Suét., Net, y
poète et cocher du stade, leur plaisait mieux qu'un empereur triste, économe et sévère. Mais dans tout TOccident, où ne régnaient pas les souvenirs mythologiques et les mœurs de la Grèce, il n'y avait que du mépris pour Timpérial histrion, à qui beaucoup auraient tout pardonné, excepté de renier les coutumes nationales. Si la gravité romaine s'accommodait du vice et du crime, elle voulait du moins être officiellement respectée. Dans la Lusitanie, l'ancien mari dePoppée, Othon, attendait depuis dix ans l'instant de se venger. Le gouverneur de la Bétique écoutait les exhortations d'Apollonius contre l'ennemi des philosophes*, et dans la Tarraconaise, le vieux Galba, un parent de Livie, se rendait populaire en gênant dans leurs exactions les intendants du fisc. Dans sa cohorte prétorienne on parlait tout haut du sénat, de la république, et lui qui avait refusé l'empire après la mort de Caïus, vingtsix ans auparavant, devenu plus hardi à mesure qu'il avait moins à perdre, il ramassait des oracles sur un empereur qui devait sortir de l'Espagne; il réunissait soigneusement les portraits des sénateurs tués par Néron et il entretenait de secrètes relations avec les bannis des Baléares. Dans les Gaules, un nouveau dénombrement, puis les dons exigés pour la reconstruction de Rome, avaient causé une vive irritation. Ces provinces, si voisinesde l'Italie, voyaient presque et entendaient les saturnales étranges dont Rome était le théâtre. Elles étaient trop récemment entrées dans la civilisation romaine, trop gauloises encore, pour ne pas rougir de ces vices honteux que Néron étalait impunément aux bords du Tibre. Toujours aussi curieuses de nouvelles, elles ne manquaient pas de gens qui venaient leur raconter les scènes infâmes de la maison d'Or ou des jeux Néroniens ^ et leur dire : « Votre empereur, je l'ai vu au théâtre sur la scène, mêlé aux acteurs avec la cithare et le cothurne, avec le brodequin et le masque. Je l'ai vu garrotté, je l'ai vu chargé de chaînes, je l'ai vu agité des
1. A moins que Philostrate, ApoU., Y, 10, confondant les lieux et les personnages, n'ait voulu parler de Galba. — 2. Suét., Galh., 10, et Plut.
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fureurs d'Oreste, où jetant les cris de Canacé dans les douleurs de l'enfantement*. » A ces récits, la sève barbare remontait et Ton s'indignait d'obéir à un tel maître, moitié femme et moitié baladin.
Un de ceux qui avaientrapportédeRome le plus de mépris et de colère était l'Aquitain Julius Vindex, de sang royal, et en ce moment gouverneur de la Lugdunaise. Il s'ouvrit aux nobles des Éduens, des Séquanes, des Arvernes, et les décida à se révolter contre Néron. Si dans ces conciliabules on parla beaucoup des vices de l'empereur, quelques-uns sans doute parlèrent aussi des inconvénients de l'empire ' et se laissèrent aller déjà à cette idée d'une séparation qui, un an plus tard, était entrée en tant d'esprits. Vindex, malgré son origine gauloise , était trop romain pour concevoir autre chose qu'un changement de prince; toute sa conduite le démontre. Mais il n'aurait pas trouvé tant de Gaulois décidés à le suivre, si au mépris pour Néron ne s'étaient jointes, au fond de bien des cœurs, de secrètes espérances. La bataille de Vesontio, où les deux armées gauloise et romaine se précipitèrent l'une contre l'autre avec acharnement, prouve que Vindex, qu'il le voulût ou non, était le chef d'un mouvement national et que les légions de Verginius Rufus, toutes composées de Romains, avaient cru, en égorgeant 20000 Gaulois, détruire des rebelles à l'empire.
