‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 22 sur 45 · Jos., B. J · texte numérisé non relu

Jos., B. J

d'hui et qui demain sera jetée au four, combien mieux saura-t-il vous vêtir, ô hommes de peu de foil » Cette doctrine, si conforme aux habitudes de TOrient. où le travail est une souffrance et n'est jamais une impérieuse nécessité, avait pu produire l'abandon de quelques ateliers ou comptoirs, comme elle décida Pierre à laisser son filet de pêcheur et Matthieu ses tablettes de publicain. Mais d'autres paroles, celles-ci par exemple : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers, » furent sans doute avidement recueillies par les hommes de violence qui poussaient à une révolution démagogique contre le haut clergé que Jésus attaquait comme détenteur aveugle de la loi et contre les riches à qui le doux maître des affligés fermait presque Taccès du ciel. Ses disciples précisèrent davantage ; à Jérusalem, il exigèrent des fidèles la mise en commun de tous les biens, et ce que saint Jacques écrivait « aux Tribus dispersées », il le disait certainement aux Juifs de la capitale dont il gouverna TÉglise durant vingt-neuf années : « Gomme la fleur des champs qui est brûlée du soleil, perd sa beauté, sèche et tombe, ainsi le riche se flétrira dans ses voies. N'est-ce pas lui qui vous déshonore et qui vous opprime?... Ne sont-ce pas eux qui vous traînent aux tribunaux?» Et plus loin : « 0 riches I pleurez, hurlez à la vue des misères qui vont fondre sur vous.... Le salaire que vous faites perdre aux ouvriers... crie contre vous , et leurs cris sont montés jusqu'aux oreilles du Dieu des armées, — vous avez vécu sur la terre dans les délices, et vous vous êtes engraissés comme des victimes préparées pour le jour du sacrifice *. » Nous avons malheureusement une trop longue expérience des révolutions populaires pour ne point penser que ces paroles, tombant dans la fournaise où bouillonnaient les esprits.

1. Saint Jacques {Epist,, II, 6; V, 1, 5). Nonne divites opprimunt vosper potentiam et ipsi trahunt vosper judicia., . Agite nunc, divites, plorale ulidantes in miseriis vestris quœ adveniunt vobis. Saint Jacques, ou le Juif si bon helléniste dont nous avons l'épître, car on peut douter que Jacques sût le grec. Voy. aussi, iic^ des Apôt,, V, l-ll, la mort d'Ananias et de Saphira.

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donnèrent au feu de nouveaux aliments. Ceux mêmes qui rejetaient la nouvelle doctrine, en retenaient cette réprobation des riches qui convenait si bien à leurs appétits.

Quand la guerre éclata, les premiers actes des révoltés furent l'incendie du greffe public, où ils brûlèrent les contrats et les obligations des débiteurs, le meurtre du grand prêtre et de quelques-uns des principaux citoyens, enfin la destruction du palais du roi Agrippa et de la reine Bérénice. On dirait notre abominable Commune.

A la tête de ce mouvement démagogique, se plaça la secte des zélateurs ou zélotes, née cinquante ans plus tôt, et qui, ne reconnaissant que Dieu seul pour maître au ciel et sur la terre, avait essayé vingt fois déjà de briser du même coup le joug de Rome et celui de la caste sacerdotale. Longtemps les efforts des zélateurs s'étaient traduits en actes de violence. Réfugiés dans les montagnes^ ils s'y étaient associés aux bandits ; mais, en couvrant le brigandage de l'excuse d'une doctrine pieuse, ils en avaient formé un parti à la fois politique et religieux, et Tassociation des sicaires^ dont Josèphe parle avec tant d'effroi, de ces hommes qui venaient tuer au milieu de la foule une victime désignée, rappelle à certains égards la terrible secte des Ismaéliens qui, onze siècles plus tard et presque dans les mêmes lieux, épouvanta l'Asie de ses assassinats.

