Tax;., Ann., XV, 65. — 2. Épictet., DisserL^ I
prudemment refusé de se mettre en avant; mais quelques conjurés voulaient, disait-on , après s'être débarrassés de Néron par Pison, se défaire de celui-ci et donner l'empire à Sénèque. Il revint, en effet, de Campanie à Rome pour le jour de Texécution, et il s'était arrêté dans une villa à quatre milles des murs , quand l'empereur, poussé par Poppée, lui fit connaître les accusations de Natalis. Au retour du messager, Néron demanda si le coupable s'était fait justice. « Il n'y songe pas, » répondit le tribun. On le renvoya porteur d'un ordre de mort. Sénèque le reçut sans émotion, et voulut se faire apporter son testament. Sur le refus du centurion, il prit ses amis à témoin de l'impossibilité où il était de reconnaître leurs services. « Je vous lègue, leur dit-il, l'exemple de ma vie.» Et comme ils fondaient en larmes : « Où donc est cette philosophie, où donc cette raison qui depuis tant d'années a dû vous préparer à tous les coups du sort? » Sa femme Pauline ne voulait pas lui survivre. Il combattit d'abord sa résolution, puis sa tendresse s'alarma de la laisser exposée aux outrages : « Je t'ai montré, lui dit-il, ce qui pouvait t'engager à vivre : tu préfères l'honneur de mourir. Je ne suis point jaloux de tant de vertu. » Le même fer leur ouvrit le bras à tous deux. Gomme son sang coulait lentement, il se fit couper les veines des jambes et des jarrets. Son éloquence ne l'abandonna pas, même à son dernier moment; il appela ses secrétaires et leur dicta un long discours. Cependant la mort ne venait pas; il prit de la ciguë qui resta sans effet. Alors, les soldats le pressant d'en finir*, il entra dans un bain chaud, et comme le maître de Platon, dans la prison d'Athènes, avait répandu quelques gouttes de poison en l'honneur de la divinité, il jeta un peu d'eau sur ses esclaves en offrant cette libation à Jupiter libérateur. Sénèque voulait être le Socrate romain. S'il ne l'avait pas été par sa vie, il allait presque le devenir par ses ouvrages *.
1. Tac, ilnn., XV, 60-64. — 2. Je n'ai pas besoin de dire que la puissante originalité du philosoplie grec le place bien au-dessus.
Pauline, dont les plaies avaient été bandées par les émissaires de Néron, vécut encore quelques années , mais en conservant une extrême pâleur qui rappelait son sacrifice. Lucain, que son odieuse délation n'avait pu sauver, avait aussi reçu Tordre de mourir : Néron lui laissait le choix dgs moyens. Il écrivit un billet à son père pour lui recommander quelques corrections à faire à son po6me, dîna copieusement et tendit les bras : un médecin lui coupa les veines. Lorsqu'il sentit le froid gagner les extrémités de son corps, il déclama des vers de la Pharsale où il avait peint la mort à peu près semblable d'un soldat. Ces hommes qui n'avaient pas de ferme croyance au cœur, mouraient, même les meilleurs^ théâtralement, en posant devant la mort, comme le gladiateur dans l'arène.
Lucain est un des noms populaires des lettres latines, et cependant son œuvre ne Test pas*. La Pharsale était un magnifique sujet, le plus tragique qu'un poëte patriote pût choisir, puisqu'il s'agissait de l'événement le plus considérable des temps anciens : la mort de la république et la naissance de l'empire. Soutenu par l'histoire qui lui donnait de grands hommes, de grandes choses, des contrastes de mœurs, d'idées, d^ambitions, l'auteur n'avait pas besoin du secours périlleux des fadaises mythologiques ni des recettes ordinaires aux épopées de convention. Mais, pour traiter une pareille matière, il fallait une maturité d'esprit qui fit nécessairement défaut à ce poëte de vingt-cinq ans. Il manquait aussi de grâce, de sentiment et de naturel, parce que le naturel, qui semblerait devoir être l'attribut de ceux que n'ont pas encore ébloui les fausses splendeurs de la vie, est dans l'art un des derniers dons de la Muse. Gomme il arrive souvent à la jeunesse qui grossit sa voix et raidit ses membres pour faire croire à sa virilité, il voulut être nerveux et fort. La Pharsale
1 . Elle le fut quelque temps à Rome. Suétone {Lucani vita) se souvenai t des lectures publiques qu'il en avait entendu faire et des folies des libraires pour illustrer les exemplaires mis en vente. M. Demogeot en a donné une belle traduction en vers.
