‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 16 sur 45 · Annum reipuhlicx prope supremum. Tac, H., I · texte numérisé non relu

Annum reipuhlicx prope supremum. Tac, H., I

<jalba était d'un^ des plus nobles familles de Rome% qui remontait à Jupiter; il Taflirmait du moins dans le tableau généalogique qu'il fit exposer au milieu du vestibule du palais. On y lisait encore que sa mère descendait de Pasiphaé, fille du Soleil. Il courait bien sur cette ancêtre d'assez vilaines histoires, mais l'important pour les Romains était qu'on vînt de loin. Galba avait été tour à tour gouverneur de l'Aquitaine et de la haute Germanie, puis proconsul d'Afrique, se montrant partout sévère, mais juste. La pacification de cette dernière province lui valut les ornements triomphaux et plusieurs sacerdoces ; après quoi il se tint dans la retraite jusqu'au milieu du règne de Néron. Vers Tan 60, ce prince l'envoya dans la Tarraconaise, qu'il administra huit années. Il y fut d'abord, comme ailleurs, vigilant et dur. Ainsi il ordonna de couper les mains à un changeur infidèle et de les clouer sur son comptoir; il condamna au supplice de la croix un tuteur qui avait empoisonné son pupille, dont les biens lui étaient substitués, et, le coupable invoquant les privilèges des citoyens romains, il lui fit dresser une croix peinte en blanc beaucoup plus grande que les autres. Mais la crainte de donner de l'ombrage à Néron ralentit son zèle : « Mieux vaut Tinaction, disait-il; on ne peut demander compte à qui n'a rien fait. » Cependant, quand il vit que Néron se perdait, il travailla à se rendre populaire, et les lettres de Vindex le trouvèrent décidé et prêt. Le 2 avril 68, il monta sur son tribunal, où il avait fait placer les images des victimes du tyran, et un enfant, fils d'un proscrit, qu'il avait rappelé des Baléares. Il raconta aux troupes assemblées les crimes et les folies de Néron, tous les malheurs de son règne, et fut interrompu par des cris qui le saluaient empereur.

Il était perdu de goutte et il avait soixante-treize ans ; c'était se mettre bien tard en route pour un rude voyage. Mais ces Romains, incrédules à tout, étaient superstitieux à l'excès, parce que ce n'était pas la raison, mais le mépris

1. Servi us Sulpicius Galba était né près de Terracine, le 6 novembre de Tan 3 av. J. C. Suét., Galba, 4.

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qui avait tué leurs dieux. Les anciens hôtes de TOlympe l'avaient déserté pour faire place à une divinité inexorable, le Destin, qui révélait ses volontés par des présages, et mille présages avaient annoncé à Galba une brillante fortune : il rattendit cinquante ans ; il Feût attendue plus longtemps encore*.

Cependant, quand il sut la mortdeYindex,ilse crut perdu et songeait à se tuer. Ses amis le retinrent; bientôt son affranchi Icélus, arrivé de Rome en sept jours, lui apprit que Néron était mort, et que le sénat avait reconnu l'élection faite par la légion d'Espagne. Tout le monde s'accordait à prendre ce vieillard qui ne pouvait vivre longtemps, et dont chacun espérait hériter : tactique des partis et des ambitieux dont rhistoire offre plus d'un exemple. Malheureusement pour Galba, il ne pouvait, comme on Ta dit de Sixte-Quint, jeter ses béquilles et étonner le monde par une activité inattendue. Il reçut à Narbonne les députés du sénat, et presque en même temps il sut que les légions de Germanie, après quelque hésitation, lui avaient prêté serment, Verginius s'obstinant à refuser l'empire etFontéius Capito ne trouvant pas d'appui pour ses projets. Avant de quitter l'Espagne, il y avait fait tuer les procurateurs de Néron avec leurs femmes, leurs enfants, et il avait châtié quelques peuples dont la soumission se faisait attendre. Dans les Gaules, il gratifia tous les alliés de Vindex le droit de cité et leur fit remise d'un quart du tribut; mais les villes qui s'étaient montrées hostiles ou peu empressées, comme celle^s de la Belgique, furent privées d'une partie de leur territoire, chargées de nouveaux impôts ou condamnées à raser leurs murailles. Reims, Trêves et Langres furent les plus maltraitées ; il confisqua les revenus de Lyon, tandis qu'il comblait Vienne de ses faveurs^. Ces récompenses et ces punitions étaient également maladroites : elles créaient deux factions dans la

