CHAPITRE III
ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN OU HISTOIRE INTÉRIEURE DE 510 A 470.
Sous les rois, l'aristocratie avait un chef qui pouvait, comme Servius, élever à la vie politique la foule sujette des plébéiens, ou, comme Tarquin, abattre les plus hautes têtes. L'abolition de la royauté délivra les patriciens de ce double danger, et, pour en prévenir le retour, ils substituèrent au roi deux consuls1 ou préteurs, choisis dans leur sein et investis de tous les droits et de tous les insignes de la royauté, moins la couronne et le manteau de pourpre broché d'or. A la fois ministres et présidents du sénat, administrateurs, juges et généraux, les consuls avaient le souverain pouvoir, regiumimperium1, mais seulement pour une
1. Duo consulesinde comiliis centuriatis aprœfecto urbis ex commenîariis Serrii.... creati mnt. Liv., I, 60. Den., IV, 72-75. — 2. Cic, de Leg., IIF, 3. Pour les sacrifices que les rois accomplissaient, on en chargea un prêtre qui portait le nom de Rex sacrorum, et dont la dignité était à vie. Le premier qui porta ce titre fut Manius Papirius, l'auteur peut-être du Jus Papirianum. Den.,V, 1. Liv., II, 2. Pomp., 11,1,2; de Or. jur.
année. Dans l'intérieur même de la ville, les grands n'avaient point permis qu'ils exerçassent tous deux en même temps les prérogatives de leur magistrature, et chacun avait pendant un mois les douze licteurs et l'autorité. Au sortir de charge, ils pouvaient être appelés à rendre compte et être mis en accusation ; car dès ce moment ils redevenaient simples citoyens, en conservant cependant, comme membres du sénat où ils étaient entrés du droit de leur charge, une part dans le gouvernement.
Ce gouvernement restait tout entier aux mains des patriciens qui, maîtres du sénat, ce conseil suprême de la cité par où devaient passer toutes les propositions faites dans les comices1, dominaient encore les assemblées centuriates, par leurs richesses et leurs clients. Si des plébéiens, arrivés, grâce à leur fortune, dans les premières classes, modiliaient le vote des centuries de manière, à le rendre moins contraire aux intérêts populaires, les patriciens pouvaient toujours, comme augures, rompre l'assemblée ou annuler ses décisions ; et s'ils manquaient de mauvais présages, refuser dans le sénat l'autorisation préalable *, ou dans leurs assemblées curiates, d'où les plébéiens étaient exclus, la sanction nécessaire à tous les actes des comices centuriates*. C'étaient donc eux, en réalité, qui faisaient les lois, décidaient de la paix et de la guerre, et nommaient à toutes les charges, qu'ils remplissaient toutes. Ils avaient le sacerdoce, qui , au nom du ciel , exerçait une si grande influence, et les auspices, qui les consacraient comme familles aimées des dieux. Ils étaient prêtres, augures, juges, et ils cachaient avec soin aux yeux du peuple les formules mystérieuses du culte et du droit. Seuls enfin ils avaient le droit d'images qui nourrissait l'orgueil héréditaire des familles, et l'interdiction des mariages entre les deux ordres semblait
1. Utpauca per populum, pleraque senatus auctoritate ... yererentnr. Cic., Rep.y II, 32. Nec centuriatis, nec curiatùi cnmitiis patres auctores fiant. Liv., VI, 41. — 2. Liv. III, 12.— 3. Populi comitia ne essent rata, nisi ea patrum approbavisset auctoritas. Cic, A«p.,II, 32. Les curies conféraient Vimperium, sans lequel les magistrats élus ne pouvaient entrer en fonction.
devoir repousser à jamais le peuple des positions occupées par L'aristocratie.
Mais les plébéiens ont pour eux leur nombre et jusqu'à leur misère, qui les poussera bientôt à une révolte heureuse. Ce n'est plus un peuple étranger, c'est un second ordre dans l'État, qui grandit obscurément et sans relâche en face du premier, et que les patriciens seront forcés d'armer pour résister à Tarquin, aux Èques, aux Volsques, aux Étrusques. Ce concours, il faudra le payer. Déjà on lui a rendu ses juges qui décident dans la plupart des causes civiles 1 et ses fêtes religieuses, où les plébéiens réunis pourront se compter, et prendre confiance en leur force. Enfin c'est aux centuries militaires qu'on a demandé, comme le voulait Servius, la nomination des deux consuls; c'est l'assemblée centuriate qui fera désormais les lois que le sénat propose et que les curies confirment; c'est elle qui nommera à toutes les charges, qui décidera de la paix ou de la guerre. Et cette grave innovation suffit, pour l'heure, à l'ambition populaire, parce que les plébéiens voient dans la première classe des gens de leur ordre et dans les dernières des patriciens, même des plus renommés, comme Cincinnatus, qui n'aura pour tout bien que quatre arpents 2.
La plèbe romaine n'était pas d'ailleurs cette populace des grandes villes, qu'on voit s'irriter, combattre et s'apaiser au hasard, force aveugle qui n'est redoutable que le jour où elle se donne un chef. Les plébéiens avaient aussi leur noblesse, leurs vieilles familles et jusqu'à des races royales, car les patriciens des villes conquises, comme plus tard les Mamilius, les Papius, les Cilnius, les Caecina, n'avaient pas tous été reçus dans le patriciat romain. D'autres familles, patriciennes d'origine, mais que des circonstances pour nous inconnues firent sortir des curies ou empêchèrent d'y entrer, les Virginius, les Génucius, les Ménius, les Mélius, les Oppius, les Métellus et les Octavius, se plaçaient à la tête du peuple; et ces hommes, qui pouvaient disputer de no-
I. Deii., V, 2. oixoç îupiïûv ff^goXatoiv. —2. Val. Max., IV, 4, 7.
blesse avec les plus fiers sénateurs, attachant leur fortune à celle de l'ordre vers lequel ils étaient repoussés, donnèrent à la plèbe des chefs ambitieux et à ses efforts une direction habile*. Comme prix des secours prêtés aux grands contre les Tarquins, ils avaient obtenu la mise en vigueur de la constitution de Servius ; ils vont arracher d'autres concessions encore, car l'Étrurie s'arme pour la cause du roi, et derrière les Véiens et les Tarquiniens, on peut voir déjà les préparatifs de Porsenna. Un malheur commun, en humiliant l'orgueil militaire des grands, rapprochera les deux ordres.
