Dion., LXVII
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receveur visiter, devant une foule de témoins, un vieillard de quatre-vingt-dix ans pour voir s'il était circoncis*. » De mauvaises finances faisaient bien vite, avec des princes sans scrupules, une détestable politique. Domitien recommença la chasse aux testaments : il suffisait qu'une personne affirmât avoir entendu dire au défunt que César était son héritier pour qu'on saisit Théritage. La loi dé majesté redevint une ressource : un mot, un acte imprudent entraînait la perte des biens.
La cruauté de Domitien se montra surtout, et peut-être faudrait-il dire seulement *, après la révolte d'un personnage de haute condition, Antoniuâ Satuminus, qui prétendait descendre du triumvir et de ce tribun factieux que les Italiens avaient voulu proclamer roi*. Il commandait dans la Germanie Supérieure deux légions, qu'il souleva, et il appela les Germains à son aide. Un dégel inopiné les arrêta sur la rive droite du Rhin, tandis que Appius Norbanus Maximus, gouverneur d'Aquitaine ^, accablait Antonius sur la rive opposée. Ce rebelle, à coup sûr, ne comptait pas seulement sur les sauvages alliés auxquels il ouvrait si patriotiquement l'empire. Pour menacer son prince avec deux légions il devait avoir des complices ailleurs, à Rome surtout ; aussi Norbanus eut-il soin de brûler bien vite la correspondance du vaincu. Domitien épouvanté lès rechercha et les poursuivit avec acharnement. Cette révolte doit être de l'année 93, qui, au dire de Tacite et de Pline \ est celle où commencèrent les grandes cruau-
1. Suét. Dom, 12. — 2. „*aliquanU> post civUis helli vietoriam œvior» Ibid. 10. Suétone dit que la guerre civile accrut sa cruauté, mais il énumère avant la révolte des exécutions que nous savons par Tacite n'avoir eu lieu q}x*aprés. — 3. Voy. tom. II, p. 162. — 4. Voy. L. Renier, C. B. de l'Acad. des Insc. 1872, p. 423 et suiv. — 5. Pline était préteur en 93(Mommsen, op, dt., p. 79) et il avait obtenu cette charge avant que le prince profiteretur odium honorum {Pan. 95). Tacite, de son côté, dit {Àgric., 44-45) qu'à la mort de son beau-père, 23 août 93, les délations de Mélius Carus n'avaient encore remporté qu'une victoire, et intra Alhtmam arcem senten» tia Messalini strepehat et Massa Bébius'jam tum reus erat. Puisque, d'après Suétone et d'après la vraisemblance, le civile nef as d'Antonius et les excès de la tyrannie sont dans le rapport de cause à effet, la date certaine de
tés de Domitien. Ainsi trois auteurs contemporains nous montrent la tyrannie arrivant après les provocations, cellesci ne justifiant pas celle-là, mais l'expliquant. « Beaucoup de sénateurs, dit encore Suétone, dont quelques-uns avaient été consuls, furent mis à mort comme instigateurs de complots'. » Et tous ces complots n'étaient pas imaginaires. Dans les États républicains il y a chaque jour des questions politiques nouvelles ; il n'y en a qu'une seule et toujours la même dans les États despotiques qui ne sont pas encore façonnés à une servile obéissance : le changement du maître. Sur onze empereurs en comptant César, sept sont déjà morts par le fer ou le poison, preuve d'une bien détestable constitution du pouvoir et de l'État ; mais aussi, « dans la nobresse, c'est un prodige de vieillir* . » Le poëte dit vrai : les vieilles familles s'éteignent avec une effrayante rapidité ; pour assurer certains services religieux, Auguste, puis Claude, avaient été forcés de créer des patriciens : Vespasien vient d'en faire encore. Que parmi ces victimes des empereurs il y ait eu des innocents, que beaucoup aient été tués sur les plus légers prétextes, cela est probable. Mais la vieille noblesse romaine, après avoir vécu en conspiration permanente contre Vespasien • et son fils, devait
Teffet, fixée par Pline et Tacite, donne la date probable de la cause, c'està-dire au plus tôt la seconde moitié- de Tannée 93. L'argument que MM. Mommsen et Dierauer tirent de Pline {^an, 14) et de l'inscription 4062 du recueil de M. Léon Rénier {JLnsc. (P Algérie) me paraît sans valeur, car il y atout lieu de penser que les hella Germanica de Pline, le bellum Germanicum de l'inscr., les horrida hella de Stace, sont la lutte sérieuse et prolongée contre les Marcomans, etc., qui exterminèrent une légion, et non pas la révoltes! vite étouffée d'Antonius, à laquelle aucun Germain ne prit part. — 1. Molitores rerum novarum, Dom. 10. Dion, LXVII, 13, parle, pour l'année 95, d'un Juventius Celsus.... (ruvojjioaa; àvà 7ipa>Tovç liexd Tivwv itz àuxw. — 2. Prodigio par est in nohilitate senectus. Juv. IV, 97. — 3. Assiduas conjurationes. Suét. Vesp. cap. uU. Juvénal dit aussi que Brutus ne tromperait plus les nouveaux rois et ajoute : Quis enim jam non inteUigat artes patricias? Sat., IV, 101. Ceci n'est pas en contradiction avec ce qui a été dit p. 177. Il fallait du temps pour que les effets de la réforme opérée par Vespasien pussent se produire, et j'ai déjà expliqué que, si cette réforme diminua le nombre des conspirations, elle ne les supprima point, parce qu'elles étaient, même sous le meilleur prince, dans Tessence de ce gouvernement.