a des vers qui paraissent sortir d'une trompette d'airain, et Ton sent circuler dans tout le poëme une sève trop forte qui donne des rameaux noueux et vigoureux, mais ne laisse pas éclore ces fleurs délicates et suaves qu'une nature plus douce et plus vraie fait naître sous les pas de Virgile. Voltaire , qui pour plus d'une raison lui est favorable, a dit de son poëme : « Il me semble que je vois un portique hardi et immense qui me conduit à des ruines. «Peul^être aussi cette grande histoire lui a-t-elle été fatale. L'épopée primitive qui parle dans le silence de tou^ les témoignages agrandit l'histoire en la faisant elle-même. Dans les temps où il ne reste de secrets pour personne, l'histoire diminue les poètes qui veulent jouer avec des colosses qu'ils n'ont pas créés. On aimera toujours mieux voir César et Gaton face à face que dans le miroir imparfait de Lucain.
Sénèque était au terme de sa vie d'écrivain ; Lucain commençait la sienne; cette double mort doit être ajoutée aux crimes dont le souvenir pèse sur la mémoire de Néron. Nous retrouverons plus tard le philosophe , il nous faut abandonner ici le poète, qui sans doute eût fait mieux si on l'avait laissé vivre*. Un style énergique et précis, de grandes images, de beaux vers, le recommandent aux lettrés ; mais il n'a rien à nous donner pour ce livre, car son histoire est fausse, son éloquence sent l'école', et sa philosophie vient du Portique, où nous Tirons chercher.
1. M. Nisard en doute, Poètes latins de la décadence, t. II, p. 31, et il se pourrait bien qu'il n'eût pas tort, les défauts de Lucain étant de ceux dont on ne guérit pas. — 2. Quelques-uns de ses discours sont pourtant fort beaux, témoin celui de Caton près du temple d'Ammon, dont il refuse de consulter l'oracle parce que sa conscience lui suffit :
Un Bleu vit dans nos cœurs ; il nous parle sans voix.
En nous donnant le jour il nous dit une fois
Tout ce qu'il faut savoir,... etc.
Est-il un autre autel pour la divinité
Que la terre, le ciel, l'Océan, l'air immense
Et la vertu...?
(IX, 574 et suiv., traduction de M. Demogeot.)
Quintilien trouvait Lucain plus orateur que poëte . J'ai à m 'occuper moins encore de Perse, médiocre auteur de lieux communs.
Les exécutions achevées, les bannis partis pour leur exil et les confiscations prononcées, Néron publia un édit avec un mémoire qui racontait au long tout le complot et les aveux des conjurés. Puis vinrent les récompenses : deux mille sesterces à chacun des prétoriens, qui désormais ne payeront plus le blé des rations; les ornements du triomphe et des statues dans le Forum à Tigellinus, à Pétronius Turpilianus et à Nerva *, ceux du consulat à Nymphidius ; puis encore les basses adulations des Pères qui vouèrent des courses de chevaux, des offrandes religieuses; le consul désigné, Anicius Cérialis, demandait un temple pour « le Dieu Néron*». Le poignard de Scœvinus fut consacré à Jupiter Vengeur, et le mois d'avril devint le mois Néronien. Malgré ces bassesses, il faut pourtant reconnaître que, si quelques innocents furent frappés, les conjurés étaient évidemment coupables et que leur condamnation avait été légitime.
