‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

ÉTAT DU MONDE ANCIEN VERS l\n 200.

« Et moi aussi, dit l'historien, je me réjouis d'être parvenu à la fin de la guerre punique, comme si j'eusse pris part en personne aux fatigues et aux dangers.... Mais mon esprit s'enraye de l'avenir. Je suis comme un homme qui des bas-fonds, voisins du rivage, descendrait à pied dans la mer; plus j'avance, plus je vois s'ouvrir devant moi de vastes profondeurs et un abîme sans fond1. » Derrière Annibal, Tite-Live voyait Philippe, Antiochus, Viriathe, les rois de Pont et de Numidie et la grande et noble figure du Yercingétorix gaulois Derrière la seconde guerre punique, à la fois si simple dans son histoire, si grandiose dans sa conception et ses résultats, il voyait un siècle et demi de combats, d'intrigues honteuses, de revers et de succès, dans les trois continents. Et il regrettait de quitter les beaux temps de la république, pour entrer dans ces guerres et ces conquêtes sans fin, qui épuisèrent sa population militaire, détruisirent l'égalité, rendirent les grands oppresseurs et avides, et arrêtèrent le développement de la prospérité de l'Italie.

Seize années de dévastations et de batailles meurtrières avaient sans doute appauvri et décimé la Péninsule*. Mais les plaies de la guerre se ferment vite chez le peuple victorieux. Dès l'an 206v après la bataille de Métaure, le sénat

l. Liv., XXXI, 1 — 2. App., P., 134. 'Awîêou Tetpaxôdia iy.nçr&cmi; âaiïj xai (lupiàoo^ àvSçûv Tpiaxovta év [AÔvcu; iw/at; àve)évTo;.

avait rappelé les laboureurs dans les campagnes et affaibli l'effectif des armées pour laisser plus de bras à l'agriculture. Des colonies envoyées dans la Campanie et le Bruttium, . des distributions de terres aux vétérans deScipion1, dans la Lucanie et la Pouille, avaient repeuplé les solitudes faites par la guerre2, des terres données aussi aux créanciers de l'État avaient éteint les dettes de la seconde guerre punique, et laissé libres, pour de nouvelles entreprises, toutes les ressources du trésor*. Avec la paix, la sécurité et les encouragements du sénàt, l'Italie allait voir sa prospérité intérieure renaître, et ses villes marchandes hériter du commerce de Garthage. La mer était libre. Jusqu'aux colonnes d'Hercule, il n'y avait plus que des peuples alliés ou sujets, et les guerres d'Illyrie et de Macédoine avaient ouvert aux marchands italiens les mers de la Grèce4.

Aucun danger ne semblait menacer l'avenir, car la domination romaine était sortie plus forte de la terrible épreuve de la seconde guerre punique. Tous les peuples tournaient avec anxiété les yeux vers cette puissance redoutée. « Croyezvous que Carthage ou Rome se contenteront après la victoire de l'Italie ou de la Sicile, » disait, au plus fort delà lutte, un orateur de la Grèce; et ces craintes étaient légitimes, car Rome avait une immense ambition, avec tous les moyens de la satisfaire. Ses généraux élevés à l'école d'Annibal et formés par lui à la grande guerre; ses soldats,

1. Deux arpents pour chaque année de guerre en Espagne et en Afrique. Il est pnrlé d'autres distributions faites aux vétérans des guerres d'Kspagne, de Sicile et de Sardaigne. Liv., XXXII, 21. — 2. Ces colonies étaient faites aux dépens des alliés d'Annibal. Les Bruttiens, les Lucaniens et es l'icentins ne furent plus employés que comme serviteurs, comme courriers et messagers. Aulu-G., X, 12 et 13. Str., V, p. 261. Yoy. dans Tite-Live, XXX. '24, la mission du dictateur Galba en Italie, pour régler le sort des villrs. — 3. Liv., XXXI, ces terres furent frappées d'un impôt d'un as, en signe qu'elles appartenaient au domaine et qu'elles pouvaient être rachetées par le irésor. — 4. J'ai déjà relevé l'importance du commerce italien (roy. p. 342); j'ajouterai ici que les 100 000 Romains que Mithridate fit tuer dans l'Asie n'étaient pas des touristes, mais des spéculateurs; et je rappellerai que ce furent les marchands romains qui, par leur influence à Rome, firent nommer Marius consul. C'est le commerce et la banque qui ont crée l'ordre équestre.

dont nous avons si souvent vante la discipline et le courage, étaient sans rivaux dans le monde ; et nulle assemblée n'égalait son sénat en habileté politique. Mais, ce qui plus que ses armées et plus que ses chefs faisait la force de Rome, c'était la faiblesse des autres peuples.

