‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 28 sur 45 · HUITIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

HUITIÈME PÉRIODE

LA PAIX BOMATNE.

CHAPITBE LUI.

Dix empereurs se sont partagé les quatre-vingt-deux années écoulées entre l'avènement de Tibère et celui de Nerva. Cinq provenaient de Thérédité, cinq de l'élection des soldats^ : l'une donnait, par exemple, Caligula et Néron; l'autre, Claude et Vitellius. D'après leurs résultats, les deux systèmes se valaient.

C'est que la différence était seulement dans les apparences. Qu'Othon achetât l'empire aux prétoriens ou que Domitien héritât de son frère, il importait peu. Le prince, de quelque façon qu'il le fût devenu, était maître sans

1. Pour Nerva et Trajan nous n'avons même plus Suétone, qui s'arrête à Domitien, et la source principale est Dion Gassius, ou plutôt son abréviateur, Xiphilin. Un écrivain qui a joui de beaucoup d'autorité, puisque les Script, Hist, Aug, le citent vingt-huit fois, Marius Maximus, avait composé une vie de Trajan qui est perdue. Il semble avoir voulu continuer les biographies de Suétone, comme Amm. Marcellin se proposa de continuer les Histoires de Tacite. — » 2. Depuis Claude l'assentiment des soldats était toujours acheté par un donativum*

partage, dans un pays qui n'avait cependant pas supprimé toute trace de ses institutions libres, et dans un temps où Ton se souvenait encore du peuple, du sénat, des comices avec leurs magistrats annuels et responsables. Ainsi la forme du pouvoir était en contradiction avec les mœurs et les traditions, deux grandes forces qui veulent être ménagées, mais elle paraissait d'accord avec une autre puissance dont il faut tenir compte : les intérêts, car partout régnait un immense besoin de paix et d'ordre public.

Il y avait donc, pour cette société, deux questions trèsdifférentes : Tune politique qui se débattait à Rome et malheureusement aussi dans les camps, le plus souvent au milieu de péripéties sanglantes : celle de Tavénement, du maintien ou de la chute du maître ; l'autre , économique, qui était le seul souci des provinciaux : la paix sans concussions ni violences; la sûreté des routes et l'activité du commerce, sans impôts trop lourds.

Auguste et Yespasien avaient satisfait à ce double besoin ; sous eux Rome avait été tranquille, la loi de majesté oubliée, le licteur sans emploi, et il y avait eu : à l'armée, de la discipline ; dans les provinces, du bien-être; dans l'État, les formes extérieures de la liberté ; mais ces biens provenaient de la sagesse de deux hommes, non des institutions, et ils passèrent comme eux.

Nerva commence une période toute différente. Cinq princes régneront avec honneur durant quatre-vingt-cinq années et aucun ne tombera sous le poignard. Est-ce donc que vont s'établir enfin ces institutions que nous montrions au chapitre XLIV de cet ouvrage, comme le moyen de concilier l'unité de commandement indispensable à l'empire, avec la participation régulière des provinces au gouvernement de l'État, pourprévenir les soubresauts violents des révolutions? Ou va-t-il seulement se produire, par la vertu d'un premier choix heureux, une succession inattendue d'hommes supérieurs? Commode et Garacalla recommenceront Néron et Domitien, comme si les Antonins n'avaient pas tenu, durant près d'un siècle, le monde dans leurs mains. Et pourtant

ces princes étaient les derniers qui auraient pu sauver l'empire, en faisant concorder harmonieusement ses mœurs et ses souvenirs, ses besoins et ses institutions. Mais s'ils eurent une volonté honnête et le sentiment de leurs devoirs en tant que chefs d'État, on ne leur trouve pas plus qu'à leurs prédécesseurs le véritable esprit politique, car ils accélérèrent le mouvement de concentration qui finira par détruire toutes les libertés municipales et, avec des formes meilleures, ils continuèrent ce pouvoir sans limites, comme sans contrôle, qui devait perdre Tempire en epsevelissant sous ses ruines la civilisation du monde.

Cependant il faut leur reconnaître un plan général de conduite dont Trajan sera Texpression la plus complète. Les Antonins, éclairés par tant de catastrophes, vont entourer d'égards la nouvelle aristocratie que Vespasien a formée et dont les membres remplissent, à ce moment, toutes les hautes charges de l'État. Sans rendre aux grands le pouvoir, ils paraîtront gouverner avec eux et pour eux*. Us feront des patriciens afin de tenir cette noblesse au complet et, pour en finir avec le Brutus républicain, Marc-Aurèle, au lieu de proscrire sa mémoire, vantera le neveu de Gaton comme le plus parfait modèle de la vertu romaine. Gela suffira pour des ambitions devenues modestes ; l'aristocratie qui était contre les Césars, même encore contre les F laviens, en conspiration permanente, ne formera plus que de rares complots dont pas un ne réussira ; et le sénat, qui croit avoir recouvré à jamais le droit de nommer le magistrat suprême de la république, fera frapper des médailles avec cette légende : Libertas restituta^, tandis que Pline célébrera la Liberté rendue '.

