Téanum, d'où il couvrait la ligne du Liris et le Latium; Marcellus, à Noie, défendait les villes du sud de la Campanie; entre eux, Annibal campait sous les murs de Capoue, d'où il continuait le blocus de Casilinum, petite place sur le Vulturne, qui l'arrêta six mois. Un de ses lieutenants, Himilcon, soulevait le Bruttium sans être inquiété par Varron, qui gardait l'Apulie avec une armée. L'Étrurie, l'Ombrie, presque tout le centre de l'Italie restaient fidèles, et les Cisalpins, malgré leur récente victoire, ne faisaient pas de démonstrations hostiles; le sénat remit à un autre temps la vengeance qu'il avait à tirer d'eux, et dirigea toutes ses forces contre Annibal,avec son meilleur général, Fabius, pour la troisième fois consul. Le premier acte du Temporiseur le montra fidèle à sa tactique ; il ordonna que tous les grains des campagnes fussent, avant les calendes de juin, transportés dans les places fortes, sous peine, pour celui qui y manquerait, de voir ses champs ravagés, ses esclaves vendus, ses fermes brûlées2. Au printemps de 215, il alla se mettre à la tète des légions de Téanum. Sempronius Gracchus, avec 25 0C0 alliés et tous les esclaves enrôlés, prit position à Sinuessa, reliant sa gauche à l'extrême droite de Fabius;
1. Segniter otiosrquc gesta. Liv., XXIII, 14. Voy. Montesquieu, Esp. des Lois, X, 6, et Hecren, IV, 313. — 2. Liv., XXIII, 32.
394 CONQUÊTE DU MONDE (26'j-133).
plus tard, quand il eut reconnu que les marais formés par le Vulturne à son embouchure étaient de ce côté une sûre barrière, il s'établit à Liternum près de Cumes, pour défendre tous les ports du golfe de Naples et empêcher qu'aucun secours n'arrivât par mer. Marcellus resta en avant de Noie, menaçant Capoue par le sud comme Fabius et Sempronius la menaçaient au nord et à l'ouest La garnison de Bénévent, à l'orient, complétait l'investissement du territoire campanien et donnait la main à une légion d'Àpulie qui s'appuyait sur la forte ville de Lucérie Vairon formait une cinquième armée dans le Picénum, Pomponius en avait une autre en Gaule Les débris de Cannes et quelques troupes défendaient la Sicile; trois flottes gardaient les côtes de cette île, de la Calabre et du Latium. En comptant les forces des Scipions et du préteur de Sardaigne, c'étaient neuf armées et quatre flottes que le sénat avait équipées, ou environ 220 000 hommes dont 90 000 devaient cerner Capoue et Annibal.
Ce général trouvait dans ses alliés italiens peu d'empressement à se ranger sous ses drapeaux ; et l'heureuse diversion des Scipions, la mauvaise politique du sénat carthaginois qui détournait sur la Sardaigne et l'Espagne un secours puissant préparé par Magoii pour son frère, laissaient celuici seul encore en face de Rome. Mais durant cet hiver passé à Capoue et si fatal à ses troupes, au dire de Tite-Live1, de secrets émissaires étaient partis de s <n camp; et tout à coup Rome avait appris que la Sardaigne menaçait d'un soulèvement; qu'en Sicile, Gélon, malgré son vieux père, voulait faire entrer Syracuse dans l'alliance de Carthage; qu'enfin Philippe de Macédoine venait de promettre à Annibal de passer en Italie avec 200 vaisseaux2. Heureuse-
1. Montesquieu détruit d'un mot les longs raisonnements de Tite-Live : ses soldats, devenus riches après tant de victoires, n'auraient-ils pas trouvé partout Capoue î Pour la conduite d'Annibal à Capoue, roy. App., P. 43. Cic, Rull., 2; Val. Max., IX, 1. — 2. Ce traité est rapporté par Poly"be et Tite-Live en des termes très-différents : dans Polybe, c'est plutôt une alliance défensive; dans Tite-Live, une alliance offensive. Mais le texte de Polybe porte à la fin : 'Eàv ti Soxtj çjiîv àçcXetv $ irpo<r6eîvai npô; tovoe t6v
ment Gélon mourut subitement; le préteur Manlius détruisit ou prit toute l'armée carthaginoise débarquée en Sardaigne; et Philippe mit une telle lenteur dans ses préparatifs, que le sénat eut le temps de le prévenir en Grèce.
