‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 4 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

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Den., I, 19

Au commencement régnait, sur les Aborigènes du Latium, un roi étranger2, un fils d'Apollon, Janus, dont la de-

1. Nous ne voulons pas tous jeter dans la discussion de* légendes de la période royale. Le lecteur curieux de ces sortes de jeux d'esprit pourra consulter les premiers volumes de Niebuhr, où toutes ces légendes sont rapportées, complétées et combattues. Pour nous, aux hypothèses, quelque ingénieuses et érudites qu'elles soient, mais toujours aussi incertaines que les traditions qu'elles combattent, nous préférons l'admirable récit de Tite- Live, sinon comme vérité, du moins comme tableau. Qu'importent, après tout, les détails plus ou moins authentiques sur la biographie de certains personnages? Il n'est qu'une chose sérieuse et vraiment importante, parce qu'elle intéresse les hommes de tous le* temps, c'est de savoir comment s'est formée cette ville singulière, qui est devenue un peuple, un monde. Ce problème nous occupera plus que beaucoup de questions insolubles ou oiseuses que depuis Niebuhr on agite tant de l'autre côté du Rhin. — 2. Une seule tra-

meure s'élevait sur le Janicule. Son peuple avait les mœurs incultes et grossières des hommes du premier âge1, mais il donna à Saturne, dépossédé par Jupiter, le mont Capiloliriy et le dieu, pour prix de cette hospitalité, enseigna aux Latins l'art de cultiver le blé et la vigne. C'est l'âge agricole qui commence. A Janus succédèrent son fils Picus, qui eut le don des oracles, et Faunus, qui accueillit l'Arcadien Èvandre, fils de Mercure et de la nymphe Carmenta. Évandre bâtit une ville sur le Palatin, alors couvert de bois et de prairies, et répandit parmi les indigènes l'usage des lettres grecques et des mœurs plus douces. Hercule aussi vint dans le Latiunij où il abolit les sacriûces humains, épousa Tina, la fille d'Évandre, et tua sur YAventin, au milieu d'une forêt épaisse, le brigand Cacus2. Ainsi, les dieux, les demi-dieux et les héros s'arrêtaient sur les bords du Tibre. C'était un présage de la futur grandeur de la ville aux sept collines5.

Par Saturne, le père des dieux, Rome se rattachait à ce qu'il y avait de plus grand au ciel; par Énée, l'aïeul de Romulus, elle tenait à ce qu'il y avait de plus grand sur la terre, la cité de Priam. Conduit par l'étoile de sa mère4, qui le jour comme la nuit guidait son navire, Énée vint débarquer sur les côtes du Latium avec son fils Ascagne, les dieux pénates et le Palladium de Troie. Latinus, roi du pays, accueillit l'étranger, lui donna pour épouse sa fille Lavinia et à ses compagnons sept cents arpents de terre6, sept pour chacun. Mais, dans une bataille contre les Rutules, Énée, vainqueur de Turnus, disparut au milieu des flots du

dition fait Janus autochthone, les autres le font venir de Delphes ou du pays des Perrhèbes. Les Grecs le confondirent avec Ion. Cf. Mac. , Sat. 1,7.-1. Virg., £n., VIII, 315. Ils vivaient de glands. — 2. Serv., VIII, 189,321. Den , 1, 4. Tac, Ann., XI, 14. Fest., s. v. Palatium, Saturnia, Liv. I, 5. — 3. Les Juifs envoyaient aussi, sur les bords du Tibre, une colonie d'Iduméens qui avaient fui devant l'épée de David ; et c'était un petit-fils d'Ésaû, Tsepho, qui avait conduit en Italie l'armée d'Enée, roi de Carlbage. Gibb., chap. XVI, p. 206. — 4. Serv., ad. j£n.y I,6et 381; VII, 158. Naevii fragm., I, 25. Den., I, 53. — 5. Serv. , XI , 316, d'après Caton. Sur Énée, Cf. Bochart, l'abbé Vatr; et surtout Klausen dont la solide érudition n'a pu rien mettre hors de doute.

Numicius, dont l'eau sacrée servit depuis au culte de Vesta. Les dieu* avaient reçu le héros. On l'adora sous le nom de Jupiter-Indigète. Cependant la guerre continua, et, dans un combat singulier, Ascagne tua Mézence, l'allié de Turnus. Quittant alors la côte aride et insalubre où son père avait fondé Lavinium, il vint bâtir au cœur du pays Albe la Longue sur le mont Albain, dont la cime domine tout le Latium et laisse voir à la fois le Tibre, la mer et les crêtes tourmentées de l'Apennin. Douze rois de la race d'Ënée s'y succédèrent ; l'un d'eux, Procas, laissa deux fils, Numitor et Amulius. Le premier, comme l'aîné, devait hériter du royaume, mais Amulius s'en saisit, tua le fils de Numitor, plaça sa fille Sylvia parmi les Vestales et ne laissa à son frère qu'une partie des dumaines privés de leur père. Or, un jour Sylvia était allée puiser, à la source du bois sacré, l'eau nécessaire au temple, Mars lui apparut et promit à la vierge effrayée de divins enfants. Devenue mère, Sylvia fut condamnée à mort selon la rigueur des lois du culte de Vesta, et ses deux fils jumeaux furent exposés sur le Tibre. Le fleuve était alors débordé ; le berceau fut doucement porté par les eaux jusqu'au mont Palatin, où il s'arrêta au pied d'un figuier sauvage*. Mars n'abandonnait pas les deux enfants. Une louve, attirée par leurs cris, les nourrit de son lait. Plus tard, un épervier leur apporta des aliments plus forts, tandis que des oiseaux consacrés aux augures planaient au-dessus de leur berceau pour en écarter les insectes. Frappé de ces prodiges, Faustulus, berger des troupeaux du roi, prit les deux enfants et les donna à sa femme Acca Larentia, qui les appela Romulus et Rémus. Élevés sur le Palatin, dans des huttes de paille, comme

