CHAPITRE LI
Les derux guerres que nous venons de raconter nous ont retenu aux extrémités de l'empire ; retournons à Rome, que nous avons laissée, au lendemain de la mort de Vitellius, avec son Capitole en cendres et ses rues jonchées de morts. Les combats qui l'avaient ensanglantée étaient les dernières convulsions d'une anarchie de deux ans. Commencé dans la Gaule et TEspagne, quand la chute de la maison des Césars eut fait l'immense vide où Tempire faillit s'abîmer, l'ébranlement s'était communiqué à la Germanie et à l'Illyrie, de là à la Syrie, à la Judée, à l'Egypte, et la guerre civile « avait passé sur l'univers comme une terrible expiation *.» Cependant l'esprit de révolte, après avoir agité toutes les légions et toutes les provinces, allait s'affaisser et s'éteindre faute d'aliments ; et l'empire se trouvera comme un grand corps qui, au prix d'une commotion violente, a rejeté le mal qui le travaillait. Il en garde le principe ; mais, pour un temps du moins, le calme et la force lui reviendront. Il n'y avait plus en effet d'empereur à faire, ni de légions à acheter. Vespasien était accepté des chefs et des armées, des troupes d'Orient qui l'avaient élu, des partisans de Galba dont il relevait les statues *, et des Othoniens auxquels il avait fourni l'occasion d'effacer la honte de Bédriac. Quant aux vieilles légions de Germanie, détruites
1. Tac. H, IV, 3. Civilia hella.*. omnes provincias exercitusque lustraverant velut expiato terrarum orhe. — 2. Antonius Primus l'avait fait dès Aquilée Tac. H., m, 7.
OU dispersées, elles ne pouvaient plus rien. Tout le monde, pour cette fois, comptait donc sur la paix, et le sénat s'empressait de décerner au vainqueur les honneurs et les droits qui constituaient l'autorité impériale : c'étaient ceux qui avaient été successivement accordés aux empereurs précédents*. Ses .deux fils Titus et Domitien reçurent en même temps les titres de Césars et de Princes de la jeu-
nesse*.
Retenu par les vents contraires, surtout par une prudence qui ne voulait rien donner au hasard, Vespasien était encore en Egypte * quand il avait appris la victoire de Crémone et la mort de son rival. Ces succès, remportés au loin et par ses lieutenants, venaient bruyamment retentir dans cet Orient si plein de superstitions. Vespasien luimême, rendu crédule par tout ce qu'il avait vu dans cette terre des prodiges et par cette prompte réalisation des prophéties intéressées du juif Josèphe, commençait à se croire particulièrement favorisé des dieux. Apollonius de Tyane, philosophe pythagoricien et visionnaire, qu'un rigoureux ascétisme avait conduit aux hallucinations, était alors à Alexandrie. Ses voyages dans le pays mystérieux des Brahmanes, ses courses continuelles à travers tout l'empire, excitaient autour de lui une curiosité qu'il se gardait bien d'épuiser, quelque part qu'il s'arrêtât, par de trop longs séjours. Si on ne le regardait point encore comme un dieu, ainsi que feront les contemporains d'Alexandre Sévère, il passait pour prédire l'avenir. Vespasien voulut le voir ; bien mieux, il eut lui-même des visions envoyées d'en haut, et pour compléter la ressemblance avec ce roi promis à rOrient, dont s'entretenaient les imaginations populaires, il fit des miracles; il guérit en pleine assemblée un aveugle et un paralytique \ En Orient, le merveilleux est toujours nécessaire; c'est le moyen d'action qui manque le
1. Tac, ff., IV, 3. C'est la fameuse lex regia dont le texte a été retrouvé et est maintenant partout. Cf. Orelli. /me, t. I, p. 567. — 2. Mucieii eut les ornements du triomphe t pour sa victoire sur les Sarmates. » -^ 3. Tac. H., III, 48. — 4. Suét., Vesp., 7.
plus rarement son but, et les esprits s'y prêtent si bien, que celui qui en fait devient parfois la dupe de ses ruses ou de ses rêves. Puis la langue si pleine de hardiesses et de métaphores ajoute Texagération des mots à Texagération des choses, de manière à faire passer bien vite un fait de l'ordre naturel dans Tordre surnaturel. La vérité, cachée sous cette double enveloppe que Toeil du peuple ne perce jamais, se retrouve rarement, et il importe peu. Laissons Vespasien faire des miracles, même les Alexandrins, Suétone, Tacite et Dion croire qu'il en faisait* ; remarquons seulement qu'en ce pays et en de telles occurrences, cette conduite était habile, non sans doute de Thabileté que nous aimons, mais de celle qui réussit toujours. Sérapis, le grand dieu des Alexandrins, consacra par des présages certains la fortune de ce parvenu, et l'empereur plébéien allait rapporter à Rome, à défaut de l'illustration des Césars, l'adoption des dieux'. C'était une affaire bien conduite'.
Son séjour en Egypte ne fut pas tout entier perdu pour les choses sérieuses. Il fît d'utiles réformes dans l'administration de ce pays, qui depuis Auguste n'avait pas vu d'empereur, et augmenta, malgré les railleries des Alexandrins, les impôts dus par cette riche cité *. De là aussi il veillait sur la Judée, l'Asie et l'Afrique. Vologèse lui offrit 40 000 cavaliers, il refusa ; pour arrêter l'insurrection du Pont, il lui suffit de quelques cohortes de vexillaires^ En Afrique il échangeait avec le légat, commandant des forces militaires, de secrets messages qui préparaient sa défection. Le proconsul qui administrait cette province sénatoriale songeait, disait-on, à profiter de l'immense désordre pour se faire proclamer empereur; il était de Fillustre famille des Pisons et beau-frère d'un autre membre
1. Tac. H.j IV, 81-82, Suét. Vespas., 7; Dio., LXVI, 8. Voyez ci-dessus, p. 149, la fin de la note 2. — 2. MuUa miracula evenere quis cœli favor et quaedamin Vespasianum inclinatio numinum, Tac.if., IV, 81. — 3. Voyez plus loin les derniers moments de Vespasien. — 4. Apollon. Tyan. V, 9. Dion, LXVI, 8. Suet., Vesp., 19. — 5. Tac. H., III, 48.
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de cette maison que Mucien venait de faire exécuter. Les cavaliers du légat débarrassèrent Vespasien de cette candidature. L'Afrique soumise, on tâcha d'y remettre un peu d'ordre. Leptis et (Ea se battaient, comme Lyon et Vienne en Gaule, comme Pouzzoles et Capoue en Italie, comme toutes les villes de la Sicile, comme beaucoup d'autres dans les provinces. Le peuple d'Œla, soutenu des Garamantes, désolait par d'affreux brigandages le territoire de Leptis * ; on envoya des cohortes et de la cavalerie qui rétablirent la paix romaine. Le long du Danube les Sarmates et les Daces avaient ravagé la Mœsie après le départ des légions. Mucien survenu fort à propos, avec l'armée d'Asie, les chassa au delà du fleuve ; mais quand il eut passé, ils revinrent à la charge. Vespasien envoya en diligence Rubrius Gallus, qui délivra la Mœsie et fortifia avec soin les bords du fleuve ^ Avant donc que la guerre civile fût terminée, Vespasien inaugurait son règne en pacifiant les provinces et les frontières.
