CONSTITUTION DE ROME DURANT LA PÉRIODE ROYALE
Tous les grands peuples ont entouré leur berceau de récits merveilleux. En Égypte, c'est le règne des dieux et des demi-dieux qui précède celui des hommes. En Perse, Dschemschid ouvre avec une faucille d'or le sein de la terre
1. Un point maintenant hors de doute, c'est l'influence de la littérature grecque, de ses souvenirs et de ses écrivains, sur la littérature latine, et par conséquent sur l'histoire de Rome. Sans doute, les ressources nationales pour l'histoire primitive de l'Italie et de Rome étaient nombreuses, et l'usage de l'écriture moins rare qu'on ne l'a dit dans l'Italie ancienne, où la civilisation, comme le soutient Cicéron {Rep , I, 37, 11, 10 : Jam intelcratis litteris atque doctrinis),' n'avait pas attendu, pour prendre un premier essor, que le génie grec vint , non pas féconder, mais absorber et détruire le génie indigène. Si l'on rejette comme inadmissible la découverte des livres de Numa, toujours est-il que le traité avec Carthage en 510, dont Polybe lut l'original, le traité avec Gabies (Den.,IY, 58), celui de Spurius Cassius avec les Latins, que vit Cicéron (Den., IV, 26; VI, 21) , les lois royales rassemblées après le départ des Gaulois (Liv., VI, 1), prouvent que l'écriture était employée, durant la période royale, au moins pour les actes publics et pour conserver le souvenir des événements imporiants. Tout autour de Rome, les peuples avaient aussi des monuments de leur histoire. Au temps de Varron, il existait encore des histoires étrusques écrites vers le milieu du quatrième siècle avant notre ère. Cumes avait eu ses historiens (Fcst., s. v. Romam); non-seulement chaque grand peuple, mais chaque cité avait ses annales gravées sur des lames de plomb, sur des tables d'airain, sur des planches de chône ou écrites sur des pièces de lin. Les livres lintéens d'Anagnie et de Préneste sont cités (Fronto, Opéra, page 100), et nul doute que la nation des Volsques, si riche, si longtemps puissante, n'ait eu, comme les Herniques et les Latins, des monuments écrits. Dcnys (VIII, 8) fait mention de leurs chants de guerre, Silius (VIII, 442) de ceux des Sabins, et Virgile (VII, 698), plus savant peut-être que le. docte Vai ron dans les choses de la vieille Italie, parle des chants nationaux des
et chasse au loin les Djinns. A Troie, Apollon et Neptune bâtissent de leurs mains les murs de la cité de Priam. Rome ne pouvait avoir une moins noble origine; son obscure naissance fut cachée sous de brillantes fictions, et
Prùci Latini. Des inscriptions sur bronze et sur pierre , des souvenirs, des noms attachés à des monuments, à des lieux, comme le Poteau de la Sœur, la voie Scélérate, et les traditions orales qui vivaient dans des chants populaires, tout cela pouvait aider aux recherches sur l'histoire primitive. Mais les plus anciens des annalistes romains étant contemporains -des temps où Rome, maltresse de l'Italie, entrait en relation avec la Grèce; ils furent ébleuis par l'éclat de cette littérature; et méconnaissant l'importance des documents indigènes, précieux, mais arides, ils se firent les élèves de ceux qu'ils venaient de soumettre. Il y eut alors comme une double conquête faite en sens opposé. Les Grecs devinrent sujets de Rome, les Romains les disciples de la Grèce, et l'éducation étrusque des jeunes patriciens fut remplacée par l'éducation grecque, le voyage à Cœré par le voyage à Athènes (Liv., IX, 36 : Habeo auctores vulgo tum (au cinquième siècle de Rome) Romanos pueros, sicut nunc Grxcis, in Etruscù liUeris erudiri soiitos). Hais bien longtemps avant que les Romains songeassent à Athènes, l'influence de la Grèce, grâce à ses nombreuses colonies, s'était fait sentir au centre de l'Italie et à Rome môme. Ainsi, les livres sibyllins, les livres trouvés dans le tombeau de Numa, étaient écrits en grec, et l'ambassadeur de Rome aux Tarentins leur parla dans cette langue.
Par une singulière bizarrerie, ce fut des Grecs que les Romains apprirent leur propre histoire. Et le caractère épique , l'amour des légendes héroïques, que l'influence d'Homère et d'Hésiode avait donnés à la prosb narrative , passa dans les écrits des annalistes de Rome. Deux de ses premiers historiens furent deux poètes épiques, Ennius et Naevius; et Denys disait des ouvrages de ces annalistes : et?î Sè xat; £X>i)vixaîç xpovoYP*?î*1î iotxuïou, et en particulier de Caton, de C. Sempronius , etc. : 4X).7]vixà> re uû6ti> xpuriu*^01» 1,11- Tacite disait aussi de Caton : Nostras quoque historias et romana nomina Grxcorum fabuhs aggregares. Enfin, on trouve dans Str. , III, 4, 19: ol Sè tûv 'P<i>u-aîb>v av>YYp*çe?c |U|aowvt«i toi»; "EXÀtjvo^.... Le reste du passage est très-sévère. Ainsi les nations de l'Europe occidentale oubliaient au moyen âge leur origine germanique pour les pédantesques souvenirs de l'ancienne littérature : les Francs se disaient sortis d'un fils d'Hector; les Bretons de Brutus, et Reims avait été fondée par Rémus.
Sur l'origine de Rome et de Romulus, le seul Plutarque ne rapporte pas moins de douze traditions différentes, qui, presque toutes, portent le cachet de l'imagination grecque, et celle â laquelle il s'arrêta comme étant la plus répandue, n'était que le récit d'un Grec, Dioclès de Péparèthe, suivi par Fabius Pictor, le plus anciens des annalistes romains, et le premier ambassadeur de Rome dans la Grèce.
Toute l'histoire romaine ne vient pas sans doute des Grecs : car les Italiens avaient, comme nous l'avons dit, de nombreuses et anciennes annales (pour les Annales des Pontifes, cf. Cic, de Orat., II, 12, et Fest. s., v. Maximus).
le chef d'aventuriers devint le fils du dieu Mars, le petit-fils du roi d'Albe, le descendant d'Énée ! Si l'on réclame au nom de la vérité historique, Tite-Live répond par le droit de la victoire : « Telle est, dit- il, avec une fierté de style
Serv. ad JSn., I, 373, parlait de 80 livres des Ânn. Maximi. Aux grandes annales, il faut ajouter les Commentarii Pontificum (Liv., IV, 3), les Fatti Magist. (Graev. Thés., XI), les Fasti Triiânph., les listes des censeurs, les livres des temples, etc. Remarquons que la constitution primitive étant fondée sur la religion, et les prêtres intervenant à chaque instant dans les affaires publiques, les pontifes étaient intéressés à garder, le plus exactement qu'il était possible, le souvenir des événements. Mais ces annales étaient sèches et d'un laconisme qui ouvrait le champ aux interprétations et aux fables. D'ailleurs, faites au jour le jour, pour conserver seulement le souvenir des traités, les noms des magistrats et les événements importants, elles ne remontaient pas au delà de l'époque où la société romaine était déjà régulièrement constituée, et sentait le besoin, mais celui-là seulement, de se rendre compte à elle-même de ses actes et de ses engagements avec ses voisins. Au delà, il n'y a plus que ténèbres mythologiques, et c'est la libre carrière où s'exerça l'imagination des Grecs. Ils se saisirent de cette période pour la remplir au gré de leurs intérêts. Or, dans leur propre histoire, ils n'avaient guère conservé des temps anciens qu'un grand souvenir, celui de la lutte contre Troie. A cet événement ils rattachèrent la primitive histoire de l'Italie. C'est vers l'Italie qu'ils conduisirent les chefs troyens échappés au sac de la ville, ou les héros grecs éloignés de leur État par la tempête, et chaque ville italienne de quelque importance eut un héros de l'une des deux races pour fondateur. Remarquons que les Grecs trouvaient également avantage dans cette double manière de rattacher l'Italie et Rome à leur histoire par leurs propres colonies et par les établissements troyens, par ftvandre et Énée, par Ulysse et Anténor. Remonter à Troie, c'était remonter, pour les Grecs, à une époque de gloire et de puissance, et d'ailleurs, tout en ennoblissant par ces légendes les commencements de Rome et des Latins, les Grecs se vengeaient indirectement, en montrant cette ville et ce peuple formés par des fugitifs échappés à Tépée victorieuse des Hellènes. Pour Rome, accepter cette origine, ce n'était pas non plus déroger. Troie était le plus grand nom de l'antiquité, celui du plus puissant État de l'ancien monde; sa réputation était immense, universelle, et cependant elle ne pouvait blesser, car Troie était depuis longtemps détruite. C'était d'ailleurs aussi l'ennemie de la Grèce. Rome ne se serait pas aussi volontiers laissé dire qu'elle sortait de la Macédoine, de Sparte ou d'Athènes, renommées récentes. Mais on n'est point jaloux des morts glorieux; leur héritage est une illustration nouvelle.
Dès l'époque de la première guerre punique, la croyance à la descendance troyenne des Romains était populaire; on le voit par l'inscription de Duilius, où les Égestins, qu'on regardait comme une colonie troyenne, sont dits : Cognati populi Romani. Après Cynocéphales, un des premiers soins de Flamininus, qui tenait à ne point passer pour un barbare, fut de placer, à Delphes une inscription qui nommait les Romains la race d'Enée.
majestueuse, telle est la gloire du peuple romain dans la guerre, que lorsqu'il proclame de préférence le dieu Mars pour son père, pour le père de son fondateur, les nations doivent le souffrir avec la même résignation qu'elles souffrent notre empire1. •
De toutes les traditions relatives à Romulus, la moins invraisemblable est l'enlèvement des Sabines, action tout empreinte de la violence des âges héroïques. Mais ce fait ne peut se concilier avec l'idée que Home soit une colonie d'Albe, car à ce titre elle aurait eu le droit des mariages, le connubium, avec sa métropole, et personne n'aurait osé rejeter l'alliance de cet homme de race royale. On a d'ailleurs exagéré le caractère violent de l'ancienne Rome, en faisant d'elle une sorte de camp retranché d'où ne cessaient de sortir le pillage et la guerre. C'était une conséquence de l'idée que cette ville avait été fondée par une troupe de bandits; la sévérité des premières institutions romaines, le patriciat, les privilèges politiques et religieux des grands, s'accordent mal avec ce souvenir d'une troupe rassemblée au hasard et longtemps livrée à tous les désordres.
