‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 2)Chapitre 43 sur 51 · I. Liv., XLI1, \:. 1»! ut., in Aimil · texte numérisé non relu

I. Liv., XLI1, \:. 1»! ut., in Aimil

petit roi d'Illyrie, qu'effrayaient le voisinage et les menaces des Romains 1 , promit des secours en échange de quelques subsides, et Cotys, roi des Thraces-Odryses, s'engagea à partager tous ses périls. Le roi de Syrie lui donna pour épouse sa sœur qu'une flotte rhodienne lui amena2; Prusias, son beau-frère, n'attendait qu'une occasion d'attaquer en Asie le protégé du sénat. Eumène lui-même trouvait bien lourde l'amitié de Rome 8, et tâchait de regagner celle d'Antiochus. Rhodes, mal récompensée de ses services, et qui dans le soulèvement des Lyciens contre elle reconnaissait la main du sénat, se rapprochait de Persée; il eut même à Samothrace, durant plusieurs jours, une secrète entrevue avec les députés des villes d'Asie4. A Cartilage, le sénat reçut la nuit, dans le temple d'Esculape, ses ambassadeurs5. Enfin, 30 000 Bastarnes approchaient, et le bruit de leur marche jetait déjà la terreur en Italie6.

Ainsi, ce que n'avait pas fait Annibal, Persée semblait prêt à l'accomplir. Encouragé par cette haine universelle que l'ambition de Rome avait soulevée, il marcha plus hardiment. Pour montrer aux Grecs les enseignes macédoniennes, qu'ils n'avaient pas vues depuis vingt ans, il pénétra avec une armée, sous prétexte de sacrifices à Apollon, jusqu'au temple de Delphes. En Thrace, en Illyrie, le sénat avait des alliés; il dépouilla le Thrace Abrupolis, et fit tuer le chef illyrien Arthétauros7. Deux Thébains voulaient rete -

l. Foy. dans Liv., XL, 42, les accusations du prêteur Duronius contre lui. — 2. Pol., XXVI, 5. — 3. Jam enim suspectas habebat Romanos. XLI, 21. Il assura à Antiochus le trône que voulait usurier Héliodore, assassin de Scleucus. Les progrès de Philippe et de Persée en Thrace le rattachèrent seuls à la cause de Rome. Cependant il offrit à Persée de lui vendre sa neutralité 500 talents , ou ses secours 1500. Après une belle et sainte lutte d'avarice, dit Polybe, ils se séparèrent à avantage égal, comme deux vaillants athlètes. XXIX, fr. 12. — 4. Liv., XLI1, 2ô. Cependant elles n'eurent pas le courage de se déclarer; en 170, les députés d'un grand nombre d'entre elles vinrent à Rome. Pour les Rhodiens, le séint leur avait déclaré qu'il ne leur avait pas donné les Lyciens comme sujols, mais comme amis et alliés. Polyb., XXVI 5. — 5. Liv., XLI, 22. — G. Une députation des Dardaniens vint demander contre eux des secours. — 7. Liv. XLI, 28, et l'oiyh., XXVII.

nir la Béotie dans l'alliance de Rome, ils tombèrent sous les coups de meurtriers inconnus. Eumène, alarmé de cette résurrection de la puissance macédonienne', était venu la dénoncer à Rome; des gens apostés se jetèrent sur lui, au sortir du temple de Delphes, et le laissèrent pour mort sur la place. Si l'on en croyait Tite-Live5, Persée aurait voulu gagner un des principaux citoyens de Brindes pour qu'il empoisonnât à leur passage les généraux et les commissaires que le sénat envoyait en Grèce. Quand on lui demanda compte de tous ces meurtres, il répondit avec emportement et colère. La guerre fut déclarée (172), et le monde en attendit dans une cruelle anxiété le dénoûment3.

Persée devait-il prendre hardiment l'offensive et sortir des inexpugnables retranchements de la Macédoine, dans l'espérance de soulever la Grèce? Sans doute l'audace aurait pour quelque temps réussi, et son armée se serait grossie de quelques volontaires*. Mais ces rois et ces peuples qui faisaient tant de vœux pour lui n'auraient osé lui donner un soldat. Antiochus, dont le frère était retenu comme otage à Rome, l'oubliait pour disputer à Philométor la Cœlésyrie à; et Massinissa, qui venait d'enlever à Garthage (1 74) une quatrième province avec 70 villes, achetait le silence complaisant de Rome au prix de secours importants. Eumène avait entraîné Ariarathe; Rhodes n'osait refuser au sénat des vaisseaux; Ptolémée en offrait. Tout manquait à Persée Si Cotys, roi des Odryses, était pour lui, d'autres chefs thraces étaient pour Rome; Gentius, prince cruel et débauché, voulait faire payer au poids de l'or une assistance dérisoire6, et les Bastarnes demandaient pour les

1 . Abdère, en Thrace, Œnos, Maronée, et au delà du détroit, Lampsaque, appartenaient à Persée, la domination macédonienne reprenait donc pied on Thrace et en Asie. Liv., XLIII, 6. — 2. Liv., XL1I, 16, 17. — 3. Ibid. , XLII, 25. Omnes reges civilatesque.... converterant animos in curam.... belii. Ibid., 29. — 4. In liberts gentibus plebs ubiqxie nmnis.... erat ad regem Hacedonasque inclinata. Mais le parti aristocratique, partout soutenu par Rome, était aussi partout le plus fort. — 5. Il venait d'envoyer à Rome, en présent, des vases d'or pesant 500 livres, en demandant le renouvellement de l'alliance. Liv., XLII. 6. Ariarathe de Cappadoce envoya de luimême son stcoiïd fils en otage. — G. Polybe, XXIX, 7. Ce petit roi, dont on

fantassins 5 pièces d'or par homme, pour les cavaliers 10, pour les chefs de bande 1000. Ces exigences inspirèrent au roi de justes défiances, et il laissa s'éloigner des auxiliaires dont la fidélité s'achèterait sans doute, comme leur courage, au poids de l'or1. Ainsi, au moment de la lutte, Persée se trouvait seul ; le cœur lui manqua. Évidemment, il était au-dessous de son rôle.