l. Voy. Suét., Galba, tout le chap. ix, — 2. Tac, H,, l, 8, 37, 51, 53, 65. Suét., Galba, 12. Steininger, Gesch, des Trev., p. 83, pense même que Galba envoya à Trêves une colonie pour rétablissement de laquelle les anciens habitants et quelques peuples du voisinage durent céder des terres.

Gaule; elles y faisaient des vainqueurs etdes vaincus. Galba devenait Thomme d'un parti, au lieu de rester Télu de l'empire, porté au pouvoir par la réprobation universelle contre Néron.

A Rome, Nymphidius, le préfet du prétoire, gouvernait au nom du nouveau prince. Ce personnage avait eu la part principale dans la chute de Néron, en persuadant aux prétoriens que leur prince les abandonnait pour fuir à Alexandrie. Il comptait bien que Galba reconnaissant lui laisserait sa charge et le pouvoir ; il portait même ses visées plus haut, se disait fils de Galigula, quoique né probablement d'un gladiateur, et songeait à l'empire, malgré ses amis, qui lui disaient : « Mais qui donc à Rome consentirait à Rappeler César? » Quand il vit Galba donner à Cornélius Laco le commandement des gardes, il essaya de soulever ceux-ci, qui le tuèrent. Galba fît rechercher soigneusement et exé« cuter sans jugement ses complices, vrais ou supposés, parmi eux, un consul désigné, un consulaire et Mithridate, l'ancien roi du Pont. Quand il approcha de la ville, vers la fin de décembre, les soldats de marine, accourus à sa rencontre, lui demandèrent de leur ^nfîrmer le titre de légion, que Néron leur avait donné; il repoussa leurs prières, et, comme ils réclamaient avec énergie leur aigle et leurs enseignes, il les fit charger par sa cavalerie, puis décimer; beaucoup périrent*.

La réaction prit rapidement les allures d'une persécution contre les amis de Néron. Galba envoya au supplice ses affranchis avec la fameuse Locuste, rappela d'exil tous les bannis et autorisa les poursuites contre les délateurs. C'était justice : on applaudit; mais il révoqua les libéralités faites par le dernier prince, qui ne montaient pas à moins de 540 millions de francs ', et il chargea cinquante chevaliers

1. Cependant il fit plus tard des soldats de marine la légion /<> Àdjutrix. On a un diplôme militaire accordé par lui, le 22 décembre 68, à des vétérans de cette légion. Voyez Borghesi, OEuvr., IV, 204 et suiv. — 2. Tac, JET., I, 20. Deux mille deux cents millions de sesterces ; je compte, avec M. Bureau de La Malle, le denier sous Néron à 1 fr. 02 c, et par conséquent le sesterce à 0,25 centimes. C'est à peu près la valeur quo

d'en poursuivre à Rome et dans tout l'empire la restitution * . Les Hellanodices d'Olympie furent condamnés à rendre ainsi 250 000 drachmes et la Pythie de Delphes 100 000: ce qui explique la popularité de Néron en Grèce. On ne laissait au donataire qu'un dixième de ce qu'il avait reçu; si des acteurs, des athlètes avaient vendu leurs présents, on les reprenait aux acheteurs : exécutions financières qui rapportent d'ordinaire peu d'argent et beaucoup de haine. La cour, la populace étaient habituées à de fastueuses prodigalités; Galba montra une économie qui était nécessaire, mais qui parut sordide, et le fit chanson aer au théâtre*. Les notables, parmi lesquels on prenait les juges, lui demandèrent d'ajouter une sixième décurie aux cinq premières pour soulager celles-ci ; il refusa et supprima leurs vacances de rhiver et du commencement de l'année. L'armée ne fut pas mieux traitée. La garde germaine, renommée pour sa fidélité aux empereurs, fut licenciée sans récompense, et les prétoriens, réclamant le donativum promis par Nymphidius : « J'enrôle des soldats, leur dit-il ; je n'en achète point * . » Plusieurs tribuns furent cassés ; il y eut aussi des destitutions dai|p les cohortes urbaines et les gardes nocturnes; tous se sentirent menacés.