Avant de commencer son entreprise, Vindex avait écrit à divers gouverneurs des provinces occidentales pour obtenir leur concours, entre autres à Galba, qui ne répondit point, mais se fit complice de la rébellion en ne livrant pas comme les autres gouverneurs ces dépêches à Néron. Aussi, lorsque Vindex eut réuni une nombreuse armée de volontaires, il s'adressa une seconde fois à Galba : « Viens,
1. Cf. Suét., Ner,, 27-29, et Dion, LXIII, 22. —2. Voy. Tac, H., IV, 14, le discours de Civilis, et ces mots significatifs : Gallias idem cupienles, et celui de Vocula (ibid.j 57) donnant le même nom à la révolte de Sacrovir et à celle de Vindex. Plut., in Galba, montre la Gaule entière dans l'agitation et disposée à la révolte même après la mort de Néron.
il en est temps, lui disait-il; viens donner un chef à ce puissant corps des Gaules. Nous avons mis déjà sur pied cent mille hommes, nous en armerons davantage ^ » Galba reçut cette lettre à Garthagène et en même temps un message du gouverneur de l'Aquitaine qui l'appelait contre les Gaulois. Il ne balança plus, car il venait d'intercepter l'ordre envoyé par Néron aux procurateurs de le tuer *. Il ne prit d'abord que le titre de lieutenant du sénat et du peuple (2 avril 68), leva une légion dans sa province, ce qui lui en fit deux, se forma une sorte de sénat, une garde de chevaliers et répandit partout des proclamations contre l'ennemi commun; Othon, gouverneur de la Lusitanie, lui donna toute sa vaisselle d'or et d'argent pour en battre monnaie. Il s'achemina aussitôt vers les Pyrénées.
« Néron était à Naples quand il apprit le soulèvement des Gaules, le jour même où il avait tué sa mère (19 mars 68). Il reçut cette nouvelle avec tant d'indifférence, qu'on soupçonna qu'il était bien aise d'avoir une occasion de dépouiller, par le droit de la guerre, les plus riches provinces de l'empire II se rendit au gymnase, regarda lutter les athlètes, et prit le plus grand intérêt à leurs exercices. On lui apporta, pendant son souper, des dépêches plus inquiétantes ; alors seulement il s'emporta contre les révoltés en imprécations et en menaces. Il n'en resta pas moins huit jours sans répondre à une seule lettre, sans donner un ordre; il ne parlait point de l'événement et semblait l'avoir oublié.
« Troublé enfin par les fréquentes et injurieuses proclamations de Vindex, il écrivit au sénat pour l'exhorter à venger l'empereur et la république, s'excusant sur un mal dégorge de n'être pas venu en personne àla curie. Rien ne le blessait plus dans les manifestes des révoltés que de se voir traiter de mauvais chanteur. Pour les autres imputations, disait-il, la fausseté en était bien démontrée par
1. Cf. Suét. et Plut., Vie de Galba. — 2. Suét., Galba, 9, et Aur. Victor, de Cœs., 5. A moins qu'il n'ait supposé cet ordre pour justifier sa révolte.
