CHAPITRE XVII
HISTOIRE MILITAIRE DE L*AN 178 A 133. — CONQUÊTE DE LA GRÈCE, DE L'ASIE, DE L'AFRIQUE ET DE L' ESPAGNE ; ORGANISATION DES PROVINCES.
« Déjà le peuple romain avait promené par tout l'univers ses armes victorieuses. Au milieu de tant de bonheur, il n'avait pas oublié la modération, et il dominait les nations moins par la force et la terreur que par la grandeur de son nom et la sagesse de ses conseils. Humain envers les peuples et les rois vaincus, libéral avec les alliés, il ne demandait pour lui-même que l'honneur de la victoire. Il avait laissé aux rois leur majesté, aux peuples leurs lois et leur liberté. »
C'est ainsi que Tite-Live commence le récit de la guerre contre Persée. Les faits ont déjà répondu, et vont répondre encore à ce magnifique éloge de la modération romaine.
La défaite d'Antiochus et la ruine des titoliens avaient satisfait l'orgueil humilié de Philippe, mais lui avaient enlevé les seuls auxiliaires qui auraient pu le sauver. Il restait donc isolé en face de Rome ; et, aux outrages que lui prodiguait déjà le sénat, il devait comprendre que sa ruine était résolue. Pour prix de son alliance durant la guerre d'Antiochus, le sénat lui avait abandonné les conquêtes qu'il pourrait faire; à peine la victoire des Thermopyles eut-elle été gagnée, qu'on arrêta ses progrès. Il allait prendre Lamia, en Thessalie : Acilius lui ordonna d'en lever le siège ; il avait conquis l'Athamanie : on laissa le temps aux Étoliens de l'en chasser. Trop bien surveillé dans la Grèce, il se détourna sur la Thrace, et y fit à petit bruit
des conquêtes importantes. Les villes maritimes d';Enos et de Maronée reçurent ses garnisons*. Mais, de ce côté, Eumène l'épiait et le dénonça à Rome. Dès qu'on sut que le sénat accueillait les plaintes des bannis de Maronée et d'^Enos, il accourut au bord du Tibre une foule de Thessaliens, de Magnètes, d'Athamanes, etc.*, et le sénat envoya trois commissaires qui, pour bien montrer aux Grecs son humiliation et sa faiblesse, forcèrent le roi à comparaître devant eux comme un accusé ordinaire*. Il leur avait enlevé, disaient les Thessaliens, 500 jeunes gens des premières familles; il avait ruiné le port de Thèbes, en Phthiotide, au profit de Démétriade, et tendu des pièges à tous les députés envoyés par eux à Flamininus. « Comme des esclaves tout à coup affranchis, répliqua le roi, ces gens ne savent user da la liberté que pour insulter leur maître; au reste, ajoutat-il fièrement, le soleil ne s'est pas encore couché pour la dernière fois *. » Est-il nécessaire de dire que les commissaires prononcèrent contre lui? Philippe ne songea plus qu'à préparer la guerre (185).
Il ouvrit des mines, établit de nouveaux impôts, favorisa le commerce, et par de sages mesures accrut la population de son royaume. Les villes maritimes lui étaient peu affectionnées ; il en transporta les habitants dans la Paeonie et les remplaça par des Barbares8. Sous prétexte de porter secours aux Byzantins, il fit une incursion dans l'intérieur de la Thrace, battit plusieurs petits rois et ramena de ce pays une colonie nombreuse, où il pouvait au besoin recru ter des soldats. Prusias était en guerre contre le roi de Pergame, il lui envoya des auxiliaires ; et, se souvenant des
1. Le commissaire Fabius Labëo avait eu soin, en marquant après Cynocéphales la limite de la Macédoine du côté de la Thrace, de suivre l'ancienne voie royale, qui jamais ne se rapproche de la mer. I.iv., XXX IX, 27. — 2. l'olybe, XXIV, 4. 11 y en eut de tant de peuples, qu'il fallut trois jours pour les entendre. — 3. Tanquam reus. XXXIX, 25. — 4. Nondum omnium dterum solem accidisse. Liv., XXXIX, 26. — 5. Polybe, XXIV, fr. 6. Naturellement Tile-Live est très-prolixe sur les débauches et la cruauté de Philippe. Voy. surtout XL, 4. la tragique histoire de Poris. Polybe insiste aussi sur sa cruauté.