Le sénat n'envoya d'abord qu'un préteur avec 5000 hommes. Mais sept commissaires précédaient l'armée ; ils parcoururent la Grèce, où leur seule présence suffit pour détruire l'effet de six années de prudence et de concessions: preuve évidente de la fragilité de l'appui auquel on voudrait que Persée eût confié sa fortune. Dans la Thessalie, toutes les villes non occupées par les Macédoniens donnèrent des otages que les Romains enfermèrent à Larissc. Dans l'Étolie, où de sanglantes dissensions2 enlevaient au peuple le peu de force qui lui restait, ils firent nommer stratège un de leurs partisans, et déportèrent en Italie tous ceux qu'on leur désigna comme ennemis de Home; en Béotie, ils rompirent la ligue et regagnèrent toutes les villes à leur alliance; dans le Péloponnèse, les Achéens, quelque temps incertains, promirent d'envoyer 1000 hommes à Chalcis pour la défendre. L'Acarnanie, l'Épire même montraient un empressement de bon augure. Du haut de ses montagnes, Persée voyait ces courses, ces menées des ambassadeurs romains; et il se laissait enlever la Grèce sans risquer pour elle un combat, comme si elle ne valait pas même l'honneur d'une lutte. Au lieu d'agir il négociait; et après avoir provoqué son implacable ennemi, il s'arrêtait, perdant volontairement la seule chance qu'il eût, non de triompher, mais de tomber avec gloire, après avoir peut-être quelque temps ébranlé le monde.

a étrangement grossi les forces, ne livra pas môme un combat pour sauver sa province, qu'Anioius conquit en quelques jours. Quant à Cotys, ii donna 100U cavaliers et 1000 fantassins. — 1. Plut., in Jstntï., Liv.. \U\\ 26 — 2. l oi/, dans Tilr-Live, XLI, 25, le massacre des 80 principaux citoyens. Idem furor et Cretenses lacerabat.

Tandis que le préteur, avec sa faible armée, prenait position dans la Dassarétie, Persée envoyait deux ambassades au sénat et sollicitait une trêve que Marcius, le chef de la députation romaine, se hâta de lui accorder1. Durant cinq mois on fit attendre une réponse à ses députés; mais dès que le printemps rouvrit la campagne, ils reçurent l'ordre de quitter Rome et l'Italie. Derrière eux, le consul Licinius débarqua prèsd'Apollonie 11 traversa sans obstacle l'Épire, l'Athamanie, les défilés de Gomphi, et ne rencontra Persée que près de Sycurion, au delà du Pénée. Il y fut défait dans une rencontre qui aurait pu devenir une bataille générale, si Persée avait osé engager sa phalange; et, en repassant durant la nuit le Pénée, il laissa plus de 2000 morts sur l'autre rive.

La Grèce attentive applaudit à ce premier succès 2. Mais Persée s'arrêta et demanda la paix, offrant le tribut et l'abandon de ses conquêtes3. Le consul vaincu exigea qu'il se remît lui-même et son royaume à la discrétion du sénat. Cependant il ne sut pas justifier cette fierté de langage, éprouva un second échec près de Phalana, et alla hiverner en fléotie après la prise de quelques villes thessaliennes. Une victoire navale, et des succès en Thrace, terminaient cette campagne en faveur de Persée. L'odieuse conduite du consul et du préteur Lucrétius, qui pillaient sans pudeur les alliés, accrut le mécontentement; plusieurs cantons de l'Épire4 se déclarèrent ouvertement pour Persée; PÉtolie, l'Acarnanie remuèrent.

Un nouveau consul, A. Hostilius, arriva. En traversant l'Épire, il faillit être enlevé par un parti ennemi. La campagne répondit à ces commencements ; Hostilius débuta par

1. Yoy. dans Tite-Live , XL11 , 47, combien Marcius se félicite d'avoir trompé Persée par l'appât de cette trêve, d'avoir dissous la ligue béotienne, etc. Les vieux sénateurs blAment cette politique punique, etc. — 2. Liv ., XLII, G.» - 3. lbid., 56-C3. — 4. On a dit l'Épire entière, mais les Molosses arrêtèrent Persée sur les bords de l'Aoûs, en 170, et Claudius leva GO0O auxiliaires lhes; rotes cl athamanes. Liv., XL1II, 3, 21. Marcius acheta i\xx Kpiiotes, en 169, les vivres nécessaires à l'armée de Macédoine. Liv., XLIX, 16.

un échec, et perdit l'année à chercher un passage pour entrer en Macédoine. Partout Persée faisait face dans des positions inexpugnables. Les deux lieutenants qui attaquaient par mer et du côté de l'Illyrie ne furent pas plus heureux ; l'un ne se signala que par le sac d'Abdère ; l'autre, Cassius, posté à Lichnydus, perdit 6000 hommes dans une entreprise mal conduite contre Uscana. Dès qu'il sut les Romains retirés prématurément dans leurs quartiers, Persée courut châtier les Dardaniens, auxquels il tua 10 000 hommes, et employa l'hiver à enlever plusieurs places de l'Illyrie, dans laquelle il fit 6000 Romains prisonniers1. Il voulait fermer de ce côté les approches de la Macédoine, et décider peut-être la défection de Gentius. Le roi barbare demandait avant tout de l'argent; Persée refusa. L'ttpire paraissait soulevée ; il espéra entraîner aussi l'Étolie, et pénétra jusqu'à Stratos avec 10 000 hommes. Mais les Romains étaient entrés dans la place.

Cette activité, ces succès invitaient les peuples irrésolus à saisir l'occasion de se sauver avec lui; et c'est le moment où les ambassades affluent à Rome! Athènes, Milet, Alabanda, la Crète, renouvelaient leurs promesses de services ou offraient des dons; Lampsaque sollicitait le titre d'alliée Les Carthaginois avaient préparé 1 500 000 boisseaux de blé; Massinissa en promettait autant, et en outre 1200 Numides et 12 éléphants; déjà il avait envoyé 22 éléphants et 2000 auxiliaires». Persée résistait seul encore.

Cependant, grâce à l'impéritie des généraux, cette guerre devenait sérieuse; l'inquiétude gagnait Rome; il fut défendu aux sénateurs de s'éloigner de la ville de plus d'un mille. 60 000 hommes furent levés en Italie, et le nouveau consul Marcius emmena de nombreux renforts pour combler les vides faits dans l'armée par les congés que les consuls et les préteurs avaient vendus. Pour détruire l'effet des exactions dont les Grecs avaient été victimes, il se fit précé-

1. XLIII, 3. — 2. Rhodes, Samos, Chalcédoine, et du fond d« la raer Noire, Héraclée du Pont avaient envoyé des vaisseaux. XLII, .*>.">

der d'un sénatus-consulte qui défendait de rien fournir aux généraux au delà de ce que le sénat avait fixé.

Les monts Cambuniens et l'Olympe ferment au sud la Macédoine; mais entre eux s'étendent des collines escarpées du haut desquelles on découvre Dion en Piérie et la mer. Du côté de la Thessalie, par où arrivait Marcius, ces collines touchent au vaste marais Ascuris, qui rend difficiles les approches de ce passage. Marcius tenta néanmoins de le forcer, tandis que le préteur essayerait avec sa flotte de faire une descente sur les côtes de la Piérie. Persée, avec une habileté qu'on a méconnue, plaça 10 000 hommes avec Asclépiodote sur la Volustana, dépendance des monts Cambuniens, 12 000 avec Hippias au-dessus du marais Ascuris, et jeta des troupes dans l'Olympe et dans la vallée de Tempé, pour fermer aussi cette route. Lui-même il s'établit à Dion, en arrière de cette ligne, pour la soutenir partout où elle faiblirait; et de peur d'être pris à revers par une descente du préteur, il couvrit la côte de sa cavalerie légère.