La mort de Poppée, que Néron blessa mortellement dans un accès de brutale colère, sembla réveiller sa cruauté *. Il défendit à Gassius de paraître àses obsèques et peu après il l'exila. Silanus, accusé de je ne sais quelle complicité avec lui, mais victime de sa popularité et de sa descendance d'Auguste, fut relégué à Barium et vit bientôt arriver les exécuteurs ordinaires, un centurion et des soldats. Le centurion l'engageait à se faire ouvrir les veines. Silanus, jeune et fort, répondit avec colère, se défendit quoique désarmé et ne tomba que comme en un combat, percé de coups, tous reçus en face. Un autre drame suivit celuilà. Le consulaire Antistius Vêtus, beau-père de Rubellius Plautus, une des premières victimes de Néron, était craint à cause de cette parenté, car les crimes se tiennent et s'attirent. Accusé par un homme qu'il avait autrefois puni durant son proconsulat d'Asie, il se retira dans la ville de Formies et envoya sa fille PoUitta solliciter auprès du prince. PoUitta
1. Cf. Borghesi, Œut?., V, 29. — 2. Tac, Ann., XV, 74. — 3. Il ne voulut pas qu'on brûlât son corps, selon Tusage romain,* il le fit embaumer et ensevelir dans le tombeau des Jules. Tac., Ann., XVI, 6.
avait vu sonmari assassiné sous ses yeux ; et avant que les meurtriers n'emportassent sa tête sanglante, elle avait voulu la baiser une dernière fois, gage d'un amour qu'elle n'oublia pas. Elle conservait le sang pieusement recueilli et les vêtements qui en avaient été trempés; toujours inconsolable, toujours enveloppée de deuil, elle ne prenait d'aliments que pour ne point mourir. Sur les instances de son père, elle se rendit à Naples, et comme on ne lui permettait pas d'approcher de Néron, elle se plaçait sur son passage, lui criait d'écouter l'innocent, de ne point livrer un consul, son ancien collègue, à un affranchi, employant tour à tour les larmes et les imjfrécations. Tout fut inutile ; alors elle revint dire courageusement à son père qu'il fallait mourir. Antistius Vêtus ne souilla point son testament du nom de son meurtrier. Il appela ses esclaves, leur distribua l'argent qu'il avait et leur permit de prendre tout ce qu'ils pourraient emporter, sauf trois lits qu'il se réservait pour les funérailles. Ensuite lui, sa belle-mère et sa fille s'ouvrirent les veines dans la même chambre, avec le même fer, et trois générations disparurent à la fois dans une même maison *.
La peur est implacable et Néron avait eu peur. Aussi, depuis la conspiration de Pison, les condamnations se succédaient-elles avec une effrayante rapidité. Tout à l'heure, c'était Antistius Vêtus; c'est maintenant Publius Antéius; le brave Marcus Ostorius Scapula, dont les meurtriers redoutaient la force et qui tendit la gorge sans résistance; Annaeus Mêla, le père de Lucain ; Anicius Cérialis, Rufrius Crispinus, ancien préfet du prétoire ; Pétrone, vo • luptueux efféminé qui, jouant avec la mort, se coupa les veines, les ferma, les rouvrit, tandis qu'on lui récitait des chansons et des poésies joyeuses. Il récompensa quelques esclaves, en fit .châtier d'autres, se promena, dormit, et pour finir, décrivit dans son testament les plus monstrueuses débauches de Néron, puis le lui envoya cacheté (66). Gomme
l.Tac.,iinn., XVI, 10-12.
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tant d'autres à cette époque, il avait mal mené sa vie, mais il en sortait bravement. Ces morts stoïques étaient du reste devenues dans cette étrange société comme une bienséance que tout homme qui se respectait devait observer.