Hultsch donne au sesterce, d'Auguste à Septime-Sévère : 1 sest. = 2,2 silberg.,ouOfr. Ilc.x2,2=0fr.242. — l.Suét., Galba, 15;Tacite (H., I, 20) dit 30; peu importe. Cf. H., II, 8.-2. Suétone raconte (G., 12) que Tarragone lui ayant offert une couronne d*or de quinze livres, il l'avait aussitôt fait fondre et avait réclamé trois onces qui manquaient au lingot. Un musicien renommé vient jouer de la flûte durant son souper. Galba lui donne cinq deniers (cinq francs), en lui faisant remarquer qu'il les prenait sur son argent à lui et non sur celui du public. Plutarque dit, il est vrai, que les pièces étaient d'or (cent vingt-cinq francs). — 3. Le donativum était une bien mauvaise coutume, mais d'origine républicaine, comme les distributions de blé à bas prix. A chaque triomphe, le général abandonnait à ses soldats une partie du butin. Pompée donna ainsi, à son troisième triomphe, six mille sesterces à chaque soldat. Pi., H, N,j XXXVII, 6. Mais ces gratifications, après la victoire, étaient faites aux dépens des vaincus, tandis que le donativum impérial était prélevé sur l'impôt public. La somme promise par Nymphidius, sept mille cinq cents drachmes, à chaque soldat des cohortes prétoriennes et urbaines, et douze cent cinquante à chaque légionnaire des vingt-huit légions (Plut., G., 2), devait monter à trois ou quatre cents millions de francs.

On eût compris un gouvernement austère succédant a une administration prodigue. Cette politique était dangereuse; pratiquée avec fermeté et talent, elle eût été utile; mais ce prince, si rigide, avait aussi ses faiblesses. Trois hommes le conduisaient : Titus Yinius, son lieutenant en Espagne; Laco, son préfet du prétoire, et Taffranchi Icélus. On les voyait tous trois à Venvi s'empresser ardemment à qui dévorerait ce règne d'un moment^. Galba leur laissait vendre les charges et les faveurs. Tout était à prix d'or, la levée des impôts, les privilèges, les grâces, les supplices. La ville entière demandait la mort de Tinfâme Tigellinus, le principal conseiller de Néron ; mais Tigellinus avait acheté la protection de Vinius. Galba gourmanda le peuple, assez peu généreux pour vouloir le sang d'un homme que la maladie allait emporter. Au moment où le peuple lisait le charitable édit, Tigellinus donnait une fête brillante pour le mariage de sa fille avec Vinius.

En apparence, tout réussissait au vieil empereur. Deux compétiteurs, Pontéius Capito dans la basse Germanie et Clodius Macer en Afrique, avaient été tués ; Vespasien lui envoyait ses serments et ceux de Mucien, le gouverneur de la Syrie ; son fils Titus, qui les portait, était arrivé déjà à Corinthe, et cette soumission rendait inutiles les assassins que Galba avait dépêchés dans la province * ; Verginius, coupable d'avoir mérité Fempire et de Tavoir donné, avait été attiré à Rome'. La Gaule et l'Espagne étaient dévouées; les légions d'Illyrie, mandées en Italie par Néron, avaient regagné leurs camps; celles de la haute Germanie, qui n'avaient point reçu de récompense pour leur campagne contre Vindex, montraient seules un vif mécontentement. Les députés des cités belges maltraitées par Galba affluaient dans les castra en habits de deuil, et, rappelant aux soldats leurs services méconnus, les poussaient à venger à la fois les injures d'une moitié de la Gaule et Thumiliation de

1. Corneille, Othon, acte I, se. i. — 2. Suét., Galba^ 23. — 3. Il vécut trente ans encore et ne mourut que sous Nerva, entouré de Testime publique. Tacite fit son oraison funèbre. Cf. PL, Epist., passim.

