CHAPITRE LIL
Vespasien mort, Titus * prit le titre d'Auguste. Élevé à la cour de Néron parmi les jeunes compagnons de Britannicus, il assistait au banquet fatal près de son ami, et goûta peut-être au poison ^^ Il servit avec distinction comme tribun en Germanie, en Bretagne, et on l'a vu terminer la difficile guerre de Judée. Les soldats le comptaient parmi les plus braves; les chefs l'estimaient le plus habile et d'heureuses qualités lui donnaient une foule d*amis. Cependant le goût qu'il laissait voir pour les festins et les spectacles, sa sévérité dans l'exercice de la préfecture du prétoire et le meurtre de Caecina inspiraient des inquiétudes. Mais les leçons de son père lui avaient profité. Le gouvernement de quatre-vingts millions d'hommes lui parut chose assez sérieuse pour qu'il ne songeât plus qu'aux affaires. Son père l'y avait préparé en l'associant à l'empire' ; il lui avait donné le titre de César, la censure, la puissance tribunitienne, la préfecture du prétoire et sept consulats. Arrivé au pouvoir dans l'âge de la maturité, plein d'expérience, et rassasié de plaisirs par ses excès mêmes, il n'eut
1. Titus Flavius Vespasianus, né à Rome le 30 déc. 41, Tannée de la mort de Caligula. Suet. Tit. 2. Il avait donc 38 ans et demi à son avènement. — 2. On le crut, dit Suétone, et il fut longtemps et dangereusement malade. Tit. y 2. — 3. Participem atque etiam tutorem imperii agere. Suét. Tit., 6. Il porta même, du vivant de Vespasien, le titre d'imperator (Or., 751), non comme prénom, ainsi que faisait le prince régnant, mais parce qu'il avait triomphé avec son père.
plusqu*une passion, celle du bien public. Dès le premier jour il congédia ses amis de débauche; du vivant de son père, il avait déjà fait aux préjugés romains le sacrifice de ses vifs sentiments pour la reine juive Bérénice, qu'il avait renvoyée en Orient*. En prenant possession du grand pontificat, il déclara qu'il garderait ses mains pures de sang, et il tint parole: personne, sous son règne, ne périt par ses ordres. Deux jeunes patriciens avaient été condamnés à mort pour conspiration contre sa personne ; il leur pardonna, les fit asseoir à ses côtés aux jeux du cirque, et quand on lui présenta, suivant l'usage, les épées des gladiateurs, il les leur remit, pour qu'ils choisissent eux-mêmes: confiance peu dangereuse sans doute, mais qui fut fort applaudie. Vespasien, menacé de continuels complots, avait ménagé quelques restes de l'ancienne tyrannie, les délateurs et suborneurs de témoins, sans user de leurs services ; Titus les fit battre de verges, vendre ou déporter. Il ruina la délation même lorsqu'il refusa de recevoir les accusations de lèse-majesté, lorsqu'il défendit d'incriminer un fait au nom de plusieurs lois et qu'il accorda la prescription aux morts, en interdisant d'attaquer leur mémoire, passé un certain terme qull fixa.
Il y avait à craindre que cette bonté ne dégénérât en faiblesse. Ainsi Tibère avait sagement établi que les grâces accordées par un prince seraient confirmées individuellement par son successeur sous peine de nullité ; Titus reconnut par un seul acte la validité de toutes les concessions antérieures". C'était plus monarchique, puisque la volonté
1. Elle était fille du dernier roi des juifs Agrippa, sœur du jeune Agrippa, roi d*Iturée, veuve de son oncle Hérode, roi de laChalcidique, et de Polémon, roi de Cilicie. Elle avait treize ans de plus que Titus, et, par conséquent, cinquante-deux ans à la mort de Vespasien. Mais il est probable qu'elle avait quitté Rome cinq ans auparavant. Elle y revint à l'avènement de Titus, sans changer les résolutions du prince. Cf. Jos. A. J., XVIII, 7; XX, 5j etc. Suét. Tit., 7; Dio., LXVI, 15, 18. — 2. Quum ex instituto Tiherii omnesdehinc Cxsares bénéficia a superioribus concessa principibi^ aliter rata non hdberentj quam si eadem iisdem et ipsi dédissent , primus prœterita omnia uno confirmavit edicto. Suét. Tit. , 8. Nos rois, au moyen âge, ont fait du principe de Tibère une règle de droit pour le domaine royal.
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impériale semblait alors une et immuable, malgré la diversité des princes ; mais c'était se priver d'un utile contrôle et lâcher la bride à l'avidité qu'aucune crainte de l'avenir ne retenait plus. Aussi les solliciteurs accoururent; aucun ne fut repoussé; et comme ses conseillers s'effrayaient de ces dons qui épuisaient le trésor et de tant de promesses qu'il ne pouvait tenir: « Il faut, répondit-il, que personne ne sorte mécontent de la présence du prince. » Au peuple qui, lui, ne sollicitait ni grades ni fonctions, il donna, pour la dédicace du Golisée, des jeux magnifiques qui durèrent cent jours, une naumachie, des gladiateurs, cinq mille bêtes féroces. D'une estrade placée sur le théâtre, il jetait à la foule des boules en bois contenant chacune un bon pour des comestibles ou des vêtements, pour des vases d'or et d'argent, pour des esclaves, des attelages, des troupeaux entiers. Il construisit de nouveaux Thermes, où il laissa entrer la populace pendant qu'il s'y baignait lui-même ; et afin qu'elle retrouvât au moins dans les fêtes sa royauté perdue, il lui montra beaucoup de déférence, plaisantant au théâtre avec l'assistance, déclarant « que tout se passerait au gré de l'assemblée, non au sien ; que les spectateurs n'avaient qu'à réclamer ce qu'ils voudraient pour aussitôt l'obtenir. » Un mot trop admiré peint cette débonnaire facilité : « 0 mes amis I disait-il en soupirant, un soir qu'il n'avait rien donné, ô mes amis, j'ai perdu ma journée! » Paroles d'une gracieuse bienveillance, mais dangereuses.
Les devoirs d'un chef d'empire sont en effet plus austères, et la popularité acquise de cette sorte, aux dépens des ressources de l'État, n'est pas la meilleure ; celle de Titus était immense, on le comprend, après l'administration forte et sévère de Vespasien. Hâtons-nous de dire que les populations affligées de quelque fléau le trouvèrent aussi prompt à soulager leurs misères que les courtisans à répondre à leurs désirs. Une éruption du Vésuve engloutit Herculanum, Pompéi elStabies; une peste enleva, dans Rome seulement, des milliers personnes ; enfin un incendie qui dura
trois jours dévora encore une fois le Capitule, la bibliothèque d'Auguste et le théâtre de Pompée. Dans la Campanie, il envoya des consulaires avec beaucoup d'argent et abandonna les biens, dévolus au fisc, de tous ceux qui étaient morts dans le désastre sans laisser d'héritiers. A Rome, il se chargea de tout réparer, et pour faire les fonds nécessaires, il vendit les meubles du palais impérial. Ces prodigalités, dont quelques-unes étaient nécessaires, contribueront peut-être à la gène de Domitien, et Ton verra comment Domitien échappait à la gène.