Avec de tels chefs, imposteurs et magiciens, prêtres opprimés et brigands fanatiques, quel peuple fût resté paisible, surtout quand les modérés étaient eux-mêmes poussés à la révolte par tant de sentiments divers : l'amour du pays, de la religion des aïeux et de la liberté ; la haine implacable contre les amis de l'étranger, qui exploitaient ses misères ; par-dessus tout, la ferme croyance à une puissance sans bornes qui lui avait été promise et dont le jour était venu*? Que de causes pour une explo-

1. Éléazar, chef du parti de l'action, était le fils de l'ancien grand prêtre Ananias, et un des personnages considérables de la ville; deux princes de la famille royale d'Adiabène, un lieutenant d' Agrippa II, etc., étaient aussi dans le parti national.

sion terrible 1 Ce fut Tan 65 qu'elle éclata et, cinq ans après, elle avait tout emporté, la ville, son temple et son peuple.

L'étincelle qui alluma l'incendie partit de la ville où les deux religions, les deux civilisations, mises par Hérode en présence, s'irritaient chaque jour au contact Tune de l'autre. Pendant que les Juifs de Césarée étaient réunis dans leur synagogue, un Grec, pour insulter à leurs rites, vint à la porte de cette maison immoler des oiseaux. De là émeute, combat, puis plaintes au procurateur Gessius Florus, lequel donna tort aux Juifs, bien qu'ils lui eussent donné huit talents pour acheter son appui. A cette nouvelle, le peuple de Jérusalem insulta le gouverneur ; il répondit comme répondent habituellement ceux qui ont des épées à leur commandement : ses cavaliers chargèrent la foule ; beaucoup furent tués, d'autres pris et quelques-uns, malgré leur qualité de chevaliers romains, déchirés à coups de fouet, puis crucifiés. Vainement le roi Agrippa*, les Saducéens, les Pharisiens, les sacrificateurs et les riches s'interposèrent entre les révoltés et les troupes romaines. Poussé par les zélateurs, le peuple courut s'emparer de l'inexpugnable forteresse de Masada ', où avait été l'arsenal d'Hérode et revint assaillir dans Jérusalem les partisans de la paix : comme déclaration de guerre à l'empereur lui-même, Ëléazar refusa de laisser immoler les victimes offertes en son nom (mai 66).

Gessius Florus s'était retiré à Césarée, les riches à peu près abandonnés à eux-mêmes* firent tête à l'insurrection ; pendant sept jours on se battit au milieu des rues. Mais les sicaires eurent le temps d'accourir de leurs montagnes. Dès qu'ils eurent pris part à la lutte, elle se décida promp-

1. C'était le âls de l'ami de Galigula et de Claude. Il n'avait eu à la mort de son père qu'une tétrarchie. Plus tard, les Romains lui avaient laissé prendre le titre de roi. — 2. De Saulcy, Voyage autour de la mer Morte, I, 199 et les Derniers jours de Jérusalem; Rey, Voyage dans le Haouran, p. 284; Guérin, Description de la Palestin,e, — 3. Agrippa leur envoya cependant trois mille solddts.

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tement : les grands furent chassés de la ville haute, leurs palais incendiés, ceux d'entre eux qu'on put saisir égorçés. Des soldats romains avaient été laissés par Florus à Jérusalem; ils se défendirent dans les tours d'Hippicus, de Phasaël et de Mariamne, jusqu*au moment où, à bout de ressources, ils ouvrirent leurs portes, en stipulant qu'ils auraient la vie sauve; on les massacra le jour même du sabbat.

Dès que le bruit de ces événements se fut répandu, la haine des Grecs, longtemps contenue, éclata contre ce peuple que la colère de Rome allait nécessairement frapper. Dans la capitale de TËgypte, 50 000 Juifs périrent à la suite dune émeute, à Césarée 20 000, à Scythopolis 13 000, à Damas 10 000, à Ascalon 2500. toutes les villes de Syrie, Antioche, Apamée et Sidon exceptées, eurent de semblables exécutions. Partout les populations se vengeaient de cette égalité que le sénat leur avait imposée avec une nation odieuse et des privilèges qu'il leur avait accordés *. Quand les Juifs de Palestine virent arriver au milieu d'eux ceux qui avaient échappé à ces massacres, ils crurent à un complot formé pour l'extermination de leur race, et l'insurrection de Jérusalem gagna le pays tout entier. Aux égorgements de Juifs en Syrie répondirent ceux de Grecs en Palestine. Dans la Décapole et la Gaulanitide, à Philadelphie, Hésébon, Gerasa, Pella, Anthédon, Gaza, etc., le sang coula à flots. La population grecque de Scythopolis se sauva, en s'aidant des Juifs établis au 'milieu d'elle pour repousser leurs coreligionnaires , puis les massacra.