Il aurait voulu attendre la fin de la guerre de Judée pour retourner à Rome avec Titus. Mais le siège de Jérusalem se prolongeant, il était parti, visitant sur sa route Rhodes et diverses cités de l'Asie Mineure. Il prit terre en Italie à l'extrémité de la Calabre, trouva Mucien et presque tout le sénat à Brindes, Domitien à Bénévent, avec une partie du peuple. Il y avait près d'une année que Vitellius était mort. Ce temps avait été bien employé. Deux guerres dangereuses étaient finies, l'empire ébranlé avait retrouvé le calme et l'ordre. Des dernières agitations il ne restait plus d'autres traces que les ruines du Capitole et un immense désir de repos. Mucien était pour beaucoup dans cette pacification. C'était à la fois le Mécène et TAgrippa du nouvel Auguste, qui lui avait aussi donné son anneau pour agir partout en son nom. Laissant l'empereur dans ce lointain qui grandit les proportions et accroît le respect, il avait pris la tâche ingrate d'arrêter la réaction
1. Tac. J/., IV, 50. Plin., H. N., V, 5. — 2. Tac. H., III, 46.
contre les vaincus, de replacer les vainqueurs sous le joug de la discipline, de faire rentrer dans l'ombre le héros de la guerre civile et de contenir Domitien. Après le meurtre de Vitellius, de son fils, de son frère Lucius, d'Asiaticus, le plus odieux de ses affranchis qui périt sur la croix, et d'un Pison, dont la popularité l'inquiétait*, Mucien avait mis un terme aux exécutions politiques. La fille de Vitellius fut épargnée ; et Helvidius Priscus, Musonius Rufus dénonçant les délateurs, il laissa prononcer quelques condamnations, puis arrêta ces poursuites, souvent dangereuses. Antonius Primus vantait très-haut ses services et s'en était déjà payé lui-même en mettant la main sur la caisse impériale et sur la maison du prince, comme si c'eût été la dépouille d'un Grémonais^ Mucien le combla d'égards : il lui fit décerner les ornements consulaires, il accorda des grâces à tous ses amis ; mais il lui ôta tout pouvoir et le décida à se rendre auprès de Vespasien, qui le reçut avec honneur, sans lui accorder plus de crédit*. La guerre des Gaules était venue fort à propos délivrer ritalie d'armées embarrassantes ; il restait encore à Rome les prétoriens licenciés de Galba, d'Othon et de Vitellius, et les légionnaires Flaviens auxquels on avait promis l'enrôlement dans les cohortes prétoriennes. Mucien se pressant peu de répondre à toutes les demandes, une émeute éclata; il l'apaisa, offrit des terres dont on ne voulut pas et finit par les admettre tous au prétoire. Mais, le service organisé, il congédia un à un et sans bruit ceux qui avaient passé l'âge ou qui commirent quelque faute. Domitien lui donna plus de soucis. Ce jeune prince, âgé de dix-neuf ans, s'était trouvé avec Sabinus au Capitole et n'en était sorti qu'à la faveur d'un déguisement. Pour le danger qu'il avait couru, il se croyait un des vainqueurs et tranchait du souverain. En un jour il distribua vingt places. Vespasien lui
1. Julius Priscus, préfet du prétoire de Vitellius, se tua lui-même, Tac. H, IV, 2. — 2. Tac. H., IV, 2.-3. Tac. fl., IV, 80. Mucien éloigna de Rome les troupes dévouées à Primus, et empêcha Domitien de le prendre auprès de lui, inter comités.
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écrivit : « Je dois m'estimer heureux que tu n'aies pas songé à nommer aussi un empereur*. » Quand on apprit la révolte des Gaules, Domitien, jaloux de son frère, voulut commander Tarmée et partit de Rome. Mucien, qui n'osait le quitter, le suivit; mais ils apprirent au pied des Alpes la défaite des Trévires ; sur quoi Mucien représenta au jeune César qu'il y aurait peu de gloire à aller achever une guerre qui finissait d'elle-même et le décida à s'arrêter à Lyon. On croit que de cette ville Domitien fit sonder secrètement Cérialis pour savoir si le commandement lui serait remis au cas où il se rendrait à Tannée. Cérialis éluda la réponse, et Domitien, s'aperce vaut avec dépit que ces vieux politiques se jouaient de lui, se retira de toutes les affaires; il ne parut occupé désormais que de vers et de littérature*. Son habile tuteur le ramena à Rome, d'où tous deux allèrent au-devant de l'empereur.
Malheureusement Tacite nous manque encore en cet endroit, et cette fois pour toujours. Rien n'a été sauvé de ses Histoires depuis le milieu de l'année 70, et nous voilà réduits aux sèches biographies de Suétone, aux fragments de Dion, aux abrégés d'Aurélius Victor et d'Eutrope. Le fleuve majestueux où nous puisions et qui coulait à pleins bords, n'est plus qu'un maigre filet d'eau. De tous les empereurs, Vespasien est celui qui y perd le plus, car il fut, dit saint Augustin, un prince très-bon et très-digne d'être aimé*.
Il arrivait au pouvoir à un âge où l'on ne change plus, à soixante ans. Il n'avait jamais aimé ni le jeu ni la débauche, et il entretenait sa santé par un régime frugal, passant même tous les mois un jour sans manger. Sa vie était simple et laborieuse; empereur, il employa toujours une partie de la nuit aux affaires : Pline l'Ancien
1. Suét, Dom., 1. — 2. Tac. H., IV. 86.— 3. De Civ, Dei, V, 21. Suétone, Vesp.y 8, dit de lui : pertotum imperii tempus nihil hahuit antiquitu, quam prope afflictam nntantemqiie rempuhlicam stabilire primo, deinde etomare, Aur. Victor, De Cœs, 9, parie de même : exsanguem diu fessumque terrarum orhem hrevi refecit.
et bien d autres venaient avant le -jour travailler avec lui. EniBn Thraséa et Soranus, les plus vertueux du sénat, avaient été ses amis^ Ce soldat habitué à la discipline, ce parvenu ayant connu la misère, était bien rhomme qu'il fallait à l'empire. Dans le palais impérial, il ne changea rien à ses habitudes, vécut comme auparavant, en simple particulier, sa porte ouverte à tous, sans souvenir des injures ^ et sans fierté ; raillant ceux qui voulaient lui faire une généalogie, et répondant aux sarcasmes par des plaisanteries à gros sel, qui valaient toujours mieux qu'un ordre d'exil ou une sentence de mort; capable de reconnaissance, chose rare dans un prince, souffrant la vérité et les conseils". Il dota magnifiquement la fille de Vitellius, n'ôta rien des biens de leurs pères aux enfants de ceux qui avaient combattu contre lui * et laissa Mucien, qu'il décora deux fois de la pourpre consulaire, prendre le ton et les manières plutôt d'un collègue que d'un ministre ; sans faiblesse cependant, même pour son fils Domitien, qu'il tint dans une étroite dépendance. Selon les traditions de la première cour impériale, il recevait familièrement les grands et les visitait chez eux sans appareil. On voulut un jour l'inquiéter sur un personnage à qui les astres promettaient l'empire ; il lui donna le consulat. « S'il devient empereur, dit-il, il se souviendra que je lui ai fait du bien. »
Vespasien n'est pas un grand prince, et lorsqu'on aura dit qu'il prit Auguste pour modèle, on lui aura donné tout l'éloge que mérite son esprit politique. Il ne visait pas plus haut qu'à mettre Tordre dans l'État et dans les finances; mais il le mit; et si son principat, comme tous
1. Tac. H,, IV, 7. Suet. Vesp., 20, 21 ; Plin., Ép. III, 5. — 2. Un affra^ichi de Néron qui l'avait insulté du vivant de ce prince, vint lui demander pardon; il lui répéta l'injure et il le renvoya en riant. Un sénateur et un chevalier, s'étant pris de querelle, le premier accusa le second d'avoir méconnu sa dignité. Le prince décida qu'il n'était pas permis de dire des injures à un sénateur, mais qu'il était permis de lui en répondre. Suét. Vesp., 9. — 3. Patientissimus vert. Tac. de Orat,, 3. Suét. Vesp., 13. — 4. Suét-^ Vesp., 14.