plans d'Annibal, il excita, par de secrets émissaires, les Barbares du Danube à se liguer avec lui pour marcher sur l'Italie. Leur chef promit de donner sa sœur en mariage au fils du roi. En vue d'appuyer ces négociations et d'assurer son influence dans la Thrace, il fonda la ville de Philippopolis sur les bords de l'Hèbre, non loin de l'Hœmus. On disait que du haut de cette montagne le regard embrassait le Pont-Euxin, l'Adriatique, le Danube et les Alpes. Philippe voulut la gravir pour reconnaître de là le plus court chemin vers l'Italie ; car, désespérant de la Grèce qu'il connaissait bien, il ne rêvait que de recommencer lui-même l'expédition d'Annibal. Il mit trois jours à atteindre la cime cachée dans un épais brouillard et y éleva deux autels à Jupiter et au Soleil, mais il ne vit rien que les plaines fécondes de la Mœsie et de la Thrace1. Quand il redescendit, la nouvelle de cette étrange expédition, de cette impuissante menace, courait déjà vers Rome. Quelque temps auparavant, Philippe, pour endormir la vigilance du sénat, lui avait envoyé son fils Démétrius, qu'un long séjour à Rome comme otage et des prévenances calculées avaient rendu tout dévoué aux intérêts romains. Avec son habileté meurtrière, le sénat, jetant la division et la haine jusque dans la maison royale, répondit qu'il pardonnait au père par considération pour le fils. Démétrius devait payer de sa vie ces perfides égards*.
Le sénat, lui aussi, commençait ses préparatifs, en faisant servir la paix à énerver ces peuples déjà si faibles; en travaillant sans bruit et sans relâche à la dissolution des ligues, à l'abaissement des États. Ses commissaires ne quittaient plus la Grèce5 ; à leur tête était toujours Flamininus, dont l'influence était encore accrue par la dignité de censeur qu'il avait récemment quittée. Deux hommes gênaient en Orient la politique du sénat, Philopœmen en Grèce, Annibal en Asie. Flamininus accepta la honteuse mission de
1. Tite-Live, XL, 22. — 2. Polybe, XXIV, fr. 1 et 5. On fit entendre à Démétrius que les Romains le mettraient bientôt sur le trône de Macédoine. — 3. Il en alla jusqu'en Crète. Polybe, XXIII, fr. 9.
délivrer le peuple-roi de ces deux vieillards. Philopœmen avait alors soixante-dix ans. 11 ne se faisait plus illusion sur l'avenir de sa patrie; il voyait la liberté périr sans même pouvoir lui donner pour tombeau un champ de bataille, pour linceul son dernier drapeau. « Es-tu donc si pressé, disait le vieux guerrier, avec une triste et amère résignation, à un des plus zélés partisans de Rome, es-tu donc si pressé, Aristène, de voir le dernier jour de la Grèce? » Cependant il lutta courageusement. Diophane unissant imprudemment les troupes de la ligue à celles de Fiamininus pour attaquer Sparte, Philopœmen se jeta dans la place et la défendit contre eux1. Une autrefois les Spartiates voulurent s'emparer d'un port afin de pouvoir envoyer secrètement à Rome des ambassadeurs, il les contraignit à rester dans l'alliance et abattit leurs murailles, pour leur ôter l'envie et la facilité d'une défection. Rome demandait que les Achéens fissent rentrer à Sparte les bannis, Philopœmen s'y opposa, non par haine contre eux, mais pour qu'ils n'eussent pas cette obligation aux Romains.
La réunion du Péloponnèse en un seul État avançait, et la réputation de la ligue et de son général s'étendait au loin. Séleucus, Eumène, Ptolémée lui envoyaient des ambassadeurs avec de riches présents*. Le sénat se hâta d'arrêter cette prospérité'; il demanda que Sparte pût se détacher de la ligue ; Philopœmen empêcha que ses envoyés ne fussent admis. Ils revinrent, avec Tordre d'être entendus toutes les fois qu'ils le voudraient, et ils se rendirent à l'assemblée accompagnés des bannis de Sparte que, la veille, les Achéens avaient condamnés à mort. Quand Flamininus alla demander à Prusias la tête d'Annibal, il passa par Messène. A peine l'eut-il quittée, qu'une sédition y éclata contre les Achéens, et en même temps parut un décret du sénat qui permettait à Gorinthe, à Argos et à Sparte
1. Il refusa la couronne de Sparte, Polybe,XX, 14. C'est un fragment palimpseste de l'abbé Maï. — 2. Polybe, XXIII, fr. 6. — 3. Voy. dans Polybe, XXIV, fr. 10, le rapport de Marcius sur « la fierté de cette ligue, qui pré* tendait faire elle-mén.e ses affaires, sans laisser les Bomains s'y mêler. »
