Liv., XX1V,7, 8, 9. — 2. Liv., XXVI
pérance d'entraîner au moins après lui le bouillant Marcellus. Mais personne ne le suit; Marcellus va rejoindre Fabius au siège de Casilinum, qu'ils reprennent ; et Tarente, où Annibal entretenait des intelligences, où il pensait conquérir enfin, pour y recevoir les flottes de Philippe et de Carthage, un port dont depuis quatre ans il n'a pu encore s'emparer, Tarente, gardée par les Romains, lui échappe!
Quand il était devant Noie, lés consuls avaient rappelé de Lucérie Gracchus et ses deux légions d'esclaves pour tenter encore une fois de cerner Annibal. A Bénévent, Gracchus rencontra Hannon. Il promit à ses esclaves la liberté pour la victoire ; Hannon n'échappa qu'avec 2000 hommes. Ce succès, le plus brillant que les armes romaines eussent remporté depuis le commencement de la guerre, chassait l'ennemi du pays des Saranites, et Fabius en reprit l'une après l'autre toutes les villes.
Annibal ne possédait plus que quelques places fortes de l'Apulie, il vint hiverner autour de Salapie, à portée d'Arpi, son poste le plus avancé vers le centre de la Péninsule, et en face des côtes d'Épire où d'importants événements se passaient. La défaite de Bénévent avait rejeté son lieutenant Hannon dans le Bruttium. Les possessions des deux partis pouvaient donc être séparées, à la fin de l'an 214, par une ligne tirée du mont Gai gan aux bouches du Laùs. Cette ligne, appuyée du côté de Rome sur des places fortes ou sur des camps retranchés, était défendue, en Lucanie, par 1 armée de Gracchus ; en Apulie, par celle du préteur Fabius. Sur les derrières d'Annibal et d'Hannon, les Romains occupaient encore la Galabre, Tarente et Rhégium. Gapoue restait bloquée par le camp de Suessula et par la garnison de Casilinum1.
Cette campagne se terminait mal encore pour Annibal. Mais en forçant le sénat à garder en Italie, contre lui seul, quatorze légions, il donnait à ses alliés et à Carthage le
1. Quelques villes samnites tenaient cependant encore pour Annibal. Maronée et Àternum, chez les Marrucins. Liv., XXIV , 47.
temps et les moyens de faire d'importantes diversions et d'arriver jusqu'à lui. En avaient-ils profité?
Avant de passer en Italie, aux termes du traité, Philippe voulut détruire dans l'Illyrie l'influence et la domination romaines. Avec cent vingt galères, il prit Oricum, et, remontant l'Aous, assiégea Apollonie. -Cette attaque, mal conduite, laissa le temps à Valérius d'arriver de Brindes avec une légion. 11 rentra aisément dans Oricum, et Philippe s'étant laissé surprendre une nuit dans son camp, n'échappa qu'en fuyant, demi-nu, sur ses vaisseaux. Les Romains, embossés à l'entrée du fleuve, fermaient le passage; le roi brûla ses galères, et reprit par terre la route de la Macédoine. Les Romains hivernèrent à Oricum ; une seule campagne, une seule ligion dissipèrent les craintes qu'inspirait cette guerre.
Valérius avait cru qu'il aurait à combattre un puissant monarque, et il n'avait devant lui qu'un prince irrésolu qui avait fatigué la Grèce , la Macédoine et lui-même de projets toujours changeants, et dont la politique, préoccupée de mille intérêts secondaires, ne pouvait s'élever jusqu'à la conception du vaste plan entrevu seulement le jour où il avait signé le traité avec Annibal. Pour contenir pendant trois ans le roi de Macédoine, il suffit au général romain de quelques milliers d'hommes, mais aussi de ses habiles émissaires qui peu à peu tournèrent contre Philippe : le roi d'illyrie; Athènes; les Étoliens1 avec leurs alliés, Sparte, l'Élide et la Messénie ; et plus tard, Attale de Pergame, Rhodes, les Dardaniens les Thraces. Dès lors les Romains le combattirent moins par eux-mêmes que par leurs alliés. Ses troupes furent successivement chassées de toutes les positions qu'il occupait en Grèce, tandis que l'or et les intrigues du sénat jetaient incessamment sur la Macédoine les bandes sauvages des montagnards de la Dardanie. En 205, Philippe se décida à solliciter la paix; cette
1. Le traité avec les Étoliens réservait à ceux-ci toutes les villes qu'on prendrait; aux Romains, tout le butin. Polybe et Tite-Live. Voir, pour cette guerre, mon Histoire de la Grèce ancienne, t. II.
diversion, qui aurait pu décider du sort de la lutte entre Rome- et Annibal, était restée sans influence sérieuse.
La défection de Syracuse amena pour quelque temps une situation plus grave, fliéron était demeuré jusqu'à son dernier jour fidèle à l'alliance de Rome; mais cinquante années de repos et de persévérance dans les mêmes amitiés, c'était trop pour la turbulente Syracuse. Quand la main ferme et sage d'Hiéron cessa de peser sur ce peuple, il se laissa agiter par mille désirs contraires, et les troubles, les complots, les meurtres se multiplièrent. Hiéronyme, le nouveau roi, gâté par le pouvoir, comme tous ceux qui y arrivent avant l'âge, se perdit par sa cruauté et ses débauches 1 : on tua ce tyran de quinze ans , et les meurtriers proclamèrent la liberté de Syracuse. Ils firent nommer des préteurs, un sénat, sans pouvoir leur donner de l'autorité. Ils voulaient conserver l'alliance avec Rome; deux émissaires d'Annibal, nés à Cartilage d'une mère syracusaine, Épycide et Hippocrate, les jetèrent dans la guerre. Ces deux étrangers avaient gagné la confiance des nombreux mercenaires du dernier roi. Bannis de Syracuse, ils soulevèrent Léontium et toute l'armée syracusaine, en accusant les préteurs de vouloir la livrer au glaive des Romains. Les préteurs furent égorgés, et Syracuse prit parti pour sa vieille ennemie.
La fermentation dont l'île entière était le théâtre, décida le sénat à y envoyer Marcellus qui, à cinquante ans, gardait l'ardeur de ses premières années de guerre et venait d'élever, près de la porte Capène , un temple à l'Honneur et au Courage. Par sa position , par ses hautes murailles, assises sur le roc ou baignées par la mer, par les soins constants d'Hiéron à remplir ses magasins de vivres, ses arsenaux d'armes et de machines, Syracuse semblait inexpugnable; et elle avait encore Archimède! Ce grand géomètre consentit, pour sauver sa patrie, à descendre des hauteurs de la spéculation à l'application pratique. Il cou-
1. Nous retrouvons ici Polybc, VII, Tr. 2. 11 traite Hiéronyme moin* mal que Tite-Live.
SECONDK GUERRE PUNIQUE. 401
vrit les murs de machines nouvelles, qui lançaient au loin d'énormes quartiers de rocs. Si les vaisseaux romains approchaient du rempart, une main de fer les saisissait, les enlevait, et les laissait retomber brisés au fond de la mer. S'ils se tenaient au large, des miroirs habilement disposés y portaient l'incendie1. Carthage d'ailleurs montrait cette fois un empressement intéressé à seconder les projets d'Annibal. Dès qu'il lui eut offert l'occasion de reconquérir l'île tant regrettée, elle y envoya 28 000 hommes, qui prirent Agrigente, Héraclée, Murgance, et entraînèrent la défection de 66 villes. Les Romains ne conservèrent qu'Enna,au centre, et les places fortes du littoral. La chute ou la délivrance de Syracuse pouvaient seules décider du sort de l'île. Toutes les forces des deux partis se concentrèrent sur ce point.
