‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 34 sur 51 · Tite-Live,XXXI · texte numérisé non relu

Tite-Live,XXXI

mes de troupes nationales1. En 2 i 9, trois cités se séparent de la confédération, et pour leur défense il leur suffit d'une armée de 350 soldats. Les Éléens n'ont jamais plus de quelques centaines d'hommes sous les armes; au combat du mont Apélauros, ils étaient 2300, les mercenaires compris2. La marine était tombée encore plus bas. Les Athéniens, qui montaient 200 vaisseaux à Salamine, ont maintenant pour flotte trois navires non pontés3. Nabis n'en possède pas davantage4. La ligue achéenne, qui comprenait l'Argolide, Corinthe, Sicyone et toutes les villes maritimes de l'Achaïe, n'est en état d'armer que six bâtiments, trois pour garder le golfe de Corinthe, trois pour le golfe Saronique\ On peut voir dans Tite-Live la ridicule flotte de Philopœmen, dont le vaisseau amiral était une quadrirème qui depuis 80 ans pourrissait dans le port d'.Egion6. Les tètoliens n'ont pas même un navire7; et l'on se rappelle que les pirates illyrîens poussaient impunément leurs ravages jusque dans les Gyclades. Rhodes même, dont la puissance est si vantée8, dans un grave différend avec Byzance, n'envoie que trois galères dans THellespont; et cependant les partis ennemis, dans cette guerre, étaient deux républiques célèbres, trois rois, Attale, Prusias, Achaeos, et je ne sais combien de chefs gaulois et thracesV Cette faiblesse n'était pas accidentelle. Je n'ose dire que l'esprit militaire était mort dans la Grèce; mais depuis deux siècles elle s'épuisait d'hommes, et le meilleur de son sang était versé pour des causas qui lui étaient étrangères. L'appât des honneurs et des richesses attirait aux cours d'Alexandrie, de Pergame et d'Antioche, les Grecs

1. Un moment on décréta une levée de 11800 hommes, mais il y avait sur ce nombre 8300 mercenaires. Polybe, V, 91, voy. X, fr. 5r le déplorable état de la cavalerie avant les réformes de Philopœmen. 2. Polybe, IV, 68. — 3. Liv., XXI, 22. -4. Tite-Live, XXXV, 26.-5. Polybe, V, 1)1. — 6. XXXV, 26. — 7. Dans leurs expéditions contre l'Épi re. l'Acarnanie et le Péloponnèse, ils se servaient t»î; iû>/ Ke?3».y;vo>v v»v<7t. Polybe V, 3. — 8. Str., XIV, Diod., XX, 81. — 9. Polybe IV, 12. Cependant, en 191, ils rcjoiRnirnit la flotte romaine avec 25 navires pontés, Liv., XXXVI. 4ô, et en 190, avec 33. Mais !c fait ciié d;uis le texte montre toujours quelles misérables guerres troublaient alors le monde grec.

les plus braves et les plus habiles 1 ; et ce lucratif métier faisait déserter la cause de la patrie. C'est au moment où périssait le roi de Sparte Aréos, où les derniers restes de la liberté hellénique tombaient sous les coups d'Antigone, que Xantippe emmenait au secours de Carthage les plus braves Lacédémoniens. Plus tard, durant la seconde guerre des Romains contre Philippe, Scopas vint enrôler au nom de Ptolémée 600j tètoliens, et toute la jeunesse l'aurait suivi sans l'opposition du stratège Damocrite2. Darius avait déjà 50 000 mercenaires grecs; nous avons vu qu'ils faisaient aussi la seule force des Ptolémées et des Séleucides. Il y avait donc entre l'Orient et la Grèce un continuel échange également funeste pour les deux pays : l'un prenait les hommes, et perdait la conliance et l'appui des forces nationales ; l'autre recevait de l'or, et avec cet or qui ruinait ses mœurs, achetait à son tour des soldats pour ses querelles particulières. J'ai déjà parlé de cette plaie mortelle des États, le cur,dotiié>isme, qui tua Carthage et les républiques italiennes du moyen âge; il s'était étendu sur la Grèce entière. La Macédoine elle-même soudoyait des étrangers; à Sellasie Antigone en avait 5 à 6000. Dans les armées achéennes, ils formaient toujours plus de la moitié des troupes. Les rois et les tyrans de Sparte n'avaient pas d'autres soldats 3.

