Cf. Tac, Ann.j XV
possédait des avantages qui en ce temps-là séduisaient la foule et n'excitaient pas encore Tenvie : une grande fortune, une haute noblesse, de belles manières. Il était secourable aux petits, qu'à l'exemple des patrons des anciens jours il défendait devant les tribunaux; accessible aux inconnus, dont le plus obscur ne le quittait pas sans emporter un secours ou tout au moins de bonnes paroles ; du reste, aimant le luxe et le plaisir comme tous ceux de sa condition, sans beaucoup de scrupules sur les moyens d'y arriver*, et n'ayant, comme eux encore, le désir de monter au premier rang que par la mesquine ambition de ne pas rester au second. Il consentait bien à ce qu'on Ty portât, mais n'entendait pas se donner la peine de conduire lui-même l'entreprise.
La conspiration était surtout militaire. Néron avait partagé le commandement des gardes entre deux préfets : Tigellinus son favori, et Faenius Rufus qu'on laissait dans l'ombre et qui voulait en sortir. Celui-ci avait gagné des tribuns, des centurions, jusqu'à des soldats, indifférents aux questions politiques, mais quelques-uns honteux de la dégradation de l'empereur, un plus grand nombre désireux de changement, simplement pour changer ou pour monter en grade. A la suite venait la foule des gens ruinés et des mécontents, recrues habituelles des complots et des émeutes.
Au nombre des sénateurs enrôlés dans la conjuration, se trouvait un des consuls désignés, Plautius Lateranus*, le seul peut-être qui songeât à quelque réforme constitutionnelle. Sénèque la connut*. Il n'y avait plus de sécurité pour lui que dans la mort de Néron, qui avait voulu l'empoisonner. Sans accepter une part active dans l'exécution, il se pro^lit peut-être d'exploiter à son profit la bonne volonté
1. Il avait enlevé la femme d'un de ses amis (Tac, Ann., XV, 59). — 2. La magnifique demeure de ce Romain servit de résidence à quelques empereurs et fut donnée aux papes par Constantin. Bunsen, Beschr. der stadt Rom., III, I, 469. - 3. Tac, XV, 61, 65, n'affirme pas la complicité. Dion, LXII, 24, n'en doute pas. Un vers de Juvénal y fait sans doute allusion : Quis tam perditus ut duhitet Senecam prœfptre Neroni (VIII, 211)?
HISTOIRB ROMAINE. IV— 5
que plusieurs conjurés lui montraient. Une vanité de poète blessé y jeta son neveu Lucain. L'auteur delà Pharsale^ qui dans son poëme met si aisément de côté Thistoire véritable, comme, dans sa vie, le compagnon de jeux, le favori de Néron laissait à la porte du palais les fières maximes du chantre de Caton *, Lucain, quelque bon courtisan qu'il fût, n'avait cependant pu se résigner à flatter la manie malheureuse de Néron et à reconnaître l'empire des vers à celui qui avait déjà l'empire du monde. Néron lui défendit de faire des lectures publiques de ses ouvrages. Le dépit rappela au poëte Brutus et Cassius; il prit leur rôle*; nous verrons comment il le joua. Une femme qui était du complot, Epicharis, voulut gagner unchiliarquedelaflotte de Misène ; cet homme la trahit, mais elle nia tout et le secret fut sauvé. Les conjurés comprirent toutefois qu'on était sur leurs traces et qu'il fallait se hâter. Us proposèrent à Pison de tuer le prince, quand il viendrait, comme il en avait l'habitude, le visiter sans gardes dans sa villa de Baia. Pison refusa. Il craignait que, le coup frappé à Baia, on ne le prévîntà Rome, soit quelque ambitieux, soit le consul Vestinus qui aurait peut-être essayé de rétablir la république. On remit l'exécution au jour des jeux du cirque, et un sénateur Flavius Scaevinus sollicita l'honneur de frapper le premier coup.