Archimède avait contraint Marcellus à changer le siège en blocus, et les flottes carthaginoises ravitaillaient sans cesse la place. Malgré des privations et une fatigue extrêmes, malgré une peste qui décima les troupes, malgré les provocations d'Himilcon et d'Hippocrate, le proconsul, couvert par ses lignes, attendit, avec une patience digne de Fabius, que quelque trahison, inévitable dans une ville qui renferme tant de partis et d'étrangers, lui livrât Syracuse. Plus d'une fois l'occasion se présenta, et fut déjouée par l'activité d'Épicyde. Un jour enfin, en 212, des transfuges vinrent annoncer que le lendemain le peuple allait célébrer par de bruyantes orgies la fête de Diane. Un soldat, en comptant les briques qui formaient le mur voisin du port Trogile, avait calculé sa hauteur. Des échelles, construites d'après cette donnée, servirent à une escalade nocturne ; deux des cinq quartiers fortifiés, l'Hexapyle et l'Épipole, furent enlevés sans résistance à la faveur du désordre de cette nuit de débauches. Néapolis et Tyché ouvrirent leurs portes. Épicyde voulait défendre l'Achradine et l'île d'Ortygie, mais, désespérant du succès, il s'enfuit à
1. Plut., in Marc, 13-28. Folyhe ni Titc-Live ne parlent de ces miroirs. Buflbn, au dernier siècle, a répété cotte expérience.
Agrigente1. Archiroède, malgré l'ordre de Marcellus, fut tué par un soldat. Absorbé dans ses méditations, il n'avait pas entendu l'ordre du légionnaire de le suivre devant son général. Tite-Live vante l'intégrité et l'humanité de Marcellus1; suivant d'autres récits plus vraisemblables, Syracuse aurait été abandonnée à la fureur et à l'avidité du soldat, et les habitants, dépouillés de leurs terres, auraient envié le sort de leurs esclaves; défense fut faite, comme au temps de Denys l'Ancien, de résider dans l'île d'Ortygie, d'où l'on tenait le reste de la ville*.
Carthage n'avait cependant pas abandonné Syracuse, mais la peste avait détruit toute une armée qu'elle envoyait contre Marcellus ; elle essaya du moins de défendre Agrigente et les places qui avaient fait défection. Mutine, élève d'Annibal, infligea deux échecs à Marcellus sur les bords de l'Himère; c'était un Libyphénicien : Hannon l'éloigna et fut battu. Aigri par de nouvelles injustices, Mutine livra Agrigente au consul Lœvinus, et les Carthaginois, qui n'avaient plus que quelques mauvaises places, quittèrent l'île pour la dernière fois. Lœvinus désarma les Siciliens, ré-'Scompensa les partisans de Rome, punit cruellement ceux \ de Carthage et les contraignit tous à tourner leurs soins vers l'agriculture pour nourrir Rome affamée 4 (210).
En Sicile comme en Grèce, les plans d'Annibal avaient échoué; en Sardaigne, les Carthaginois n'osaient plus reparaître; en Espagne, Asdrubal et Magon ne pouvaient arriver jusqu'aux Pyrénées; en Italie, les Gaulois oubliaient la guerre punique, et Capoue, toujours bloquée, allait expier sa trahison. Retiré lui-même dans l'Apulie, Annibal n'espérait plus rien que de l'épuisement et de la lassitude de Rome. Mais Rome était un prodige de constance5 et
1. Los mercenaires espagnols qui livrèrent l'île, reçurent en don toute une ville, Murgance et son territoire. Liv., XXVI, 21. Tous les transfuges repris étaient décapités. Liv. — 2. Liv., XXV. 40. Il dit cependant urbs diripienda militi data, ibid., 31.— 3. Cic. in Verr., V, 32, 38. — 4. La disette y était si grande, que le médimne de blé valait 15 drachmes, et que le sénat envoya jusqu'en Egypte demander des vivres à Ptolémée. Poïybe, • X, fr. 18. — ô. Montesquieu, Gr. et décaà.
d'habileté; à l'alliance de Philippe et de Syracuse elle avait opposé celle des Celtibériens, de Syphax, roi de Numidie, de Ptolémée et d'une partie des Grecs; en l'année 213, elle tint vingt légions sous les drapeaux; en 212 et 211, elle en eut vingt-trois. Par la prise d'Arpi, où 1000 hommes de cette précieuse cavalerie qui faisait la force du Carthaginois passèrent aux Romains, par celle de . plusieurs places de la Lucanie et du Bruttium, Annibal se trouva resserré si étroitement, que le sénat se hasarda à rappeler les deux armées consulaires pour les envoyer contre Gapoue. Les Romains n'avaient voulu sérieusement attaquer cette ville que le jour où ils seraient assez forts pour tirer d'elle une éclatante vengeance.
Annibal semblait abattu; tout à coup il sort de son repos et reparaît plus menaçant, plus terrible. Il frappe des coups répétés, surprend Tarente1, fait rentrer dans son parti la plupart des peuples de la Lucanie et du Bruttium ; et , ce qu'il n'a pas fait après Trasimène, après Cannes, il va le tenter. Du haut de leurs murailles, les Romains le verront camper à quarante stades de leurs murs. C'est qu'il faut sauver ses plus fidèles alliés et profiter de la confiance qui est revenue aux généraux romains. Un de ses lieutenants perd, il est vrai, 13 000 hommes en voulant ravitailler Capoue. Mais Gracchus, attiré par un Lucanien dans une embuscade, y est tuéa; son armée se disperse, et Magon, trouvant la route libre, entre dans Capoue. Annibal luimême bat les deux consuls, rejette l'un sur Cumes, l'autre sur l'Apulie, se met à la poursuite de celui-ci et se venge de n'avoir pu l'atteindre sur le centurion Pénula , auquel on avait conûé 15 000 hommes, dont pas un n'échappa, sur le préteur Fulvius, qui en perdit 16 000 près d'Herdonée. La même année, les Scipions étaient vaincus et tués en Espagne. La prise de Syracuse ne compensait pas tant de désastres. Mais les Romains se hâtèrent de revenir à la prudente
1. Moins la citadelle, qui dominait le port, et où les Romains se retirèrent. — 2. App., VII, 35. Voy. dans Tite-Lîve les honneurs qu'Annibal lui rendit, les danses espagnoles autour du bûcher, etc.
kOk CONQUÊTE DU MONDE (264-133).
temporisation de Fabius ; le siège de Capoue fut repris par Appius, et, lorsque Annibal reparut dans la Gampanie (211), il trouva les retranchements si forts, les généraux si réservés, que, pour délivrer la ville, il conçut l'audacieuse pensée d'enlever Rome elle-même par surprise. Il laisse dans son camp les feux allumés, et, précédé de ses Numides, qui éclairent sa marche et arrêtent tous les courriers, il avance à grandes journées par le Samnium1. Les voies . Appienne et Latine sont plus courtes, mais plus fréquentées, et il veut arriver avant qu'on sache qu'il est parti. Ou Rome sans défense succombera, ou Appius, rappelé de Capoue au secours de la capitale, se fera battre en chemin; s'il ne prend que la moitié de ses troupes pour ne pas abandonner le siège , Annibal écrasera plus facilement le secours ou le laissera passer pour courir au camp et l'emporter. Dans tous les cas, Capoue sera délivrée. Tout était compté dans ce plan, excepté la constance romaine. Quand Annibal parut2, le sénat ne rappela pas une cohorte; le peuple entier courut aux murailles8, et deux légions nouvelles, qu'on exerçait dans la ville, sortirent audacieuseraent à la rencontre de l'ennemi. Le coup sur Rome était manqué. Mais sans doute Appius arrivait? Annibal attendit cinq jours, en répar.dant tout autour de la ville une effroyable dévastation. Quand, suivant ses calculs, il crut Appius à moitié chemin de Rome , il précipita son retour sur Capoue par la roule la plus courte (la voie Latine), laissant les consuls et leurs recrues s'enorgueillir de le voir fuir devant eux. Mais les Romains n'avaient pas lâché leur
1. Ici comme partout je suis Polybe (IX, 6) de préférence à Tite-Live ; celui-ci fait passer Annibal, en marchant sur Rome, par la voie Latine. Mais il n'a compris que la moitié du plan d' Annibal. C'est au retour qu'il a du prendre cette route. Son récit, si riche de détails, excite, au reste, comme toujours, le plus vif inlérct. — 2. A quatre lieues de Rome, sur les bords de l'Anio. Une fois il s'avança jusqu'à la porte Esquiline. Silius Ital. le montre contemplant du haut d'une colline l'immense cité.... lentus celsis adstans in collibus, intrat urbem oculis.... XII, 488. — 3. Peu de temps auparavant on avait nommé des commissaires pour réparer les murailles et, les tour*. Liv.
proie; Appiiis était resté dans ses lignes! Au moins, il se vengea sur ceux qui le suivaient; une nuit il surprit leur camp et en tua un grand nombre. Puis il s'enfuit jusqu'à Rhégium, pour ne pas entendre les cris de détresse de cette ville qu'il n'avait pu sauver*.