1. Le ficus rumina lis, religieusement conservé pendant des siècles. Rumtna a le sens de mamma, et le Tibre s'appelait lui-même Rumon, c'est-à-dire le fleuve aux eaux fertilisantes. Serv., JEn., VIII, 63. De là le nomdeRome, qui ne vient pas du grec 'Punir, et ceux do Romulus et de Rémus. Philargyr. ad Virg. Ecl, I, 20. — Le lit du Tibre allait autrefois du Pincio au Janiculc ; bien que ce fleuve n'ait aujourd'hui qu'une largeur de I8r> pieds, il déborde encore fréquemment dans les rues de Rome et l'on a marqué sur la façade de l'église do la Minerve une crue de 32 pieds.

les rudes enfants du berger, ils grandirent en force et en courage, attaquant hardiment les bêtes fauves et les brigands, et soutenant leur droit par la force. Les compagnons de Romulus se nommaient les Quintilii; ceux de Rémus, les Fabii, et déjà la division se mettait entre eux. Cependant un jour les deux frères prirent querelle avec les bergers du riche Numitor, dont les troupeaux paissaient sur l'Aventin; et Rémus, surpris dans une embuscade, fut traîné par eux à Albe, devant leur maître. Les traits du prisonnier, son âge, cette double naissance, frappèrent Numitor ; il se fit amener Romulus, et Faustulus découvrit aux deux jeunes gens le secret de leur naissance. Aidés de leurs compagnons, ils tuèrent Amulius; et Albe rentra sous la domination de son roi légitime. En récompense, Numitor leur permit de bâtir une ville sur les bords du fleuve, et leur abandonna tout le pays qui s'étendait du Tibre à la route d'Albe, jusqu'à un lieu nommé Fesii, entre le cinquième et le sixième mille1. Égaux en force et en autorité, les deux frères se disputèrent bientôt l'honneur de choisir l'emplacement et le nom1 de la nouvelle ville. On s'en remit aux dieux, dont on consulta la volonté par l'augure sabellien du vol des oiseaux. Rémus, sur l'Aventin, vit le premier six vautours; mais presque aussitôt il s'en montra douze à Romulus, sur le Palatin; et leurs compagnons, gagnés par cet heureux présage, prononcèrent en sa faveur. Ainsi, la colline plébéienne, déjà souillée dans les plus vieilles traditions par le séjour du brigand Gacus, l'était encore par l'augure néfaste de Rémus. Suivant les rites étrusques8, Romulus attela à une char-

1. C'est là Yager romanus. Sous Tibère on y célébrait encore les ambarvalia, ou mieux suivant Saumaise, d'après Strabon, les amburbia , sacrifices expiatoires destinés à purifier l'enceinte primitive, tandis que les ambarralia étaient des sacrifices propitiatoires pour obtenir de bonnes récoltes. Salmas., ad Flav. Vopisc in Aureliano, p. 361 de l edit, de 1640. Strab., V. 230. Aulu-ç., VI, 7- — 2. Le nom profane était Roma, le nom sacerdotal Flora; il y avait un troisième nom secret, probablement Ainor, anagramme de Roma, et qu'il était défendu de prononcer sous peine de mort, limiter. de Occulto urbis Romxnomine. — 3. Varron, L. L., IV, 32; Plut. Rom., II.

rue un taureau et une génisse sans tache, et avec un soc d'airain il traça autour du Palatin un sillon qui représenta le circuit des murs, le Pomœrium, ou enceinte sacrée', au delà de laquelle commençait la ville profane, la cité sans auspices des étrangers, des plébéiens (21 avril 754 '). Déjà

1. Aulug., XIII, 14.... qui facil finem uriani auspii ii. Sous Servius, six collines furent enfermées dans le Fomœrium; jusqu'à Claude, FAventin resta en dehors de cette enceinte. Fest., s. v. rrosimurium, Den., IV, 13. Tac, Ann., XII, 24.

2. Les difficultés de la chronologie romaine sont aussi inextricables que les légendes de son histoire.

1° Jusqu'à Auguste on co upla d'après les consuls et depuis l'expulsion des rois; mais des consulats lurent passés; Tite-Live lui-môme peut, d'après ses propres calculs, être convaincu d'en avoir omis plusieurs Par suite des troubles, ou par la fraude des pontifes, on en lit durer quelques-uns plus, quelques autres moins que l'année. Les intercalaiions des interrègnes stdcs dictatures, les variations de l'époque de l'en lire en charge, fixée tantôt au 13 décembre, tantôt, après la deuxième guerre punique, au 19 mars ">u aux ides de mai, enfin, depuis l'an 153, au 1er janvier, amenèrent une telle confusion que, quand Cé.-ar fit la léformedu calendrier, il fallut faire une année de quinze mois pour mettre l'année d'accord avec le cours du soleil.

2" L'année romaine est de 4 mois en arrière sur l'année chrétienne, et d? 3 mois en avance sur Tannée grecque, de sorte que Tan de Rome 300 répond à 8 mois de Fan 454, et à 4 mois de i'an 453 avant J. C, et pour les olympiades à 3 mois de 1 ol. 81, 3, et à 9 mois de Fol. 81, 4. Par conséquent, lors même que cette chronologie serait certaine, il y aurait, en comptant en années avant J. C, de continuelles rectifications à faire.