Cependant le gouverneur de Syrie, Cestius Gallus, entra en Judée à la tête de ses troupes ; il arriva bien jusqu'à Jérusalem, occupa la ville neuve et le quartier de Bézétha, mais, assailli par un peuple immense, il fut contraint à une retraite précipitée, dans laquelle il perdit 6000 hommes, ses machines de guerre et ses bagages (oct. 66). Ce succès décida les plus timides. D'ailleurs, depuis les massacres de Damas et d'Alexandrie, personne n'osait plus parler de

1. Voyez ci-dessus, t. III, p. 82-83, les privilèges conférés aux Juifs aux dépens des Grecs.

poser ks armes. Entraînés par l'exemple ou la crainte, tous, môme les Esséniens*, acceptèrent cette dernière lutte pour rindépendance. Les chrétiens seuls n'avaient rien à faire dans ces querelles pour un temple et une patrie qu'ils ne reconnaissaient plus ; suivant le conseil du Maître ^, ils quittèrent Jérusalem avec leur évêque Siméon, et se retirèrent dans les solitudes, au delà du Jourdain •. Ce qu'ils font en ce moment pour Jérusalem, ils le feront plus tard pour Rome ; ces conquérants des âmes et du ciel ne voulaient point enfermer leur doctrine dans Tenceinte d'une ville ou d'un empire périssable.

Une grande assemblée eut lieu dans le temple , après la retraite de Cestius, afin d'élire des chefs et d'organiser partout la résistance. Les principaux personnages adhérèrent cette fois au mouvement et les modérés acceptèrent des charges. L'historien Josèphe, de l'illustre famille des Asmonéens, et qui comptait parmi les moins ardents, eut un des cinq gouvernements entre lesquels on partagea le pays, celui de Galilée, qui, par sa richesse et sa population, était comme le boulevard de Jérusalem. Josèphe prétend

1. Suivant Josèphe {A, /., XVIII, i, 5), il n'y avait pas alors plus de 4000 Elsséniens, qui formaient moins un parti qu'une espèce d'ordre religieux, où l'on n'entrait qu'après de sévères épreuves. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, non à celle du corps, à la volonté absolue de Dieu, et par conséquent niaient le libre arbitre de l'homme. Ils vivaient en commun, sans serviteurs, et ne gardaient rien en propre; leurs mœurs étaient austères, plusieurs se vouaient au célibat. Chaque matin, ils se plongeaient dans l'eau pour être en état de pureté et faisaient précéder et suivre leurs repas de prières. Ils ne prêtaient jamais serment, leur affirmation devant suffire ; ils fuyaient les villes; cependant ils voulaient qu'on eût un métier, mais préféraient l'agriculture. Leur sévérité religieuse les prédisposait aux extases, aux ravissements ; aussi leur croyait-on le don de prophétie. Jos., B. J., Il, 6 ; A. J., XIII, 11; XV, 10; XVII, 13. Cf. Derenbourg, op. cit. le chap. x. Un Essénien, nommé Jean, fut chargé d'organiser la résistance dans les districts de Thamna, Lydda, Joppé et Emmaûs. — 2. S. Luc, XXI, 20 ; S. Matth., XXIV, 16; S. Marc, XIU, 14. — 3.Eusèbe, Hist. Eccles. III, 5. Tillemont, HUt, des Emp.y 1, 580. Ils devaient du reste être peu nombreux à Jérusalem, car Josèphe ne prononce môme pas leur nom. Cependant M. Derenbourg {op. eit,, p. 275) croit que le mot de R. Siméon, alors à Jérusalem : « La doctrine n*est pas la chose principale, mais l'œuvre, » était dirigé contre eux et surtout contre les Pauliniens.

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y avoir établi jusqu'à 100000 hommes qu'il habitua par de fréquents exercices à la discipline romaine. Un synedrion ou conseil suprême, siégeant à Jérusalem, avait la direction générale des opérations.