Capoue ouvrit ses portes. Le châtiment fut terrible. Les Pères conscrits de Rome avaient fait grâce de la vie aux sénateurs; Fulvius, soupçonnant cette clémence, en fit décapiter soixante - dix avant d'ouvrir la dépêche. A la fin de l'exécution, un Campanien, Jubellus Taurea, s'approche et lui crie à haute voix: « Puisque tu es si altéré de notre sang, que ne me fais-tu frapper de ta hache, afin que tu puisses te vanter d'avoir une fois tué un homme plus brave que toi ! — Je le ferais volontiers , répond Fulvius ; mais un décret du sénat s'y oppose. — Eh bien ! moi, répond Sabellius, je vais te montrer ce que tu ne serais pas capable de faire, » et il égorge sa femme, ses enfants, puis lui-même1. Trois cents nobles furent condamnés aux fers, tout le peuple vendu, la ville et son territoire déclarés propriété romaine. Quelques sénateurs auraient voulu effacer jusqu'au dernier vestige de cette cité qui avait rêvé la domination de l'Italie. Atella et Calatia eurent le même sort3.
L'année suivante (2 1 0) , les levées furent difficiles ; déjà en 213 il avait fallu envoyer des commissaires chez les alliés pour enrôler tous les jeunes gens ayant l'âge du service. Cette fois on ne put réunir que vingt-et-une logions, et, pour équiper la flotte de Laevinus, destinée à la Sicile, les sénateurs portèrent au trésor tout ce qu'ils possédaient d'or, d'argent et d'airain. L'un des nouveaux con-
1. Festus dit que les Romains, tout fiers de ce qu'Annibal avait reculé si loin après avoir tant osé, bâtirent en avant de la porte Capène un temple au Ridicule. On voit en effet dans le voisinage du cirque de Caracalla quelques ruines qui portent ce nom. Sachse, Bcschreib. noms., I, 444. Mais le deus rediculm ne fut d':ibor.l que le Dieu qui ramène en arrière Les Romains riaient peu, surtout d'Annibal. — 2. Val. Max., III, 2. — 3. Les principaux sénateurs s'étaient empoisonnés à la fin d'un somptueux repas. Ce fut à ce siège, suivant Tite-Livc, XXV, 19, que les Roumains créèrent l'infanterie légère des vélites.
suis était Marcellus. A son retour de Sicile avec les dépouilles de Syracuse, il avait demandé le triomphe et n'avait obtenu que l'ovation. Il espérait, cette année, de plus glorieux succès. « Celui qui a su vaincre le Carthaginois après Cannes, écrivait- il au sénat, ne le laissera pas s'applaudir longtemps de sa dernière victoire. » Annibal venait de tuer encore 13000 légionnaires près d'Herdonée. Marcellus courut à lui jusqu'à Numistro et, malgré ses promesses, laissa la bataille indécise. L'année 209 ramena le Temporiseur au consulat. Tandis que son collègue Fulvius couvrait à Bénévent la Gampanie et le Samnium, tandis que la garnison de Rhégium attirait à l'extrémité du Druttium l'attention des lieutenants d'Annibal et que Marcellus l'arrêtait luimême à Canusium par trois combats en trois jours, Fabius filait rapidement sur Tarente et couronnait dignement, par la reprise de cette ville , sa glorieuse vie militaire. Tarente ^ fut traitée comme Capoue; 30 000 de ses citoyens furent vendus1, et Fabius versa 3000 talents dans le trésor.
Le sénat pratiquait déjà la politique résumée par le poëte.... parcere subjectis et debeltare superbos : Tarente et Capoue étaient rudement châtiées, à raison de leur importance; mais le terrible exécuteur des ordres du sénat contre Capoue, Fulvius, recevait avec bonté les Hirpins, les Lucaniens et les Volscentes, se contentant de leur reprocher doucement les torts qu'ils venaient de réparer. On voulait encourager la trahison 2. Ces peuples avaient livré les garnisons carthaginoises de leurs villes. Par cette habile modération, Fulvius faillit gagner tout le Bruttium*.
L'année suivante (208), Marcellus, encore une fois consul , et son collègue Crispinus se crurent en état d'acca bler Annibal, qui ne possédait plus rien en Apulie hors de l'enceinte de son camp. Le Carthaginois leur tendit un
1. Plut., in Fab. Zonar., IX, 8. — 2. Le sénat ne craignit même pas de souiller le droit de cité en le donnant i des traîtres, Mutine et Méric l'avaient obtenu. On retrouve Mutine commandant la cavalerie numide et les éléphants dans l'armée des Scipions, contre Antiochus, en 190. Liv., XXXVIII, 41. — 3. Liv., XXVII, 15.
piège, et, dans une reconnaissance, Marceilus périt avec les principaux officiers de l'armée. « Brave soldat, dit Annibal en voyant son cadavre, mais pauvre capitaine. » Cependant il lui fit de pompeuses funérailles et posa sur l'urne qui renfermait ses cendres une couronne d'or qu'il envoya plus tard au fils de son ancien adversaire*. Crispinus, mor- ' tellement blessé, avait eu le temps d'avertir les villes voisines qu'Annibal, possesseur de l'anneau de Marceilus, essayerait de les surprendre. Cette précaution réussit, et, dans une tentative sur Salapie, Annibal perdit 600 hommes. C'étaient tous des transfuges ; car les alliés se lassaient de cette guerre meurtrière. Depuis onze années, Annibal était en Italie, manœuvrant avec des troupes peu nombreuses au travers de quatorze légions, se jouant des plus habiles consuls, et aussi libre de ses mouvements, au milieu de tant d'armées et de places ennemies, que si les Romains se fussent tenus cachés derrière leurs murailles. Ses victoires n'avaient pu soulever contre eux l'Italie, ni triompher de leur constance. Mais celle des alliés fléchissait. Si les belliqueuses populations du centre ne faisaient entendre aucun murmure, au nord, les Étrusques, les Marses, les Ombriens menaçaient d'une défection. Il fallut qu'on s'assurât du sénat d'Arrétium et qu'une armée allât contenir ces peuples2. A Rome même, le nombre des citoyens était tombé de 270.000 à 137 000 \ Douze colonies venaient de déclarer qu'elles n'avaient plus ni soldats ni argent, et le sénat, sans force contre elles, s'était gardé d'ébruiter l'affaire. Heureusement, dix -huit autres donnèrent tout ce qui leur fut demandé; ce dévouement, dit Tite-Live, sauva Rome encore une fois.