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s'attendre à ce que le prince, sans cesse menacé, se défendit par des supplices. Dure condition imposée à l'empereur et aux grands, à Tun par le droit de défense et Tentradnement de la vengeance, aux autres par les souvenirs trompeurs des temps républicains et par la tentation trop grande de renverser un gouvernement dont l'existence dépendait d'un coup de poignard. Aux premiers jours d'un nouveau règne, dans refTusion de la joie et de l'espérance, on cherchait à s'entendre : de là ces commencements paisibles ; mais les tristes et implacables nécessités d'une situation malheureuse ne tardaient pas à se développer, et la [haine allant toujours s'énvenimant * : chaque victime nouvelle appelait un vengeur ou un supplice nouvçiau.
Une seule chose eût pu faire cesser cette lutte afiûreuse. Entre ces combattants acharnés il eût fallu jeter la loi , la loi qui eût protégé le prince contre ses propres excès, les grands contre leur ambition. Mais cette loi constitutive de l'empire personne encore ne l'avait écrite.
La guerre aussi, les occupations des camps, la gloire des armes, eussent donné trêve à la lutte intérieure. Un poète de ce règne, la matrone Sulpicia, se plaint de la paix qui laisse trop longtemps en présence ces adversaires irrités. Avec Gaton, elle demande des revers qui réveilleront l'amour de la patrie. « Oui des revers, pour raffermir la puissance de Rome, pour écliàpper aux molles et énervantes langueurs d'une paix fatale*. » Un autre contemporain, Juvénal, répéta ce cri de guerre qui ne réveillait plus les belliqueux instincts d'une race dégénérée Mraj an l'entendra et ses exploits feront, avec sa renommée militaire, le repos glorieux et sans tache de son principat. Mais le Parthe était paisible^ le Dace apaisé, les Germains contenus et
1. Domitîen avait fait la fortune de Tacite; par la haine que lui portait un cœur honnête et un homme élevé par lui aux honneurs, jugeons de celle "dès autres. — 2. Somno moriuntur oheso. Romulidarum igitur Umga et gravis eontium pax. Vers 56^07. -^ 3. Nunc patimur longes pacis mala. SaU VI, 293.
la Bretagne conquise. Domitien qui ne devait pas sa fortune à la guerre, où il avait été peu favorisé, resta dans Rome en face du sénat, seul, et comme Tibère, sans héritier, sans appui, par conséquent menacé comme lui. « On ne croit jamais, disait-il, et deux grands empereurs, Hadrien et Marc-Aurèle, le répéteront après lui, on ne croit jamais les princes sur les complots de leurs ennemis qu'après qu'ils en ont péri victimes*. » Avec cette pensée, qu'il était entouré d'assassins, Domitien n'eut plus une heure de reposa n ne laissait que peu de temps en charge les préfets du prétoire, de peur qu'ils ne gagnassent la confiance des soldats, et il partagea les attributions du préfet de la ville entre douze magistrats pour ne pas donner cette autorité à un seul*. Il finit par s'éloigner du commerce des hommes et vécut triste, inoccupé, sans autre distraction que la lecture des mémoires de Tibère. Tibère avait au moins des amis ; le fils de Vespasien n'en connut pas. Son île de Gaprée était à Rome au milieu du palais impérial. Cette solitude, qui recela des infamies que Gaprée n'avait point connues, des adultères, des avortements% fut peuplée des mêmes terreurs. Par une faiblesse étrange, mais générale à cette époque, Domitien croyait au destin, et il espérait le conjurer en luttant contre lui avec ses bourreaux. Les astrologues l'avaient effrayé de prédictions sinistres ; pour découvrir et tuer ce successeur qu'on ne tue jamais, il fit tirer l'horoscope des personnages importants et il frappa tous ceux sur qui ses soupçons s'arrêtèrent. Ainsi périrent un consulaire à qui les Chaldéens avaient promis une haute fortune et son cousin Sabinus, parce que le héraut qui devait, au Forum, le proclamer consul l'avait par mégarde proclamé empereur : présage infaillible aux yeux de bien des Romains. Les délateurs, proscrits d'abord, reparurent.