Ce n'est pas que nous voulions rejeter l'existence de Romulus ; seulement les hymnes chantés encore du temps d'Auguste, et qui conservaient la poétique histoire du premier roi de Rome, ne seront pour nous qu'une légende comme en ont tous les vieux peuples, et dont il serait aisé de retrouver la ressemblance dans d'autres traditions na-
Quand la maison Julia eut saisi l'empire , cette croyance devint un article de foi politique; et à l'exemple des Romains, les Italiens revendiquèrent à l'envi cette origine; on acheta des généalogies troyennes, comme au dernier siècle des marquisats ; et du temps de Denys, à Rome seulement, cinquante familles, les Trojugenx, prétendaient descendre des compagnons d'Énée. Au reste, lors même qu'Énéc se serait véritablement établi dans le Latium, comme il n'y vint, suivant la plus ancienne tradition, qu'avec un seul vaisseau et un petit nombre de Troyens, ce fait n'aurait d'importance que pour la vanité de quelques familles, aucune pour la civilisation du pays. Or l'histoire n'est pas un arbre généalogique; et ce sont des résultats sérieux qu'elle cherche, lors même qu'elle étudie des temps si éloignés de nous. — 1. In proœmio. Cic, Jlep., II, 2, dit aussi : Concedamus famx hominum.... Et plus loin : Ut a fabulis ad facta veniamus.
tionales. Ainsi, comme Romulus, Sémiramis est fille d'une déesse ; comme lui, comme Cyrus exposé dans une forêt et allaité par une chienne, elle est abandonnée dans le désert, nourrie par des colombes, et recueillie par un pâtre du roi. Son histoire aussi est sanglante; si Romulus tue son frère, Sémiramis fait périr son époux, et, après un long règne, elle disparaît; mais quelques-uns l'ont vue monter au ciel, et son peuple lui rend les honneurs divins. Plus près de Rome, dans le Latium même, Gœculus, fils de Vulcain et fondateur de Préneste, est abandonné après sa naissance et élevé par des bêtes fauves. Pour peupler sa ville qui restait déserte, il convoqua les peuples voisins à des jeux solennels ; et quand de toutes parts on eut accouru, des flammes entourèrent l'assemblée.... Dans la Sabine, Médius Fidius ou Sancus, qui devint le dieu national des Sabins, était né aussi d'une vierge surprise par Mars Enyalius dans un temple de Réate et, comme Romulus, il avait fondé une ville, Cures, qui dans la tradition est la seconde métropole de Rome *.
Pour nous, Romulus, que l'on rattachera, si l'on veut, à la maison royale d'Albe*, sera un de ces chefs de guerre comme en ont eu l'ancienne et la nouvelle Italie, et qui devint le roi d'un peuple auquel la position de Rome3, d'heureuses circonstances et l'énergique habileté de son aristocratie donnèrent l'empire du monde.
De nombreux témoignages 4 attestent que bien longtemps avant que Romulus traçât un sillon autour du Palatin, cette
1. Varro., ap. Den. d'Hal. , II, 48. — 2. Dans la tradition, il est le petitfils et l'unique héritier de Numitor. Cependant il ne lui succède pas, et la famille de Sylvius est remplacée sur ie trône d'Albe par une famille nouvelle, par Cluilius, roi ou dictateur. Rome est dite colonie d'Albe, et cependant il n'y a entre les deux villes aucune alliance, et la métropole ne défend pas sa colonie contre les Sabins, etc., etc. — 3. Voy. ma Géogr. rom., p. 53-54 de la deuxième édition. Placez Rome sur un autre point de l'Italie, dit Cic, Rep., II, 5, et sa domination devient à peu près impossible. — 4. Den., II, 1, 2; I, 73. — Roma ante Romulum fuit et ab ea sibi Romulum nomen adquisivisse Marianus Lupercaliorum poêla ostendit. Pbilargyr. ad Virg. Ed., I, 20. Maflei pensait déjà, il y a longtemps, que Rome était bien antérieure à l'origine qu'on lui donne ordinairement : Ra-
colline était habitée. Il y avait donc là une vieille cité latine, la ville du Tibre, Ruma, ayant les mœurs et les lois du Latium et de la Sabine, le patriciat, l'autorité paternelle, le patronage, la clientèle, un sénat et peut-être un roi; en un mot, une organisation politique et religieuse déjà ancienne, que Romulus, Latin lui-même, n'aura fait qu'adopter. Il sera venu s'y établir victorieusement1 avec sa troupe, les Celsi Ramnenses, en donnant à l'ancienne ville une face nouvelle et des mœurs plus guerrières. A ce titre, il aura pu passer pour son fondateur, et ses compagnons pour les chefs des maisons patriciennes. La noblesse d'Angleterre, si puissante et si fière, ne descendait-elle pas des obscurs aventuriers qui avaient suivi Guillaume de Normandie ?
Malgré les dédains de Niebuhr, quelquefois si durement exprimés pour ceux qui cherchent dans ces antiques légendes des faits historiques, on peut admettre l'enlèvement par les Celsi Ramnenses de quelques femmes sabines et l'occupation, à la suite d'une transaction, du Capitolin et de l'Agonal par les Sabins de Cures 2. Les deux villes restèrent séparées, mais on se réunissait dans la plaine, Comitium, qui s'étendait entre les trois collines. Des circonstances que la légende explique comme il lui convient, amenèrent la réunion sous un seul chef -des deux bourgades établies sur le Palatin et le Capitole. De quelque manière que cette alliance se soit produite, l'histoire doit accorder aux Sabins une part considérable dans la formation du peuple romain1.
Mais laissons les faits qui passent, pour arriver aux in-
gionamento sopra gli Itali primitivi. Il n'y a d'ailleurs que les villes fondées de toutes pièces et à un jour précis par une colonie qui aient une date certaine. Les autres ont d'abord été un hameau, un village, un bourg. A Paris, à Londres, quand le hameau a-t-il commencé? — 1. Fest., s. v. Ver sacrum, et Mamertini, attribue l'origine de Rome à un printemps sacré. C'est toujours l'idée d'une occupation du Palatin par une troupe armée. — 2. Dans le plus ancien des historiens, Fabius, le nombre des Sabines enlevées n'est que de 30; Valérius Antias en compte déjà 627, et Juba 603. — 3. La lance {quir) était l'arme nationale des Sabins et le symbole de leur principale divinité; de là les noms de Cures, de Quirites, de Quirinal, de Quirinus, et peut-êlre de Curie. Les deux peuples réunis furent dits Populus romanus Quirites, en omettant, suivant l'usage de la
stitutions qui durent et dont on peut retrouver au moins le caractère général dans les mœurs qui les ont produites ou qui en ont gardé l'empreinte.
Rome n'eut point de législateur comme les cités grecques, et sa constitution fut l'œuvre du temps, des circonstances et des hommes'. De là des incertitudes sans nombre. Les plus anciennes montrent le peuple divisé en trois tribus, les Ramnenses* ou compagnons de Romulus, les Tilienses ou Sabins de Tatius, et les Lucerts, dont on rapporte l'origine à un chef étrusque, Lucumon5, qui serait venu avec une troupe nombreuse aider Romulus à bâtir sa ville et à gagner ses premières victoires. Mais l'infériorité politique de cette dernière tribu, qui n'eut d'abord ni sénateurs, ni vestales, ferait penser à une population vaincue, peut-être aux anciens habitants de la ville où Romulus était venu s'établir de force, et qui seraient restés à de certains égards, jusqu'à Tarquin, sous le coup de la conquête.
La tribu se partageait en dix curies, chaque curie en dix décuries ; et ces divisions, qui étaient aussi des divisions territoriales et militaires *, avaient leurs chefs : des tribuns, des curions, des décurions.
Dans chaquetribu étaient renfermées un certain nombre de familles politiques ou gentes, lesquelles n'étaient pas composées seulement d'hommes du même sang, mais aussi d'hommes liés entre eux par de mutuelles obligations, par le culte d'un héros vénéré, comme l'aïeul commun (sacra gentilitm), et par le droit d'hériter les uns des autres, en l'absence d'un testament ou d'héritiers naturels. Aussi
vieille langue latine, la conjonction et. Brisson, de Form., 1, p. 61. On en fit plus tard Pop. rom. Quiritium. — 1. Oie, Rep., 11, 21 » d'après Caton. — 2. Celsi Ramnenses {pour Romanemes), ou comme dit Den., IX, 44 : xoÔaptDTâTrj 9uXV|. — 3. Cic, Rep., Il, 3. Fest., s. v. Lucerenses, de Lucérus, roi d'Ardée, Plut, et Ascon., do Lucus, le bois de l'asile. Dans ce cas, les Luceres seraient ceux qui s'étaient réfugiés dans l'asile. — 4. Du moins pour les tribus curies. Varro., L. L., 55, parle d'une division du territoire en trois parties pour les trois tribus; Den., II, 7, d'une division en trente lots pour les trente curies.
avait-on pu réduire le nombre de ces familles politiques à un chiffre peu élevé, 200 d'abord, 300 plus tard 1 ; mais il faut admettre que ces chiffres, comme en Angleterre les mots hundredy tythiny, n'étaient pas une expression arithmétique rigoureusement exacte.
Leurs membres, disions -nous, se divisaient en deux classes : ceux qui y appartenaient par le droit du sang ; ceux qui y étaient associés par de certains engagements. Les premiers formaient la bourgeoisie souveraine, les citoyens véritables, les patrons ou les patriciens 2 : noblesse héréditaire qui eut les deux grands signes extérieurs de la noblesse du moyen âge, les noms de famille et les armoiries, je veux dire le jus imaginum, armes parlantes, bien autrement imposantes et fières que toutes les devises féodales, puisque c'étaient les aïeux eux-mêmes revêtus des insignes de leurs charges qui gardaient l'entrée de la maison patricienne3. Les seconds étaient des étrangers domiciliés dans la ville, des vaincus transportés à Rome, d'anciens habitants du territoire, des pauvres, tous ceux enfin
1. On peut donc a la rigueur accepter ces chiffres qui montrent la population ne dépassant pas sous Romulus 3000 hommes, mais en reconnaissant qu'il n'était question là que des patriciens, alors véritablement seuls citoyens. Mais aux patriciens se rattachent les clients. Or, dans la tradition, la seule gensAppia compte 5000 clients, et la gens Fabia 4000. Coriolan,en armant ses clients, forme aussi une armée. Admettons le chiffre rie 300 maisons patriciennes, et pour chaque maison le terme moyen de 100 clients, et nous en aurons 30000. Au lieu de yens, on trouve quelquefois genus, qui explique clairement le mot gens. Ainsi, genus Cilnium, Tite-Live, X, 3,5. Cf. Aulu-G. XV, 27. Pollux, VIII, 9. Harpocration, s. v. r/swîjTot. Paul Diac, p. 94, dit aussi : Gentilis dicitur ex eodem génère or lus et is qui simili nomine appellatur. Du reste, aussi loin qu'on remonte dans l'histoire, on trouve toujours la famille naturelle ou fictive comme l'élément primordial de la société. Les ycvyi grecs, le clan écossais, le sept irlandais, répondent aux génies romaines et l'on rencontre la môme organisation dans la Frise, chez les Ditmarses, les Albanais, les Slaves, etc. Dans notre Algérie le douar arabe et la dechera kabyle ressemblent à la gens romaine, le cheick et Y aminé au pater, et les chefs des douars et des decheras, comme les patres à la curie, discutent dans la Djemmâa les intérêts des familles qu'ils représentent. — 2. Patricios Cincius ait, in libro de comitiis, eos appellari solilos qui nunc ingenui vocantur. Fest., s. v. Patricius.—'A. Eichstàdt, diss. de imag. Bomanor., pense que dans les cérémonies funèbres c'étaient des individus qui, rappelant par leurs traits et
qui avaient préféré à l'isolement et à une liberté sans garantie la dépendance vis-à-vis des grands et des forts mais aussi leur protection; c'étaient les Clients, nous al*' lions dire les vassaux. Le patricien ou patron, ces deux mots sont synonymes, donnait une petite ferme à son client'il devait veiller à tous ses intérêts, suivre ses procès, l'assister en justice, faire, en un mot, pour lui, ce que fait un
Jmm £7 Sn ?fantS- Le CUent' de Son côté> Panait le nom de famille de son patron ; il l'aidait à payer sa rançon, ses amendes, ses frais de procès, la dot de sa fille et jusqu aux dépenses nécessaires pour remplir ses fonctions et soutenir la dignité de son rang. Il leur était réciproquement défendu de se citer en justice, de témoigner, de voter 1 un contre 1 autre, et c'eût été un crime, de la part du client de soutenir un parti contraire à son patron. Telle était primitivement la force de ce lien, que si le patron était exilé ou quittait sa patrie, les clients le suivaient sur la terre étrangère. Témoins Appius, la gens Fabia et Coriolan Aussi était-il à la fois honorable et utile d'avoir une nombreuse clientèle. Mais Camille partit seul; déjà le lien s était relâché. Avec les conquêtes de la république le patronage s'étendit à des villes, à des peuples entiers ; et dans les guerres civiles, il doubla la force des chefs.
