‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 26 sur 45 · Tac. Germ · texte numérisé non relu

Tac. Germ

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tonius eut laissé la Mœsie à découvert, en entraînant vers les Alpes les troupes chargées de la défendre. Cette invasion ne doit même pas avoir été bien redoutable, puisqu'il suffît d'une légion pour l'arrêter, et de quelques renforts envoyés plus tard pour ramener la sécurité le long du Danube *.

Tant que ces tribus restaient isolées, elles n'étaient point à craindre ; mais on a vu ^ qu'au temps de Jules César un de leurs chefs , Bœrébistas , réunit les Daces aux Gètes et éleva un empire formidable qui comprit un instant toute la vallée du Danube, depuis le Noricum jusqu'à l'Ëuxin. Il semble que pareille révolution se soit accomplie parmi les tribus fixées au nord du fleuve à l'époque des Flaviens, et qu'ils se soient réunis autour d'un chef habile et résolu, faisant à merveille la guerre des barbares , incursions audacieuses et fuite rapide, mais capable de faire aussi la grande guerre, de combiner des manœuvres, des pians de bataille. Comme Marbod sous Auguste, le Décébale ' rêvait de se créer un grand empire et, sachant que la tactique romaine doublerait la force de ses bandes guerrières, que la civilisation mettrait à profit pour lui d'immenses ressources restées inutiles entre les mains de son peuple, il attirait les déserteurs des légions, les artisans des provinces; en même temps, il nouait des relations avec tous ses voisins et envoyait des émissaires jusque chez^ les Parthes *. Quand il se crut prêt, il franchit le Danube , battit une légion , tua le gouverneur de la Mœsie inférieure, Oppius Sabinus, et ravagea toute la rive droite du fleuve jusqu'au pied des montagnes. Domitien devait venger "cet aff^ront; dans l'été de 86, il se rendit en Mœsie où s'assemblait une armée, sous le commandement du préfet du prétoire Cornélius Fuscus, et, après les premières opérations, qui rejetèrent les barbares sur la rive gauche, il retourna en Italie. L'année suivante (87), Fuscus passa

1. Tac. F. III, 46. — 2. T. III, p. 92. — 3. Ce mot qui signifierait, d'après une étymologie sanscrite Dhâvakahalay la force des Daces, ne serait pas un nom propre, mais un titre. — 4. PI. Episi, X, 16.

220 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).

le fleuve, s'aventura imprudemment loin de ses rives et fit une retraite désastreuse où il perdit une aigle, une légion et la vie. Cet échec fut réparé Tannée suivante par Galpurnius Julianus, gouverneur de la Hœsie Supérieure, qui vainquit les Daces dans une grande bataille, ravagea leur pays et les décida à demander la paix.

Malgré sa défaite, le Décébale semble avoir gardé de la fierté, et Domitien, malgré sa victoire, eut de la modération. Cette guerre le fatiguait ; il voulait la finir en ne marchandant pas sur les conditions (déc. 89) ; les Daces lui ayant remis les armes romaines, les prisonniers qu'ils avaient entre leurs mains et des otages, il relira ses légions de leur territoire, à la condition qu'eux-mêmes respecteraient celui de l'empire. Les ambassadeurs du Décébale allèrent à Rome porter au sénat une lettre de leur prince, qui en contenait sans doute l'engagement, et son frère (?) Diégis se rendit au milieu du camp romain, pour recevoir une couronne de la main de Domitien, comme si le chef bar- Imre était réduit au rang des princes qui tenaient de Rome leur royauté. Afin desceller lamitié avec son nouvel allié, Domitien lui envoya en présent de l'argent, des objets curieux pris dans le palais impérial et des ouvriers habiles en toutes sortes d'ouvrages.