1. Le musée du Capitole a une statue qu'on dit être celle de Marceilus, mais le visage ue ressemble guère à celui des médailles. — 2. Liv., XXVII, 22, 24 ; XXVIII, 10. Plut, in Marc. — 3. Ce chiffre est très-probablement faux, car les censeurs suivants trouvèrent 214 000 citoyens. Liv., XXIX, 37. La population diminue moins qu'on ne pense durant les grandes guerres. En 1791, la population de la France était de 26 343 074 daprès le comité de la Constituante. En 1815, après vingt-cinq années de combats, elle s'était accrue de 3 millions, et avait atteint le chiffre de 29226000 (recensement officiel).
Au moment où éclataient ainsi des signes menaçants de révolte et de lassitude, Rome se voyait exposée à de plus grands dangers que tous ceux qu'elle avait jusqu'alors courus. P. Scipion, vainqueur en Espagne, avait laissé échapper Asdrubal, et celui-ci s'avançait sur les Alpes avec une armée grossie en chemin par de nombreux mercenaires gaulois. Averti par le bruit public, Annibal réunit toutes ses garnisons éparses dans le Bruttium, et marcha par l'Apulie à la rencontre de son frère. A Rome, pour faire face au péril, on annula l'exemption dont jouissaient les colonies maritimes, on rappela les volontaires licenciés (volones), et l'on fit venir de Sicile et d'Espagne plusieurs corps d'élite. En épuisant toutes les ressources, les deux consuls Uvius et Néron parvinrent à réunir 100 000 légionnaires. Un camp fortifié en avant de JN'arnia ferma en outre la route de l'Ombrie sur Rome (207). Quand le sénat eut pris toutes les précautions que dictait la prudence humaine, il s'occupa d'assurer h la république la faveur des dieux. Cette fois il renonça à ces sacrifices humains qui déshonoraient la religion et la politique romaine; comme si un souffle de la Grèce eût passé sur Rome, ce furent des chœurs de jeunes filles chantant par la ville des vers composés par le poëte Andronicus, qui accomplirent les expiations. « Après un pur et chaste sacrifice offert par les matrones, on partit du temple d'Apollon. J)eux génisses blanches ouvraient la marche; derrière elles on portait deux statues de Juno-Regina en bois de cyprès. Puis venaient vingt-sept jeunes filles parées de robes traînantes, et chantant en l'honneur de la déesse des hymnes religieux. Les décemvirs, couronnés de lauriers et vêtus de la prétexte, suivaient le chœur des vierges. De la porte Carmentale le cortège se rendit au Forum, où les jeunes filles exécutèrent des danses sacrées dont leurs voix réglaient la cadence. » vTite-Live.)
Cependant Annibal cherchait à percer au travers des trois armées romaines qui de Capoue, de Venouse et de Tarente, lui fermaient la route de la haute Italie. Une ba-
taille perdue contre Néron, près de Grumentum, ne l'empêcha pas de pénétrer jusqu'à Canusium. Mais Asdrubal le laissant sans nouvelles sur la route qu'il avait prise pour le joindre, il attendit dans un camp retranché les levées qu'Hannon faisait pour lui dans le Bruttium, et les messagers de son frère.
Celui-ci avait heureusement franchi les Alpes, et se trouvait dans la Cisalpine à la tête de 52 000 combattants, auxquels 8000 Ligures vinrent se joindre. Au lieu de précipiter sa marche pour conduire à Annibal ses 60000 hommes, il s'arrêta au siège de Plaisance. Lorsque, reconnaissant sa faute et l'impossibilité d'enlever cette place, il s'avança enfin vers l'Ombrie, il était trop tard; Livius lui barrait le passage, et Néron campait en face d'Annibal. Asdrubal avait chargé six cavaliers numides et gaulois de lettres pour son frère ; ils tombèrent dans les avant-postes de Néron. On avait tant donné à la prudence, que Néron fut tenté de demander un peu à la fortune, et il prit la résolution la plus hardie de cette guerre. 11 choisit 7000 hommes d'élite, ordonne aux habitants des campagnes qu'il va traverser de préparer sur sa route des vivres et des chariots, et en six jours il rejoint son collègue sur les bords du Métaure. Il entre de nuit dans son camp. Mais au réveil des troupes les trompettes sonnent deux fois ; Asdrubal reconnaît à ce signe que les deux consuls sont réunis; il croit son frère vaincu, peut-être tué, et toutes les forces de Rome réunies contre lui; il fuit, ses guides 1 égarent, puis l'abandonnent; les consuls l'atteignent; et il est obligé de recevoir la bataille dans un poste désavantageux. Néron, que dix années de combats contre Annibal ont initié à l'art du Carthaginois, tourne l'aile gauche d'Asdrubal, taille en pièces les Gaulois, et attaque par derrière les Espagnols que Livius presse en face. 56 000 hommes avec leur général restèrent sur le champ de bataille; 4000 furent faits prisonniers. De cette brillante armée sur qui reposait le sort de Rome et de Carthage, il ne resta pas un
homme1. La nuit même qui suivit le combat, Néron partit; le treizième jour il rentrait dans son camp (207). Le succès l'avait justifié. La tête d' A sdrubal, jetée dans les retranchements ennemis, apprit à Annibal la ruine de ses dernières espérances. * Je reconnais là, dit-il amèrement, la fortune de Carthage. » Réfugié dans le Bruttium, il y tint cinq années encore, jusqu'à ce que Scipion l'arracha enfin d'Italie en assiégeant Carthage.
Ce qu'Annibal avait tenté en Italie, les trois Scipions l'a- Vaient accompli en Espagne. En 207, les Romains étaient à peu près maîtres de cette péninsule. Reprenons les choses de plus haut2.
Quand Scipion s'était vu prévenu par Annibal au passage du Rhône, il avait donné à son frère Cnéus ses deux légions, pour occuper le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, qui, récemment soumis et autrefois allié de Rome, montrerait sans doute des dispositions favorables. Marseille, qui avait couvert cette côte de ses comptoirs, seconda Scipion de toutes ses forces, et l'habileté de ses pilotes le rendit d'abord maître de la mer. Une seule bataille gagnée, près de Scissis, rejeta les Carthaginois derrière l'fibre (218), et la destruction de la flotte d'Asdrubal aux bouches de ce fleuve permit aux Romains de ravager toute la côte jusqu'au détroit (217). Ces premiers succès firent éclater de toutes parts des défections ; 120 cités se donnèrent aux Romains, et les Celtibériens, la plus brave et la plus nom-
1. Ainsi parle Tite-Live, avec son exagération habituelle, car la vanité romaine voulait qu'on vît dans cette bataille les représailles de Cannes. Polybe dit seulement àittôotvov.... oOx OaT-roy; lAuptuiv. Et le nombre des prisonniers fut tel, que de leur vente on tira plus de -300 talents. Cf. Hor. Od. IV, 4 :
Carthagini jam non ego nuntios Mittam superbos : occidit, occidit Spes omnis et fortuna nostri Nominis, Asdrubalc interemplo.
