Voy. le t. II, p. 7 . — 2. Tac, Ànn., XIV
térêts de leurs provinces, ils trouvèrent sur la routô Tordre de se donner la mort. Ce fut le sort du meilleur capitaine de ce temps : Domitius Corbulon, attiré en Grèce, eut à peine mis pied à terre au port de Cenchrées. que les sinistres agents des exécutions impériales l'entourèrent ; il se perça de son épée en disant : « Je l'ai bien mérité. » Était-ce le regret d'avoir servi un tel homme, ou de ne l'avoir point renversé (67)*? Lorsque les généraux virent le sort fait aux plus illustres d'entre eux, ils se sentirent tous menacés; et quelques-uns, comme Galba, se préparèrent en vue d'une crise inévitable et prochaine^. Néron s'aliénait aussi les soldats et les provinciaux. Les armées étaient des occasions de dépenses, et les provinces des moyens de recettes; pour maintenir dans ses finances l'équilibre que ses prodigalités dérangeaient, il ne payait plus les unes et il surchargeait les autres. La solde des troupes fut arriérée, les gratifications aux vétérans suspendues ; Dion affirme même qu'il supprima les distributions de blé à Rome*, et Ton a vu que la révolte de la Bretagne avait eu pour cause l'établissement de taxes trop lourdes. Aux produits de l'impôt il ajouta d'autres profits : j'ai déjà dit ses exactions après l'incendie de Rome. Avec le temps il trouva de nouvelles ressources. Il se mit de compte à demi avec les concussionnaires, permit le pillage à condition d'avoir sa part, et ne conféra plus une charge sans ajouter : « Vous savez ce dont j'ai besoin. » Ou encore : « Faisons en sorte qu'il ne leur reste rien*. » Et comme il avait persécuté les généraux aimés des soldats,
1. Il avait été dénoncé par un de ses officiers, Arrius Varus (Tac, H., III, 6). Dion (LXII, 19) dit que bien des gens étaient prêts à le proclamer empereur, et Suétone (iV., 36) que Annius Vinicianus, gendre de Corbulon, fut le chef d'une conjuration, préparée et découverte à Bénévent. Aur. Victor, deCass., V, parle aussi de plusieurs complots; et Henzen (S^cart, p. 21-22) cite ces mots des tables Arvales pour Tannée 66 .... oh détecta nefariorum consilia^ providentias reddiio scbcrificio. Mais il faut bien reconnaître qu'on ne sait rien de la conjuration de Vinicianus, ni quel rapport elle peut avoir eu avec la mort de Corbulon. — 2. Voyez dans Plut, et Suét. la conduite de ce gouverneur. — 3. Suét., iVer., 32; Dio., LXII, 18. — 4. Hoc agamus ne quis quicquam haheat. Suét., ibid,
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il conrdamna les gouverneurs aimés des provinces, par exemple Baréa Soranus, ce proconsul d'Asie, qui périt en 65 victime de son intégrité, de ses talents et de TaJOTection des gens de Pergame et d'Ëphèse. On aime à mettre les révolutions au compte de la mobilité populaire; que de fois les gouvernements ont creusé de leurs mainç l'abîme où ils ont disparu I
Une autre cause de ruine pour les provinces eût été les voyages de l'empereur, car il ne se mit jamais en route avec moins de mille voitures. Heureusement il ne quitta qu'une seule fois l'Italie : ce fut quelque temps après l'arrivée de Tiridate à Rome. Ce prince amenait avec lui ses enfants, ceux de ses frères Vologèse et Pacore, sa femme qui, pour cacher ses traits, portait, au lieu d'un voile, un casque d'or. Trois mille cavaliers Parthes et une nombreuse escorte romaine lui donnaient une armée pour cortège. Il traversa ainsi l'Asie, la Thrace, la Grèce et riUyrie, allongeant le voyage par la craijate superstitieuse que la mer lui causait*, et ruinant sur sa route les cités à qui l'honneur de voir dans leurs murs un roi d'Arménie coûtait en un jour plusieurs années de leurs revenus*. Il entra en Italie en tournant l'Adriatique, gagna Naples où Néron l'attendait, et, arrivé en sa présence, fléchitle genou devant lui. Trait de prévoyance soupçonneuse qui rappelle ceux du moyen âge : on n'avait pas exigé qu'avant l'entrevue TArsacide déposât son épée, mais on [en avait, par un clou, fixé la lame au fourreau. Il y eut à Naples, à Pouzzoles, de grandes fêtes et des jeux où Tiridate prouva son adresse à tirer de l'arc*.