Les aristocraties meurent quand elles ne se renouvellent pas, surtout dans les républiques militaires où les nobles doivent se trouver au premier rang, sur tous les champs de bataille, et payer de leur sang leurs privilèges. Décimée par les combats et par cette loi mystérieuse du développement de l'espèce humaine, qui éteint les vieilles fa-
1. Les Métellus prétendaient descendre de Céculus, fils de Vulcain et fondateur de Préneste; ils étaient plébéiens, et cependant Tite-Live les nomme patriciens IV, 4). Au contraire, la gens Furia était patricienne : il nomme les Eurius plébéiens (IX, 42 , et XXXIX, 7) ; les Mélius et les Ménius étaient plébéiens, il les nomme patriciens (V, 12); les Virginius (V, 29) et les Atilius(IV, 7) sont patriciens, il en fait des plébéiens (V, 13, et X, 23). Les Cassius, les Oppius, les Génucius, sont de môme tour à tour nommés patriciens et plébéiens, consuls et tribuns. Une branche de la gens Sempronia, les Atratinus, sont patriciens ; une autre branche, les Gracques, sont plébéiens. Pour expliquer cette singularité, qui se répète trop souvent pour être due à une erreur de Tite-Live, il faut peut-être admettre que, par respect pour les nombres (voy. p. 109), il sera resté en dehors du sénat primitif quelques familles aussi considérées cependant que celles dont les chefs, devenus sénateurs, donnèrent à leurs descendants le nom de patriciens. Dans ce cas, les curies auraient renfermé des familles qui avaient les auspices, tous les droits de la bourgeoisie souveraine, et l'accès aux charges, sans être patriciennes, mais qui n'étaient pas non plus plébéiennes. Quand on ne connut plus que deux ordres dans la ville , ces familles auront été à la fin rejetées par les patriciens dans le peuple, dont ils firent la force, et prises par les historiens tantôt pour plébéiennés, tantôt peur patriciennes. Quelques-uns de leurs membres auront même pu être placés par les censeurs sur la liste du sénat. Celaexpliqueraitcette phrase de Tite-Live (V, 12) sur le plébéien Licinius Calvus, avant l'année 367, tir nullis ante îionoribus usus, vetus tantum senator. Du reste, quelque explication que Ton ad mette, ce qui est certain, et nous n'insistons que sur ce point important, c'est que, soit entre les patriciens et le peuple, soit à la tête du peuple, il y avait des familles nobles et riches intéressées à renverser toute distinction entre les
milles1, toute aristocratie qui ne se recrute pas au dehors est vite épuisée et détruite, par la seule action du temps. Les 9000 Spartiates de Lycurgue n'étaient plus que 5000 à Platées, 700 à Leuctres, moins encore à Sellasie? Mais la noblesse de Rome ne ferma jamais son livre d'or. Sous Tullus, les grandes familles d'Albe, sous le premier Tarquin, cent plébéiens avaient été admis dans le sénat. Après l'abolition de la royauté, l'aristocratie sentit le besoin de se fortifier en attirant à elle tout ce qu'il y avait d'illustre et de riche dans l'autre ordre. Pour compléter au chiffre ordinaire de 300 membres le sénat priyé d'une partie des siens par la cruauté de Tarquin et l'exil de ses partisans J, Brutus y appela cent chevaliers (conscripti), qui furent quelques années après remplacés dans les centuries équestres par 400 des plus riches plébéiens*. En même temps, il distribuait au peuple les terres du domaine royal, abolissait les douanes, faisait baisser le prix du sel *. Tactique doublement habile, qui, satisfaisant l'ambition des chefs, laissait la foule sans direction, tout en l'intéressant, par l'accroissement de son bien-être, à la cause des grands.
On rapporte encore à la première année de la république les lois du consul Valérius 6, qui rendit libre 6 la candidature au consulat, prononça la peine de mort contre celui qui aspirerait à la royauté, fit baisser les faisceaux consu-
deux ordres. — 1. Les pestes fréquentes à Rome contribuaient aussi à renouveler les familles. Après la peste de 462, qui enleva les deux consuls, plusieurs familles patriciennes disparaissent. Depuis cette époque , il n'est plus question de Lartius, de Cominius et de Numicius, et dans les fastes on ne rencontre plus, ou rarement, de patriciens du nom de Tullius, de Sicinius, de Volumnius , dVEbutius, d'Herminius, de Lucrétius et de Ménénius. — 2. Les émigrés étaient si nombreux, qu'ils combattirent en corps. Den. , V, 6. Un passage de Cicéron {de Rep. 1, 40) montre qu'il y eut une réaction violente contre les amis du dernier roi. —3. Den., VI, 44.
— 4. Liv., II, 9. Den., V, 22. Pour ces opérations, Brutus avait rétabli, ou fait confirmer par les curies, les questeurs établis par les rois. Tac, Ann. ,
• XI > 22. Plut, rapporte leur création à Valérius. — 5. Le traité avec Carthage donne pour collègue à Brutus M. Horatius, et l'histoire ordinaire, Valérius.
— 6. 'ÏTcaTeiav Ï3u>xe juteivat xai itapaYY&Xeiv toi; 6ovXopévoiç. Plut. Publ. Il est bien entendu qu'il s'agit seulement des patriciens qui pourront briguer le consulat sans avoir été désignés comme candidats par le sénat.
laires devant l'assemblée du peuple, et reconnut sa juridiction souveraine, en portant la loi de l'appel (provocatio). En signe du droit de vie et de mort enlevé aux consuls, on ôta les haches des faisceaux dans l'intérieur de la ville, et jusqu'à un mille de ses murs. Au delà, les haches étaient rendues aux licteurs. Car les consuls, en passant le premier mille', recouvraient ce pouvoir illimité qui leur était aussi nécessaire à l'armée qu'il eût été dangereux dans la cité.
Ainsi les patriciens et les plébéiens restaient deux ordres distincts, profondement séparés par l'inégalité ('e leur condition : les uns, descendants des premiers conquérants et gardiens de l'ancien culte ; les autres, foule mêlée, hommes de toute origine et de toutes religions, longtemps sujets du peuple souverain des Quirites, et placés encore, comme n'ayant ni le même sang ni les mêmes dieux, sous l'outrageante interdiction des mariages. Heureusement l'assemblée centuriate les réunissait en un seul peuple; et cette union les sauva. Elle ne profita d'abord, il est vrai, qu'aux seuls patriciens, qui s'étaient fait dans les dépouilles royale s la part du lion. Mais les plébéiens les forceront peu à peu à un partage équitable. L'établissement du tribunat sera leur première et leur plus sûre victoire : car, avant d'attaquer, il fallait pouvoir se défendre.