Cette paix^ ne reculait pas les frontières de l'empire. Mais Auguste et Tibère n'avaient pas voulu que la domination romaine franchit le Rhin et l'Ëuphrate ; Donûtien pensa comme eux qu'il n'était pas prudent de lui faire passer le Danube; ce sera encore l'avis d'Hadrien quand il abandonnera les conquêtes de Trajan au delà de l'Ëuphrate. Cette politique prudente a valu à Domitien la honte d'être appelé le tributaire des barbares par les courtisans de son second successeur, qui célébrèrent le conquérant de la Dacie comme le vengeur de l'honneur romain.

Les paroles de Suétone citées plus haut, les faits que nous connaissons éloignent l'idée d'un tribut payé aux

1. Dion, LXVII, 6, 10. Eckhel, N, D. T., IV, p. 381, dit qu'il n'existe pas une seule médaille pouvant fournir le moindre indice sur cette guerre.

Daces. Pline lui-même qui, avec son belliqueux empereur, est revenu au principe que Rome ne traite pas, mais commande, Pline ne fait allusion dans le Panégyrique de Irajan qu'à une paix débattue entre les Romains et les barbares, ainsi que se font toutes les conventions, et à des otages obtenus, dil-il, en échange de présents, comme si le nom seul d'otages, obsides^ reçus par l'empereur n'était pas Taveu de la défaite de ses ennemis \ Mais ces présents étaient un vieil usage de la politique impériale. Ainsi avait fait Néron pour Tiridate d'Arménie, et on a vu Auguste faire mieux encore pour les rois des Parthes*. Déjà même les empereurs prenaient à leur service des bandes entières de barbares, telle que cette cohorte d'Usipiens dont Tacite raconte l'étrange histoire'; et les généraux de Ves* pasien avaient accordé quelque argent aux Sarmates et aux Daces riverains du Danube pour garder les passages du fleuve, comme les Anglais, les Russes, même les Américains ont pensionné tant de radjahs, de sultans et de chefs établis sur leurs frontières. Domitien renouvela sous forme de pré^ sents cette solde militaire. Traj an lui-même et Hadrien n'agiront pas autrement. Cette politique qui armait les barbares contre les barbares était bonne avec un empire fort et des armées. vaillantes; elle deviendra un danger et une honte , quand les qualités militaires se seront perdues , quand les coureurs de bois, les batteurs d'estrade, à la

1. Ne inducias quidem nisi œquis eonditionibus inibant,,,. ohtides non emimus,... nec immensis muneribus paciscimur, 11 et 12. Dion dit bien que Dolnitien paya un tribut annuel ; mais Suétone et Pline, tous deux contemporains, ne le disent point et n'auraient pas manqué d'insister sur cette honte. On a vu les paroles de Suétone et les raisons de Pline. Quant à Dion, nous n'avons plus son texte pour ses derniers livres, et il est difficile de se tirer des contradictions de Xiphilin. Ainsi, le § 7 du livre LXVIX est inintelligible, et c'est au § 10, après la paix conclue, qu'est placé le récit de la grande victoire de Julianus. Du reste, s'il parle du tribut au livre LXVIII, 6, il n'en parle pas au livre LXVII, 7 , où il dit au contraire que Décébale 5eiv«5< èuETaXaiicc&piQTo. Eutrope, VII, 15, dit aussi, sans commentaire, que Domitien triompha des Daces. — 2. T. III, p. 275. Néron avait donné à Tiridate des architectes et des ouvriers pour rebâtir sa capitale, Artaxata. Suét. Nér., 30. Traj an fera aussi une pension au roi des Roxolans. Spart., Adr.y 6. — 3. Agric, 28.

solde de Tempire pour éclairer le pays en avant de la ligne des castra statwa , ne sentant plus derrière eux la puissante réserve des légions, guideront au pillage des provinces ceux qu'ils étaient d'abord chargés de surveiller et de contenir.

Les Marcomans, les Quades que Tibère avait établis sur la gauche du Danube entre la March et le Waag ou le Gran, les Sarmates lazyges (entre le Témès et le Danube) avaient refusé d'aider l'empire durant la guerre Dacique. Menacés d'une attaque par l'armée de Pannonie, ils envoyèrent à Tempereur des députés qui furent mis à mort. On ignore comment se dénoua cette affaire, qui fut sérieuse puisqu'une légion y périt % sans doute heureusement, malgré l'assertion de Dion que Domitien, vaincu par ces peuples, fut obligé de fuir devant eux. Du moins, il n'est question, dans les six dernières années de ce règne, d'aucun trouble le long de cette frontière.