Marcius hésita longtemps sur le point où il devait couper cette ligne formidable. Il avait 30 000 hommes; il les porta rapidement contre la division d'Hippias, pour l'écraser par la supériorité de ses forces. Un corps d'élite par lequel il fit tourner le marais lui ouvrit la route, et il attaqua les Macédoniens sur les hauteurs. Pendant deux jours on s'y battit sans que le roi, retenu dans une inexplicable inaction, osât quitter la côte pour profiter de la dangereuse position où les Romains s'étaient placés. Ceux-ci s'en tirèrent à force d'audace. Laissant l'ennemi derrière eux occuper les passages et couper leurs communications, ils descendirent avec des dangers et des peines extrêmes dans les plaines de la Piérie1.

Persée n'avait à Dion que la moitié de ses forces ; saisi d'effroi à la vue des légions', il se replia sur Pydna, et

1. fnenarrabilis labor. — 2. Tite-Iive prétend que, dans sa frayeur, il envoya deux de ses amis à Pellaetà Thessaloni'jue pour brûler ses vaisseaux p.t jeter ses tré-ors dai s la mer. Sa situation n'était pas désespérée à ce

commit l'impardonnable faute de rappeler à lui les corps qui gardaient les défilés. Aussitôt Marcius s'en saisit; il était sauvé. Rassuré sur ses communications, il avança jusqu'à Dion. Mais le manque de vivres et l'approche de l'hiver l'arrêtèrent; il cessa les hostilités, et prit hardiment ses quartiers dans la Piérie ; la Macédoine était enfin entamée.

Le bruit de ces succès arrivait à Rome quand des députés rhodiens, se présentant au sénat, déclarèrent que, ruinés par cette guerre, ils voulaient en voir la fin, et que, si Rome ou Persée refusaient d'y mettre un terme, ils aviseraient aux mesures qu'ils auraient à prendre à l'égard de celui des deux adversaires qui s'opposerait à la paix. Pour toute réponse, on leur lut un sénatus-consulte qui déclarait libres les Cariens et les Lycîens, leurs sujets. Eumène aussi, blessé dans son orgueil, venait d'abandonner le camp romain1, et Prusias s'interposait comme médiateur. Il était temps d'en finir avec la Macédoine. Les comices portèrent au consulat Paul Émile.

C'était un homme d'une vertu antique, lettré cependant, comme l'étaient déjà tous les nobles de Rome, et ami de la civilisation et des arts de la Grèce, quoique religieux observateur des anciennes coutumes ; sévère avec les soldats et le peuple, peu désireux de la popularité acquise au forum, et, ce qui devenait chaque jour plus rare, sobre et désintéressé. A la guerre il n'avait pas été toujours heureux : les Lusitaniens l'avaient battu, et dans son premier consulat (182) les Ligures avaient failli détruire son armée. Mais il s'était vengé des premiers par une sanglante victoire, et il avait contraint les autres à venir jurer à Rome qu'ils ne prendraient plus les armes que sur l'ordre du sénat; cette campagne avait établi sa réputation militaire. Depuis, ayant brigué vainement un second consulat, il avait

point, et comme Tite-Livc ajoute quo, honteux de sa peur, il fit disparaître ceux auxquels il avait donné cet ordre, on peut ranger cette histoire à côté de toutes celles que les Romains firent courir sur son avarice et sa lâcheté. — 1. XLIV, 20.

abandonné les affaires publiques pour se livrer tout entier à l'éducation de ses enfants. Cette fois, on l'élut sans qu'il eût sollicité. Aussitôt, malgré ses soixants ans, il déploya une activité de jeune et prudent général. Il envoya inspecter la flotte, l'armée, la position de l'ennemi et des légions, l'état des magasins. Il étudia les dispositions publiques ou secrètes des alliés. Gentius, trompé par une promesse de 300 talents, s'était enfin déclaré contre Rome; Eumène avait ouvert avec Persée de ténébreuses négociations ; les Rhodiens étaient presque ouvertement passés de son côté, et la flotte macédonienne dominait dans la mer tigée et les Cyclades. Mais Persée venait de se priver de l'appui de 20 000 Gaulois qu'il avait appelés des bords du Danube; il leur refusait la solde promise au moment où il eût fallu la doubler pour obtenir leur assistance, dût même cette assistance devenir dangereuse après leur commune victoire.

Sur ces renseignements, Paul Émile disposa son plan. Avec l'armée de Marcius il devait attaquer de front la Macédoine et pousser le roi devant lui. Octavius avec la flotte formerait l'aile droite, et, après avoir balayé la mer Ëgée, menacerait les côtes et inquiéterait Persée sur ses derrières. Anicius, avec deux légions en Illyrie, formerait l'aile gauche, écraserait Gentius et se rabattrait par la Dassarétie sur la Macédoine. 80 000 hommes au moins allaient entrer en ligne1, et l'autre consul, Licinius, tenait une armée prête sur les côtes de l'Adriatique pour voler, au besoin, au secours de son collègue.

Avant tout, Paul Emile s'efforça de rétablir la discipline2. Il occupa par des travaux les loisirs des soldats et remit en honneur les exercices militaires; il retira aux sentinelles leur bouclier, pour augmenter leur vigilance. Le mot d'ordre se donnait tout haut et pouvait être entendu de l'ennemi; il décida que les centurions se le passeraient à voix basse. Les gardes avancées se fatiguaient à rester tout le jour sous les armes; il les fit relever le matin et à

1. Polybeet Plut., m JîrotJ., 12, disent 100000. Mais il y avait des garnisons. — 2. Liv., XLV, 2.

midi, pour que l'ennemi trouvât toujours aux avant-postes des troupes fraîches et reposées.

Persée campait dans une forte position derrière l'Lnipée qui traverse la Piérie. Le consul le fit tourner par Scipion Nasica, et cette manœuvre, habilement exécutée, força le roi à se retirer sous les murs de Pydna. Une plaine s'étendait en avant de la ville, Persée résolut d'y livrer bataille, il ne pouvait plus sans honte reculer davantage. Dans la nuit qui précéda l'action, une éclipse de lune alarma les Macédoniens; par l'ordre de Paul Émile, le tribun Sulpicius Gallus avait d'avance prédit et expliqué aux légionnaires ce phénomène. Quelques jours auparavant l'armée souffrait de la soif; le consul, guidé par la direction des montagnes, avait fait creuser dans le sable, et on avait trouvé de l'eau en abondance. Les soldats croyaient leur chef inspiré des dieux, et demandaient à grands cris le combat. Mais enfermé entre la mer, une armée de 45 000 hommes et des montagnes impraticables pour lui s'il était vaincu, Paul Ëmile ne voulait rien donner au hasard ; ce ne fut que quand il eut fait de son camp une forteresse, qu'il se décida à risquer une affaire décisive. Les Macédoniens attaquèrent avec fureur. La plaine étineelait de l'éclat des armes, et le consul lui-même ne put voir sans une surprise mêlée d'effroi ces rangs serrés et impénétrables, ce rempart hérissé de piques. Il dissimula ses craintes, et, pour inspirer conliance aux troupes, affecta de ne mettre ni son casque ni sa cuirasse. D'abord la phalange renversa tout ce qui lui était opposé, mais le succès l'entraînant loin du terrain que Persée lui avait choisi, les inégalités du sol, le mouvement de la marche y ouvrirent des vides où Paul Kmile lança ses soldats. Dès lors ce fut comme à Cynoscéphales : la phalange ébranlée, désunie, perdit sa force ; au lieu d'une lutte générale, il y eut mille combats partiels ; la phalange entière, c'est-à-dire 20 000 hommes, resta sur le champ de bataille; 11000 furent faits prisonniers. Les Romains n'avouèrent qu'une perte de 100 hommes (22 juin 168).