La veille, Scaevinus écrivit son testament et chargea son affranchi Milichus de faire aiguiser un poignard, qu'il avait pris dans un temple d'Étrurie et qu'il croyait destiné à servir d'instrument pour quelque noble entreprise. Puis il donna un grand festin à ses amis, la liberté aux esclaVes qu'il aimait le plus et de l'argent aux autres. Il commanda encore à Milichus de préparer lappareil nécessaire pour bander les plaies et étancher le sang. Ces circonstances éveillèrent les soupçons de l'affranchi ; il courut au palais
1. Voyez les indignes flatteries qu'il prodigue à Néron au commencement de la Pharsale. — 2. Multu^i in gloria tyrannicidarum palam pnedi" canda ac plenus minarum ; usque eo intemperans ut Cœsaris caput proximo cuique jactaret. Suét.^ Luc. vita»
et raconta tout. Scœvinus, mandé aussitôt, nia d^abord. Mais il avait eu une longue conférence avec un conjuré, Antonius Natalis. On les interrogea séparément, ils se coupèrent, et Natalis, appliqué à la torture, fît des aveux complets ; il nomma Pison et Sénèque. Scaevinus, averti qu'il avait parlé, déclara les autres, et parmi eux Tullius Sénécion, Lucain et Afranius Quintianus. Lucain dénonça sa propre mère Acilia ; les deux autres dénoncèrent Glitius Gallus et Asinius Pollion, leurs meilleurs amis. Voilà le grand courage de ces fîers républicains I Devant la torture, avant la moindre épreuve, ils perdaient tout^ dignité, et pour sauver leur vie, ils jetaient au bourreau leurs amis, leurs proches. Lucain n'est-il pas parricide aussi bien que Néron, lui qui accuse sa mère innocente* î Que de lâcheté le despotisme et la corruption avaient fait descendre dans les âmes en apparence les mieux trempées I Jamais le niveau moral du monde n'avait été aussi bas.
Une femme, une courtisane fît honte à ces indignes Romains. Épicharis était reténue en prison. «Néron" ordonna qu'on déchirât son corps à la torture. Mais ni les fouets, ni les feux, ni la rage industrieuse des bourreaux qu'irritaient les bravades d'une femme, ne purent la vaincre. » Le lendemain, comme on la ramenait â la question dans une litière, parce que tous ses membres étaient brisés^ elle se passa durant le chemin un lacet au cou et s'étrangla. Des soldats montrèrent aussi quelque reste des vieilles vertus. Néron demandait à un centurion pourquoi il avait conspiré. Il répondit: « Mais je n'avais pas de meilleur service à te rendre après tous les crimes dont tu t'es chargé. » A la même question le tribun Subrius Flavus répondait : « De tous tes soldats nul ne te fut plus fidèle tant que tu méritas d'être aimé. Mais je te hais depuis que je t'ai vu assassin de ta mère et de ta femme, cocher, histrion et incendiaire. » Conduit dans un champ voisin où on lui creusait une fosse trop étroite : « Gela même, dit-il, ils ne savent le faire. » Le
1. Rien du moins ne parut prouvé contre elle; Néron l'oublia.
68 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).
tribun chargé de le tuer lui recommandait de bien tendre la gorge : « Frappe aussi bien, » lui dit-il. Les autres centurions souffrirent la mort sans faiblesse. Il n'en fut pas de même de plusieurs sénateurs.
On avait pressé Pison de tenter quelque coup hardi, de parler au peuple, aux soldats, de se jeter au moins dans les hasards d'une lutte désespérée, puisque de Tempereùr il n'avait à attendre que la mort. Mais ces efforts effrayèrept Tindolent patricien, qui était déjà acteur comme Néron* et qui, peut-être, eut gouverné comme lui. Il écrivit dans un codicille de grands éloges pour Tempereur et attendit que les soldats lui apportassent l'ordre de se faire ouvrir les veines. Le préfet du prétoire Faenius Rufus souilla aussi son testament par de lâches lamentations.
Le consul Vestinus eut plus de courage. Il donnait un grand repas ; les soldats arrivent et le demandent : il se lève, suit le tribun dans une chambre où déjà le médecin attendait. On lui coupe les veines, et il est porté encore plein de vie dans un bain chaud , sans avoir proféré une parole.
Latéranus, le consul désigné, refusa de rien révéler; Épaphrodite, que Néron lui avait envoyé, n'obtint de lui que cette réponse : « Quand j'aurai quelque chose à dire, c'est à ton maître que je parlerai. — Mais tu vas être jeté en prison. — Faut-il y aller en larmes? — Tu seras envoyé en exil. — Qui m'empêche d'y aller gaiement? — Tu seras condamné à mort. — Ce n'est pas une raison pour gémir. — Qu'on le mette aux fers. — J'y resterai libre. — Je vais te faire couper la tête. — T'ai-je dit que ma tête eût le privilège de ne pouvoir être coupée? » On le traîna au supplice. Le tribun chargé de l'exécution était du complot. Latéranus lui tendit la gorge sans mot dire, et le premier coup n'ayant fait que le blesser, il secoua la tête, puis la replaça dans l'attitude convenable pour être abattue*.
Sénèque ne pouvait mourir aussi simplement. Il avait