Malgré les dédains affectés de Néron pour cette levée de boucliers d'un des plus petits peuples de l'empire, la guerre allait être sérieuse, car dans ce pays hérissé de montagnes, Tassaillant, malgré le nombre et Thabileté de ses troupes, ne pouvait brusquer Tattaque contre des rochers inexpugnables défenduspar des hommes résolus aux derniers sacrifices. Le roi Agrippa, créature de Rome, trahissait la cause de son peuple; mais les Juifs, répandus en grand nombre dans tout TOrient, pouvaient envoyer des secours à leurs frères et peut-être entraîner quelques-uns des peuples au milieu desquels ils habitaient. Parmi les défenseurs de Jérusalem, on voit des Babyloniens, des Adiabènes, des Arabes. Josèphe le dit expressément, « il s'agissait moins de châtier les Juifs que de maintenir dans le devoir le reste de TOrient, en arrêtant les dispositions de tous ces peuples à secouer le joug de Rome*. » Au fond, Néron en jugea ainsi, et ce fut son meilleur général, Vespasien, qu'il chargea d'écraser ce peuple qui seul osait troubler le repos du monde ^

Dans les derniers mois de Tannée 67, Vespasien entra en Galilée à la tête de plus de 60 000 hommes, en comptant les auxiliaires, au reste peu nombreux, des rois voisins, Antiochus de la Comagène, Sohem de l'Iturée, Malchus de l'Arabie, Agrippa l'ancien tétrarque de la Gaulanitide ; Palmyre lui avait donné d'habiles archers. Josèphe concentra ses principales forces dans Jotapata et y résista quarante-sept jours à tous les efforts de Vespasien.

1 . Il dit encore dans sa préface à la Guerre des Juifs : ■ L'empire romain était alors agité par des dissensions domestiques.... les Juifs.... excitèrent de si grands troubles dans TOrient pour profiter de cette occasion que des peuples entiers appréhendèrent de leur être assujettis, parce qu'ils avaient appelé à leur secours les autres Juifs qui demeuraient au delà de l'Euphrate. « — 2. Àugebat iras, dit Tacite, qy^d soli Judœi non cessissent*

Cette place tombée, le reste de la Galilée fut bientôt soumis. Mais la riche province paya cher ce rêve d'indépendance. Les Romains furent sans pitié, et dès les premiers jours la lutte prit un caractère atroce. Rien n'était épargné, ni Tâge ni le sexe; si l'on fit quelques prisonniers, ce fut pour les envoyer travailler à Tisthme de Corinthe, que Néron voulait couper. Les Juifs eux-mêmes prévenaient l'ennemi ; ils égorgeaient leurs femmes, leurs enfants, et se tuaient eux-mêmes sur les cadavres. Quarante, défenseurs de Jotapata s'étaient réfugiés avec leur chef dans une caverne, Tennemi leur offrit la vie sauve ; Josèphe voulait accepter, mais ses compagnons le menacèrent de morir s'il faisait un pas pour sortir ; et il n'eut d'autre ressource que de proposer qu'on laissât le sort décider l'ordre dans lequel ils s'égorgeraient. Le premier désigné était tué par celui qui suivait, celui-là par le troisième, et ainsi jusqu'au dernier *. Josèphe resta seul avec un des siens qu'il obligea de le suivre au camp romain, où, pour achever dignement ce jour de faiblesse, il promit, au nom du ciel, l'empire au persécuteur de sa race (67).

De pareilles scènes et de plus terribles allaient se renouveler à Jérusalem, car les Juifs, dont la croyance à une autre vie avait été si lente à se former, pensaient à présent que ceux qui tombaient dans les batailles ou dans les supplices*, les héros et les martyrs, jouissaient de l'immortalité. C'était déjà dire ce que Mahomet enseignera plus tard : ce Le paradis est à l'ombre des épées. »