leurs aigles ^ Quand elles surent qu'à Rome les prétoriens aussi avaient lieu de se plaindre, que le peuple regrettait Néron, que le sénat était peu affectionné au nouveau prince, elles lui refusèrent obéissance. Aux calendes de janvier 69 (!•' janv.), elles ne prêtèrent sermeat qu'au sénat, et leurs secrets messagers vinrent dire aux prétoriens : a Nous ne voulons pas de l'empereur élu en Espagne, faites-vous-mèmes un choix que toutes les armées puissent approuver. » Cette défection précipita la résolution déjà prise par Galba de se donner un héritier. Il hésitait entre Othon, qui s'était jeté avec toutes ses ressources dans son parti, et Marcus Galpurnius Piso Frugi Licinianus, à qui depuis longtemps il avait légué par. testament ses biens et son nom. On reprochait au premier ses liaisons avec Néron et sa jeunesse débauchée; mais peut-être Tâge et le malheur l'avaient mûri; il s'était fait aimer dans sa province. D'ailleurs il venait de se ruiner pour Galba, et il ne lui fallait pas moins que l'empire pour échapper à ses créanciers". A ce moment il devait 5 millions de drachmes. Pison affectait l'austérité et les mœurs antiques, c'est par là qu'il avait plu au prince; Galba le choisit (12 janv. 69). Les remèdes héroïques ne sont pas toujours les meilleurs. Ce choix d'un jeune homme à Thumeur farouche* était un défi jeté à cette société qui aimait trop ses vices, pour vouloir d'un Caton sur le trône. Ce défi, Othon et les prétoriens le ramassèrent. En leur présentant Pison, Galba avait été sec, impérieux. « Il venait leur apprendre, avaitil dit, que, suivant l'exemple d'Auguste, il s'était donné un fils d'adoption et qu'il avait choisi Pison, comme à la guerre un brave s'en associe un autre; que la quatrième et la vingt-deuxième légion* s'étaient soulevées, mais que bientôt

1. Ipsius exereitiAS pericula et eontumelias conqtierentes. Tac, H,, I, 54 — 2. Nisi principem, se store nonposse. Suét., Oth., 5. — 3. Ingenio tmcem et Umgo exsiUo efTeratum. Tac, //., I, 21. — 4. On dit habituellement la XVIIP; Borghesi a prouvé, OEuvr,, IV, p. 244, que duodevic. est une faute de copiste pour-duoelvtc. La XVIII* légion, détruite dans le désastre de Varus, n'avait pas été rétablie.

elles rentreraient dans Tordre. » Ainsi on leur présentait un nouvel empereur ; on leur annonçait une guerre civile, et pas une bonne parole, pas une promesse ; le prince oubliait pour la seconde fois le donativuml « Il est certain, dit Tacite, que la moindre largesse eût retenu les soldats dans le devoir ; il se perdit par cette sévérité antique et par une rigueur trop grande pour nos mœurs. »

Deux soldats entreprirent de transférer l'empire et le transférèrent, Proculus et Veturius, tous deux officiers subalternes. Ils reçurent les confidences d'Othon, ses conseils et de Targent. Dès son arrivée à Rome, il avait travaillé les cohortes prétoriennes et les troupes réunies alors dans la ville en plus grand nombre qu'on n'en avait jamais vu: la légion venue d'Espagne avec Galba*, les auxiliaires et les corps tirés par Néron de la Bretagne, des bords du Rhin et du Danube en vue de son expédition dés portes Caspiennes, ou qu'il avait appelés à Rome contre Vindex*. C'étaient de grands moyens pour le Gouvernement, s'il eût été prévoyant; pour une révolution, si on laissait ces soldats inactifs supputer dans les dangereux loisirs de la capitale, les avantages d'une sédition. On connaissait la libéralité d'Othon : chaque fois qu'il recevait l'empereur à souper, il faisait distribuer à la cohorte de garde cent sesterces par tête, pour leur servir, disait-il, de ration; et à ces largesses publiques il en ajoutait de secrètes. Un jour, il apprend qu'un prétorien est en contestation sur les limites d'un champ avec le propriétaire voisin ; il achète le champ tout entier et le lui donne. Avec de tels procédés, que les soldats comparaient à la lésinerie de l'empereur, Othon eut vite un parti. Dès le soir du quatrième jour qui suivit l'adoption de Pison, il aurait été proclamé, s'il n'avait craint le tumulte et les erreurs de la nuit. Le lendemain, son afifranchi Onomaste, assemble au milliaire d'or quelques soldats, puis va le chercher auprès de Galba