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les autres, ne prépara rien pour Tavenir, il fit beaucoup pour le présent. Ce fut un règne réparateur dont les effets se firent sentir durant plusieurs générations ; et ce service vaut bien des gloires plus brillantes.
A l'exemple du second des Jules, le premier des Flaviens se résolut à prendre dans le sénat le point d'appui de son gouvernement. Cette assemblée, avilie par tant d'années de tyrannie, avait besoin, autant qu'un siècle plus tôt, d'être soumise à une révision sévère. En outre, les guerres civiles, les complots, la débauche avaient si bien décimé la noblesse qu'à en croire un vieil historien, on n'aurait pas alors compté dans Rome deux cents gentes. Cet épuisement du sang aristocratique semblait un péril à l'égard des dieux dont certains autels allaient rester déserts ; et, aux yeux du peuple, il en résultait une diminution d'éclat pour la cité qui, comme l'Angleterre de nos jours, honorait les grandes familles et aimait leur large existence. Yespasien agit résolument; investi, en 73*, du titre de censeur, avec son fils Titus pour collègue, il raya de la liste des deux ordres les membres indignes et les remplaça par les personnages les plus distingués de l'empire ; et, en vertu de ses pouvoirs comme souverain pontife, il en éleva plusieurs au patriciat. Mille familles italiennes ou provinciales vinrent s'ajouter aux deux cents familles aristocratiques qui avaient survécu, et constituèrent avec elles la haute société romaine, celle où l'on prenait les candidats à toutes les fonctions civiles, militaires et religieuses*. Une preuve du soin
1. fiorghesi, I, p. 181. — 2. Suétone dit {Vesp. 9) : Amplissimos ordinet exhaustos casde varia,.,, supplevit.... honestissimo,... Italicorum ac provincialium alleclo, Aur. Victor {de Cees, , 9) précise davantage : Lectis undique optimis viris mille gentes compositœ^ quum ducerUas wgerrime reperisset, exstinctis sœvitia tyrannorum plerisque. Dans cette phrase gentes ne peut être pris pour « familles patriciennes, » A l'époque d'Aur. Victor, le nom même de patricien, au sens antique de ce mot, avait disparu, puisqu'on le trouve pour la dernière fois dans Tédit de Dioclétien pour le Maximum, et Gaïus avait déjà dit que depuis longtemps le genlUicium jus n'existait plus. Le secrétaire d'Hadrien, qui connaît bien la réforme de Vespasien, ne parle point de gentes, et la raison indique que le patriciat n'étant obligatoire que pour certaines fonctions religieuses^ on n'était point
extrême que Vespasien mit à choisir vraiment, comme disent Suétone et Aurélius Victor, les « meilleurs », c'est qu'au nombre de ceux qu'il nomma patriciens, se trouvèrent Agricola, beau-père de Tacite, qui était de la Narbonaise, l'Espagnol Trajan, le Gaulois Antonin, Tun père, l'autre aïeul de glorieux empereurs * et qu'il commença la fortune de Tacite ^ celle peut-être de ce Gornutus TertuUus dont Pline le jeune parle avec de si grands éloges*, de Licinîus Sura que Trajan fit presque son collègue, du Maure Lusiùs Quietus,un des plus habiles généraux de l'époque, de tant d'autres enfin, vieux Romains ou hommes nouveaux, qu'il alla prendre dans toutes les conditions et dans toutes les provinces. Claude avait compris que ce mode de recrutement pour le sénat était une nécessité du gouvernement impérial ; Néron lui-même avait appelé à de hautes fonctions l'Aquitain Vindex et un juif converti, Tibère Alexandre. Mais aucun empereur, depuis César, n'avait appliqué aussi largement que Vespasien cette politique libérale.
Il est fâcheux que nous n'ayons pas de renseignements sur cette rénovation de la noblesse romaine : événement considérable dont l'écho se retrouve sous Domitien dans les vers de Stace \ et qui a eu pour conséquence
forcé de prodiguer un titre encore très-respecté, puisque les empereurs le prenaient à lear avènement, mais qui, dans l'État, servait à fort peu de choses. Cette profusion l'aurait avili, alors que la politique conseillait d'en conserver l'éclat. Aur. Victor, dans son de Vir, III., 14, emploie indifféremment les mots gens et familia; ses mille gentes étaient donc mille familles appelées à Rome : celles-ci, pour le sénat; celles-là pour l'ordre équestre; quelques-unes pour le patriciat ; d'autres pour des charges, pour des rangs {alîectits inter prœtorios^ etc.). — 1. Tac, Agric, 9. Inter patricios adscivitj Capitol. Ânt. Pius, I, et ArUon. Philos. I.— 2. Hist., I, 1. — 3. Ep. V., 15. Comutus avait été allectus inter prcetorios par Vespasien durant sa censure (Orell. 3659); on peut citer encore C. Fulvius Servilianus, qui avait exercé les premières magistratures à Nîmes, Q, Aur. Pactumius Clemens, de Cirta, le premier Africain honoré du consulat (L. Rénier, Insc. de VAlg., n"* 1807 et 1808) , C. Salv. Liberalis Nonius Bassus qui avait été quatre fois quinquennalis et patron de PoUentia, mais qui habitait Rome où il s'était fait connaître comme avocat (Borghesi, III, 178), l'Espagnol Hérennius Sénécion, etc. — 4. Silv, UI, 3, 143.... In cuneos populum quum dtixit équestres*
l'heureuse époque des Antonins. Cette aristocratie, empruntée par Vespasien aux cités provinciales où elle s'était formée aux affaires publiques*, où elle avait pris le goût de Téconomie, de la simplicité et de Tordre', apporta dans Rome des mœurs honnêtes que ne connaissaient plus les descendants des proconsuls républicains, cette jeunesse dorée dont on a vu sous Néron les abominables licences. Elle fournira les grands empereurs du second siècle, les habiles lieutenants qui les seconderont et des sénateurs qui ne conspireront plus qu'à de longs intervalles, parce que, oublieux enfin de Brutus et de Gaton, dont les images ne se dressent plus dans Vatrium de ces maisons nouvelles, ils céderont rarement aux tentations mauvaises que donnaient à leurs prédécesseurs l'illustration du nom, l'influence de la richesse et la fatalité des souvenirs.
Le sénat, ainsi renouvelé et pour un moment devenu la représentation sincère de l'empire, Vespasien lui soumit toutes les affaires importantes. Il assistait régulièrement aux discussions, et lorsqu'il adressait un message aux Pères, c'étaient ses fils, et non pas son questeur, qui allaient en donner lecture. Par ses libéralités, il combla le cens de quelques sénateurs et forma, pour secourir les consulaires pauvres, un fonds annuel de 500 000 sesterces*.