li Suét» Dom^y 20; Vulc. Gallicanus, Avid. Cass., 2. Lydus, de magis* tratibtu, II, 19, cf. I, 49. Aleicandre Sévère fit à peu près la même chose en adjoignant au Prœfectus Vrbi 14 curatores, Lampr. Alex. Sev, 33. — 2. Suét* Dom» 3* — 3» Julie, fille de Titus, séduite par son oncle, périt en voulant faire disparaître la preuve d'un commerce incestueux.
La délation avait été déjà un lucratif métier; mais jamais elle n'avait marché le front levé si haut et avec un tel cynisme de cruauté. Mettius Carus disait: « Ne touchez pas à mes morts, » en parlant des malheureux qu'il avait fait proscrire, et il ne souffrait pas qu'on en dit du mal: ils étaient son bien, son orgueil ; il voulait qu'on les honorât, pour qu'on le craignît davantage; fierté de spadassin qui ne veut avoir tué que des gens de bonne maison. Alors on vit traîner aux gémonies les complices réels ou supposés d'Antonius Saturninus, ceux que les astres dénonçaient, ceux que leur trop grande fortune , leur naissance ou l'indépendance de leurs opinions rendaient dangereux. A ce dernier titre les stoïciens furent persécutés : Hérennius Sénécion pour avoir écrit la vie d'Helvidius, Junius Rusticus pour avoir loué Thraséa. « La tyrannie, dit Tacite, étendit ses fureurs jusque sur leurs ouvrages, et fit brûler, par la main des triumvirs, les écrits de ces grands hommes dans la même place où s'assemblait jadis un peuple libre. Insensés qui pensaient étouffer à la fois dans ces flammes la voix du peuple romain, la liberté du sénat et la conscience du genre humain ^ »
Le fils d'Helvidius portait un nom dangereux et n'oubliait pas les infortunes conjugales de Domitien* ; Maternus déclamait contre les tyrans ; Salvius célébrait le jour de naissance de son oncle, l'empereur Othon : ils périrent. Une femme s'était déshabillée devant une statue de l'empereur; elle fut mise à mort. Dans la chambre de Mettius Pompusianus se trouvaient une carte de l'univers et les discours de Tite-Live; Lucullus, en Bretagne, avait laissé ses soldats donner son nom à des lances d'une espèce nouvelle : ils eurent le même sort. On se souvient d'Épaphrodite, cet affranchi de Néron qui, sur l'ordre de son maître, avait aidé le prince à se tuer. Cette obéissance était d'un mauvais exemple et un homme qui avait versé le sang de César, même par l'ordre de César, ne pouvait vivre ; Domitien le fit tuer.
1. Àgr.f 2. — 2. L'impératrice avait trompé Domitien pour Tliistrion
Gomme sous Néron, et par les mêmes causes, la pensée libre fut réputée séditieuse : il chassa de Rome les philosophes; « il aurait voulu, dit Tacite, en chasser toute vertu et toute science*. »Domitien n'était pas fou à ce point, et son décret d'exil n'était, vu la dureté des temps, qu'une mesure analogue à nos lois sur la presse. Quelques-uns de ces sages, comme Artémidore, à qui Pline osa rendre visite, restèrent dans les faubourgs de Rome, d'autres en Italie, mais Épictète s'enfuit en Épire et Dion "Chrysostome jusqu'au milieu des Gètes, où il vécut du travail de ses mains, vêtu en esclave, bêchant la terre, portant l'eau et le bois, au camp voisin des légions de Mésie. De tous ses biens, il n'avait sauvé et emporté dans l'exil que le Phédon et une harangue de Démosthène. Suivant Philostrate, Apollonius, au contraire, serait revenu à Rome au milieu de cette tourmente, et aurait usé de son crédit auprès de plusieurs personnages pour former une conspiration. Nerva y serait entré, mais en aurait été quitte pour un exil à Tarente, parce que les astrologues prédirent au prince sa mort prochaine. Un autre complot, celui de Juventius CelsuSj amena d'autres supplices, et la persécution, s'étendant de proche en proche, descendit jusqu'à des gens du peuple. Ainsi allait s' élargissant le cercle sanglant et sombre oùDomitien frappait sans relâche.
