Liv.,XXXII, 27 ; XXXIIT
tranchants que les légionnaires adoptèrent, et qui faisait de telles blessures que les Macédoniens de Philippe en furent épouvantés1. Généralement ils combattaient à pied; ils avaient pourtant des chevaux aussi rapides, dit Strabon, que ceux des Parthes, et qui étaient dressés à plier les genoux et à gravir rapidement les montagnes. S'ils étaient vaincus, on en prenait peu; on en gardait moins encore; le poison qu'ils portaient toujours avec eux les affranchissait de la servitude: ou bien, embarqués pour l'Italie ou la Sicile, ils faisaient un trou dans la cale et coulaient le navire. Les femmes combattaient au milieu de leurs maris et, après une défaite, égorgeaient leurs enfants et se tuaient*; le dévoué ne survivait pas non plus à son ami ou à son chef, et le vieillard incapable de combattre était débarrassé d'une vie inutile. Durs aux vaincus comme à eux-mêmes, les Lusitaniens coupaient la main droite de leurs captifs pour la consacrer aux dieux. « Ils aimaient singulièrement les sacrifices, dit Strabon, et les victimes étaient leurs prisonniers de guerre. » Voilà de plus terribles ennemis que les innombrables phalanges d'Antiochus. Heureusement pour Rome que, moins encore que les Italiens et les Grecs, les Espagnols divisés entre eux ne surent jamais s'unir pour une grande entreprise ou une commune résistance ; sans cela, dit Strabon, ils auraient été invincibles.
Un préteur vengea Sempronius. Mais cette guerre parut assez importante pour mériter une armée consulaire. Caton la commanda. Les Romains étaient refoulés jusque sur la ville massaliote d'Empories, à l'entrée de la province; Caton se dégagea par une victoire habilement préparée (195); puis ayant acheté le secours des Celtibériens au prix de 200 talents que les vaincus payèrent, il put faire démanteler en un seul jour toutes les villes ou bourgades entre
1. Gladio Hispaniensi detruncata corpora, brachiis cutn humero abscisis.... patentiaque riscera.... pavidi cerncbant. Ipsum quoque regem (error cepit. Lir.. XXXI, 34. — 2. App., H.,' 72 ; Strab., III, p. 154 et sqq.
l'Èbre et les Pyrénées1, et établir un impôt considérable sur l'exploitation de leurs mines d'or et d'argent. Après Caton et durant la lutte contre Antiochus, la guerre languit. Mais les Celtibériens se sentant menacés par raffermissement de la domination romaine dans la vallée de l'Èbre, s'unirent aux Lusitaniens, aux Vaccéens et aux Carpétans ; il leur en coûta 35 000 hommes qu'ils perdirent dans une grande bataille près de Tolède (185). Les Romains employèrent plusieurs années à cerner leurs montagnes devenues le foyer de la résistance, et des victoires, gagnées au nord et au sud, leur en ouvrirent l'entrée. Quand les Vaccéens et les Lusitaniens, lassés de la lutte, eurent posé les armes, Sempronius Gracchus, le père des Gracques, pénétra au cœur même de la Celtibérie; il y soumit 300 bourgades". Pour gagner ces peuples à la paix, il ne leur imposa point de dures conditions : certain que la civilisation seule pourrait la rendre durable, il chercha à fonder des villes où il réunit, en leur donnant de sages lois, des Celtibériens pauvres et turbulents. La bonne foi, la douceur de Gracchus devinrent célèbres dans la Péninsule; plus lard les traités qu'il conclut furent invoqués contre la cruauté et l'avarice des nouveaux préteurs (178) 3.
L'Espagne paraissait pour la seconde fois conquise; la Cisalpine le fut réellement*. Le Carthaginois Amilcar, qui y était resté, malgré Zama, avec la secrète connivence d'Annibal, jeta 40000 Gaulois sur Plaisance et Crémone, les deux grandes colonies de Rome le long du Pô (200). Quelques années plus tôt, cette diversion aurait pu venir en aide àCarthage, elles n'était plus pour Rome qu'un ennui que le souvenir des guerres Gauloises changea un moment en terreur. Amilcar et presque tous ses Gaulois furent tués par le préteur Furius, à qui cette victoire valut le triomphe ; ce fut le premier préteur qui l'obtint. Mais les
1. Liv., XXXIV, 8-22. Plut., in Cat., 15. Polybe, XIX, fr. unique. — 2. Liv., XLI, 4, d'après Polybe. —3. App.; H., 43, 44; Liv., XL, 45-50. 11 donna le nom de Gtacchuris à la ville d'illurcis , XLI, 3. — 4. Ces guerres sont racontées dans Tite-I.ive do XXXI, 2, à XL, 53.
Ligures et tous les Gaulois de la vallée du Pô, à l'exception des Génomans, se soulevèrent. Les Boïes surtout montrèrent un héroïque acharnement. Il fallut envoyer contre ces peuples jusqu'à trois armées à la fois et Scipion l'Africain. En l'année 193, le sénat eut recours à la formule des grands dangers publics : il déclara qu'il y avait tumulte. Des défaites répétées forcèrent enfin les Boïes à traiter (192), sous la condition de céder la moitié de leurs terres*. Mais quand il fallut exécuter le traité, ils ne purent se résigner à vivre sous cette domination odieuse ; et ce qui restait de la nation alla chercher au delà des Alpes, sur les bords du Danube, une terre à l'abri de l'ambition romaine2. En dix années ils avaient tenu tête à quinze consuls, tué deux préteurs, et plus de légionnaires que n'en coûtèrent, en trois quarts de siècle, toutes les guerres de Grèce et d'Asié.