Néron tenait à montrer aux Romains le fils et le frère de ceux qu'on appelait le roi des rois, dans la condition
1. D'après la doctrine des mages, Teau salée est impure. PI., H, N,, XXX, 17. Cependant il revint par Brindes et Dyrrachium. — 2. Suét., 30, dit que la dépense fut de huit cent mille sesterces par jour, ce qui donne pour tout ce voyage, aller et retour, qui dura neuf mois, une dépense totale d'environ deux cents millions de sesterces. Au départ, Néron lui fît encore présent de cent millions de sesterces suivant Suétone, de cinquante millions de drachmes suivant Dion., LXIII, 6. — 3. Dio., LXIII, 7; PL, H. N,, XXX, 6.
d'un vassal ; il Famena donc à Rome. Les prétoriens s'établirent autour du Forum ; lui-même alla s'asseoir sur les Rostres, dans une chaise curule, en costume de triomphateur et entouré des enseignes militaires. Tiridate monta les degrés de Testrade et se mit à genoux devant Néron, qui lui ôta la tiare et lui ceignit le diadème, tandis qu'un ancien préteur expliquait au peuple, en les traduisant, les prières de l'étranger. On le conduisit de là au théâtre, où l'assemblée salua Néron du titre à'imperator. Il porta au Gapitole une couronne de laurier et ferma le temple de Janus (an 66) ^
Cette fête à la fois pacifique et guerrière réveilla ses rêves de gloire militaire et de conquête. Il hésitait entre une expédition en Ethiopie, où il aurait trouvé les sources alors introuvables du Nil, une guerre contre les Parthes, pour rivaliser avec Alexandre , ou contre les Albaniens , pour forcer les passages du Caucase que nul général romain ni grec n'avait encore franchis \ Ainsi se tourmentait cette imagination blasée pour avoir été toujours satisfaite, cet esprit avide du merveilleux, parce qu'il n'espérait plus de sensation nouvelle que dans la recherche de l'inconnu, de l'impossible '. Naguère il avait cru à d'immenses trésors de Didon enfouis en Afrique, et il avait bouleversé la province pour les découvrir. Il étudiait la magie avec passion ; et quand Tiridate était arrivé avec ses Chaldéens, il lui avait demandé tous leurs secrets. N'y trouvant que vide et néant, il s'était rejeté sur les grandes œuvres que la main peut accomplir et que l'œil peut voir; tout à l'heure il voudra couper l'isthme de Corinthe *, maintenant il se demande laquelle des extrémités du monde, sous les feux de Sirius ou les glaces de l'Ourse, verra ses aigles victorieuses. Déjà les espions sont partis pour visiter le Caucase, et deux centurions ont pénétré jusqu'à des rochers inaccessi-
1. Suétone, Ner.y 13. Tacite ne semble pas avoir connu cette fermeture du temple de Janus; mais les médailles (Cf. Eckhel et Cohen) confirment le renseignement donné par Suétone. — 2. Tac, H., I, 6. — 3. Tacite l'appelle : incredibilium cupitor, Ann., XV, 42. — 4. Dion, LXIII, 16; Suét., Ner., 19.
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bles, d'où le Nil se précipite dans des marais inabordables ^ Lni, s'il estencoreà Rome, c'est pour y organiser ses armées ; les légions d'IUyrie, de Germanie et de Bretagne fourniront des corps d'élite. L'Italie même se réveille au bruit de cette ardeur guerrière et donne à son empereur une légion dont tou; les soldats ont six pieds de haut : il l'appelle la phalange d'Alexandre le Grand.
Il part, mais pour le moment l'armée qui le suit ne porte ni le pilum ni le bouclier; la lyre y remplace l'épée, et les casques sont des masques de théâtre. C'est une armée de baladins qui accompagne son chef; la Grèce sera le théâtre de ses exploits. Il y parait dans tous les jeux; il y chante; il y conduit des chars (an 67 de J. C). Au milieu du stade d'Olympie, il tombe; qu'importe I Les Grecs ne lui marchandent ni les applaudissements ni les triomphes. On lui décerne dix-huit cents couronnes, et Ton abat devant lui les statues des anciens vainqueurs. Lui-même abat parfois ses concurrents : à Gorinthe, un acteur ose lui disputer Tattention publique et le prix du chant; il le fait étrangler en plein théâtre. Ces victoires chez le peuple de l'art et du goût le rendent si heureux qu'il veut les payer royalement : comme Flamininus, il déclare que la Grèce sera libre et de a sa voix divine » il lit à Corinthe durant les jeux isthmiques le décret que Flamininus du moins faisait proclamer par un héraut. Il promet un bienfait plus sérieux : il entreprend d'ouvrir l'isthme de Corinthe. Ses prétoriens, au signal de la trompette, attaquent le sol; lui-même avec un pic d'or il détache quelques pelletées de terre qu'il emporte. De toutes les îles les bannis arrivent, de toutes les provinces les condamnés; Yespasien lui envoie six mille prisonniers juifs. Il n'y aura plus de peine de mort jusqu'à ce que l'ou-
1. Cf. PL, H. iV., VI, 13; Dion, LXIII, 8 ; Tac, H., I, 6 ; Sén., Quaest, nat,, VI, 8. La description qu'il fait de ces marais, d'après le récit d'un des centurions qu'il interrogea, est encore vraie aujourd'hui. Néron avait aussi envoyé, mais dans un but de commerce, un chevalier romain sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique pour y acheter tout Pambre qu*il y pourrait trouver. PL, U, N-, XXXVU, 11.