L'instrument de toutes ces exécutions, inévitablement suivies de laconfiscation des biens, était le sénat, que Domitien tenait comme assiégé par ses soldats. Précaution inutile
Paris.n fît tuer celui-ci en pleine rue de Rome, répudia Domitia qu'il aimait beaucoup, puis la reprit, en feignant de céder aux instances du peuple. Suét. Dom., 3; Dion, LXVII, 3. — 1. Expulsis insuper sapietitise professoribus atque omni hona arte in exsilium acta^ ne quid usquam honestum occurreret. Ces derniers mots nous montrent le procédé habituel de Tacite, la déclamation vague remplaçant les raisons bonnes ou mauvaises, mais sérieuses, qui sont ici le désir trop souvent éprouvé par les gouvernements de se débarrasser d'une opposition gênante. Eusèbe place en 89 un édit de bannissement rendu contre les philosophes et les mathématiciens, Dion, LXVII, 13, n'en parle que pour l'année 93-94 et le mot a58iç dont il se sert, peut n'être qu'un rappel des édits de Néron et de Vespasien.
que ne commandaitpas la timidité de ces nobles personnages. Pour un d'entre eux qui osait, comme Pline le jeune, affronter doucement les agents de la tyrannie, plusieurs se faisaient d'eux-mêmes dénonciateurs, juges et presque bourreaux. Tacite s'écrie douloureusement : « Nous nous sommes couverts du sang innocent de Sénécion, et nos propres mains ont traîné Helvidius en prison*. » Lorsqu'il avait été accusé, un des juges, en plein sénat, avait mis la main sur lui et, aidé de quelques collègues, l'avait entraîné hors de la curie; cet empiétement sur les fonctions des licteurs lui avait valu le consulat I « Ah ! dit encore Tacite, nous avons donné au monde un mémorable exemple de patience. Nos pères ont vu les derniers excès de la liberté, nous, ceux de la servitude. La délation rompant toute société, on craignait de parler, on craignait d'entendre, et nous serions restés sans mémoire comme sans voix, si nous avions pu nous imposer l'oubli, aussi bien que le silence *. »
Le plus malheureux était peut-être encore le tyran luimême, et c'était justice rDomitien avait peur. Tout bruit l'épouvantait, tout homme lui semblait un assassin, tout incident un présage funèbre. Il n'osait plus se promener que sous un portique dont les parois étaient recouvertes de pierres polies qui réfléchissaient les objets, de sorte que tout en marchant il pouvait voir ce qui se passait derrière lui. Il interrogeait lui-même les prisonniers, seul, mais en tenant dans ses mains le bout de leurs chaînes. Lui, si avide autrefois de jeux et de spectacles, il n'oubliait un instant ses terreurs que pour de sombres plaisirs et des bouffonneries sinistres. Un jour il invite' les principaux du sénat et de l'ordre équestre. Ils entrent dans une salle tendue de noir; à la lueur de lampes funéraires, ils distinguent des lits pareils à ceux où l'on couche les morts et à la tête desquels était une stèle comme on en met sur les sépulcres ; chacun y lit son nom. De jeunes hommes nus s'avancent, avec l'air de spectres, tournent autour d'eux en exécutant une
l.Agr, 2.-2 iWd. 45.
danse mystérieuse, puis viennent s'asseoir à leurs pieds dans l'attitude qu'on donnait au génie du mort, figuré sur son tombeau ; et on leur sert tout ce qui était d'usage dans les repas des funérailles, au milieu d'un profond silence que Domitien seul interrompt par des récits de meurtres et de massacres. Les convives pensaient toucher à leur dernière heure. Cependant le terrible festin s'achève; on leur ouvre les portes, mais en les faisant accompagner chez eux par des esclaves inconnus. Ils étaient à peine rentrés en leurs maisons qu'on annonce un envoyé de l'empereur. Ils croient que le licteur arrive avec la sentence de mort; c'était la stèle que l'empereur leur faisait porter, et qui était d'argent; les objets dont ils s'étaient servis durant le repas, tous du plus précieux travail ; enfin le génie funèbre qui n'était plus qu'un jeune et bel esclave*.