La plus illustre victime fut ThraséaPaetus. « En le tuant, dit Tacite, Néron voulut tuer la vertu même. » On lui reprochait de n'être pas venu depuis trois ans au sénat, de n'avoir jamais sacrifié pour la conservation du prince, pour sa voix divine *, de nier la divinité de Poppée ; son silence, spn éloignement des affaires étaient, disait-on, une accusation contre l'empereur, contre lui-même : Caton reparaissait *. On peut trouver qu*îl avait eu bien tard ces scrupules, après que l'empire l'eût fait monter au faîte des honneurs, lui le provincial du municipe de Padoue ; et quand EpriusMarcellus' sommait le consulaire de se montrer enfin dans la curie, le pontife, d'assister aux prières publique, le citoyen, de prêter le serment annuel de fidélité ; lorsqu'il lui reprochait d'aller disant partout : « le sénat, les magistrats, les lois, Rome même n'existent plus », nous sommes bien forcés d'admettre que cette conduite d'un homme si en vue, dont la maison était le rendez-vous des personnages les plus distingués de la ville *, devait paraître un encouragement à de dangereuses entreprises. Mais vivre dans la retraite et médire du gouvernement au milieu de ses pénates semblera toujours un crime singulier; il fallait Néron pour que Thraséa reçût Tordre de délivrer le prince d'une opposition si discrète.
D'abord on lui interdit de se montrer aux fêtes données pour l'arrivée de Tiridate à Rome. Dans une lettre froide et digne, il se borna à demander au prince des juges; on lui en donna : le sénat fut convoqué. Dès la pointe du jour, comme pour protéger les Pères contre un coup de main de prétendus conspirateurs, la curie fut entourée par
1. On faisait des sacrifices quand il était enrhumé. — 2. Thraséa avait écrit une vie de Caton. Plut., Cat. d'Ut., 25, 37. — 3. Voy. sur Éprius Mar-
cellus, Borghesi, Œuvr., III, 285-293. — 4 iîlustrium virorum femi-
narumque cœtus fréquentes. Tac, Ann., XVI, 34.
deux cohortes prétoriennes en armes et par une foule d'hommes qui laissaient voir des épées sous leur toge, gens payés sans doute pour représenter le peuple dans cette tragédie et le montrer accourant à la défense de Néron. Le questeur du prince donna connaissance d'un message impérial où, sans nommer personne, Néron reprochait aux sénateurs d'abandonner les fonctions publiques et de légitimer par leur indifférence pour les intérêts de TÉtat celle de l'ordre Équestre. Le sénat comprit et les accusateurs étaient prêts. Il ne semble pas qu'il y ait eu de débat contradictoire ni que personne ait osé défendre Thraséa. L'accusé attendait chez lui la décision des Pères. Quand il la connut, il se prépara à mourir, avec fermeté, mais sans ostentation ; il ne fit point à ses amis de discours étudiés, les congédia afin de ne les point compromettre et contraignit sa femme Arria de se conserver pour leur fille. Seulement, quand on lui eut ouvert les veines des bras, il appela le questeur qui avait apporté l'arrêt et lui dit : « Regarde, jeune homme. Puissent les dieux détourner ce présage I Mais tu es né dans un temps où il est bon de fortifier son âme par des exemples de courage. »