Le complot dont Domitien venait d'être la victime avait

1. Pline le Jeune reproche amèrement à Domitien d'avoir négligé le sénat : De ampliando numéro gladiatorum aut de instituendo collegio fabrorum consulebamur (Pan.^ 54); et cum senatus aui ad otium summum aut ad summum nefas vocaretur. Ep,, VIII, 14. — 2. Libertati ab imp, Nerva Cœsare Aug,, anno ab Urbe condita DCCCllXXU, X. K, Oct. restitutas; de Rossi, Le prime RaccoUe, p. 136. L'an de Rome 848=96 de J» — 3. PI. Kp.j IX, 13.

de nombreuses ramifications. Il y parut bien, aussitôt le coup fait; cette fois, tout était préparé : les Pères proclamèrent un vieillard d'une famille trois ou quatre fois consulaire, Marcus Gocceius Nerva, qui lui-même avait reçu les honneurs du triomphe*.

Le choix était singulier. Homme de bien, lettré, de mœurs douces, même faciles, Nerva, malgré ses deux consulats, ne s'était signalé ni par de grands talents, ni par d'éminents services, et rien n'avait pu appeler sur lui cette préférence,à moins que ce ne fussent ses soixante-cinq ans^ son mauvais estomac et sa santé chancelante qui donnaient aux ambitieux le temps de se préparer, sans leur faire craindre une trop longue attente.

Les prétoriens murmuraient, ne sachant trop comment allait tourner une révolution qu'ils n'avaient point faîte et qui renversait le prince auquel ils devaient une grande augmentation de solde. Nerva se rendit dans leur camp et la promesse d'un donativum parut les apaiser. Quant aux légions des frontières, indifférentes au choix du maître, mais très-sensibles à la libéralité du prince, elles ne paraissent pas avoir chancelé dans une fidélité que rien ni personne ne tentait».

Au sénat, on demanda le rappel des bannis avec restitution des biens dont le fisc n'avait pas encore disposé, ce qui ne fit point difficulté; on voulait aussi le châtiment des délateurs, et une réaction violente les menaça*. Plusieurs furent exécutés, entre autres « le philosophe » Sevas : ceuxlà étaient de petites gens ; mais de plus redoutables siégeaient au sénat. Nous avons une lettre où Pline raconte comment il attaqua un consul désigné, celui qui avait mis la main sur Helvidius pour l'arracher de la curie et

1. Il était triumphalis. Voy. Borghesi, V, p. 29. Un Nerva avait été consul dès le temps des triumvirs, un autre en l'an 22 de J. C; et le nouvel empereur l'avait été deux fois, honneur qu'un seul de ses collègues, alors vivants, L. Verginius Rufus, partageait avec lui; mais Verginius avait déjà refusé l'empire. — 2. Dion dit 65 ans; Aurel. Victor 61 ; Eusèbe^ Eutrope et Cassiodore, 71. — 3. L'histoire de Dion Chrysostome arrêtant une sédition des légions du Danube n'a rien de certain. — 4. Plin. Ep., IX, 13.

le jeter aux licteurs. Nerva, timide et doux, modéra cette réaction; il se coatenta d'ôter le consulat au coupable, et jura que tant qu'il vivrait aucun sénateur ne serait puni de mort, serment que tous les Ântonins répéteront. Il interdit les procès de majesté, l'accusation de judaïsme ^^ et menaça de peines sévères les délateurs dont l'accusation ne serait pas prouvée*. Le despotisme relâche les liens sociaux en violant dans son intérêt la discipline des ordres et des familles ; Nerva, pour la raffermir, punit de mort les esclaves qui sous Domitien avaient trahi leur maître, les affranchis qui avaient trahi leur patron ; et il renouvela la défense de recevoir leurs témoignages contre ceux envers qui la loi leur imposait une respectueuse fidélité ou l'obéissance.

