Tac, H., II, 20. — 2. Tac, 1/., 1, 63 et
L'Aquitaine, la Narbonaise, TEspagne s'étaient naturellement prononcées contre le meurtrier de l'empereur qu'elles avaient élu ; cette première armée gagna donc paisiblement les Alpes. L'autre s'avançait par le pays des Helvètes qui, ignorant la mort de Galba, refusaient de reconnaître Yitellius. Ils avaient nommé un général et réuni des troupes. Mais leurs recrues ne pouvaient tenir contre le3 vieux soldats des légions ; Gdecina les fit prendre en arrière par les milices de la Rhétie, tandis que lui-même attaquait de front. Battus partout, traqués dans leurs bois et leurs montagnes par les Rhètes, les Thraces et les Germains, ils se rendirent à discrétion pour sauver leur capitale Aventicum.
Cette soumission ouvrit à Gaecina les avenues des Alpes. Mais les montagnes, déjà gardées par l'hiver, le seraient peut-être encore par les Othoniens ; la désertion d'un corps de cavalerie cantonné sur le Pô et chargé d'observer les passages livra l'entrée de l'Italie. Gaecina, certain désormais qu'aucun ennemi ne l'arrêterait, même à la descente, précipita sa marche. Othon, tout en disant que Néron s'était perdu par ses lenteurs, se laissait donc prévenir ; il recevait la guerre, au lieu de la porter au milieu de ses adversaires. C'est qu'il avait eu à faire les plus grands efforts pour réveiller dans Rome quelque énergie guerrière. Depuis la fin du triumvirat, l'Italie n'avait pas vu de combats. Le sénat, la noblesse, les chevaliers s'effrayaient à l'idée d'abandonner leurs fastueuses villas et leur mollesse pour reprendre la vie des camps. Assis depuis un demisiècle au festin de Damoclès , ils s'étaient habitués à voir l'épée suspendue sur leur tête, et ils la regardaient sans crainte, à condition que le festin fût bien servi et que rien ne vînt du dehors troubler leur lâche existence. Mais voici qu'il fallait courir aux armes, s'exposer aux fatigues, aux blessures, comme des hommes libres, et mourir pour Rome, comme au temps de la République : c'était trop ! On fit parler les présages ; mais Othon ne voulut rien entendre : il partit après avoir recommandé la république au
sénat et longuement parlé au Forum de la majesté du peuple romain au nom duquel il allait combattre ^ Il emmena les prétoriens, les cohortes urbaines, les détachements des légions qui se trouvaient en ce moment dans la ville, les enrôlés volontaires et deux mille gladiateurs qu'il arma en soldats. Il marchait sans faste, toujours à pied, à la tète des enseignes, couvert d'une cuirasse de fer, mais plutôt conduit par ses soldats qu'il ne les guidait lui-même. L'indiscipline régnait en effet dans cette armée, toute dévouée cependant au chef qu'elle s'était donné et qui se montrait digne de cette affection. Mais, après de tels ébranlements et tant de catastrophes, le soupçon était partout, le soldat doutait de ses officiers et appelait trahison ce qui était prudence. « L'obéissance et la discipline, dit Tacite, étaient les seules vertus qui manquassent à ce parti où ne manquait pas la bravoure *. »
Pendant qu'Obhon dirigeait vers le Pô la masse des forces qu'il avait pu réunir à Rome, et que sept légions, celles de Dalmatie, de Pannonie et de Mœsie s'apprêtaient à le rejoindre, sa flotte se porta sur les côtes de la Narbonaise dans l'espoir d'y arrêter Valens. Elle lui livra un combat heureux, que rendit inutile l'absence d'un commandant habile et respecté (les Othoniens avaient mis aux fers leur propre général); et Valens, affaibli seulement de quelques cohortes, qui tinrent la flotte en échec, franchit les Alpes. Calcina avait besoin de ce secours. Une attaque trop précipitée sur Plaisance avait échoué et Suétonius Paulinus, le plus grand général de ce temps depuis la mort de Gorbulon, traversant le Pô à la suite des Vitelliens, était venu les battre dans le champ des Castors, à douze milles de Crémone. Mais les soldats accusèrent Suétonius de n'avoir pas voulu achever sa victoire et demandèrent à grands cris un nouveau combat. Le vieux général eut beau montrer que, depuis la réunion de Valens et de Gœcina,
1. 24 mars 69. Ici se termine le premier livre des Histoires de Tacite, auquel est pris tout ce qui précède depuis Parrivée de Galba à Rome, sauf quelques emprunts àSuétone, à Plutarque et à Dion. — 2. H., 11^ 19.