Dans les affaires importantes, les membres des gentes, de condition absolument libre (ingenui), je veux dire les patriciens, se réunissaient au comitium divisés en trente curies assemblée curiate ; et là, à la majorité des suffrages ils faisaient les lois, décidaient de la paix et de la guerre,' recevaient les appels, nommaient aux charges publiques ou religieuses 2.
leur taille, les personnages qu'on voulait représenter, revêtaient les insignes de leurs charges ou leurs robes triomphales, et- entouraient ainsi le mort patricien du cortège vivant de ses aïeux. - 1. Agrorum partes altribue- Oant tmutonbus, Fest., s. v. Patres, probablement aux mêmes conditions que l EUt imposa aux fermiers du domaine. Voy. ch. m, et Appien, B C I, 7. — Den., Il, 9. i^tU^ Ta S(xat«.... C'est là que se trouve le passage pnnc.pal sur la clientèle. Ces obligations subsistaient encore au temps de Manus. Cf. Plut, in Mario, 5. La nomination à une magistrature curule rompait seule les liens de la clientèle. — 2. Den., II, 14.
Mais dans les cas ordinaires les chefs seulement des génies, au nombre de cent d'abord, de deux cents après la réunion avec les Sabins, de trois cents après l'admission des génies minores sous Tarquin, étaient convoqués pour expédier les affaires courantes (sénat). Ils composaient ainsi le conseil du magistrat qui sous le nom de roi ou gouverneur, était le chef et le représentant de l'État. Élu, sur la proposition du sénat, par l'assemblée des trente curies', il remplissait les triples fonctions de généralissime, de grand-prétre 1 et de juge suprême \ Tous les neuf jours, selon la coutume étrusque*, il rendait la justice ou établissait des juges pour la rendre en son nom. Mais on pouvait en appeler au peuple, c'est-à-dire à l'assemblée curiate ou patricienne, de ses jugements5. Durant la guerre et hors des murs, son autorité était absolue, pour la discipline comme pour le partage du butin et des terres conquises, dont il gardait lui-même une part, de sorte qu'il possédait, à titre de biens de l'État, des domaines considérables6. Les étrangers, les plébéiens, lui étaient soumis en tous temps et en tous lieux. — Il convoquait le sénat et l'assemblée souveraine, nommait les sénateurs, veillait au maintien des mœurs et des lois et faisait le cens ou dénombrement. — Il avait, dit-on, pour sa garde, trois cents chevaliers ou cêlères. Mais ces cavaliers, choisis parmi les plus riches citoyens, n'étaient vraisemblablement qu'une division militaire des tribus, et, en temps de guerre, ils formaient la cavalerie des légions7. Leur chef, le tribun des cêlères , était, après le roi, le premier magistrat de la cité, comme sous la république, le magister equitum était le lieu-
1. Cf. Cic, de Rep.f II, 13. Liv. I, 22, 35. — 2. Ovotôv xoti lepûv Ixtwiftt- (tovtttv. Den., II, 15. — 3. Depuis Servius, il ne jugea plus que les causes intéressant l'État. Den., IV, 25. — 4. Macrob. , Satur., I, 15. Cic, deflep., V, 2. — 5. Cic, de Bep., IV, 2. — 6. Cic. de Rep., II, 31, prorocationem etiam a regibus fuisse. Liv., 1, 26. — 7. L'école de Niebuhr renferme tous les patriciei s dans ces trois centuries de chevaliers, sans songer qu'en Italie, à Rome surtout, toutes les forces militaires consistaient en infanterie, et que les cavaliers n'étaient jamais, dans une armée romaine, qu'en très-petit nombre, comme le voulait la nature du pays.
tenant du dictateur. En l'absence du roi, un sénateur choisi par lui parmi les dix premiers du sénat gouvernait Rome sous le nom de gardien de la ville1. Enfin des questeurs, quœsiores parricidii, poursuivaient les causes criminelles et veillaient, sous l'autorité du roi, à la levée des impôts et à l'administration des finances. Des duumviri perdutllionis jugeaient dans les cas de haute trahison que le roi ne s'était pas réservés.
A côté de ces trois tribus 2, de ce peuple des maisons patriciennes, qui seul forme l'État, fait les lois, fournit des membres au sénat, des rois et des prêtres à la république ; qui a tout : la religion, les droits politiques et privés, les terres, et dans la foule de ses clients, une armée dévouée ; au-dessous, enfin, de cette bourgeoisie souveraine, se trouvent des hommes qui ne sont ni clients, ni serviteurs, ni membres des gentes; qui ne peuvent entrer par mariage légal dans les maisons patriciennes ; qui n'ont ni la puissance paternelle8, ni le droit de tester, ni celui d'adopter; qui n'interviennent dans aucune affaire d'intérêt public, et ne prennent part à aucune délibération ; qui restent, en un mot, en dehors de la cité politique comme ils habitent en dehors de la cité matérielle, au delà du Pomœrium, sur les collines qui entourent le Palatin. Ces hommes, ce sont les plébéiens. Transportés autour de Rome par la conquête, ou attirés par l'asile4, ils vivent comme sujets du peuple qui les a reçus ou forcés d'habiter sur ses terres ; étrangers aux tribus, aux curies, au sénat, et comme un Appius le leur dira plus tard, sans auspices, sans familles % sans aïeux; mais libres, ayant des propriétés6 exerçant des mé-
1. Custos urbis. La dénomination de pr/rfectus urbi est plus moderne, Joan. Lyd. de Magist., I, 34, 38; Tac, Ann.t VI, 11. — 2. Tàç Tpeî; xuXà; yevixà;. Den., IV, 14. — 3. La puissance palernelle dérive du mariage patricien par confarreatio, et ils ne peuvent en contracter de tels : les testaments et les adoptions , pour ôtre valables, doivent être acceptés par les curies, et ils n'y entrent pas. — 4. Liv. 1, 11. Den., II, 2 , 36, 50, 53. — 5. C'est-à-dire qu'ils ne forment pas des gentes, qu'ils n'ont pas le jus imaginum. — 6. Soit celles qu'ils avaient conservées sur le territoire des villes conquises, soit les assignations des rois. Deux mots exprimaient cette séparation des deux peuples : les plébéiens n'avaient avec les patriciens ni
tiers et le petit commerce qui les enrichiront ' ; réglant, par des juges choisis dans leur sein, leurs contestations; ne recevant d'ordres que du roi et combattant dans les rangs de l'armée romaine, pour défendre les champs qu'ils cultivent et la cité à l'abri de laquelle ils ont bâti leurs cabanes. Nous les retrouverons bientôt devenus , par les lois de Servius, citoyens de Rome.
Dans l'antiquité, de même qu'au moyen âge, la victoire livrait au vainqueur la personne et les terres du vaincu. Romulus, maître, d'une manière ou d'une autre, par la conquête ou par une cession volontaire, de YAger romanus^ aura donc pu le diviser également entre les trois cents familles conquérantes s. Ce partage primitif, attesté par tous les écrivains, établit entre les citoyens une égalité de fortune à laquelle on chercha plusieurs fois à revenir par les lois agraires. Chaque gens reçut peut-être un lot de vingt jygera,à la condition de fournir à l'armée dix combattants ou un cavalier; la légion se composa donc de trois mille hommes de pied et de trois cents cavaliers. Je crains que cette explication ne paraisse un souvenir de l'organisation des armées féodales, comme la clientèle nous avait rappelé le vasselage. Cependant le même système se retrouve en Grèce. Sparte avait aussi trois tribus (wkal) et trente curies (àêat), à chacune desquelles étaient attribuées trois cents lots de terres, et dont les membres formaient l'armée et le peuple souverain. A Rome même, la possession du sol entraînait, comme celle d'un fief, l'obligation du service militaire ; et le citoyen sans terres, œrarius, n'était pas plus
connubium, ni commercium. — 1. Un peu avant l'établissement du tribunat, on fit, à Rome, la dédicace d'un temple à Mercure et l'on institua sous le patronage du dieu un c llége de marchands. Tite-Live, II, 27. — 2. Bina jugera, quod a Romulo primum divisa riritim, quse hœredem scquerenlur, Juvredium appellarunt. Varr., de Re rust., I, 10. Cic, de Rep., II, 14. Vhxredium ciait-il donc primitivement inaliénable, comme l'étaient les terres des Spartiates et les fiefs? Cf. Den., Il, 7. Pl., XVJII, 2. Sic. Flacc., de Conditione ayr. Chez les Juifs aussi, depuis le premier partage, les terres étaient inaliénables, et revenaient tous les 50 ans au propriétaire primitif. Pour la Grèce, voy. Plut., Lyc. et Ck'om. Thuc, V. 4. Hérod., IV, 157. Arist., Pol., II, G. Isocr., Panath., p. 270.
admis dans les légions que le Franc sans. domaine, ou le Lombard sans cheval de guerre1 dans l'host du roi. Sous des dehors différents, bien des âges du monde se ressemblent. Gomme dans la nature, où un petit nombre d'éléments essentiels produit la variété infinie des êtres, dans le monde politique les formes sociales les plus diverses cachent souvent des principes semblables. Vico avait raison ; il oubliait seulement que, dans cette éternelle évolution des êtres et des empires, les principes eux-mêmes ne restent pas immuables ; qu'ils se modifient et se développent. Le monde semble rouler dans le même cercle, mais ce cercle est une spirale qui s'élève toujours.
Tout ce que nous venons de rappeler était, dans la tradition, l'œuvre du premier roi, c'est-à-dire des temps anciens. C'est lui, disait-on, qui avait divisé le peuple en tribus et en curies, qui avait créé les chevaliers et le sénat, établi le patronage, la puissance paternelle et conjugale, et défendu les sacrifices nocturnes, le meurtre des prisonniers, l'exposition des enfants, à moins qu'ils ne fussent nés difformes*. C'est lui encore qui, en ouvrant l'asile et en donnant le grand exemple d'appeler les vaincus dans la ville, avait empêché que Rome ne devînt, comme Sparte et Athènes, une ville sans citoyens, une puissance peu durable, ou, pour prendre l'expression de Machiavel, un arbre immense, mais sans racines, et qui tombe au plus petit vent'.