A Rome comme à Athènes, comme dans tous les États de l'antiquité où l'industrie ne nourrissait pas le pauvre de condition libre, les dettes furent la première cause des révolutions démocratiques. Rome, étant un Etat exclusivement agricole, aurait eu besoin, pour profiter des avantages de cette condition, d'une longue paix ou d'un vaste territoire qui mît la plus grande partie des terres à l'abri des ravages de la guerre. Or la guerre durait sans relâche ; et,
1. Neque enim provocalionem lonffius esse ab urbe mille passuum. Liv., VI, 20. Ce fut, dit Cicéron, la première loi votée par les centuries. Eep.f II, 31. L'appel interdisait de virgis cœdi securique necari, eum qui proxocasset. Liv., X, 9. Val. Max., IV, 1; et Cic, Jîep., II, 53. Den., V, 19. étend l'interdiction jusqu'aux amendes. Mais, si cela eut lieu, ce ne peut êire qu'aptèi le décemvirat.
14 ô ROME SOUS LES CONSULS PATRICIENS.
depuis les conquêtes de Porsenna et le soulèvement des Latins, la frontière était si près de la ville, que du haut des murs on voyait partout les terres ennemies. Il n'y avait donc ni repos, ni sécurité; partant, gêne et mauvaise culture. Appelé chaque année aux armes, le plébéien négligeait son petit champ ; en outre, il fallait s'équiper à ses frais, se nourrir en campagne et encore payer l'impôt. Mais si la guerre n'était pas heureuse, si l'ennemi, qui pouvait en un seul jour traverser tout le territoire de la république, venait couper les moissons et brûler les fermes, comment les rebâtir? comment nourrir sa famille? Toutes les ressources lentement amassées y passaient d'abord, avec le butin, s'il y en avait, des précédentes campagnes; restait le patrimoine héréditaire, dernier gage sur lequel le pauvre empruntait à un taux énorme : aussi la plupart des plébéiens étaient-ils devenus, quelques années après l'expulsion des rois, débiteurs des riches, comme leurs descendants, les paysans de la campagne de Rome, qui, ruinés, par l'usure et les accapareurs, vendent la moisson avant les semailles. Mais les riches, on l'a vu, c'étaient surtout les patriciens. Possesseurs de vastes propriétés, détenteurs des terres du domaine, qui, laissées ordinairement en prairies, avaient peu à craindre des ravages de l'ennemi, ils pouvaient encore exporter à l'étranger la laine de leurs troupeaux et les produits de leurs terres. Leur fortune ne dépendait pas d'une saison mauvaise ou d'une incursion ennemie. Aussi avaient-ils toujours de l'argent pour ce lucratif métier *, qui rapportait plus que les meilleures terres et que le plus opiniâtre travail. A Rome, comme à Athènes avant Solon, comme dans tous les anciens États de l'Asie et du Nord, la loi livrait au créancier la liberté et la vie du débiteur • c'était un gage, une hypothèque
1. L'usure était à Rome un vice national. Polybe le savait si bien, qu'il fait grand honneur à Scipion de ne l'avoir point connu. XXXII, fr. 8. On sait que Caton le Censeur exerçait la plus décriée des usures, l'usure maritime. Voy. dans Plutarque la parcimonie de Crassus, malgré son immense fortune.
prise sur sa personne. Si le débiteur ne satisfaisait pas à ses obligations dans le délai légal, d'après la sentence du préteur il était adjugé (addictus «) comme esclave à son créancier, qui pouvait lui imposer des travaux serviles ou le tenir en prison (ergastulum). Ses enfants mêmes, s'il ne les avait pas auparavant émancipés, partageaient son sort, car ils étaient sa propriété, et sa propriété, comme sa personne, appartenait à son créancier.
La misère des plébéiens croissant sous une loi si dure, une révolte était inévitable. D'abord ils demandèrent paisiblement l'abolition des dettes; puis ils se refusèrent à l'enrôlement contre les Latins. La situation parut assez critique au sénat pour qu'il renonçât à la force et cherchât à apaiser le tumulte par des moyens légaux. Il créa la dictature, magistrature sans appel, et dont le pouvoir fut plus illimité que ne l'avait été celui des rois. Élu, sur l'invitation du sénat, par l'un des consuls, et choisi parmi les consulaires, le dictateur (magister populi) s'entourait, en signe de son pouvoir absolu, même dans Rome, de vingt-quatre licteurs, portant les haches sur les faisceaux. Il était nommé pour six mois, comme son lieutenant, le magister equitum, mais nul ne conserva aussi longtemps ces redoutables fonctions. Dès que le danger qui avait fait suspendre les libertés publiques et établir légalement cette tyrannie provisoire était passé, le dictateur abdiquait2. Le sénat eut ainsi en réserve une magistrature extraordinaire pour ces temps de crise, d'où les républiques ne sortent souvent qu'au prix
1. Sur le nexus, très-différent de V addictus, qui devenait véritablement esclave , tandis que le nexus ne donnait sa personne que comme gage de sa dette, qu'il pouvait acquitter par son travail, cf. Niebuhr, I, p. 602. Savigny, Alt-Rcemisches Schuldrccht (1833), n'admet pas cette distinction. — 2. Varr., L. L.f V, 82. Fest., optima lex. Une tradition, rapportée parïite- Live, donnerait une autre cause à la création de cette magistrature : les deux consuls étaient partisans du roi. Les Grecs traduisaient ce mot par fi6v«px<* etaÙToxpàtwp. Zonar. , Vif, 13, dit: t#|vô' ixTîj; (iovapxi*;<«>?ÉXeiav6éXovTe;.... èv àXXcj) tauTïjv ôvôfiaxi eTXovio. Machiavel faisait cette remarque, confirmée par Montesquieu, Esp. des Lois, II, 3. Sans un pouvoir de cette nature,
de leur liberté. Aussi plus d'une fois la dictature sauvat-elle la république, au dehors de l'ennemi, au dedans des agitations du Forum. Si, durant près de trois siècles, Rome ne connut pas l'orageuse existence des républiques de la Grèce; si ces mouvements, qui auraient ailleurs dégénéré en révolutions, n'eurent à Rome pour résultat que le développement régulier de la constitution, on le dut beaucoup à cette magistrature dont la puissance illimitée tempérait la fougue populaire en même temps qu'elle arrêtait les desseins ambitieux.