Suétone lui rend ce témoignage qu'il serait difficile de citer un seul individu puni injustement sous son règne, à moins que ce ne fût en son absence ou à son insu *. Il aimait à rendre lui-même la justice au forum ; et, afin de liquider l'arriéré de la guerre civile en terminant vite les innombrables procès qui surchargeaient les rôles des cen-
l. Voy.ci-dessouslech.LVIL — 2.Voy. le chap. LX. — 3. Suét., Fcsp., 17. — 4. Suét., Vesp.j 15. « Il déplorait, ajoute-t-il, même les supplices les plus justes. » Un auteur du septième siècle, qui paraît avoir puisé à de bomies sources, Jean d'Antioche, dit aussi: ....Gutox; v]v ^tcioç xai nporrTjvi^c &i jiT)8è xà; el; aOxôv xe xal xiqv éafftXeiav yivo{jLéva; &(jLapxiac itipa Ti(ia>pelff6ai çuv^î;.-.. CoUect. de Didot. Fragm. Hist., t. IV, p. 578. Suidas, v. Beonaaiavô;, et Eutr., Vil, 13, disent que Vespasien mérite d'être comparé aux meilleurs princes qui ont jamais régné.... optimis comparandus.
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tumvirs, il institua une commission de juges tirés au sort qui fit restituer ce qui avait été usurpé à la faveur des troubles. Dans le même esprit, il déchira toutes les créances du fisc pour n'hériter point de ces temps malheureux.
Les légions qui avaient fait et défait cinq empereurs en deux ans, ne connaissaient plus Tancienne discipline ; il les y ramena et, mettant en pratique le mot de Galba, il choisit ses soldats et ne les acheta point. Les mutins furent cassés, les vainqueurs mêmes attendirent longtemps les dons promis *.
Les mœurs valaient moins encore ; il fit mieux que des lois pour les réformer : il donna de bons exemples. Un jeune homme étant venu tout parfumé le remercier du don d'une préfecture, il se détourna d'un air de dégoût en lui disant d'une voix sévère : « J'aimerais mieux que tu sentisses l'ail, » et il révoqua la nomination. Caton n'eût pas mieux fait. Aussi Tacite date de ce règne un changement salutaire : « Vespasien, dit-il, rappelait, à sa table et dans ses vêtements, la simplicité antique. Le désir de plaire et de ressembler jau prince fit plus que les lois, les châtiments et la crainte. »
Dans son œuvre de restauration, il comprit, à Texemple d'Auguste, le culte officiel, et il essaya, lui aussi, de ranimer des ardeurs qui s'éteignaient. Nous ne pouvons qu'entrevoir cette réforme dans l'ombre qui enveloppe toute rhistoire de ce prince; mais il y travailla, car des inscriptions que nous lisons encore le célèbrent comme « le restaurateur des rites anciens, des pompes religieuses et des édifices sacrés *. » Un des temples qu'il bâtit était dédié à une divinité étrange, à Claude ; mais Claude était Fauteur de sa fortune; d'ailleurs, ayant été fait dieu, il devait avoir ses prêtres et ses autels : c'était légal.
1. Les soldats de marine lui réclamaient des chaussures pour les fréquents voyages qu'ils avaient à faire de Pouzzoles ou d'Ostie à Rome; il les obligea d'aller pieds nus. Suét., 8. — 2. Cf. Orelli, n- 746, 1460, 1868, 2364 Vespasien eut à son tour ses prêtres Sodales et Seviri Flaviales qui, comme tous les sacerdoces particuliers en l'honneur des Augustes, se fondirent plus tard dans Tordre des Augustales. Voy. Orell., ad n. 2370 et TMh»
Vespasien n'aimait pas les spectacles, surtout ceux de gladiateurs, et dans tout l'empire il ne permit qu'aux seuls Éphésiens d'instituer de nouveaux jeux. Mais il multiplia les constructions, car il voulait, comme Auguste encore, que le peuple put gagner sa vie en travaillant. Un mécanicien promettait de transporter à peu de frais dans le Capitole des colonnes immenses ; il lui fit compter une grosse somme, mais rejeta ses propositions en disant :« Permettez que je nourrisse les pauvres gens * . » A peine de retour dans sa capitale, il se mita Tœuvre, avec une telle ardeur, qu'au bout de peu de mois « les rues de Rome, rendues impraticables par le malheur des temps, » se retrouvèrent en bon état de viabilité'; la même sollicitude s'étendit aux provinces*. Il répara les aqueducs, augmenta les sources qui alimentaient les fontaines de Rome*, et pour faire disparaître les ruines qui l'encombraient, depuis le grand incendie de Néron, il permit à qui le voudrait d'occuper les terrains vacants et d'y bâtir, si les propriétaires négligeaient de le faire. On avait commencé par ses ordres la reconstruction du Capitole, mais l'ouvrage allait lentement; quand il fut de retour, il mit lui-même la main à l'œuvre pour déblayer les décombres et porta des pierres sur ses épaules. Personne, après cela, ne pouvait se refuser au travail. Trois mille tables d'airain, sur lesquelles étaient gravés les sénatus-consultes et les plébiscites relatifs aux alliances, aux traités et aux privilèges accordés à différents peuples, avaient été détruites dans l'embrasement du temple; il fit rechercher partout des copies de ces actes et reconstitua les archives de l'histoire nationale. Auguste avait élevé deux autels à la Paix, Vespasien lui bâtit un temple où il déposa les plus précieuses dépouilles de Jérusalem; et afin de montrer mieux en-
1. Suet., ih.j 18. — î. Inscription de Tannée 71 (Orell. 742) votée par le sénat.... quod vias urbis negligentia super, tempor. corruptas impensa sua resUtuit. — 3. Une inscripLion de Thyatire en Asie Mineure, de l'année 75,
porte : vias faciendas curavit C. L L, t. III, n» 470. —4 aquas Curiiam
et Cœruleam sua impensa urbi restituit. Orell. 55.
core à l'univers ses intentions pacifiques, le vieux général ferma pour la sixième fois les portes de Janus. Il ajouta un forum entouré de colonnades à ceux qui existaient déjà, et commença, au milieu de la ville, l'immense amphithéâtre, montagne de pierre aux trois quarts debout encore aujourd'hui et qui frappe le voyageur d'étonnement et d'admiration. Quatre-vingt-sept mille spectateurs tenaient à l'aise sur ses gigantesques gradins. Une statue colossale élevée près de là pour Néron, mais que Vespasien consacra au soleil, lui donna son nom, le Golisée.
En Italie, il fit creuser des montagnes pour donner une pente douce à la voie Flaminienne et releva, à Herculanum, le temple de la Mère des Dieux qu'un tremblement de terre avait renversé Ml essaya d'arrêter les continuels empiétements des particuliers sur le domaine public : à Rome, il chargea le collège des Pontifes de faire une de ces enquêtes* ; à Pompéi, il envoya un tribun mesurer les lieux, écouter les plaintes et rendre à la cité ce qui lui appartenait' : le Vésuve allait bientôt mettre à jamais d'accord propriétaires et envahisseurs en prenant tout pour lui-même. Dans les provinces, il rebâtissait à ses frais des villes ruinées par les tremblements de terre ou par le feu, construisait des chemins, sans molester lesriverains\ élevait des monuments utiles et terminait les contestations des peuples sur leurs limites.