Vers 89, quand laguerre Dacique n'était point terminée S un faux Néron se montra en Orient. Les Parthes s'apprêtaient à le soutenir; une lettre menaçante de Domitien les força de livrer l'imposteur^

En Afrique, les Nasamons, déjà rebelles sous Yespasien, se soulevèrent encore : ils furent presque exterminés ; mais la Cyrénaïque et la Tripolitaine se trouvèrent enfin délivrées des continuelles déprédations de ces nomades '.

L'empire conservait donc sa forte assiette militaire : les

1. Tacite dit, F., I, 2 : Coortx in nos Sarmatarum et Suevorunt gentet, Stace, naturellement amplifie : Horrida heUa. Silv,, III, 3, 170. II y eut du côté de la Pannonie^ sous Nerva, quelques hostilités heureuses pour les Romains. PI. Paneg, 8. La chronologie du règne de Domitien est fort difficile à établir. Henzen, Scavi nel Bosco Sacro de' fratelU Arvali, p. 107, montre qu'en 89 Domitien était absent de Rome, peut-être pour la guerre de Pannonie. — 2. Le triomphe pour la guerre Dacique fut célébré, suivant Eusèbe, dans la dixième année du règne de Domitien^ et selon Martial, dans le mois de janvier, par conséquent en janvier 91. — 3. Cette révolte, disent Zonaras et Eusèbe, eut pour cause les exactions de Domitien. Mais que pouvait-il prendre à ces nomades qu'flérodote nous montre vivant de sauterelles? Les débris de cette tribu s*établirent au sud de la Marmarique. P\ol. IV, 5, 21 .

provinces ne bougeaient pas, les frontières étaient bien gardées et, malgré quelques succès passagers, les barbares sentaient peser sur eux sa puissante main. Une seule chose est triste à voir, Rome, et surtout le palais. Au lieu du sage administrateur que nous y avons trouvé jusqu'à présent, nous allons être en face d'un tyran dont la mémoire a été justement flétrie.

Cependant Domitien ne se jeta point dans le crime par goût du sang et caprice de bourreau. Il disait souvent que le nombre des supplices ne dépend pas des princes, et que ceux qui punissent le moins ne sont pas les bons princes, mais ceux qui ont été assez heureux pour trouver rarement à punira Ces paroles ne viennent pas d'un maniaque de cruauté; seulement il aurait dû ajouter qu'il est des gouvernements capables de diminuer les châtiments parce qu'ils savent en prévenir la nécessité. Domitien, au contraire, soupçonneux et inquiet, les multiplia par la terreur même qu'il ressentit et par celle qu'il inspira.

Suétone explique en deux mots sa tyrannie : « Sa conduite fut d'abord mêlée de bien et de mal ; mais peu à peu ses vertus devinrent des vices ; le besoin le rendit avide, la peur le fit cruel, inopia rapax^ metu ssevus, » Vespasien avait certainement laissé à ses ûls un trésor bien garni ; Titus l'entama par ses prodigalités ; Domitien l'épuisa par les frais énormes de ses constructions et de ses spectacles, surtout par l'augmentation de la solde, qui doit avoir accru les dépenses annuelles d'une cinquantaine de millions. D'abord il se montra fort sévère pour la rentrée des impôts. « U en est un, dit Suétone, dont on poursuivait le recouvrement avec beaucoup de rigueur : celui de la didrachme que devaient payer les Juifs; de tous les côtés on dénonçait au fisc ceux qui , sans en faire profession publique , vivaient dans la religion judaïque ou qui dissimulaient leur origine pour se soustraire au tribut imposé à leur nation. Je me souviens d'avoir vu dans mon jeune âge un

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