Effrayés de cet appareil menaçant, de cette puissance sans limite, les plébéiens cédèrent, et les créanciers redoublèrent de violence. Le plus impitoyable était Appius Glaudius, dont l'orgueil et l'inflexible sévérité s'irritaient même des plaintes. Nommé consul avec Servilius en 495, il excita encore par son exemple la cruauté des riches. Déjà les murmures éclataient au sein de la foule, lorsqu'un homme parut tout à coup sur le Forum, pâle, effrayant de maigreur. C'était un des plus braves centurions de l'armée romaine; il avait assisté à vingt-huit batailles. Il raconta que dans la guerre sabine l'ennemi avait brûlé sa maison, sa récolte, et pris son troupeau. Pour vivre, il avait emprunté; et l'usure, comme une plaie honteuse, dévorant son patrimoine, avait atteint jusqu'à son corps ; son créancier l'avait emmené, lui et son fils, chargé de fers, déchiré de coups; et il montrait son corps tout saignant encore. A cette vue, l'exaspération fut au comble, et un messager étant venu annoncer une incursion de Volsques, les plébéiens refusèrent de s'armer. Ils ne cédèrent que quand le consul Servilius eut promis qu'après la guerre on examinerait leurs plaintes, et que tout le temps qu'elle durerait les débiteurs seraient libres. Sur cette assurance, le peuple s'arma; précédem-
il faut perdre l'Etat en suivant les voies ordinaires, ou s-en écarter pour le sauver. Mais si les moyens extraordinaires opèrent le bien pour un moment, ils laissent un mauvais exemple, ce qui est un mal réel.... — Les dictatures de Sylla et de César n'ont, bien entendu, rien de commun avec l'ancienne dictature.
ment les Volsques avaient donné 300 otages, Appius les fit décapiter, puis Servilius marcha sur Suessa Pometia, qui fut prise, et dont il distribua le butin à ses soldats. Mais quand l'armée victorieuse rentra dans Rome, le sénat refusa d'accomplir les promesses du consul. Les pauvres se retrouvèrent à la merci de l'impitoyable Appius, et de nouveau les ergastula se remplirent. En vain le peuple réclama à grands cris ; Appius était inflexible : pour effrayer la multitude, il fît nommer un dictateur. Mais le choix tomba sur un homme d'une famille populaire, Manius Valérius, qui renouvela les engagements de Servilius, et, avec une armée de 40 000 plébéiens, battit les Volsques, les Èques et les Sabins. Le peupie croyait avoir conquis, cette fois, l'exécution des promesses consulaires, on le trompa encore ; quelques pauvres seulement furent, dit-on, envoyés comme colons à Vélitres. Valérius, indigné, abdiqua, et pour prévenir une révolte au Forum, les consuls de l'an 493, s'autorisant du serment militaire prêté à leurs prédécesseurs, forcèrent l'armée à sortir de la ville. Mais, hors des portes, les plébéiens abandonnèrent les consuls et allèrent, sous la conduite de Sicinnius Bellutus et de Junius Brutus, camper au delà de l'Anio, sur le mont Sacré; ceux de Rome se retiraient dans le même temps, avec leurs familles, sur l'Aventin, après le Capitole la plus forte position de la ville1.
Quelque temps se passa en attente et en négociations infructueuses. A la fin, les patriciens, effrayés de la position menaçante des légions, nommèrent deux consuls amis du peuple, et députèrent aux soldats dix consulaires. Parmi eux étaient trois anciens dictateurs, Lartius Posthumius, Valérius et le plébéien Ménénius Agrippa, le plus éloquent et le plus populaire des sénateurs. Il leur conta l'apologue des Membres et de l'Estomac, el rapporta au sénat leurs demandes. Elles ont un remarquable caractère de modération. Tous les esclaves pour dettes seront affran-
1. Varr., L. L. , IV, 14. Cic, de flrp., II, 33. Sali., F I, ?. Liv., II, 32.
chis ; les dettes elles-mêmes, celles du moins des débiteurs insolvables, seront abolies'.
Les concessions faites dans les premières années de la république : admission de quelques plébéiens au sénat et dans les centuries équestres, reconnaissance des droits de l'assemblée centuriate, etc., ne s'adressaient qu'aux plébéiens riches et nobles. Le peuple était divisé en deux classes : les riches, en grande partie ralliés à l'aristocratie, les pauvres, aussi impitoyablement traités par l'usurier plébéien que par celui de l'autre ordre. Ce furent ces pauvres des tribus urbaines et rurales qui se soulevèrent après plusieurs années d'inutiles réclamations*. De là l'absence de tout caractère politique dans leurs demandes; car ce n'est pas contrôles patriciens, mais contre leurs créanciers qu'ils se révoltent. Ce n'est pas du pouvoir, c'est de la pitié et du pain qu'ils réclament, et ils n'exigent pas même que cette loi de sang soit changée. Cinquante ans plus tard, ils la laisseront écrire encore par les décemvirs dans les Douze Tables.
Mais, avant de rentrer dans la ville, le peuple voulut une garantie que ces concessions seraient fidèlement exécutées; et les comices centuriates réunies sous la présidence du Grand Pontife nommèrent deux tribuns, Sicinnius et Bru tus, qui eurent le droit de venir en aide au débiteur maltraité et d'arrêter par leur véto l'effet des sentences consulaires. Ces représentants des pauvres n'avaient ni le laticlave bordé de pourpre, ni les licteurs armés de faisceaux. Aucun signe extérieur ne les distinguait de la foule, et ils n'étaient précédés que d'un simple appariteur. Mais, comme les féciaux sur le territoire ennemi, leur personne était inviolable ; celui qui les frappait était dévoué aux dieux, et ses biens confisqués au profit du temple de Cérès. Nul patricien ne pouvait devenir tribun1 (493).
Par cette création de deux chefs du peuple (bientôt après cinq, plus tard dix), la révolte, purement civile, si je puis
1. Don., VI, 83. — 2. Àppius dit qu'ils n'étaient pas 20 000. Den., VI, <;. — 3. Tite-Live, II, 33; III, 55. Ils ne pouvaient, excepté durant les fériés latine?, s'éloigner de Rome la nuit, et leur porte restait toujours ouverte.
dire, dans son principe, se changeait presque en révolution, et devenait le plus grand événement de l'histoire intérieure de Rome. « Ce fut, dit Cicéron ' , une première diminution de la puissance consulaire, que l'existence d'un magistrat qui n'en dépendait pas. La seconde fut le secours qu'il prêta aux autres magistrats et aux citoyens qui refusaient d'obéir aux consuls. » Aussi les riches plébéiens adoptèrent ces chefs des pauvres comme ceux de l'ordre entier ; et, par leur influence dans les assemblées centuriates, ils empêchèrent les patriciens de remplir le tribunat de leurs créatures, en attendant que le peuple arrachât, par une nouvelle victoire, le droit de les nommer lui-même, dans des assemblées par tribus.