Ces édits ne rassurèrent pourtant pas le père d'Hérode Atticus : il trouve dans une vieille maison d'Athènes un riche trésor, s'en effraye et, pour prévenir les délateurs qu'il continue à craindre, se hâte de révéler au prince sa découverte, en lui demandant ce qu'il doit faire de cet or : « Uses-en, » répond Nerva. Atticus, peu rassuré par des paroles si contraires à l'usage impérial, écrit de nouveau : « Mais il y en a trop pour moi. » — « Eh bien I abuses-en. » Le débonnaire empereur qui, dans son élévation, voyait un coup de la Fortune, respectait, pour les autres, les arrêts de la déesse qui lui avait été favorable '.

Domitien avait si bien épuisé le Trésor que Nerva suspendit d'abord les jeux et les distributions, mesure dont il s'effraya bientôt : l'année n'était pas révolue qu'il rétablissait les frumentationes ^. Il laissa aussi revenir les mimes, toutefois en diminuant la dépense des jeux, et il es-

1. Dio., LXVIII, 1. — 2. Il ne faut pas perdre de vue qu'en l'absence d*un ministère public,le délateur était une nécessité sociale, puisqu'il garantissait l'exécution des lois, en accusant ceux qui les violaient. C'est le délateur politique qui mérite tout l'odieux attaché à ce nom. — 3. Hadrien fît plus tard au sujet des trésors trouvés un règlement qui en assurait la moitié au propriétaire du fonds; la totalité s'il l'avait trouvé lui-même sur son propre fonds. Spart. Ad. 17.— 4. Eckhel, D. N, F., VI, 407. Plehei urhanœ frumento consiituto.

saya de rendre les combats de F amphithéâtre moins meurtriers*. La fondation de trois colonies en faveur de citoyens pauvres fut un soulagement pour quelques misères ", et une pensée à la fois politique et charitable se trahit dans une institution de Tannée 97, que Trajan et ses successeurs développèrent : l'assistance de l'Etat accordée aux enfants des familles indigentes ^ Il nous reste de lui une médaille qui le montre assis sur sa chaise curule et tendant la main, comme pour les secourir, à un jeune garçon et à une jeune fille près desquels se tient leur mère ; pour légende, les deux mots : Tutela Italiœ *.

Dion a bien vu cette politique, et ses paroles sont à noter : « Nerva, dit-il, ne fit rien sans la participation des grands*.» Sera-ce, comme on Ta cru, une forme nouvelle de gouvernement? C'est la tradition d'Auguste que ces princes vont reprendre, et la condition générale de l'empire n'en sera pas modifiée.

Un Grassus, se disant de la famille du triumvir, conspira cependant contre ce prince qui ne voulait être que le premier des sénateurs et le père bien plus que le maître de l'Empire; Nerva se contenta de l'exiler à Tarente. Un préfet du prétoire poussa les gardes à exiger la mort des meurtriers de Domitien ; Nerva Implora leur grâce, s'offrit à leur place en victime, sans pouvoir les sauver, puis, le meurtre accompli, justifia les soldats en imputant cette violence à un excès de respect pour le serment militaire qu'ils avaient prêté au fils de Vespasien.

Cette mutinerie de la soldatesque était de mauvais augure : Nerva n'avait évidemment pas la main assez forte

1. Auguste avait déjà défendu de donner des combats de gladiateurs avec cette condition que la mort seule finirait le combat. Suet. Oct, 45. — 2. C'est sans doute à cette fondation que se rapporte le passage suivant de Dion (LXVIII, 2) : « Nerva donna aux citoyens pauvres de Rome des terres pour une valeur de quinze cent mille drachmes, dont il confia l'acquisition et la distribution à des sénateurs. » — 3. Puellas puerosque natos parerUibus egentibus sumptu publico per Italias oppida ali jussit, Âurel. Victor, Epit., 12. Voy. ci-dessous, p. 271. Henzen (Tabula alimentaria, p. Il) rapporte que Nerva constitua aussi un fonds pour subvenir aux funérailles des pauvres. - 4. Eckhel, D. N. V. ,VI, 407. — 5. LXVIII, 2.