3* Tite-Live avoue qu'une grande confusion existe encore pour la période qui suit l'expulsion des rois, tanti errores implicant temporum... Il, 21; et il n'y a, en vérité, de certitude pour la chronologie romaine que depuis la prise de Rome par les Gaulois, parce qie les Grecs connurent cet 5vénenrnt et le rattachèrent à .leur propre chronologie, à ol. 98, I ou 2, ou même, selon Varron, ol. 97, 2. Quand on commença, assez tard, à établir une chronologie pour l'histoire romaine, c'était une croyance tradit onnclle (voy. Serv., ad £n., 1," 2G8) que Rome avait 3lc fondée 360 ans après la ruine de Troie, et qu'entre sa fondation et sa destruction par les Gaulois il s'était écoulé un même nombre d'années. Sur cette période de 360 ans, on en prit un tiers pour les consuls ou 120, les deux autres tiers ou 240, et avec quatre années intercalaires 244, formèrent la part des rois. Or 390, date de la prise de Rome par les Gaulois, plus 364, donnent 754. Seulement, comme pour celte même date fondamentale on variait de quelques années, les uns prirent 754, d'autres 753, ou 752 (Fabius, Fol. 8, 1; Polybe et Corn. Nepos, Fol. 7, 2; Caton, Fol. 7, 1; Varron, Fol. 6. 3, et les Fastes capilolins, Fol. 6. 4). On en vint à fixer le jour (21 avril) et l'heure môme où Romulus avait trace le Poméiïum. On comprend quelle valeur peut avoir une telle chronologie.

4» Pour ce qui regarde en particulier les trois derniers rois. Cicéron et

le rempart s'élevait*, quand Rémus, par dérision, le franchit d'un saut; mais Céler, ou Romulus lui-même, le tua, en s'écriant : « Ainsi périsse quiconque franchira ces murs. » La légende mettait du sang dans les fondements de cette ville qui devait en répandre plus que n'a fait aucune cité du monde.

Pour augmenter la population de la nouvelle cité, Romulus ouvrit un asile sur le mont Capitolin1, et fît demander, dans les villes voisines, de s'unir à son peuple par des mariages. Partout on refusa avec mépris : ouvrez aussi, disaiton, un asile aux femmes, n dissimula ; mais aux fêtes du dieu Consus il fit enlever les jeunes filles, accourues avec leurs pères à ces jeux. On ne s'entendit point pour punir cet outrage. Les Cœniniens, prêts les premiers, furent battus; Romulus tua leur roiAcron, et consacra ses armes, comme dépouilles opimes, à Jupiter Férétrien. Les Crustuminiens

Tite-Live , faisaient de Tarquin le Superbe, mort en 495, le fils de Tarquin l'Ancien, venu à Rome avec sa femme 138 ans auparavant; de là, des impossibilités chronologiques auxquelles la légende n'avait pas songé.

5# Enfin, les 244 ans de la période royale donnent, en moyenne, 35 ans par règne. Or Rome était une monarchie élective, où l'on n'arrivait au trône qu'à l'âge de l'expérience, de la maturité; de plus, sur sept rois, deux seulement achevèrent en paix leur vie et leur règne. Aussi Newton, n'admettant pour moyenne de chaque règne que 1? ans, réduisait ces 244 ans à 119, et plaçait la fondation de Rome vers 630 avant J. C. Niebuhr a remarqué que Venise, république qui avait aussi des chefs électifs, compta, de 805 à 1311, 40 doges; ce qui donne une moyenne de 12 ans et demi pour chacun. On ne peut toutefois rien induire de ces calculs, car en Espajme, de 1516 à 1759 (243 ans), il y eut sept rois; autant en France, de 987 à 1223 (236 ans); et de 1589 à 1830, en 241 ans, il y aurait eu, en comptan comme la Restauration, sept rois, dont deux périrent de mort violente, un troisième acheva sa vie dans l'exil et un quatrième mourut à dix ans. Cette chronologie des premiers temps de Rome nous sera donc suspecte, comme l'histoire de ses premiers rois. Nous la suivrons cependant, faute d'une autre plus certaine.

1. On vient de retrouver cet ancien mur de la Roma Quadrata dans les fouilles entreprises aux frais de l'Empereur Napoléon III sur l'emplacement du Palais des Césars et si bien dirigées par MM. L. Renier et Pietro Rosa. C'est un mur évidemment construit par des ouvriers étrusques ou sous l'influence directe des idées architectoniques de l'Ëtrurie. Il en est de même pour le mur de Servius. — 2. Le mont Capitolin avait une double cime et descendait de deux côtés à pic dans les marais. La position était donc très-forte.

et les Antemnates eurent le même sort, et perdirent leurs terres. Mais les Sabins de Cures, conduits par leur roi Tatius, pénétrèrent jusqu'au Capitolin et s'emparèrent par la trahison de Tarpéia, de la citadelle que Romulus y avait bâtie4. Déjà les Romains fuyaient, quand Romulus, vouant un temple à Jupiter Stator, renouvela le combat, que les Sabines arrêtèrent en se précipitant entre leurs pères et leurs époux. La paix fut conclue, et le premier fondement de la grandeur de Rome posé par l'union des deux armées. Le Janus à deux têtes devint le symbole du nouveau peuple1.

Au bout de cinq ans, Tatius fut tué par les Laurentins, auxquels il refusait justice d'un meurtre; et les Sabins consentirent à reconnaître Romulus pour roi. Des victoires sur les Fidénates et les Véiens justifièrent ce choix. Mais un jour qu'il passait la revue de ses troupes, près du marais de la Chèvre, un orage dispersa le peuple ; quand il revint, le roi avait disparu. Proculus l'avait vu monter au ciel sur le char de Mars, au milieu de la foudre et des éclairs. On l'adora sous le nom de Quirinus. Le sénat l'avait immolé à ses craintes, ou les Sabins à leur ressentiment.

