‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 14 sur 45 · Tac,, JET., I · texte numérisé non relu

Tac,, JET., I

« Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre ? » Tous refusèrent et s'éloignèrent. La solitude se faisait dans le palais impérial. Néron, abandonné de ses courtisans, de ses gardes, appelait en vain un gladiateur qui lui donnât la mort. Personne ne répondait. Il était seul, seul avec ses crimes, avec ses craintes, avec sa lâcheté : agonie plus terrible que les violences par lesquelles d'autres périrent, parce que Tâme se relève et se retrempe pour la scène dernière, quand le peuple regarde. Un de ses affranchis, Phaon, eut pitié de lui et lui offrit sa villa à quatre milles de Rome. La nuit venue, il quitta le palais. Enhardis par cette nouvelle, les consuls convoquent le sénat, lui annoncent la fuite du prince et l'invitent â le déclarer ennemi public. Un d'eux était le poëte Silius Italiens, le chantre de la seconde guerre punique. Les Pères, heureux de pouvoir tout oser sans risquer rien, usèrent de la prérogative qu'on voulait bien kur reconnaître de disposer de l'empire, en proclamant celui des candidats qui paraissait avoir les chances les plus favorables, « l'élu de Vindex. » Cependant Néron fuyait. Il était parti du palais à cheval, en tunique et pieds nus, caché sous un vieux manteau tout passé, la tète couverte, un mouchoir devant la figure, n'ayant pour toute suite que quatre personnes. En passant près du camp des prétoriens, il entendit les cris des soldats, qui faisaient des imprécations contre lui et des vœux pour Galba. Un voyageur dit en apercevant cette petite troupe : « Voilà des gens qui poursuivent Néron. » Un autre : « Qu'y a-t-il de nouveau à Rome touchant Néron? » L'odeur d'un cadavre abandonné sur la route fit reculer son cheval ; et le mouchoir dont il se couvrait le visage étant tombé, un ancien prétorien le reconnut, et le salua par son nom. Arrivé à un chemin de traverse, il renvoya les chevaux, et s'engagea au milieu des ronces et des épines, dans un sentier couvert de roseaux, où il ne put marcher qu'en faisant étendre des vêtements sous ses pieds ; il parvint, non sans peine, derrière les murs de la maison de campagne. Là, Phaon lui conseilla d'entrer pen-

dant quelque temps dans une carrière, d*où l'on avait tiré du sable ; mais il répondit « qu'il ne voulait pas s'enterrer tout vivant. » En attendant qu'on eût pratiqué une entrée secrète à cette maison, il prit dans sa main de l'eau d'une mare et dit avant de la boire : « Voilà donc les rafraîchissements de Néron I » puis il se mit à retirer les ronces qui s'étaient attachées à son manteau. Le travail fini, il se traîna sur les mains, par le trou creusé sous le mur, jusque dans la chambre la plus voisine, où il se coucha sur un mauvais matelas garni d'une couverture en loques. La faim et la soif le tourmentaient; on lui présenta du pain grossier qu'il refusa, et de l'eau tiède dont il but un peu.

« Tous ceux qui étaient avec lui le pressaient de se dérober le plus tôt possible aux outrages dont il était menacé. Il ordonna de creuser une fosse devant lui, sur la mesure de son corps, de l'entourer de quelques morceaux de marbre, s'il s'en trouvait, et d'apporter près de là de l'eau et du bois pour rendre les derniers devoirs à son cadavre, pleurant à chaque ordre qu'il donnait, et répétant sans cesse : « Quel artiste le monde va perdre! » Pendant ces préparatifs, un courrier vint remettre un billet à Phaon; Néron s'en saisit, et y lut « que le sénat l'avait déclaré ennemi de la patrie, et le faisait chercher pour le punir selon les lois anciennes. » Il demanda quel était ce supplice ; on lui apprit qu'il consistait à dépouiller le criminel, à lui serrer le cou dans une fourche et à le battre de verges jusqu'à la mort. Épouvanté, il saisit deux poignards qu'il avait apportés avec lui, en essaya la pointe et les remit dans leur gaine en disant : « L'heure fatale n'est pas encore venue. » Tantôt il exhortait Sporus à se lamenter et à pleurer ; tantôt il demandait que quelqu'un lui donnât, en se tuant, le courage de mourir. Quelquefois aussi il se reprochait sa lâcheté; il se disait : « Je traîne une vie honteuse et misérable; » et il ajoutait en grec : a Cela ne convient pas à Néron ; cela ne lui convient pas : il faut prendre son parti dans de pareils moments; allons,