2. Cette guerre est fort obscure. Appien, Pun., 15, confond Sagonte avec Carlhagène, et ne dit presque rien des premières années. Titc-Livc parle, XXI, de deux expéditions d'Asdrubal au nord de l'Ebre que Polybe ne connaît pas, etc.
breuse peuplade de l'Espagne, battirent seuls deux fois Asdrubal. Jusque dans la Bétique il y eut des révoltes, surtout quand les Romains, après s'être emparés des otages espagnols retenus dans Sagonte, les eurent renvoyés avec honneur dans leurs cités
Au sortir du consulat, Cornélius était venu rejoindre son frère avec 8000 hommes et 30 vaisseaux1. Forts de leur habileté et de leur union, ils repoussèrent Asdrubal loin de l'Èbre, quand, après Cannes, Annibal l'appelait déjà en Italie. Quatre victoires, la prise de Castulon2 et de Sagonte confirmèrent ces premiers succès (215), et une solde offerte à la jeunesse celtibérienne fit accourir sous leurs drapeaux de nombreux auxiliaires (214). Mais en Espagne, comme en Italie, la nature du pays, hérissé de montagnes' et de places fortes, éternisait la guerre. Les Scipions, lassés de courir de l'Èbre à la Bétique, songèrent à soulever l'Afrique pour arrêter les secours que recevaient leurs adversaires. Trois centurions envoyés à Syphax, roi de la Numidie occidentale*, le gagnèrent à l'alliance romaine, disciplinèrent ses troupes, et lui firent remporter une victoire sur les Carthaginois. Ces succès tournèrent contre eux : Carthage s'efTraya de se voir ellemême menacée. Une nombreuse armée, conduite par Massinissa, fils d'un autre roi numide, battit Syphax, le chassa de ses États et passa en Espagne, d'où le danger était venu. Les Scipions, menacés par trois armées, virent les Suessétans et les Celtibériens se tourner encore contre eux. Pour tenir tête à tant d'ennemis, les deux frères se séparèrent. Ce fut la cause de leur perte. Attaqués l'un après l'autre, et enveloppés par des forces supérieures, ils succombèrent. Ils doivent partager avec Fabius la gloire d'avoir sauvé leur patrie. La reconnaissance des Romains conserva leur mémoire : Cicéron les appelait encore deux foudres de guerre.
I. Liv., XXIII, 27. — 2. Annibal avait épousé une femme de cette ville. Liv., XXIV, 41. — 3. De l'Ampsagas au Molocath; le père de Massinissa possédait la Numidie orientale, de l'Ampsagas au fleuve Tusca.
kl 2 CONQUÊTE DU MONDE (26d-133).
L'Espagne semblait perdue, mais Carthage y avait trop de généraux1 pour qu'on agît avec unité et résolution. Les débris des deux armées romaines, ralliées derrière l'Èbre, par un jeune chevalier, Marcius, eurent le temps de reprendre courage. Attaqué par Asdrubal et Magon, Marcius les battit l'un après l'autre, repassa l'Èbre à leur suite: et quand Néron, après la chute de Capoue, vint avec 13 000 hommes reprendre le commandement que le sénat n'avait pas voulu laisser à un chef élu par des soldats*, Asdrubal était rejeté déjà sur la Bétique. Enfermé dans le défilé des Pierres-Noires, il trompa le futur vainqueur du Métaure par de feintes négociations , et s'échappa. Mais un nouveau général arrivait, Publius Scipion, fils de Cornélius.
Avec le temps, la vie du vainqueur d'Annibal est devenue une merveilleuse légende. Sa naissance, disait-on, comme celle d'Alexandre, avait été entourée de prodiges; et lui-même il accréditait ces vagues récits d'une origine divine, en passant de longues heures enfermé dans le temple de Jupiter. Toutes ses paroles étaient graves; toutes ses actions semblaient conduites par les dieux. Nul ne recevait autant de révélations par des visions nocturnes ou dés inspirations d'en haut. Les oracles parlaient pour lui. On vantait son courage ; à la Trébie, il avait sauvé la vie à son père; après Cannes, il avait contraint, le poignard sur la gorge, un Métellus et d'autres jeunes nobles à jurer qu'ils n'abandonneraient pas l'Italie. A 22 ans, il se mit sur les rangs pour l'édilité. Les tribuns objectaient sa jeunesse : « Je suis assez âgé, dit-il, si les Romains veulent m'élire. » A 2k ans personne ne se présentant pour le commandement de l'Espagne, il le demanda, bien qu'il n'eût pas l'âge, et fut élu avec enthousiasme. 11 habituait déjà le peuple à le regarder comme au-dessus des lois.
1 Polybe, qui porte très-haut les mérites d'Asdrubal, excuse ses défaites par les embarras où le jetèrent les généraux que Carthage envoyait en Kspagne. — 2. Marcius avait pris dans ses lettres le titre de propréicur. C'était d'un dangereux exemple. — 3. Polybe, X, G, dit vingt-sept ans.
Dès qu'il fut arrivé (211), il gagna les soldats en comblant d'éloges et d'honneurs leur ancien chef Marcius; et pour débuter avec éclat, il médita une entreprise qui attirât sur lui tous les regards. Sans avoir révélé son dessein à d'autres qu'à son ami Lélius, commandant de sa flotte, il partit des bords de l'Èbre, et après sept jours de marche* il montra à ses soldats les tours de la nouvelle Carthage, l'arsenal et le trésor desBarcas. Défendue par une citadelle et par de hautes murailles, couverte par la mer et par un étang, cette place passait pour inexpugnable ; Scipion la prit en plein jour, dès le premier assaut. Des pêcheurs de Tai ragone lui avaient appris qu'à la marée basse l'étang était guéable; tandis qu'une vive attaque atl irait les assiégés vers les portes, l'heure du reflux arrivant, les eaux s'écoulèrent, et 500 soldats franchirent sans obstacle l'étang et la muraille qu'il baignait. Toute l'armée crut à un miracle : Scipion avait promis d'avance à ses troupes l'assistance de Neptune1 (210).
Carthagène renfermait les otages de l'Espagne; il les traita avec bonté, donnant à tous des présents, même aux enfants ; aux garçons des épées, aux filles des bracelets ; puis il les renvoya vers leurs peuples. Quelques soldats qui connaissaient bien, dit Polybe, le faible de leur général, lui ayaient amené une jeune fille d'une remarquable beauté : il la rendit à sa famille. Le protégé des dieux voulait se montrer supérieur aux faiblesses humaines, et de la victoire il ne prenait que la gloire d'avoir vaincu. Cette conduite contrastait habilement avec la hauteur, les exactions et les outrages des généraux carthaginois'. Aussi les principaux chefs espagnols, Edécon, Mandonius et Indibilis, lui amenèrent leurs troupes; dans leur admiration, ils lui donnaient le titre de roi.
Cependant Scipion hésitait; les trois armées, le,s trois
. 1. Polybe, X, fr. 3, tenait tous ces détails de Lélius, et il avait lui-mô ce visité l'Espagne et Carthagène, X, 2. Aussi je ne crois pas devoir tenir compte des romanesques additions de Titc-Live, qui si souvent le copie haus le nommer. — 2. Polybe, X, 9.
généraux qui avaient vaincu et tué son père et son oncle, pouvaient encore se réunir; il attaqua le plus rapproché de lui, Asdrubal, et le battit. On comprend mal les opérations qui suivent. Asdrubal, campé entre Bœcula et Castulon, y reste une année entière sans appeler à lui ses deux collègues, sans faire un mouvement pour prévenir les défections. Vaincu de nouveau par Scipion, il n'en traverse pas moins l'Espagne entière ; et ce que vainqueur il n'avait pu faire, il l'accomplit quand il n'a plus d'armée ; il franchit les Pyrénées; Scipion le laisse passer, peut-être ne le croyait-il pas redoutable. Suivant Polybe, Asdrubal avait de longue main préparé cette expédition. Avant que sa défaite fût complète, il s'échappa avec ses éléphants, ses trésors et quelques soldats, fit un détour par la vallée du Tage pour éviter Scipion, forcé de tenir tète aux deux autres armées, et descendit en Gaule, où il resta comme perdu pendant plus d'une année*. Scipion et Rome l'oublièrent. Mais l'orage lentement s'amassait; et lorsqu'en 207 Asdrubal se précipita du haut des Alpes avec 52 000 combattants, Scipion fut accusé d'avoir détourné sur Rome un danger qu'il n'avait pas osé combattre.