Ce règne ne dura que vingt-six mois, du 23 juin 79 au 13 septembre 81. Comme Titus allait visiter ses biens paternels dans la Sabine, il fut pris d'une fièvre violente qui bientôt ne laissa plus d'espoir. On rapporte qu'entr'ouvrant les voiles de sa litière il regarda le ciel avec des yeux pleins de larmes et de reproches: « Pourquoi, disaitil, si tôt mourir? Dans toute ma vie il n'y a pourtant qu'une seule chose dont j aie à me repeqtir. » Quelle chose ? On l'ignore, ne la cherchons pas*. Ne disons pas non plus que cette courte durée de son principat ne laissa pas à son amour du bien public le temps de s'éteindre, aux applaudissements populaires le temps de se lasser, aux obstacles celui de se dresser sur sa route pour le jeter peu^ètre dans une autre voie*. Les bonnes renommées d'empereurs ne sont pas assez nombreuses pour que nous . disputions à Titus le titre qu'il reçut de ses contemporains : les Délices du genre humain.
Quelques écrivains ont parlé de poison que Domitien lui aurait donné ; mais Suétone, qui accepte si aisément les rumeurs sinistres, ne croit pas à celle-là, et les médecins de Titus ont dit à Plutarque que ce prince mourut de bains pris mal à propos. Les Juifs en savaient bien plus long sur cette mort prématurée, et le Talmud raconte encore que Titus, retournant en Italie avec les vases sacrés ravis par lui dans le temple de Jéhovah, fut assailli par une furieuse
1. Était-ce le meurtre sans jugement de Cœcina? — 2. C*est l'opinion de Dion, de Zonaras, d'Ausone, etc. Félix hrevitate regendi. Cf. Julien, les Césars.
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tempête: « Le Dieu des Juifs, s'écria-t-ii, n'adonc de force que sur la mer où il a déjà englouti Pharaon. S'il est vraiment Dieu, qu'il me combatte sur terre. » A ces mots une voix répondit: « Méchant, fils de méchant, j'ai donné la vie à une créature infiniment petite, c'est elle qui combattra pour moi. » Dès que Titus eut touché le rivage d'Italie, un moucheron entra dans ses narines et monta dans son cerveau qu'il rongea durant sept années. Un jour que le prince passait devant la boutique d'un forgeron, le bruit du marteau sur l'enclume arrêta l'insecte et l'atroce souffrance. Titus alors donna quatre pièces d'argent par jour à un homme qui se tint près de lui en frappant incessamment sur une enclume. Pendant un mois, le moyen réussit; mais au bout de ce temps l'insecte, accoutumé au bruit, se remit à ronger. Quand Titus mourut, on ouvrit son crâne et on y trouva un moucheron gros comme une hirondelle, armé d'ongles de fer et d'un bec d'airain. Avec cette histoire qu'ils contaient à leurs enfants, les Juifs poursuivaient de leur haine implacable la mémoire du destructeur de Jérusalem.
On a rarement l'occasion de mêler l'histoire de la terre à celle des hommes, parce que les changements dans le relief du sol, grandioses pour l'ensemble d'une époque géologique, s'accomplissent sous nos yeux d'une manière imperceptible. Cependant on a gardé, pour le temps de Titus, le souvenir d'un coup soudain et terrible : l'éruption du Vésuve, après un repos de deux mille ans peut-être, et la destruction de plusieurs villes Campaniennes.
Les anciens avaient bien reconnu la nature volcanique de cette montagne ; mais aucun de ceux qui nous ont conservé les traditions les plus lointaines ne savait qu'elle eût vomi des flammes. Au premier siècle de notre ère, il ne restait qu'une moitié de l'ancien cratère qu'on peut reconnaître encore, la Somma; l'autre moitié, du côté de la mer, s'était effondrée, et un large plateau couvert de vignes sur ses flancs, à son sommet de buissons hantés par les sangliers, occupait la place du cratère actuel. Pour se représenter les
lieux tels qu'ils étaient alors, il faut donc supprimer le cône de cendres noires, haut de quatre cents mètres, qui s*est élevé au-dessus de l'ancien plateau et d'où le voyageur a une vue incomparable sur Naples, son golfe, ses iles et les cités qui se pressent le long de ces rives enchantées, tandis que sous ses pieds la bouche du volcan s'emplit de bruits menaçants, de fumée et de vapeurs sulfureuses, qui déposent çà et là, sur les pierres tombées à son pourtour, des teintes éclatantes de rouge, de jaune, d'oranger, de violet, comme pour mettre au front de la sombre montagne les restes d'un diadème brisé.
Un tremblement de terre, qui, le 5 février 63, secoua la Campanie et renversa presque toute la ville dePompéi * annonçait que les feux souterrains reprenaient leur activité. Le calme revint cependant et.dura seize ans', jusqu'au milieu de l'été de l'an 79. Alors les agitations du sol recommencèrent; les puits et les sources tarirent, la mer bouillonnait et l'on entendait de sourds grondements. Enfin le 23 août, vers une heure de l'après-midi, une immense nuée, semblable à un pin gigantesque dont la tète montait à 3000 mètres de hauteur, apparut au-dessus du Vésuve, sombre et répandant la nuit autour d'elle, mais constamment déchirée par les éclairs. Pline le naturaliste, qui commandait la flotte de Misène, surpris de cet étrange phénomène, voulut, avec une curiosité de savant, l'étudier de près. Il fit armer les galères pour prendre à bord les soldats de marine stationnés à Retina et les gens de la côte qui étaient affolés de terreur. Mais le fond de la mer s'était relevé et il ne put toucher au rivage, où les vagues brisaient avec fureur, tandis que la cendre, les pierres pleuvaient sur les vaisseaux. La position devenait dangereuse et sans utilité pour personne ; il alla débarquer un peu plus loin, à
1. Sen. QttâssL nat., VI, I. Herculanum fut aussi en partie détruite. Nucérie, Naples même en souffrirent. — 2. D'après une inscription de Tan 76, Herculanum aurait encore été ébranlée en cette année-là par un tremblement de terre, à moins que Vespasien n'ait relevé en 76 les ruines faites en 63, ce qui est peu probable; voy. ci-dessus, p. 181.