Les deux peuples ne purent s'entendre pour lui donner un successeur, et, pendant une année, les sénateurs gouvernèrent tour à tour comme interrois. On convint à la fin que les Romains feraient l'élection, mais qu'ils ne pourraient choisir qu'un Sabin. Une voix nomma Numa Pompilius; tous le proclamèrent; c'était le plus juste et le plus sage des hommes, le disciple de Pythagore et le favori des dieux. Inspiré par la nymphe Égérie qu'il allait consulter la nuit dans la solitude du bois des Camènes, il régla les cérémo-

1. Pour en ouvrir les portes aux Sabins, Tarpéia leur avait demandé ce qu'ils portaient au bras gauche ; c'étaient des bracelets d'or. Mais de ce bras ils portaient aussi leurs boucliers; en entrant, ils les lui jetèrent, et elle resta étouffée sous leur poids. Cependant, au fond des sombres galeries creusées dans le mont Capitolin, la belle Tarpéia vit toujours assise au milieu de ses trésors; maU malheur à qui tenterait de pénétrer jusqu'à elle! C'est, dit Niebuhr, la seule légende ancienne qui vive encore parmi le peuple de Home. — % Serv., XII, 198.

nies religieuses, les fonctions des Pontifes, gardiens du culte; des Flamines, ministres des grands dieux; des Augures, interprètes des volontés divines ; des Féciaux, qui prévenaient les guerres injustes; des Vestales qui, choisies par le grand prêtre dans les plus nobles familles, conservaient le feu perpétuel, le Palladium et les dieux Pénates; des Saliens enfin, qui gardaient le bouclier tombé du ciel (ancile), et honoraient le dieu de la guerre par des chants et des danses armées. Il défendit les sacrifices sanglants et la représentation des dieux par des images de bois, de pierre ou d'airain1. Il encouragea l'agriculture; et afin d'en régulariser les travaux, il réforma le calendrier. Pour que chacun vécût en paix sur son héritage, il distribua au peuple les terres conquises par Romulus, éleva Un temple à la Bonne Foi, et consacra les limites des propriétés (fête des Terminalia), en dévouant aux dieux infernaux ceux qui déplaceraient les bornes des champs. 11 divisa encore les pauvres en neuf corps de métiers, et construisit le temple de Janus, dont les portes, ouvertes, annonçaient la guerre ; fermées, la paix. Mais sous Numa « les villes voisines semblaient avoir respiré l'haleine salutaire d'un vent doux et pur qui venait du côté de Rome; » et le temple de Janus resta toujours fermé.

Hors ces pacifiques travaux, la tradition ne sait rien du second roi de Rome, et reste muette sur ce long règne de quarante-trois ans; lui-même il avait recommandé le culte du Silence, de la déesse Tacita (672). A côté de son tombeau, creusé au pied du Janicule, on ensevelit ses livres, qui, retrouvés à une époque où l'idolâtrie grecque avait remplacé la vieille religion, furent jugés dangereux et brûlés par ordre du sénat2 (182 av J. C).

Au prince pieux et pacifique succède le roi guerrier et sacrilège: à Numa, Tullus Hostilius. Les Sabins, sans doute en conséquence de l'accord fait entre les deux peuples pour

1. C'est 170 ans après la fondation do la ville qu'on vit à Rome les premières statues. Varr. et Plut , Numa. 8. — 2. I.e hit est rapporté par Denys, Tite-Live et Cicéron. »

l'élection de Numa, le choisirent parmi les Romains, comme ceux-ci nommeront, après Tullus, le Sabin Ancus. Romulus était fils d'un dieu, Numa l'époux d'une déesse ; avec Tullus, le règne des hommes commence La ville est fondée; elle a ses lois civiles et religieuses; des récits plus historiques vont remplacer les merveilleuses légendes des premiers rois. Petit-fils d'un Latin de Médullia, dont l'aïeul avait vaillamment combattu auprès de Romulus contre les Sabins\ Tullus aima les pauvres, leur distribua des terres, et alla demeurer lui-même au milieu d'eux sur le Cœlius, où il établit les Albains vaincus.

Albe, la mère de Rome, disaientles chants dont les beaux récits de Tite-Live sont encore l'écho lointain, Albe était peu à peu devenue étrangère à sa colonie, et de mutuels pillages amenèrent la guerre. Longtemps les deux armées restèrent en présence, sans oser engager cette lutte sacrilège. Enfin, les trois Horacespour Rome, les trois Guriaces pour Albe, décidèrent, en combat singulier, quel peuple commanderait. La fortune de Rome et l'adresse du seul Horace, resté vivant, l'emportèrent. Mais le vainqueur souilla sa victoire par le meurtre de sa sœur, qui pleurait l'un des Guriaces, son fiancé. Condamné par les duumvirs à être suspendu à l arbre de malheur, il n'échappa que par un appel au peuple, mais il fallut que la gens Horatia promît des sacrifices expiatoires, et qu'il passât lui-même sous le poteau de la sœur*.

Albe s'était soumise ; mais dans une bataille contre les Fidénates, que les Véiens soutenaient, le dictateur des Albains, Alettius Fufl'etius, attendit à l'écart avec ses troupes l'issue du combat. « Ton cœur s'est partagé entre moi et mes ennemis, dit Tullus, ainsi il sera fait de ton corps, • et on

1. Den., III, 1. — 2. Ces sacrificia piacularia gentis HoratiéC, Liv., I, 26, et le tigillum sororis, auquel Horace devait être attaché, et qui fut religieusement conservé, sont d'irrécusables monuments de la vieille histoire de Home. Le poteau de la sœur, souvent refait, existait encore au quatrième siècle de notre ère, et l'on raonlre, à quelque distance de l'ancienne porte Capènc, deux grands tombeaux de forme pyramidale ,dans le goût étrusque, qui ont longtemps passé pour les tombeaux d*s deux Horaces.

l'attacha à deux chars tirés en sens contraire. Puis Albe fut détruite, son peuple transféré à Rome sur le Cœlius, ses patriciens admis dans le sénat, et ses riches parmi les chevaliers1. Rome hérita des vieilles légendes d'Albe, de sa famille des Jules d'où César sortit et de ses droits comme métropole de plusieurs cités latines.

Tullus combattit encore avec succès les Sabins et les Véiens dont il assiégea la ville. Mais il négligeait le service des dieux; leur colère attira sur Rome une maladie contagieuse qui atteignit le roi lui-même. Il crut trouver dans les livres de Numa un moyen d'expiation et le secret de forcer Jupiter Elicius à des révélations. Une faute commise dans ces conjurations redoutables attira sur lui la foudre, et la flamme dévora son corps et son palais (640) \.