pour gouverner. L'histoire est trop disposée à demander à un prince et à glorifier en lui cette bonté banale qui cède à toutes les supplications. Ne se pourrait-il pas qu'il en ait été du gouvernement de Titus et de Nerva, comme il en fut chez nous de la régence d'Anne d'Autriche? Alors chacun tirait à soi et agissait à sa guise ; le pouvoir et le trésor étaient au pillage; mais il n'y avait qu'un mot dans toutes les bouches : « La reine est si bonne I » Prenons garde aussi que quelques-uns des bons empereurs n'aient été ceux qui se montraient faciles à tous et sur tout; quelques-uns des mauvais, ceux qui, comme « le damné cardinal », voulaient de l'ordre et de l'obéissance sans intrigues ni complots. Un soir que Mauricus, un banni de Domitien, soupait avec Nerva, la conversation tomba sur un des plus odieux délateurs du dernier règne. « S'il vivait encore, demanda le prince, que ferait-il à présent? — Il souperait avec nous,» répondit Mauricus*. Le consul Pronto disait aussi en présence même de Nerva : « C'est un grand malheur de vivre sous un régime où tout est défendu ; mais c'en est un non moins grand de vivre sous un prince avec qui tout est permis'; » et Pline ajoutait : « L'empire s'écroule sur l'empereur'. » Ils avaient raison : l'autorité qui vacille et hésite à user de ses droits légitimes laisse tout se relâcher et tombe. Le gouvernement, quels qu'en soient le nom et la forme, doit avoir pour devise : Sub lege imperium, La loi commande, imperfl^, et le pouvoir chargé delà faire exécuter, doit commander comme elle, sans défaillance ; sinon le respect même de la loi se perd, et alors tout est perdu. A vrai dire, Nerva ne fit qu'une chose, mais elle suffit à sa renommée : il adopta Trajan. La violence des prétoriens, quelques troubles sur le Danube et sur le Rhin le décidèrent, en octobre 97, à prendre un collègue, et, sur les indications de Licinius Sura*, il choisit le plus habile de

1. Pi. Ep,j IV, 22. —2. Dio., LXVIII, 1. — 3. ... Concussa respuhlica,

ruensque imperium super imperatorem. . . Paneg. 6. — 4 Surœ cujus

studio imperium arripuerat. Aur. Vict., Epit. 13. Aussi Triian le combla d'honneurs et fit de lui comme son collègue.

ses généraux « afin de rétablir la discipline ébranlée et de donner à la république un prince qu'aucune contrainte ne ferait céder*. »Des lauriers arrivaient de la Pannonie^ Nerva vint les déposer au Capitole, sur les genoux de Jupiter, et prenant à témoin les dieux et les hommes, il déclara qu'il adoptait Trajan pour fils'. »

L'Espagne avait déjà envoyé à Rome toute une colonie de lettrés, de savants, de poètes et de philosophes* ; elle allait lui donner encore son premier empereur provincial *. Trajan {M. Vlpius Trajanus) était né à Italica^^ sur le BaBtis^ un des plus anciens établissenàents d'outre-mer, puisque Scipion VAfricain l'avait fondé durant la seconde guerre punique. Il avait fait ses premières armes sous son père, officier de mérite, qui avait obtenu tous les honneurs militaires et civils : le consulat, le gouvernement de Syrie, les ornements du triomphe', enfin, en 79, le proconsulat de. la province d'Asie. Il servit dix ans comme tribun militaire en Syrie et sur le Rhin, fut préteur vers 86, commandant d'une légion en Espagne, consul en 91, puis gouverneur de la haute Germanie •; il était brave, habile, populaire dans l'armée, malgré sa fermeté, parce que, s'il maintenait une discipline sévère, elle était toujours juste. Au camp, il vivait sans luxe ni mollesse, au besoin de priva-

1. Princtpem qui cogi non posset, PI., Paneg. 6. — 2. A la suite d'une Yictoire sur les Suèves, qui valut à Nerva le surnom de Germanicus qu'il transmit à Trajan en l'adoptant. — 3. Nerva mourut trois jnois après, le 27 janv. 98. Il avait régné 16 mois et 10 jours. — 4. Voy. ci-dessus, p. 2(0. Herennius Senecio, l'ami de Pline et une des victimes de Domitien, était aussi né en Bétique. — 5. Dion dit (LXVIII, 4) qu'il adopta Trajan quoique celui-ci fût Espagnol : l7rei69) (XYiSstc itpôdOev àXXoeOvric t6 tûv *Ptù[ULiuN xpàto; i(r/y\%ti. — 6. Santiponce, sur la rive droite du Guadalquivir, à 6 milles de Séville. Voy. C, I. L., t. II, p. 145 et suiv. — 7. Après une victoire gagnée sur les Parthes pendant son gouvernement de Syrie ; Plin., Pan. 14. — 8. On lui donne habituellement le commandement de la basse Germanie, parce que Eutrope (VIII, 2) et Aur. Victor (Eptï., 13) lui font prendre la pourpre à Cologne, chef-lieu de cette province. Mais il a pu céiébrer son avènement dans la principale ville de cette frontière sans y avoir commandé auparavant. Une inscription d'Hadrien, commentée par Henzen {Annali delV Instit,, etc., 1862, p 146), et un passage de Spartien^ ne laissent pas de doute à ce sujet