1. La VII*, celle qu'il avait levée en Espagne. Id. ibtd., p. 210, — 2. Tac, H.y I, 6.

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même, qui sacrifiait devant le temple d'Apollon et à qui Taruspice annonçait un péril prochain. Othon le quitte sous prétexte d'un rendez-vous avec ses architectes, pour rebâtir une vieille maison qu'il venait d'acheter, et trouve au milliaire d'or vingt-trois soldats qui le saluent empereur, tirent leurs épées et l'emportent au camp. Le tribun de garde, intimidé ou complice, laisse passer cette poignée d'hommes ; leurs camarades accourent; tous applaudissent, et Othon est le maître du monde romain.

Cependant Galba, tout occupé de sacrifices, fatiguait de prières les dieux d'un empire qui déjà ne lui appartenait plus. Quand le bruit de ce qui se passait arriva au palais, Pison se hâta de haranguer la cohorte de garde, pour s'assurer de son concours. Elle parut l'écouter; mais la plupart des troupes vers lesquelles on députa repoussèrent les messagers à coups de javelot, et la légion formée des soldats de marine* se rendit au camp des prétoriens. Une cohorte Germaine resta seule fidèle. Tout â coup la nouvelle se répand qu'Othon a été tué. Aussitôt les sénateurs et les chevaliers, tout à l'heure tremblants et muets, accourent, offrent leurs services, se plaignent qu'on ait ravi à leur justice un grand coupable, et décident Galba à quitter son palais, où il s'apprêtait à se défendre. Il monte dans une litière et s'avance à travers les flots pressés du peuple qui assistait à cette tragédie, dont le dénoûment n'était pas encore prévu , inquiet et « silencieux comme dans les grandes colères ou dans les grandes terreurs'. »

Un soldat se présente avec une épée sanglante, et se vante d'avoir égorgé Othon : « Qui t'en a donné Tordre ? » lui dit le sévère vieillard. Mais Othon n'était pas mort. Les prétoriens l'avaient placé au milieu des aigles, sur le tri- ' bunal d'où ils avaient précipité la statue dorée de Galba, et ils l'entouraient sans laisser approcher de lui ni tribuns, ni centurions. A mesure qu'un soldat arrivait, ils le saisissaient, l'embrassaient, le conduisaient aux enseignes et lui

1 . Tacite l'appelle legio classica, mais c'est la I^Adjulrix,-~2. Tac, JJ., 1,40.

dictaient la formule du serment, recommandant tour à tour l'empereur aux soldats et les soldats à l'empereur. Lui, de son côté, tendant les mains vers la foule, saluait respectueusement, envoyait des baisers, et, ajoute Tacite, « faisait pour devenir maître toutes les bassesses d'un esclave, omnia serviliter pro dominatione :» mot profond et toujours vrai. Quand il trouva l'assistance assez nombreuse, Othon parla : le fond de sa harangue fut qu'il ne garderait de pouvoir que ce qu'ils voudraient bien lui en laisser*. Puis il fit ouvrir les dépôts d'armes, et cette troupe sortit tumultueusement du camp. Dès que la cohorte qui précédait Galba les aperçut, le porte-enseigne arracha l'image de l'empereur et la jeta à terre. Ce fut le signal de la défection. Quelques javelots lancés au hasard dispersèrent la foule. En un instant le Forum fut désert; les porteurs de Galba, chargés par des cavaliers, laissèrent cheoir sa litière, et le vieillard roula à terre. « On l'a fait parler diversement à sa mort. Suivant les uns, il demanda d'une voix suppliante quel mal il avait fait, et quelques jours pour payer le donativum. Les autres, en plus grand nombre, disent qu'il présenta sa tète aux meurtriers, les exhortant à frapper si c'était pour le bien de la république. » Un soldat lui plongea son épée dans la gorge; les autres se ruèrent sur le cadavre et le mirent en pièces. Tacite le peint d'un mot : « Supérieur à la condition privée, tant qu'il y resta, et, au jugement de tous, digne de l'empire s'il n'eût été empereur, »