En face de lui restaient trois généraux, Massinissa, Magon et Asdrubal Giscon. 11 en vint un quatrième, Hannon, qui se laissa surprendre et battre par le lieutenant Silanus. Ce succès, la prise d'Oringis par Luc. Scipion, et la victoire de Scipion lui-même à Ilipa contre les trois généraux réunis, réduisirent les possessions de Carthage en Espagne à la seule ville de Gadès. Déjà Scipion songeait à l'Afrique. La Numidie, voisine du territoire carthaginois, était partagée entre deux princes, Syphax et Massinissa. Le dernier, qui servait en Espagne, sentit sa fidélité chanceler sous le poids des revers : il traita secrètement avec Scipion ; Syphax, au con-
I. D'après Polybe, XI, fr. 18, il doit avoir franchi les Pyrénées à la fin de l'été de "200, et il n'arriva en Italie qu'au printemps de 207. Tite-Live parle de sa célérité, mais aussi de voyages d'émissaires romains et massalioies dans Tintérieurdela Gaule pour l'observer, et de Marseille à Rome, de Home à Marseille, t ic.
traire, avait déjà combattu pour la cause de Rome; mais ses malheurs le rendaient circonspect. Afin de décider et de réunir les deux rois contre Carthage, Scipion ne craignit point de passer lui-même en Afrique. A la cour du roi barbare, il trouva Asdrubal, venu dans le même but, et le vainquit encore dans cette négociation par son adresse et son éloquence insinuante. Au retour, il se hâta d'en finir avec la guerre d'Espagne ; quelques places qui tenaient encore furent prises; Gadès, abandonnée par Magon, que Carthage envoyait en Ligurie pour renouveler la tentative d'Asdrubal, ouvrit ses portes; une révolte de légionnaires soulevés par le faux bruit de sa mort fut apaisée, et la colonne d'italica fondée pour ses vétérans au milieu de la Bétique. Il était libre alors de partir et d'aller à Rome recevoir plutôt que briguer le consulat (205).
Depuis la bataille du Métaure, la seconde guerre punique était terminée en Italie. Annibal avait compté sur Syracuse, elle était prise ; sur Philippe, il avait été battu 1 ; sur les Gaulois, ils étaient restés indifférents : sur l'Espagne, elle était conquise ; sur Asdrubal, il venait de périr. Ses alliés d'Italie lui manquaient aussi ; car le prestige de sa gloire se dissipait, et, en môme temps, chaque jour augmentait ses exigences. Le Bruttium, si pauvre, s'épuisait à nourrir ses mercenaires, et partout, comme à Locres, on méditait des défections. Il se sentait entouré d'ennemis, et il croyait les retenir par la cruauté. Le sang africain se montrait. A Arpi, il avait fait périr dans les flammes la femme et les enfants d'un chef qui était retourné aux Romains. A llerdonée, à Térina, il avait chassé les habitants et brûlé la ville. 11 fit de même dans toutes les places qu'il ne put garder. Immobile dans son camp, on ne reconnaissait Annibal qu'à la prudence et aux craintes qu'il inspirait encore aux consuls, à la discipline qu'il savait maintenir, malgré ses revers, dans une armée que le seul appât du gain semblait pouvoir garder réunie et docile2.
1. Coite anuéiî même (205) il demandait la paix. — '1. Liv., XXVI, 38; XXVIII, V2. Strab. VI, 3. Cf. le pat trail que trace Polybe d'Anuibal, IX, fr. 7.
416 CONOUÈTE DU MONDE (264-133).
Cependant Carthage elle-même était menacée. Les Romains lui avaient fermé les uns après les autres tous les pays où elle recrutait des soldats ; la Gaule, dont Marseille gardait les côtes ; l'Espagne et la Sicile, d'où ses armées venaient d'être chassées; la Numidie, dont Scipion avait gagné l'alliance. Chaque printemps, la flotte romaine de Lilybée insultait l'Afrique. En 207, le territoire d'Utique avait été ravagé et une flotte carthaginoise détruite. Enfin Scipion avait tourné contre Carthage les deux rois de Numidie. Le temps des véritables représailles de Cannes était venu. Scipion'le disait tout haut : « Il faut passer en Afrique; Annibal, acculé dans le Bruttium, protégé par des montagnes et d'impraticables forêts, y fera une résistance dont on ne peut prévoir le terme ; une attaque sur Carthage lui fournira un prétexte honorable, que peut-être il attend, de quitter l'Italie1. » Mais Fabius voulait que son système eût l'honneur de la dernière victoire, et l'on envoya le jeune consul en Sicile sans flotte et sans armée. Souvent la foule voit et comprend là où les sages ne voient ni ne comprennent. Avec son admirable instinct, le peuple avait deviné le vainqueur d'Annibal, et applaudissait à ses desseins. Ce que le sénat refusait, les alliés le donnèrent. L'Étrurie, naguère soupçonnée', offrit toute une flotte et une immense quantité d'armes, d'agrès et de provisions; l'Ombrie, la Sabine, les Marses, les Péligniens, les Marrucins promirent des soldats ; et l'on eut le singulier spectacle d'une flotte et d'une armée spontanément fournie par les sujets de Rome, quand Rome elle-même ne donnait à son consul ni un soldat ni un vaisseau.
Cette mauvaise volonté du sénat suivit Scipion en Sicile. Ayant trouvé une occasion d'enlever Locres à Annibal, il y laissa pour gouverneur Pléminius. La longueur de la guerre,
t. Jam hoc ipsum pmsagiens animo pr<rparavcrat nares. Liv., XXX, 20. — ?. 11 paraît qu'à l'approche de Magun il y eut encore quelques mouvements eu Étruric Yoy. Liv., XXX, 3. Tel fut le zlle des alliés que quarante jours suflircnt pour couper le bois et construire les navires. l'lin., XVI, 39.
comme chez nous à la fin de l'Empire, avait inspiré aux soldats de profession un grand mépris pour les habitants des villes. La garnison de Locres et Pléminius se souillèrent de mille excès. Les ennemis de Scipion l'accusèrent de connivence. A Syracuse, disaient-ils, entouré de philosophes et de rhéteurs, il oubliait et Annibal et l'armée. Dans ce Grec chaussé de sandales et vôtu de la chlamyde, qui pourrait reconnaître un consul romain? Une commission fut nommée pour examiner sa conduite, et l'on y adjoignit deux tribuns pour l'arrêter au nom du peuple, si tous ces bruits étaient fondés. A Locres, on trouva Pléminius seul coupable; à Syracuse, Scipion montra la flotte, les magasins, les immenses préparatifs de la descente, et il renvoya ses juges pleins d'admiration et d'espérance
La Sicile entière accourut à Lilybée le jour du départ. Scipion, monté sur le vaisseau prétorien, et dominant de là sa flotte et la foule immense qui couvrait le port, offrit un sacriûce solennel qu'il termina, au milieu d'un religieux silence, par cette prière : « Dieux et déesses de la terre et des mers, je vous en prie, je vous en conjure, que mon commandement soit heureux pour moi, pour le peuple romain, pour les alliés, pour mes soldats. Faites que nos projets prospèrent, et ramenez -nous dans nos foyers en santé, en force et vainqueurs. » Puis il jeta dans la mer les entrailles de la victime, et fit sonner le départ. Un vent favorable enfla les voiles ; à midi on avait déjà perdu la terre de vue : 400 vaisseaux de transport portaient des vivres pour 45 jours et 30 000 soldats, parmi lesquels les vétérans de Cannes; 50 galères seulement les escortaient. Sur sa route, il ne rencontra pas un navire carthaginois, et cependant, après Zama, Carthage lui livra 500 vaisseaux de
l. Devant les grands événements qui se préparaient alors, on oublie le scandale que donnnit à Rome la conduite de Livius Salinator durant sa censure. Tite-Live, XXIV, 41. Du teste, les historiens nous paraissent avoir singulièrement forcé ce caractère. Sa réponse à Fabius, avant la bataille du Mctaure, ne peut pas avoir été laite. Liv., XXVIII, 41.
guerre ! Où étaient-ils quand s'avançait cette flotte qui portait sa destruction ?