Stables, d'où il vit le Vésuve couvert de feux; la lave débordant du nouveau cratère qu'elle venait de s'ouvrir et coulant par les fissures latérales ; les gaz combustibles qui s'enflammaient au contact de l'air; enfin la nue toujours suspendue au-dessus de la montagne et qui, au milieu des ténèbres dont tout le pays était enveloppé, reflétait l'immense incendie. Pline observait tranquillement tous ces phénomènes, prenait des notes et dictait. Sur le soir, il se coucha et dormit d'un profond somme. Mais la cour de la maison s'emplissait de cendres; la maison elle-même menaçait à chaque instant de s'écrouler. Ses gens l'éveillèrent et il sortit la tète couverte d'un oreiller, à cause des pierres qui tombaient. On se rendit au bord de la mer ; elle était très-grosse et l'on ne put s'embarquer. Pline, fort replet et fatigué d'une marche pénible, s'étendit à terre. A ce moment, des flammes parurent s'approcher, précédées d'une odeur de soufre. Il se leva, soutenu par deux esclaves, mais trop tard, et retomba mort, asphyxié sans doute par lacide carbonique qui, dans les éruptions volcaniques, se dégage en abondance et, plus lourd que l'air, reste à la surface du sol où Pline, en se couchant, l'avait respiré *. Il n'avait que cinquante-six ans.
Pendant que Pline mourait à Stabies, Pompéi, petite ville marchande de douze à quinze mille habitants, bâtie à l'embouchure du Sarno, sur une ancienne coulée de lave, était ensevelie sous cinq mètres de pierres ponces et de cendres ; Herculanum sous soixante ou quatre-vingts pieds de boues liquides * qui, solidifiées par le temps, portent au-
1. Tout ceci, moins la fin, bien entendu, est tiré d*une lettre de Pline le Jeune, fils adoptif de son oncle. Une seconde lettre sur la fuite de sa mère et la sienne complète son intéressant récit. — 2. M. Fouqué a calculé qu'en 1865 l'Etna a vomi assez de vapeur d'eau pour que cette vapeur, en se refroidissant dans les hautes régions de l'atmosphère, et retombant en pluie sur la montagne, l'ait couverte de 22 000 mètres cubes d'eau. Pareil fait a lieu dans toutes les éruptions. En 79, ce torrent se précipita sur Herculanum, entraînant d'énormes masses de cendres qui comblèrent les rues, les maisons et s'élevèrent de 30 à 40 pieds au-dessus des plus grands édifices.
jourd'hui les deux villes de Porticî et de Résina. Les deux cinquièmes de Pompéi sont déblayés, et le visiteur a Tétrange spectacle d'une ville romaine qui reparaît au jour après dix-huit siècles : petite ville assurément, petites maisons, rues étroites, monuments sans grandeur, art sans éclat, quoffque non sans grâce, et cependant tout cela produit une impression profonde. Ce peuple romain a laissé de tels souvenirs, que rien qu'à se trouver dans un de ses plus obscurs municipes, mais d'où il semble être sorti d'hier, on éprouve une sorte d'impression religieuse*.
La jeunesse de Domitien* avait été digne des temps de Néron et il avait fatigué de ses intrigues son père et son frère. Cependant il était sobre, au point de ne faire qu'un seul repas par jour ' ; il avait le goût des exercices militaires*, de l'étude et de la poésie, surtout depuis la haute fortune de sa maison. Vespasien lui avait accordé des honneurs, mais point de pouvoirs et il n'avait à la mort de Titus que les titres de César et de Prince de la jeunesse. Dans sa hâte à saisir enfin cet empire si longtemps convoité, il abandonna son frère expirant pour courir à Rome, au camp des Prétoriens. Un donativum et l'empressement des Romains à accepter l'hérédité toutes les fois qu'elle se
1. La plus grande partie des habitants de Pompéi put s*enfuir avec ses richesses, ou revint les chercher en pénétrant par les étages supérieurs (les maisons à trois étages étaient rares). Cependant il en périt un certain nombre. On a déjà trouvé environ 600 squelettes, quoiqu'on n*ait pas encore fouillé la moitié de la ville. Cf. Scoverte arch. fatte in Italia del 1846 al 1866, par Fiorelli, Phabile directeur des fouilles. On n'a pas découvert à Pompéi un seul manuscrit. Herculanum en a déjà donné 1756, dont près de 500 ont été déroulés et lus; ils sont malheureusement de peu d'intérêt. — 2. Titus Flavius Domitianus, né à Rome le 23 oct. 51. — 3. Avant et après cet unique repas, dit Suétone, il ne prenait qu'un fruit et un verre de liqueur. Il donnait cependant des festins magnifiques, mais n'y tolérait aucun excès et obligeait de quitter la table avant que le soleil se fût couché. — h. Il était si habile à tirer de l'arc qu'il faisait passer ses flèches entre les doigts ouverts d'un esclave, ou en plantait deux, à de grandes distances, dans la tète d'une bête lancée, de manière à figurer deux cornes (??) Pline, H. N., in proœm., et Quintilien, X, 1, 91, parlent avec estime de ses vers. Suétone dit qu'une fois empereur il cessa d'en faire.
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produisait, lui assurèrent un pouvoir que nul d'ailleurs n'était en mesure de lui contester.
Il y a le jour de leur couronnement peu de mauvais princes. Presque tous commencent bien, et, dans les monarchies despotiques, la plupart finissent mal, surtout quand les règnes se prolongent. Néron, si Ton oublie Britannicus, fut cinq ans un bon empereur; mais la pente du pouvoir absolu est glissante, avec un précipice au bout. Les passions, si on ne les maîtrise, les circonstances contraires, si on ne les domine, entraînent à la longue dans l'abîme. Domitien régna quinze ans, un an de plus que Néron, et son règne reproduisit la même histoire : d'abord un gouvernement sage , puis tous les excès; heureusement les excès n'arrivèrent que sur le tard : son quinquennium dura treize ans.