les Vitelliens n'ayant plus de secours à attendre, il y avait tout profit à traîner la guerre en longueur ; qu'on les affamerait ainsi et qu'on donnerait le temps d'arriver en ligne aux troupes de Mœsie, surtout à la redoutable quatorzième légion, qui seule avait tenu tête aux Bretons révoltés et battu jadis quatre- vingt mille insulaires ; Othon, pressé d'en finir, donna l'ordre d'engager l'action. A cette première faute il ajouta celle dater le commandement à Suétonius et de céder lui-même aux frivoles représentations de ses amis, qui le tinrent éloigné du champ de bataille. Les Othoniens, surpris au milieu d'une marche sur une étroite chaussée, furent rompus (14 avril)*, et ceux qui échappèrent au carnage regagnèrent en désordre leur camp de Bédriac, dont le lendemain ils ouvrirent les portes aux Yit^liens. Othon était à Brixelluni^i un soldat y accourt et lui apprend la défaite. Ceux qui entourent le prince refusent d'y croire : ce messager, disent-ils, n'est qu'un lâche, qui a fui du champ de bataille. Le soldat ne répond rien, mais tourne son épée contre sa poitrine et vient rouler tout sanglant aux pieds d'Othon. Cette mort le frappa. « Non, s'écria-t-il, je n'exposerai pas davantage la vie de pareils défenseurs. » En vain ses amis lui montrent quelles forces lui restent : une moitié de l'armée qui n*a pas combattu^ les vaincus de Bédriac qui veulent se venger, les légions de Mœsie qui sont déjà dans Aquilée ; en vain les soldats jurent de relever sa fortune, les plus éloignés en lui tendant les mains, les plus proches en embrassant ses genoux. Il rejette tous ces projets de guerre civile. « C'est assez, dit-il, d'une bataille, » et il fait avec calme, sans ostentation, ses derniers préparatifs. « Il parle à chacun avec bonté, suivant leur âge et leur rang, ordonne aux plus jeunes, conjure les plus vieux de partir pour se soustraire au ressentiment du vainqueur, et, le
1. Dion, LXIV, 10, porte à quarante mille le nombre des hommes tués des deux côtés. — 2. Bressello, sur la rive droite du Pô, à onze lieues de Crémone. La position de Bedriacum est incertaine, peut-être près d'Ustiano, à l'ouest de Canneto, sur la rive gauche de l'Oglio.
116 l'empire romain de TIBÈRE À NERVA (14-96).
front paisible, la voix ferme, il leur reproche une douleur et des larmes inutiles. Il prit soin que ceux qui partaient eussent des bateaux ou des voitures, brûla toutes ses lettres et distribua aux gens de sa maison ce qu'il avait d'argent. Il se disposait ainsi pour le dernier sacrifice, lorsqu'il entendit du tumulte et s'aperçut qu'on arrêtait comme déserteurs ceux qui, sur ses ordres, s'éloignaient du camp. « Ajoutons encore cette nuit à ma vie, » dit il. Il défendit qu'on fît violence à personne et ouvrit sa tente à tous ceux qui voulurent lui parler. Resté seul enfin, il demanda de Teau glacée et deux poignards dont il essaya la pointe ; puis, s'étant encore une fois assuré du départ de ses amis, il se coucha tranquillement et dormit. Au point du jour il s'éveilla et se perça d'un seuLcoup audessous du sein gauche. On accourut à ses premiers gémissements, mais il expira bientôt : il n'avait pas trentehuit ans. Ses funérailles eurent lieu sur-le-champ, comme il l'avait ordonné. Les prétoriens portèrent son corps, en couvrant de baisers et de larmes ses mains et sa blessure ; quelques-uns se tuèrent sur le bûcher. A Bédriac, à Plaisance et dans les autres camps, il y eut plusieurs morts pareilles*. Cette affection des soldats pour leur chef et cette fin généreuse d'un prince qui ne veut pas prolonger la guerre civile, relèvent un peu ces temps déplorables. On dirait un reflet de l'ancienne vertu qui se glisse et brille entre les orgies et les lâchetés de Vitellius et de Néron, pour empêcher de désespérer encore du dévouement et du courage, comme Thraséa et Helvidius avaient empêché de désespérer de la vertu (16 avril 69).
Yerginius était au camp de Brixellum, les soldats lui offrirent l'empire; il refusa encore et s'échappa dans le temps qu'ils forçaient sa maison. Rubrius Gallus alla porter enfin à Claecina la soumission de ces vaincus si fiers, qui ne cédaient
1. Tac, H.j II, 46-51, et Suét., Othon, 10 et 11. Le père de Suétone, Suétonius Laetius, élait alors auprès d*Othon en qualité de tribun de la treizième légion. Plutarque vit le tombeau du prince : il était simple et pour toute inscription portait son nom.
que faute d'un chef. La haute Italie vit alors se renouveler les horreurs des anciennes guerres civiles. Le soldat pillait, et les auxiliaires germains, bataves, gaulois, assouvissaient à la fois leur avidité et leurs vieilles rancunes. Les chefs, esclaves de leurs troupes, n'osaient rien empêcher; on craignait les vainqueurs, on craignait les vaincus. A chaque instant des querelles éclataient qui dégénéraient en séditions. A Turin les huit cohortes bataves faillirent en venir aux mains avec leur légion et les prétoriens ; la ville fut brûlée. A Pavie deux cohortes gauloises furent taillées en pièces parleurs propres légionnaires, et le tumulte était à peine apaisé, qu'on crut voir revenir sur ses pas la quatorzième légion pour tenter une surprise sur le camp des yitellieni^. On se hâta d'éloigner ce corps, qui hésita longtemps entre la révolte et l'obéissance. Les prétoriens furent licenciés ; la légion VIT' Gemina, levée par Galba en Espagne, fut dirigée sur la Pannonie, la !■ Adjutrix sur l'Espagne, et l'on renvoya dans leurs quartiers d'hiver le reste des Othoniens ulcérés de leur défaite, du supplice de leurs plus braves centurions et de la joie insultante de leurs rivaux : c'étaient des auxiliaires tout prêts pour un nouveau prétendant.
L'horrible confusion où s'agitait l'Italie avait gagné les provinces qui reconnaissaient Vitellius. En Afrique, le procurateur des deux Mauritanies avait pris, disait-on, les marques de la royauté et le nom de Juba, qui rappelait aux Maures leur indépendance ^ Il avait péri dans cette tentative, mais Gluvius Rufus, qui administrait toutes les Espagnes, était accusé d'avoir voulu faire de ce gouvernement sa part dans le déchirement de l'empire^. En Bretagne, les soldats avaient chassé leur chef et les Gaules venaient d'être ébranlées par une explosion inattendue des sentiments religieux et patriotiques, qui vivaient toujours au cœur des populations rurales. Un paysan Boïen s'était fait passer pour dieu et s'appelait le libérateur des Gaules. Une foule