Du champ de bataille Persée s'enfuit à Pella; on lui con-

seillait de se retirer dans les provinces montagneuses qui touchent à la Thrace et d'essayer d'une guerre de partisans; il fit sonder les dispositions des Bisaltes et engagea les habitants d'Amphipolis à défendre leur ville1. Mais il n'essuya que des refus et de dures paroles; et il apprit que toutes les places ouvraient leurs portes avant même d'être attaquées. Abandonné et sans ressources, il fit demander la paix au consul, et en attendant sa réponse, se réfugia, avec sa famille et ses trésors, dans le temple sacré de Samothrace.

Dans sa lettre, Persée prenait encore le titre de roi, Paul Émile la renvoya sans la lire; une seconde où ce titre était effacé obtint pour toute réponse qu'il devait livrer sa personne et ses trésors. 11 essaya de fuir pour rejoindre Cotys en Thrace. Mais la flotte du préteur Octavius cernait l'île, et un Crétois qui lui promit de l'enlever sur son navire, disparut avec l'argent porté d'avance à son bord. Enfin un traître livra au préteur les enfants du roi, et Persée luimême vint se remettre entre ses mains avec son fils aîné. Paul Émile, touché d'une telle infortune, l'accueillit avec bonté2, le reçut à sa table et l'invita à mettre espoir dans la clémence du peuple romain (168).

Avant même la bataille de Pydna, Anicius avait assiégé Gentius dans Scodra, sa capitale, et forcé ce prince à se livrer : trente jours avaient suffi pour cette conquête, qui n'avait pas coûté même un combat.

En attendant l'arrivée des commissaires du sénat, Paul Émile parcourut la Grèce pour en visiter les merveilles. Il monta à Delphes, où il fit élever sa statue sur le piéde>tal destiné à celle de Persée; il vit l'antre de Trophonius, Chalcis et TEuripe, Aulis, le rendez- vous des mille vaisseaux d'Agamemnon, Athènes et le Pirée, Corinthe, encore riche de tous ses trésors, Sicyone, Argos, Épidaure et son

1. Ces faits, rapportés par Tite-Live, XLIV, 45, démentent le lâche désespoir de Persée après Pjdna. — 1. Persée était si peu gêné dans le camp romain qu'il put une fois s'en éloigner librement de plus d'une journée de chemin sans qu'on s'en aperçût. Liv., XLV, '.28.

temple d'Esculape, Mégalopolis, la ville d'Épaminondas, Sparte et Olympie, évoquant partout les glorieux souvenirs et ren iant hommage par son admiration à cette Grèce maintenant si abaissée. A Olympie, il crut voir Jupiter en contemplant la statue de Phidias; et il sacrifia avec la même pompe qu'au Capitole. Il voulut vaincre aussi les Grecs en magnificence. Celui qui sait gagner des batailles, disait-il, doit savoir ordonner un festin et une fête. Il fît préparer à Amphipolis des jeux grecs et romains qu'il annonça aux républiques et aux rois de l'Asie et auxquels il invita les principaux chefs de la Grèce. On y réunit de toutes les parties du monde les acteurs les plus habiles, des athlètes et des chevaux fameux. Autour de l'enceinte des jeux étaient exposés les statues, les tableaux, les tapisseries, des vases d'or, d'argent, d'airain et d'ivoire et toutes les curiosités, tous les chefs-d'œuvre trouvés dans les palais de Persre. Les armes des Macédoniens avaient été réunies en un immense monceau, Paul Emile y mit le feu; et la fête se termina aux lueurs sinistres de l'incendie. Cet holocauste annonçait à la Grèce et au monde la fin de la domination macédonienne, comme l'incendie de Persépolis avait un siècle et demi plus tôt annoncé à l'Asie la destruction de l'empire du Grand Roi.

Cependant les commissaires du sénat étaient arrivés; Paul Emile régla avec eux le sort de la Macédoine, et ayant réuni devant son tribunal qu'entourait une foule immense dix des principaux citoyens de chaque ville, il leur déclara les volontés du peuple romain. Les Macédoniens seront libres et conserveront leurs villes avec des magistrats annuels, leurs territoires, leurs lois, et ils ne payeront au peuple romain que la moitié des anciens tributs. Mais la Macédoine sera divisée en quatre districts avec interdiction aux habitants de contracter mariage, de vendre ou d'acheter hors de leur territoire. Les cantons voisins des barbares pourront seuls armer quelques troupes. Ceux du troisième district approvisionneront de sel les Dardaniens à un prix

convenu d'avance 4 . Les amis et les courtisans du roi, ses commandants de flotte, ses gouverneurs de places, tous ceux qui ont exercé quelque emploi, suivront le consul en Italie avec leurs enfants ; et il les désigna tous par leurs noms. Puis il donna aux Macédoniens un code de lois appropriées à leur nouvelle situation, et il partit pour l'Épire. Anicius appliqua les mêmes dispositions à l'illyrie, qui fut partagée en trois cantons.

La Macédoine était trop riche pour qu'elle fût abandonnée au pillage des soldats; on ne leur avait livré que quelques villes qui, après Pydna, avaient hésité à ouvrir leurs portes. Le consul avait cherché d'ailleurs à séparer la cause du roi de celle du peuple ; il fallait paraître n'avoir combattu que Persée, et ne vouloir que ses dépouilles, pour ébranler d'avance, par cette politique, tous les trônes qui restaient encore debout. La Macédoine et l'illyrie furent donc épargnées; mais les soldats murmuraient : on leur livra l'Épire. La politique des assemblées nombreuses est souvent impitoyable, parce que, de tous ceux qui concourent à leurs actes, aucun n'en est personnellement responsable. Les Épirotes avaient fait défection; le sénat, pour effrayer à jamais ses alliés, voulut les traiter comme les transfuges que toujours il faisait frapper de la hache. Paul Emile versa, dit-on, des larmes en recevant ce décret; mais il l'exécula. Des cohortes envoyées dans leurs soixantedix villes2 reçurent l'ordre au même jour, à la même heure, de les livrer au pillage, et d'en abattre les murailles. Le butin fut si considérable que chaque fantassin, après qu'on eut mis à part pour le trésor l'or et l'argent, reçut 200 deniers, chaque cavalier 400; 150 000 Épirotes furent vendus; et cependant les soldats n'étaient pas encore satisfaits. A Rome, où Paul Émile rentra en remontant le Tibre

1. Plusieurs villes, qui avaient favorisé les Romains, furent exemptées du tribut. Liv., XLV, 26. — 2. Fresque toutes dans le pays des Molosses, Polybe, XXX, 9. Tite-Livc, en faisant combattre les Molosses contre Persée (roy. p. 486, note 4), les aura pris pour une autte peuplade épirote.

sur la galère du roi ornée des boucliers d airain de la phalange, ils faillirent l'empêcher de triompher.