Si l'on attribue à Romulus les premières lois politiques et civiles, c'est Numa que l'on regarde comme le fondateur de
1. Luitpr., Leg., V, cap. 29. — 2. Den., II, 15. — 3. Sparte et Athènes étaient extrêmement guerrières. Elles avaient les meilleures lois : jamais cependant elles ne s'agrandirent autant que Rome, qui semblât moins policée et gouvernée par de moins bonnes lois. Cette différence ne peut venir que des raisons expliquées ci-dessus (l'introduction dans Rome des populations vaincues, ou la concession du droit de cité). Rome, attentive à augmenter sa population, pouvait meitre 280000 hommes sous les armes; Sparte et Athènes n'ont jamais pu passer le nombre de 20000 chacune. Tous nos établissements imitent la nature; et il n'est ni possible, ni naturel, qu'un tronc faible et léger soutienne des branches considérables.... L'arbre chargé de branches plus fortes que le tronc se fatigue à les soutenir, et se brise au plus petit vent. (Machiavel.)
la religion. Ici encore il n'y eut que des emprunts faits aux peuples voisins, et si Ton acceptait toutes les traditions relatives à ce prince, il faudrait, comme pour Romulus, admettre qu'il régularisa un état de choses déjà ancien. Rome, heureusement pour sa fortune, n'eut point de caste sacerdotale, bien qu'elle ait eu des collèges de prêtres, distincts du reste du peuple, parce que les chefs de chaque • maison étaient eux-mêmes les prêtres de la famille (culte des Lares et des dieux pénates), et que les curions, au nom des curies, comme le roi au nom de l'État, accomplissaient les sacrifices publics. Les Vestales seules, gardiennes du feu sacré, étaient vouées à l'autel ; encore pouvaient-elles après trente années de fonctions rentrer dans la vie civile. Si les prêtres ne composaient pas un ordre à part, ils formaient, à raison de leurs fonctions sacerdotales, des collèges particuliers1, tout en demeurant, comme sénateurs ou magistrats, membres actifs de la société et, comme citoyens, les sujets de la loi et de ses représentants. Si donc à Rome la religion • k et ses ministres furent liés à la politique, ce n'était pas en la dominant, mais en lui restant toujours subordonnés.
Ces collèges étaient au nombre de huit2 : les deux Fiamines ou Allumeurs des autels de Mars; les prêtres des Célères ; les quatre Augures, interprètes sacrés des présages ; les quatre Vestales, gardiennes du foyer public ; les Curions ; les douze Saliens ou Sauteurs qui, chaque année au mois de Mars, dansaient la danse des armes et, aussitôt la guerre déclarée, entraient dans le temple du « Dieu qui tue » et frappaient de leurs piques sur son bouclier d'airain, en s'écriant : Mars, éveille-toi ; Mars, vigila ! les vingt Féciaux, qui fondèrent le droit des gens en présidant, avec l'autorité de la religion, à tous les actes internationaux; enfin les quatre Pontifes 8 qui, libres de tout contrôle et ne
1. Sacra privata, ritus familix...; ii faut les conserver, a diis quasi traditam religionem. Cic, de Leg., II, 11. — 2. Presque tous ces collèges, surtout celui dcs Augures, se renouvelaient par cooptation. Cic, Phil. XIII, 5; et Brut., I. C'était un moyen certain d'assurer le secret. La charge daugure était pour la vie, non adimitur viventi. Pl., IV, Epist.S. —3. Jus
rendant compte ni au sénat, ni au peuple, veillaient, sous la présidence du grand Pontife, au maintien des lois et des institutions religieuses, Axaient le calendrier, les jours fastes et néfastes, et écrivaient les annales : c'était le plus respecté des huit collèges. Le culte domestique de certaines familles faisait aussi partie du culte public de la cité ; comme les Lupercales, fêtes de Pan, destructeur des loups, dont les génies Yaibià et Quinctia avaient le sacerdoce héréditaire; les sacrifices en l'honneur d'Hercule1, qui devaient être accomplis par les Pinariens et les Poti tiens. Les Palilia, fêtes en l'honneur de Palès, la déesse des pasteurs, et les Ambarvalia, sorte de rogations païennes célébrées par les Douze Frères des Champs (les frères Arvales), rappelaient les mœurs des premiers Romains.
Il serait sans intérêt de s'arrêter aux innombrables détails d'un culte qui s'éloignait à peine de ce fétichisme, qui a été d'ailleurs la religion de tous les vieux peuples agriculteurs : le Quiris sabin (Mars représenté par une lance), le Jupiter Lapis, les dieux ou déesses des jachères, du sarclement, de l'engrais, de la rouille, de la meule et du four, de la peur et de la fièvre, etc., ne sont guère au-dessus des êtres bons ou malfaisants qu'adorent les peuples encore dans la grossièreté de la vie barbare. Je sais qu'au culte du feu éternel pouvaient se rattacher quelques idées cosmogoniques ; et peut-être la notion d'un Dieu suprême, à celui de Janus", à la fois lune et soleil, fin et commencement des choses, créateur du monde et arbitre des combats, dieu vénéré durant la guerre, dieu inutile quand le danger était passé, et dont l'avare piété des Romains fermait le temple
Pontificum, Hullmann, Bonn. 1827.— Den., II, 73, dit : ol tyjv fUYtarYi*.... Upatitav. — 1. L'Hercule romain, qui" s'identifiait avec le Sancus sabin, et était aussi le dieu de la bonne foi, parce qu'il était le dieu fort (mehercule), prenait le nom de Recaranus ou Garanus. Aur. Vict., Orig., 6. Serv., VIII, 203. — 2. Janus se vit successivement dépouillé de ses attributs guerriers au profit de Mars, ancien dieu des champs, Aug., Civ. D.y II, 17; et de sa majesté suprême au profit de Jupiter. Dans les Fastes (I, 101), Ovide lui fait dire : Me. chaos antiqui, nom res sum yrisca, vocabant. Quidquid ubique vides, ccelum, mare, nubila, terras, — omnia sunt nostra clause, patentque
durant la paix. Saturne s'élève aussi au-dessus de ces dieux rustiques : c'est la déification de l'agriculture, le père de la civilisation italienne, le roi de l'âge d'or, des temps de vertu, d'abondance et d'égalité. Mais maintenant, sous l'aristocratie ombrageuse, il ne règne plus qu'un jour par année (le 17 décembre); sous les consuls plébéiens il y en aura trois, sous l'empire cinq, jusqu'à ce que commencent les grandes saturnales de l'invasion.
Il faut aussi signaler l'importance du dieu Terme, qui se confondait peut-être avec Janus. La société romaine, fondée sur la propriété territoriale, avait consacré par les plus solennelles imprécations de la religion le culte de Terminus ; celui qui y portait atteinte, qui voulait déplacer les limites soit par la fraude soit par une loi (lois agraires), violait à la fois les droits divins et humains. Le dieu Terme ne devait pas plus reculer devant l'ennemi que devant les menaces des tribuns.
Le règne des trois derniers rois marque une ère nouvelle dans l'existence de Rome, malgré les incertitudes nombreuses encore de la chronologie et de l'histoire. A quelque cause que cela tienne , soit l'établissement pacifique ou à main armée d'un chef étrusque, soit une longue période pour nous inconnue, et qui prépara lentement cette transformation, il est certain que la cité latino-sabine, du Palatin et du Quirinal, dont le territoire n'avait que six milles de long sur deux de large, est devenue une grande ville qui couvre les sept collines, et fait des constructions comparables à celles des Pharaons égyptiens ; qui compte par cent . mille le nombre de ses habitants, et étend au loin sa puissance; qui enfin remplace l'antique simplicité par l'éclat des fêtes, ses dieux fétiches par les grandes divinités étrusques et leurs modestes autels par le Capitole aux cent marches.
Que ce fût un héritage des Pélasges, ou mieux un emprunt fait aux colonies grecques de l'Italie, par l'intermédiaire des Étrusques campaniens les dieux de la Grèce étaient en grand honneur dans les cités méridionales de l'Étrurie. C'est de là qu'ils vinrent à Rome. Tarquin l'An-
cien chassa, dit-on, du mont Tarpéien tous les dieux de Numa pour y élever un temple à la grande famille céleste: Jupiter, Junon et Minerve. La Jeunesse seule et le dieu Terme résistèrent ; car le peuple romain ne devait jamais vieillir, ni ses frontières reculer. Cérès, qui s'identifia avec Paies, et dont la prêtresse fut toujours une femme grecque, appelée dans la suite de Naples ou de Cumes1; Diane, qui se confondit avec Féronia, la protectrice des esclaves2, et à laquelle Servius bâtit un temple; Vulcain, que Tatius honorait déjà; Minerve, la même qu'Athéna8; Mercure, dieu plébéien, firent aux anciens dieux indigènes une dangereuse concurrence. Neptune, Apollon, Bacchus, Cybèle et Vénus , ne vinrent que plus tard. — Avec les dieux de la Grèce, l'art entra dans Rome, et l'Étrusque Vulcanius* moula les premières statues.
Mais l'Étrurie donna aussi quelque chose d'elle-même : le miracle du Toscan Navius popularisa dans la ville le respect pour les augures5. Nul doute que l'époque qui vit
1. Cic, pro Balbo, 24- —2. Den., III, 34; II, 49. — 3. Plut.,flom.,24.
— 4. Le texte de Pline a été si maltraité, qu'il y a doute sur ce nom entre Sillig, Iahn, Millingen; niais il n'y en a pas sur l'origine étrusque de l'artiste.
— 3. Auguriis. Sacerdotio que, augurum ta Mus honos accessit, ut nihil belli domique postea nisi auspicato gereretur. Liv., I, 36. Les augures avaient le droit, en déclarant les auspices contraires.... comiliatus et concilia , velinstitula dimittere, vel habita rescindere.... decernereut magistratu se obdtcent consules.... Cic, de Leg., II, 14. Les magistrats devaient les consulter pour toutes leurs entreprises, et quique non paruerit, capital eslo. De kg. , H, 8. Mais les prodiges n'étaient déférés aux augures que sur l'ordre du sénat.... si senalus jusserit, deferunto, II, 9. La science augurale, dit-il ailleurs, a été conservée par raison d'État. Jus augurum etsi divinationis opinion* principio constitutum sit, tamen postea reipublicv causa conserratum ac retentum. De Divin., II, 35. Dans la ttep., II, 10, il dit de Romulus : Quum h me egregia duo firmamenta reipublica; peperisset, auspicia el sénat uni.... id quod retinemus hodie magna cum salute reipublicœ.... auspicia. Ibid. — L'histoire légendaire explique toutes ces importations étrusques par la conquête que Tarquin l'Ancien aurait faite de l'Étrurie. Sans renverser, comme Otf. Mûller, cette proposition et faire conquérir alors par les Etrusques Rome et le Latium, on ne peut méconnaître que l'époque des Tarquins soit marquée par l'influence prépon lérante à Rome de la civilisation étrusque, h ce point que la plupart des historiens do la Grèce, dit Den. d'Halic, (I, 29) regardaient Rome comme une ville tyrrhénienne, TOpptjviôat nô).tv etvai <mé).tx6ov.
Rome adopter tant de coutumes étrusques n'ait été celle aussi de l'introduction de la science augurale comme religion d'Etat et moyen de gouvernement. Le sénat en comprit si bien l'importance, qu'il ne confia ces fonctions qu'à des patriciens envoyés jeunes en Étrurie pour y étudier cet art mystérieux. Les Romains, qui avaient déjà tant multiplié leurs dieux, virent dès lors partout des signes et devinrent le peuple le plus superstitieux de l'univers. Le chant ou le vol d'un oiseau , un bruit inaccoutumé, une tristesse subite et involontaire, un faux pas, le pétillement de la flamme, les mugissements de la victime, son agonie lente ou rapide, la couleur et la forme des entrailles , tout fut présage pour l'individu comme pour l'État; et l'appétit des poulets sacrés ou la grosseur du foie d'une victime entraîna souvent les plus graves décisions. Une superstition dont aurait rougi le bas peuple égyptien, gagna ainsi jusqu'au sénat de Rome.
C'est là, dit Polybe, une des causes de sa grandeur; et l'ami de Scipion avait raison, bien que nous donnions un autre sens à ses paroles; car cette piété aveugle, si elle ne gagna pas la faveur des dieux, assura du moins le pouvoir de l'aristocratie, en tenant le peuple dans sa dépendance : de l'aristocratie qui, conquérante de sa nature, parce qu'elle a besoin de tourner au dehors les forces et l'attention du peuple, donne au pays qu'elle gouverne une grande énergie extérieure. Les plus brillantes et les plus durables fortunes ont toujours été celles des républiques aristocratiques. Ajoutons que, malgré leur foi dans les augures, la noblesse romaine et son sénat n'abandonnèrent jamais les choses humaines aux dieux qu'après n'avoir rien laissé à faire à la prudence humaine.