1. Jos. B. J.j III, 8, 7. Je ne réponds pas, bien entendu, que cette étrange histoire, racontée par Josèphe lui-même, soit authentique. Sa vanité trouvait doublement son compte à faire ce tragique récit, qui le montrait miraculeusement sauvé par la providence. — 2. Tac, HisL, V, 5. La première notion nette d'une vie à venir se trouve seulement au livre des Macchabées, II, 7, 9. Josèphe, dans le long discours qu'il prétend avoir tenu aux quarante enfermés avec lui dans la grotte de Jotapata, dit expressément {B. J., III, 8, 5} que ceux qui meurent, après avoir rendu à Dieu ce qui lui est dû, jouissent d'une gloire éternelle, que leur maison et leur race subsistent, que leurs âmes vont habiter le lieu le plus saint du ciel, d'oîi elles sont ensuite envoyées dans des corps purs, dtYvot; wàXtv àvxevoixCCovTat ffwjxaffiv ; c'était à la fois la croyance à l'immortalité de l'àme et à la métempsycose.

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Les zélateurs s'étaient rendus maîtres du temple, et de ce point culminant ils dominaient la ville, qu'ils remplissaient de sang. Les membres de la famille d'Hérode, les citoyens les plus nobles et les plus riches furent arrêtés comme suspects de vouloir traiter avec les Romains ; c'étaient des otages. Mais on craignit de ne pouvoir les garder ; un jour la population entoura la prison, où des brigands armés s'introduisirent et égorgèrent les captifs. Dans leur radicalisme religieux, les zélateurs ne voulurent plus de souverain pontife choisi dans les grandes familles sacerdotales ; ils tirèrent cette charge au sort et un lévite ignorant et pauvre, qui jamais n'était sorti des champs, fut malgré lui revêtu de la robe du grand prêtre.

Cependant le véritable grand prêtre, Ananus, essayait de relever le courage des citoyens paisibles. « C'est vous, leur disait-il, qui, par votre silence et votre résignation, avez inspiré tant d'audace à nos tyrans. Quand vos concitoyens ont été traînés à travers la ville, qui d'entre vous leur est venu en aide?... Vous avez abandonné des hommes qui n'avaient pas été frappés par un jugement public; vous les avez vu égorger, et tandis que les victimes tombaient comme le troupeau qu'on a conduit au sacrifice, non-seulement vous n'avez pas levé le bras pour les défendre, mais vous n'avez pas jeté un cri pour protester contre cet attentat. »

Ces reproches réussirent un moment : on s'arma ; on suivit le chef qui s'offrait et Ton refoula les zélateurs derrière la seconde enceinte du temple. Il y eut alors trois guerres en Judée : celle des démagogues religieux, ou, comme nous dirions aujourd'hui, des socialistes, armés contre Rome et contre la société juive; les défenseurs de celle-ci ; les Romains ennemis des uns et des autres. Selon l'usage dans les temps de crise, ce fut le parti modéré qui d'abord succomba.

Avec de la décision, les politiques auraient pu forcer Tasile des démagogues; Ananus, qui craignait d'ensanglanter les lieux saints, se contenta d'un blocus qu'on tint avec négligence. Beaucoup se faisaient remplacer à prix d'argent dans

leur service par des hommes du peuple qui étaient de connivence avec les ennemis des riches. Avertis par leurs nombreux espions de la facilité qu'il y aurait à franchir les lignes, les zélateurs firent partir des émissaires qui gagnèrent les districts du sud, où ils appelèrent les paysans (les Iduméens) « à la défense de la maison de Dieu que des traîtres voulaient livrer aux Romains. » Un grand nombre accoururent et enveloppèrent Jérusalem. Ils étaient incapables d'y pénétrer de vive force; maïs une nuit, durant un orage qui avait fait rentrer les sentinelles sous les abris, les zélateurs descendirent du temple dans la ville et en ouvrirent les portes aux Iduméens. Ananus, accouru au premier bruit, fut tué; beaucoup d'autres périrent; parmi eux tout le haut clergé et ceux des riches qui ne surent pas s'échapper à temps. « C'était, disaient les assassins, la colère de Dieu et du peuple qui s'appesantissait sur eux. » Le jour, on remplissait les prisons; la nuit, on les vidait, en égorgeant les captifs, dont les corps étaient jetés aux chiens. Personne n'osait laisser voir sa douleur et ses larmes. Seuls les pauvres et les gens de rien n'avaient pas à craindre *.