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réveille-toi. » Déjà s'approchaient les cavaliers qui avaient ordre de le saisir vivant. Quand il les entendit, il prononça, en tremblant, ce vers grec : « Des coursiers frémissants j'entends le pas rapide. » Et il s'enfonça le fer dans la gorge, aidé par son secrétaire Épaphrodite. Il respirait encore lorsque entra le centurion, qui, feignant d'être venu pour le secourir, voulut bander la plaie. Néron lui dit: « Il est trop tard. » Et il ajouta : « Est-ce là la foi promise. » Il expira en prononçant ces mots, les yeux ouverts et fixes *. » Icélus, affranchi de Galba, permit qu'on brûlât ses restes. Les derniers devoirs furent rendus à ce maître du monde par sa vieille nourrice et par Acte, fidèle au souvenir de celui dont elle avait été le premier amour.

Cette fin misérable, cette longue agonie où le voluptueux souffrit toutes les douleurs du corps, où le tyran ne trouva personne pour lui obéir une dernière fois quand il demandait la mort, furent la légitime expiation de ce règne,

qui avait été les saturnales du pouvoir. Cependant on a voulu réhabiliter Néron, et c'est en Angleterre, le pays de la froide raison , mais aussi des excentricités, qu'on s'est demandé : Néron fut-il un monstre? Un contemporain, sans haine et sans enthousiasme,. Pline l'Ancien, avait répondu d'avance : « Néron fut l'ennemi du genre humain*. »

Mais quel fut l'ennemi de Néron? Qui pervertit ce caractère où la nature avait mis quelques dispositions heureuses et certaines qualités aimables? Le pouvoir absolu qu'il reçut à seize ans. Cet empereur est le plus éclatant exemple des dangers du despotisme pour celui qui l'exerce, surtout s'il y arrive dans le jeune âge. Avant d'être le maître du monde, Néron chérissait sa mère, ses maîtres et il avait du goût pour les lettres, pour les arts.

1. Suét., 47-49. Cf. Dion, LXm, 29. Jos., B. /., IV, 9. Eutrop., VII, 9 Aurel. Vict., Epit., V, 7. Cf. S. August., Civ. /)., V, 19. Plin., VII, 8. — 2. Pline, né l'an 23, mort en 79, avait trente et un ans à l'avènement de Néron. H. N., VII, 46; Cf. VII, 45; XX, 92.

Simple particulier, il eût été un des élégants de Rome, où il aurait vécu longtemps et heureux ; roi absolu, il est mort à trente ans !

Cependant la mémoire de ce comédien grotesque, qui n'avait racheté ses vices et ses crimes par rien de grand dans la paix ni dans la guerre, subsista. Comme il n'avait pas été publiquement exécuté, quelques-uns crurent qu'il n'avait point péri et des imposteurs prirent son nom *. Dès Tannée 69, un esclave qui lui ressemblait mit en émoi l'Asie et la Grèce. Un autre parut sous Titus. « Vingt ans après, dit Suétone, pendant ma jeunesse, il y eut encore un faux Néron que les Parthes s'empressèrent d'accueillir et qui ne nous fut livré qu'avec beaucoup de peine. » A Rome même, chaque année, au printemps et le 9 juin, son tombeau fut couvert de fleurs et de couronnes; sur la tribune aux harangues, on apportait furtivement son image et l'on affichait des édits où il annonçait son prochain retour et ses vengeances : popularité malsaine par laquelle l'histoire ne doit pas se laisser séduire *.

Une idée plus étrange fut celle que l'Apocalypse, composée peu de temps après sa mort^ popularisa dans l'Église : Néron devait paraître de nouveau à la fin du monde pour être Fantechrist'. Au onzième siècle, l'imagination des habitants de Rome était encore obsédée par le fantôme du premier persécuteur des chrétiens. Son esprit, disait-on, hantait les environs du Monte Pincio, et il fallut, pour faire cesser ces terreurs, y bâtir l'église de Santa Maria del Popolo.

1. Tacite atteste qu'il y en eut plusieurs. H. II, 8. — 2. On s*est abusé sur cette prétendue popularité, qui n'exista que pour quelques intéressés. Cf. Suét., Ner., 57. Obiit.,, tarUumque gaudium publiée prœbuit ut plebs pUea/ta tota urbe discurreret, cf. Plut., Galba. — 3. Le premier de ces faux Nérons se produisit à Cythnos, non loin de Pathmos, pendant que saint Jean écrivait dans cette dernière île son Apocalypse.

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