C'est aussi Tarquin l'Ancien qui porta le premier la main sur la vieille constitution, non pas encore pour la changer, mais pour en élargir les bases. Malgré l'opposition des patriciens et de l'augure Navius, il forma cent nouvelles familles patriciennes, dont les chefs entrèrent dans le sénat {patres minorum gentium). Ëtaient-ce les plus riches et les
plus nobles des plébéiens, ou seulement les chefs des Lu- , cères, jusqu'alors repoussés du Sénat, et que Tarquin, le roi étranger, y aurait admis? L'élévation du nombre des vestales, de quatre à six, semblerait confirmer cette opinion, que Tarquin aurait voulu rendre la troisième tribu l'égale des deux premières. Mais Cicéron affirme que tout le patriciat fut doublé et T. Live, en rapportant la création de trois nouvelles centuries de chevaliers, les nomme Ramnenses, Titienses, et Luceres posterions. Ainsi il y eut : les premiers et les seconds Ramnenses, les premiers et les seconds Titienses*, etc., comme il y avait les patres majorum et les patres minorum gentium, ceux-ci ne votant qu'après les premiers. Au reste, que ce soit l'admission des Lucères, déjà reçus dans les centuries militaires des chevaliers, à tous les droits politiques et religieux des anciennes tribus, ou le doublement, par l'adjonction de familles nouvelles, de tout le corps aristocratique, il importe peu, car il reste toujours hors de doute que le patriciat fut profondément modifié par Tarquin. C'était comme une préparation aux grandes réformes de Servius.
On a vu plus haut ce qu'étaient les plébéiens, privés de tout droit politique, mais jouissant de la liberté personnelle. Depuis Romulus, leur nombre s'était sans cesse accru1, car tous les rois étaient demeurés fidèles à cette habile politique, d'appeler les vaincus à Rome pour augmenter sa population militaire. Jusqu'à Servius la plèbe resta sans direction et sans unité. Ces hommes, que la défaite ou le besoin avait amenés à Rome, étaient d'origines trop différentes pour pouvoir s'entendre et devenir dangereux. Mais Servius, dont la naissance aussi était étrangère
1. Duplicavit illum pristinum patrum numerum.... De Bep., II, 20. Cf. Tite-Live, I, 35. Aur. Vict., 6. Val. Max., III, 4, 2. —2. Liv. I, 36. Civitas romana in sex crat distributa partes, in primos secundosque Titienses, Ramnentes et Luceres. De là six vestales : Ut populus pro sua quaque parte haberet et ministramsacrorum. Fcst. — Cic, de Div., 1, 17. Dcn., 111, 70. — 3. Romulus avait établi à Rome les habitants de Caîniua, Antemnae, Crustuminum, Den., II, 35; Tullus, les Albairis, Liv. I, 29; Ancus, les Latins de Politorium, Ficana, Tellène, Médullia, etc. Liv., I, 33.
et qui redoutait l'inimitié des patriciens , comprit de quel secours serait au roi ce peuple nombreux et opprimé. Il le réunit sur l'Aventin, et força l'aristocratie déjà ébranlée, par les innovations de Tarquin, à recevoir les plébéiens comme membres d'une même cité.
Deux moyens lui servirent pour atteindre ce but : les tribus et les centuries, c'est-à-dire l'organisation administrative et l'organisation militaire et politique de l'État. — Il partagea le territoire romain 1 en 26 régions et la ville en 4 quartiers; en somme 30 tribus. Cette division toute géographique fut aussi religieuse, car il institua des fêtes pour chaque district : les CompUalia pour les tribus urbaines, les Paganalia pour les tribus rurales; administrative, car chaque district eut ses juges pour les affaires civiles2, ses tribuns pour tenir note des fortunes et répartir l'impôt; militaire enfin, car ces tribuns réglaient aussi le service militaire de leurs tribules, et en cas d'invasion soudaine, les réunissaient dans un fort construit au centre du canton. L'État se composa donc de 30 communes ayant leurs chefs, leurs juges, leurs dieux particuliers, mais sans droits politiques , ces droits n'étant exercés que par les centuries et dans la capitale même. <■ Sans toucher aux privilèges des patriciens, Servius assurait aux plébéiens cette organisation municipale qui précède toujours et amène la liberté politique. Les patriciens qui donnaient leur nom aux 30 tribus, conservaient dans chaque district leur influence, et remplissaient probablement seuls les charges de juges et de tribuns municipaux. Mais pour la première fois ils se trouvaient confondus avec les plébéiens dans une division territoriale où la naissance et la fortune n'étaient pas comptées. Dans cela seul il y avait toute une révolution. Un temps viendra où ces tribus, qui ne reconnaissent point de privilèges, voudront et obtiendront des droits politiques. Ce jour-là sera la victoire du nombre ; les centuries assurèrent celle des riches.
1. Liv., I, 43. — 2. 'lôitiia; ôixaoTi^. Den., V, 25; IV, 25, 4 '. Ces juges formèrent sans doute le tribunal des centumvirs, comme les tribuns le collège des tribuns du trésor.
Servius avait fait le cens ou dénombrement, que Ton dut à l'avenir renouveler tous les cinq ans (lustrum). Chaque citoyen était venu déclarer sous serment son nom, son âge, sa famille, le nombre de ses esclaves et la valeur de son bien1. Une fausse déclaration aurait entraîné la perte des biens, de la liberté et même de la vie*. Connaissant ainsi toutes les fortunes, il partagea les citoyens, en raison de leurs biens, en cinq classes, et chaque classe en un nombre différent de centuries. Denys reconnaît six classes et donne à la première 98 centuries, tandis que les cinq autres réunies n'en avaient que 95. Dans chaque classe on distinguait les juniores, de dix-sept à quarante-six ans, qui composaient l'armée active, et les seniores, qui gardaient la ville. La première classe renfermait aussi 18 centuries de chevaliers, c'est-à-dire les 6 anciennes centuries équestres de Tarquin (sex suffragia) et 1 2 nouvelles, formées par Servius des plus riches et des plus distingués d'entre les plébéiens5. L'État donnait à chacun de ces 2400 cavaliers un cheval et pour son entretien une solde annuelle de 2000 as (œs hordeanum), que les orphelins et les femmes non mariées payaient4. A la seconde classe étaient attachées 2 centuries d'ouvriers {fabH) et à la quatrième 2 de musiciens (tubicines)*.
1. Le cens de Servius donna, suivant Tite-Livc (I, 44). d'après Fabius Pictor, )e plus ancien des historiens de \\ome , 80 000 citoyens en état de porter les armes, ou, selon Den. (IV, 22), 84700, wçèv toi; Ttjxr.uxor; çépiTai Yp-xfxuaai. — 2. Liv., I, 44; Den., IV, 13. — 3. Tout ce qui regarde les centuries équestres est fort obscur. M. E. Belot, dans sa savante Histoire des cheraliers romains, a essayé de résoudre tous ces problèmes. — 4. Cet usage existaità Corinthe, Cic, Rep., 11, 20. Orba, suivant Gaius, signiliait à la fois veuve et femme non mariée. — 5. Den., IV, 1G-I9. Cf. Liv., I, 43. Cic, de Hep., 11. 22. Gaius, IV, 27. Denis ne donne pas le cens de la première clause. IMine (XXXI11, 3.) lui assigne 110000 as; Aulu-Gelle (VII, 13) 120 000; Festus, 120 OuO; Tite-Live (1,43), 100000. Ces chiffres sont fort incertains et doivent être d'une date postérieure. Il n'est pas vraisemblable que l'évaluation de la fortune ait été faite, au temps de Servius, en os. L\rx grave était alors une livre pesant d'airain. Il y avait à Rome bien peu de citoyens, s'il y en avait, dont les biens pussent représenter cent mille livres pesant d'airain, soit la valeur de 1000 bœufs ou de 100 chevaux de guerre, ou de 10 000 moutons. Quant aux centuries d'ouvriers et de musiciens, ajoutées aux premières classes, il est impossible d'admettre qu'elles votassent avec elles.
\2k . ROME SOUS LES ROIS.
Cicéron, dans le passage tant controversé du IIe livre de la République, ne parle que des cinq classes formées des assidui (asses dare, contribuables)1. A. la première, il donne 89 centuries, et aux quatre autres 10*; en tout : 193, comme dans le compte de Denys, et une de moins que dans celui de Tite-Live. Cicéron parle aussi des musiciens, des prolétaires, qui n'étaient point reçus dans l'armée2, et donj le cens ne s'élevait pas à 1500 as; des accensi et des velati, qui suivaient sans armes* les légions pour remplacer les morts, combattre à la légère, ou faire auprès des chefs le service d'ordonnances1. Mais son texte, malheureusement mutilé en cet endroit comme en tant d'autres de la République, ne laisse pas même soupçonner sa pensée. Peutêtre les regardait-il comme formant cette 6" classe5 que comptent Tite-Live et Denys.
Cette incertitude sur quelques chiffres n'empêche pas d'apprécier l'importance politique de cette réforme. Ce n'est plus la naissance qui divise les citoyens en patriciens et plébéiens, c'est d'après la fortune que sont à la fois réglées leur répartition dans les classes, leur place dans la légion, la nature de leurs armes, la quotité de l'impôt que chacun d'eux payera. Toutes les centuries contribueront au trésor pour une même somme et auront au Champ de Mars où elles votent, hors de la ville, les mêmes droits politiques. Mais la première classe compte 98 centuries, bien qu'elle soit de beaucoup la moins nombreuse, puisqu'elle ne renferme que les riches ; elle fournira donc plus de la moitié de l'impôt, et ses légionnaires, en raison même de leur petit nombre', seront plus souvent appelés sous les
Mais la constitution de Servius étant d'abord une organisation militaire, il n'y a point à s'étonner, dans ce cas, de la présence des ouvriers à la suite des hoplites. — 1. Dans la mancipatio, il y avait cinq témoins représentant les cinq classes du P. R. — 2. Dans les cas graves, ils étaient armés aux frais de l'État : Proletarius publicitus scutisque feroque ornatur ferro.... Aulu-G., XVI, 10, d'après Ennius. —3. Minim.v fiducix. Tite-Live, VIII, 8. C'est là que se trouve le principal passage pour l'organisation des armées romaines. Cf. aussi Polybc. — 4. Fest., s. v. Accensi. — 5. La classe divisée en cinq parties comme dit Fest., quintana classis. — 6. La question du
enseignes. Mais c'est aussi par centuries qu'à l'avenir se compteront les suffrages pour décider de la paix ou de la guerre, nommer aux charges et faire les lois : les riches, divisés en 98 centuries, auront 98 voix sur 193, ou la majorité, c'est-à-dire une influence décisive dans le gouvernement. Leur unanimité acquise d'avance à toute proposition favorable à leurs intérêts rendra le droit des autres classes illusoire. Quelquefois, en cas de désaccord entre les centuries de la Ir* classe, celles de la II* pourront être appelées à voter, très-rarement celles de la IIIe, jamais celles des dernières, bien que chacune d'elles renferme peut-être plus de citoyens que les trois premières réunies. Servius, dit Cicéron, ne voulut pas donner la puissance au nombre : ce fut par les suffrages des riches, non par ceux du peuple, que tout se décida1. Il aurait pu ajouter : ce ne fut pas à la richesse seule qu'appartint la prépondérance, mais à la sagesse et à l'expérience, puisque les seniores, naturellement moins nombreux que les juniores, avaient cependant autant de suffrages.