Le règne d'Ancus, qu'on dit petit-fils de Numa, n'a pas l'éclat poétique du règne de Tullus. A l'exemple de son aïeul, il encouragea l'agriculture, rétablit la religion négligée, fit écrire sur des tables3 et exposer dans le Forum les lois qui en réglaient le cérémonial ; mais il ne put, comme Numa, tenir fermé le temple de Janus; car les Latins rompirent l'alliance conclue avec Tullus. Quatre de leurs villes furent prises; leurs habitants établis sur l'A ventin\ et le territoire de Rome étendu jusqu'à la mer. Ancus y trouva des salines et des forêts qu'il attribua au domaine royal ', et aux bouches du Tibre un emplacement favorable, où il fonda le portd'Ostie. Il construisit le premier pont de bois sur le Tibre (pons Sublicius), et en défendit les approches, du côté de l'Étrurie, par une forteresse sur le Janicule. Pour couvrir les habitations des nouveaux colons sur la rive opposée, il traça le fossé des Quirites, et pour prévenir les délits, devenus plus nombreux par l'augmentation de la population, il creusa, dans le tuf du mont Capitolin, la fameuse prison Mamertine que le temps a respectée et où

1. Tite-Live, 1, 30, equitum decem turmas ex Albanis legit. — 2. Liv., I, 31. — 3. Liv., I, 32. Den., III, 36. — 4. Cic. de Rep., II, 18; Liv.. I, 33. —6. Aurel. Vict., de Vit. UL, fi.

l'on montait par l'escalier des Gémonies ou des Gémissements. Son règne avait duré trente-deux ans selon Tite- Live, vingt-quatre suivant Cicéron*.

Sous le règne d'Ancus, un étranger était venu s'établir à Home. C'était le fils du Corinthien Démarate, riche marchand de la famille des Bacchiades, qui, fuyant la tyrannie de Cypsélos, s'était retiré à Tarquinies. En Étrurie, tout espoir de puissance était interdit à l'étranger. Mais Tanaquil* avait lu dans l'avenir la fortune de son époux. Il vint à Rome avec ses richesses et de nombreux serviteurs. Sur la route, les présages de sa grandeur future se renouvelèrent. A Rome, il sut gagner la confiance d'Ancus, qui lui laissa la tutelle de ses fils, et l'affection du peuple, qui le proclama roi.

Ce prince embellit Rome, accrut son territoire et entreprit de ceindre la ville d'une muraille que Servius acheva. Le Forum, desséché et entouré de portiques, servit aux réunions et aux plaisirs du peuple. Le Capitole fut commencé, et le cirque aplani pour les spectacles et les jeux apportés de l'Étrurie. Mais les plus considérables de ces travaux furent les égouls souterrains qui portent Rome encore aujourd'hui, après vingt-quatre siècles, malgré les tremblements de terre, malgré le poids des édifices cent fois rebâtis sur leur voûte. Pour de tels ouvrages, qui n'ont pas du moins la grandiose inutilité des constructions égyptiennes, il fallut sans doute soumettre le peuple à de pénibles corvées et le trésor à d'énormes dépenses ; mais Tarquin y pourvut avec le butin enlevé aux Sabins et aux Latins5 dans des guerres heureuses, qui lui valurent les terres comprises entre le Tibre, l'Anio et la Sabine des montagnes. La lutte contre les Étrusques, qui lui auraient envoyé, en signe de

1 . On lui fait soutenir sept guerres contre les Laiins, les Fidénates, les Sabins, les Vcions et les Volsques. — 2. Elle était Etrusque. D'autres lui donnent pour femme Gaia Caecilia, la bonne fileuse et la bienfaisante magicienne que les jeunes fiancées honoraient. Pl., VIII, 74. Serv., VII, 68. Sur Démarate, Cf. Str., VIII, 6, 20 et v. 2, 2; Tac, Ànn., XI, 14. Pl., XXXV, 5, 43.-3. Cic, de Rep. ,11, 20, lui fait prendre plusieui s villes sur lesÈques.

soumission, les faisceaux, la couronne, le sceptre surmonté de l'aigle royale, la chaise curule et la robe de pourpre, n'est qu'une tradition incertaine et improbable. Ce don n'indique point d'ailleurs la soumission de ceux qui l'offraient. Rome elle-même n'envoyait pas autre chose aux rois alliés dont elle récompensait ainsi, à peu de frais, les secours ou les magnifiques et utiles présents.

Tarquin célébra le premier un triomphe avec toute la pompe étrusque, la robe semée de fleurs d'or, et le char traîné par quatre chevaux blancs. De son règne sans doute date l'introduction dans Home des costumes étrusques, les robes royales, les manteaux de guerre, la prétexte, la tunique palmée, les douze licteurs, les chaises curules, sièges d'ivoire dont les Étrusques allaient demander la matière à l'Afrique et à l'Asie, etc. Ce qui est plus grave, c'est l'admission de cent plébéiens dans le sénat et la formation de trois nouvelles centuries de chevaliers. Les patriciens, par la bouche de l'augure Attus Navius, s'y opposèrent vainement. Celui-ci cependant avait appuyé son opposition d'un miracle. « Augure, avait dit le roi, la chose à laquelle je pense se peut-elle? — Oui, répondit Navius après avoir observé le ciel. — Coupe donc ce caillou avec un rasoir. » — L'augure le prit et le coupa. Pour rappeler sans cesse au peuple ce souvenir, près d'un autel où lurent déposés la pierre et le rasoir, on dressa la statue de Navius, la tête voilée, comme au moment où l'augure attendait les révélations des dieux. Dès lors personne n'osa douter de la science augurale1.

Tarquin régnait depuis trente ou quarante ans, lorsqu'un jour deux pâtres, apostés par les fils d'Ancus, se prirent de querelle dans le voisinage de la demeure royale; appelés devant le roi, l'un d'eux profita du moment où le prince écoutait l'autre, pour lui fendre la tête d'un coup de hache. Tanaquil fit aussitôt fermer les portes du palais, et déclara au peuple que le roi, seulement blessé, chargeait son gen-

1. On montrait encore au temps d'Auguste la statue de Navius.

HISTOIRK TRADITIONNELLE. 95

dre Servius de gouverner à sa place. Pendant plusieurs jours, elle cacha sa mort, et lorsqu'on la connut, Servius resta roi, sans avoir été accepté par l'assemblée des curies, mais du consentement du sénat1 (578).