de se séparer de la ligue. Malgré son âge et une maladie récente, Philopœmen fit 17 lieues en un jour pour étouffer l'insurrection; mais dans une rencontre avec les Messéniens il tomba de cheval, fut pris et condamné à boire la ciguë (183). Lycortas son ami le vengea sur les Messéniens, et la Grèce entière lui lit de magnifiques funérailles; Polybe portait l'urne qui renfermait ses cendres. « Comme on dit que les mères aiment plus leurs derniers enfants qu'elles ont dans un âge avancé, la Grèce comme ayant enfanté Philopœmen dans sa vieillesse, et après tous les grands personnages qu'elle avait portés, l'aima d'un singulier amour et l'appela le dernier de ses enfants1. »
Ce fut aussi de la main de Rome que périt Annibal. Abandonné par Antiochus après Magnésie, il s'était retiré en Crète et de là en Arménie, d'où Prusias* l'appela pour qu'il l'aidât de ses talents contre Eumène. Annibal battit le roi de Pergame; mais ses victoires retentirent jusqu'à Rome, et il vit bientôt Flamininus arriver à la cour de Prusias. Il avait fait préparer à sa maison sept issues secrètes : quand il voulut fuir, elles étaient toutes gardées. « Délivrons, dit-il, les Romains de leurs terreurs » ; et il prit un poison violent qu'il portait toujours sur lui (183) \ Ainsi tomba celui que Montesquieu appelle : « le colosse de l'antiquité. »
Ces deux vieillards de moins dans le monde, il semblait que Rome ne dût plus trouver que des haines impuissantes. En Syrie, Antiochus avait péri lapidé par son peuple dont il pillait les temples pour s'acquitter envers le sénat (187); et Séleucus, son successeur, passa les onze années de son règne à ramasser l'argent du tribut. Un moment, il voulut tirer l'épée pour défendre Pharnace, roi de Pont, contre Eumène et Ariarathe de Cappadoce : Rome commanda la paix aux quatre rois. L'Egypte sous la tyrannie d'Épiphanes et la minorité
1. Rollin, d'après Plularque, inPhilop. — 2. Ce Prusias, surnommé xuvrjô; ou le chasseur, et qui monta sur le trône vers 188, est presque toujours confondu avec son père Prusias, yvXoi ou le boiteux. Cf. le Polybe de Schweigh. VIII, 141. — 3. Liv., XXXIX, 41. Plut., Flam., 28. La môme année, dit-on, Scipion mourut en exil à Liternum.
de Philométor, s affaiblissait chaque jour, et Alexandrie semblait un monde assez vaste, assez troublé pour que rois et peuple ne jetassent pas les yeux au dehors. Carthage travaillait à se l'aire oublier : Massinissa venait de lui enlever une troisième province ; elle n'avait osé que se plaindre et solliciter du sénat une vague promesse de la garantir contre de nouveaux empiétements. En Espagne la guerre allait cesser; en Italie, presque tous les Cisalpins s'étaient soumis; seule la Macédoine restait menaçante.
Chaque jour Philippe se faisait lire son traité avec les Romains pour nourrir son ressentiment. Ses émissaires étaient revenus des bords du Danube. Une peuplade nombreuse et renommée par son courage, les Bastarnes, acceptaient ses offres. Il leur promettait une route sûre dans la Thrace où il avait imprimé la terreur de ses armes, des vivres, une solde de guerre et des terres fécondes dans le pays des Dard*niens. Ce peuple détruit, il comptait pousser les Bastarnes sur l'Italie, tandis que lui-même soulèverait la Grèce et appellerait tous les rois à la liberté.
Mais la sinistre prévoyance du sénat allait porter ses fruits. Démétrius de retour en Macédoine y trouva une faction puissante qui voulait à tout prix la paix et qui plaça à sa tète l'ami des Romains. Les partisans de la guerre avaient pour chef un frère aîné de Démétrius, Persée, qui, né d'une femme de basse naissance, craignait que Philippe ne laissât sa couronne à Démétrius. Pour perdre ce rival, il le peignit au roi comme un traître pressé par Flamininus et par son ambition de lui ravir le pouvoir. Le malheureux père hésitait entre ses deux enfants. Mais un jour Persée accourt; dans un tournoi son frère, dit-il, a voulu le tuer, et la nuit suivante il a assailli sa demeure avec des gens armés. Philippe interroge; le crime semble prouvé; et le jeune prince ayant tenté de s'enfuir à Rome, le roi ordonna sa mort (181). Plus tard il reconnut, dit-on, son innocence, et la douleur le conduisit au tombeau (179).