Les deux tyrannies diffèrent encore d'une autre manière : Tune eut des dehors brillants et parfois joyeux ; l'autre, malgré le nombre et l'éclat des fêtes, fut triste et sombre. Le Néron chauve * vécut comme Tibère avait fini. Vaniteux autant que le fils d'Agrippine, Domitien accumula sur sa tête tous les titres, et se décerna à lui-même l'apothéose; ses édits portaient: « Notre seigneur et notre dieu ordonne.... » Le nouveau dieu ne dédaigna pourtant pas de vulgaires honneurs. Il prit, après une expédition sans gloire, le surnom de Germanicus, vingt-quatre licteurs et le droit de siéger toujours au Sénat en costume de triomphateur*. Dix-sept fois il fut consul, et vingt-deux fois il se fit proclamer imperator pour des mtoires qui n'avaient pas toujours été gagnées. Il rappela encore Néron par son goût pour les spectacles et pour les constructions; il renouvela les jeux Néroniens, donna des naumachies où des flottes entières combattaient, célébra les jeux séculaires, bien que quarante et un ans à peine se fussent écoulés depuis ceux de Claude. En un seul jour on vit cent courses, chacune à quatre
1. Juv. Stiét.yîY, 38—2. Martial, Stace, l'appellent aussi Dûctcw*, mais ce nom ne se trouve pas sur les monnaies.
quadriges faisant cinq fois le tour de l'hippodrome. C'était plus que le peuple n'en demandait. Pour soutenir son attention lassée, pour rendre les luttes plus vives, en rendant les concurrents plus nombreux, il ajouta aux quatre factions ou couleurs du cirque, vert, bleu, rouge et blanc, deux couleurs nouvelles, le jaune et le .violet. On vit dans le stade jusqu'à des courses de jeunes filles. Les questeurs avaient depuis longtemps, laissé tomber l'usage ruineux de donner à leur entrée en charge des combats de gladiateurs ; Domitien les obligea d'y revenir et ne manqua jamais d'assister à tous ces spectacles. Martial le loae d'avoir rétabli les luttes moins dangereuses du pugilat*. Il distribua au peuple trois congiaires, chacun de trois cents sesterces par tète, et un jour il lui servit un large festin. Plusieurs fois il fit jeter aux spectateurs des présents de toutes sortes, que les chevaliers, même les sénateurs, se disputaient aussi avidement que les déguenillés de la plèbe ; et le fils du maquignon de la Sabine se donnait le plaisir de voir le peuple romain tout entier, avec ses pontifes, ses consulaires et ses prétoriens, roulant à ses pieds dans la poussière pour s'arracher une aumône du maître.
Titus n'avait pu réparer tous les. désastres du dernier incendie; Domitien élargit plusieurs rues *, releva les monuments tombés et en bâtit grand nombre d'autres avec plus de magnificence que de goût*. Les seules dorures du Gapitole, au dire de Plutarque, lui coûtèrent au delà de douze mille talents*, « plus que ne vaut tout l'Olympe, » dit Martial ^ L'art véritable n'a pas besoin de ces parures étrangères.
La direction donnée par Yespasien à l'administration im-
1. Et pugnat virtus simpliciore manu, VIII, 80. — 2. Mart. VII, 61. — 3. Plutarque, qui vit à Athènes les colonnes de marbre pentélique destinées au Gapitole, dit qu'on les gâta à Rome en les voulant retailler. Public, 17, — 4. Plut., Public. 15, près de 70 millions de francs.— 5. Épigr. IX, 4. Nam tibi quod solvatj non hdbet arca Jovis. On peut voir dans Suét., Dom, 4 et 5, la longue et fastidieuse énuméralion de ses jeux et de ses constructions. M. Rosa a récemment retrouvé les fondations de son palais et les premières assises du rez-de-chaussée.
périale continua. Domiiien rendit la justice avec zèle et accorda très-souvent sur son tribunal, au Forum, des audiences extraordinaires. Revisant avec soin les jugements dont on appelait, il cassa plusieurs sentences des centumvirs dictées par la faveur, nota d'infamie les juges corrompus et bannit les délateurs qui avaient accusé un innocent. La police des mœurs avait été sévèrement faite dans Fancienne république, et longtemps avec succès; quelques empereurs la continuèrent, trouvant à cela le double avantage de jouer le personnage austère, sans rien abandonner de leurs vices secrets, et d'atteindre par. des lois morales ceux qu'ils ne pouvaient frapper par les lois politiques.
Domiiien est, depuis Auguste, celui qui se montra le plus sévère. Censeur perpétuel, il maintint avec rigueur la distinction des ordres dans les jeux, dans les cérémonies: un jour, il rendit à son maître un esclave entré par fraude dans Tarmée, où il était parvenu au grade de centurion. 11 poursuivit les auteurs de libelles, chassa du sénat un ancien questeur, trop passionné pour la pantomime, et fit deux choses fort déplaisantes au petit peuple, mais Tune très-morale et l'autre très-nécessaire : il supprima les scancaleuses représentations publiques des mimes qui étaient la joie de la plèbe S et les échoppes, encombrant les rues, qui lui servaient de gagne-pain *. Un des afifranchis du palais avait élevé à son fils un monument avec des pierres destinées au Capitole, il fit renverser le tombeau comme sacrilège*. Vespasien et Titus avaient fermé les yeux sur Tinconduite des prêtresses de Vesta ; trois reçurent Tordre de se donner la mort, et la grande Vestale, Cornélie, fut enterrée vivante, selon l'ancienne coutume. Quand les pontifes allèrent la prendre pour la conduire au supplice, elle leva les mains au ciel, invoqua
1. Il n'autorisa que les représentations à domicile, Nerva revint sur cette interdiction que Trajan renouvela d*abord et à laquelle il renonça, après son premier triomphe dacique. PL, Pan., 46. — 2. Martial. — 3. Suét, Dom,, 8. Ne qua reUgio Deum contaminaretur*
Yesta, les autres dieux et, pendant toute la route, ne cessa dé répéter : « Quoi 1 César me déclare incestueuse, moi dont les sacrifices l'ont fait triompher I » En descendant dans le caveau fatal, un de ses voiles s^accrocha aux marches de l'échelle, elle le débarrassa, et le bourreau voulant Ty aider, elle refusa avec horreur, comme si le seul contact de cette main eût dû souiller sa pureté virginale. Un chevalier romain, son complice, périt sous les verges, dans le Comice; un autre, d'ordre sénatorial, fut bannie Ces condamnations jetèrent Teffroi dans la ville, et Stace est véridique cette fois lorsque, en décrivant la statue colossale de Domitien, il montre ses yeux de bronze fixés sur le temple de Vesta comme pour s'assurer que le feu troyen brûle sans relâche au fond du sanctuaire silencieux, et que la déesse se loue enfin de la vertu de ses prêtresses ^ La loi Scantinia, sur un vice honteux, fut sévèrement appliquée, même à des chevaliers, à des sénateurs. Un membre de Tordre équestre avait repris sa femme, après l'avoir répudiée pour adultère; il le raya de la liste des juges. Les femmes qui s'étaient déshonorées n'eurent pas le droit d'aller en litière, ni même de recueillir des legs et des successions. La mode orientale des eunuques s'étendait; il chercha à la détruire ' au profit de la morale publique et de la bonne administration que ces hommes ont toujours compromise. Il essaya même, comme Auguste, de rendre les affranchissements plus difficiles. Enfin, pour resserrer l'antique lien de la clientèle, il supprima la sportule payée par les patrons en argent, 25 as, et rétablit
1. PI. IV, 11. Pline a bonne envie de la faire passer pour innocente, afin de laisser un crime de plus sur la mémoire de Domitien ; mais lui*méme ne semble guère croire à cette innocence, et lorsque, sous Nerra, les bannis furent rappelés, on excepta le complice de Cornélie, qui avait été relégué en Sicile. Elle paraissait donc, môme alors, avoir été coupable, et Suétone n'en doute pas, Dom,, 8. Le récit de Plutarque (Quaest, Rom., 83) s'applique probablement aux mêmes personnes. La ville était dans Teffroi, dit-il, et les pontifes consultés auraient exigé que deux Gaulois et deux Grecs fussent enterrés vivants dans le Forum boarium. — 2. SilvXf l, 1, 35. — 3. H interdit la castration. Mart. IX, 7 et 8.