Pison, sauvé de la première fureur des assaillants par le dévouement d'un centurion qui détourna sur lui leurs coups, se cacha dans le temple de Vesta. Il fut bientôt découvert et massacré * sous le parvis ; Vinius avait été tué avant lui. Les trois tètes, attachées à des piques, furent portées en triomphe parmi les enseignes des cohortes, au-

1. Suét., Oth.j 6. Ce thème était bien plus dans la situation que le discours que Tacite lui prête. — 2. Tac, H., I, 41. Cf. Suét. et Plut., Vie de Galha. Dion, LXIV, 6, dit que beaucoup de monde périt avec Galba ; àXXot cvxvol (lejanv. 69). Ce n'est point probable.

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près de Taigle de la légion (16 janv. 69). Plus tard, Vitellius trouva les requêtes de cent vingt individus qui réclamaient le prix du sang : il les fit mourir.

Pison avait été quatre jours César et Galba sept mois empereur; Othon régnera quatre-vingt-huit jours.

Othon * arrivait à Tempire avec assez mauvais renom. Le bas peuple croyait retrouver Néron et le saluait du nom de ce prince ; il laissa relever ses statues, rétablit dans leurs charges ses intendants, et affecta cinquante millions de sesterces à l'achèvement de la maison d'or. Mais, puisqu'il avait tué Galba, c'était une nécessité pour lui d'honorer la mémoire de celui qu'il paraissait avoir vengé. En Lusitanie, il s'était, durant dix années, conduit avec modération etdésintéressement*; et, à Rome, ses premiers actes furent louables. Il laissa bien les prétoriens choisir leurs préfets et donner à Sabinus, frère de Vespasien, la préfecture de Rome, c'est-à-dire mettre la main sur le gouvernement civil. Mais il arrêta leur ardeur de massacre et de pillage, et ne leur abandonna que les trois ministres de son prédécesseur. Ils voulaient égorger Marins Celsus, consul désigné, et un des partisans les plus zélés de Galba. Othon, pour le sauver, feignit une grande colère, et le fit charger de chaînes : quelques jours après il lui donna un commandement important, et le mit au nombre de ses plus chers amis. Les soldats exigeaient la suppression des droits payés par eux aux centurions pour les congés, il les conserva, mais en les faisant payer par le fisc, « Tempérament utile, dit Tacite, et conservé par les bons princes*. » Au sénat beaucoup avaient parlé contre lui ; il parut avoir tout oublié; seulement, il accorda à la haine publique la condamnation de Tigellinus, qui mourut lâchement.

Il n'eut pas le temps d'en faire davantage, car déjà il avait un rival. Après le meurtre de Pontéius Capito, Galba avait envoyé aux légions de la basse Germanie un nouveau général

1. Marcus Salvius Otho, né à Rome, le 28 avril 32. Suét., Oth,, 1 et 2. — 2. Per decem annos moderatione atque àbstinentia singulari, Suèt., Oth,y 3. — 3. H., I, 46.

que rien ne recommandait, Yitellius Ml était de petite maison, ce qui n'empêcha pas les généalogistes de le faire descendre de Faunus, roi des Aborigènes et d'une divinité Sabine, Yitellia. On ne connaissait que son aïeul, chevalier romain de Nucérie et procurateur d'Auguste; mais son père avait été censeur, et Claude en avait fait comme le second personnage de l'empire. Pour lui, élevé à Caprée au milieu des infamies dont Suétone entoure la vieillesse de Tibère, favori de Caligula, il n'avait fait aucune guerre; et des deux grands emplois qu'il avait gérés, le proconsulat d'Afrique et l'intendance des travaux publics, il était sorti, du premier, avec une réputation intègre, de l'autre, avec le renom d'un effronté pillard, ayant, disait-on, dérobé les offrandes dans plusieurs temples de Rome, et mis du cuivre et de l'étain à la place de l'or et de l'argent. Ces vols n'avaient pu rétablir sa fortune ruinée par la débauche et Suétone l'accuse d'avoir empoisonné son propre lils pour hériter de lui. Ses créanciers le suivaient partout ; comme Othon, il n'avait de refuge que dans l'empire. Yinius, dont il avait obtenu les bonnes grâces en favorisant au cirque la faction des bleus, le proposa au priuce pour commander les remuantes légions de la basse Germanie. Ses façons populacières, sa prodigalité, Toubli de toutes les règles du commandement, lui eurent en peu de jours gagné les soldats. On a vu cependant que ce fut par les anciennes légions de Verginius que le mouvement commença, mais qu'elles ne firent point d'empereur. Ce n'est pas qu'elles fussent républicaines ; elles n'avaient dans leur camp personne à qui elles pussent jeter la pourpre sur les épaules. Leur commandant, Hordéonius, était un vieillard perclus de goutte, et en attendant qu'un candidat parût, elles refusaient l'obéissance à l'autre vieillard du Palatin.