Avant l'embarquement, Scipion avait appris et la défection de Syphax, qu'Asdrubal avait gagné en lui donnant sa fille Sophonisbe, et la défaite de Massinissa, chassé par Syphax du royaume de ses pères. Les aventures de ce prince nous montrent cette vieille Afrique telle alors que nous la voyons aujourd'hui. Traqué sur une montagne par Bocchar, officier de Syphax, Massinissa lui échappe. Une seconde fois enfermé dans une vallée dont Bocchar occupe les issues, il fuit encore à travers les précipices, et gagne les plaines de Clypéa, où Bocchar suit ses traces, l'atteint et l'enveloppe. Malgré une blessure, Massinissa se fait jour avec quatre cavaliers; mais Bocchar le reconnaît, lance tous les siens à sa poursuite, lui coupe la route du désert et l'accule à une rivière profonde. Les fugitifs s'y précipitent; deux sont emportés parle torrent, et Bocchar, qui croit avoir vu le prince périr, retourne demander à Syphax le prix de la tête de Massinissa. Celui-ci, caché au fond d'une caverne, y panse ses blessures, vivant du butin que lui rapportent ses deux compagnons ; et, dès qu'il peut remonter à cheval, il quitte audacieusement sa retraite, apparaît tout à coup au milieu des Massyliens, les soulève, et, redevenu roi, attaque à la fois Carthage et Syphax. Une nouvelle défaite le rejette dans le désert. 11 s'y joue encore de l'ardente poursuite de Vermina, jusqu'à ce que son ennemi lassé l'abandonne; alors il gagne la petite Syrte, où il attend que les Romains arrivent (204).
Scipion était descendu au Beau-Promontoire, quand il vit accourir quelques cavaliers poudreux. C'était Massinissa qui venait de traverser encore, pour le rejoindre, toute l'Afrique carthaginoise. Scipion avait compté sur deux rois: l'un était ennemi, l'autre détrôné. Mais ce fugitif était le meilleur cavalier de l'Afrique, et dans les deux Numidies il n'était bruit que de son éclatante bravoure ; Scipion l'accueillit avec honneur, comptant sur lui pour faire bientôt une importante diversion. Deux combats de cavalerie, lera-
vage des campagnes et le blocus d'Utique inaugurèrent sans éclat cette expédition d'Afrique. L'année suivante fut plus féconde (203). Àsdrubal et Syphax avaient réuni cinquante mille hommes'. A la faveur de feintes négociations, Scipion lit reconnaître leurs camps, formés de huttes de jonc et de paille, et dans une nuit il y brûla les deux armées : trois mille hommes seulement s'échappèrent". Une nouvelle armée fut écrasée à la journée des Grandes-Plaines. Le temps était venu d'utiliser Massinissa; Scipion le chargea avec Lœlius de poursuivre Syphax, deux fois vaincu. Les Massyliens accoururent en foule autour de leur prince, qui provoqua son rival en combat singulier, et l'infanterie romaine n'eut qu'à se montrer pour dissiper l'ennemi, ébranlé déjà par les charges furieuses des Massyliens. Syphax, Girta sa capitale, et Sophonisbe, tombèrent au pouvoir de Massinissa. Il avait autrefois aimé cette Aile d'Asdrubal. 11 crut la soustraire à la haine de Rome en la prenant pour épouse. Mais Scipion se souvint qu'elle avait détaché Syphax de son alliance, et l'implacable Romain exigea durement que la Carthaginoise lui fût livrée. Le Numide préféra la couronne à son amour ; comme présent nuptial, Sophonisbe reçut de lui une coupe de poison.
Cette importante expédition assurait à Scipion l'appui de tous les Numides. Annibal pouvait revenir ; cette cavalerie à laquelle il devait ses victoires était maintenant tournée contre lui. Le sénat l'avait en effet rappelé, tandis que, pour gagner du temps et arrêter Scipion, déjà maître de Tunis, il rendait quelques prisonniers et des transfuges, et envoyait une ambassade à Rome 3. Les Carthaginois avaient alors deux armées en Italie, celles d'Annibal et de Magon; ce dernier, chargé en 205 de recommencer l'expédition d'Asdrubal, avait
I. Tite-Live dit 93 000, mais, plus loin, en relevant le nombre des mort*, des prisonniers et des fugitifs, on ne trouve que 50000. — 2. Suivant Appien, il n'y eut de brûlé que le camp d'Asdrubal. — 3. Tite-Live les accuse d'avoir violé la trêve, en interceptant un convoi de deux cents navires, et en laissant insulter par la populace trois envoyés de Scipion, qui faillirent périr.
420 UONQUJÈTK DU MONDE (264-133).
perdu deux ans dans les montagnes de la Ligurie, puis s était fait battre sur le territoire des Insubres (203). 11 était à Gènes, malade d'une blessure, quand il reçut l'ordre de son rappel : il mourut dans la traversée, à la hauteur de la Sardaigne.
Depuis cinq ans, Annibal n'avait tenté aucune de ces entreprises hardies qui si souvent avaient déconcerté les Romains, et il laissait les consuls se vanter, comme d'autant de victoires, de la reprise de quelques villes obscures Mais malheur à qui venait le troubler dans sa retraite ! le héros se retournait, frappait un coup, puis rentrait dans son repos. Sombre et triste, il se sentait vaincu par quelque chose de plus fort que son génie, les mœurs et les institutions de Rome. Des armées, des généraux, il en aurait triomphé ; mais ce peuple avait quelque chose de la puissance de l'Océan. En vain il l'avait refoulé devant lui ; comme la mer qui revient et monte lentement, invinciblement, ce peuple s'était relevé. Déjà l'espace lui manquait, le flot l'entourait, et montant toujours, il arrivait jusqu'aux murs de Garthage, dont il battait les portes !
Annibal obéit à son rappel, mais en quittant l'Italie il lui laissa d'insultants, de sanglants adieux. Dans le sanctuaire de Junon-Lacinienne, il éleva une colonne où il grava toutes ses victoires, et autour du temple il lit égorger tous les mercenaires italiens qui refusèrent de le suivre. La tradition racontait aussi qu'il avait voulu ravir la statue d'or de la déesse dont le visage irrité avait arrêté le sacrilège2. Depuis longtemps ses vaisseaux étaient prêts ; il fit voile vers la petite Syrte. Scipion avait débarqué au Beau-Promontoire, nom de bon augure ; le premier monument qu'An nibal aperçut sur la côte d'Afrique fut un tombeau ruiné. Les peuples et les soldats voyaient l'avenir dans ces présages.
Scipion était pressé de finir cette guerre, car il craignait que chaque printemps ne lui amenât un successeur. l*er-
l. Voy. Liv., XXX, 19. — 2. Cic, de Dit:, I, 24.
sonne n'avait voulu de son commandement d'Espagne ; naguère encore on taxait ses espérances de folie ; mais Fabius venait de mourir, et les nouveaux consuls fatiguaient le sénat et les tribuns pour obtenir sa province d'Afrique. Avec cette équité que le peuple montre toujours dans les grandes circonstances, les trente-cinq tribus ne voulurent d'autre général en Afrique que celui qui avait reconquis l'Espagne et arraché Annibal d'Italie'.
Avant de livrer la bataille qui allait décider des destinées du monde, Annibal, dans une conférence avec Scipion, demanda la paix. Mais la paix sans une défaite d' Annibal aurait été sans gloire et sans durée ; Scipion refusa, et se hâta de combattre pour profiter de quatre mille cavaliers que Massinissa venait de lui amener, et prévenir l'arrivée des secours qu' Annibal attendait de la Numidie Massylienne*.