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l'usage des repas commuDS, cœnx rectx. Le roi, comme on appelait le patron, fit de nouveau asseoir le client à sa table, mais en face de quelques mets de rebut, tandis que lui-même soupait magnifiquement.
Yespasien avait commencé la guerre contre les habitudes efféminées et les mœurs mauvaises ; Domitien la continuait avec énergie. Aussi Quintilien l'appelle « le très-saint censeur* ». L'épithète est de trop ; mais la censure fut rigoureuse, sans réussir, bien entendu, à rendre, comme le prétend Martial, < les temples aux dieux et les mœurs au peuple ; » ou « à contraindre la pudeur à rentrer dans les familles * ». Lisez le poète lui-même, et vous verrez quelle est l'efficacité de ces sortes de lois. On ne saurait dire pourtant que ces réformes aient été absolument inutiles; et quand nous retrouverons à Rome' une société honnête, nous nous souviendrons des sévérités de Yespasien et de son fils.
Le peu d'agriculture qu'il y avait encore en Italie était surtout vinicole ; Domitien défendit de planter de nouvelles vignes, afin de laisser de la place au blé, et pour augmenter le prix des vins de la péninsule, il commanda qu'on arrachât dans les provinces la moitié des anciens plants : mauvaise mesure, qui du reste ne fut pas exécutée. Son père, son frère, avaient jeté l'inquiétude parmi les colons en reprenant, au profit du fisc, les terres vagues des colonies ^. Domitien les laissa aux anciens possesseurs, en leur accordant le bénéfice de la prescription. <r Ainsi, dit un vieil auteur, il délivra de crainte toute l'Italie. »
Dans les premiers temps, il ne se montra point avide, et, ce qui était une vertu peu romaine, il refusait l'héritage de ceux qui avaient des enfants. Il délivra de toute poursuite les débiteurs dont les noms étaient affichés au trésor
1. Sanctissimus censor, IV, in proœm. — 2. Martial VI, 2 et 7 ; X, 102; Stace, Silv., III, 4, vers 74 et IV, 3, vers 13. Cf. Suét., Dom., 7 et Amm., Marc. XVIII, 4. — 3. Voy. ci-desous le chap. lx. — 4. Aggenus, De cofUrov. agr, ap. Gœs., p. 68. Cf. Suét., Dom. 9, subseciva, qux divisis per vêteranos agris carpHm superfuerunt, veterihus possessonbus ut usucapta concessit. Cf. Or.^ u" 3J 18^ et ci-dessus, p. 183.
depuis plus de cinq ans, et, afin de réprimer le zèle intéressé des délateurs pour les droits du fisc, il décréta des peines sévères contre les accusateurs malheureux, les condamnant à Texil quand ils ne gagnaient pas leur cause. «Un prince, disait-il, qui ne punit pas les délateurs, les encourage. »
Il augmenta d'un tiers la paye des soldats, mesure commandée par le renchérissement de toutes choses depuis César. Le dictateur avait fixé leur solde annuelle à neuf pièces d'or ; elle était encore à ce taux sous Domitien ; il la porta à douze*. Pour prévenir les révoltes, il interdit de réunir deux légions dans un même camp et de recevoir dans la caisse militaire, sur les économies des soldats/ plus de mille sesterces au nom de chacun d'eux ^. Il eut aussi voulu diminuer Tarmée pour réduire les dépenses; la crainte des barbares l'en empêcha.
Comme son père encore, Domitien, qui afifectait de prendre Minerve pour divinité protectrice * , encouragea les arts et les lettres; ses grands travaux fournirent de l'occupation aux artistes, et on le voit donner en une fois à un philosophe six cent mille sesterces pour s'acheter une terre aux portes dePruse*. Afin de remplacer les bibliothèques détruites par les derniers incendies, il fit chercher de tous côtés des livres, et copier à Alexandrie tes ouvrages perdus ^ Poëte lui-même, il appelait auprès de lui Stace et Martial, sans toutefois que ses dons les aient fait arriver à la fortune, qu'ils mendièrent toujours; il recevait les éloges de Valérius Flaccus, de Silius Italiens et de Quintilien, à qui il confiait l'éducation de ses petits neveux % et instituait, au Capitole, un concours quinquennal de poésie, d'éloquence
1. La pay6 était de 5 as au temps de Polybe (VI, 39). César la doubla (Suét. Cxs.j 26). Elle fut donc sous Domitien de 13 as 1/3 = 5/6 de denier par jour = 25 denarii par mois, ou 300 par an, au lieu de 225. — 2. Chaque légion avait sa caisse d'épargne ; Saturninus, dont il sera parlé p. 224, avait pris ces dépôts en gage pour s'assurer la fidélité des soldats. — 3. Familiare numen Minerves, Quint. X, 1. Cf. Suét. Dom., 15. — 4. PI. Ép.y X, 76. — 5. Suét. Dom. 20. — 6. Silius III, v. 618 et suiv. QuintU. IV, in proœm.
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et de musique qui se célébrait encore au cinquième siècle {Agon Capitolinus), Un autre avait lieu tous les ans dans son palais d'Albe. Juvénal composa sous lui sa première satire, la septième. Pline l'ancien venait de mourir; mais Tacite, qu'il avait nommé quindécemvir et préteur (88), allait écrire la Vie (TAgricoia^^ et Pline le jeune, arrivé aussi à la préture en Tan 93, était en possession de toute sa renommée. Ainsi sous ce règne se rencontrèrent les plus considérables des poètes de second ordre, deux prosateurs fameux et un écrivain dé génie qui méditait déjà ses redoutables livres. On . y trouve encore des jurisconsultes célèbres, Palfurius et Armillatus, auxquels Juvénal reproche de trop multiplier les droits régaliens*, et surtout le chef de Técole proculéienne, Pegasus, qu'il fit préfet de Rome, et que le satirique est forcé d'appeler « un très-saint interprète des lois ' ». Grâce à ces graves personnages qui, depuis Auguste, se succédaient sans interruption dans les conseils du prince, la société civile, au-dessous et à Tabri des tempêtes qui agitaient la société politique, s'organisait chaque jour d'une manière plus équitable. Il en sera longtemps ainsi, et les plus mauvais règnes verront les plus précieuses conquêtes de Tesprit de justice.
