Livv XXXI
voulait tenter avec l'Orient riche et civilisé ce qu'il n'avait pu faire avec l'Occident pauvre et barbare. Mais, avec la clairvoyance de l'envie, les courtisans comprirent qu'un tel homme ne pouvait travailler que pour lui-même. Resterait-il lidèle, que toute la gloire, s'il réussissait, serait pour lui seul. Déjà les visites qu'Annibal avait reçues des ambassadeurs romains1, et que ceux-ci avaient multipliées dans une intention perfide, l'avaient rendu suspect au roi ; Antiochus repoussa ses conseils pour écouter les magnifiques promesses de l'Étolien Thoas.
Depuis longtemps les tètoliens se vantaient d'avoir ouvert la Grèce aux Romains, d'avoir guidé partout leurs pas. A les croire, ils avaient seuls vaincu à Cynocéphales, et sauvé la vie et l'honneur à Flamininus. « Tandis que nous combattions, disait un d'eux, et que nous lui faisions un rempart de nos corps, je ne l'ai vu, tout le jour, qu'occupé d'auspices, de vœux et de victimes, comme un sacrificateur*. » Ils avaient cru hériter de la domination que Philippe avait perdue, et les Romains ne leur avaient pas même rendu leurs villes de Thessalie, ni l'Acarnanie, ni Leucade, ni les cités qu'ils avaient conquises, et qui, aux termes du premier traité, auraient dû leur appartenir. Froissés dans leurs intérêts, humiliés dans leur orgueil par la hauteur de Flamininus, qui n'avait que pour eux de dures paroles5, ils osaient se comparer à Rome, ne rêvaient que guerre contre elle, et la menaçaient déjà de leur camp des bords du Tibre \ A un même jour, sans déclaration de guerre, trois corps étoliens parurent devant Chalcis, Démétriadeet Lacédémone. Ils espéraient enlever ces places, et de là braver Rome. Chalcis les repoussa, mais Démétriade fut surprise. A Sparte, ils se présentèrent comme amis, égorgèrent Nabis, mais s'oublièrent au pillage de la ville, et laissèrent
I. Liv., XX XV, 19. La conversation si connue entre Annibal et Scipion ne paraît qu'une invention de la vanité romaine. — '2. Liv.. XXXV, 48.— 3. Liv., XXXIH, 11 et \1. - 4. Un de leurs chefs disait à Flamininus, qui lui demandait communication d'un décret : « Je vous l'enverrai bientôt du mon camp des bords du Tibre. » Liv., XXXV, 33.
à Philopœmen le temps d'accourir et de les envelopper. Le général achéen réunit Sparte délivrée à la ligue, et ces expéditions de brigands rattachèrent plus fortement la Grèce au parti de Rome. En même temps le sénat répandait le bruit qu'il allait rendre à Philippe ses otages et lui remettre le tribut. En Afrique, il faisait harceler Carthage par Massinissa, pour l'empêcher d'entendre les provocations d'Annibal 1 ; et en voyant sa faiblesse contre le Numide, le servile empressement de ses grands à effacer, à prévenir les soupçons de Rome, il cessait de la croire redoutable. En Espagne, Caton venait de prendre et de démanteler toutes les places jusqu'au Baetis2. Dans la haute Italie, les Gaulois, écrasés par vingt défaites, laissaient les Ligures seuls protester contre l'asservissement des Cisalpins5.
Le temps était mal choisi pour attaquer Rome, quand tout cédait à ses armes, et qu'elle redoublait d'activité et de prudence, renvoyant en Grèce l'adroit Flamininus, postant une armée à. Apollonie, couvrant de flottes et de soldats les côtes de la Sicile et de l'Italie , comme pour repousser la plus formidable invasion. Il est vrai que les Étoliens avaient promis à Antiochus de soulever la Grèce entière et Philippe; et que les députés du roi le montraient traversant les mers avec toutes les forces de l'Asie, avec assez dor pour acheter Rome elle-même*. Quand Antiochus débarqua enfin à Démétriade (sept. 192), il amenait, au lieu de l'armée de Xercès, 10 000 hommes qu'il ne put solder qu'en empruntant à gros intérêts, et qu'il demanda aux Étoliens de nourrir5 ; ceux-ci ne lui donnèrent pas un allié. Il fallait gagner Philippe ; Antiochus l'irrita en rappelant les droits qu'il tenait de Séleucus, et en soutenant
1. Annibal avait dépêché secrètement le Tyrien Ariston, qui fut dénoncé au sénat. Liv.f XXXIV, f)6, et App ,Sj/r., VIII. Suivant Corn. Nepos, Annibal, 7, ce général aurait débarqué lui-môme à Cyrène, et de là il aurait mandé près de lui son frère Magon. Mais le sénat de Carthage, effrayé, les aurait proscrits tous deux. — 2. Polybe, XIXt fragment unique. — 3. Les grands coups contre les Cisalpins avaient été frappés en 193, à la bataille de Modène, plus dune année avant l'arrivée d' Antiochus. — 4. TiteLive, XXXV, 32. — 5. Ibid., 44.