Aussi ne comprend-on pas qu'après Ténumération de ces dépenses, dont les unes étaient des nécessités, les autres des bienfaits, Suétone lui ait adressé un reproche qui est resté sur sa mémoire, celui d une avarice sordide et coupable. Suivant cet écrivain qui écoute à toutes les portes et qui prend de toutes les mains , anecdotes suspectes et renseignements authentiques, paroles officielles et bons mots fabriqués dans les salons de Rome, sans s'incjuiéter si telle portion de son récit ne détruit pas l'autre, Vespasien aurait vendu les magistratures aux candidats et
1. Orell. 744, en 76. — 2. Id. 3261. — 3. Id., 3262. — 4. Intactis cuUoribm, Aur. Vict de Cœs. 9. Orell., 4031.
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Tabsolution aux accusés ; accaparé certaines denrées pour les revendre en détail; enfin permis aux gouverneurs de piller, sauf à leur faire rendre gorge, comme des éponges qu'il laissait s'emplir dans les provinces, mais qu'il pressait à Rome. De telles habitudes eussent constitué un gouvernement détestable, organisant lui-même le gaspillage de ses propres ressources ; Vespasien, soldat rompu à la discipline et à Tordre, ne les eut certainement pas, et nous n'en trouvons aucune trace dans les faits arrivés jusqu'à nous. Les choix que nous connaissons de lui sont excellents : en Bretagne, Cérialis, Frontinus et Agricola, que Tacite traite de grands hommes ; en Asie, Silius Italiens qui, au témoignage de Pline, s'y acquit beaucoup de gloire*; on a vu qu'il prépara la fortune de Trajan, celle des Antonins et il honora le consulat en y appelant le célèbre jurisconsulte Pégasus.
Suétone nous montre encore Vespasien partageant avec ses affranchis les profits que ceux-ci retiraient de certaines complaisances. Un jour, le serviteur qui conduisait sa litière s'arrêta sous prétexte qu'une des mules était déferrée, et un plaideur se trouva juste à point pour présenter une requête. « Combien as-tu gagné à ferrer ta mule? » demanda-t-il au valet; et il exigea la moitié de « la bonne main». Un de ses afl'ranchis sollicitait une intendance pour un prétendu frère; l'empereur manda le candidat, se fit compter la somme promise, et donna la place. Les députés d'une ville venaient lui annoncer qu'une somme d'argent avait été votée par leurs concitoyens pour lui ériger une statue. « Mettez-la ici, dit Vespasien en tendant la main, la base est toute prête. » Qu'on ajoute encore, si l'on veut, le surnom de Six-Oboles que lui donnaient les Alexandrins et la parodie du bouflbn à ses funérailles : « Combien mon convoi? — Dix millions de sesterces? — Donnez -m'en cent mille, et jetez-moi au Tibre ; » et Targent de certain impôt dont Vespasien disait à son fils qui s'y était op-
l. Tac. Agric.. 17; PI. Epist., III, 7.
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posé : « Trouves-tu que cet argent sente mauvais * ? » — Tout cela manque de dignité assurément; mais ne seraient-ce pas de bons tours joués par un vieillard qui aimait à rire, ou plutôt des médisances mises en circulation par le beau monde de Rome, par ces élégants débauchés de la cour de Néron, qui ne se consolaient pas de voir le plébéien parvenu compter l'argent de l'État, que l'héritier des Jules leur jetait en fêtes et en ygies : pour eux, être prodigue c'était « faire le César » ^ Laissons ces misères et venons à l'histoire sérieuse.
On sait qu'il est impossible de dresser le budget de l'empire et que, d'après toutes les probabilités, ses ressources n'étaient point considérables : sous Domitien, une augmentation d'un tiers pour la solde ruina Yœrarium militare^ quoiqu'il fût alimenté par les plus gros revenus de l'État'. Les mauvais princes paraient à cette insuffisance financière avec la loi de majesté ; mais Vespasien n'entendait pas « apurer ses comptes » à la façon de Caligula et de Néron*. Cependant, depuis bientôt dix années, le gouvernement ne faisait rien pour l'empire, et aux ruines causées par l'incurie du pouvoir s'étaient ajoutées celles qui provenaient des discordes intestines ; tous les services publics étaient en souffrance. Quantité de créanciers adres-
1. Cet impôt sur les urines existait réellement et bien d'autres du même genre, sur le fumier, sur les égouts, sur les courtisanes, les chiens, etc. Aur. Victor {de Cœs., 9) dit : Satis constat, œrarii inopia ac lobe urhium novas eum, neque aliquandiu postea habitas vectigalium pensiones exquisivisse. 11 énumère ensuite les travaux exécutés par Vespasien, et ajoute : Qux tôt tantaque hrevi confecta^ prudtntiam magis quam avaritiam probavere. On lui reproche encore d'avoir repris à certaines colonies des terres non encore concédées, subseciva, pour les vendre au profit du fisc. 11 eût mieux valu, comme le fit Domitien (Suét. Dom., 9), laisser ces terres vagues aux colons qui auraient fini par les utiliser; mais cette mesure était encore une des moins onéreuses pour faire face aux nécessités financières du moment. — 2. Kaicrapeueiv. C'est le mot des Alexandrins contre Vespasien : « il ne sait pas faire le César. » Dion LXVl, 8.. — 3. Suét. Dom., 12. Sur Vœrarium milj voy. ci-dessus, t. 111, p. 179, n. 3. — 4. Il n'aimait pas la loi de majesté et ne l'appliquait point dans sa rigueur aux coupables. Cf. Dion LXVI, 9, Aur. Vict. de Cœs, Eutr. VII, 13 ; Suidas, y. B£<Tita<jiavô;.
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saient des réclamations au Trésor; bien des villes demandaient qu'on les aidât à rebâtir leurs temples, leurs murailles, et la seule reconstruction du Capitole, c'est-à-dire du sanctuaire national, devait coûter des sommes énormes; mais il fallait encore réparer les ponts, les chaussées; relever les castra stativa renversés sur certains points par les barbares; établir de nombreuses colonies de vétérans, pour rendi;^ les légions plus dociles et diminuer les dépenses de la solde; remplir les arsenaux vidés par la guerre civile ; pourvoir enfin aux dépenses que nécessitait la réorganisation militaire des frontières. Nous ne connaissons pas les guerres de Vespasien , bien que trois fois en 71 il ait pris le titre àUmperator et trois fois encore Tannée suivante. Mais en le voyant faire de la Cappadoce une province impériale proconsulaire avec de nombreuses garnisons pour arrêter les incursions qui la désolaient, et, vers le Danube, étendre son influence sur les Barbares jusque par delà le Borysthène * ; en lisant dans Tacite que Velléda, la prophétesse des Bructères, fut alors amenée captive à Rome, que Cérialis vainquit les Brigantes et Frontinus les Silures, nous devons croire que Vespasien fit un vigoureux effort sur toute la ligne de ses postes avancés, afin d'imprimer aux nations étrangères le respect du nom romain, que deux années d'anarchie avaient singulièrement diminué. Ces expéditions, même heureuses, étaient encore une cause de dépense.
