‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 36 sur 51 · Liv., XXX · texte numérisé non relu

Liv., XXX

un autre Annibal. Portez la guerre en Grèce si vous ne voulez l'avoir en Italie. » Le peuple céda. Cependant le sénat avait si peu de sérieuses alarmes qu'il n'arma pour l'Italie et les provinces que six légions, bien que la guerre recommençât alors dans la Cisalpine, où le Carthaginois Amilcar soulevait les Insubres.

J'ai dit plus haut quelles étaient la situation de la Grè. e et de l'Orient, les forces et les amitiés de chaque État. Kn Orient, Philippe s'était allié avec Antiochus et Prusias pour dépouiller de ses possessions de Thracc et d'Asie le roi d'Égypte Ptolémée Épiphanes, un enfant de cinq ans, que défendaient Rhodes et Attale de Pergame. En Grèce, Sparte sous Nabis, Athènes, qui venait d'échanger avec Rhodes le doit de cité , les Étoliens qui dominaient d'une mer à l'au tre*, et occupaient les Tliermopyles, étaient ses ennemis déclarés, et ses excès ne lui avaient laissé que detièdesamis. Sulpicius, chargé de le combattre, emmena seulement deux légions. Carthage donna du blé, Massinissa des Numides, Rhodes et Attale leurs vaisseaux, les Étoliens, après quelque hésitation, leurs cavaliers, les meilleurs de la Grèce. Nabis, sans se déclarer pour Rome, était déjà en guerre ouverte avec les Achéens.

Dès. que les opérations commencèrent, Philippe, malgré son activité, se trouva comme enveloppé d'un réseau d'ennemis. Un lieutenant de Sulpicius, envoyé au secours d'Athènes, brûla Chalcis ; les Étoliens, unis aux Athamanes, saccagèrent la Thessalie; Pleurate, roi d'Illyrie, et les Dardaniens descendirent en Macédoine; entin un autre lieutenant poussa une reconnaissance jusque dans la Dassarétie. Ce fut de ce côté que Sulpicius attaqua. Dans ces montagnes, la phalange macédonienne était inutile, et bien que Philippe eût réuni jusqu'à 24 000 hommes, il fut successivement chassé de toutes ses positions ; et Sulpicius se trouva, au bout de quelques mois, au cœur de la Macédoine. Mais l'hiver approchait; sans magasins, sans places fortes, il ne pou-

I. loi/, ci-dessus, p. !,'S\, n. 1; cejirndant Tile-Live nomme plusieurs villes de la Pliocide qui tenaient pour Philippe.

vait hiverner au milieu du pays ennemi et de montagnes stériles; il revint à Apollonie.

Pendant l'été, la flotte combinée avait chassé des Cyclades les garnisons de Philippe, pris Orée et pillé les côtes de la Macédoine (200). Quelques ravages dans l'A ttique, et de légers avantages sur les Étoliens et les Dardaniens n'effaçaient pas pour Philippe la honte et le danger d'avoir laissé envahir impunément son royaume.

Le nouveau consul Villius trouva l'armée mutinée et passa la campagne à rétablir la discipline (199). Encouragé par cette inaction, le roi prit l'offensive et vint occuper sur les deux rives de l'Aous, près d'Antigonie, une position inexpugnable qui couvrait la Thessalie et l'Épire, et d'où il pouvait couper aux Romains leurs communications avec la mer, s'ils recommençaient l'expédition de Sulpicius*.

Le peuple venait d'élever au consulat T. Q. Flamininus, quoiqu'il n'eût pas l'âge et qu'il n'eût encore exercé que la questure; mais sa réputation avait devancé ses services; d'ailleurs il était d'une de ces nobles familles qui déjà se mettaient au-dessus des lois. Bon général, meilleur politique, esprit souple et rusé, plutôt Grec que Romain, et de cette génération nouvelle qui délaissait les traditions des aïeux pour les mœurs étrangères, Flamininus fut le véritable fondateur de la politique machiavélique qui livra la Grèce sans défense aux légions. On a voulu faire de lui un second Scipion,mais il n'a ni l'élévation ni l'héroïsme de l'Africain. Le sang dePhilopœmen et d'Annibal doit retomber sur lui. On le voit, déjà les chefs de Rome diminuent de grandeur comme les intérêts qu'ils servent. Pendant quarante jours, Flamininus resta en face du camp inattaquable des Macédoniens. Un chef épirote le tira de cette dangereuse inaction. Conduits par un pâtre, 4000 Romains arrivent après trois

1. J.iv., XXXII, 5. Ce défilé est aujourd'hui lo col de Cleïssoura, au confluent de la Desuitza et de la Voioussa (Aoûs) : « Cette gorge terrible et sombre est enveloppée par les flancs âpres de deux montagnes parallèles, qui ne laissent entre leurs bases qu'un espace large au plus de 6 toises, que le fleuve occupe presque en entier. » Pouqueville, I, 292 et sq.