Pour élargir et briser ce cercle de fer qui se fermait sur lui, Annibal fut contraint de faire une guerre de sièges où il perdait toute la supériorité de son génie. Aujourd'hui les moyens d'attaque sont supérieurs aux moyens de défense; c'était le contraire dans l'antiquité. Annibal échoua devant Cannes, défendue par Gracchus, et subit encore deux échecs devant Noie, dans l'un de ces engagements, Marcellus lui tua jusqu'à 5000 hommes. En même temps, Fabius passait le*Vulturne, et avançant pas à pas, mais sûrement, prenait trois villes autour de Capoue; Sempronius Longus battait Hannon à Grumentum et le rejetait de la Lucanie dans le Bruttium ; Valérius enlevait les villes des Hirpins, et faisait périr sous la hache les auteurs de la défection; de Noie, enfin, Marcellus faisait ravager les terres des Samnites Caudiniens.
Enfermé entre les trois armées romaines de la Campanie, repoussé de toutes les places, Annibal était vaincu sans combat, par ce plan si habilement conçu et exécuté. Déjà les légions de Lucanie et d'Apulie approchaient, et les murmures éclataient dans ses troupes. Devant Noie, 1262 cavaliers numides et espagnols avaient fait défection; il se hâta d'échapper avant que toute issue lui fût fermée, et il s'enfuit jusqu'à Arpi, vers la mer Supérieure; il croyait aussi
ôpxov, iq»e)oû|uv.... et plus haut : B<n)8V)<T6Tc &i xaï Tfju.lv *k àv dujxçwvijca)- (jlcv.... VII, 9. Le texte de Tite-Live, qui spécifie la nature des secours à fournir par Philippe, est peut-être cette addition. Le texte de Polybe étant un fragment isolé, on n'est pas en droit de dire que, d'après l'écrivain grec, il n'y a pas eu d'autres conventions entre Philippe et Annibal. Par ce traité, tout le butin devait appartenir à Annibal, Rome et l'Italie d Annibal et aux Carthaginois. Si le nom de Carthage est là, ce n'est évidemment qu'une formalité. Quant à Philippe, les Carthaginois devaient l'aider ensuite contre tous ses ennemis, et les conquêtes qu'ils feraient en commun en Grèce et dans les îles seraient pour lui. Liv. XXIII, 33.
aller à la rencontre de Philippe. Cette fuite laissait Capoue exposée à toutes les vengeances des Romains. Aussitôt ils en commencèrent le siège. Fabius ravagea ses campagnes, et, pendant tout l'hiver, tint un camp à trois lieues de ses murs.
De l'Espagne aussi il n'arrivait à Rome que de bonnes nouvelles. L'année 215 avait donc été heureuse dans ses résultats, mais de nouveaux dangers se préparaient pour l'année suivante ; car Syracuse avait fait défection et Philippe allait enfin attaquer'.
Le sénat équipa une flotte de 150 vaisseaux et tint sur pied 18 légions, sans compter l'armée d'Espagne. Celle-ci, malgré ses victoires, manquait de tout, et les Scipions demandaient avec instance de l'argent, du blé, des vêtements pour les soldats, des agrès pour les navires. Mais le trésor était vide, bien que l'impôt eût été doublé. Le sénat fit appel au patriotisme, et tous les ordres rivalisèrent d'une noble émulation. Les tuteurs des veuves et des orphelins portèrent au trésor l'argent de leurs pupilles, confiant à la foi publique ce dépôt sacré; et trois compagnies, sous la seule condition d'être remboursées les premières à la fin des hostilités, firent passer à l'armée d'Espagne les approvisionnements nécessaires On n'avait pas de matelots pour la flotte : chaque sénateur en donna 8, avec la solde d'une année; les autres citoyens 7, 5 et 3, selon leur fortune. Dans l'armée de terre, les chevaliers et les centurions firent à l'État l'abandon de leur solde; et quand, après sa victoire à Bénévent, Semp. Gracchus déclara libres tous les esclaves enrôlés, les maîtres refusèrent d'en recevoir le prix avant la fin de la guerre A la même condition, les entrepreneurs fournirent à tous les frais d'entretien des édifices, à l'achat de chevaux pour les magistrats, etc.; et afin de réserver l'or et l'argent pour les besoins de l'État, la loi Oppia défendit aux femmes de porter dans leur parure plus d'une demi-once d'or. Quelques jeunes gens s'é-