Il y eut cependant un mémorable exemple de courage civil. Les zélateurs, pour se couvrir des apparences de la justice, formèrent un tribunal de soixante-dix juges, devant lesquels on traîna d'abord un ami d' Ananus, Zacharias, fils de Baruch, sous l'inculpation d'avoir entretenu des intelligences avec Vespasien. Il se disculpa aisément et reprocha au parti victorieux son usurpation et ses crimes. L'assistance jetait des cris de fureur et voulait l'égorger avant le jugement. Les soixante-dix, à l'unanimité, le renvoyèrent absous. A deux pas du tribunal il fut assassiné. Les juges, impassibles sur leurs sièges, attendaient le même sort; on les chassa de l'enceinte du temple, et ils se retirèrent sous les huées, les insultes et les coups.

1. Kal ôiéçuyev oùÔetç, el jjii^ <rç68pa ti; ^v Taireivoç, '^ Ôi'à,«v6iav, 9i 5ià TVX1V. Jos., B, J.y IV, 6, 1.

Vespasien connaissait cette situation de Jérusalem, et, laissant les Juifs s'y égorger, il achevait la conquête du pays avec une lenteur calculée pour rester, dans les difficiles conjonctures où se trouvait Tempire, à la tête de forces considérables. Il employa l'année 68 à soumettre, sur la rive gauche du Jourdain, la Pérée et quelques villes de la Judée; dans les premiers mois de 69 il envahit l'idumée, ou Palestine méridionale; il prit Béthel, Éphraïm au nord de Jérusalem, qui se trouva alors cernée, et il allait commencer le siège de la cité sainte, quand ses troupes le proclamèrent empereur (3 juil. 69). Pendant près d'une année, la guerre civile détourna son attention de la guerre juive.

Le répit que l'élévation de Vespasien avait valu aux Juifs n'avait fait qu'accroître leurs discordes. Trois partis, trois armées se livraient, à Jérusalem, de fréquents combats. Jean de Giscala, avec les zélateurs modérés,- tenait l'enceinte extérieure du temple et les abords du mont Moria; Éléazar, le chef des assassins du grand prêtre, s'était enfermé dans l'enceinte extérieure; Simon ben Giora, avec ses bandes dlduméens, occupait la haute ville ou la montagne de Sion. Chacun de ces trois chefs aurait voulu être seul maître de Jérusalem, la sauver des Romains et se faire reconnaître ensuite comme le Messie auquel tant de gloire était promise. Éléazar, fortement établi dans une position inexpugnable, faisait des sorties que Jean ne pouvait prévenir, mais dont il se vengeait sur Simon auquel il disputait Acra ou la ville basse. A la fête de Pâques, Éléazar ouvrit aux fidèles l'entrée du temple. Jean cacha dans la foule des hommes armés, et à la suite d'un sanglant combat il força son adversaire de se rendre à lui. C'était une faction de moins; il en restait deux qui, en face de l'ennemi commun, cessèrent enfin de se battre entre elles.

Au printemps de 70, Titus partit de Césarée à la tête de soixante mille hommes et arriva dans les premiers jours de mars' sous les murs de Jérusalem. Le siège, qui

1. Je suis les dates données par M. de Saulcy dans son Journal du siège. Pour les faire concorder avec celles qu'on adopte ordinairement^ il uni-

dura cinq mois, est un des plus mémorables de l'antiquité et celui qui nous est le mieux connu, Josèphe, qui y prit part, en ayant longuement raconté Thistoire. Nous ne pouvons même résumer son récit; pour le faire comprendre, il faudrait entrer dans des détails de topographie et de machines qui nous prendraient une place dont nous ne disposons pas *. Disons, d'un mot, que les travaux des Romains furent immenses, et la résistance des Juifs égale ou supérieure à tout ce que Théroïsme a jamais accompli ailleurs. Bien que Vespasien eût réuni ce que nous appellerions une artillerie formidqjDle, il fallut à Titus six semaines pour pratiquer une brèche dans la première enceinte et enlever le faubourg Bézétha. La ville basse semblait prise; mais chaque maison devint une forteresse; d'ailleurs une seconde muraille la défendait; les Romains ne s'en rendirent maîtres qu'au bout de neuf jours. Aux maux de la guerre se joignirent ceux de la famine. Le siège ayant commencé durant les fêtes du temps pascal, une foule immense s'était trouvée enfermée dans la place. Les vivres avaient été bientôt épuisés, et par les besoins de cette multitude et par l'ordre donné à tous de remettre aux soldats ce que chacun avait en réserve. La misère devint telle, qu'on vit une mère manger son enfant. Aussi beaucoup essayaient de fuir; mais ceux qui échappaient aux gardes des murs étaient saisis par les Romains et mis en croix ; à un certain moment, il en périt, de cette manière, jusqu'à cinq cents par jour.