Les Romains ont voulu déshonorer Persée après l'avoir vaincu. Leurs historiens ont usé contre lui du droit de la
guerre, vx viclis, et les modernes ont fait comme eux. Mais Tite-Live n'accuse-t-il pas Annibal d'impéritie ? Cependant il vante dans Persée la pureté de ses mœurs, la majeslé toute royale de sa personne, son habileté dans les exercices et les travaux de la paix et de la guerre4. Il l'accuse vaguement d'avoir tué sa femme, et lui reproche le meurtre de Démétrius. Mais, d'après son récit même, Persée devait se croire véritablement menacé. Il le représente comme un avare tenant plus à ses trésors qu'à sa couronne; et quand les villes de Macédoine vinrent spontanément lui offrir des subsides, il les refusa2; quand Cotys l'eut servi six mois avec 2000 auxiliaires, il lui donna pour sa cavalerie 100 talents de plus qu'il ne lui en avait promis5. Nous verrons plus loin si rien ne justifie sa conduite avec Gentius et les Bastarnes. Dans son royaume, Persée sut gagner l'affection et le dévouement de ses sujets; au dehors, il releva si haut la considération de la Macédoine, que pendant dix années il tint les regards du monde fixés sur lui4. Quant aux meurtres qu'on lui attribue, ou bien les preuves manquent, comme pour l'histoire de Rammius de Brindes; ou bien ils rentrent dans cette politique de perfidies et d'assassinats que suivaient alors tous les rois et Rome elle-même. Ceux qui avaient fait tuer Philopœmen et Brachyllas étaient mal venus à lui reprocher l'assassinat d'Eumène. On a mis en doute jusqu'à son courage. Mais il se trouva à tous les combats, conduisit toutes les expéditions, en Thrace, en IUyrie, en Épire, contre les Dardaniens et l'Étolie. A Pydna, il avait été blessé la veille, et il se jeta sans cuirasse au milieu de sa phalange rompue. Persée n'était donc ni meilleur ni pire que les principaux personnages de son temps.
1. Liv., XLI, 2, nihil patern;v lascirix, etc. Il copie ici Polybe, XVI, fr. III, comme dans presque tout ce qu'il dit de la Grî-ee et de l'Orient. I'crsée avait alors 31 ans — 2. I.egalioties cicitatum vénérant ad pecnnias.... et frumentum pollicendum ad bellum. XLI, 43. A son avènement, il remit à ses sujets tout ce qu'ils devaient au lise, restitua aux Itannis leurs biens confisqués, et jusqu'aux revenus touchés en leur absence. I'olyb., XXVI, fr. '3. — 3. C'est-à-dire 200 talents pour 1000 cavaliers, XLII, 67. — 4. Ipsixu Persei.... celebrari nomen. XLII, 1.
Philippe avait, dit-on, voulu laisser le trône au neveu de son ancien tuteur, Antigone. Persée se hâta de se débarrasser d'un rival dangereux. Mais il se garda de rompre en face avec le sénat; il mita ses pieds sa couronne, renouvela le traité conclu avec son père et durant six années ne parut occupé que du soin de détourner de lui l'attention de Home. Cependant, dans le silence et dans l'ombre, il lui préparait une guerre terrible. Son père lui avait laissé un trésor bien rempli ; il l'augmenta encore, et amassa assez de richesses pour soudoyer pendant dix ans 10 000 mercenaires. Il n'avait pas de flotte; en créer une eût été une déclaration de guerre; il y renonça : mais il ruina toutes ses villes maritimes qui n'étaient pas en état de se défendre. Dans ses arsenaux il réunit de quoi équiper trois armées et des vivres pour dix ans1. Dans ses expéditions en Thrace, Philippe avait recruté et aguerri son armée; il l'exerça en écrasant les Dolopes, qui voulaient se mettre sous la protection de Rome, et il put compter sur 40 000 bons soldats. Enfin, pour réunir autour de lui tous les Macédoniens, il ouvrit les prisons, remit les sommes dues au lise et rappela les bannis; des édits publiquement affichés à Delphes, à Délos et dans le temple de Minerve-Ithonienne, leur promirent sûreté et la restitution de leurs biens.
Philippe n'avait jamais pu faire oublier aux Grecs sa cruauté. Persée envoya à toutes les villes des ambassadeurs pour demander l'oubli du passé et une sincère alliance. Prévenant par ses bienfaits leur amitié, il rendit aux Athéniens et aux Achéens ceux de leurs esclaves auxquels Philippe avait ouvert un asile dans son royaume. La Thessalie était incapable de se gouverner; il profita de ses divisions, soutint les pauvres contre les grands, les débiteurs contre leurs créanciers, et des garnisons macédoniennes rentrèrent dans la plupart des villes d'où les llomains les avaient chassées. L/Kpire ne s'était tournée qu'à regret contre Philippe ; il la ramena secrètement dans son alliance. Gentius,