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jours de marche sur des hauteurs qui dominent le camp royal. Leurs cris, leur vive attaque, à laquelle répond celle de Flamininus épouvantent les Macédoniens ; ils fuient et ne s'arrêtent que dans la Thessalie, derrière la chaîne du Pinde.

Au bruit de cette victoire qui donnait l'Épire à Flamininus, les Étoliens se jetèrent sur la Thessalie, et Amynander, roi des Athamanes, ouvrit aux Romains l'entrée de cette province. Philippe, n'osant risquer un nouveau combat, s'était retiré dans la vallée de Tempé, après avoir pillé le plat pays, brûlé les villes ouvertes et chassé les populations dans les montagnes. Cette conduite offrait un dangereux contraste avec celle des Romains, auxquels Flamininus faisait observer la plus exacte discipline, etqui avaientsouffertdela faim plutôt que de rien enlever dans l'Épire1. Aussi plusieurs places ouvrirent leurs portes, et Flamininus était arrivé déjà sur les bords du Pénée, quand la courageuse résistance d'Atrax arrêta sa marche victorieuse.

Dans cette campagne, la flotte alliée avait pris Caryste et Érétrie, en Eubée (198).

Au lieu d'aller perdre l'hiver comme ses prédécesseurs dans des quartiers autour d'Apollonie, Flamininus conduisit ses légions à Anticyrrhe, sur le golfe de Corinthe. Il se rouvait là au centre de la Grèce. Tandis que ses troupes enlevaient les petites villes de la Phocide et assiégeaient Élatée, ses négociations, ses menaces, les conseils des amis de Rome et de nouvelles hostilités de Nabis, forçaient les Achéens à accepter son alliance8. Il avait promis de leur rendre Corinthe ; mais la garnison macédonienne repoussa toutes les attaques, et enleva même Argos, qu'elle céda à Nabis. Cet affreux tyran ayant tiré de Philippe tout ce qu'il en pouvait espérer, passa aussi dans le parti romain. Tout le Péloponnèse y était entré; dans la Grèce

I. Liv., XXXIT, 14, 15. —2. Philippe avait cependant rendu à la ligue, au commencement de cette campagne Orchomène, Hérée, la Triphylie, et aux Éléens, Alipbéra. Liv., XXXII, 5.

centrale, les seuls Béotiens hésitaient encore1. Flamininus leur demande une conférence. Le stratège Antiphile sort à sa rencontre avec les principaux Thébains.Jl s'avance presque seul, parle à chacun des députés, les flatte, les distrait ; tout en causant il arrive aux portes, et les mène jusqu'à la place publique, entraînant après lui tout le peuple, avide de voir un consul et d'entendre un Romain qui parle si bien leur langue. Mais 2000 légionnaires suivaient à quelque distance : tandis que Flamininus tient la foule sous le charme, ils s'emparent des murs : Thèbes était prise2.

Dans cette campagne d'hiver, Flamininus avait donc conquis la Grèce et réduit Philippe aux seules forces de son royaume. Il pouvait maintenant l'attaquer de front. Au retour du printemps, après deux conférences inutiles avec le roi, il l'alla chercher jusqu'à Phères en ThessaHe, à la tête de 26 000 hommes, dont 8000 étaient Grecs. Philippe, qui depuis vingt ans usait ses forces dans de folles entreprises, ne put réunir 25 000 soldats qu'en enrôlant jusqu'à des enfants de seize ans5.

La diplomatie du sénat plutôt que ses armes avait eu les honneurs de la première guerre de Macédoine. Cette fois la légion, avec ses mouvements rapides et ses armes de jet, les javelots et le terrible pilvm, allait enfin se trouver aux prises avec la phalange d'Alexandre, masse épaisse, dont les soldats, placés sur seize de profondeur, et armés de lances longues de 21 pieds, semblaient une muraille hérissée de piques.

La bataille se livra en juin 197, proche .de Scotussa, dans une plaine parsemée decollinesnomméesles-Tètesde-Chiens, Cynocéphales. L'action s'engagea, malgré les deux généraux, par la cavalerie étolienne, et Philippe n'eutnile temps ni les moyens de ranger sa phalange. Sur ce terrain accidenté, elle perdait sa force avec son unité ; le choc des éléphants de Massinissa, une attaque habilement dirigée sur

1. Les Acarnaniens restèrent fidèles à Philippe jusqu'à Cynocéphales.^» 2. Liv., XXXill, 1 et 2. — 3. I.iv., XXXUI, 3.

ses derrières, et la pression inégale des légionnaires la rompirent: 8000 Macédoniens restèrent sur le champ de bataille. La destruction de cette phalange, que les Grecs croyaient invincible, leur inspira pour le courage et la tactique des Romains une admiration que Polybe lui même partage.