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le reproche qu'on lui adressait dlgnorer un art qu'il avait cultivé avec tant d'ardeur et de succès ; et il s'en allait demandant à chacun < si Ton connaissait un plus grand artiste que lui. » Cependant les messagers de mauvaises nouvelles arrivaient les uns après les autres; à la fin, saisi d'eflfroi, il prit le chemin de Rome. Sur sa route, un présage frivole releva son courage : c'était le bas-relief d'un monument où un chevalier romain traînait par les cheveux un Gaulois vaincu. A cette vue, il sauta de joie et rendit au ciel des actions de grâces. A Rome, il n'assembla ni le sénat, ni le peuple, mais tint conseil à la hâte avec quelques-uns des principaux citoyens convoqués chez lui, et passa le reste du jour à essayer devant eux de nauveaux instruments de musique. Il leur en fit remarquer, pièce à pièce, le mécanisme et le travail, assurant qu'il les ferait porter au théâtre, « pourvu que Vindex le lui permît. »
< Quand il apprit que Galba et les Espagnes s'étaient aussi révoltés, il perdit entièrement courage, se laissa tomber à terre et y resta longtemps comme à demi mort. On prétend qu'au premier bruit de la révolte il voulait faire tuer les gouverneurs des provinces et les commandants des armées, en abandonnant aux soldats le pillage des Gaules; égorger les exilés et tous les Gaulois se trouvant dans la capitale ; empoisonner le sénat dans un festin; mettre le feu à Rome et lâcher en même temps les bêtes féroces sur le peuple, pour l'empêcher de se défendre contre les flammes. Détourné de ces projets par l'impossibilité de les exécuter, il songea enfin à combattre, mais sans rien préparer pour une expédition sérieuse, car dans cette nature mobile, à la fois féroce et efféminée, les sentiments les plus contraires se succédaient rapidement. D'abord il avait voulu tout tuer, puis chasser les consuls; se faire apporter les faisceaux, et franchir lui-même les Alpes ; il avait mis à prix la tête de Vindex : deux millions cinq cent mille drachmes pour son meurtrier; à quoi Vindex avait répondu : « Qu'on m'apporte la tête de Néron
et je donnerai la mienne en échange. » D'autres fois il parlait de la puissance qu'avaient son nom, sa figure, ses larmes. « J*irai, disait-il; je me montrerai sans armes aux légions rebelles. Ma douleur les ramènera au repentir et nous entonnerons ensemble un chant de victoire. Ce chant je veux le composer sur l'heure ^ »
Un événement imprévu parut d'abord relever sa fortune. Lyon, récemment secouru par Néron, tenait pour lui. Cette seule raison eût suffi pour jeter dans le parti contraire les Viennois, ses voisins, et depuis longtemps jaloux de la colonie de Plancus, sur qui tombaient toutes les faveurs impériales. Déjà ils la tenaient assiégée. Lyon, encore menacé par les Ëdues et les Séquanes alliés de Yindex, appela au secours les légions de .la haute Germanie.
A leur tête était un soldat de fortune, Verginius Rufus, brave, habile et sans ambition. Il avait en profond dégoût la lâche vie de Néron, mais il croyait encore au sénat, au peuple romain, à la légalité. Il s'effrayait à la pensée des malheurs qui fondraient sur l'empire, si les provinces, si les armées découvraient qu'on pût faire un empereur hors de Rome. La Belgique qui, sans être dévouée à Néron, voyait avec peine cette prétention des Gaulois du centre de donner un maître au monde, ne remuait pas. Verginius, libre de ce côté, pénétra dans le pays des Séquanes et menaça Besançon. Vindex, accouru pour le défendre, demanda une conférence. Les deux généraux s'entretinrent longtemps, et, désintéressés tous deux, tous deux méprisant Néron, ils s'étaient mis d'accord, lorsque leurs soldats, qui ignoraient le traité, en vinrent aux mains ; les efforts des chefs ne purent les arrêter : « vingt mille Gaulois périrent et Vindex désespéré se tua. Néron ne gagna rien à cette victoire ; les légions victorieuses abattirent ses images et voulurent proclamer Verginius. Il refusa, malgré leurs menaces de retourner à Néron, et il eut la force
1. Je ne répondrais pas qu'il n'y ait dans tout ce récit de Suétone plus de caricature que d'histoire. Gomme de Néron on pouvait tout attendre, on pouvait aussi tout croire.
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et l'adresse de les contenir jusqu'à ce que des nouvelles certaines lui arrivassent de Rome.