tions, et se mêlait à tous les exercices; en campagne, il laissait ses chevaux aux bagages pour marcher en tête des troupes, partageant leurs fatigues et rentrant le dernier sous la tente. Enfin, il avait cette faculté des grands généraux, pleine de séduction pour le soldat, de pouvoir appeler par leur nom jusqu'au dernier de ses officiers et de ceux qui avaient reçu une blessure ou des récompenses. Aussi, à la nouvelle de son élévation, toutes les armées lui envoyèrent des félicitations dont on ne peut cette fois suspecter la sincérité, parce que ce choix inattendu était pour elles un honneur et pour les chefs militaires une espérance.

Trois mois après, Trajan reçut à Cologne les envoyés du sénat qui lui apportèrent la nouvelle de la mort de l'Empereur ; il répondit par une lettre à la fois modeste et digne, où il renouvelait rengagement pris par son père adoptif de ne frapper jamais un sénateur de la peine capitale * : promesse étrange que les règnes précédents expliquent, et qui d'ailleurs annonçait que le nouveau prince, comme Nerva, porterait le gouvernement du Palais à la Curie. 11 avait alors quarante-cinq ans *.

En preuve de sa confiance dans le sénat, il laissa même cette assemblée et les consuls gouverner Rome et Tempire, tandis qu'il demeurait sur le Rhin pour y achever les grands travaux ordonnés par Domitien. 11 semble que, pris déjà du désir de rendre leur vieil éclat aux armes romaines, et ne voyant rien de grand à faire sur cette frontière, il ait voulu du moins y constituer une défensive inexpugnable, pour n'avoir pas à craindre une diversion de ce côté, lorsqu'il serait occupé ailleurs^ Les détails nous manquent sur ces travaux, mais nous sommes assurés qu'il

1. 'û; ouôéva àv5pa àYaOôv ànocyqpàÇoi ^ àTipLotcTOi Dion., LXVIII, 5. — 2. M. des Vergers, dans un Mém, sur la chronologie du règne de Trajan [C, R de VAc. des Insc, 1866, p. 74), le fait naître le 18 sept. 53. — 3. La Germania de Tacite, composée en Tan 98 (Cf. Germ., 37), montre que Ton s'occupait à Rome de ces peuples et que l*on en connaissait bien les forces et le caractère. Pline Tancien avait déjà publié, sur le môme sujet, un long ouvrage en 20 livres, sous le titre de Guerres de Germanie

avait bien employé les trois années de son commandement comme gouverneur; qu'il employa mieux encore la quatrième, celle de son adoption ; et que ses successeurs eurent sans doute plutôt à entretenir qu*à continuer l'immense retranchement des terres Décumates. En arrière de cette ligne de défense, il avait établi de nombreux postes militaires qui devaient en augmenter la force * ; au nord, pour remplacer sur la rive gauche du fleuve le camp ruiné de Vetera-Castra^ il avait bâti Ulpia Trajana (Xanten), dont la garnison commandait le cours inférieur du Rhin ; au sud, il fonda Aqux (Baden-Baden), à portée des défilés du Schwarzwald; au centre, à Mayence, en face de la grande entrée de Gaule en Germanie, il jeta sur le Rhin un pont permanent, qu'une bonne route de dix mille pas reliait à une forteresse construite vers Hôchst, à l'embouchure de la Nidda dans le Mein, et que trois siècles plus tard Julien fut heureux de retrouver pour s'y retrancher contre les Alamans *. Peut-être faut-il aussi placer à ce moment l'expédition de Vestricius Spurinna, légat de la Basse-Germanie, qui, sans combat, alla rétablir un roi des Bructères dans ses États ^ Tacite, avec l'exagération qui lui est habituelle, nous avait montré ce peuple comme anéanti*. Après sa défaite, des Ghamaves, des Angrivariens s'étant établis en grand nombre sur son territoire, les Romains trouvèrent ce voisinage dangereux et aidèrent les restes des Bructères à se reconstituer sous un roi national, que sa faiblesse maintiendrait dans leur dépendance. Ainsi sur le Rhin inférieur la sécurité était assurée et l'influence de Rome rayonnait jusqu'au Wéser.