Cette solennité, à laquelle assista le peuple entier vêtu de toges blanches, dura trois jours. Le premier, passèrent les statues et les tableaux sur 250 chariots ; le second, une longue file de voitures chargées d'armes , dont le fer ou l'airain récemment poli jetaient un vif éclat. Elles semblaient entassées plutôt que rangées avec art, et présentaient en avant les pointes menaçantes des glaives, sur les côtés le fer aigu des sarisses. Quand elles s'entre-choquaienl dans leur marche, elles rendaient un son martial et terrible. Venaient ensuite 3000 hommes portant 750 vases, dont chacun contenait 3 talents en argent monnoyé; d'autres avaient des cratères et des coupes d'argent remarquables par leur grandeur et leurs ciselures. Le troisième jour, dès le matin, les trompettes, au lieu d'airs joyeux, sonnèrent la charge : le triomphe commençait. 120 bœufs, les cornes dorées, couverts de bandelettes et de guirlandes, ouvraient la marche, conduits par des jeunes gens ceints d'écharpes brodées, que des enfants accompagnaient avec des coupes d'argent et d'or. Puis des soldats portaient l'or monnoyé dans 77 vases renfermant chacun trois talents ; 400 couronnes d'or données par les villes de Grèce et d'Asie ; une coupe du poids de 10 talents d'or incrustée de pierreries; et les antigonides, les séleucides, les thériclées et les autres coupes d'or qui ornaient la table des rois de Macédoine, précédaient le char de Persée chargé de ses armes et de son diadème. La foule des captifs suivait : parmi eux le fils du roi Cotys et les enfants de Persée, auxquels leurs gouverneurs apprenaient à tendre vers la foule des mains suppliantes. Derrière marchait Persée vêtu de deuil et l'air égaré comme si l'excès de ses maux lui avait lait perdre tout sentiment. Il avait demandé à Paul Émile de le soustraire à cette ignominie. « C'est une chose qui a toujours été et qui est encore en son pouvoir, » avait durement répondu le Romain, qui ne comprenait pas qu'on pût ainsi se survivre à soi-même. Enfin paraissait le triomphateur suivi

de ses cohortes pressées ; mais des deux fils qui devaient être sur son char à ses côtés, l'un venait de mourir; l'autre expira trois jours après. Dans sa mâle douleur, Paul Émile se félicitait encore de ce que la fortune l'avait choisi pour expier la prospérité publique. « Mon triomphe, disait-il, placé entre les deux convois funèbres de mes enfants, aura suffi aux jeux cruels du sort. A soixante ans je retrouve mon foyer solitaire, après y avoir vu une nombreuse postérité; mais le bonheur de l'État me console. » Il vécut quelques années encore, fut censeur en l'an 160, et mourut dans cette charge. Persée l'avait précédé au tombeau. Jeté dans un cachot de la ville d'Albe, il comprit ce qu'était la clémence de Rome; et, dans l'année qui suivit le triomphe, il se laissa mourir de faim ou il périt sous les lentes tortures de ses geôliers. Son fils aîné, Philippe, mourut avant lui ; l'autre, pour gagner sa vie, apprit le métier de tourneur; plus tard cet héritier d'Alexandre parvint à la charge de greffier !

Quant à Gentius, après avoir paru au triomphe du préteur Anicius, il avait été emprisonné à Iguvium, au milieu des montagnes de l'Ombrie. Pour avoir pris Persée dans Samothrace, l'autre préteur, Octavius, avait aussi obtenu le triomphe naval1.

Le peuple romain n'avait, cette fois encore, rien pris pour lui, si ce n'est les 45 millions versés par Paul Émile dans le trésor, et les tributs imposes à la Macédoine qui permirent au sénat de ne plus demander aux citoyens l'impôt de la capitation2; mais il n'avait pas besoin de réunir de nouveaux territoires à son empire pour étendre sa domination La Macédoine avait paru le dernier boulevard de la liberté tlu monde. Maintenant qu'il était tombé, tous allaient audevant de la servitude avec une indicible terreur. Prusias, roi de Bithynie, était resté neutre ; il accourut en Italie, et se présenta au sénat la tête rasée avec le bonnet d'affranchi. A son entrée il baisa le seuil de la curie en s'écriant :

1. Liv., XLV, 43. — 2. Cette exemption dura 125 ans, jusqu'aux guerres d'Octave et d'Antoine.

«' Salut, dieux sauveurs 1 ! » Massinissa lui-même trembla. « Deux choses, fit-il dire par son fils, lui avaient causé une vive douleur. Le sénat avait faitdemander, pardes ambassadeurs, des secours qu'il avait le droit d'exiger; et il avait envoyé le prix du blé fourni. Massinissa n'avait pas oublié qu'il devait au peuple romain sa couronne; content de l'usufruit, il savait que la propriété restait au donateur 2; » et il demandait à venir sacrifier lui-même au Capitole en actions de grâces. Le sénat lui défendit de quitter l'Afrique. D'autres rois voulaient venir ; un décret leur interdit de passer la mer, et quand Eumène débarqua à Brindes, un questeur lui ordonna de quitter immédiatement l'Italie. Cette seule déclaration faillit lui coûter son royaume ; car dès qu'on le sut menacé de la colère de Rome, tous ses alliés l'abandonnèrent au milieu (Je la guerre qu'il avait à soutenir contre les Galates. Cependant son frère Attale fut reçu avec honneur. Les sénateurs lui offrirent la moitié des États d'Eumène; il refusa prudemment pour ne pas démembrer lui-même son héritage. Ce moyen d'affaiblir le royaume ayant échoué, le sénat laissa les Galates lui faire une guerre qui l'épuisa; plus tard il excita contre Eumène Prusias, et renouvela l'outrage fait à Philippe d'envoyer des commissaires pour recevoir les plaintes contre le roi, et entendre sa justification \ Le roi de Syrie, Antioclius Épiphane, avait conquis une partie de l'Égypte, et assiégeait Alexandrie. Un député romain, Popilius, lui ordonna de rentrer dans ses États. Antioclius demandant quelques jours pour délibérer, Popilius traça autour de lui un cercle sur le sable : « Avant de sortir de ce cercle, vous répondrez au sénat. » Et le roi, vaincu par un seul homme, rappela ses armées. L'Égypte était sauvée. Pour la maintenir sous la tutelle du sénat, Popilius partagea la royauté entre Philométor et Physcon ; et les ambassadeurs de tous ces rois

!. Ceci est le récit de Polybe et d'Appien, 7/. M., 2; il y en awiit un autre rapporté aussi par Titc-Live, et qui est moins déshonorant pour Prusias; mais cette même année 167, Polybe était à Home. — 2. Liv., XLV, 13. — 3. Polybe, XXXI, 8.