La richesse arrivée par des voies mauvaises s'en va comme elle est venue. L'or asiatique et africain ne restait pas en Grèce, parce que le travail n'y était plus. Les villes étaient dépeuplées et misérables. De Mégalopolis on disait : « grande ville, grand désert. • La misère était partout.

1. Lysiscos exprimait la vraie pensée des Grecs : Alexandre a soumis l'Asie à la Grèce. Polybe, IX, 11. Aussi s-ï jetaient-ils sur cette proie avec plus d'avidité que les Rspignoîs du seizième siècle sur le nouveau monde, et Ton sait quels maux, eu définitive, la conquête du nouveau monde causa à l'Espagne. — 2. Liv., XXXI, 43. — 3. Yoy. Polvbe. II, 13. pour Ckomèi.e et Antigone; IV, 13, pour les Achéens; IV, 17, V, 8, pour Philippe; IV. lfi, V, 3, pour les Éléens; pour Athènes, Liv., XXXI, 24, etc. La Crète en fournissait à tout le monde, mèu.e aux pirates, Str., X, 477. Déjà Agésilas avait soudoyé des mercenaires. Plut., in Agid.

Mantinée entière, hommes et choses, n'était pas estimée trois cents talents, et Polybe n'en donnerait pas six mille de toutle Péloponnèse. L'Attique était le pays le plus riche de la Grèce. Une estimation de ses biens-fonds et des valeurs mobilières n'en avait porté le chiffre qu'à cinq mille sept cent cinquante talents, la moitié de ce que Périclès tenait d'or en réserve dans le trésor public, avant la guerre du Péloponnèse. Et ce même peuple qui donnait alors mille talents pour un seul temple, aujourd'hui condamné par des arbitres à une amende de cent, n'avait pas de quoi la payer. Ainsi de petites armées et de petites affaires; un peu de bruit pour rien, tandis que, de l'autre côté de l'Adriatique, retentissaient les éclats de la grande lutte d'Annibal et de Rome. Tous les raisonnements, tous les souvenirs tirés d'un autre temps ne peuvent faire qu'on croie la Grèce forte et capable encore de dévouement et d'héroïsme C'était un peuple usé1, livré à l'esprit de trouble et de vertige. Il était temps que Rome s'en saisît avant que la barbarie n'en reprît possession, avant que ces chefsd'œuvre ne tombassent sous la hache de Philippe, comme ceux de la Macédoine et du Péloponnèse sous la main sacrilège des Étoliens2. Au moins sous la domination romaine trouva-t-elle le repos et la paix.

Sans doute il y avait encore des Grecs éclairés, patriotes; et quand la question sera clairement posée entre la Grèce et Rome, entre la liberté et l'obéissance, nous retrouverons des sentiments et des courages dignes d'un grand

1. Polyb., XXXVII, 12, et il ajoute que les hommes ne veulent plus se marier ni élever leurs enfants. — 2. Pour les dévastations de Philippe dans l'Attique, cf. Tite-Live, XXXI, 5, 24, 26, 44. Il faisait briser les statues, même après les avoir renversées. A Thermos, capitale de l'Étolie, il brûla le temple et renversa 2000 statues. Polybe, V, 9; XI, 3. Les Étoliens, de leur côté, brûlèrent l'antique sanctuaire de Dodone, Polybe, IV, 14, et à Dium le temple et les tableaux des rois de Macédoine. Ils faisaient, dit Polybe, la guerre aux dieux comme aux hommes. Les Lacédémonicns faisaient de même à Mégalopolis ; Polybe, II et IV, 18. Philippe, à Pergame, XVI, l; XVII ; voyex aussi le discours de Furius à rassemblée de Naupacte. Liv., XXXI, 31. On se rappelle le pillage de Delphes par les Phocidiens. Yoy. les sacrilèges de Prusias, en Asie. Polybe, XXXII, 2ô.

peuple, mais trop tard pour le sauver. Ce n'est plus de la ligue achéenne que pouvait venir le salut, le moment était passé; ni d'un système fédératif, où il est trop aisé à un agresseur habile de porter le trouble et l'anarchie; mais d'une réforme impossible dans les mœurs et les idées des Grec?, et d'une étroite union avec la Macédoine sous un grand prince.