Le légat d'une des légions de la basse Germanie, Valens, qui avait tué Capito, peut-être afin de supprimer un dangereux témoin d'intrigues avortées, se disait mal payé de ce

1. Âulus Vitellius, né à Rome, le 7 ou le 24 septembre 15. Suét., Fit., 3.

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service, et excitait Yitellius à saisir la fortune qui s'oflrait à lui. Le général ruiné n'hésita plus quand il apprit qu'à Mayence les légions avaient brisé les images de Galba. « Il faut, dit-il aux soldats, ou marcher contre vos camarades et commencer la guerre, ou choisir un autre prince. » Yalens répondit en le saluant empereur. Un autre légat, que Galba faisait poursuivre pour des exactions, Gaecina, entratna aisément l'armée de la haute Germanie à recoanaitre cette élection. Celle de Bretagne suivit cet exemple, imité encore par la /• Italka campée à Lyon. C'était onze légions *■ , plus du tiers des forces de l'empire, et les troupes les plus renommées*, qui se soulevaient contre Galba. On laissa les soldats trop vieux (senes) et des auxiliaires dans les camps du Rhin, pour ne point paraître abandonner la frontière aux barbares, et l'on fit de la masse des troupes actives trois armées : l'une, de quarante mille hommes, partit, sous la conduite de Yalens, pour entrer en Italie par les Alpes Cottiennes'; l'autre, de trente mille, sous Caecina, se proposa de franchir les Alpes Pennines (probablement le Grand-Saint-Bernard) ; Yitellius devait les suivre avec la troisième. Les Germains, les Belges, s'empressèrent à fournir des auxiliaires. Cologne, Langres, Trêves, offrirent des hommes, des chevaux, des armes, de l'argent. L'entraînement était général, comme si la Gaule-Belgique allait retrouver sa liberté. Chez les soldats même ardeur; pour remplir la caisse militaire ils apportaient leur solde, leurs armes de prix ; ils voulaient partir malgré l'hiver et franchir les montagnes au milieu des glaces. L'Italie semblait si riche ! Elle était le butin promis et, en passant, on pillerait la Gaule.

Les armées étaient déjà en marche, quand on apprit l'avénement d'Ôthon. Révoltées contre Galba, elles continuè-

1. Quatre dans la basse Germanie, trois dans la Haute, autant en Bretagne et celle de Lyon. Il y avait alors trente légions, soit plus de deux cent mille hommes, sans compter un nombre égal d'auxiliaires^ formées en alx et en cohortes — 2. Magna per provincias germanici exercUus fama. Tac, H., II, 58. — 3. L'armée qui passa par Lucus Augustij Luc, sur la Drômc, a dû franchir le Mont-Cenis ou le mont Genèvre (Tac, H., I, 66).