les ridicules prétentions au trône de Macédoine, du fils d'Amynander. Dans sa fuite précipitée, Philippe n'avait pu rendre les derniers honneurs à ses soldats tombés à Cynocéphales. Antiochus recueillit leurs ossements dans un tombeau qu'il fit élever par son armée. Cette pieuse sollicitude était pour le Macédonien un amer reproche; il y répondit en envoyant demander à Rome qu'on lui permît de combattre1. Le roi de Syrie essaya cependant de faire déclarer les Achéens pour lui; et dans un panachaïcum tenu à Corinthe, son ambassadeur, avec l'emphase asiatique, ût la nombreuse énumération des peuples qui, de la mer Égée à l'Indus, s'armaient pour sa cause « Tout cela, répondit Flamininus, ressemble fort au festin de mon hôte de Chalcis. Au cœur de l'été, sa table était couverte des mets les plus variés, de gibiers de toute espèce; mais ce n'étaient que les mêmes viandes déguisées par un art habile. Regardez bien; et sous ces noms menaçants de Mèdes, de Cadusiens, etc., vous ne trouverez toujours que des Syriens. » L'activité de Flamininus fit échouer une conspiration à Athènes; mais Chalcis, qu'il n'eut pas le temps de secourir, ouvrit ses portes, et l'Eubée tout entière fit défection. La Béotie agitée par quelques hommes perdus de dettes, l'Élide et les Athamanes, toujours fidèles aux Étoliens, suivirent cet exemple.
Cependant Annibal continuait au roi les mêmes conseils. « Ce ne sont pas, disait-il, tous ces peuples sans force qu'il faut gagner , mais Philippe de Macédoine ; s'il refuse , écrasez-le entre votre armée et celle que Séleucus commande à Lysimachie. Appelez enfin d'Asie vos troupes et vos vaisseaux; que la moitié de votre flotte stationne devant
1. Ibid., 47. Cependant Philippe dit (XXXIX, 2G) qu'Antiochus lui avait offert 3000 talents, 50 vaisseaux pontés, et la cession de toutes les villes grecques qui lui avaient auparavant appartenu. Mais Antiochus fit sans doute ces offres ou trop tôt ou trop tard, car Philippe voyait clairement l'avantage que Rome tirait de toutes ces guerres, témoin son discours à Nicandrc, ap. Polybe, XX, fr. 7.
Corcyre, l'autre dans la mer Tyrrhénienne, et marchez sur l'Italie1. » Mais dans ce vaste plan les Étoliens et leurs petits intérêts disparaissaient; ils firent perdre la campagne à reprendre Tune après l'autre les villes de Thessalie, et durant l'hiver Antiochus, malgré ses quarante-huit ans, oublia, dans les plaisirs d'un nouvel hymen, qu'il jouait contre les Romains sa couronne. Le sénat eut le temps d'achever ses préparatifs. Pour lui, toute guerre était sérieuse. Dès que les hostilités commencèrent, le consul défendit aux magistrats de s'éloigner de Rome, et aux sénateurs de sortir plus de cinq à la fois de la ville. Sans fouler ni le peuple ni les alliés, de grandes forces étaient réunies. Dans l'Italie seulement, trois armées occupaient la Cisalpine, Rome et Brindes.La flotte était nombreuse : chaque jour on l'augmentait. Garthage et Massinissa avaient offert des vaisseaux, 20 éléphants, b' 0 Numides et d'immenses convois de blé; Ptolémée et Philippe, des troupes, de l'argent et des vivres. Ptolémée avait envoyé jusqu'à 1000 livres pesant d'or et 20 000 livres d'argent; tous les deux s'engageaient à passer, au premier ordre du sénat, dans la Grèce. Eumène , dont le petit royaume était menacé de disparaître bientôt dans le vaste empire d'Antiochus, et Rhodes, alliée de l'Egypte, avaient mis toutes leurs forces à la disposition des Romains.
Aux ides de mai, l'armée de Brindes passa l'Adriatique avec le consul Acilius Glabrion. Celle d'Apollonie, qui s'était déjà réunie à Philippe avant l'hiver, avait repris plusieurs villes thessaliennes, et débloqué Larisse. Acilius acheva de réduire la Thessalie, et s'avança jusqu'aux Thermopyles, où Antiochus, qui venait d'échouer en Acarnanie contre le plus faible des peuples grecs, espéra défendre le passage avec ses 10 000 hommes2. Mais Caton, alors tribun dans l'armée d'Acilius, après avoir été consul, surprit 2000 Étoliens postés sur le Callidrome pour défendre le sentier d'Kphialtes; et à la vue des cohortes romaines des-