Tout ce qu'enseignait l'art de la guerre et une vieille expérience fut de part et d'autre appliqué (19 octobre 202) ». Du côté d'Annibal, plus de ces ruses auxquelles s'étaient laissé prendre tant de consuls, mais d'admirables dispositions. Sur ses ailes, les plus mauvaises troupes, pour occuper les Numides et les entraîner à leur poursuite loin du champ de bataille. En avant-garde, une ligne formidable de quatre-vingts éléphants ; derrière, ses mercenaires gaulois et ligures, pou rémousser les épées romaines et rompre l'ordonnance des légions. Au corps de bataille, les Carthaginois et les Africains, pour tomber sur les Romains troublés et fatigués par un premier combat ; enfin, à un stade en arrière, ses vieilles bandes d'Italie, ses soldats les plus dévoués, ménagés avec soin, pour achever la victoire ou le
1. Cf. dans Liw, XXX, passim, les efforts des consuls Claudius et Lentulus pour obtenir l'Afrique; le sénat renvoie toujours l'affaire au peuple. — 7. Appieu dit, VJ 11, 83, qu'il fit massacrer 4U00 Massyliens qui aiaient passé de son côté. — 3. Il y eut ce jour-là, suivant Zonaras, une éclipse de soleil. Tile-Live, XXX, 31-35, nomme le champ de bataille Zama et Naraggara; Polybe, XV, 5-16, Margaron; Appien, VI U, 32-36, Cilla. Peut-être était-ce Azama, près de Cirta. Cf. Becker et Botticher, p. 414. Suivant Appien, il y avait eu à Zama quelques jours auparavant un combat de cavalerie.
suivre dans sa retraite et l'accompagner à Carthage, où il ne pouvait rentrer désarmé1. Mais Scipion avait ménagé entre ses manipules des intervalles où les éléphants s'engagèrent, criblés de traits par les vélites. Les mercenaires, rompus et rejetés sur la seconde ligne, y portèrent le désordre, tandis que Scipion arrêtait ses soldats, rétablissait les rangs, et les lançait à ce second combat avec l'ordre qu'ils auraient eu au sortir d'un camp. Durant ce choc terrible, Laelius et Massinissa, au lieu de se laisser emporter à la poursuite des cavaliers ennemis, avaient ramené leurs Numides sur l'arrière-garde ; Annibal était à son tour enveloppé. Il s'enfuit de ce champ de bataille couvert de vingt mille de ses soldats, jusqu'à Adrumète, et de là, à Carthage, où il rentra trente-cinq ans après en être sorti. Il y rentrait fugitif, lui rapportant de tant de guerres, de victoires et de conquêtes, une paix humiliante.
De Zama, Scipion était revenu à Tunis, après avoir détruit une armée que Vermina, fils de Syphax, amenait au secours d'Annibal. Dans son conseil, quelques ofliciers parlaient de ne quitter l'Afrique qu'après avoir effacé du livre des nations le nom de Carthage. Mais l'entreprise était difficile et longue ; d'autres profiteraient de leurs travaux : Scipion les décida à traiter. Peut-être aussi de plus nobles pensées occupaient cette grande âme. Depuis que Carthage n'était plus à craindre, elle devenait utile. Tant que vivaient Annibal et Carthage, Rome ne pouvait s'abandonner au dangereux enivrement de la victoire. Il lui fallait garder ses mœurs, sa discipline, son courage en face de ce péril toujours prêt à renaître. Cette politique fut, au témoignage de Caton2, celle des Scipions; ils la devaient sans doute au chef de leur maison.
Scipion ne demanda pas l'extradition d'Annibal, et fixa les conditions suivantes : Carthage gardera ses lois et ce qu'elle possède en Afrique ; elle livrera les prisonniers, les
1. Ainsi Bonaparte, à la Moskowa, refusa de faire donner sa garde. Titc- Live dit à tort qu'Annibal avait placé à l'arrière-garde les Italiens dont il se défiait. — 2. App., Ptm., 56, 65.
transfuges, tous ses navires, excepté dix, tous ses éléphants , sans pouvoir en dompter d'autres à l'avenir ; elle ne fera point de guerre , même en Afrique , sans la permission de Rome, et elle ne pourra lever des mercenaires étrangers; elle payera 10000 talents en cinquante ans, indemnisera Massinissa et le recevra comme allié*.
A Carthage, un sénateur osa parler contre ces conditions Annibal l'arracha de la tribune. Comme le peuple murmurait : «J'ai toujours vécu dans les camps, dit le rude soldat, et j'ignore vos usages des villes. » Puis il prouva la nécessité de se soumettre. Les ambassadeurs partirent pour Rome. « Si l'on avait voulu nous écouter, Hannon et moi, disait l'un d'eux, nous ne serions pas ici à implorer votre pitié. — Par quels dieux jurez-vous ce traité? demanda un sénateur. — Par ceux, répondit Asdrubal, qui ont si cruellement puni notre parjure. » Le sénat accepta les conditions souscrites par Scipion, et ordonna à deux féciaux de partir pour l'Afrique avec les pierres saintes, les verveines et la plante sacrée qui pousse au Capitole *. Scipion reçut quatre mille prisonniers, d'assez nombreux transfuges qu'il lit mettre en croix ou périr sous la hache, et cinq cents vaisseaux qu'il fit brûler en pleine mer, à la vue de Carthage, annonçant ainsi que Rome ne voulait point pour elle-même de cet empire maritime qu'elle venait de détruire. Le tribut fut remis le dernier. En voyant cette douleur des Carthaginois pour se séparer de leur or, Annibal se prit à rire. « C'est quand on nous enlevait nos vaisseaux et nos armes, dit-il, qu'il fallait pleurer ; c'est le moindre de vos maux qui vous coûte le plus de larmes ! » Carthage était désarmée ; pour qu'elle ne pût se relever, Scipion attacha à ses flancs un ennemi infatigable, Massinissa, auquel, en présence de ses troupes, il donna le titre de roi avec les États de ses
1. Polybc, XV, 18. Liv., XXX, 3f». App., Pun., .Vi. Dion., fr. : Quand ils apportèrent à Rome le premier terme du tribut, ils essayèrent de le payer en fausse monnaie, leurs pièces avaient un quart d'alliage. Liv., XXXII, ?. — 2. Liv.,' XXX, 43.
pères, la forte ville de Cirta et tout ce qui avait été enlevé àSyphax (201).
Toutes choses ainsi réglées en Afrique, Scipion revint à Lilybée. De là il renvoya son armée à Rome sur la flotte ; pour lui, il prit par terre, traversant l'Italie dans toute sa longueur, au milieu d'un immense concours de peuples, comme pour effacer la "honte de tous ces champs de bataille, en y montrant celui auquel le génie d'Annibal avait enfin cédé. Son entrée dans Rome fut le plus splendide triomphe. Il portait au trésor 123 000 livres d'argent, et chaque soldat avait reçu 400 as. Syphax suivait le char1. C'était le premier roi condamné à cette honte. Mais bientôt Persée, Jugurtha allaient le remplacer dans sa froide et humide prison d'Albe; puis le Vercingétorix gaulois, Juba et la fille des Ptolémées, et la reine de Palmyre ! Duillius n'avait eu qu'une inscription sur une colonne rostrale ; Scipion reçut le nom d'Africain, et un plébiscite ordonna que sa statue, placée dans le temple de Jupiter, avec la robe triomphale et la couronne de laurier, en serait tirée chaque année à pareil jour pour recommencer un nouveau triomphe. A ces honneurs presque divins on voulut joindre le pouvoir, et dans l'égarement de sa reconnaissance, le peuple lui offrit le consulat et la dictature à vie.
Ainsi Rome oubliait ses lois pour mieux honorer son heureux général. Elle offrait à Scipion ce qu'elle laissera prendre à César : c'est que Zama n'était pas seulement la fin de la seconde guerre punique, mais le commencement de la conquête du monde.
1. Suivant Tite-Live, contredit par Polybe, Syphax était mort dans sa prison avant le triomphe. Les vétérans de Scipion reçurent des terres en Lucanie et dans l'Apulie.