Des bords du Rhin, Trajan avait annoncé à tout l'em-

1. Urbes trans Rhenum in Germania reparavit. Ëutrop., VIII, 2. — 2. Munimentum Trajani, à 10 milles de Mayence. Amm. Marcel. XVII, 1. Quant au pont, il se pourrait bien que les restes de piles qui subsistent fussent Toeuvre de Charlemagne et non de Trajan. Cf. le Trajan de Dierauer, p. 32, n. 1, dans les Untersuchungen de Budinger, 1868. — 3. PI. Epist., II> 17. — 4. Penitus excùis. Cf. ci-dessus, p. 218. Il se peut que les deux événements racontés, l'un par Tacite, la défaite des Bructères, l'autre par Pline, la restauration de leur roi, aient été contemporains.

pire, par un acte de fermeté, le coramencement d'une administration virile : il avait mandé près de lui les auteurs de la sédition contre Nerva, qui furent dégradés, bannis ou punis de mort. Tout le monde comprit qu'il fallait maintenant obéir ; mais on sut bientôt que ce serait l'obéissance à la loi, et non pas à un maître capricieux ou cruel. Ce long séjour sur la frontière marquait bien peu d'empressement à courir aux pompes de Rome. Mais dans une monarchie militaire cette conduite était très-politique, et elle acheva certainement de gagner à Trajan le cœur des soldats de toutes les légions. Lorsqu'il partit enfin pour sa capitale, dans la seconde moitié de l'année 99, les légionnaires de son escorte ne donnèrent lieu, le long du chemin, à aucune plainte : on eût dit la suite modeste d'un général. Cette modération était de bon goût et de bon augure; mais lorsqu'il fait afficher, en regard l'un de l'autre, le compte de ses dépenses durant cette route, et celui d'un voyage de Domitien, je le trouve peu généreux envers un mort qui avait préparé sa fortune par les honneurs et les commandements dont il l'avait revêtu*. A Rome, pour son arrivée, point de pompe ni d'appareil, seulement l'immense concours du peuple, contemplant avec un étonnement joyeux cet empereur qui faisait à pied sa première entrée dans sa capitale, ce soldat vieilli dans les camps et affable envers les citoyens, ce vaillant capitaine, à la taille haute, à Tair martial, qui témoignait de son respect pour le mérite civil et pour l'âge. L'impératrice Plotine, femme de mœurs sévères S ne voulait pas plus de cérémonial autour d'elle ; en montant les marches du palais, elle se retourna vers la foule pour dire : « Telle j'entre ici, telle j'en veux

1. Je ne relèverais pas cet acte d'une vanité après tout légitime, si Trajan n'avait point donné par là le ton aux courtisans, en montrant qu'il leur livrait la mémoire de Domitien. Dans la monarchie héréditaire, le jfils, par sa présence seule au pouvoir, défend la mémoire du père. Dans l'empire romain, il arriva bien rarement que l'héritier eût intérêt à protéger son prédécesseur contre les calomnies des factieux ou même des courtisans. — 2. Pioftna, incredibile dictu est, quanto auxerit gloriam Trajani. Aur. Vict., Epit. 14. Cf. Pline, Pan, 83, et Epist,, IX, 28.

sortir» ; et elle tînt parole. Nerva avait écrit sui' la demeure impériale : «Palais public. » Trajan l'ouvrit aussi àtousles citoyens, et fit porter dans les temples les joyaux, les raretés qui le décoraient. « Ce qui brillait dans la demeure du prince, dit Martial S est donné aux dieux, tout le monde le verra. » Les temples servaient alors de musées. On reprochait à Trajan de diminuer le respect dû aux princes, en permettant trop de familiarité ; il répondit : a Je serai avec les autres comme j'aurais voulu, quand j'étais simple particulier, que les empereurs fussent avec moi. » A l'exemple d'Auguste, il visitait familièrement ses anciens amis, assistait à leurs fêtes de famille et prenait sa part de leurs plaisirs, soupant, se promenant ou chassant avec eux. Un jour, on voulut lui inspirer des soupçons contre un sénateur; il alla, sans gardes, dîner chez lui, et le lendemain dit aux accusateurs : « S'il eût voulu me tuer, il l'eût fait hier. »

Les Césars et les Flaviens, à Texception du chef de la seconde race, étaient tous lettrés, orateurs ou poètes, avec plus ou moins de succès; tous du moins avaient essayé d'écrire. Trajan, qui fit sa première campagne à quatorze ans, put échapper à la funeste éducation de Tépoque, à ces rhéteurs qui corrompaient le goût de leurs élèves et parfois leur bon sens. Il eut l'expérience des affaires et de la vie si nécessaire pour former des hommes de commandement; et, comme il avait Tesprit droit, le cœur honnête, il ne montra pas de basse jalousie contre ceux qui possédaient les dons que la nature ou les circonstances lui avaient refusés*. Dans la déférence de ce vaillant homme de guerre pour le sénat, se trouvait certainement une pensée politique ' ; il me semble y voir aussi le respect involontaire du rude soldat tombé sous le charme des élégances patriciennes.