Dans la tradition romaine, Servius était le fils d'une esclave ou du prince de Gorniculum tué dans une guerre contre les Romains. Son origine incertaine était entourée de mystères, et il avait grandi dans le palais du roi au milieu des prodiges et des signes manifestes de la faveur des dieux*. Mais les écrivains toscans faisaient de lui le fidèle compagnon de Cœlès Vibenna, chef d'une armée de mercenaires étrusques. Après des fortunes diverses, disaient-ils, ' ils vinrent, avec les restes de leur armée, s'établir à Rome, sur le mont Cœiius, auquel Vibenna donna son nom; Mastarna prit celui de Servius, et gagna la faveur du roi et du peuple1.

Servius donna à Rome l'étendue qu'elle eut sous la république, en réunissant à la ville, par une muraille, le Viminal, l'Esquilin et leQuirinal : deux lieues et demie de tour, la grandeur d'Athènes ; puis il la partagea en quatre quartiers ou tribus urbaines, Palatine, Suburane, Colline et Esquiline, chaque quartier ayant son tribun, qui dressait les listes pour les contributions et le service militaire. Le territoire fut divisé en vingt-six cantons nommés aussi tribus, et tout le peuple, d'après le cens, en six classes et en cent quatre-vingt-treize centuries. Au dehors, Servius conclut une alliance avec les trente villes latines, et pour mieux en serrer les nœuds, on éleva, à frais communs, un temple à Diane sur le mont Aventin, où quelques peuples

I.Pour ces légendes sur Tarquin, Cf. Liv . 1, 34-40. Den. , NI, 46-7i; IV, 1-2. Cic, de Rep.. II, 19, 21, et de DU., I, 17, 32. Ovid., Fast., VI, 627. — 2. Den., 1V^ 2 ; Ovid., Fast., VI, 625 ; Liv., I, 39 ; Pl., XXXVI, 70. — 3. Tac, Ann., IV, 65, d'après le discours de Claude retrouvé à Lyon en 1524. Voyez dans YÉlrurie de M. N. des Vergers, I, p. 139, la découverte qu'il fit dans une crypte de Vulci de peintures murales qui représentaient Mastarna délivrant son ami de captivité. Fest., s. v. Cœiius Mans. Varro, de L. L., IV, 8. Les contradictions de Cicéron, de Tite-Live et de Denys sur son élévation ne sont pas inconciliables.

sabins vinrent aussi sacrifier*. Une guerre contre les Véiens et les Étrusques se termina par un accroissement de territoire; mais la distribution de ces terres qu'il fit aux pauvres augmenta encore la haine des patriciens, dont il avait, par ses lois, considérablement diminué la puissance. Aussi favorisèrent-ils la conspiration qui se forma contre le roi populaire.

Les deux filles de Servius avaient épousé les deux fils de Tarquin l'Ancien, Lucius et Aruns Mais l'ambitieuse Tullie avait été fiancée à Aruns, le plus doux des deux frères, et sa sœur à Lucius, qui mérita, par son orgueil et sa cruauté, le surnom de Superbe. Tullie et Lucius ne tardèrent pas à se comprendre, et à unir leurs criminelles espérances. Tullie se débarrassa par le poison de son mari et de sa sœur, pour épouser Lucius. Accablé de douleur, Servius voulut déposer la couronne et établir le gouvernement consulaire. Ce fut le prétexte qu'offrit Lucius aux patriciens pour le renverser. Un jour, tandis que le peuple était aux champs pour la moisson, il parut dans le sénat revêtu des insignes de la royauté, précipita le vieux roi du haut des degrés en pierre qui conduisaient à la curie, et le fit tuer par ses afûdés; Tullie, accourant pour saluer roi son époux, fit rouler son char sur le corps sanglant de son père. La rue en garda le nom de via Scelerata*. Mais le peuple n'oublia pas celui qui avait voulu fonder les libertés plébéiennes, et chaque jour de Nones il fêtait la naissance du bon roi Servius (534) .

Au roi succéda le tyran. Entouré d'une garde de mercenaires, et secondé par une partie des sénateurs qu'il avait gagnés, il gouverna sans souci des lois : dépouillant les uns de leurs biens, bannissant les autres, et punissant de mort tous ceux qui lui inspiraient des craintes. Pour affermir son pouvoir, il s'allia avec des étrangers, et donna sa

1. Den., IV, 26. Liv., I, 45, raconte comment la ruse d'un prêtre romain assura à Rome l'hégémonie. — 2. Liv., 1,41-48; Den., IV, 33 40. Ovid., FasL, VI, 598, parle d'un combat entre les deux partis : Hinc cruor, hinc cxdes, etc....

fille à Octavius Mamilius, dictateur de Tusculum. Rome avait sa voix aux fériés latines, où les chefs de quarantesept villes, réunis dans le temple de Jupiter Latiaris, sur le mont Albain, offraient un sacrifice commun, et célébraient leur alliance par des fêtes. Tarquin changea ces rapports d'égalité en une domination réelle1, et devenu le chef de la confédération latine, à laquelle appartenaient aussi les Herniques et les villes volsques d'Ecétrae et d'Antium, il assiégea et prit la riche cité de Suessa-Pometia, qui sans doute refusait d'entrer dans la ligue. Gabies dans le Latium eut le même sort8. Sur les terres enlevées aux Volsques, Tarquin fonda les colonies de Signia et de Circéii, composées de citoyens romains et latins, qui devaient fournir leur contingent à l'armée de la ligue. C'est le premier exemple de ces colonies militaires, qui, multipliées par le sénat sur tous les points de l'Italie, répandirent partout les lois et la langue du Latium. Sous un autre point de vue, elles furent des garnisons permanentes, des postes avancés qui arrêtaient l'ennemi loin de la capitale, et d'où l'on tirait au besoin de nombreux soldats.