rent leur révolte contre son successeur. Qu'importait le motif de la guerre? Ce que Ton voulait, c'était la guerre même. Les deux princes échangèrent d'abord des paroles de paix, puis des menaces et finirent par s'envoyer des assassins *. Othon, maître de l'Italie et de l'Afrique, reconnu par les légions d'Orient* et de l'Illyricum, gouvernait à Rome comme eti pleine paix et sans violence, tout en préparant la guerre avec activité. Il confirmait dans leurs charges ceux à qui Néron et Galba les avaient promises, rendait leurs honneurs aux bannis, laissait ses fonctions à L. Vitellius, frère de son rival, et se contentait de reléguer à Aquinum Cornélius Dolabella, que beaucoup regardaient comme un candidat à l'empire'. Pour s'attacher les provinces, il partageait le consulat entre Verginius et un noble Viennois, Lucius Pompéius Vopiscus, donnait le droit de cité aux Lingons, de nouveaux colons à Hispalis et à Émerita, des privilèges à l'Afrique et à la Cappadoce ; enfin il étendait sur la Mauritanie la juridiction de la Bétique*, ce qui était une punition pour l'une, un honneur pour l'autre. Il pouvait même se vanter d'une victoire sur les ennemis de l'État. Neuf mille cavaliers Roxolans, qui s'étaient jetés sur la Mésie, avaient été taillés en pièces jusqu'au dernier homme, et il venait d'apaiser une sédition des prétoriens, qui du reste n'était point dirigée contre lui. Le croyant menacé par les sénateurs, ils avaient couru avec leurs armes à son palais, en criant qu'il n'y aurait pas de sûreté pour lui tant que le sénat existerait. Cette émeute lui avait fourni l'occasion de faire le plus magnifique éloge « de cette assemblée qui s'était maintenue depuis les rois jusqu'aux empereurs, comme un corps indestructible, immortel, qu'ils devaient transmettre à leurs descendants tel qu'ils l'avaient reçu de leurs pères. » C'était bien à Othon de rappeler la loi à ces furieux et

1. Suét., Ot/i., 8; Plut., Oth,, 4; Tac, H,, I, 74-5. — 2. Les légions d'Asie avaient envoyé aux prétoriens deux mains entrelacées en signe de concorde. Tac, //., II, 8. — 3. Galba avait dissous la garde germaine comme lui étant dévouée. Suét., Galba, 12. — 4. Provincix Bxticx Maurorum civitates dono dédit. Tac, Jî., I, 78

112 l'empire romain de TIBÈRE À NERVA (14-96).

de leur vanter le sénat ; malheureusement il avait acheté, par un don de 5000 sesterces à chaque soldat, la permission de parler avec cette modération. Il faut toutefois lui en savoir gré, en voyant comment son adversaire usait déjà du pouvoir, a Sa nouvelle fortune, dit Tacite, ne lui servait qu'à consumer d.'avance les revenus de Fempire en lâches dissolutions et en festins ruineux. Dès niidi, il était ivre et appesanti de nourriture. » Avec cela, un orgueil qui lui faisait dédaigner le nom de César, et accepter à peine celui d'Auguste; il préférait se faire appeler Germanicus. C'étaient les barbares en effet, Germains ou Gaulois, qu'il menait au sac de Rome; Caecina, son général, en portait le costume et recevait les députations des sénats d'Italie avec la saie barriolée d'un Chérusque et les larges braies d'un Batave*. Ses troupes commirent sur leur route d'horribles dégàts : à Divodurum (Metz), elles tuèrent 4000 hommes, «ce qui répandit dans les Gaules un tel effroi, qu'à l'approche de l'armée il n'y eut point de ville dont la population ne sortit tout entière à la rencontre des soldats, avec ses magistrats, pour demander grâce. Les femmes et les enfants se prosternaient sur les chemins, et rien de ce qui peut désarmer un ennemi furieux n'était épargné par ces peuples pour obtenir, en pleine paix, de n'être pas traités comme s'ils eussent été en guerre ^ » A Langres, ville amie, il y eut une mêlée sanglante entre les légionnaires et huit cohortes d'auxiliaires bataves. Sur le territoire Éduen on chercha vainement un prétexte de guerre. Outre l'argent et les armes qu'on exigea, ce peuple fournit gratuitement les vivres. Autun avait prévenu toutes les demandes par crainte. Lyon fit la même chose par zèle, mais sollicita, comme prix de son dévouement éprouvé, la destruction de là cité rivale des Viennois qui, après s'être rachetée par une gratification de 300 sesterces à chaque soldat, dut encore livrer des vivres, toutes ses armes et une grosse somme secrètement donnée à Valens.

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