Titus offrait de traiter : « la maison de Dieu ne saurait périr, » répondait Jean avec un farouche enthousiasme, et la lutte continua longtemps encore sur les ruines des murs, au milieu des débris fumants des portiques du temple. Le

drait les reculer d'un mois environ et mettre en avril le commencement des opérations, au 8 septembre la fin. Au sujet des lieutenants de Titus dans cette guerre, voyez le très-curieux mémoire de M. Léon Renier sur le Conseil de guerre tenu par Titus avant de livrer Vassaut au temple de Jérusalem, — 1. Ce travail a d'ailleurs été fait par M. de Saulcy avec sa double compétence d'officier d'artillerie et d'archéologue, dans son livre intitulé : Les derniers jours de Jérusalem.

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général romain aurait voulu épargner ce sanctuaire célèbre; mais un soldat, poussé, dit Josèphe, comme par une inspiration divine, jeta une pièce de bois enflammé dans une des salles qui entouraient le temple; le feu gagna aussitôt de tous côtés et les Juifs, avides d'une mort qui leur ouvrait le ciel*, se précipitèrent à travers les flammes et les épées des Romains.

Ainsi fut brûlé le second temple de Jérusalem le 8 juillet de Tan 70 de Jésus-Glirist, le même jour, dit-on, où le temple de Salomon avait été détruit par Nabuzardan. La ville haute tenait encore; le 1" août elle fut prise et incendiée. Trois forteresses, que les zélateurs occupaient aux environs, furent successivement enlevées. Dans la dernière, Masada, les Juifs, près d'être forcés, égorgèrent leurs femmes et leurs enfants, puis chacun^ tenant embrassés les corps de ces chères victimes, tendit la gorge à ceux d'entre eux que le sort avait désignés pour rendre à leurs Compagnons ce dernier service. Ceux-ci s'entretuèrent à leur tour; et quand les Romains entrèrent dans la place, ils n'y trouvèrent qu'un silence de mort, troublé seulement par le bruit de l'incendie qu'avant de mourir les zélateurs avaient encore allumé '.

Ce fut le dernier acte de cet épouvantable drame. Au compte de Josèphe, qui, il est vrai, exagère tous les chiffres, onze cent mille Juifs auraient péri, dont la moitié dans Jérusalem. Quatre-vingt-dix-sept mille étaient prisonniers; les uns furent vendus, d'autres envoyés aux carrières d'Egypte, le reste réservé pour les combats du cirque. Il fallait récompenser les villes syriennes de leur fidéUté : Titus leur donna des jeux et des fêtes, où il leur montra ces Juifs odieux déchirés dans l'amphithéâtre par des bêtes fauves

1. Tac, Hist., V, 5. Sulpice Sévère prétend (II, 30, 6) que Titus, dans un conseil de guerre, avait fait décider la destruction du temple « pour arracher la dernière racine des superstitions juives et chrétiennes; » mais Titus, trèsprobablement, connaissait fort mal les chrétiens et ne s'en occupait pas. Cf. Gràtz, Gesch. der Juden, III, 403. — 2. Cet événement n'eut lieu qu'en l'année 73, et Titus retourna à Rome dès le printemps de 71.