Je ne parle pas d'une autre scène plus fameuse encore, celle où Domitien aurait fait délibérer le sénat tout entier sur un turbot. La chose est vraie, res vera agitur, dit Juvénal; mais il ne se passa rien que de fort ordinaire, même d'après son récit. Le pécheur arrive à la villa d'Albe avec un turbot monstrueux qu'il veut offrir à l'empereur. Dix ou douze sénateurs y étaient d^à venus de Rome pour saluer le prince, comme cela avait lieu tous les jours. Domitien, émerveillé de la grosseur du poisson, le montre à ses visiteurs, et chacun dit son mot. C'est une scène gastronomique qui s'e'st passée mille fois à des retours de chasse ou de pèche heureuse.
Cependant, même en ces années terribles, on voit le tyran préoccupé de travaux.utiles. En Espagne, il achève une route commencée par son père; en Italie, il répare la voie Latine et en ouvre une entre Sinuessa et Pouzzoles, malgré de très-grandes difficultés. Par la condamnation de Bébius Massa que les habitants de la Bétique accusent, il garantit aux provinces que justice sera faite des prévaricateurs, et la nomination de Pline à la préture, vers ce temps,
l. Dio., LXVII, 9.
montre qu'il y avait place encore, dans ce gouvernement, pour les honnêtes gens^
Les écrivains ecclésiastiques placent dans les derniers mois de ce règne une persécution des chrétiens. On n*en trouve nulle trace dans les auteurs païens, et les faits que nous connaissons s'expliquent d'eux-mêmes, sans qu'il soit besoin de supposer des mesures générales qui furent prises plus tard, mais ne pouvaient l'être alors. Au temps deDomitien, les Romains ne redoutaient pas encore la nouvelle société religieuse et, pour le peu qu'ils en connaissaient, ils avaient beaucoup plus de dédain que de crainte. On a vu que, sous Néron, le supplice des chrétiens n'avait pas été une persécution religieuse, mais une mesure de police locale, injuste et cruelle, contre de pauvres gens dont la condamnation servit à détourner d'autres têtes la colère surexcitée de la populace. Si les Romains, six ans plus tard, avaient brûlé la cité de David et son temple, c'étaient les nécessités de la guerre qui avaient imposé cette destruction. Aussi, après la victoire de Titus, la tolérance légale que le sénat, puis les empereurs avaient accordée au mosaïsme lui fut continuée; Vespasien lui-même la confirma en soumettant à l'impôt régulier de la didrachme les Juifs et tous ceux qui, « sans en avoir fait la déclaration publique, vivaient à la mode juive*. » Les chrétiens, à qui surtout s'appliquent les derniers mots, bénéficièrent de cette tolérance et firent de continuels progrès. Les communautés juives, éparses dans l'empire, avaient toujours maintenu entre elles de fréquents rapports pour faire parvenir à Jérusalem la didrachme du temple ou aider les fidèles dans leurs voyages d'affaires et dans le pèlerinage obligatoire à la Terre Sainte. La Juiverie formait donc une sorte d'immense société à moitié secrète et, en tous lieux, il suffisait d'un mot, d'un signe pour que l'étranger survenant fût re-
1. Voy. ci-dessus, p. 224, n. 1. — 2 qui vel improfessi judaicam vi-
verent vitam, Suét. Dom,, 12. Dion dit de même : Elç rà xûv louSaCiov ^Oi) eÇoxéXXovte;. LXVII, 14. Cf. Derenbourg, Hist. de la Palestine , p. 331.
connu, puis assisté. Les chrétiens conservèrent soigneusement ces habitudes, grâce auxquelles saint Paul put parcourir tant de pays, secouru dans chaque ville par les disciples qu'il y trouvait ou qu'il détachait de la synagogue et par les gentils qu'il gagnait à la nouvelle loi. A la fin, le gouvernement impérial s'inquiéta des conversions qui s'opéraient à Rome et se résolut à les arrêter.
Nous ne connaissons pas le sénatus-consulte qui avait permis à Claude de mettre à mort un chevalier romain soupçonné d'être affilié au culte druidique, d'ailleurs la loi de majesté suffisait; mais nous avons quelques fragments de celui qui fut promulgué, sans doute sous Yespasien, pour confiner le judaïsme dans le sein de la nation juive. En vertu de cette loi * était condamné à la relégation perpétuelle, avec perte de tous ses biens, le citoyen romain qui s'était soumis au baptême sanglant des Juifs, ou avait laissé ses esclaves s'y soumettre; le médecin opérateur était puni de mort. Mêmes peines pour les maîtres juifs qui faisaient circoncire leurs esclaves d'origine étrangère. Ainsi le gouvernement impérial eut la sagesse, qui a été à grand'peine retrouvée de nos jours, de ne point entreprendre une persécution religieuse pour contraindre les Juifs ou les Gaulois à abandonner la foi de leurs pères; mais il crut avoir le droit d'empêcher « ses nationaux » de passer à une croyance étrangère, ce qui, dans les idées des anciens, était renoncer à sa patrie d'origine. Il interdit aux Juifs, sous peine de la vie, de porter leur foi hors de leur nation, comme le czar interdisait naguère à ses sujets de voyager hors de son empire, la Suède aux protestants d'embrasser le catholicisme, TEspagne aux catholiques de lire une Bible protestante.