La chute de Cartilage avait livré à l'ambition des Romains toutes les régions occidentales de l'Europe et de l'Afrique. Tour l'Afrique, ils n'ont qu'à laisser faire à la haine jalouse de Massinissa, et jamais Carthage ne se relèvera de Zama. En Espagne, les légions auront bientôt à combattre leurs anciens alliés, mais cette guerre contre des peuples qui doivent leur force, comme les Titans, au sol qui les porte et les protège, ne sera pendant trois quarts de siècle qu'une rude école pour les soldats, un moyen de fortune pour les généraux ; et pour les sénateurs, un prétexte de maintenir l'état militaire de la république, de disposer de commandements productifs, et de retenir aux armées les plus turbulents des plébéiens. Quant à la Gaule, Rome se souvient trop des tumultes gaulois pour risquer sa fortune dans ce chaos barbare et redoutable. De ce côté, elle se tiendra un siècle et demi sur une prudente défensive. La Germanie n'est pas encore découverte. Restent, il est vrai, les Cisalpins, danger sérieux, quoique les terreurs de Rome l'exagèrent, guerre laborieuse et ingrate, qui usera bien des consuls et bien des armées; mais où l'on ne trouvera point à frapper ces coups décisifs, à gagner ces brillantes victoires, et ces ambitieux surnoms, dont les généraux romains sont maintenant si avides. Au sud, comme à l'ouest et au nord de l'Italie, il n'y a donc plus, pour longtemps du moins, rien de grand à accomplir, rien que de stériles triomphes à remporter. Aussi le sénat en détourne-t-il ses regards, pour les porter sur l'Orient où sont de vastes monarchies, et d'immenses richesses mal défendues.

L'Orient était tout couvert des débris de l'empire d'Alexandre. En Asie, dix États s'étaient formés aux dépens des Séleucides ; dans la Thrace, les peuples étaient retournés à leurs princes indigènes ; Cyrène s'était séparée de l'Égypte;

enfin les villes grecques, éparses sur les côtes, se partageaient entre tous ces rois, ou défendaient contre eux leur obscure liberté.

Le royaume des Séleucides couvrait encore un espace immense, de l'Indus jusqu'à la mer Égée. Mais, à l'intérieur, nulle force de cohésion et tout le long de ses frontières, que ne défendaient ni fleuves, ni montagnes, beaucoup d'ennemis et des périls : au sud, les rois d'Egypte ; au nord et à l'est, les Bactriens et les, Parthes, anciens sujets révoltés et d'autant plus redoutables Dans l'Asie Mineure, les Galates étaient de dangereux voisins; et si les rois de Pergame ne disposaient que de forces insignifiantes, la main de Rome qui les soutenait les rendait redoutables. Attale et Eumène allaient jouer, pour le sénat en \sie, le rôle des Ktoliens dans la Grèce, de Massinissaen Afrique, de Marseille dans la Gaule. Malgré cette ceinture d'ennemis, malgré les graves inconvénients de la disposition géographique de cet empire, longue et étroite ligne qu'on pouvait couper en vingt endroits, rien n'avait été fait pour rattacher les peuples à la cause de leurs maîtres. Tout récemment, Molon avait pu séparer de l'empire les provinces Transtigritanes ; Achœus, l'Asie Mineure ; les Ptolémées, la Syrie. Antiochus, il est vrai, vainquit Molon et Achœus, refoula les Égyptiens derrière Péluse, conquit Smyrne, effraya les Arabes, et ramena de son expédition dans la Bactriane et l'Inde cent cinquante éléphants de guerre. Déjà il menaçait la Thrace et s'unissait à Philippe pour partager l'héritage de Ptolémée Philopator laissé à un enfant. Mais quelle désespérante faiblesse 1 sous cet éclat emprunté ! A Magnésie, ii n'en coûtera pas quatre cents hommes aux Romains pour chasser devant eux, comme le vent chasse la poussière, la formidable armée d'Antiochus. C'est qu'infidèles à la pensée du conquérant, tous ses successeurs restèrent des étrangers pour les peuples de l'Asie. Antiochus lui-même insultait à leurs dieux par ses sacrilèges ; à leurs coutumes, à leurs idio-

1. Aux Thermopyles, Antiochus n'eut que 10000 hommes. Liv., XXVI, 15, d'après Polybe.

mes, par ses mœurs et son langage ; à la juste ambition de leurs chefs nationaux par sa prédilection pour les aventuriers de race hellénique. La Grèce fournissait alors à toutes les armées des mercenaires, à tous les princes des ministres, des généraux et des courtisans. On n'eût pas trouvé parmi les satrapes d'Antiochus un Mède ou un Persan ; et les indigènes n'étaient appelés au service militaire que dans ces corps légers qui grossissant inutilement les armées asiatiques. Des Grecs et les descendants des Macédoniens formaient la phalange ; mais on sait combien les hommes d'Europe s'énervent vite en Orient. D'ailleurs la phalange, pour avoir une fois réussi, n'en était pas moins, en Asie, un contre sens militaire.