Ainsi soutenu de toute la classe plébéienne, ce pouvoir protecteur deviendra bientôt aggressif, et nous verrons les tribuns, d'une part, étendre leur véto à tous les actes contraires aux intérêts populaires9, de l'autre organiser le peuple politiquement, et lui faire reconnaître le droit de délibérer, de voter et d'élire. Plus tard, ils effaceront la distinction des ordres en proclamant le principe que la souveraineté réside dans le peuple, et un temps viendra où nul ne sera si puissant dans Rome qu'un tribun populaire. Ce pouvoir se souillera sans doute par des excès. Mais, sans lui, la république, soumise à une oligarchie oppressive, n'aurait jamais rempli ses grandes destinées. « Ou Rome devait rester une monarchie, disait encore Cicéron5, qui avait tant à se plaindre du tribunat, ou il fallait accorder aux plébéiens une liberté qui ne consistât pas en de vaines paroles. - Cette liberté, voici qu'elle commence pour eux, puisqu'il n'y a de libre que ce qui est fort et de force pour les sociétés que dans la discipline. Disciplinée par ses
Leur pouvoir cessait hors de la ville. Les édiles étaient chargés, sous l'antorité supérieure des tribuns et des consuls, de la police de la ville, de la garde des édifices publics {ades), notamment du temple de Cérès, où étaient conservés les sénatus-consulics, et de veiller aux approvisionnements de Rome. Den., VI, 90. — l. De leg, III, 7. — 2. Val. Max., II, 7. Den., X , 2. — 3. De Ug., III , 10.
nouveaux chefs, la commune populaire pourra maintenant soutenir une lutte régulière contre les grands, et conquérir, l'une après l'autre, toutes les magistratures. La cité patricienne, forcée de les recevoir, s'ouvrira ainsi pour les Italiens, plus tard pour le monde, et un grand empire sera le prix de cette union demandée et arrachée par les tribuns.
Dès l'origine, tous, patriciens et plébéiens, comprirent instinctivement l'importance de la révolution qui venait de s'opérer. Ce fut avec les cérémonies les plus solennelles, par des sacrifices et le ministère de féciaux, que la paix fut conclue et célébrée. Chaque citoyen jura l'éternelle observation de ces lois saintes, leges sacratse ' ; et un autel, élevé à Jupiter Tonnant sur l'emplacement du camp plébéien, consacra la montagne où le peuple avait conquis ses premières libertés. La vénération publique entoura jusqu'à son dernier jour l'homme qui avait réconcilié les deux ordres, et quand Agrippa mourut, le peuple lui fit, comme à Brutus et à Publicola, de splendides funérailles a.
Les commencements du tribunat furent humbles et obscurs comme ceux de toutes les magistratures plébéiennes3. Mais un patricien trois fois consul et triomphateur, Spurius Cassius, révéla aux tribuns le secret de leur puissance, Yagi-
1. Liv., II, 33. Den., VI, 89. — 2. Den., VI, 96. — 3. Pour remplir l'intervalle vide de faits qui s'écoule entre les années 493 et 486, on place d'ordinaire, immédiatement après rétablissement du tribunat, le procès de Coriolan et les démêlés des tribuns avec les consuls au sujet des colonies de Norba et de Vélitres, c'est-à-dire la conquête pour les tribuns du droit de parler devant le peuple sans être interrompus, de convoquer les comices par trtbus, de rendre des plébiscites, de juger et de condamner à mort des patriciens. C'est méconnaître les humbles commencements de cette magistrature, qui, la première année «le son existence, n'était pas certes assez forte pour braver le sénat, les patriciens et les consuls. Outre cette considération , plusieurs circonstances du récit sont matériellement fausses. Ainsi Norba et Vélitres n'étaient j.as alors des colonies romaines, mais des cités latines indépendantes, comme le prouve le traité de Cassius avec les Latins; Coriolcs n'était pas une ville volsque prise par les Romains, mais une des trente républiques latines. Enfin foriolan est dit avoir fait fort jeune es premières armes à la bataille du lac Rcgille, en 496, et en 402 il demande le consulat et est père de
talion populaire. Le premier, il jeta dans la foule ce grand mot : « la loi agraire, » et les tribuns, après lui, n'eurent qu'à le prononcer pour soulever au Forum les plus furieuses tempêtes.
Au moyen âge, avoir de la terre , c'était prendre rang parmi les nobles ; à Rome c'était devenir véritablement citoyen, c'était avoir la vraie richesse, la seule honorable, la seule durable, la seule d'ailleurs que Rome, sans industrie et avec peu de commerce, connût et respectât. De là l'importance des lois agraires ; car, les droits politiques étant répartis en raison de la fortune, diminuer celle des uns pour accroître celle des autres, c'était, dans l'ordre des classes, faire monter ceux-ci et faire descendre ceux-là. En touchant à la propriété, on touchait à la constitution même de l'État; on portait la main sur ce que la religion avait consacré. Aussi les grands repoussèrent- ils toujours, par la force ou la ruse, ces lois qui devaient donner au peuple, à leurs dépens, un peu de fortune et de pouvoir.
Les lois agraires n'attaquaient point cependant le patrimoine héréditaire, ordinairement peu étendu, mais des biens usurpés sur l'État et qui pouvaient être repris en son nom au détenteur infidèle. Gomme le territoire de tous les peuples en Italie et en Grèce, ïager romamts avait été primitivement divisé en portions égales pour tous les citoyens; ces terres assignées, dont les augures traçaient eux-mêmes les limites, formèrent les propriétés inviolables et héréditaires desQuirites. Mais dans cette division du sol on avait réservé pour les besoins de l'État une certaine étendue de
plusieurs enfants. La tradition relative à Coriolan a sans doute un fond historique; mais celte proscription d'un des plus illustres patriciens, cctie vengeance d'un chef de bannis, doivent appartenir à l'époque qui vit la condamnation de Ménénius et d'Appius, l'exil de Caeson et la tentative d'Herdonius. Niebuhr croit aussi la loi Icilia postérieure à celle de Voléro. et Hooke l'avait déjà prouvé. C'était en effet un plébiscite, et le peuple ne put en faire qu'après l'adoption de la loi Publilia, en 470. La première application de la loi Icilia ne fut faite d'ailleurs qu'en 421, à propos de Cjcsoii {hic primns rades publico dédit), les trihuns seraient dor.c reslés plus de trente ans sans s'en servir?
terres, ordinairement les pâturages et les forêts, qui restèrent 4e domaine commun, Yager publiais, et où chacun eut le droit d'envoyer paître ses troupeaux (pecus) à condition d'une légère redevance (pecunia). Ce domaine public s'accrut avec les conquêtes de Rome ; car, par le droit de guerre, toutes les terres des vaincus appartenaient aux vainqueurs, qui en faisaient ordinairement deux parts: l'une rendue aux anciens habitants ou assignée, comme propriété quiritaire, à des citoyens romains (coloni); la seconde, sans doute la plus considérable, attribuée au domaine.