On se hâta de repeupler Plaisance, Crémone, d'envoyer des colons à Bologne et à Parme, et d'achever la voie militaire qui allait d'Ariminum à Plaisance. Les Insubres (Milan) s'étaient soumis ; les Génomans (Vérone et Mantoue) servaient depuis longtemps la domination romaine; les Vénètes l'acceptaient en silence; les Ligures seuls résistaient encore. Trop faibles pour inspirer des craintes, ils étaient assez braves pour exercer la valeur des légions. En 189, ils tuèrent un préteur; plus lard, ils battirent un consul, et mirent Paul-timile lui-même en danger. 11 fallut recommencer les dévastations de la guerre des Samnites5 : couper les vignes, brûler les moissons, désarmer les villages, faire descendre les habitants, de la montagne dans la plaine v; enfin transporter 47 000 Ligures dans les solitudes du Sàmnium, tandis que des colons romains s'établissaient à Pise, à Lucques et à Modène pour cerner l'Apennin Ligurien. Malgré tous les efforts de la politique et des armes, ces pauvres montagnards, abandonnés des Cisalpins, luttèrent vingt ans encore, jusqu'en 163, contre la maîtresse du
1. Liv., XXXVI, 30.— 2. Strab., V, 212. Ils s'y mêlèrent aux Taurisqucs. - 3 Livr.. XXIX 32 XL. 38, 41. — 4. Ibid- XL, 53; XLI, 18.
(iUKRRE DE 200 A 178.
monde. Une forteresse fut bâtie à Luna pour les surveiller et la voie Aurélienne conduite le long de la côte pour mener partout les légions à l'entrée des montagnes. Bien avant cette époque, le sénat avait porté aux Alpes les frontières de la république, en déclarant l'Italie fermée aux Barbares, et quelques bandes gauloises étant venues chercher des terres dans la vallée du Pô, il leur avait impérieusement ordonné de repasser en toute hâte les montagnes '.
La fondation d'Aquilée et une nouvelle conquête de l'Istrie (177) servirent à défendre, par l'est, les approches de la Cisalpine3.
Vers le même temps, les peuples de Corse et de Sardaigne remuèrent (181). Après de vains efforts, les Corses se résignèrent à payer leur tribut de 100 000 livres de cire*. Dans l'autre île, Gracchus, le pacificateur de l'Espagne, tua 27 000 Sardes, et en vendit un tel nombre que, pour désigner une denrée de vil prix, on dit dès lors : Sardes à vendre (175).
Nous passons rapidement sur ces guerres, malgré l'héroïsme que montrèrent la plupart des peuples attaqués4; car l'histoire, forcée de classer les événements, non point seulement par leur moralité, mais parleur importance, est souvent injuste. Elle oublie le dévouement obscur pour d'éclatantes lâchetés; ou elle choisit entre des faits semblables pour délaisser les uns et entourer les autres de tous les prestiges. Quelle place tiennent dans la mémoire des peuples Morgarten et Morat, à côté de Marathon et de Salamine? Mais, de ces victoires, les unes ne sauvaient que la liberté d'un petit peuple, les autres l'avenir du monde. La
1. Tite-Live, XXXIV, 54-55; XL, 53. En 118, Marcius Rex dompta les Euganéens, qui refusèrent de survivre à leur défaite; et Scaurus, les Carnes, 115. — 2. Str., V, 214. — A la prise de N'esactium, capitale de l'Istrie, les ennemis égorgîrent sur les remparts leurs femmes, leurs enfants, et se précipitè rent eux-mêmes suv leurs corps sanglants. Leur roi, itipulon, se tua. Liv., XLIV, 11. — 3. <mi les retrouve en armes en 163 — 4. Tite- Live dit lui-môme : Lacessebant magis quàm exercebant Romana arma 1 iijurcs et Galli. XI I, 1 ; et Pohbe, II. 6 : « 11 n'y eut jamais de guerre plus méprisable. »
civilisation aussi était intéressée au résultat des guerres des Romains en Grèce et en Asie, tandis que celles d'Espagne et de la Cisalpine ne mettaient en question que la sauvage indépendance de quelques peuplades obscures.
Lorsqu'on résume les travaux des légions dans l'Occident, durant ces vingt années, on reconnaît que le sénat "avait voulu achever ce qu'il avait commencé dans l'intervalle des deux guerres puniques : dompter les Cisalpins, s'assurer la ferme possession des îles de la Méditerranée occidentale, et, pour qu'un nouveau péril ne lui arrivât point de par delà les Pyrénées, occuper l'Espagne. Ces guerres contrastent par l'acharnement que les Romains y montrèrent avec celles qu'ils firent de l'autre côté de l'Adriatique et de la mer Égée dans le but de se tenir ouvertes les portes de l'Orient. Le sénat, qui sait si bien, comme les Grecs le disaient de Flamininus, être à la fois lion et renard, n'a voulu jusqu'à présent qu'éblouir et fasciner les peuples de cet autre monde. Mais pour eux aussi le temps des ménagements allait bientôt cesser et celui de la servitude apparaître.