A toutes ces causes de faiblesse, ajoutez qu'il ne pouvait pas y avoir d'union entre les deux grandes parties de l'empire, l'est et l'ouest. Les conquêtes d'Alexandre et de Rome avaient dérangé l'équilibre du monde. Autrefois la civilisation et la puissance étaient en Asie ; alors Babylone, Ecbatane et Persépolis se trouvaient au centre et dominaient aisément de la Méditerranée à l'Indus'. Maintenant que l'Europe, échappée à la barbarie, avait hérité des vieilles sociétés orientales, les régions à l'ouest de l'Euphrate, couvertes de cités nouvelles ayant la langue, les mœurs et les idées de la Grèce, étaient entrées dans la sphère du mouvement européen , tandis qu'à l'est du Tigre elles restaient asiatiques. Le Tigre et l'Euphrate séparaient donc deux civilisations, deux mondes. Les Séleucides voulurent les réunir et périrent à cette œuvre. Les provinces orientales retournèrent aux Parthes, puis aux Perses. Les provinces occidentales furent rattachées à l'empire de Home, plus tard à celui de Constantinople ; et jusqu'à nos jours cette séparation a duré \

1. App., Syriac, 57. — 2. Montesquieu, et d'après lui d'autres écrivains indiquent cette séparation, mais en l'expliquant géographiquement, il faut ~en chercher plus haut les causes, dans ces déplacements de la puissance qui ont donné la prépondérance, dans les affaires du monde, d'abord à l'Asie, puis à la Grèce, à l'Italie, à l'Europe occidentale, et qui la donneront peut-

L'Égypte avait plus d'unité et en apparence plus de force, au moins pour se défendre. Avec le tombeau d'Alexandre, les Ptolémées gardaient quelques-unes de ses pensées ; et pour faire de l'Égypte la plus grande puissance commerciale, ils y avaient rattaché, au sud, les pays situés le long de la mer llouge, au nord, Chypre, la Palestine et la Syrie, l'éternelle et légitime ambition de tous les maîtres intelligents de l'Égypte. Malheureusement les Ptolémées restés Grecs sur les bords du Nil, comme les Séleucides sur ceux de lEuphrate, ne cherchèrent pas à réveiller cette nationalité que deux siècles de persécution n'avaient pu étouffer. Ils délaissèrent les provinces, oublièrent Thèbes et Memphis ' ; et tout ce que cette Égypte hellénisée eut de puissance et de vie se concentra dans Alexandrie, ville nouvelle et presque placée hors du pays. De là les Ptolémées voyaient mieux aux affaires de l'Asie et de la Grèce. Alexandre demandait après chaque victoire : « et que disent les Athéniens. » Ses successeurs * passés rois » ne pouvaient se faire à l'idée que la Grèce leur était étrangère. Elle avait d'ailleurs si facilement vaincu l'Orient, qu'à leurs yeux il n'y avait de force qu'en elle ; et ils s'inquiétaient plus d'établir dans ses villes leur influence ou leur pouvoir (subsides à Aratus, à Cléomène, etc.) que d'acquérir ailleurs des provinces. Ne croyant aussi qu'au courage des soldats grecs, ils confiaient leurs armées, leur vie, à des mercenaires toujours prêts à trahir, comme l'Étolien Théodote qui vendit la Cœlésyrie et le Crétois Bolis qui livra Achaîus. L'Egypte entière était dans Alexandrie, et Alexandrie, comme ses rois, était à la merci de ceux que Polybe appelle les Macédoniens". « D'après l'état de ce pays, ajoute

être un jour à l'Amérique. — 1. Ceci doit être pris seulement au sens politique; car les Ptolémées élevèrent de nombreux temples. Voy. V Histoire il'Égypte de M. Champollion. Mais il dit lui-même : « Dans cette contrée, rien n'était grec, ni la langue, ni la religion, ni les mœurs, ni les opinions, ni les préjugrs. Sous tous ce< rapports, l'Egypte resta libre de la domination macédonienne, « p. 401. — Voyez dans Strab., XVII, p. 798, le triste tableau que Polybe, qui la vil en l'an 143, avait tracé d'Alexandrie. M. Letronne croit cependant que l'Égypte était plus peuplée sous les Ptolémées et

le même écrivain, il ne reste plus qu'à dire avec Homère : Parcourir l'Egypte, route longue et difficile. »