Dans les lois nouvelles, les rangs étaient aussi nettement marqués que dans l'ancienne constitution ; mais cette inégalité s'effaçait aux yeux des pauvres devant l'honneur d'être enfin comptés au nombre des citoyens et devant les avantages matériels faits à leur condition. Si les riches ont plus de pouvoir politique, sur eux aussi pèsent toutes les charges : dans la ville, la plus lourde part de l'impôt ; à
nombre d'hommes fournis par chaque classe et par chaque centurie ne peut être résolue que par des hypothèses, et je recule toujours devant elles, autant que cela se peut faire. Cependant les supposions mises en avant s'accordent à demander à la troisième classe un nombre de légionnaires hors de toute proportion avec le nombre des citoyens composant cette classe. Ainsi Niebuhr lui fait donner près de 3/10 de chaque légion (1200), tandis que la cinquième classe, peut-être huit fois plus nombreuse, n'en fournissait, scion lui, que les 3/14 (900). D'après Polyb., VI, 21, je ne fixerais qu'à 600 le contingent de la première classe (les triarii, qui combattaient alors au premier rang), et à 1200 celui de la cinquième (les rorarii), mais Polybe ne parle que pour son temps! — 1. Den., IV, 19, 21, dit aussi : tkxctk tîj; toU*mz xupioi. .. ot n>ouatoi. T. L., I, 43. Vis omnis pênes primores. Cf. Den., X, 17.
l'armée, le service le plus fréquent, l'armement le plus coûteux et les positions les plus dangereuses. Mais à cette époque il n'y avait guère à Rome d'autres richesses que les propriétés territoriales; or presque tout YAger romonus et la plus grande partie des terres conquises se trouvant entre les mains des patriciens, ceux-ci restaient, ainsi que par le passé, les maîtres de l'Etat; aussi ces nouvelles lois, qui reconnaissaient les plébéiens comme citoyens libres de Home, et les appelaient, dans la proportion de leur fortune, à délibérer et à voter sur les affaires publiques, ne changeaient pas en réalité la condilion présente des deux ordres. Cependant un progrès immense était accompli. En remplaçant l'aristocratie de naissance, puissance immuable, par l'aristocratie d'argent, puissance mobile et accessible à tous, ces lois préparaient les révolutions par lesquelles passa Rome républicaine.
Cette constitution portait un autre coup fatal à l'aristocratie : elle attaquait indirectement la clientèle. Elle n'abolissait, il est vrai, ni les curies, dont la sanction restait nécessaire pour tous les actes des centuries , ni le patronage, qui donnait aux grands la force matérielle, sans laquelle les privilèges ne peuvent longtemps se défendre; mais elle assurait une place dans l'État aux clients, qui jusqu'alors avaient vécu sous la protection des Quirites. Elle les séparait de leurs patrons le jour des comices- pour les confondre, suivant leur fortune, avec les riches ou les pauvres; elle ouvrait la route du Forum à ceux qui n'avaient jamais suivi que celle de Y Atrium patricien. Une autre loi de Servius autorisa les affranchis à retourner dans leur patrie, ou, s'ils restaient à Home, à se faire inscrire dans les tribus urbaines en se choisissant un patron, même parmi les plébéiens. Le riche plébéien put dès lors se montrer dans la ville entouré, comme un Fabius, d'une troupe bruyante et dévouée. Mais la clientèle s'affaiblit en se multipliant, et Rome, le siège de l'empire, se peupla, pour la ruine de ses institutions, d'esclaves affranchis.
Cette constitution, qui réunissait deuxpeuples jusqu'alors
séparés, et qui déterminait les charges et les droits de chacun dans l'État, modifia nécessairement l'organisation primitive de la légion : les seniures formèrent la réserve, les juniores l'armée active; les premiers gardaient la ville, les autres allaient chercher l'ennemi. Sur le champ de bataille, la légion se présentait en lignes serrées qui rappelaient la phalange macédonienne1; en face de l'ennemi et exposés à sés premiers coups, étaient les légionnaires de la première classe, tout couverts d'airain; derrière eux et abrités par leurs corps et leurs armures, les hommes des classes suivantes ; ceux de la cinquième servaient comme troupes légères; 300 chevaliers formaient la cavalerie des légions.
L'organisation des centuries étant toute militaire, c'était en armes et en dehors du Pomœrium, dans le Champ de Mars, qu'elles se réunissaient2, non pas à l'appel des licteurs, comme les comices par curies, mais au son de la trompette'. Toutefois il fallait, pour leur réunion, prendre les auspices, et la religion les tenait par là dans la dépendance des augures patriciens. Leur convocation devait être annoncée 30 jours à l'avance, et durant ces 30 jours (dies justiy un drapeau rouge flottait sur le Janiculus, qu'une troupe armée occupait pendant toute la durée des comices.
Servius promulgua plus de cinquante lois encore* sur les contrats, les délits, les affranchissements, les formes d'acquérir la propriété, etc., toutes généralement empreintes de ce caractère libéral que portent ses lois politiques, comme celle-ci, par exemple, que Tarquin abolit et que le peuple mit près de deux siècles à reconquérir : la propriété seule du débiteur, et non sa personne, répondra de sa dette. Aussi la reconnaissance populaire protégea la mémoire du roi plébéien, né dans la servitude ou sur la terre étrangère, et l'on alla jusqu'à croire qu'il avait voulu dé-
I. Liv., VIII, 8. - 2. Liv., XXXIX, 14; VI, 20. Don., IV, 84; VII, M. — 3. Macrob., Sait, I, IG. — 4. Den., IV. 13, 43.
poser la couronne pour établir le gouvernement consulaire1.
Quelques années auparavant, Solon avait, comme Servius, réparti les droits en proportion des biens. Ainsi les deux plus grandes villes de l'ancien monde renonçaient dans le même moment aux idées orientales, au gouvernement immobile des castes, et adoptaient le principe de beaucoup de sociétés modernes que le pouvoir dépend de la fortune*. Mais à Athènes les mœurs avaient depuis longtemps préparé la réforme de Solon, elle fut immédiatement appliquée ; à Rome, celle de Servius devançait le temps, elle ne put lui survivre.
Ce furent en effet ces lois démocratiques qui aidèrent Tarquin le Superbe à renverser son beau-père, lorsqu'il se fut montré aux patriciens comme le défenseur de leurs privilèges attaqués. Devenu roi, Tarquin détruisit les tables sur lesquelles étaient portés les résultats du dénombrement, abolit le système des classes, et défendit les réunions religieuses des plébéiens8, puis, soutenu de ses nombreux mercenaires, il contraignit le peuple à achever le cirque, le Capitole et le grand cloaque. Mais, comptant trop sur ses forces, sur ses alliés latins et herniques, il n'épargna pas plus les grands que le peuple, et beaucoup de sénateurs n'échappèrent à la mort que par l'exil. Cette domination s'exposait, par sa violence même, à un péril certain, en réunissant les deux ordres dans une haine commune ; elle dura cependant jusqu'à ce que l'attentat contre Lucrèce
1. Je me suis conformé à l'opinion générale. Cependant, malgré les témoignages formels de l'antiquité, cette constitution me paraît n'avoir été, sous Servius, qu'une organisation nouvelle de l'armée romaine; et je suis tout disposé à croire qu'il en fut du rôle politique des centuries comme du dessein prêté à Servius d'établir un gouvernement républicain. On lui attribue ce que les époques suivantes réalisèrent. Comme règlement militaire, les patriciens pouvaient accepter cette réforme; comme constitution politique, ils étaient trop forts pour se la laisser imposer. 11 ne fallait pas moins qu'une révolution qui leur rendit le secours des plébéiens nécessaire, pour qu'ils le payassent de cette concession. Liv., I, 47. —2. Sur les ressemblances entre les révolutions de Rome et celles de la Grèce, voy. La cité antique, de M. Fustel de Coulanges. — 3. Den., IV, 43.
eût donné à la multitude une de ces preuves outrageantes de servitude qui, plus encore que le sang versé, amènent les révolutions, parce que l'injure faite à un seul est alors ressentie par tous.
« Si la constitution de Servius s'était maintenue, dit Niebuhr, Rome aurait atteint 200 ans plus tôt, et sans sacrifices, à une félicité qu'elle ne put ressaisir qu'au prix de rudes combats et de grandes souffrances. » Il est vrai que, dans l'histoire d'un peuple comme dans la vie d'un homme, le bien sort souvent du mal. Cette lutte pénible forma la jeunesse de Rome et retarda sa décadence; mais « malheur à ceux de qui vint Fofîense, et malédiction sur ceux qui détruisirent , autant qu'il était en eux, la liberté plébéienne 1 »
Tarquin cependant avait porté loin le nom et la grandeur de Rome. Sous ses derniers rois, Rome n'est plus 1 obscure cité dont le^ territoire s'étend à quelques milles de ses murs. Le traité avec Carthage conclu en 510, la grandeur de la ville, la splendeur de ses édifices, et ses 150 000 combattants1, attestent qu'elle formait alors un des plus puissants États de l'Italie. Jusqu'à Aurélien, c'est-à-dire pendant près de 800 ans, Rome n'eut d'autre enceinte que celle qui lai avait été bâtie par Servius et qui couvrait une ligne de sept milles romains. Le Tibre était déjà contenu par des quais dont on peut voir encore aujourd'hui les restes. Les substructions faites pour élever le Gapitole subsistent aussi. Ce temple, qui fut digne de Rome au temps de sa grandeur, formait un carré presque parfait de 200 pieds sur chaque face. Une double colonnade l'entourait de trois côtés. Mais le péristyle du midi, qui regardait le Palatin et le Forum, avait un triple rang de colonnes. De tous ces ouvrages, le plus important était la Cloaqua vnaxima. Ses fondations
1. C'est le cens de l'année 499, mais ce chiffre est très-probablement exagéré. Du moins est-il en désaccord avec les événements. Le cens de 510 n'avait donné que 130000 hommes, et celui de 494 donna seulement 110000 hommes. Cf. Don., V, 20, 75, 96. Cela suppose toujours une population d'au moins 600 000 âmes.
13q ROME SOUS LES ROIS.
s'enfonçaient à 40 pieds sous terre, et ses nombreuses ramifications allaient chercher dans tous les terrains bas de la ville les eaux et les boues pour les conduire au Tibre. Ce fut seulement quand cet immense ouvrage eut été achevé que la plaine marécageuse1 qui s'étendait entre le pied des sept collines fut assainie et desséchée. Telle était la hauteur de la triple voûte 2 du canal principal, construite en longues pierres de pépérin, posées sans ciment, qu'un char à foin y pouvait passer, et qu'Agrippa le descendit dans une barque. Aussi la tradition parle-t-elle, comme pour les grandes constructions des rois égyptiens , de la misère du peuple condamné à de tels travaux.