Entourée par la mer et par d'impraticables montagnes, habitée par une race guerrière et affectionnée à ses rois et toute hère encore du rôle qu'ils lui avaient fait jouer dans le monde, la Macédoine était vraiment un puissant État. Comme avec Carthage, il fallut que Rome s'y prit à trois fois pour l'abattre. Si Philippe n'eût possédé que la Macédoine, sa conduite sans doute eût été simple, comme ses intérêts. Mais il avait encore la Thessalie et l'Eubée, Opunte en Locride, Élatée et la plus grande partie de la Phocide, l'Acrocorinthe et Orchomène d'Arcadie1. Il tenait garnison dans trois des Gyclades, Andros, Paros, Cythnos, dans Thasos et quelques villes des côtes deThrace et d'Asie ; une partie considérable de la Carie lui appartenait2. Ces possessions lointaines et dispersées multipliaient les contacts hostiles. Ses villes de Thrace : Périnthe, Sestos et Abydos, qui commandaient le passage d'Europe en Asie, le rendaient dangereux pour Ptolémée et Attale de Pergame; ses villes de Carie, pour les Rhodiens; l'Eubée, pour Athènes; la Thessalie et la Phocide, pour les Étoliens; l'Acrocorinthe et Orchomène, pour Sparte et l'Égypte.

Avec plus de suite dans ses desseins et un plus sage emploi de ses forces, il eût pu dominer sur la Grèce, car il en occupait tous les postes importants ; il en tenait les entraves, comme disait Antipater. Mais toujours il lit la guerre moins en roi qu'en chef de bande, courant dans une même campagne de la Macédoine à Céphallénie, de cette île à Thermos, de l'Étolie à Sparte, n'abattant aucun

J. Avec Hèrae, Àliphéra, la Triphylie. — 2. Eurome, Pédase, Bargylic, Jassos, Stratonicée, en Carie, Myrine, en Éolide, Abydos, sur THcllespoat, Périnthe, Hespélie, Sestos, en Thrace. Polybe et Live, pouim.

ennemi et laissant toute entreprise inachevée '. Dans ces guerres, ses forces ne dépassent jamais quelques milliers d'hommes, et Plutarque parle des difficultés qu'il trouvait à lever des soldats2. Il ne pouvait non plus dégarnir la Macédoine, car chaque fois qu'ils le sentaient absent, les Thraces, les Dardaniens et les peuples d'Illyrie se jetaient sur son royaume. Dompter ces barbares, écraser les Étoliens, chasser les tyrans de Sparte et gagner le reste des Grecs par la douceur, tel était le rôle de Philippe. Il ne sut pas le jouer. S'il ne lit pas empoisonner Aratus8, il s'aliéna ses alliés par des excès et de la perfidie. « Un roi, osait-il dire, n'est obligé ni par sa parole, ni par la loi morale. » Les yeux les moins exercés voyaient « s'approcher la tempête que les Kloliens attiraient de l'Occident4. » Seul, Philippe ne voyait ni ne comprenait. Et quand le sénat lui envoya dénoncer les hostilités, il était à batailler en Asie contre Attale et les Rhodiens, pour quelques places inutiles de la Thrace et de la Carie. Sa réponse au député Jvnilius peint sa légèreté moqueuse au milieu des plus graves affaires. Il lui pardonnait, disait-il, la hauteur de ses paroles pour trois raisons : d'abord il était jeune et sans expérience; puis il était le plus beau de ceux de son £ge; enfin il portait un nom romain5.

La puissance romaine, jusqu'alors renfermée dans l'Occident, allait donc pénétrer dans cet autre univers des successeurs d'Alexandre. La gloire éternelle de Home, l'immense bienfait par lequel elle paya tant de guerres injustes, cest d'avoir quelque temps réuni ces deux mondes que l'on retrouve, à toutes les époques, divisés d'intérêts et étrangers l'un à l'autre; c'est d'avoir mêlé et confondu la civilisation brillante, mais corrompue de l'Orient et l'éner-

I. En 217, Polybe, V, M». — 2. In Flamin. — 3 Po!ybe l'affirme, mois sur de bien vagues indices. Yoy. passivi les reproches qu'il adresse à Phi- . lippe pour sa conduite à Messène, à Argos, et le discours d'Aristénès, liv.. XXXII, 21. - 4. Discours de Lysiscos. Polybe, IX, 11. A mtsure que U seconde guerre punique approchait de son denoument, on voyait croître les craintes de la Grtce et la conuct'on <• qu'elle allait bientôt grossir le nombre des conquêtes romaines. » Polybe, XI, fr. (J. — 5. Polybe, XVI, fr. 15.

gie barbare de l'Occident. La Méditerranée devint un lac romain, mare tiosirum, disaient-ils, et la même vie circula sur tous ces rivages, appelés pour la première et pour la dernière fois à une existence commune.