Philippe n'avait plus d'armée. Il demanda à traiter. Les Étoliens voulaient pousser la guerre à outrance. Flamininus leur répondit en vantant l'humanité des Romains. Fidèles à leur coutume d'épargner les vaincus, ils ne renverseraient pas, disait-il, un royaume qui couvrait la Grèce contre les Thraces, les Illyriens et les Gaulois, et dont l'existence, n'osait-il ajouter tout haut, était nécessaire à la politique du sénat pour balancer le pouvoir des Étoliens. Philippe rappela ses garnisons des villes et des îles de Grèce et d'Asie qu'elles occupaient encore, laissa libres les Thessaliens, livra sa flotte moins cinq vaisseaux de transport, licencia son arm4e moins 500 hommes, paya 500 talents1, en promit 50 comme tribut annuel pendant dix ans, et s'engagea à ne faire aucune guerre sans l'assentiment du sénat. Après l'avoir désarmé, on l'humilia comme roi, en le forçant de recevoir et de laisser libres et impunis les Macédoniens qui l'avaient trahi. Flamininus stipula même l'indépendance des Orestins, tribu macédonienne qui s'était soulevée durant la guerre, et dont le pays était la clef du royaume du côté de l'Illyrie romaine. Pour sûreté de ces conditions, Philippe donna des otages, parmi lesquels les Romains firent comprendre son jeune fils Démétrius. Au moment où Philippe subissait ce traité désastreux, le roi de Syrie, Antiochus, à l'instigation d'Annibal, apprêtait ses forces. « Flamininus, dit Plutarque, en plaçant à propos la paix entre ces deux guerres, en terminant l'une avant que l'autre eût commencé, ruina d'un seul coup la dernière espérance de Philippe et la première d'Antiochus. »

1. M. Letronne a pur lé la valeur d'un talent d'argent à 5'>00 fr. , 90 c. M. Dureau de la Malle la réduit à 5216 fr., G6 c. Philippe avait déjà payé 400 talents pour obtenir une trêve.

Les commissaires adjoints par le sénat à Flamininus vou laient que des garnisons romaines remplaçassent celles du roi : c'eût été trop tôt jeter le masque. Les Grecs auraient bien senti que cette liberté était illusoire, sous la surveillance de trois forteresses, qu'on appelait les entraves de la Grèce. L'opinion publique, si mobile et si libre dans ce pays renommé par son esprit, était à craindre. Déjà les Étoliens, les plus audacieux de tous, l'agitaient par des discours, par des chansons. Ils raillaient les Grecs qui se croyaient libres parce qu'on leur avait mis au cou les fers qu'ils portaient aux pieds. Flamininus comprit qu'au moment où Antiochus menaçait de passer en Europe, il fallait pouvoir employer contre lui l'arme qui avait si bien réussi contre Philippe, la liberlé des Grecs. Durant la célébration des jeux isthmiques, auxquels la Grèce entière était accourue, un héraut imposa tout à coup le silence et promulgua le décret suivant : « Le sénat romain et T. Quinctius, vainqueur du roi Philippe, rendent leurs franchises, leurs lois et l'immunité des garnisons et d'impôts aux Corinthiens, aux Phocidiens, aux Locriens, à l'île d'Eubée et aux peuples de Thessalie. Tous les Grecs d'Europe et d'Asie sont libres. » Une joie immense éclata à ces paroles. Deux fois l'assemblée se ût répéter le décret, et Flamininus faillit périr étouffé sous les fleurs et les couronnes1. • Il y avait donc, s'écriaient-ils, une nation sur la terre qui combattait, à ses risques et périls, pour la liberté des peuples, qui passait les mers pour faire disparaître toute domination tyrannique, pour établir en tous lieux l'empire du droit, de la justice et des lois. « Au libérateur de la Grèce on éleva, commeàun demi-dieu, des temples que Plutarque trouva encore debout trois siècles plus tard, et qui avaient leurs prêtres, leurs sacrifices et leurs chants sacrés : « Chantez, jeunes filles, le grand Jupiter et Rome, et Titus notre sauveur. »

Ainsi ce peuple, qui ne savait plus faire de grandes choses pour la liberté, savait encore l'aimer avec passion et en

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