Si Yager publiais était resté bien commun, on n'en aurait tiré qu'un mince profit; pour accroître sa valeur, on l'afferma; et comme propriétaire, l'État reçut de ses fermiers le dixième de tous les produits. Cette dîme fut, jusqu'à l'époque de la guerre de Véies, avec la redevance des troupeaux, le principal revenu de la ville; de là l'importance de toutes les questions relatives à l'amer publicus. Mais les fermiers dans l'origine étaient tous patriciens 1 ; et le sénat oubliant les intérêts de l'État pour ceux de son ordre, négligea peu à peu de faire payer les dîmes. C'était le signe cependant qui distinguait ces possessions précaires, et toujours révocables, des propriétés quiritaires. Aussi, le signe disparaissant, les fermes se trouvèrent changées en propriétés, et l'État perdit doublement, par la diminution des redevaBces payées au trésor et par celle du domaine public, transformé en domaines privés.
Cependant l'ancienne jurisprudence déclarait qu'il n'y avait jamais prescription contre l'État * ; il conservait donc
1. Un passage de Cassius Hemina, op. Non., II, s. v. Plebitas, ferait croire que les plébéiens ne pouvaient être admis à l'occupation du domaine; il a dû en être certainement ainsi dans le principe, quand les plébéiens n'étaient considérés que comme un peuple étranger. Mais le passage même prouve qu'il y avait aussi des plébéiens détenteurs du domaine -.quiatmque propter plebitatem agro publico ejeeti sunt; et Salluste, frag., dit aussi que, quelque temps après l'exil des Tarquins, on les chassa des terres publiques, agro pellerc. Nous verrons Licinius Stolon en posséder 1000 arpents. — 2. Cf. Alciat ad L. 115 D. et Aggenus l'rbicus de controv. agrar. ap. Gœs. , Bei agrarùv scriptores, p. 09. Neyant Uhid solum quod solum P. Hem> cœpil, ullo modo usicapi a quoquam mnrtalium possc...
sur ces domaines usurpés tous ses droits, et il pouvait les reprendre, quel qu'en fût le détenteur, l'ancien fermier, ou ses fils, ou celui qui les avait achetés d'eux à deniers comptants. Car pour les uns et les autres, pour le possesseur injuste ou l'acquéreur de bonne foi, ce n'était toujours qu'un bien occupé sans titre.
Durant la monarchie, les lois agraires avaient été fréquentes ' , parce qu'il était de l'intérêt des rois, entourés d'une aristocratie jalouse, de se ménager des partisans dans le peuple ; mais depuis l'exil de Tarquin il n'y avait eu d'autres assignations que celles de Brutus. Que de misères cependant les plébéiens n'avaient-ils pas supportées durant ces vingt-quatre années, par la guerre et l'usure ! Aussi le plus illustre des patriciens , le seul de cette époque avec Valérius qui eût été trois fois décoré de la pourpre consulaire, Spurius Gassius, voulut-il rendre à l'État ses revenus et ses terres, et aux pauvres les moyens de devenir des citoyens utiles. Il proposa de partager entre les plus nécessiteux une partie des terres publiques; de contraindre les fermiers de l'État à payer régulièrement leurs dîmes, et . d'employer ce revenu à solder les troupes*. Si ce furent bien là les demandes de Cassius, nous ne saurions porter trop haut la gloire méconnue de ce grand citoyen, qui, après avoir raffermi au dehors la fortune chancelante de Rome par son double traité avec les Latins et les Herniques, voulait à l'intérieur prévenir les troubles en soulageant les pauvres, et qui, près d'un siècle avant qu'on l'adoptât, avait proposé l'importante mesure de l'établissement de la solde militaire.
Mais ces demandes populaires et patriotiques soulevèrent l'indignation du sénat. Cette usurpation de Vager publions, contre laquelle Cassius réclamait était la principale source
1. Cic, de Hep., II, 14. — 1. Celle loi n'est pas celle de Cassius, mais celle de Sempronius Atratinus, qui no fil très-probablement que reproduire les dispositions de Cassius, et que lo s^nat acep»a. TVn., VIII, 75, 76; Liv. II, 41.
des fortunes patriciennes . Une longue possession semblait d'ailleurs avoir prescrit le droit, et le plus grand nombre des détenteurs du domaine ne distinguaient plus leurs patrimoines héréditaires des champs qu'ils tenaient de l'État. Cependant il eût été dangereux, dans un moment où le peuple voyait un consul à sa tête, de rejeter la loi ; le sénat l'accepta, sauf à ne la point exécuter ; mais il eut hâte de se venger de Cassius. La multitude une fois apaisée, de sourdes rumeurs se répandirent dans la ville: « Cassius n'était qu'un faux ami du peuple. Pour se faire des alliés, il avait déjà sacrifié les intérêts de Rome aux Latins et aux Herniques, maintenant il voulait ameuter les pauvres contre les grands et profiter de leurs querelles pour se faire proclamer roi1. » Les tribuns jaloux de sa popularité , et le peuple, qu'il est si facile d'effra^r avec de vains fantômes, l'abandonnèrent, quand, au sortir du consulat, les patriciens l'accusèrent de trahison ; ils le firent condamner à être battu de verges et décapité (486) ; son père le fit exécuter dans sa maison. Il eut le sort de tous les grands rois ou patriciens qui voulurent prendre en main la cause du peuple contre une aristocratie puissante. La faveur populaire est dangereuse; elle a perdu plus de tribuns qu'elle n'en a couronné.
Délivrés de Cassius, les grands songèrent à se débarrasser de sa loi. La puissante maison des Fabius s'était signalée par son zèle pour les intérêts du sénat, et c'était un d'eux qui avait prononcé contre Cassius la sentence capitale ; les grands ne voulurent pas d'autres consuls , et duran t sept années (484- 478) on vit toujours un Fabius au consulat. Aussi les tribuns réclamèrent-ils en vain l'exécution de la loi agraire. C. Mœnius voulut même, en 482, opposer son véto à la levée des troupes, tant que le sénat ne ferait pas procéder au partage des terres. Mais les consuls portèrent leur tribunal hors de la ville, où ne s'étendait pas la pro tection tribunitienne, et appelèrent les citoyens à s'enrôler,
1. Dion Cassius le regarde comme une victime des grands: oùx àStxyjaa; xt
faisant par leurs licteurs brûler les fermes, couper les arbres à fruits et dévaster les champs de ceux qui ne donnaient pas leurs noms. Ces violences pouvaient devenir dangereuses; le sénat aima mieux combattre le peuple avec ses propres armes, en gagnant quelques membres du collège des tribuns, dont l'opposition arrêta le vétode Sp. Licinius, en 480, et de Tib. Pontificius1, en 479. Mais les soldats se chargèrent de venger le tribunat impuissant; et en 480 les légions refusèrent d'achever une victoire sur les Véiens pour ne pas assurer à Cœso Fabius l'honneur d'un triomphe.