A cette œuvre fut employé un siècle et demi d'efforts et de prudence; car Rome, qui travaillait pour une aristocratie immortelle, et non pour un homme, n'avait pas besoin d'atteindre le but d'un bond. Au lieu d'élever une de ces colossales monarchies formées à l'image de la statue d'or aux pieds d'argile, elle fonda un empire qui ne tomba que sous le poids des ans et des hordes du Nord. Après Zama, elle aurait pu tenter la conquête de l'Afrique; elle laissa Carthage et les Numides s'affaiblir mutuellement. Après Cynocéphales et Magnésie, la Grèce et l'Asie seront toutes préparées au joug, et elle les laissera libres cinquante ans encore. C'est qu'elle garde toujours quelques-unes de ses anciennes vertus, avec l'orgueil du nom romain et le besoin de la domination. Les Popilius sont plus nombreux encore que les Verrès, et elle aime mieux dominer le monde; plus tard, bientôt, elle le mettra au pillage. Ainsi, partout où Rome voit de la force, elle y envoie ses légions. Toute puissance est brisée, les liens des Etats et des ligues sont rompus; et lorsqu'elle rappelle ses soldats, elle ne laisse derrière eux que faiblesse et anarchie. Mais la tache des légions accomplie, celle du sénat commence; après la force, l'adresse et la ruse; et ces sénateurs, vieillis au milieu des terreurs de la deuxième guerre punique, semblent se plaire maintenant, mieux qu'aux armes, à ces jeux de la politique, le premier, dans tous les temps, des arts italiens.

Plusieurs causes, au reste, commandèrent cette réserve. Contre les Gaulois, les Samnites, Pyrrhus et Annibal, c'està-dire pour la défense du Latium et de l'Italie, Rome avait employé toutes ses forces; il y allait de son existence même. Son ambition et son orgueil étaient seuls intéressés dans les guerres de Grèce et d'Asie; et la sagesse exigeait qu'on donnât quelque relâche aux plébéiens et aux alliés.

Le sénat avait d'ailleurs, dans le même temps, trop d'affaires sur les bras, les guerres d'Espagne, de Corse, de Cisalpine et d'Istrie, pour jeter toutes ses forces en Orient; aussi deux légions seulement combattirent Philippe et Antiochus. Ce sera assez pour les vaincre, mais c'eût été trop peu pour les dépouiller. En outre, du moment que les Romains pénétrèrent dans ce monde grec, où une vieille gloire cachait tant de faiblesse, ils crurent ne pouvoir jamais trop accorder à la prudence. Ces impitoyables ennemis des Volsques et des Samnites ne procéderont plus, dans leurs premières guerres, par le ravage des campagnes et l'extermination de leurs adversaires. Ce n'était pas pour leur compte qu'ils venaient verser leur sang ; ils prenaient en main, disaient-ils, la cause de la Grèce opprimée, et ce langage, cette conduite, ils ne les changeront point après la victoire. Le premier acte de Flaminius, au lendemain de Cynocéphales, sera la proclamation de la liberté des Grecs. Tout ce qui portait ce nom respecté semblait avoir droit à leur protection; et les petites villes grecques de la Carie, des côtes de l'Asie et de la Thrace, recevront avec étonnement leur liberté d'un peuple qu'ils connaissent à peine. Tous se laisseront prendre à ces dehors de désintéressement. Personne ne verra qu'en rendant l'indépendance aux villes et aux peuples, Rome voulait rompre les confédérations qui cherchaient à se reformer, et qui auraient peut-être donné à la Grèce une force nouvelle. En les isolant, en se les attachant par la reconnaissance, elle les plaçait sous son influence, elle s'en faisait des alliés; et l'on sait déjà ce que devenaient les alliés de Rome : aussi le sénat se trouva-t-il si bien de cette politique, qui mettait partout la division et réveillait les rivalités éteintes, que pendant un demi-siècle il n'en suivit pas d'autre.

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