Nous n'avons aucun détail sur l'administration de Domitien dans les provinces. Quelques inscriptions montrent qu'il y continua les travaux de son père^ ; et il est permis de croire que l'autorité s'y montra équitable et ferme, quand
1. Après sa préture, Tacite s*éîoigna de Rome et il en était encore absent en 93. Était-ce par suite d'un exil ? On Ta dit, mais tout y est contraire, et Borghesi (VII, 322) pense que, selon l'usage. Tacite, au sortir de sa préture, reçut le commandement d'une légion ou le gouvernement d'une province impériale , probablement celle de Belgique, où son père avait été procurateur et où il acheva- de recueillir les matériaux du De moribus Germaniae.— 2. Juv Sat.,IV, 53. Quiequid conspicuum pulchrtm' que est œquore toto, Res fisci est. Pour Palfurius, voyez ci-dessus, p. 188. — 3. Optimus atque interpres legum sanctissimus» Ihid. — ,4. Ainsi, en l'an 82, il fit réparer par un de ses légats les routes des provinces de Galatic, Cappadoce, Pont, Pisidie, Paphlagonie, Lycaonie et Arménie Mineure.... Vias stravitj C. /. L., III, 312 et 318. On croit qu*il construisit le second camp des prétoriens à Albano.
on lit ces mots d'un biographe peu bienveillant : « Il sut si bien contenir les magistrats de Rome et les gouverneurs des provinces, qu'ils ne furent jamais ni plus désintéressés ni plus justes S» ou lorsqu'on se rappelle qu'un des plus actifs délateurs, Bébius Massa, accusé par les habitants de la Bétique, fut condamné sur les plaidoiries de Sénécion et de Pline le jeune. Suétone ajoute ces paroles qui donnent beaucoup à penser : « La plupart de ceux-là mêmes qu'il força d'être justes et intègres, nous les avons vus accusés après lui de toutes sortes de crimes. » Ce qui veut dire que, sous lui, les agents du pouvoir furent activement ^surveillés et que, sous l'administration plus douce qui remplaça la sienne, ils se dédommagèrent de leur désintéressement forcé. Les empereurs qu'on a le plus décriés, je ne parle pas des fous, comme Caligula et Néron, mais des politiques, comme Tibère et Domitien, furent terribles à l'aristocratie, et quand les dangers de leur position eurent développé en eux une cruauté naturelle chez ce peuple, dont le plus vif plaisir était de voir le sang couler, ils frappèrent tout autour d'eux sans pitié. Mais nous l'avons dit déjà, la seule question pour 80 millions d'hommes, c'était d'avoir la paix et l'ordre.
Après avoir montré l'autorité absolue des empereurs, le provincial Appien ajoute : « Yoilà deux cents ans à peu près que ce régime subsiste; dans cet espace de temps, la ville s'est embellie d'une façon merveilleuse, les revenus de Tempire se sont accrus et, par le bienfait d'une paix constante, les peuples sont arrivés au comble de la prospérité. » On voit le compte que tenaient les provinciaux des tragédies accomplies à Rome. Tout au plus leur semblaient-elles des leçons d'égalité données à des gens qui
1. Suét., Dom.j 8. Les choix de Domitien furent souvent heureux. Il fit la fortune de Tacite {H. I, 1) et de Pline : il nomma consuls Nerva, Trajan, Verginius Rufus, etc. Valerius Homulus vantait à Trajan lui-même le gouvernement de Domitien.... C'était un prince détestable^ disait-il^ mais.qu plaçait bien sa confiance, amicos autem honos hahuisse. Il ajoutait : Melio» rem esse rempuhlicam et prope tutiorem in qua princeps malus est^ ea in quasunt amiciprincipis mali* Lampr. Alex, Sev., 65*
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ne la coinprenâ.ient guère et une sorte de duel entre les riches d'hier et ceux qui le seront demain. Avec le fabuliste qu'efifrayaient « les cornettes et panaches » , ils tiraient du spectacle de si terribles vicissitudes cette moralité : « Le menu peuple toujours échappe, mais les chefs succombent. La délation ôte ce que la délation avait donné * . » Horace avait déjà, près d'Auguste, chanté Vaurea mediocritas; Martial la célèbre encore au temps de Domitien; avec des princes qui peuvent tout donner, mais aussi tout prendre, c'est le vœu des gens sages.
11 y eut plusieurs guerres sous Domitien, toutes défensives, excepté l'expédition contre les Cattes, qui ne fut qu'une grande mesure de police pour éloigner de la frontière les maraudeurs ennemis".
A en croire Pline le jeune et Tacite, ces guerres ressemblèrent à celles de Caligula : les victoires de Domitien étaient des défaites ; ses captifs, des esclaves achetés; ses triomphes, d'audacieux mensonges. Suétone n'est pas si sévère, et il n'eût pas manqué de l'être, lui qui raconte avec tant de complaisance les fâcheuses aventures de Caïus sur le Rhin et au bord de la Manche, si Domitien eût renouvelé la comédie de Caligula se procurant des provinciaux « de taille trit)mphale'». Mais Suétone n'écrivait ni le Panégyrique de Trajan ni la Vie d'Agricola; il .n'avait pas besoin de mettre dans une plus vive lumière la gloire d'un empereur, en faisant la honte d'un autre ; ni de grossir la renommée d un lieutenant, en laissant entrevoir les hauts faits que ce lieutenant eût accomplis sans la jalousie de son chef. « Domitien, dit-il, fit plusieurs guerres, les unes qu'il entreprit volontairement, celle, par exemple, contre les Cattes (84), les autres qu'il ne pouvait éviter, comme l'expédition contre les Sarmates qui avaient massacré une légion, et les deux campagnes contre
1. Phed. IV, 6, ,..invidia excelsos.... vexât. —2. Le consul Frontinus, un contemporain, dit {Strat., I, 8) des Cattes : qui in armis erant.,.. Née ignoraret {Domitianus) majore bellum molitio7ie inituros. — 3. Voyez t. IIJ, p. 502,
les Daces (86-90) pour venger deux défaites de ses troupes. Après plusieurs combats mêlés de succès et de revers contre les Uattes et les Daces, il célébra un double triomphe; ma:is pour la guerre avec les Sarmates , il se contenta d'offrir à Jupiter Capitolin une couronne de laurier*. »
L'empire était contraint, pour sa sécurité, de peser de temps à autre sur les remuantes peuplades qui bordaient sa double frontière du Rhin et du Danube; Domitien, en s'y portant lui-même, ne fit que suivre l'exemple de ses plus illustres prédécesseurs. Durant la révolte de Civilis. les Cattes. (Nassau, Hesse et partie de la Westphalie) avaient essayé de surprendre Mayence. Vespasien n'avait pas juge à propos de venger cet affront ; Domitien pensa qu'après deux empereurs qui, depuis leur avènement, n'avaient pas quitté Rome, il était nécessaire que le troisième, pour sa sécurité même, se montrât aux légions et fit cesser leurs longs loisirs par des expéditions sans danger. En 84, il vint se mettre à la tête de Tarmée du Rhin, pénétra sur les terres des Cattes , qui reculèrent dans Tintérieur de leurs forêts et, au retour, prit le nom de Germanique, qu'il ne méritait pas pour une expédition sans; batailles ni conquêtes. Cependant un écrivain militaire qui fit peut-être cette campagne, Frontinus, en parle avec éloge ^ et elle semble avoir atteint le but proposé, puisque sur le Rhin la paix ne fut pas une seule fois troublée durant ce règne.