A côté de Thraséa, Tacite place le vertueux Baréa Soranus. Proconsul d'Asie, il avait gagné l'affection de sa province, en exécutant de grands travaux au port d'Éphèse et en ne punissant pas les Pergaméens qui avaient empêché un affranchi de l'empereur d'enlever leurs statues et leurs tableaux. Cette sollicitude pour des sujets parut au maître insensé de l'empire une menace de révolte. On trouva un autre grief : Servilia, fille de Soranus, avait consulté les devins pour connaître l'issue du procès intenté à son père ; elle fut impliquée dans l'accusation et comparut au sénat, a Le père et la fille étaient debout devant les consuls ; le père chargé d'années, la fille à peine âgée de vingt ans, déjà condamnée au veuvage par l'exil récent de son mari Annius PoUion, et n'osant lever les yeux sur Soranus dont elle semblait avoir aggravé les périls. Interrogée par l'accusateur si elle n'avait pas vendu son collier et ses présents de
noces, pour en* employer Targent à des opérations magiques, elle se jeta à terre et pleura longtemps en silence ; enfin, embrassant les autels : « Non, je n'invoquai, dit-elle, aucune divinité sinistre; je ne me permis aucune imprécation ; ces malheureuses prières n'eurent d'autre objet que d'obtenir de toi, César, et de vous, sénateurs, la conservation du meilleur des pères. J'ai donné mes pierreries, mes robes, les décorations de mon rang ; j'aurais donné mon sang et ma vie, s'ils Teussent demandé. Je ne réponds pas d'eux; je ne les connaissais point auparavant; j'ignore ce qu'ils sont, quel art ils exercent; pour moi, je ne parlai jamais du prince que comme on parle des dieux. Mais, si je suis coupable, au moins je le suis seule, et mon malheureux père ignorait ma faute. »
Soranus ne la laisse point achever : il s'écrie que sa fille ne l'a point suivi en Asie ; qu'on ne l'a point impliquée dans l'accusation de son mari, qu'elle n'est coupable que d'un excès de tendresse; qu'on sépare donc leur sort, et le sien, quel qu'il soit, lui semblera doux. En même temps ils couraient se précipiter dans les bras l'un de l'autre; les licteurs se jetèrent entre eux et les retinrent. On les laissa choisir leur genre de mort.
Chacun des deux accusateurs de Thraséa reçut en récompense cinq millions de serterces (1250000 fr.); celui de Soranus n'en eut que douze cent mille (300 000 fr.), mais il reçut en outre les ornements de la questure On voit que la profession de délateur était le plus lucratif de tous Jes métiers*.
Tacite se lasse lui-même à raconter ces morts ; et quoi qu'il fasse pour honorer la mémoire des victimes, il ne peut s'empêcher de laisser errer sur ses lèvres les mots de « patience servile » et de « lâche résignation^ ». Ces hom-
1. Paconius Agrippinus et Helvidius Priscus furent bannis, Monfanus déclaré indigne d'occuper une charge pubHque, etc. — 2. Patientia servilis..., tam segniter pereuntes.... ignavia per silentium pereuntium. Ann., XVI, 15, 25. Il avait déjà parlé dans la Vie (VAgricola (42) de ces morts théâtrales et aussi ambitieuses qu'inutiles : in nuUum reipuhlicx usum ambitiosa morte inclaruerunt.
mes, en effet, ont bien le courage de mourir sans faiblesse ; ils n'ont pas celui de chercher à se sauver, eux et l'empire, par un beau désespoir. Tant que la guerre civile se continuait au sénat, malgré une juste horreur, on pouvait être du parti de ceux qui défendaient la cause de Tordre et de l'avenir. Mais voici que le pouvoir dérive pour la seconde fois vers une cruauté folle, et qu'un saltimbanque couronné ne peut plus vivre sans mêler chaque jour le meurtre à l'orgie. C'est une bête fauve qui tue pour le plaisir de tuer et qui va être abattue, car, dans l'histoire, plus sûrement encore que dans la vie civile, le châtiment suit les grands coupables et presque toujours arrive à temps pour les frapper.