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partirent pour protester aux pieds du sénat de leur vénération et de leur obéissance. A voir tant de lâcheté, on se met involontairement du côté de Rome, malgré sa duplicité et sa cruauté.

Les Rhodiens avaient voulu imposer leur médiation. -Maintenant ils redoutaient la guerre, bien qu'ils eussent mis à mort les partisans avoués de Persée et apporté à Rome de riches présents. La guerre ne leur fut pas déclarée, mais la Lycie et la Carie leur furent définitivement enlevées, et on leur imposa le titre d'alliés qui faisait si rapidement tomber au rang de sujets. Ariarathe de Cappadoce, en montant sur le trône, sollicita cette dangereuse alliance du peuple romain, et remercia les dieux par de solennels sacrifices de l'avoir obtenue1. Cette bassesse n'empêcha pas le sénat de soutenir contre lui un usurpateur auquel il assigna la moitié de la Cappadoce (i 59).

Dans l'île de Lesbos, Antissa fut rasée pour avoir fourni quelques vivres à la flotte de Persée. En Asie, les villes s'empressèrent de bannir ou de mettre à mort les anciens partisans du roi. Durant quelques mois, une terreur profonde pesa sur la Grèce 5. Ceux qu'on soupçonnait d'avoir, au fond du cœur, fait des vœux pour Persée, furent enlevés, conduits en Italie et emprisonnés; tout le sénat étolien, 550 membres, fut massacré. Ce qu'il y avait encore d'hommes considérés en Épire, dans l'Acarnanie, l'Étolie et la Béotie, suivirent Paul Émile à Rome ; 1000 Achéens, dénoncés par Callicratès, y furent déportés. Un seul prince reçut avec étonnement un bienfait de Rome, c'était Cotys, ce petit roi thrace qui avait vaillamment soutenu Persée. Le sénat lui renvoya son lils qui s'était trouvé parmi les prisonniers. Mais la Thrace était le passage d'Europe en Asie, il fallait s'y faire des alliés; Cotys fut épargné à ce titre \

La Macédoine eifacée du rang des nations, l'Épire dépeu-

I. f'olybe, XXXI, l'A. — 2. Pour avoir une idée de la terreur inspirée par Roîiif, voyez aussi l'histoire de l'accusé rhodien Polyarate. Polybe, XXX, î>. — 3 Liv., XLV, VA.

plée, TËtolie ruinée, il ne restait plus dans la Grèce d'autre État que la ligue achéenne, elle aussi destinée à périr. Philopœmen n'avait pu lui-même croire sérieusement à sa durée ni à son indépendance. Quand les Romains, dit Polybe, demandaient des choses conformes aux lois et aux traités, il exécutait sur-le-champ leurs ordres ; quand leurs exigences étaient injustes, il voulait qu'on fît des remontrances, puis des prières, et, s'ils demeuraient inflexibles, qu'on prît les dieux à témoin de l'infraction des traités et qu'on obéit. « Je sais, ajoutait-il, qu'un temps viendra où nous serons tous les sujets de Rome \ mais ce temps, je veux le retarder. Aristénès, au contraire, l'appelle, car il voit l'inévitable nécessité, et il préfère la subir aujourd'hui plutôt que demain. » Cette politique d'Aristénès que Polybe ose appeler sage 2 , Callicratès la suivit, mais dans le seul intérêt de son ambition et avec un hideux cynisme de servilité. « La faute en est à vous, pères conscrits, osat-il dire dans le sénat, si les Grecs ne sont pas dociles à vos volontés. Dans toutes les républiques il y a deux partis : l'un qui prétend qu'on doit s'en tenir aux lois et aux traités, l'autre qui veut que toute considération cède au désir de vous plaire; l'avis des premiers est agréable à la multitude : aussi vos partisans sont-ils méprisés; mais prenez à cœur leurs intérêts, et bientôt tous les chefs des républiques, et avec eux le peuple, seront pour vous. » Le sénat répondit qu'il serait à désirer que les magistrats de toutes les villes ressemblassent à Callicratès ; et, comme pour justifier ses paroles, les Achéens l'élurent stratège à son retour de Rome.

1. Tite-Live fait aussi dire par Lycortas à Appius: « Je sais que nous sommes ici comme des esclaves qui se justifient devant leurs maîtres.» XXXIX. 37.-2. Liv., XXV, 8. Cependant Polybe et son père Lycortas étaient les chefs du parti opposé aux Romains. Durant la guerre contre Perscc, ils faillirent être accusés par les commissaires, et après Pydna, Polybe fut déporté en Italie. Mais Polybe, voyant la Grèce si faible, si divisée, couverte depuis deux siècles de sang et de ruines, et privée de véritable liberté, se résignait à la voir calme et prospère sous cette domination romaine qui laissait aux villes tant de liberté intérieure. Il faut, quoi qu'on ait dit, revenir au bon sens et à l'impartialité de l'ami de Philopœmen.

Cela se passait quelques années avant la guerre de Persée. Ce prince rendit de l'espoir aux partisans de l'indépendance hellénique, aussi les Achéens voulurent-ils d'abord garder une exacte neutralité; mais quand Marcius eut forcé les défilés de l'Olympe, Polybe accourut lui offrir le secours d'une armée achéenne 1 : il était trop tard ; les Romains voulaient vaincre seuls, pour n'être point gênés par la reconnaissance. Polybe lui-même fut du nombre des mille Achéens détenus en Italie, et il aurait eu pour prison quelque ville obscure, loin de ses livres et des grandes affaires qu'il aimait tant à étudier, si les deux fils de Paul tèmile n'avaient répondu de lui au préteur.

Pendant les dix-sept années que dura cet exil, sur lequel le sénat ne voulut jamais s'expliquer, Callicratès resta à la tète du gouvernement de son pays II y faisait bien mieux les affaires de Rome que si le sénat eût envoyé à sa place un proconsul. Laisser aux pays vaincus ou soumis à l'influence romaine leurs chefs nationaux, gouverner par les indigènes, comme les Anglais l'ont fait dans l'Inde, fut une des maximes les plus heureuses de la politique romaine. Contents de cette apparente indépendance, de ces libertés municipales qui s'accordent si bien avec le despotisme politique, les peuples tombaient sans bruit, sans éclat, à la condition de sujets; et le sénat les trouvait tout façonnés au joug quand il voulait serrer le frein et faire sentir l'éperon. Ainsi la Grèce allait devenir, sans qu'elle s'en aperçût, comme tant de cités italiennes, une possession de Rome, lorsque, à la mort de Callicratès, Polybe, appuyé de Scipion Émilien, sollicita le renvoi des exilés d'Achaïe Ils n'étaient plus que 300, le sénat hésitait. Caton s'indigna qu'on délibérât si longtemps sur une pareille misère; le mépris lui donna de l'humanité. « Il ne s'agit, disait-il, que de décider si quelques Grecs décrépits seront enterrés par nos fossoyeurs ou par ceux de leur pays. » On les laissa partir (150) 2.