Gomme son père, Tarquin aimait la pompe et la magnificence. Il appela d'habiles ouvriers étrusques, et avec le butin fait sur les Volsques il acheva les égouts et le Capitole. En creusant dans le sol pour en jeter les fondements, on avait trouvé une tête qui semblait fraîchement coupée, signe, dirent les augures, que ce temple serait la tête du monde. Au-dessous du Capitole, on enferma dans un coffre de pierre les livres sibyllins. C'était une prophétesse,

I. Voy. dans Liv., I, 50-52, l'histoire de Turnus-Herdonius d'Aricie. — 2. Sextus, l'aîné des fils du roi, y était entré comme transfuge, etc. — C'est l'histoire du Simon de l'Iliade et de Zopyre. Quant au muet conseil de Tarquin abattant les têtes des plus hauts pavots de son jardin, il rappelle presque textuellement celui de Périandre consulté par le tyran de Milet Thrasybule. Cf. Liv., I, 54. Den., IV, 55. Hérod., V, 92. Mais le fait môme de la reddition de Gabies est incontestable; le traité qui plaçait Gabies dans la dépendance de Rome était gravé sur un bouclier de bois que l'on conservait encore du temps de Denys. Fest., s. v. Clypeus. Seulement Gabies avait obtenu l'isopolitie avec Rome.... <xùv Toutotç rr)v 'Pwuaîuv inono- XtTsCav Alton xaplÇcatat. Denys, IV, 58.

la sibylle de Gumes, qui était venue, sous les traits d'une vieille femme, offrir au roi de lui vendre neuf livres. Sur son refus, elle en brûla trois et revint demander la même somme pour les six autres. Un second refus lui en lit brûler trois encore. Tarquin, .étonné, acheta ceux qui restaient, et les confia à la garde de deux patriciens. Dans les grands dangers, on ouvrait ces livres au hasard, à ce qu'il semble, et le premier passage qui s'offrait aux yeux servait de réponse. Au moyen âge aussi on jetait le sort sur les Évangiles1.

Cependant des signes menaçants effrayèrent la famille royale. Afin de connaître les moyens d'apaiser les dieux, Tarquin envoya ses deux fils et son neveu Brutus, qui contrefaisait l'insensé- pour échapper à ses craintes soupçonneuses, consulter l'oracle de Delphes, dont la réputation avait pénétré jusqu'en Italie. Quand le dieu eut répondu, les jeunes gens demandèrent lequel des fils du roi le remplacerait sur le trône : Celui-là, dit la Pythie, qui embrassera le premier sa mère. Brutus comprit le sens caché de l'oracle : il se laissa tomber et baisa la terre, notre mère commune.

A leur retour, ils trouvèrent Tarquin sous les murs d'Ardée, capitale des Rutules5. Les opérations traînaient en longueur, et les jeunes princes cherchaient à tromper par des fêtes et des jeux les ennuis du siège, lorsqu'un jour s'éleva entre eux cette fatale dispute sur les mérites de leurs femmes. Celle de Tarquin Collatin, Lucrèce, trouvée

1. Den., IV, 6'2. Cic, de Div.f II, 54. Aulu-G. I, 19. Pl. XIII, 13. Tac, Ann., VI, 12. Justin, I, 6, attribue cette histoire à Tarquin l'Ancien. Athènes paraît avoir eu des livres semblables. Cf. le dise, de Dinarque contre Démosthènes : £v ot; t« *îj; ™>.eco; ownjpia xiTtou. Beaucoup d'autres villes en ont eu. M. Alexandre a réuni tous les oracles Sibyllins qui subsistent : Xpy)«T|iol £i6uX).iaxo'!. 2 vol . 184 1-1856, avec des dissertations, dont une fixe l'époque de ces oracles. Les plus anciens ont été rédigés vers Tan 166 avant notre ère par des juifs d'Êgypte. On sait le rôle qu'ils ont joué dans la polémique chrétienne. — 2. Cependant on en fait le tribun des Célères qui était, après le roi, le premier magistrat de l'État. — 3. Dans le traité conclu avec Oarthage, la première année de la république, Ardée est • dite sujette do Home.

au milieu de ses femmes, filant et veillant aux soins domestiques, fut proclamée la plus sage. Mais l'attentat de Sextus, et la mort de Lucrèce qui se tua pour ne point survivre à ce déshonneur involontaire, appelèrent sur la tète des Tarquins la malédiction des dieux. De Collatie, Brutus vint à Rome avec une troupe armée, montrant le corps sanglant de la victime et appelant à la vengeance le sénat que Tarquin avait décimé, le peuple qu'il avait accablé, pour ses constructions, d'odieuses corvées. Un sénatus consulte, confirmé par les curies, proclama la déchéance du roi, son exil et celui de tous les siens. Puis Brutus courut au camp qu'il souleva, tandis que Tarquin, revenu à Rome en toute hâte, en trouvait , les portes fermées, et était réduit à se réfugier avec ses fils Titus et Aruns dans la ville étrusque de Cœré1. Cette même année, Athènes se délivrait de la tyrannie des Pisistratides (510).

Pour prix de son concours, le peuple réclamait les lois du bon roi Servius et l'établissement du gouvernement consulaire ; le sénat y consentit, et les comices centuriates proclamèrent consuls Junius Brutus et Tarquin Collatin, puis Valérius quand Collatin, devenu suspect à cause de son nom, se fut exilé à Lavinium.