vrage soit fini ^ Mais cette activité utile le lasse bientôt; il laisse déclarer le canal impossible et retourne à ses jeux, à ses fêtes, entremêlés d'exécutions : ce fut alors que Corbulon périt. A Eleusis, le parricide n'osa se présenter aux mystères d*où le héraut repoussait les impies et les scélérats*. La Pythie doit aussi lui avoir rendu quelque mauvaise réponse, car, à Delphes, il ût tuer des hommes et jeter leurs cadavres dans l'ouverture par où s'échappaient les vapeurs prophétiques '. Apollon eut hâte de se réconcilier avec un homme qui traitait si mal sa divinité, et un oracle conforme aux vœux du prince valut à la Pythie un don de 100 000 drachmes*. Il y avait alors, comme il s'en trouve dans tous les temps, beaucoup d'impies crédules qui tour à tour fouettaient et adoraient leurs dieux. Néron, sceptique et dévot, aurait joué au naturel ce personnage d'une comédie grotesque qui fait raccommoder son tonnerre chez le ferblantier du voisinage, puis tremble d^effroi aux sourds grondements de la machine remontée. Ses sacrifices dans les temples ne l'empêchaient pas de les piller. De Delphes il enleva cinq cents statues; il en prit d'autres à Olympie et força les Thespiens à lui abandonner l'Ëros de Praxitèle * : pour réparer les pertes d'objets d'art causées à Rome par l'incendie de 64, il recommençait les vols des premiers conquérants de la Grèce.
Cependant un de ses affranchis lui écrivait sans cesse de Rome que les affaires exigeaient impérieusement sa présence. « Persuade-toi surtout, répondit-il, et répète-moi que je ne dois revenir que digne de Néron. » A son retour, il entra dans Naples, théâtre de ses débuts, sur un char traîné par des chevaux blancs, et, selon le privilège des vainqueurs aux jeux sacrés, par une brèche faite à la muraille. Il en fut de même à Antium, à Albanum, à Rome. Les Romains le virent arriver sur le char qui
1. Cela du moins avait été décidé pour son canal de Misène à Rome qui^ traversant les marais Pontins^ aurait tué d'ailleurs presque tous les travailleurs.—2. Suét., Ner., 34.-3. Dio., LXIII, 14, et Néron ou le Percement de V Isthme, dialogue attribuée Lucien.— 4. Paus.,X, 7 et V, 26.— 5. Zd., IX, 27.
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avait servi au triomphe d'Auguste, avec une robe de pourpre, une chlamyde parsemée d'étoiles d'or, la couronne olympique sur la tête, et dans la main droite celle des jeux Pythiens. Les autres étaient pompeusement portées devant lui, avec des inscriptions qui disaient ce où il les avait gagnées, contre qui, dans quelles pièces, dans quels rôles. » Derrière le char se pressaient les applaudisseurs à gages, criant, conmie dans les ovations, c qu'ils étaient les compagnons de sa gloire et les soldats de son triomphe. » On démolit ensuite une arcade du grand Cirque, et il se dirigea, par le Vélabrum et le Forum, vers le mont Palatin et le temple d'ÂpoUon. Partout sur son passage on immolait des victimes, on parsemait les rues de poudre de safran, on jetait des oiseaux, des rubans, des gâteaux. U suspendit les couronnes sacrées dans ses chambres à coucher, autour des lits , remplit ses appartements de statues qui le représentaient en musicien, et ût frapper une médaille où il portait ce costume. Pour conserver sa voix, il ne parlait aux soldats que par l'organe d'un autre; et quelque chose qu'il fît, il avait toujours auprès de lui son maître de chant, qui l'avertissait de ménager sa poitrine et de tenir un linge devant sa bouche*. »
L'affranchi qui avait pressé son maître de revenir à Rome voyait juste. L'empire était las d'obéir à un « mauvais chanteur », comme Vindex appelait Néron. Une fermentation menaçante agitait les esprits, dans les armées et dans les provinces. Les Juifs étaient en révolte ouverte et il avait fallu envoyer de grandes forces contre eux. Les pays de langue grecque, façonnés de longue main au despotisme et accoutumés à révérer silencieusement les extravagances de leurs rois, ne donnaient aucun signe de révolte prochaine. Le don de la liberté fait récemment à l'Achaïe leur semblait une libéralité de bon augure. Plutarque, même après un demi-siècle, n'en parlait qu'avec reconnaissance. Néron chanteur et musicien, Néron artiste,