L'importance que les Ptolémées attachaient à leurs possessions d'outre- mer, leur rivalité avec les rois de Macédoine et de Syrie, et peut-être la crainte de Garthage dont la concurrence commerciale était redoutée à Alexandrie, les firent entrer de bonne heure dans l'alliance de Rome. Dès l'année 273, Philadelphe conclut avec la république un traité que ses successeurs acceptèrent, et telle était, en 201 , l'intimité des rapports établis entre les deux gouvernements que, pour mettre fin aux troubles du royaume, on déféra au sénat romain la tutelle du jeune Ptolémée- Épiphanes1.

Depuis la guerre de Pyrrhus, le sénat suivait attentivement toutes les révolutions de la Grèce. 11 y avait longtemps que ce beau pays n'avait plus ni force , ni liberté. Athènes, Sparte et Thèbes qui y avaient tour à tour dominé, s'étaient épuisées à soutenir une fortune trop grande, et leur puissance avait passé à des peuples demi-barbares. Par son union avec la Macédoine, la Grèce parut redoutable, et ce que la démocratie, si forte pour la résistance, mais si faible dans l'attaque, n'avait pu faire, la royauté l'accomplit : l'empire perse à peine ébranlé par Cimon , et Agésilas tomba sous la main d'Alexandre. Mais les rivalités et les guerres des Successeurs rompirent ces liens, et chaque cité rendue à elle-même se retrouva plus faible et dégénérée. Durant ces quelques années d'obéissance, elles avaient perdu ce qu'elles avaient encore d'énergie et de respect pour leur gloire passée. « Quand les dieux font un homme esclave, disaient les anciens, ils lui ôtent la moitié

surtout sous les Romains que dans les temps pharaoniques. Voy. le récit de la mort d'Agathoclès, XV, fr. 12 Clcomène dit à Sosibios, autre ministre de Philopator, qu'il y a dans Alexandrie 3000 mercenaires du Péloponnèse et 1000 Crétois, et qu'avec ces troupes, dont il repond, il n'a rien à craindre. A Raphia, Ploléméu avait dans ses troupes des Thraces, des Gaulois, des Africains, des Crétois, des Étoliens, des Péloponnésiens; et pour flotte, seulement trente vaisseaux pontés. Polybe, V, 16. — 1. En l'année 195, Smyrne éleva un temple à la divinité de Rome. Tac, Ann. , IV, 56.

432 CONQUKTE DU MONDE (26d-133).

de son cœur. » Us disaient vrai, et cette vérité-là n'existait pas seulement pour les individus, mais pour les États, surtout aux époques de décadence; alors une servitude même déguisée et courte, comme un jour d'été qui dessèche les neuves appauvris, tarit toutes les sources de vie dans les États républicains. A Chéronée, les Athéniens avaient encore héroïquement combattu, et Démosthènes, quelques années plus tard, aurait pu répéter aux Thébains, sur les ruines de leur cité, ses magnanimes consolations : « Non, non, vous n'avez point failli.... » Mais qu'étaient devenues ces deux républiques sous la domination macédonienne? L'une n'étonnait plus le monde que par sa servilité, l'autre par sa honteuse dégradation !

Les troubles de la Macédoine, l'abaissement des grandes cités, la torpeur politique de Corinthe et d'Argos, laissaient la carrière libre. Deux peuples nouveaux y parurent : les Étoliens et les Achéens, qui jusqu'alors étaient restés ignorés dans leurs montagnes ou sur les côtes stériles de l'Égialée. Ainsi, avant d'achever son existence politique, la Grèce appelait au premier rôle les plus obscurs de ses enfants. Mais l'éclat qu'ils répandirent sur ses derniers jours fut factice et passager comme leur puissance. Tantôt ennemis, tantôt réunis contre la Macédoine, ils ne firent qu'augmenter le chaos où se perdaient les derniers restes des mœurs et du patriotisme.

Gomme la montagne Noire des Tchernogores , l'Étolie était habitée par une race d'hommes en lutte avec tous leurs voisins et ne vivant que de pillage. Partout où la guerre éclatait, comme les oiseaux de proie que l'odeur du sang attire, ils accouraient, pillant amis et ennemis. Et quand on leur demandait de renoncer à cette coutume sauvage : « Nous ôterions plutôt l'Étolie de l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des dépouilles1. » C'était pis que le droit de bris et d'épaves, et ils l'exerçaient au loin jusqu'au cœur du Péloponnèse et de

Page 1