Ici l'histoire s'obscurcit. Chefs du sénat, les Fabius passent au peuple, puis sont forcés de sortir de Rome. On ne peut méconnaître dans ce changement une de ces révolutions fréquentes dans les républiques aristocratiques. Sans doute les patriciens s'alarmèrent de voir le consulat devenu l'héritage d'une famille, et les Fabius durent chercher dans le peuple, pour leur ambition, l'appui que le sénat allait leur retirer. Gagnés par les paroles et la conduite populaires de M. Fabius (479), les soldats lui promirent cette fois la défaite des Véiens. La bataille fut sanglante; le frère du consul y périt; mais les soldats tinrent parole: les Étrusques furent écrasés 2. Au retour , les Fabius recueillirent dans leurs maisons les plébéiens blessés, et depuis lors nulle famille ne fut plus populaire. L'année suivante, Gœso Fabius, ayant dù le consulat plutôt aux suffrages du peuple qu'à ceux des grands 3, oublia qu'il était l'accusateur de Gassius, et voulut arracher aux patriciens l'exécution de la loi agraire. Quand toute espérance d'obtenir justice pour le peuple fut perdue, la gens entière, avec ses clients et ses partisans, quitta la ville où elle s'était inutilement compromise vis-à-vis des patriciens, et, pour être encore utile à Rome dans son exil volontaire, elle alla s'établir en face de l'ennemi 4, sur les bords du Crémère. L'orgueil de la gens Fabia ne voulut voir plus tard dans cet exil que le dévouement de 306 Fabius,
1. Liv., II, A3, 44. — 2. Liv., Il, 44. Deo., IX, 6.-3. Son patrum magi8 quam plebis studiis.... consu jfactus. Tite-Live, II, 48 À. Cum (amiliissuis.... Aulu-G., XVII, 21.
qui seuls, avec leurs 4000 clients, soutinrent, pour Rome épuisée, la guerre contre les Véiens. Un seul Fabius, laissé à Rome à cause de son bas âge, empêcha, disait- on, l'extinction de toute la race1.
Vainqueurs en plusieurs rencontres, ils oublièrent la prudence qui avait fait leurs premiers succès, et se laissèrent attirer dans une embuscade où tous périrent, sans que le consul Ménénius, qui se trouvait dans le voisinage avec une armée, fît rien pour les sauver. Peut-être cette famille si fîère, et qui avait voulu dominer dans Rome par ses consulats, ensuite par la faveur du peuple, fut-elle sacrifiée aux craintes jalouses du sénat, comme plus tard Sicinius et sa cohorte aux terreurs des décemvirs (477).
Le peuple n'avait pu empêcher l'exil des Fabius ; il voulut du moins les venger. Les tribuns accusèrent Ménénius de trahison (476) ; la honte et la douleur l'emportèrent, il se laissa mourir de faim. Ce succès était considérable. Jusqu'alors la puissance des tribuns avait été renfermée dans leur véto, que les consuls savaient bien rendre illusoire ; mais voici qu'ils se saisissent d'une arme nouvelle. Le désastre du Crémère et le deuil public leur servent à conquérir le droit de citer des consuls ; désormais les accusateurs tribunitiens attendront, au sortir de leur charge, les magistrats qui se seront opposés à la loi agraire. Exclus des curies, du sénat et des magistratures, annulés dans les centuries par l'influence prépondérante des patriciens, privés par la dictature de la protection tribunitienne, les plébéiens viennent de trouver le moyen d'intimider leurs plus violents adversaires en les appelant devant leurs tribus, qui, pour se rassembler et agir, n'ont besoin ni de la permission du sénat, ni de la consécration des augures*.
1. Den., IX, 15. Liv., II, 50, Ov., Fast., II, 195. Denis dit 4000 clients et iTocîpoi. Fest. 5000 clients. Les Vitellius prétendaient aussi avoir, seuls avec leurs clients, défendu contre les jEquicoles une ville qui prit leur nom, Vitellia. Suet., Vitell. 1. 2. Mt)tc KPo6ouXeû|«cToç.... \w*t tûv Vwv.... Den., IX, 41. liv. VI, 41 ,pW>eius magistrat™ nullus auspicato crentur.
En moins de 26 années, 7 consuls et plusieurs patriciens des plus illustres familles seront accusés, condamnés, ou n'échapperont à cette honte que par un exil ou une mort volontaires \
En 475 Servilius, et en 473 L. Furius et G. Manlius furent accusés par les tribuns, le premier pour une attaque mal conduite dans la guerre contre les Véiens, les autres pour n'avoir pas exécuté la loi agraire. Servilius échappa ; mais Manlius et Furius avaient pour adversaire le tribun Génucius, qui avait juré devant le peuple de ne se laisser arrêter par aucun obstacle. Le jour du jugement il fut trouvé mort dans son lit (473) a.
Cet assassinat jeta dans la terreur le peuple et ses chefs; et quand les consuls forcèrent les plébéiens à s'enrôler, distribuant arbitrairement les grades et repoussant avec dédain toute réclamation, pas une voix ne s'éleva du banc des tribuns. « Vos tribuns vous abandonnent, s'écria Publilius Voléro, brave centurion qui refusait de servir comme simple soldat. Ils aiment mieux laisser périr un citoyen sous les verges que de s'exposer eux- mêmes à être assassinés. » Et les licteurs s'approchant pour le saisir, il les repousse, se réfugie au milieu de la foule, l'excite, la soulève, et chasse du Forum les consuls et les licteurs avec leurs faisceaux brisés.
L'année suivante il fut nommé tribun (472). Il pouvait se venger par une accusation contre les consuls, il aima mieux faire tourner au profit de la cause populaire le courage et la force que venait de rendre au peuple une émeute heureuse. Il demanda qu'à l'avenir les tribuns fussent élus, non
1. Ménénius et Servilius, Liv., II, 52; les consuls de l'an 473, II, 54; Appius, II, 61; Caeson, III, 12; les consuls de l'an 465,111, 51. Cf. Deo.,X, 42. H dit ailleurs (VII, 65): *Ev6évSe àp$<xuevo; ô ôi^o; fjp&n né?»?, V) ôi àpisroxpaTia nolXà. toû àpx«i'ov àÇia>|i<xTo; àïreêaXe. Tite-Live dit la même chose dans son grand style, ici un peu déclamatoire : Consulares fasces, pr,rtextam....pompamfuneris.... H, 54. — 2.Liv., II, 54. DaprfcsDionCass., Frag. Vat. XXII, etZonar., VII, 17, il y eut encore d'autres meurtres.