Le choix de Trajan pour le gouvernement de la Haute- Germanîe' montre que Domitien voulait de ce côté une
1. Dont. 6. Aur. Vict., de Cœs., II, dit aussi : Dacis et Cattorum manu devictiSy et dans VEpU. II, Cattos, Germanosque devicit , ce qui explique le Victis parcentia fœdera Cattis de Stace, 5tiv., Ilf, 3, 168. — 2. Stratag. I, 1,8; II, 11, 7. — 3. D'après l'opinion générale, depuis Tillemont jusqu'à M. des Vergers (Chron, du règne de Trajan) y ce fut Domitien qui donna cette province à Trajan; selon Mommsen {Étude sur Pline , dans la Bibl, de VÉcole des hautes études, p. 10, n. 2) et Dierauer {Gesch. Traj.y p. 15), ce serait Nerva; mais leur preuve la plus forte est une antithèse de Pline que Burnouf même n'a pu prendre à la lettre. Un autre pas sage montre que dans les dernières années de Domitien Trajan occupait une place très en vue, omnibus excelsior {Pan. 94), et si cette nomination
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surveillance sérieuse. Le nouveau général, malgré son humeur guerroyante, s'appliqua à constituer une puissante défensive en couvrant le sud-ouest de l'Allemagne par une ligne de postes fortifiés, de levées de terre et de retranchements dont on retrouve çà et là les traces sous les noms de Murs du Diable^ de Fossés des Païens, etc., depuis le Rhin, bien au-dessous de Mayence , jusqu'au Danube vers Ratisbonne. Drusus, Tibère et Germanicus avaient commencé un siècle auparavant ces travaux, en face de Bonn, et les avaient poussés parallèlement au Rhin, à travers le Westerwald, peut^tre jusqu'au Taunus, dont les nombreuses sources thermales attirèrent de bonne heure les Romains. Plus au sud, le fleuve avait été depuis longtemps franchi par des populations gauloises. Les Celtes, qu'Alexandre trouva au nord de la Macédoine, avaient laissé quelquesuns d'entre eux dans la vallée du haut Danube d'où ils étaient anciennement partis pour envahir la Gaule et l'Italie. Les Teutons et les Suèves germanisèrent ce pays. Mais après la défaite d'Arioviste et la retraite des Marcomans sur la Bohême, surtout lorsque Auguste eut pris possession de la rive droite du Danube et couvert de camps, de colonies, la rive gauche du Rhin, ce coin de la Germanie que le Rhin enveloppe et où le Danube a ses sources, n'avait plus été tenable pour les barbares. Des Gaulois étaient revenus sur ces terres abandonnées et, en retour de la protection romaine, y payaient la dime de leurs moissons {Agri decumates). Pour défendre leurs cultures et un territoire qui eût ouvert aux Germains la Gaule et l'Helvétie, on continua vers le Danube les travaux commencés sur le Rhin inférieur. Bien des princes jusqu'à Probus s'en occupèrent sans qu'il soit possible de faire la part de chacun. Domitien y donna un soin particulier, car, suivant Frontinus*, il fit construire une
avait été faite par Nerva, Pline n'aurait pas manqué de tirer quelque effet oratoire de ce choix prévoyant. — 1. Stratag, 1, 3, 10.... Hmitibus per centum viginti millia passuum actis.,,. Cf. Francke, Geseh. Trajan's, p. 56; Sickler, AlL Geogr,, 1, 182, et Buchner, Reise auf
ligne de défense longue de 120 milles. Pendant la révolte d'un légat dont il sera parlé plus loin, les Germains avaient pénétré jusqu'au Rhin et nienacé la Gaule; Trajan fut sans douce chargé de prévenir un pareil danger. On diffère sur le tracé qui , . franchissant le Taunus et TAlp de Souabe , semble avoir enveloppé la vallée inférieure du Mein, où se trouve la grande route pour pénétrer au cœur de l'Aile* magne, et tout le bassin du Neckar. A Tabri de ces défenses qui rejetaient les Germains sur le centre de leur pays, la population s'accrut dans les Terres dicumates ; elle eut son centre religieux et politique aux Autels Flaviens (Rothweil sur le Neckar) où elle vint adorer la divinité de Rome et des empereurs. C'était comme un«. province nouvelle qui se formait aux dépens de la barbarie fortement contenue, ainsi qu'on forme un nouveau territoire en refoulait par des digues les eaux vagabondes ^
Dans Vintérieur de la Germanie, Domitien nouait d'utiles alliances sans y compromettre ses armées : il envoyait de Taisent à un chef des Ghérusques,mais refusait de le soutenir militairement; il décidait le roi des Semnons à venir à Rome, avec la vierge Ganna qui avait remplacé Yelléda comme prophétesse des Germains. Ces deux personnages s'en retournèrent comblés de présents et rentrèrent dans leur pays avec une idée de la puissance romaine qui valait mieux pour la tranquillité des frontières qu'une victoire des légions".
La même politique fut suivie en Bretagne et les mêmes travaux y furent exécutés. Depuis les grands coups frap-
Taufelsmauer. M. de Ring {Mémoire sur les tombes celtiques du S, 0. de VAÎlem,) croit que ces tombes qu'on retrouve en Alsace, dans le pays de Bade et la forêt Hercynienne jusque vers le Danube, ainsi que les dolmens qu'on voit encore sur la, crête des Vosges, appartiennent à des populations gauloises établies en ces lieux avant la domination romaine. Les Germains sont en effet arrivés bien tard dans cette partie de la vallée du Rhin, qui était gauloise avant Arioviste, resta romaine jusqu'à Attila, appartint aux rois de nos deux premières races jusqu'au traité de Verdun, et fut en partie reconquise par ceux de la troisième. Cf. Bertrand, CelteSy Gaulois et Francs, 1873.— 1. Tac , Germ., 29; Mart., Epig,, X, 7.— 2. Dion, LXVII, 5.