1. Epigr.j XII, 15. — 2. IlaiSeîa; (i.6v àxpiSou;, 5<Tyi èv Xoyoi?, o'j \uttayj* Dio, LXVIII, 7. Quamvis ipse parcse esset scientise, moderateque éloquent. Aur. Vict., Epit. XIII. — 3. Dans les vœux qu*il faisait au commencement de chaque année pour l'empire et pour lui-même, il ajoutait ces mots : * "ontinue à mériter l'estimé, l'affection du sénîit.

Cette conduite d'un prince qui semblait « concilier deux choses jusqu'alors contraires : le pouvoir et la liberté", » lui gagnait les Pères, tout autant que son serment, renouvelé à Rome, de n'en point mettre un seul à mort. En garantie de cette promesse, il fit saisir ce qui vivait encore de délateurs tarés, les livra, dans l'amphithéâtre, aux moqueries et aux insultes, puis les relégua dans les îles. Plusieurs mesures utiles dont il sera question plus loin, un zèle ardent pour le bien public et des égards envers les vieilles familles', des faveurs qu'il accorda à la jeune noblesse*, surtout l'habitude qu'il prit et garda de laisser le sénat beaucoup parler* et quelque peu agir, lui assurèrent raffection de la haute assemblée, qui, vers la fin du règne, témoigna sa gratitude en lui décernant le titre d'Optimus^ qu'on ne donnait qu'à Jupiter ^

Quant au peuple qui, dans la monarchie impériale, n'a joué, quoi qu'on en ait dit, qu'un rôle de comparse, sans intervenir jamais dans la politique, content du congiaire obtenu, de l'air martial de son .nouveau maître, il était séduit par cette nouveauté d'un prince-citoyen, qui allait à pied dans la rue au milieu de la foule, quelquefois en litière avec ses amis, et pas toujours à la première place. D'ailleurs il voyait derrière Trajan

1. Bes olim dissociahiles miscueratj principatum et lihertatem, Tac, Agr., 3. Les mots de Tacite s'appliquaient à Nerva, mais sont plus justes pour Trajan. — 2. Il fit une refonte des monnaies (Dion, LXVIII, l5), mais en conservant beaucoup d'anciens types pour flatter l'orgueil des vieilles maisons. Parmi les médailles refondues alors nous avons . celles de quarante-trois familles de l'époque républicaine : c'était comme le nobiliaire de l'ancienne Rome qui était remis au jour. Cf. Borghesi, OEuv, compl.y I, 215. Eckhel pense aussi qu'il fit refondre tous les deniers consulaires, per renovare la memoria delV antiche famiglie romane, d'après L. Pizzamiglia, Storia délia mon. rom., p. 203, 1867. Il y eut sans doute aussi dans cette refonte une pensée d'économie, les nouvelles pièces ayant plus d'alliage que les anciennes. L'alliage, qui avait été sous Domitien et Nerva de 10 p. 100, fut porté à 20 p. 100. Cf. Mommsen, Gesch. des rôm. Mûn%wesens, p. 754-758. — 3. Festinatis hono' ribus.,,, PL, Paneg,, 69. — 4. Pline parle de discours de cinq, même de sept heures qu'il y fit et de trois journées entières employées à un seul procès. — 5. On voit sur les monnaies le titre d^optimus princeps dès 106, mais seulement en 116 le mot d'Optimus comme surnom.

des légions dévouées; celles-ci, en effet, à qui il ne déplaît pas de sentir qu'une main ferme les conduit, avaient, sans un murmure, accepté du nouvel empereur la moitié du donativum ordinaire, et de ce général dans la force de Tâge elles attendaient des campagnes , des victoires, du butin.

a Enfin, s'écrie Pline, au lieu d'être éclipsée par le prince, la noblesse reçoit de lui un nouvel éclat; César ne redoute ni n'épouvante les descendants des héros, les derniers fils de la liberté I S'il est quelque part un reste d'une ancienne lignée, un débris d'une vieille illustration, il le recueille, il le ranime; c'est une force de plus qu'il donne à la république. Les grands noms sont en honneur*. » Voilà donc cet accord du prince et de la noblesse établi par Auguste, perdu sous ses successeurs, retrouvé par Vespasien, que les Antonins, pour le bonheur de l'empire, allaient réaliser pendant près d'un siècle.