Au reste, la domination de Rome était alors assez étendue pour que la grandeur de l'État se manifestât par la magnificence des édifices. Dans le traité conclu avec Garthage l'année même de l'expulsion de Tarquin, et que Polybe3 traduisit de l'original conservé dans les archives des édiles au Gapitole, toutes les villes de la côte du Latium, Ardée, Antium, Circéii, Terracine , sont nommées comme sujettes de Rome. Dans V intérieur du pays, Aricie lui obéissait au même titre; Suessa Pomœtia avait été prise et Signia colonisée. Entre le Tibre et l'Anio, toute la basse Sabine lui appartenait, et les récits sur Porsenna prouvent qu'au nord du Tibre sa frontière s'étendait assez loin pour que dix de ses trente tribus eussent leur territoire en Étrurie. Sa marine, ou plutôt celle de ses alliés et sujets3 n'était même pas sans importance, puisqu'on peut conclure des termes du traité que des navires marchands sortis du Tibre ou des ports du Latium trafiquaient jusque dans la Sicile, la Sardaigne et l'Afrique. C'était sans doute la route del'Égypteque les Cartha-
1. Le VeloJbrum, la Subura, le Forum romanum, et le Circus maximus. Ce cirque avait trois stades et demi de long sur un de large, et pouvait contenir 150 000 ou, selon d'autres, 380 000 spectateurs, et même plus.— 2. La voûte est formée de trois arcs concentriques. Il est à remarquer que les Grecs ne construisirent de voûtes cintrées qu'au temps d'Alexandre. — 3. 111, 22. L'authenticité de ce traité serait au besoin confirmée par le récit de Tite-Live, qui représente Tarquin comme le chef reconnu de la ligue des 47 villes latines. Yoy. Liv., I, 52. Den., IV, 48-49.
INSTITUTIONS POLITIQUES ET RELIGIEUSES. 13 i
ginois voulaient leur fermer en interdisant aux Romains et à leurs alliés la navigation à Test du Beau Promontoire.
Nous avons suivi les développements de la constitution, il reste à voir les mœurs.
Il ne peut être question, pour cette époque, de sciences, d'arts ni de littérature. Quand Tarquin tomba , la littérature grecque avait fourni la moitié de sa carrière, la plus brillante peut-être. Les beaux temps, du moins de la grande poésie, étaient passés, et les Œuvres de Solon, de Simonide et d'Anacréon étaient une première décadence; mais Pindare, Eschyle, Hérodote et Thucydide étaient nés ou allaient naître. Ainsi, sur l'une des rives de l'Adriatique, la Grèce écoutait depuis des siècles ses chantres immortels, quand sur l'autre bord le génie littéraire n'était pas même éveillé. A Rome, dans ce temps, c'est à peine si Ton savait graver sur le bois ou sur le bronze les lois et les traités, et les seuls ouvrages que l'on cite delà période royale sont : le Recueil de lois formé par Papirius sous Tarquin le Superbe (Jus Papirianum)j et les Commentaires du roi Servius, qui vraisemblablement contenaient sa constitution1. Les hymnes religieux des Saliens et des frères Arvales et le caractère épique d'une partie de l'ancienne histoire romaine prouvent sans doute que Rome avait, comme en ont eu tous les peuples, des chants en l'honneur des rois, des héros et des grandes familles2 ; mais de là à une littérature véritable il y a toute la distance qui sépare l'expression irréfléchie des passions populaires de la forme nettement arrêtée du génie individuel. Autrefois la valeur des chants populaires était méconnue, aujourd'hui elle est exagérée. Pour les Romains surtout, dont le caractère triste, froid et sévère n'a ni l'élan du génie des Grecs, ni leur facile enthousiasme, ni leur brillante et mobile imagination, les chants populaires n'ont jamais dû être ni aussi nombreux ni aussi
1. Macrob., Saturn., III, 11. Fest., s. v. Procum elprocensu. Den., IV, 43. — 2. Liv., VI, 29; VIII, 40; XL, 52;XLI, 13. Cic, Brut., 16. Fest., s. v. Trient™ tertium. Cf. Hertn. Doct. Metr., p. 616, et Duntzer, De Versu Saturnio, Bonn, 1838.
riches de détails et de couleur que le voudrait l'école de Niebuhr. La langue d'ailleurs, rude et sans souplesse, était trop pauvre et trop peu arrêtée dans ses formes pour se prêter à de nombreuses exigences; le fragment qui nous reste de l'hymne des frères Arvales montre combien cet instrument grossier avait encore peu servi *.
Les arts n'étaient pas mieux cultivés, bien qu'au nord et au sud de Rome, chez les Étrusques, les Rutules et les Volsques, ils eussent déjà reçu un premier développement. Pline vit à Cœré et à Ardée des peintures qui conservaient encore de son temps toute la vivacité de leurs couleurs, et qu'il regardait comme antérieures à Rome; mais à Rome même il n'y eut point, avant les Tarquins, d'images des dieux ; et longtemps encore leurs statues, ouvrages d'artistes étrusques, ne furent faites que de bois ou d'argile, comme celle de Jupiter dans leCapitole, et le quadrige placé sur le haut du temple. L'Étrurie fournissait aussi les architectes* qui ont bâti la Borna Quadrata du Palatin, construit les premiers temples et fabriqué les premières statues; elle donnait même les joueurs de flûte nécessaires à l'accomplissement de certains rites ; car le génie des arts, comme celui de la poésie, manquait à ce peuple, et ne s'éveillera en lui qu'au contact de la Grèce. Toute l'activité du Romain se portait vers un but pratique : les affaires publiques, l'agriculture et les soins domestiques. Deux mots désignaient pour lui toutes les qualités, toutes les vertus5, virtus et pietas, c'est-à-dire le courage, la force, une inébranlable fermeté, la patience au travail et le respect pour les dieux, pour les ancêtres, pour la patrie et la famille, pour les lois et la discipline établies. Cicéron dit très-bien4, et
1. Ce fragment est le plus ancien monument de la langue latine. — 2. Fabris undique ex Etruria accitis. Liv., I, 55. Pl., XXXV, 12. — 3. Virtus ex viro appellata est. Cic, Tusc, II, 8, 9. — 4. Tusc, I, 1. Quant au dtoit, l'originalité de la Grèce est surtout dans les constitutions politiques, celle de Rome dans les lois civiles. Cicéroa dit {de Orat., I, 44) : Incredrbile est enim quam sit omne jus civile, prœter hoc nostrum, inconditum ac paene ridiculum.
sans trop flatter l'orgueil national : « Dans les sciences et les lettres, les Grecs nous surpassent, mais il y a dans nos coutumes et notre conduite plus d'ordre et de dignité. Où trouver cette sévérité de mœurs, cette fermeté, cette grandeur d'âme, cette probité, cette bonne foi et toutes ces vertus de nos pères? »
Leur vie domestique, en effet, était simple et austère : point de luxe, point d'oisiveté; le maître laboure avec ses serviteurs, la maîtresse file au milieu de ses femmes1, la royauté même ou la richesse n'affranchit point du travail ; comme Berthe la Fileuse, la reine Tanaquil 2 et Lucrèce donnent l'exemple aux matrones romaines. « Quand nos pères, dit Gaton, voulaient louer un homme de bien, ils l'appelaient bon laboureur et bon fermier, et c'était le plus bel éloge \ » Alors on vivait sur ses terres, dans les tribus rustiques, de toutes les plus honorables, et on ne venait à Rome que les jours de marché* ou de comices. A la villa, pas un jour, pas un instant n'est perdu. Si le temps empêche d'aller aux champs, qu'on travaille à la ferme, qu'on nettoie les étables et la cour, qu'on raccommode les vieux cordages et les vieux habits; même les jours de fête, on peut couper les ronces, tailler les haies, baigner les troupeaux et aller vendre à la ville l'huile et les fruits5.
Ces habitudes laborieuses et économes, qui amenèrent l'usure, une des plaies de la société romaine, ont été celles de tous les peuples agriculteurs; mais partout on les oubliait pour fêter l'hôte que les dieux envoyaient, et l'hos-
1. Colum. , XII, prœf. — 2. On montrait au temps de Varron , dans le temple de Sancus, sa quenouille et son fuseau encore chargés de la laine qu'elle filait. Pl., VIII, 48. — 3. Cato, de Be rust., prxfat. et Pl., XV11I, 3. Les personnages les plus considérables de la cité étaient les locupletes loti, hoc est agri plenos : la monnaie était du bétail , pecunia a pecore : les revenus publics, des pâturages, pascua. On célébrait l'anniversaire de la fondation de Rome le 21 avril, jour de la fête de Palès, déesse protectrice des troupeaux. — k. A'undw<x\ tous les neuf jours. Les comices fuient plus tard (voy. p. 225) convoqués aux mêmes jours : Nundinarum etiam conrentus manifestum est propterea usurpâtes, ut rtonis tantummodo diebus xtrbart.r res agerentur, reliquis administrarenlur rastiCcV. Colum. prsrf. — h. Virp., Georg.,]., 273. Colum., Il, 21, ctCaton, de BerusU, 39.
pitalité était, même pour les plus pauvres, un devoir religieux. Chez les Romains, l'avarice et la défiance fermaient à l'étranger les portes de la viUa, qu'entouraient toujours de larges fossés et des haies épaisses, car il ne faut pas d'inutiles dépenses, ni jamais donner ou prêter sans gain. Le père de famille, disait encore Caton, doit faire argent de tout et ne rien perdre : s'il donne des saies neuves aux esclaves, qu'ils lui rendent les vieilles, elles feront des morceaux; qu'il vende l'huile, si elle vaut quelque chose, et ce qui reste de vin et de blé; qu'il vende les vieux bœufs, les veaux, les agneaux, la laine, les peaux, les vieilles voitures, la vieille ferraille, les vieux esclaves et les esclaves malades ; qu'il vende toujours : le père de famille doit être vendeur, non acheteur*.
Le père de famille! c'est toujours lui qu'on nomme, car il n'y a que lui dans la maison : femme, enfants, clients, serviteurs, tous ne sont que des choses', instruments de travail, personnes sans volonté et sans nom, soumises à la toute-puissance du père. A la fois prêtre et juge, son autorité est absolue; seul il est en communication avec les dieux, car il accomplit seul les sacra privata, et comme maître, il dispose des forces et de la vie de ses esclaves ; comme époux, il condamnera sa femme à mort3, si elle fabrique de fausses clefs ou viole la foi promise, et il ne lui doit pas la religion du deuil, la piété du souvenir*: comme père, il tuera l'enfant né difforme et vendra les autres jusqu'à trois fois avant de perdre ses droits sur eux. Ni l'âge, ni les dignités, ne les émanciperont : consuls ou sénateurs, ils pourront être arrachés de la tribune et de la curie ou
1. Cat., deBe rust. , 2 et 59. —2. Mancipia,de là cmancipatio; ils no sont pas sut, mais client juris. — 3. Den., II, 25. Pl., XIV, 13. Suét., Tib., 35. Tac, Ann., XIII, 32. Plut., Rom., 22, x>ei5<5v vttoSoX^, Egnatius Metellus uxorem, quod vinum bibisset, fuste percussam interemit. Val. Max., VI, 3 9. Ces droits sur la femme et sur les enfants ne dérivaient que du mariage par confarreatio , qui mettait la femme in manu virL L'enfant émancipé par trois ventes en conservait une tache indélébile, la diminutio capitis (Gaius, InsL, I, § 162). — 4. Vir non lugetuxarem, nullam débet uxori re- Ugionem luctus. Dg., liv. III, t. III, 1. 9.
mis à mort, comme ce sénateur complice de Catilina et tué par son père. S'il est riche, il prêtera à 12, à 15, à 20 pour 100, car le père de famille doit faire valoir son argent comme ses terres, et la loi lui abandonnera la liberté et jusqu'à la vie de son débiteur insolvable. A sa mort enfin, ni ses enfants ni sa femme ne pourront rien réclamer de son bien, s'il Ta légué à un étranger ; car il a le droit de disposer de sa chose comme il l'entend1. Toutefois la cité enveloppe et domine la famille. Pour que la volonté du père s'accomplisse, il faut que le testament soit accepté par les curies.