Voilà le secret de cette sévère économie qui parut aux prodigues et aux esprits légers une ladrerie honteuse : Vespasien déclara un jour aux Pères conscrits que quatre milliards de sesterces ou, suivant une autre version, quarante milliards lui étaient nécessaires pour tout remettre en état ". Il mena hardiment cette œuvre de réparation,
1. Orell. 750. — 2. Un milliard de francs, si on lit quadragies , dix milliards sionconserve quadringenties, Suét., l6.Voy. dans la Bibliothèque grecque de Didot lesFragm, deshistor., t. IV, p. 578, deux passages de Jean d'Antioche et de Suidas très-favorables à Vespasien. ...xèv hXoOtov oùx é; xà; T]ôovà; àW èç Tàç ÔTQaoffCaç XP^^"? èttoieîTo. Aurel. Victor, de Cœs , 9, lui est très-fa-
rétablissant les impôts abolis sous Galba, en créant de nouveaux et augmentant ceux des provinces. Ce fut autant pour cette réorganisation financière de Tempire qu'il se fit nommer censeur, que pour sa réorganisation politique et morale. Le cadastre qu'il fit dresser aida à découvrir nombre de terres et de personnes qui s'étaient affranchies de l'impôt bu n'avaient point été portées sur les rôles. Il les y fit comprendre, et le tribut de plusieurs provinces se trouva doublé*. Néron avait follement prodigué les immunités, Vespasien les retira et créa encore au profit du Trésor, en formant de nouvelles provinces, une nouvelle matière imposable. C'est ce qu'il voulait lorsqu'il ôta leurs franchises à huit États restés libres, et qui pour la plupart usaient fort mal de cette liberté. On comprend toutes ces mesures, elles sont d'un homme d'État qui sait trouver des ressources pour faire face à des dépenses nécessaires. Il ouvrit même une source nouvelle de dépenses permanentes. Tout rude qu'il était dans ses manières et dans son langage, le fils du publicain de Réate comprenait l'influence des lettres et des arts ; et il les protégea « en accordant de riches gratifications, de magnifiques présents aux poètes célèbres*, aux artistes fameux, à celui, par exemple, qui fit la Vénus de Cos, et au statuaire qui répara le colosse. Il constitua même sur le Trésor une pension annuelle de cent mille sesterces (20 000 fr.) à des rhéteurs grecs et latins » ; Quintilien, qui la reçut le premier, la garda vingt ans et fut en outre honoré des ornements consulaires. On a dit que cette libéralité inattendue*, et qui vaut encore aujourd'hui au vieux soldat les
vorable, et dit à propos de l'accusation d'avarice : Uti quidam prave putant; Eutr. Épit, VII, 13 l'accepte, mais en ajoutant qu'il ne prit jamais rien à personne et qu'il comblait de largesses les indigents. — 1. Front,, de Colon, Ap, Goes., 126 et 146; Suét. Vesp., 16. — 2. Suétone fait sans doute allusion au don de cinq cent mille sesterces que Vespasien, au témoignage de Tacile (de Orat. 9), fit à un poëte fameux de ce temps, Saleius Bassus, que nous ne connaissons pas. — 3. Auguste avait déjà donné un pareil traitement à Verrius Flacus, fils d'un affranchi, le plus célèbre maître de son temps et qu'il chargea de l'éducation de ses petits-fils. Suét. de Illusl. gramm,, 17.
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éloges des amis des lettres, provenait moins d'un goût très-vif pour la littérature que du désir de la gouverner, et que c'était la première mainmise de TÉtat sur les choses de l'esprit. Vespasien sans doute n'y songea point, et tout simplement suivit un mouvement de l'opinion. Les besoins d'une société polie se développaient au sein d'un empire riche et tranquille. Ces Romains qui ne pouvaient plus agir et qui ne savaient point penser en dehors du cercle des idées grecques, occupaient leurs longs loisirs à faire en vers, en prose, de continuelles variations sur des thèmes connus. Tout le monde écrivait ou déclamait, et comme on avait les Prudents pour résoudre les difficultés de droit, on voulut avoir des maîtres pour éclaircir les questions de grammaire et de rhétorique. Les particuliers établissaient des écoles, des bibliothèques, des bourses en faveur des jeunes gens pauvres ; les villes nommaient des professeurs publics, ou, comme nous dirions, fondaient des chaires d'enseignement*. L'État fit ce que faisaient les villes.
D'ailleurs tout ce qui était autrefois activité libre , industrie privée, se réglait et prenait sa place dans la grande machine construite par les empereurs. Déjà sous Néron on avait fait entrer les médecins dans les cadres de l'organisation officielle et municipale, en donnant un traitement, des immunités et un titre aux médecins de ville et de quartier, Archiatri populares^ et aux médecins du palais, Archiatri palatini, qui tous finiront par prendre une sorte
1. PI. Ep.f I, 8; IV, 13.... Annuos sumptus in alimenta ingeniu>rum..' multis in locis,.. prœceptores publiée conducuntur. Ils avaient aussi des privilèges considérables. Tous ceux qui publiée juvenibus prosunt (D. XXVII, I, 6, S 5), philosophes, rhéteurs, grammairiens, étaient dispensés des tutelles, des sacerdoces, des services municipaux, de la milice et de l'obligation déjuger comme juges dans les tribunaux ou d'aller en légation vers l'empereur. Les médecins uepioSeuTaC, id est eireulatores, avaient les mêmes privilèges; mais Antonin fixa, pour chaque ville, le nombre des dispensés. Ibid., 92. Ces avantages étaient considérables, car les fonctionnaires municipaux n'avaient point de salaire, et les charges municipales étaient onéreuses.
d'autorité sur le reste de leurs confrères. Vespasien faisait de même pour les lettres : en leur donnant une place à la cour et dans TÉtat, il obéissait à cet esprit de classement qui avait été inoculé par Auguste au gouvernement impérial. Ainsi l'administration, comme le poisson aux mille bras, qui, dans le libre Océan, arrête et dévore tout ce qui passe à sa portée, allait saisir peu à peu et envelopper ce qui auparavant avait librement vécu. Quand elle aura réussi dans cette œuvre d'absorption, elle aura supprimé tout mouvement, toute vie ; la perfection du système sera, pour Tempire, l'immobilité et bientôt après la mort.
Il est vrai de dire cependant qu'une partie des lettrés se proposa désormais de puiser à cette source qu'on leur ouvrait et calma son éloquence. D'autres continuèrent leurs déclamations contre « les tyrans ».
En supprimant la guerre civile et la vie politique, l'empire avait fait beaucoup de désœuvrés qui, après les proscriptions triumvirales, comme chez nous après la Terreur, s'étaient trouvés si heureux de vivre qu'ils n'avaient durant bien des années demandé rien autre chose, et que volontiers ils répétaient le vers du poète :
Deus nobis haec otia fecit.
Le règne paisible et admiré d'Auguste est dû à cette universelle lassitude tout autant qu'à la sagesse du prince ; mais le repos à la longue fatigue, l'admiration lasse et l'ennui dégoûte même du bonheur. A partir de Tibère, il se forma dans Rome une opposition très-pauvre d'idées et de sens politique, très-riche de cet esprit piquant qui se plaît aux médisances, aux paroles creuses et sonores qui faisaient la joie des oisifs dans les salons ou sous les portiques. Ce n'était point un parti ayant des plans arrêtés et prêt à devenir un gouvernement, mais des mécontents isolés, incapabl(?s d'agir, et pourtant très-capables, comme dit Sénèque le père, de risquer leur tête pour un bon mot.