Mais la vengeance qui approche sera la guerre civile, puis l'usurpation militaire ; le fléau existant sera détruit par un autre qui jettera l'empire dans un désordre sanglant, pour aboutir à une tyrannie nouvelle. N'y avait-il donc rien qui pût sauver le monde de ce double mal? A défaut d'institutions dont nous avons déploré l'absence, le caractère des hommes suffit à conjurer bien des périls, et l'on vient de voir que Rome ne manquait pas de person nages dont nous prononçons le nom avec respect. Beaucoup suivaient même une doctrine, celle du Portique, qui a été un des nobles efforts de l'esprit humain. Sans examiner ici sa valeur philosophique, on a le droit de lui demander, en face de toutes ces hontes, ce qu'elle a fait pour les empêcher, et si elle savait former des citoyens aussi bien que des hommes.
On a attribué au stoïcisme ce qui restait de grandeur dans quelques âmes. Il ne leur a pas été inutile, puisqu'il les a soutenues, affermies dans le sentiment de la dignité humaine, forte assise sur laquelle on peut solidement bâtir, mais qui ne doit pas être seule à porter la vie. La vieille Rome n'était pas si complètement effacée que l'ancien courage ne se retrouvât, de loin en loin, dans la Rome nouvelle, comme un legs des mœurs et des générations passées; et^ tout le monde alors philosophant, les hommes
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des anciens temps allèrent à ce système fait pour le petit nombre, et dont les rudes dehors convenaient à leur aristocratique vertu. Même du troupeau d'Épicure il sortait des gens qui savaient mourir aussi bien que Thraséa. On a vu ce voluptueux qui jouait si gaiement avec la mort. A un autre, on annonce que le sénat va le juger : « Eh bien ! qu'ils fassent ; nous, nous allons au bain, car c'est Theure. » Au retour, on lui apprend qu'il est condamné : « A quoi, Texil ou la mort? — L*exil. — Avec confiscation de biens? — Non. — En route donc; nous souperons aussi bien à Ariciè qu'à Rome*. » Qu'on range, j'y consens, sous la bannière du Portique tous ceux qui, dans Rome, se tinrent en dehors de la corruption générale ; mais il faudra convenir que, si cette philosophie honorait ceux qui la pratiquaient, elle était incapable de gagner la foule ; or, c'est à ce caractère de fécondité générale et de prosélytisme ardent que se reconnaît la valeur sociale des doctrines. Quelle influence pouvaient exercer sur l'État des hommes qui visaient à l'impossible dans la vertu, comme Néron dans le vice; qui s'étudiaient à mutiler la nature humaine en supprimant la passion, afin de rendre le sage insensible à tout, même à la gloire ; qui, prétendant n'avoir besoin de rien ni de personne, prenaient en pitié les soucis des autres pour améliorer leur condition, et disaient comme Apollonius : « Je n'ai nul souci des affaires publiques, ne vivant que pour les choses divines * ; » ou dont les naïvetés vertueuses font penser aux sentimentales objurgations de Rousseau et de son école? « Grand Dieu, s'écrie Perse, si tu veux punir un tyran, fais qu'au moment où l'affreux délire l'entraîne, il voie la vertu et qu'à cette vue il languisse et souffre du regret de l'avoir quittée*. » J'imagine que Néron, en lisant ces vers, s'amusa fort avec Tigellinus et Sporus de la simplesse du poète stoïcien, mais qu'aussi il s'irritait de rencontrer au milieu de sa joyeuse vie ces