1. Polybe, XXVlll, 9. — 2. Polybe voulait demander au sénat qu'on les rétablit dans les charges et les honneurs qu'ils avaient avant leur exil. Ca-

CONQUfcTKS DE 178 A .13. 5Jl

Cependant, pour quelques-uns, l'âge n'avait pas glacé le ressentiment. Diéos, Critolaos et Damocrilos rentrèrent dans leur patrie, le cœur ulcéré, et par leur audace imprudente précipitèrent sa ruine. Les circonstances leur paraissaient, il est vrai, favorables. Un aventurier, Andriscos, se donnant pour fils naturel de Persée, venait de soulever la Macédoine 1 avec une armée que les Thraces lui avaient fournie (152). Déjà il occupait une partie de la Thessalie. Scipion Nasica le chassa de cette province (149); mais il y rentra, battit et tua un préteur (U8), et fit alliance avec les Carthaginois qui commençaient alors leur troisième guerre punique. Une nouvelle victoire de Pydna, gagnée par Métellus, et la prise d'Andriscos envoyé à Rome chargé de chaînes, terminèrent (147) cette guerre peu sérieuse, qu'un second imposteur tenta vainement de renouveler quelques années plus tard (Hz). Le sénat, croyant enfin mûres pour la servitude les nations que depuis un demisiècle il avait vaincues et enlacées dans ses intrigues, réduisit la Macédoine en province.

L'armée de Métellus le Macèdonique y était encore cantonnée, quand un des bannis achéens, de retour dans le Péloponnèse, Damocritos,fut élu stratège. Durant sa magistrature, l'éternelle querelle, quelque temps assoupie, entre Sparte et la Ligue se renouvela, grâce aux secrètes intri gues de Rome ; Sparte voulut encore sortir de la commune alliance. Aussitôt les Achéens armèrent, mais les commissaires romains arrivèrent apportant un sénatus consulte qui séparait de la ligue Sparte, Argos et Orchomène : les deux premières comme peuplées de Doriens, l'autre comme étant d'origine troyenne, toutes trois, par conséquent, étrangères par le sang aux autres membres de la Confédération.

Ion, qu'il sonda à ce sujet, lui répondit : « Il nie semble, Polybe, que lu ne luis pas comme Ulysse; étant une fois échappé de la caverne du géant cyclojie, tu veux y retourner pour all°r quérir ton chapeau et ta ceinture que tu y as oubliés. » Plut., in Calon. — 1. Repoussé par. les Macédoniens dans une première tentative, il s'était réfugié auprès de Démétrius, roi de Syrie et beau frère de Persée. Celui-ci le livra aux Romains; mal gardé, il s'échappa, cl recruta une armée en Thrace.

A la lecture de ce décret, Diéos souleva le peuple de Corinthe, les Lacédémoniens trouvés dans la ville furent massacrés et les députés n'échappèrent au même sort que par une fuite précipitée. Ce peuple qui, depuis quarante ans, tremblait devant Rome, retrouva enfin quelque courage dans l'excès de l'humiliation ; il entraîna dans son ressentiment Ghalcis et les Béotiens ; et quand Métellus descendit de la Macédoine avec ses légions, les confédérés marchèrent à sa rencontre jusqu'à Scarphée, dans la Locride (146). Cette armée fut taillée en pièces; mais, en armant jusqu'aux esclaves, Diéos réunit encore 14 000 hommes et, posté à Leucopétra, à l'entrée de l'isthme de Corinthe, il attendit le nouveau consul Mummius. Sur les hauteurs voisines, les Àchéens avaient placé leurs femmes et leurs enfants pour les voir vaincre ou mourir. Ils moururent ; Corinthe fut prise, pillée *, livrée aux flammes; Thèbes et Chalcis, rasées; les ligues achéenne et béotienne, dissoutes ; toutes les villes démantelées, désarmées et soumises à un gouvernement oligarchique qu'il était plus aisé au sénat de tenir dans la dépendance que les assemblées populaires ; la Grèce enfin, sous le nom d'Achaïe, forma une nouvelle province*. Mummius, dont on a retrouvé l'inscription consulaire avec ces mots : Delela Corintho, célébra son triomphe comme un Romain des anciens temps, en consacrant un temple et une statue au dieu de la force, à Hercule vainqueur.

Quant aux auteurs de cette guerre, l'un, Critolaos, avait disparu à Scarphée; l'autre, Diéos, s'était donné la mort qu'il n'avait pu trouver sur le champ de bataille. De Leucopétra il s'était enfui à Mégalopolis, avait égorgé sa femme et ses enfants, mis le feu à sa maison et s'était lui-même

1. Cf. Strab., VIII, 381; Liv., Epit., 52. Pour Mummius, nous le retrouverons plus tard. — 2. Paus., II, J , 2; VII, lfi. A ces guerres, qui eurent pour résultat la réduction de la Grèce, ou peut rattacher les expéditions de Marcius Figulus et de Scipion Nasica coutre les Dalmates, 155-154; de Flaccus, contre les Ardyens, 135; de Sempronius Tuditanus et de Tibérius Pandusius, contre lesJapodes; d'Asconius, deDidius, etc., contre les Scordisques, vainqueurs de C. Caton, qu'ils avaient tué, 135-100.

empoisonné. Ces hommes avaient appelé bien des maux sur leur patrie, mais ils tombèrent avec elle et pour elle. Le dévouement absout de l'imprudence; et nous aimons mieux que la Grèce ait ainsi fini, sur un champ de bataille, que dans le sommeil léthargique où l'Étrurie était tombée. Pour les nations comme pour les individus, il faut savoir bien mourir. Les Achéens, restés seuls debout au milieu des peuples grecs abattus, devaient ce dernier sacrifice à la vieille gloire de la Hellade*.

Le milieu du second siècle avant notre ère marqua l'heure fatale des peuples. L'an 147, la Macédoine fut conquise ; 1 an 146, la Grèce rendit ses armes et sa liberté ; à la lin de la même année, Garthagene fut plus qu'un monceau de ruines; treize ans plus tard, l'indépendance de l'Espagne périt dans Numance, et presque aussitôt le royaume de Pergame s'écroula. Dans l'espace de seize années, la Grèce, l'Asie Mineure, l'Afrique carthaginoise et l'Espagne devinrent les paisibles provinces du nouvel empire.