Cœré n'offrit à Tarquin qu'un asile. Mais Tarquinies et Véies envoyèrent à Rome demander le rétablissement du roi, ou du moins la restitution des biens de sa maison et de ceux qui l'avaient suivi2. Pendant les négociations, les députés ourdirent une conspiration avec, de jeunes patriciens qui préféraient le service brillant d'un prince au règne des lois, de l'ordre et de la liberté ; l'esclave Vindex découvrit le complot; les coupables furent saisis, et parmi eux les fils et des parents de Brutus, qui ordonna et vit froidement leur supplice. Vingt jours furent accordés aux émigrés pour rentrer dans la ville*. Afin de gagner le peuple à la cause de la révolution, on lui abandonna le

1. Den., IV, 64. Liv., 1, 57-60. Ov., Fast.,\l, 685. — 2. Den., V, 6, et Plut., Pop., 8—3. Den., V, 13.

pillage des biens de Tarquin, et chaque plébéien reçut sept arpents des terres royales 1 ; les champs qui s'étendaient entre la ville et le fleuve furent consacrés à Mars2, et les gerbes de blé qu'ils portaient, arrachées et jetées dans le Tibre, où elles s'amoncelèrent et formèrent un bas-fond qui devint plus tard l'île d'Esculape.

Cependant une armée de Véiens et de Tarquiniens marchait sur Rome ; les légions sortirent à sa rencontre, et dans un combat singulier Brutus et Aruns tombèrent mortellement blessés. La nuit sépara les combattants sans qu'on pût dire quels étaient les vainqueurs. Mais à minuit on entendit comme une grande voix sortir de la forêt Arsia, et prononcer ces mots : « Rome a perdu un guerrier de moins que l'armée étrusque; » celle-ci épouvantée s'enfuit. Valérius rentra à Rome en triomphe et prononça l'éloge funèbre de Brutus ; les matrones honorèrent par un deuil d'une année le vengeur de la pudeur outragée, et le peuple mit sa statue le glaive en main, au Gapitole, près de celles des rois que protégeait encore une crainte superstitieuse.

Le dévouement pour la chose publique, la piété envers les dieux, et des exploits héroïques, honorèrent aussi cette jeune liberté. C'est Valérius qui, soupçonné pour sa maison en pierre bâtie sur la Vélia, au-dessus du forum, la fait démolir en une nuit, et mérite, par ses lois populaires, le surnom de Poplicola; c'est Horatius auquel on annonce, durant la dédicace du Capitole, la mort de son fils, et qui semble ne rien entendre de ce malheur domestique, parce qu'il prie les dieux pour Rome; c'est enfin, quand Tarquin arme Porsenna contre son ancien peuple, Horatius Coclès qui défend seul un pont contre une armée ; Mutius Scévola qui, devant Porsenna frappé d'effroi et d'admiration, met

1. Plin., XVIII, 4. — 2. Sur le don du t champ du Tibre » (champ de Mars) fait au peuple romain par la vestale Tarratia, voy. Den., V, 13. Liv., II, 5. Plut.. Pop., 8. Pl. XXXIV, 11. Aulu-G., VI, 7. Laloi Horatia que cite Aulu-Gelle donna à la vestale le droit, refusé à toutes les femmes romaines, de témoigner en justice, et celui de pouvoir à quarante ans rompre ses vœux et se marier.

sa main sur un brasier pour la punir de s'être trompée, en tuant, au lieu du roi, un de ses officiers; et Clélie qui, donnée en otage au prince étrusque, s'échappe de son camp et traverse le Tibre à la nage. Puis vient le chant de guerre de la bataille du lac Régille, le dernier effort de Tarquin qui, abandonné de Porsenna, avait encore soulevé le Latium. Tous les chefs s'y rencontrèrent en combats singuliers et périrent ou furent blessés. Les dieux mêmes, comme aux temps homériques, prirent part à cette lutte dernière. Durant l'action, deux jeunes guerriers d'une haute stature, montés sur des chevaux blancs, combattirent à la tête des légions, et, les premiers, franchirent les retranchements ennemis. Quand le dictateur Aulus Posthumius voulut leur donner la couronne obsidionale, les colliers d'or et les riches présents promis à ceux qui seraient entrés les premiers dans le camp royal, ils avaient disparu ; mais le soir même on vit à Rome deux héros, couverts de sang et de poussière, qui lavèrent leurs armes à la fontaine de Juturne et annoncèrent au peuple la victoire : c'étaient les Dioscures. Pendant des siècles, on montra l'empreinte gigantesque d'un pied de cheval sur le roc du champ de bataille.

La victoire fut sanglante. Du côté des Romains, trois Valérius, Herminius, le compagnon de Coclès, Jibutius, le maître de la cavalerie, restèrent sur le champ de bataille ou en sortirent blessés. Du côté des Latins, Oct. Mamilius, le dictateur d'Albe, et le dernier fils de Tarquin, Titus, succombèrent. Le vieux roi lui-même, frappé d'un coup de lance, ne survécut à toute sa race et à ses espérances que pour achever sa vieillesse misérable auprès du tyran de Gumes, Aristodème (496).

Les Tarquins sont morts; les fondateurs de la république ont, l'un après l'autre, disparu; le temps des héros est uni, celui du peuple commence*.

1. L'histoire traditionnelle admet quatre guerres suscitées par Tarquin: 1° celle des Véiensetdes Tarquiniens(nlO); 2° celle de Porsenna qui, comme on le verra plus loin (ch. iv), prit Rome, et n'échoua que dans la con-

quête du Latium (509) ; 3* celle des Sabins (505), qui dura plusieurs années, et dont les détails ne sont pas racontés, mais qui fut marquée par la défection du Sabin Attus Clausus (Appius Claudius), riche citoyen de Régille, qui, s'étant opposé à la guerre, vint à Rome et fut reçu dans le sénat. Sa famille, dont les chefs montrèrent tant de fierté et d'ambition, devint une nouvelle gens patricienne. Durant la même guerre mourut Valérius Poplicola, le seul patricien populaire. Aussi le peuple honora-t-il sa mémoire par de magnifiques funérailles, dont il voulut payer tous les frais; 4* celle des Latins, durant laquelle on institua la dictature, et qui se termina par la bataille épique du lac Régille (496). Une guerre contre les Volsqucs, alliés des Latins, mais entrés trop tard en campagne pour se trouver au lac Régille, peut encore être considérée comme une suite des guerres royales. C'est l'époque des dictatures de Servilius et de Valérius. Voy. ch. m.

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