dans les assemblées centuriates, où les patriciens obtenaient toujours quelques places pour leurs partisans et leurs créatures, mais dans les assemblées par tribus où les suffrages, comptés par tête et directement donnés (viritim), assuraient la majorité au petit peuple et à ses candidats. Cette loi devait rendre au tribunat toute sa séve démocratique. Les patriciens le comprirent, et pendant une année ils surent l'empêcher de passer. Mais les plébéiens furent assez forts, même dans les centuries, pour réélire Voléro et lui adjoindre Laetorius, qui ajouta à la proposition Publilia: Les édiles seront nommés par les tribus, et les tribus pourront connaître des affaires générales del'État; c'est-à-dire l'assemblée plébéienne aura le droit de faire des plébiscites 1 . De son côté, le sénat fit arriver au consulat Appius Claudius, le plus violent défenseur des privilèges patriciens a. La lutte fut vive ; c'était le plus sérieux combat que le sénat avait eu à soutenir depuis la création des tribuns. « Cet homme, disait d' Appius le collègue de Voléro, n'est pas un consul, mais un bourreau du peuple. » Puis, vivement attaqué par Appius à la tribune : « Je parle difficilement, Quirites, mais je sais agir; demain je ferai passer la loi ou j'y mourrai. » Le lendemain Appius Vint au Forum, entouré de toute la jeunesse patricienne et de ses clients. Laetorius relit sa rogation, et, avant d'appeler les tribus aux voix, ordonne, suivant l'usage, que ceux qui n'ont pas le droit de voter se retirent. Appius s'y oppose : « le tribun n'a aucun droit sur les patriciens. D'ailleurs il ne s'est pas servi de
1. Den. IX, 43. Zonar., VII, 17. Comme on ne consultait pas le ciel pour la tenue des assemblées par tribus, et qu'elles n'étaient point précédées, comme les assemblées centuriates, par de solennels sacrifices, elles étaient soustraites à l'influence des augures. Den., IX, 41, 49. On les tenait les jours de marché (nundina'), pour que les citoyens des tribus rustiques pussent s'y trouver; si l'affaire agitée n'était pas terminée avant le coucher du soleil, elle ne pouvait être reprise qu'au troisième marché suivant. Les patriciens ayant dans les curies l'assemblée particulière de leur ordre et, au sénat, à l'assemblée centuriate, toute l'influence, ne votaient pas dans les comices par tribus.... Patribus ex concilia submovendis.... Liv. II, 60. — 2. Propugnator senatus, majestatisque ejus vinder, ad omnes tribunitios plebeiosque oppositus tumultus. Liv., Il, 61.
la formule ordinaire : Si vous le trouvez bon, retirez- vous, Quirites. » Discuter le droit et les formes légales au milieu d'une révolution, c'était augmenter encore l'irritation populaire. Lœtorius, au lieu de répondre, envoie contre le consul son viateur, le "consul ses licteurs contre le tribun, et une sanglante mêlée s'engage. Laetorius fut blessé, mais il fallut, pour sauver Appius, que les consulaires l'entraînassent dans la curie. 11 y rentra, prenant les dieux à témoins de la faiblesse du sénat, qui allait se laisser imposer des lois plus dures que celles du mont Sacré (471).
Cependant le peuple, resté maître du Forum, y votait la loi Publilia et forçait le sénat à l'accepter en s'emparant du Capitole1. Vingt- quatre ans auparavant, il n'avait arraché aux patriciens la création des tribuns qu'en quittant la ville ; aujourd'hui, pour achever cette victoire commencée au mont Sacré, c'était la citadelle même de Rome qu'il occupait en armes. Quelle audace dans ces affranchis d'hier! quelle force dans ce peuple naguère si humble ! La défaite de l'aristocratie est maintenant certaine pour un avenir plus ou moins rapproché. Car le peuple trouvera dans le tribunat désormais soustrait à l'influence des grands une protection sérieuse, dans ses assemblées, qui ont le droit de faire des plébiscites *, un moyen d'action, dans son nombre enfin et dans sa discipline une force toujours croissante.
Parmi les tribuns nommés après l'adoption de la loi Publilia, se trouvait Sp. Icilius, qui, pour prévenir le retour de pareilles violences, se servit du droit de faire des plébiscites, qui venait d'être reconnu à la commune populaire, et fit passer cette loi3 : « Que personne n'interrompe un tribun parlant devant le peuple. Si quelqu'un enfreint cette dé-
1. Den., IX, 48, 49. — 2. Ces plébiscites n'étaient pas encore obligatoires pour les deux ordres, mais, en formulant hautement les désirs du peuple, ils leur donnaient une force souvent irrésistible. Légalement, il leur fallait la sanction du sénat et des curies. — 3. Den., VII, 17 ; on met ordinairement cette loi Icilia à l'époque du procès de Coriolan [voy. p. 152, n. 3). Nous nous conformons, en la plaçant ici, à l'opinion de Niebuhr et à l'enchaînement logique des faits.
I — Il
fense, qu'il donne caution de se présenter en jugement; s'il y manque, qu'il soit puni de mort et ses biens confisqués. »
Dans la lutte, Laetorius avait été blessé, peut-être tué1. Mais Appius avait été humilié comme patricien et comme consul; la mort d'un tribun ne suffisait pas à son orgueil offensé, une invasion des Èques et des Yolsques mit les plébéiens à sa merci, en les forçant de sortir de Rome sous sa conduite. Jamais commandement ne fut plus impérieux, plus arbitraire. Mes soldats sont autant de Voléros, disait-il, et il semblait chercher, à force d'injustes rigueurs, à les pousser à la révolte. Soit trahison, terreur panique, ou vengeance des soldats qui voulurent déshonorer leur général, à la première rencontre avec les Yolsques ils jetèrent leurs armes et s'enfuirent jusque sur le territoire romain. Là ils retrouvèrent Appius et ses vengeances. Les centurions, les duplicaires, qui avaient abandonné les enseignes, furent livrés au supplice, et les soldats décimés. Ce sang payait les dernières victoires plébéiennes.
Appius rentra dans Rome certain du sort qui l'attendait, mais content d'avoir, au prix de sa vie, une fois au moins, dompté ce peuple. Cité par deux tribuns au sortir du consulat, il comparut, non en suppliant, mais en maître, invectiva contre les tribuns, contre l'assemblée, et les fit reculer à force de fierté et d'audace. Le jour du jugement fut prorogé ; mais il ne l'attendit pas : une mort volontaire prévint sa condamnation, et le peuple, admirant malgré lui cet indomptable courage, honora ses funérailles par un immense concours 2 (470).
En 493, les tribuns n'avaient que leur véto ; en 476, ils s'attribuent le droit d'accuser les consulaires, et en 471 celui de faire rendre par le peuple des plébiscites. Ainsi 23 années leur ont suffi pour organiser l'assemblée politique des plébéiens et en faire déjà, dans de certaines limites, un
1. Du moins, il ne reparaît plus. — 2. Den., IX, 54. Liv., II, 61, le fait mourir de maladie.
pouvoir législatif et judiciaire. Quant à la loi agraire, elle avait toujours été repoussée. Mais c'était en soulevant le peuple avec ce mot que les tribuns avaient conquis leurs précieuses prérogatives.