Ainsi Rome se défend et n'attaque pas. Elle laisse à cha-
1. Paul, Sent. V, 22, § 3 et 4. Nous n'avons pas la date de cette loi de seditiosis; elle doit être du temps où, après la destruction de Jérusalem, Vespasien régla la condition des Juifs, ce que nous appellerions leur statut personnel, et qu'il les soumit à l'impôt de la didrachme. Ce n'est qu'après cette époque qu'apparaît le crime nouveau àe judaiser. Antonin renouvela les mêmes défenses. Dig. XLVII, 8, 11.
cun ses croyances, à condition que Ton respectera les siennes. Mais, avec l'esprit nouveau de prosélytisme qui, depuis la perte de la patrie terrestre, animait la synagogue tout autant que TÉglise, malgré la législation que nous venons de rappeler, la colonie juive dé Rome s'était reformée et les affranchissements, nombreux depuis la guerre, l'avaient accrue. Intelligents, actifs, insinuants, les Juifs avaient pris ou créé des industries que la paresse du peuple-roî leur abandonnait et, orthodoxes ou dissidents, ils s'étaient glissés dans beaucoup de familles. Juifs de toutes les sectes, avec leurs prosélytes grecs et romiaiins, commençaient donc à devenir nombreux dans la ville. Mais ceux mêmes qui, comme Tacite, avaient l'obligation de bien voir, puisqu'ils s'étalent donné le droit de juger, distinguaient fort mal encore par leur doctrine les sectateurs de Moïse et les fidèles de Jésus, livrés, suivant eux, à des « superstitions contraires bien que de même origine ». Le gouvernement n'en savait pas davantage et s^en inquiétait peu; il se contentait de faire payer aux uns comme aux autres, aux Juifs de naissance ou de religion,' aux judaisants^^ la capitation des deux drachmes. Un passage de Suétone, cité plus haut, montre avec quelle rigueur ce tribut était levé et comment le percepteur constatait au besoin la nationalité juive. Les empereurs n'avaient que du mépris pour ce que Tacite et Suétone appellent une superstition honteuse ; et tant que l'ordre public n'était pas troublé, ils laissaient les croyants prêcher chez eux, et même convertir, à moins qu'ils n'eussent besoin, comme Néron, de victimes obscures pour calmer une agitation populaire, ou, comme Bomitien, d'accusés illustres pour déjouer des complots vrais ou supposés. Domitien, pendant quatorze ans , n'exigea des chré-
1. Ce nom pouvait d'autant mieux s'appliquer aux chrétiens, aux Juifs et à tous ceux qui flottaient entre les deux doctrines, que môme Pierre et Jacques, « les apôtres de la circoncision, » et ceux de leurs frères qui auraient voulu, contrairement à saint Paul, que les sectateurs de la nouvelle loi suivissent les observances de l'ancienne, considéraient les païens convertis, quelle que fût leur origine, comme une partie du peuple d'Israël. Jacques les appelle > les dispersés des douze tribus ».