La confusion y était extrême et il semblait que l'empire tombait en dissolution; le principe qui en avait jusqu'à présent maintenu Tunité et la vie allait lui manquer : la légitimité de la famille naturelle ou adoptive d'Auguste. Des cent huit personnes composant cette maison, trente* neuf, c'est-à-dire plus du tiers, avaient péri de mort violente, trait caractéristique d'un temps où, commet la cour des sultans, les plus rapprochés du trône étaient aussi les plus exposés. Néron était le dernier de cette race ; avec lui elle allait finir, et comme rien n'avait été prévu pour la succession au principat, il n'y avait si petit gouverneur de province, si mince général d'armée qui ne songeât à fonder une dynastie nouvelle. Dans la basse Germanie, Fonteius Gapito agitait ses légions et contre Néron et contre Galba. Un accusé appelant de sa sentence à l'empereur, il se fit apporter un siège plus élevé, s'y plaça et dit : «Tu es devant l'empereur maintenant, parie; » et il le condamna à mort. Claudius Macer en Afrique arrêtait les convois pour Rome, pensant que le peuple donnerait l'empire à qui pourrait faire cesser la famine. Si Othon en Espagne soutenait Galba, c'était dans la pensée que le vieillard l'adopterait et lui laisserait le pouvoir. Les légions dlUyrie députaient, elles aussi, à Verginius en Gaule, pour lui ofirir leurs serments, et si l'armée d'Orient ne se prononçait pas, c'est qu'elle avait sur les bras une guerre difficile. Mais l'exemple que de toutes parts on lui donnait ne sera point perdu, et elle se souviendra bientôt que ce n'est plus à Rome seulement que se font les empereurs *.
Dans la capitale même la famine était menaçante '. Arrive un vaisseau d'Egypte; on croit qu'il est chargé de blé et r avant-coureur de la flotte frumentaire : il apportait du
1. Evulgato imperit arcano,posse principem alibi quamRomasfieri. Tac, H., I, 4. — 2. Quand arrivèrent les premiers navires frumenlaires que Vespasien avait laissés partir d'Alexandrie^ il ne restait plus à Rome de blé que pour dix jours.
sable fin recueilli aux bords du Nil pour le cirque du palais impérial I La colère, le dégoût gagnèrent jusqu'à la populace. Restaient les soldats. Un des préfets du prétoire, Tigellinus, faisait en secret son accommodement avec un ami de Galba*; l'autre, Nymphidius, crut qu'au milieu de cet étrange désordre il lui serait aisé de se faire jour jusqu'au palais des Césars. U n'osa demander encore pour lui-même le pouvoir ; mais, exploitant le mécontentement des prétoriens contre Néron à cause de la faveur que celui-ci montrait à sa garde germaine, il leur persuada que le prince s'était enfui; et afin de rendre à Tavance le gouvernement de Galba impossible,' il leur promit en son nom des gratifications, 30 000 sesterces par tête, que le vieillard économe ne pourrait et ne voudrait jamais payer. Il comptait se présenter alors et acheter aisément l'empire. Cinquante-quatre ans après la mort d'Auguste, on songeait donc à mettre sa monarchie aux enchères.
Ainsi les provinces, les armées se soulevaient, le peuple de Rome, qui avait faim, menaçait, et les prétoriens se laissaient conduire par un entremetteur qui attendait le moment d'agir pour son compte. Dans cette anarchie d'ambitions contraires, un vieux nom, un vieux droit mille fois violé, mais subsistant toujours, faisaient du sénat le msutre sinon réel, apparent du moins de la situation. C'était lui que Yerginius invoquait, lui dont Galba se disait le lieutenant. Quelque peu habitués que fussent les sénateurs à agir avec résolution, la gravité des circonstances allait les forcer à sortir de leur engourdissement.
Mais que faisait Néron? Il voyait se disputer de son vivant son héritage, « honte que pas un empereur n'avait subie, » disait-il lui-même, mais que méritait sa lâcheté. Il voulait fuir en Egypte, chez les Parthes, ou même aller se jeter aux pieds de Galba. Il engageait des aventuriers, des tribuns à le suivre et paraissait ne pas entendre, quand l'un d'eux lui répétait ce vers d'un de ses rôles :