1. Arr., Epict., l, 1. — 2. Philos., Vit. Apoll, Y, 35. —3. Sat., m. 35-38.
hommes au pâle visage qui ne parlaient que de la mort, comme si sous son règne il était impossible de vivre avec honneur. L'orgueilleux égoïsme de la secte était d'ailleurs fortifié par cette croyance au destin* qui, selon l'état des âmes, pousse à la résignation stupide ou à l'action violente; entre les deux, les stoïciens de Rome choisirent la protes* tation silencieuse et la dignité de la dernière heure. Ils se firent un désert au milieu du monde et y vécurent pour eux seuls, confinés dans les choses personnelles, sans s'élever aux considérations du bien général : ce sont les solitaires du paganisme. « Abstiens-toi et souffre » était leur axiome*. Le maître d'Épictète le frappe violemment à la jambe : « Prends garde, tu la casseras. » Il redouble ; Tos se brise : a Je te l'avais bien dit. » Voilà leur dure et inactive sagesse. En politique, cette sagesse faisait des mécontents qui boudaient le prince; elle ne faisait point des hommes d'action ou de bon conseil*. Aussi les stoïciens laisseront les tyrans frapper au hasard, et ils croiront avoir assez fait lorsqu'ils se seront montrés impassibles dans les tortures, en jetant au licteur ou à la fortune contraire le mot de Sénèque : « Contre les outrages de la vie, j'ai la ressource de la mort . » Mais le vrai courage, c'est de rester dans la lutte et non de s'asseoir à l'écart, sauf à bien mourir. S'ils ne s'étaient point contentés de leur oisive vertu, ils auraient peut-être réveillé l'esprit public et empêché le sénat de donner le spectacle immonde de la pire dégradation où une assemblée politique soit jamais tombée. L'émeute faite par le peuple contre Poppée, en faveur d'Octavie, montre que tout sentiment de l'honnête n'était pas perdu, même au sein de la populace de Rome, et qu'il restait encore quel-
1. Fata nos ducunt et qiMTUum cuique restât, prima nascentium hora disposuit,,,, privata ac publica longus or do rerum trahit,,,, olim constitutum est quid gaudeas, quidfleas, Sen., de Prov., 5. — 2. Id. Ad Marc, 10. — 3. Sénèque essaye (de Clem., II, 5) de disculper la doctrine stoïcienne d'être minime principibus regibusqne honum datura consilium. Tigellinus représentait à ^éron : Sloicorum arrogantia quâs turbidos et rf,egotiorum appetentes faciat. Tac., Ann. XIV, 57.
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que point où rhomme de cœur et de résolution aurait pu s'appuyer.
Le stoïcisme, par sa doctrine d'abstention, était ce qu'il y avait de moins romain à Rome, où durant sept siècles le mot vertu signifia dévouement à l'État. On se souvient que, déjà au déclin de la république, la secte d'Èpicure détournait le sage du soin des affaires communes ^ ; les deux écoles qui agirent le plus sur l'esprit des Romains de l'empire, loin de gêner la tyrannie, l'encourageaient donc : celle-ci par son indififérence, celle-là par sa résignation; de sorte que le despotisme impérial ne fut pas plus contenu par les idées qu'il ne Tétait par les institutions.
D'ailleurs il faut se souvenir que ce despotisme n'avait été jusqu'alors insupportable qu'aux membres de l'aristocratie sénatoriale. Hors de Rome, en Italie et dans les provinces, on n'avait jamais entendu parler de complot ni d'opposition, et l'on ne voyait pas l'ombre d'un désir de changement. Les villes, les peuples, avaient trouvé, dans l'intérêt même du prince, des garanties presque toujours sérieuses contre les excès des gouverneurs, et dans leurs libertés municipales toute la somme d'indépendance dont leur vanité et leurs affaires avaient besoin.
Mais voici qu'aux crimes Néron va ajouter des fautes et inquiéter ceux qui jusqu'à présent ne l'avalent pas été. Enivré de sa puissance par l'abus même qu'il en faisait, il crut son pouvoir inébranlable et ne recula devant aucune imprudence. Il insulta les généraux les plus célèbres en les soumettant au contrôle de ses affranchis^, et il enleva aux armées les chefs qu'elles aimaient parce qu'elles avaient vaincu sous eux. Suetonius Paulinus, le vainqueur des Maures et des Bretons, fut disgracié, etPlautius Silvanus, l'habile commandant de la Mœsie, oublié sans honneur à son poste. Deux frères, de la vieille maison Scribonia, Rufus etProculus commandaient les armées des deux Germanies ; rappelés sous prétexte de conférer avec l'empereur des in-