tiens et des Juifs rien de plus que le payement de Tîmpôt particulier qui frappait leur race; mais huit mois avant sa mort, au moment de ses plus grandes terreurs, il se souvint que la politique impériale avait joint aux crimes de majesté un crime nouveau, celui de druidiser ou de judaiser. Le censeur, le grand pontife qui avait fait mourir quatre vestales, paraissait rester dans son rôle de défenseur zélé de la religion d'État quand il poursuivait les sénateurs qui abandonnaient le culte de leurs pères et ne portaient plus leurs hommages aux dieux protecteurs de Tempire. Ce fut l'accusation sous laquelle périt, au sortir du consulat, Flavius Clémens, neveu de Vespasien par son père Sabinus, le défenseur du Capitole contre les Vitelliens, neveu aussi de Domitien par sa femme Domitilla, et dont l'empereur avait choisi les fils pour ses héritiers. On était, à ce moment, bien las du tyran; autour de lui s'échangeaient sourdement des espérances et des menaces : la conspiration était dans l'air. Clémens ou ses amis laissèrent-ils échapper quelques paroles imprudentes? On ne sait; mais, accusé d'impiété*, il fut livré aux licteurs et sa femme reléguée dans Tîle de Pandataria : on ignore le sort de ses enfants. Acilius Glabrion, ancien collègue de Trajan dans le consulat, semble avoir été victime de deux accusations contradictoires , Tune de judaïser, l'autre d'avoir combattu dans l'arène et tué un lion énorme. Plusieurs autres, sous le même prétexte, furent dépouillés de
1. Suétone dit {Dom. 15) que ce Clémens, homme d'une incapacité notoire, eontemptissimœ inertiap.y périt sur le soupçon le plus frivole, ex tenuissima tuspicione. Quant au christianisme de Clémens, j'ai peine à me Texpliquer. U fut tué au sortir du consulat, tantum non in ipso ejus consulatu interemit; or les consuls avaient à ofifrir des sacrifices, à remplir des fonctions religieuses auxquelles Clémens ne se refusa certainement pas, sans quoi le scandale publie de cette apostasie eût amené sa mort durant son consulat môme. Pour Domitilla, elle était très-probablement chrétienne. Son tombeau, qui existe encore, tout païen à l'extérieur, a donné asile à des. morts chrétiens qui n'auraient pas trouvé là leur dernière demeure si celle qui avait fait construire ce tombeau n'y avait admis ses coreligionnaires, comme les riches païens admettaient auprès d'eux leurs affranchis et leurs clients. Cf. de Rossi, Borna sotterranea, I, 265-267, 319-321 et Bull, di Arch. Christ., mai et juin 1865.
leurs biens * . On ne trouve pas plus pour Domitien que pour Néron de preuves authentiques d'un édit général de persécution. Mais on Ta dit déjà, les proconsuls n'en avaient pas besoin, car ils étaient suffisamment armés contre les nouveautés religieuses et les associations non autorisées, ce qui permet d admettre qu'il y a eu des violences locales* dont le bruit n'arrivait pas jusqu'à Rome, les citoyens romains ayant seuls le droit d'arrêter la justice des gouverneurs et leur jus necis ' par un appel au prince. Du reste, il n'y en eut qu'un bien petit nombre , et Tertullien réduit la persécution à quelques sentences d'exil bientôt rapportées *. On verra que Trajan fut le premier à légaliser la condamnation des chrétiens*.
Cependant, disent les écrivains postérieurs, la nature entière présageait au tyran sa fin prochaine. Le tonnerre frappait le temple des Flaviens et arrachait l'inscription de sa statue triomphale. Un arbre qui s'était relevé à l'avénement de Vespasien, retomba tout d'un coup avec fracas. La Fortune de Préneste faisait d'effrayantes réponses et parlait de sang. Un aruspice de l'armée de Germanie avait prédit une révolution pour le xiv des calendes d'octobre, et Domitien lui-même annonçait que ce jour-là la lune serait ensanglantée. Singulier enchaînement de causes frivoles et de conséquences terribles I Que l'opinion publique s'émeuve, et aussitôt la crédulité et la peur multiplient les présages. Les prodiges à leur
1 . Dio., LXVn, 14. — 2. Dans une apologie du christianisme présentée en Tannée 126 à Hadrien par Quadratus, évêque d'Athènes, et Aristide, il est dit.... 5ti Bri riveç TcovTipol âvSpeç toùç i^tierépouç èvo^^Xeiv éneipcSvTO. Eus. H. eccUs. IV, 3. — 3. Dion, LUI, 14. — 4. Tentaverat et DomitiantUy por- Ho Neronis de crudelitate ; sed qua et homo, facile cceptum repressU, restituas etiam quos relegaverat. Apol. 5. — 5. M. Aube, De la légaUté du du christ, dans VEmp. Rom, C.R. de TAc. des Inscr , 1866, p. 185, dit trèsbien : « Sous Néron et sous Domitien, ce furent des coups d'autorité frappés en dehors de toute préoccupation politique ou religieuse sur des individus plutôt que sur une secte et qui n'étaient pas de nature à fonder une tradition et à fixer la jurisprudence de l'empire au sujet du christianisme. » C'est très-vrai. Cependant un crime nouveau était inscrit au code, celui de juddiser, ce qui conduira à en établir bientôt un autre, celui de christianiser, et dans quinze ans cela sera fait.
TITQS ET DOMITIEN (79-96). 237
tour, en paraissant révéler Tavenir, provoquent à l'action ceux qui hésitaient encore et qui se décident, croyant alors avoir le ciel pour complice. Ce jour tant redouté de Domitien, des conjurés l'attendaient, dans le palais, aux portes mêmes de son appartement.