A côté d'eux se trouvaient beaucoup de philosophes cyniques et stoïciens, deux sectes très-indifferentes à la politique et affectant de n'aimer que la morale, mais une morale à leur façon qui ébranlait tout, la société et TÉtat. « Ces gens, disait Mucien, sont remplis d'un fol orgueil. Laisser pousser sa barbe, relever les sourcils, s'envelopper d'un manteau troué et marcher sans chaussure, voilà ce qui fait l'homme sage, courageux et juste. Le reste n'est digne que de mépris. Les nobles sont des sots, et les petites gens de petits esprits ; l'homme beau est un impudique, le riche un voleur, Ife pauvre un valet*. » Juvénal, écho sans doute de Tantipathie populaire contre ces fougueux moralistes qui prétendaient dire son fait à la foule comme au prince, est plus dur encore pour ces « hypocrites* ». Vespasien, par sa censure, leur avait donné des recrues, en chassant dû sénat et de l'ordre équestre des gens tarés qui cachaient ensuite leurs rancunes sous le manteau du philosophe. Tel fut ce Palfurius Sura qui, pour plaire à Néron, avait combattu dans l'arène contre une jeune fille de Lacédémone et à qui Vespasien avait ôté sa toge consulaire deshonorée. Cette disgrâce fit de lui un stoïcien et un austère personnage ' qui réclama la liberté et le gouvernement populaire jusqu'au moment où, rentré dans la faveur de Domitien, il devint le plus avide des délateurs, puis travailla, comme jurisconsulte, à fonder la théorie des droits absolus de l'empereur. Au temps des princes qui prononçaient facilement une sentence de mort, ces hommes s'étaient tus, drapés dans leur silence ; une attitude résignée et triste avait alors suffi à leur dignité ; sous le débonnaire Vespasien, ils parlaient, ils accusaient, ils invectivaient. L'empereur ne fit point d'abord attention à ces clameurs ; leur vertu s'indigna de cette indiflérence et comme ils couraient le risque d'être oubliés s'ils n'eus-
1. Excerpta Vat.j apud Dion., LXVI, 12, t. IX, p. 304 de Tédition Boissée. — 2. C'est le titre de la seconde satire. — 3. Scholiaste de Juv. ad sat., IV, 53.
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sent forcé le ton, ils appelèrent la persécution, estimant qu'elle leur donnerait la gloire, sans le martyre. Quelquesuns même, rendus ivres d'orgueil et d'insolence par l'impassible sang-froid du prince, en vinrent à braver tout péril, pour avoir raison de cette injurieuse tranquillité. Un d'eux, condamné au bannissement parce qu'il avait publiquement enseigné que le gouvernement d'un seul était le pire des gouvernements, apprit la sentence au milieu d'une déclamation qu'il prononçait encore contre la monarchie ; il continua. Un autre, également puni de l'exil, voit l'empereur venir de son côté. Au lieu de se lever, ou de saluer au moins le chef du monde romain, il l'insulte. « Tu fais ton possible, se contenta de dire Vespasien, pour que je t'ôte la vie-, mais je ne tue pas un chien qui aboie. » Un troisième, Diogène, se faisant censeur public des mœurs du palais, invectiva Titus, en plein théâtre, sur sa liaison avec la reine Bérénice ; on le condamna aux verges. Héras son compagnon recommença aussitôt, en ajoutant force insolences pour le peuple; on lui trancha la tète*.
Ces réformateurs qui vont au théâtre gourmander leprince et le peuple, au nom d'une philosophie impuissante, semblent ridicules et, par l'exagération violente de leurs sentiments et de leur langage, ils l'étaient. C'est pourtant un symptôme grave que ces publiques attaques contre les mœurs et les idées du temps. A la même époque, d'autres hommes, armés de doctrines plus pures, rompaient aussi avec la société romaine. La réaction philosophique et religieuse contre le sensualisme païen suscitait donc des apôtres, même des martyrs, et le monde s'engageait dans une route toute nouvelle qui sera pleine de dramatiques incidents, de généreux sacrifices, mais aussi où les liens sociaux se relâcheront, et où s'affaiblira, jusqu'à se perdre, l'amour pour la patrie terrestre.
1. On ne sait ce qu'était cet Héras. Dion se contente de dire (LXVI, 15) : quelques sophistes cyniques étant entrés secrètement (7ua(>a$ûvTeç) à Rome, se rendirent au théâtre et insultèrent le peuple. Peut-être cela eut-il lieu après le décret de bannissement, ce qui exphqueraii la mort d*Héras.
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Vespasien mit un terme à ces agitations en renouvelant contre les stoïciens et les cyniques les sénatus-consultes républicains qui avaient interdit le séjour de Rome aux philosophes. Il excepta Musonius, ce chevalier romain déjà proscrit par Néron et qui semble n'avoir suivi la secte que par ses bons côtés. Il eût bien voulu épargner aussi Helvidius, gendre de Thraséa et aussi honnête homme que son beau-père, mais républicain à contre-temps qui mettait la liberté dans les insultes au pouvoir. Ce que Démétrius et Diogène faisaient dans la rue, Helvidius le faisait à la curie, au tribunal : il conspirait tout haut et au cœur du gouvernement. Durant sa préture, il ne parla jamais de Vespasien dans ses édits, et quand le prince était revenu à Rome, il Tavait salué sous son nom de famille, comme si l'empereur n'était à ses yeux qu'un simple particulier. Au sénat, il discutait contre lui avec emportement; au forum, dans les groupes qui se formaient, sitôt qu'il avait été reconnu, ses paroles étaient toujours Téloge du gouvernement populaire, et jamais il ne manqua de célébrer par une fête lejour.de naissance de Brutus et de Cassius*. Il serait difficile de ne pas trouver cette conduite séditieuse*; et comme Helvidius était sénateur, l'impunité eût été une de ces preuves de faiblesse que donnent les gouvernements qui veulent mourir. Vespasien, entraîné par Mucien, le laissa condamner à la déportation et, quelque temps après, sur de nouveaux sujets de plainte, il envoya Tordre de le tuer. Cet ordre, il voulut aussitôt le retirer,, mais on le trompa en lui disant qu'il était trop tard. Helvidius avait-il pris part à une de ces nombreuses conspirations dont parle Suétone'? Nous l'ignorons ; car nous n'en connaissons qu'une seule, celle de Marcellus, personnage consulaire, et
1. Juven. V, 37. — 2. C*est l'avis de Dion, LXVI, 12.— 3. AssidiMs in se conjurationesy Vesp, 25. Aur. Vict., de Cœs., dit la même chose : Conjùrationum multas. Ces paroles ne contredisent pas ce que nous avons dit p. 178. Les effets heureux que devait produire le renouvellement du corps aristocratique ne pouvaient se faire sentir immédiatement et les anciens nobles conservés parmi les chevaliers et dans le sénat, ou chassés des deux ordres, gardaient leur caractère de mécontents et leurs habitudes de conspiration.
de Caecina, Tancien général Vitellien. Celui-ci avait déjà gagné nombre de soldats quand, la veille de l'exécution, Titus, qui venait de saisir une proclamation aux prétoriens écrite de la main même de Caecirfa, invita le général à un festin où il le lit poignarder : exécution juste sans doute, mais bien expéditive et, par sa forme, digne des plus mauvais jours. Marcellus, condamné par le sénat, se coupa la gorge *. Depuis Tibère, nul empereur ne donna autant d'attention aux affaires des peuples alliés ou sujets; quelques écrivains vont même jusqu'à penser qu'il établit une nouvelle division de l'empire». II reprit du moins et pratiqua en grand le système des colonies pour multiplier dans les provinces l'élément romain. On peut reconnaître encore dans le surnom de flavienne porté par un grand nombre de cités, les villes où lui et ses fils, mais surtout lui, envoyèrent des vétérans, et on ne les connaît certainement pas toutes*. On l'a vu entreprendre partout d'utiles travaux et inscrire dans le sénat, dans Tordre équestre, les notables des provinces. Durant son séjour en Egypte, il avait fait dans ce pays de sévères réformes qui lui avaient attiré les railleries des turbulents Alexandrins. En Judée, il crut avoir étouffé un volcan qui, avant de s'éteindre, ébranlera encore tout TOrient. Les Juifs échappés au carnage avaient fui de deux côtés : sur les bords du Tigre, où ils portèrent leur haine impuissante, et en Afrique, où un million de leurs coreligionnaires les avaient depuis longtemps précédés. En se retrouvant là si nombreux, ils voulurent renouveler la guerre qui venait de finir par la ruine de Jérusalem; un instant, ils réussirent à troubler Alexandrie, où ils abattirent les statues de l'empereur; mais, trahis par leurs frères à Cyrène, à Thèbes, dans toute
1. Ce Marcellus, homme d'obscure naissance^ était un triste personnage. Néron lui avait donné cinq millions de sesterces pour le récompenser d'avoir fait condamner Thraséa. — 2. Cf. Spanh. de preest. et usu numm. IV, 629. — 3. J'en ai compté 23 et certainement beaucoup m'ont échappé; mais quelques-unes appartiennent peut-être aux seconds Flaviens. D'autre part Icosium, qui" fut colonisée par Vespasien, ne porte pas le surnom de Flavienne. PI. H. jY., V, 1. 11 semble avoir aussi établi des vétérans àRéate. Orell., 3685.