Depuis Zama, l'existence de Carthage n'avait été qu'une lente agonie*. Enchaînée par la défense de faire la guerre sans le consentement du sénat , elle ne put repousser les attaques de l'avide Massinissa. « Les Carthaginois, disait le Numide, ne sont en Afrique que des étrangers qui ont ravi à nos pères le territoire qu'ils possèdent, » et à chaque occasion favorable il leur enlevait une province. Dès l'an 199 il commença : en 193, il leur prit le riche territoire d'Emporie, qui leur fermait la route de l'intérieur de l'Afrique. Onze ans après, nouveaux empiétements. A ces violences Carthage n'opposait que des plaintes qu'elle envoyait à Rome; mais le sénat, sûr de Massinissa, lui laissa les districts usurpés. Encouragé par cette partialité, le roi en-

1 . Pour ces événements, nous n'avons plus malheureusement que les épitomés de Tite-Live et les fragments de Polybc; ces deux grands ouvrages nous manquent à la fois. Les abréviateurs Florus, Eutrope, Zonaras, Aurélius Victor et Orose ne peuvent les remplacer. — 2. Pour toute cette guerre, nous n'avons guère que les Puniques d'Appien, quelques rares fragments de Polybe et les abréviateurs.

vahit, en 174, la province de Tysca et 70 villes. « Si nous ne pouvons nous défendre, disaient aux Romains les députés carthaginois, au moins décidez ce que vous voulez qu'on nous enlève. » C'était à la veille de la guerre contre Persée : le sénat parut s'indigner, promit justice et des arbitres1, mais il traîna l'affaire en longueur, et quand la Victoire de Pydna eut rendu l'iniquité sans danger, il députa quelques commissaires et Gaton. Carthage refusa de se soumettre à un tribunal où son ennemi avait d'avance gagné sa cause, et Massinissa garda encore le territoire contesté. Mais Caton avait trouvé, avec surprise et colère, Carthage riche, peuplée, prospère. Quand le haineux vieillard revint à Home, il laissa tomber au milieu de la curie des figues qu'il tenait dans un pli de sa toge ; et comme les sénateurs en admiraient la beauté : « La terre qui les porte, dit-il, n'est qu'à trois journées de Rome; - depuis ce jour il ne cessa de répéter à la fin de ses discours : « Et, de plus, je pense qu'il faut détruire Carthage, delenda est Carihago. »

Les Scipions avaient une politique plus noble : ils craignaient pour Rome l'enivrement de la victoire ; ils redoutaient l'abandon de la discipline et des mœurs au milieu des richesses et de la sécurité; ils voulaient que les Romains eussent toujours un péril à craindre pour qu'ils restassent toujours unis et forts. Mais Caton l'emporta ; et, malgré la docilité de Carthage , malgré son empressement à rivaliser, avec Massinissa, de munificence envers Rome, sa ruine fut décidée. Cette malheureuse cité était encore déchirée par trois factions : les amis de Rome, ceux de Massinissa, et les patriotes. Ceux-ci, eu 152, chassèrent les partisans du roi qui, prétextant un attentat contre ses deux fils, se saisit de la place importante d'Oroscope. Cette fois, les Carthaginois envoyèrent 50 000 hommes contre Massinissa. Scipion Êmilien était alors en Afrique ; il suivit les

1. Le sénat avait quelquefois des ménagements pour Carthage; en 187, Minucius Myctilus et M. Manlius, accusés d'avoir frappé des ambassadeur* carthaginois furent remis par les féciaux aux mains de ces envoyés, ot emmenés à Carthage. Liv., XXXVIII, 42.

deux armées; et, du haut d'une colline, spectateur désintéressé, il vit 100 000 Barbares s'égorger. Cette sanglante mêlée valait mieux qu'un combat de gladiateurs ; le Romain avoua qu'il avait goûté un plaisir digne des dieux1. Massinissa, âgé de 88 ans, monté à cru sur un cheval rapide, s'était encore battu comme le plus brave soldat. L'armée carthaginoise fut exterminée. Les Romains se hâtèrent d'entrer en lice pour ne pas laisser au vainqueur une si riche proie. On savait d'ailleurs à Rome que les Carthaginois venaient de soulever les Lusitaniens, et d'encourager Andriscos. En vain Carthage proscrivit les auteurs de la guerre, et envoya des ambassades à Rome. « Donnez satisfaction au peuple romain, » disaient les pères conscrits; et quand les députés demandaient quelle satisfaction? « Vous devez le savoir. » Ils ne purent obtenir d'autre réponse (149).

Utique, voyant Carthage menacée, se donna aux Romains; c'était pour eux un port et une forteresse à trois lieues de Carthage. Aussitôt les deux consuls Censorinus et Manilius partirent avec une flotte nombreuse et 80 000 légionnaires. Des députés arrivent encore : « Les Carthaginois, disentils, se remettent à la discrétion du peuple romain. • On leur promet la ;onservation de leurs lois, de leur liberté et de leur territoire ; mais ils enverront à Lilybée 300 otages. Les otages livrés, les consuls déclarent que c'est en Afrique seulement qu'ils feront connaître leurs dernières intentions; et ils passent la mer avec une formidable armée sans que Carthage, confiante dans la paix promise, envoie à leur rencontre une seule galère. Arrivés à Utique, ils demandent aux Carthaginois leurs armes. On leur apporte plus de 200 000 armures, 3000 catapultes, et un nombre infini de traits de toute espèce*. « Maintenant, disent-ils, vous abandonnerez votre ville et vous irez vous établir à 10 milles dans les terres. » C'était une infâme perfidie. Les

1. App., Pun. Dans les EpU. de Tite-Live, il est dit que les députés du sénat trouvèrent à Carthage des amas de matériaux pour les construction-! navales et qu'ils n'échappèrent aux violences du peuple que par une prompte fuite. — 2. App., Pun., 80. Str., XVII, 833.

consuls y ajoutèrent la dérision. Censorinus leur vanta les avantages de la vie agricole, loin de cette mer trompeuse dont la vue nourrissait les regrets et de dangereuses espérances 1 .

Ils étaient encore 700 000. L'indignation réveilla ce peuple immense. Les patriotes ressaisirent le pouvoir et massacrèrent les partisans de Rome; on ferma les portes; on transforma les temples en ateliers, et nuit et jour on fabriqua des armes; les femmes donnèrent leurs chevelures pour faire des cordages ; les esclaves furent affranchis et enrôlés; et Asdrubal, un des chefs du parti populaire, tint la campagne avec 20 000 hommes qu'il n'avait pas voulu désarmer. Lorsque les consuls s'avancèrent pour prendre possession de la ville, ils trouvèrent les murs garnis de défenseurs et échouèrent dans trois attaques. Leurs machines, une partie de leur flotte furent incendiées. Derrière eux les campagnes se soulevaient, et Asdrubal réunissait, dans le camp de Néphéris, jusqu'à 70 000 hommes. Malgré leurs 80 000 légionnaires, la position n'était pas sans danger. Dans l'armée servait comme tribun légionnaire un fils de Paul Emile, adopté par le second fils de l'Africain et qui avait réuni les noms de ses deux familles, Scipion Émilien. Il s'était déjà distingué en Espagne, où il avait tué en combat singulier un guerrier d'une taille gigantesque et mérité une couronne murale en franchissant le premier les remparts d'une ville ennemie. Un jour, devant Carthage, toute une colonne d'attaque se trouva compromise, et aurait été massacrée s'il ne l'eût dégagée avec des troupes de réserve. Une autre lois, en se portant rapidement sur les derrières de l'ennemi, il sauva le camp de Manilius. L'armée lui dut encore son salut dans cette expédition mal dirigée contre Asdrubal. D'autres services augmentèrent son crédit sur les soldats et sa renommée à Rome. Il gagna un général carthaginois qui passa dans le camp romain avec 2200 cavaliers et il dissipa les soupçons de Wassinissa, qui, alors

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