C'est par les femmes surtout que les mœurs changent, que les familles, les classes et les fortunes se mêlent; mais dans cette société si sévèrement disciplinée la femme, l'élément mobile, reste toute sa vie sous tutelle*. Elle appartient à la maison, non à la cité, et, dans la maison, elle a toujours un maître : le père, quand elle est fille ; le mari, quand elle est épouse; le plus proche agnat mâle, quand elle est veuve. Une des causes de la ruine de Sparte fut le droit que Lycurgue avait laissé aux femmes d'hériter et de disposer de leurs biens*. A Rome, si la femme obtient quelque part* dans l'héritage de son père ou de son époux, elle ne peut, excepté les Vestales (in honorera sacerdotii), ni aliéner, ni léguer, sans le consentement de ses tuteurs, c'est-à-dire de son mari, de ses frères ou de ses plus proches parents mâles du côté paternel, tous intéressés, comme ses héritiers, à empêcher une vente ou un legs5. Ils avaient droit aussi de s'opposer au mariage ordinaire (coemptio vel cohabitatio). Le père seul, en refusant son consentement, pouvait empêcher
1. Uti leg assit super pecunia, tutelavc su<v rei , itajusesto. Fr. XII Tab. Cf. Gaius, II, 224. Les testaments devaient être présentés à la sanction des curies ou au moment de partir pour une expédition in procinctu (exercitus expeditus et armatus). Ulp., Fr., XX, 2. Gaius, II, 101. — 2. Nullam ne privatam quidem rem agere feminas sine auctore.... in manu esse parentum, fratrum, virorum.... Cato, ap. Liv., XXXIV, 2. Le tuteur a sur la pupille les droits de la patria potestas. Fcst., s. v. Remancipata. — 3. Arist., Polit. II, 6, n. — 4. Uno part d'enfant, Te>tviTï|<javTo;To\> àvSpè; xXnpovôito; i^éwtxo twv xPWa™"» Ouyâtup wttpôç. Den., II, 25. — 5. J&1190, ®efà. Ut ftemift. Olcdjt, § 209.
le mariage solennel (confarrealio)* qui, dans aucun cas, n'avait lieu entre un plébéien et une patricienne. Placées en tutelle perpétuelle, elles ne pouvaient conférer aucun droit, et la parenté établie par elles n'avait point d'effets civils : l'enfant suivait le père.
Le droit de vie et de mort concédé à l'époux sur sa femme ne dérivait dans l'origine que du mariage patricien par confarreatio, la loi ne s'occupant pas encore des unions plébéiennes. Dès que la fiancée avait goûté au gâteau symbolique (far)y passé sous le joug de charrue, mis l'as dans la balance, sur les pénates, sur le seuil de la maison conjugale, et prononcé la formule : ubi tu Gains, ego Gaia, elle tombait, selon l'expression du droit, in manum viri, et sa dot devenait, comme sa personne, la propriété (m) de l'époux*. Les XII tables accordèrent au mariage plébéien les mômes droits, usu ami continui in manum conveniebat\
En cas de divorce, l'époux retenait la dot. Mais à cet âge des mœurs fortes et austères, le divorce était inconnu*, et les matrones n'avaient pas encore élevé ce temple à la pudeur, dont les portes se fermaient devant la femme qui deux fois avait offert le sacrifice des fiançailles.
Toutes les sociétés aristocratiques retiennent les femmes dans une condition inférieure, et assurent au chef futur de la famille, au fils aîné, de plus grands avantages qu'à ses frères. La loi romaine n'alla pas jusqu'à proclamer le droit d'aînesse qui sort d'un principe inconnu à l'antiquité, Tindivisibilité du fief; car elle était trop préoccupée du pouvoir absolu du père pour limiter en rien ses droits. Mais, en lui laissant la libre disposition de ses biens, elle lui permettait de faire, dans l'intérêt de sa maison, une part plus grande à l'alné de ses enfants •. Cependant, ces droits du père
1. Den. dit de cetle sorte d'uuion, qu'elle avait lieu xatà vôjiov; Up.oû;. — 2. Omnia qtuv mulieri fuerunt, viri fiunt} dotis nomine. Cic, pro Cœcina, 12. La dot se divisait en : bona profectitia, adventitia et paraphema. Cf. UIp., Dig.} 1, XXIII. — 3. Gaius, I, 3.-4. Le premier divorce, celui de Sp. Carvilius, est de l'an de Home h2i) (233) ; encore l'indignation fut-elle générale. Aulu-G., IV, 3; XVII. 21. Val. Max., II, 1,4. —5. Ainsi, dans
une fois réservés, la loi romaine ordonnait, en cas de décès ab intestat, le partage égal entre tous les enfants. Cette clause toute démocratique, après avoir affaibli l'aristocratie patricienne, devait servir aux jurisconsultes du moyen âge pour battre en brèche la féodalité.
Tel est le droit des Quirites, jus Quiritium, et nous retrouvons ici la triple base sur laquelle repose cette société si profondément aristocratique : l'inviolabilité de la propriété, celle de la terre ou celle de l'or ; les droits illimités et le caractère religieux du chef de la famille1.
Ces droits de l'autorité paternelle devaient préparer de dociles sujets. Devenu citoyen, le fils reportait du père à l'État ce respect et cette aveugle obéissance. C'est un caractère des petites sociétés, que le patriotisme y soit en raison inverse de l'étendue du territoire, et d'autant plus énergique que la frontière ennemie est plus voisine. L'homme y appartient plus à l'État qu'à la famille. Il est plutôt citoyen qu'il n'est père ou époux, et les affections domestiques passent après l'amour du sol natal et de ses lois. Servir l'État, c'est la première religion des Romains ; et dans le Songe de Scipion, cette page demi-chrétienne, l'immortalité n'est promise qu'aux grands citoyens. De là ce respect des plébéiens pour les institutions, même quand elles leur sont contraires ; et ces retraites sans pillages, ces révolutions non sanglantes, ce progrès pacifique qui s'opère lentement, par les voies légales. De là aussi, dans la vie ordinaire, cette soumission aux vieux usages, à la lettre de la loi qu'il serait sacrilège d'interpréter, cette foi aveugle pour des formules incomprises et l'autorité si longtemps reconnue des acta légitima.
Denys, III, 47, Démarate laisse, au détriment de ses autres héritiers légitimes, toute sa fortune à son fils Lucumon. Dans la mythologie grecque, Hercule est soumis à Eurysthée. On sait l'histoire d'Esaû. A Sparte, la propriété était primitivement indivisible et inaliénable. Cf. Meursius, de Reg. Lac; Manso, Sparta; Arist., Polit., II, 6 et VI, 4. — 1. Den. d'Hal. A. R. II, 26, met en contraste la prodigieuse extension à Home de la patria patentas, avec les étroites limites où Solon, Pittacos, Charondas et tous les législateurs grecs l'avaient renfermée.
La religion, en plaçant sous la surveillance divine, c'està-dire sous celle des pontifes et des augures patriciens, tous les actes de la vie, en nourrissant la superstition par la fréquente intervention des dieux, multipliait encore les liens qui attachaient le citoyen à l'État et à ses institutions. Chez les anciens tout tenait à la religion : l'art, les plaisirs, la vie publique et la vie privée, la famille et l'État. Les jeux et les courses se célébraient en l'honneur des dieux. Les chants étaient des hymnes; les danses, une prière; la musique, de grossières mais saintes harmonies, et, comme au moyen âge, les drames étaient de pieux mystères.
Nul peuple, malgré quelques exemples fameux, ne poussa si loin la religion du serment : rien ne se faisait, levée de troupes, partage du bulin, procès, jugements, élections, affaires publiques, affaires privées, vente, contrat, rien encore une fois, sans qu'on jurât, soit fidélité et obéissance, soit justice et bonne foi. Dans les ventes, l'acquéreur en présence de cinq témoins, tous citoyens romains d'âge adulte, mettait dans une balance l'airain , prix d'achat, et touchant de la main la terre, ou l'esclave ou le bœuf qu'il achetait, disait: « Cela est à moi, selon la loi des Quirites ; je l'ai payé de ce cuivre dûment pesé. » Ce droit de vendre ou d'acheter par mancipation1 (manu capere), sans l'intervention d'un magistrat et sans preuve écrite, était un des privilèges des Quirites, et sans doute un de leurs plus anciens usages. 11 explique l'importance de cette loi : Uli lingua nuncupassit, itajus esto, qui pénétra si avant dans les habitudes des Romains, qu'elle en lit le peuple le plus fidèle à sa parole, mais à la parole littérale, au sens matériel, la bonne foi dût-elle en être blessée, comme aux Fourches Caudines, devant Cartilage, à Numance.
Après la guerre, la principale occupation des Romains était
1. Tous les objets de propriété se divisaient en res mancipii (terres, maisons, esclaves, bœufs, chevaux, mulets, ânes), et res nec mancipii. La propriété de ceux-ci était transmise par la simple délivrance faite à l'acquéreur. Pour les autres, il fallait les formalités qui viennent d'être indiquées. Ulp., Frag., XIX, I.
l'agriculture, car le peu d'industrie que Rome avait alors était abandonné aux citoyens pauvres et aux étrangers, sauf quelques professions nécessaires à l'armée1. Mais l'agriculture n'enrichit pas le petit propriétaire; heureux, quand elle le fait vivre, et qu'il n'est pas forcé, pour subvenir à l'insuffisance des récoltes, d'aller puiser dans la bourse du riche, de recourir à l'assistance fatale de l'usurier. Plus tard, l'usurier fut un chevalier plébéien ou un affranchi. A cette époque, il était presque toujours patricien 2; car aux revenus de leurs vastes propriétés les patriciens joignaient les profits du commerce maritime qu'ils s'étaient peut-être réservés. Le débiteur insolvable n'avait pas de pitié à attendre. S'il ne paye pas, dit la loi, qu'il soit cité en justice. Si la maladie ou l'âge l'empêche, qu'on lui fournisse un cheval, mais point de litière. La dette avouée, et le jugement rendu, qu'il ait trente jours de délai. S'il ne satisfait pas encore, le créancier le jettera dans l'ergastulum, lié avec des courroies ou des chaînes pesant quinze livres. Au bout de soixante jours, qu'il soit produit à trois jours de marché et vendu au delà du Tibre; s'il y a plusieurs créanciers, ils pourront se partager son corps ; qu'ils coupent plus ou moins, peu importe3. Cruauté impolitique et dangereuse, parce que la foule ne restera pas toujours insensible à la vue d'un cadavre ou à l'apparition au Forum d'un homme du peuple, à demi mort sous les coups, pour un peu d'argent qui n'aura pas été payé.
1. On attribue à Numa la formation de neuf corporations, Plut. A'umfl, 17 : joueurs de flûte, orfèvres, charpentiers, teinturiers, cordonniers, tourneurs, ouvriers en cuivre, potiers; tous les autres artisans étaieDt réunis en une seule corporation. Le commerce en détail était infamant, mais non le commerce en grand. Notre ancienne noblesse pensait aussi que faire le commerce en grand ce n'était pas déroger. — 2. Den., IV", 11. Tit.-Liv., VI, 36. Nobiles domos.... ubicumque patricius habitet, ibi car cerem prix atum
esse.. —3 Secanto, si plume minusve secuerunt, se (pour sine) fraude
esto. Fr. des XII Tab. Il se peut qu'au milieu du cinquième siècle avant notre ère la sectio ne s'entendît déjà plus que du prix du débiteur vendu ; mais pour les époques antérieures, il faut certainement l'entendre au sens littéral.