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FÉgypte, ils périrent au milieu des supplices, et Vespasien fit fermer le temple que le grand prêtre Onias avait bâti dans le voisinage d'Héliopolis*. Quelques Grecs, entraînés dans ces agitations, furent épargnés; une sédition qui éclata plus tard à Antioche ne fut pas plus sévèrement punie : Vespasien s'inquiétait peu de ces accès de turbulence municipale dans la populace des grandes cités grecques, pourvu que Tordre général ne fût pas compromis.
Il fut plus sévère à Tégard d'un prince du voisinage. Antiochus, roi de la Commagène, avait combattu pour Othon à Bédriac, pour Titus, sous les murs de Jérusalem ; mais, soupçonné d'entretenir des intelligences avec les Parthes, il fut dépossédé et Vespasien réduisit son royaume en province ; Tibère avait déjà mis une fois dans les mains de l'empire ce point important des frontières orientales. La destinée de cette famille royale marque l'adoucissement des mœurs que nous aurons à signaler plus tard- Jadis les rois vaincus étaient égorgés et leurs enfants réduits à une condition misérable ; un fils de cet Antiochus reçut les ornements de la préture, puis parvint au consulat et fut admis au grand sacerdoce des Frères Arvales^ La Cappadoce rattachée à la Galatie pour former une province impériale consulaire*, le Pont réuni à la province sénatoriale de Bithynie, mais placé sous la surveillance d'un préfet du littoral Pontique *, et les colonies de Sinope, de Samosate, de Naplouse, d'Emmaûs fortifièrent cette ligne des frontières orientales, qui sur une étendue de 200 lieues touchait partout aux barbares. Aussi la paix n'y fut-elle pas troublée pendant tout ce règne, et quand Vologèse, irrité de n'avoir pas été secouru contre les Alains, écrivit à l'empereur avec hauteur et reproches, quelques préparatifs ou, comme dit un ancien écrivain, la crainte seule de la guerre arrêta les barbares.
Partout Vespasien resserrait les liens de l'empire, que Néron avait tant relâchés; il retira aux Lyciensla liberté que
1. Jos. B, J., VII, 10, 37. — 2. C. I. £., t. III, n« 552. C'est par Trajan qu*il fui allectus interprastorios. — Z.BoTghesij OEuv., V, p. 348. — 4. Plin.. Bpist.^Xj 18, 32.
le successeur de Claude leur avait sans doute rendue, et les réunit à la Pamphylie. La Grèce perdit aussi l'indépendance que lui avaient value ses lâches applaudissements, et Rhodes devint la capitale de la nouvelle province des Iles. Mais il respecta presque toujours les concessions de droit de cité faites par ses prédécesseurs, puisqu'elles tendaient au but qu'il entrevoyait lui-même comme nécessaire : la fusion des peuples et Tunité de l'empire. La Thrace, cette autre barrière du monde romain, était, depuis Claude, terre d'empire et placée sous l'autorité du gouverneur de la Mœsie. Pour que celui-ci ne fût pas distrait de la rigoureuse surveillance qu'il devait exercer le long du Danube, Yespasien forma^ aux dépens de la Bithynie et de l'Asie, une province nouvelle dite de THellespont, à laquelle il rattacha la Thrace; Byzance perdit à cette occasion sa liberté.
Ce remaniement des provinces attesterait une autre préoccupation, celle de diviser les gouvernements trop considérables que depuis Auguste on formait volontiers en Orient pour concentrer les forces et mieux assurer la résistance contre les Parthes. Vespasien, qui aVait éprouvé par lui-même combien ces grands commandements favorisaient les projets des ambitieux, fit de la Palestine un gouvernement distinct, et diminua encore l'importance et les forces du proconsul de la Syrie en constituant, comme on vient de le voir, la Commagène et la Cappadoce en provinces militaires. La même pensée l'avait sans doute décidé à séparer la Thrace de la Mœsie.
Nous ne savons rien des bords du Rhin et du Danube ; 1 faut en conclure que la ferme discipline rétablie par Vespasien y maintint la paix. On voit seulement que la Mœsie a si bien défriché ses vallées naguère sauvages, qu'elle se trouve en état d'envoyer à Rome de grandes quantités de blé ^ . Ce fait en dit beaucoup sur la puissance
l. Magnotriticimodo anTMnam P. R. adlevavit. Orell. 750. Une autre insc., du temps de Marc-Âurèle (C. I. L. t. III, n* 753), donne à la grande ville de Sirmium le surnom de Colonia Flavia Sirmiatium; un des trois Flaviens y avait donc établi une colonie.
BISTOIRB ROMAINS. IV — 13
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de colonisation que possédait cette race romaine, transformant si vite des provinces qui semblaient devoir demeurer longtemps rebelles à son action. Yespasien profita sans doute d'une des leçons que la guerre civile avait données, lorsqu'il établit en avant des Alpes Juliennes une colonie à Flavium Solvense, sur la route même qu'Antonius Primus avait suivie, pour qu'un autre eût moins de facilité à franchir cette barrière de l'Italie. L'Helvétie avait beaucoup souffert durant la guerre Vitellienne, il la secourut, car on retrouve son nom dans plusieurs inscriptions de ce pays, malheureusement trop frustes pour nous fournir d'utiles indications*. Une d'elles rappelle qu'un arc triomphal avait été élevé en l'honneur de son fils Titus, près de Vindonissa (Windish), par les habitants du pays, vicani *.
En Gaule, des recherches sévères avaient été faites contre les fauteurs de la dernière insurrection ; on a vu qu'un des principaux chefs, Sabinus, découvert au bout de neuf ans, fut conduit à Rome et exécuté : cruauté qui fait tache dans la vie de Yespasien, s'il n'a pas eu quelque raison impérieuse de manquer cette fois à sa clémence habituelle.
Galba avait donné le jm latii à la plus grande partie de la Gaule. Yespasien étendit ce droit à l'Espagne entière. L'Italie s'affaissant, c'était justice et prudence dïntéresser à la cause de l'empire les provinces les plus romaines. Tout à l'heure un Gaulois, Yindex, renversait Néron, et un autre, Antonius Primus, ouvrait Rome à Yespasien. Dans vingt ans commencera la dynastie hispano-gauloise de ceux qu'on appelle les Antonins.
Les affaires de Bretagne nous sont mieux connues, grâce à Tacite, que nous retrouvons ici avec la Vie d'Agricola. Trois généraux habiles y commandèrent sous Yespasien : Cérialis, qui soumit les Brigantes ; Julius Frontinus, l'auteur du livre des Stratagèmes, qui réduisit les Silures ; Agricola, dont l'administration appartient à l'histoire des rè-