« Le tyran, dit Juvénal, qui avait impunément enlevé à la patrie tant d'illustres citoyens, sans qu'il se montrât un vengeur, périt le jour où il commença à se faire craindre de riiumble artisan. Voilà Técueil où se brisa le monstre dégouttant du sang des Lamia'. » Un serviteur de Domitilla qu'il venait de proscrire avec son époux, se chargea de le tuer. Pour détourner les soupçons, Stéphanus* feignit d'avoir une blessure au bras gauche, et le porta pendant plusieurs jours entouré de laine et de bandages. Le moment venu, il y cacha un poignard, et fit demander une audience à l'empereur, pour lui dénoncer une conspiration. Il fut introduit; et tandis que Domitien lisait l'écrit qu'il venait de lui remettre, Stéphanus le frappa au bas ventre. Le prince, blessé, cherchait à se défendre, lorsque plusieurs gens de sa maison et des gladiateurs, se jetant sur lui, le tuèrent de sept coups de poignard. Le jeune esclave chargé du soin de l'autel des dieux Lares, dans la chambre impériale, se trouvait là au moment du meurtre et raconta que Domitien, en recevant la première blessure, lui avait ordonné d'aller prendre un poignard caché sous son chevet et d'appeler ses gardes ; mais il n'avait trouvé à la tète du lit que le manche du poignard, et toutes les portes étaient fermées; pendant ce temps, Domitien, qui avait terrassé Stéphanus, s'efforçait, quoiqu'il eût les doigts coupés, de lui arracher son arme ou de lui crever les yeux. n fut tué le quatorze des calendes d'octobre, dans la quarante-cinquième année de son âge et la quinzième de son règne. Son cadavre fut emporté dans un mauvais cercueil par les mercenaires qui enlèvent, la nuit, ceux du peuple. Mais sa nourrice Phyllis lui rendit les derniers devoirs dans
1. Postquam cerdonibus esse timendus ccsperat. Sat. IV, ad finem, — 2. Suét. Vom.y 17.
sa villa de la voie Latine, et porta secrètement ses restes dans le temple de la famille Flavia. » (18 sept. 96.) On renversa ses stables et ses trophées; on martela son nom sur les monuments publics % et le sénat ne l'envoya pas rejoindre au ciel les dieux Flaviens qui s'y trouvaient déjà. Si pour juger Domitien, comme Ti3;>ère, on se met à Rome au milieu de la noblesse , c'est, dans les dernières années, un exécrable tyran. Si on ne voit que Tempire, il peut passer pour un prince ferme et vigilant. Les empereurs romains ont, comme leur dieu Janus, double visage; il faut les regarder sous ces deux aspects. D'ordinaire on n'en montre qu'un : noyjsk ne cachons pas celui-là, mais nous voudrions faire voir aussi Ts^utre. Le prince du sénat reste donc avec ses délateurs .et ses bourreaux, les mains teintes de sang ; l'empereur apparaît avec les traditions de paix et d'(N:dre commencées par Auguste, continuées par Tibère, Claude et Vespasien. Domitien les suivit encore, mais en restant bien loin, comme administrateur et comme prince, de la sombre et terrible grandeur du second Auguste.
1. Sur la table de cuivre qui porte en 5 col. les 350 lignes de la lex Malacitana, du moins de ce qui en subsiste, et qui fut gravée sous Domitien, le nom de cet empereur a été gratté au poinçon, comme dans beaucoup d'autres. In plerisque Domitiani tituUs, dit OreÛi^ ad n. 767, ejus nomen erasum est ; il fut cependant conservé sur la table de Salpensa. Voyez Fexplication donnée par M. Giraud, Lex Malac, p. 4. Quelques statues échap. pèrent aussi. Procope en vit une au sixième siècle {Hist. Arcan. 8, p. 55, édit. Dind.) et le musée de Munich possède la seule que nous connaissions. L'impératrice Domitia semble lui avoir survécu longtemps, car une inscription de l'année 140 montre un de ses affranchis qui, après lui avoir élevé un temple, offre aux décurions de Gabii 15000 sesterces dontlejrevenu doit être employé à entretenir Tédicule et à célébrer chaque année l'anniversaire de la naissance de sa maîtresse (Orélïi, 775). Au temps des Trente Tyrans, un Domitien, général d'Aureolus, se disait fils d'une concubine de Domitien. (Trebell. Poil , Trente Tyr., II.)