OU s'égorgeant entre eux comme gladiateurs. A Panéas, pour célébrer la fête de son frère, il en fit périr deux mille cinq cents dans les flammes ou au cirque; autant à Beyrouth, au jour anniversaire de la naissance de Vespasien. Il n'en garda que sept cents pour suivre, à Rome, le char sur lequel Vespasien et lui firent leur entrée triomphale. Devant eux, les captifs voyaient porter les dépouilles du temple, la table d'or, le chandelier à sept branches, les voiles du sanctuaire, le livre de la loi *. A leur tète marchaient les deux chefs Jean et Simon. Le dernier, conduit, après la fête, au forum, y fut longtemps battu de verges, puis décapité; Tautre mourut en prison. Des médailles frappées en souvenir de cette guerre, représentaient une femme en pleurs assise au pied d'un palmier, avec cette inscription : la Judée captive *.

Elle Tétait, et pour toujours I Du temple, il ne restait qu'un amas de décombres ; de la ville sainte, çà et là, des pans de murailles noircies par le feu ', et du peuple juif quelques débris épars dans les provinces, où la haine et la persécution vont s'attacher à eux. Déjà Vespasien a réuni la Judée entière à son domaine *, et il ordonne à tous les Juifs de l'empire de payer désormais pour le Capitole les deux drachmes par tête qu'ils envoyaient chaque année au temple de Jérusalem ^

1. On le voit encore sculpté sur l'Arc de Triomphe érigé à Rome en mémoire de cet événement et sous lequel, dit-on, jamais, depuis dix-huit siècles, un juif n'a voulu passer. Mme de Staël, Corinne, ch. 4, ajoute : « Il est à souhaiter, pour l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie : les longs ressouvenirs conviennent aux longs malheurs. » Selon Orose, trois cent vingt triomphes avaient précédé celui de Titus. — 2. Eckhel, D. N. F., VI, 326. — 3. Titus laissa debout cependant les trois tours d'Hippicos, de Phasaêl et de Mariamne, la montagne artificielle (Haram-ech-Chérif) qui portait le temple, et qu'on voit encore, ainsi que plusieurs autres restes évidemment de construction hébraïque. Les Romains placèrent ensuite une garnison de huit cents hommes sur le mont Sion. Ils avaient trouvé tant de richesses dans le pillage que, au dire de Josèphe, la valeur de l'or baissa de moitié dans toute la Syrie. — 4. Jos. B, J. VII, 6. — 5. B. J., II, 28. Voyez aussi Ant, /ud.XX, 6. Une colonie fut établie à Césarée avec remise aux habitants de la capitation, et plus tard, sous Titus, de l'imjjôt foncier. Dig, L, 15, 8.

La guerre venait de détruire presque en même temps les deux sanctuaires des croyances religieuses qui se partageaient le monde. Mais tandis que Tun se relèvera bientôt étincelant d'or, l'autre restera éternellement abattu. C'est qu'à présent le dernier n'est plus nécessaire. L'idée qu'il tenait enfermée dans le Saint des Saints en est sortie pour se répandre sur le monde, et, par elle, les vaincus d'aujourd'hui seront les vainqueurs de demain * ; les fugitifs deviendront des conquérants; ceux qu'on a cru écraser par la force domineront par l'esprit, et le Dieu juif, chassé par Titus du temple de Jérusalem, entrera en maître dans le Capitole de Rome, d'où Jupiter et tous « les grands Dieux » seront précipités. Tacite raconte qu'avant le dernier assaut les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes; qu'on entendit une voix surnaturelle qui criait : « Les dieux s'en vont, * et en même temps tout le bruit d'un départ *. « C'était le Jéhovah mosaïque, transfiguré par Jésus, qui abandonnait son roc solitaire de Sion pour devenir le dieu de l'univers, et y faire régner, durant des siècles, avec la seconde loi révélée, une nouvelle théocratie pleine de mansuétude envers les siens, implacable comme la juive à l'égard de ses adversaires. Mais un jour, au sein du monde renaissant, la lutte recommencera ; car les deux peuples qui viennent de nous donner ce grand et terrible spectacle, représentaient deux tendances contraires de notre nature dont l'opposition n'est pas près de finir : la foi contre la raison, l'enthousiasme contre la science, la religion contre la politique, le droit divin contre le droit naturel.

1. Saint Augustin (de Civ. Dei, VI, 11) : victi victoribus leges dedere,-^ 2. 1. Hist.y 5, 13.

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