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pés par Plautius sous Claude et par Suétonius Paulinus sous Néron, la guerre s'y était à peu près arrêtée et la civilisation avait commencé son œuvre. On a vu (p. 40) avec quelle rapidité la vie romaine, le commerce, l'usure s'étaient répandus dans Tile. Yespasien, qui s'était signalé dans les premières campagnes de la conquête, avait voulu achever l'entreprise de Claude et il avait envoyé successivement en Bretagne trois habiles généraux : d'abord Cerialis et Frontinus, qui domptèrent au nord et au sudouest les Brigantes et les Silures, deux peuples redoutés ; puis, en 78, Agricola, qui soumit les Ordovices, au centre du pays de Galles, et Tile de Mona. La Bretagne entière se trouva alors conquise et pacifiée jusque vers les Highlands d'Ecosse. Agricola s'approcha de ces montagnes, mais s'arrêta sur l'isthme large de 30 milles qui s'étend entre les deux mers, du golfe de la Glyde à celui du Forth, et couvrit cet espace de forts reliés entre eux par un retranchement, de manière à garantir la province contre les incursions des montagnards. Ceux* ci vinrent bravement l'attaquer; il les vainquit au pied du mont Graupiaus, malgré le courage de leur chef Galgac, à qui Tacite prête un discours que nulle oreille romaine n'entendit et que pas un Latin n'aurait pu comprendre. Les légions après ce succès rentrèrent derrière leur ligne de défense ; mais la flotte alla reconnaître la pointe septentrionale de l'tle. les Orcades et peut-être les Shetlands.
Tacite veut que Domitien se soit alarmé de la gloire d' Agricola. Mais on ne pouvait gagner une renommée bien retentissante dans ces combats à peu près sans péril, contre des peuplades peu nombreuses, mal armées et si pauvres que, dans son maigre butin, le vainqueur ne trouvait pas un trophée à mettre sous les yeux du peuple de Rome. Capitaine méthodique et lent, Agricola n'avait pas les grandes qualités qui rendent les généraux redoutables à un gouvernement soupçonneux; honnête homme, bon citoyen, soumis à la loi et au prince, il ne pouvait inspirer d'ombrage à celui qui ne craignit pas de donner le consu-
lat et sa meilleure armée à Trajan. La renommée d'Agricola est surfaite ; il n'a ni conquis, ni civilisé la Bretagne, comme son gendre le donne à penser; mais il a convenablement rempli par deux succès et des travaux utiles un gouvernement dont la durée excéda celle des commandements ordinaires : sept années (84)*. Tacite est forcé de nous dire que Domitien proposa dans le sénat son rappel « avec de grands éloges et en lui faisant décerner les décorations triomphales, une statue couronnée de lauriers et les autres honneurs qui tiennent lieu xie l'ancien triomphe. » Mais il a soin d'ajouter qu'Agricola rentra modestement à Rome , de nuit, sans appareil ; que le prince le reçut froidement, tout en lui offrant le gouvernement de Syrie ; enfin qu'Agricola eut la sagesse de ne pas siccepter ce qu'on souhaitait qu'il refusât. Le tyran soupçonneux et le grand général tombé dans la disgrâce font alors un de ces sombres tableaux où Tacite excelle; mais, en songeant aux honneurs éclatants déférés à son beau-père, à la faveur dont il jouit lui-même auprès du prince *, on se dit qu'il était utile sous Nerva de paraître une victime de Domitien. Agricola vécut neuf années encore*, « sans chercher, par un vain étalage, la renommée et quelque destin fatal. Que les admirateurs de toute parole imprudente, de tout acte audacieux et coupable, apprennent par cet exemple que même sous un mauvais prince il peut y avoir de grands citoyens ; que la modération et l'obéissance, si l'on y joint le talent et la fermeté, donnent aussi bien la gloire que ces morts ambitieuses sans profit pour l'État. » Par ces paroles, Tacite justifie la sage réserve de son beau-père et, du même coup, condamne les inutiles
1. Borghesi {Œuv, III, p. 188) prolonge jusqu'à la fin de l'année 851e commandement d'Agricola en Bretagne. La durée habituelle de la légation de Bretagne était, d'après Hùbner, Rein. Mus.^ n. f. XII, 57, de trois ans. — 2. Dignitas nostra.,.. a Domitiano longius provecta. Hist., I, 1. Cf. p. 210, n. i. La Vie d' Agricola fut écrite en 97, après le meurtre de Domitien. — 3. Quand il mourut, on parla de poison. « Nous n'avons eu, dit Tacite, aucune preuve qui m'autorise à l'affirmer. » Cette réserve de Tacite est une décharge pour Domitien.
témérités qu'il a si souvent gloritiées dans ses Annales et dans ses Histoires.
En rappelant Agricola, Domitien avait sans doute voulu inaugurer en Bretagne une politique de paix qui lui permit de réduire ses dépenses militaires. On a vu qu*il imposa la même conduite à Trajan, qui, à deux pas de champs de batailles magnifiques où tant de généraux avaient trouvé la gloire, fut obligé de contenir son ardeur. Quand les Lygiens en guerre avec des peuples slaves essayèrent, par une demande de secours, de mêler Tempire à leurs querelles, Domitien leur envoya cent cavaliers, quelque argent et des promesses. Sur un autre point de la Germanie éclata une lutte terrible : un peuple, les Bructères, subit un grand désastre, « par une faveur particulière des dieux envers nous. Le ciel ne nous a pas même envié le spectacle de ce combat où soixante mille barbares sont tombés, non par le fer des Romains, mais sous leurs yeux et pour leurs plaisirs. Âh 1 puissent les nations persévérer dans cette haine d'elles-mêmes M » Ce vœu homicide faisait depuis Tibère le fond de la politique impériale à l'égard des barbares.
Les Daces établis dans les vastes steppes habitées aujourd'hui par les Hongrois, les Transylvains et les Moldo- Valaques, du Témès à la mer Noire, avec de hautes montagnes pour refuges, y avaient, depuis un siècle, singulièrement multiplié. La vie est facile en effet dans ces plaines fertiles où le même champ donne du blé dix années de suite sans s'épuiser et qui nourrissent de leurs troupeaux une partie de l'Europe occidentale, tandis que la région montagneuse est une des plus riches du continent en mines d'or, d'argent, de fer, de cuivre et de sel gemme. Jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, les Daces n'avaient pas été de trop incommodes voisins. On parle de quelques incursions sous Tibère, mais il n'y eut d'invasion sérieuse qu'au temps de la guerre vitellienne, lorsque An-