Trajan ne fit qu'un séjour de moins de deux années à Rome, d'où il partit pour la guerre dacique. Sans avoir été aussi honteuses que Dion le prétend, les expéditions de Domitien étaient restées sans gloire ni profit. Des généraux avaient été vaincus et tués, une aigle prise. Les Daces avaient, il est vrai, perdu la dernière bataille, rendu leurs prisonniers et envoyé à Rome une ambassade pour conclure la paix. L'empire aurait donc pu, sur le Danube, comme maintes fois sur le Rhin, profiter d'un succès final pour renoncer à une giftrre embarrassante qui menait aux aventures et non pas à la sécurité; mais Trajan n'était pas homme à se contenter de cette attitude réservée. Nourri dans les camps, il en avait les mœurs; il aimait les. exercices militaires, la chasse, le vin, les bons compagnons ^ surtout il aimait la guerre, même avec ses plus rudes labeurs, la faisait bien, et par conséquent se plaisait à la

1. Paner, 69. — 2 IlÊpi [xptpàxia xai Tcepl oTvov êaTcouSàxet. DioD,

LXVIII, 7. Aur. Victor assure qu'il fut obligé d'ordonner qu'on n'exécutât pas les ordres qu'il donnnerait après ses longs repas. Cependant on a tu plus haut (p. 246) qu'au besoin il avait la sobriété d'un vrai soldat. On voit encore sur l'arc de Constantin, à Rome, une chasse de Trajan au sanglier. Rossini, Gli archi trionfalij tav. 69.

faire. Il n'examina point si la politique d'Auguste pour les frontières était la meilleure ; si une forte défensive, derrière deux grands fleuves, appuyée sur des camps, une nombreuse armée, des cités populeuses, avec des intrigues et de l'argent jetés sur la rive opposée, au milieu des peuplades ennemies, ne valait pas mieux que le plan gigantesque de pénétrer aux Indes et de rentrer en Italie à travers les Barbares domptés. Ce soldat s'ennuyait à Rome^ Pendant que le sénat le fatiguait de ses adulations, Pline de sa verbeuse élégance ^, il rêvait d'Alexandre et de César, cherchait un prétexte de guerre ; et, comme c'était chose plus facile encore à trouver en ce temps-là qu'aujourd'hui, il se faisait dire par ses orateurs que la honte infligée à l'empire sous Domitien, sur les bords du Danube, devait être effacée'.

On peut conclure de quelques mots de Pline que, durant l'hiver de la première année de son principat, qu'il passa loin de Rome*, Trajan avait visité les légions de Pannonie et de Mœsie, pour répondre à leurs félicitations, inspecter cette frontière, les camps riverains du Danube, se rendre compte de la force des peuples qui en bordaient l'autre rive, et commencer peut-être les grands travaux qui furent exécutés de ce côté-là sous son règne. Sous Domitien, sous Nerva, il s'y était produit beaucoup d'agitation \

1. Sur 20 années de règne, il en passa 8 ou 9 hors de Rome. — 2. Chaque phrase du Panégyrique est travaillée avec soin et peut être prise, le mauvais goût de quelques-unes mis à part, pour ce qui constitue une élégance latine; mais il est peu d'oeuvres littéraires aussi ennuyeuses que cette longue et froide amplification. Trajan fut peut-être condamné à la lire; heureusement il ne l'entendit pas. Pline développa en un volume la harangue sénatoriale qu'il avait adressée à l'empereur, en prenant le consulat dans l'automne de l'année 100, c'est-à-dire à une époque où Trajan n'avait encore rien fait. Lorsqu'on voit ce qu'un très-honnéte homme comme Pline peut prodiguer d'éloges à un prince au lendemain de son avènement, on comprend ce que faisaient les autres et on se dit qu'il aurait fallu de bien fortes têtes pour résister à l'ivresse que versaient tous ces flatteurs. — 3 Dion dit bien : xot; x& xP''lt*«<r'^j ^ '^oi^' ^"^o* èXàjjLSxvov, papuvotiievoç (LXVin, 6), mais on a vu, p. 221, à quoi il faut réduire ce tribut. — 4. Pa- Tieg.y 12 et 16, ou du moins avant l'automne de l'année 100, époque de la rédaction du panégyrique. — 5. Voy. ci-dessus, p. 222.

On y avait vu des combats malheureux et de douteuses victoires. Puisque le Rhin et le haut Danube étaient pacifiés, Trajan se dit qu'il fallait aussi pacifier le Danube inférieur. La vallée basse du Danube est enfermée entre deux chaînes de montagnes, parallèles Tune à l'autre : les Balkans et les Carpathes. Mais tandis que les premières vont mourir à la mer Noire, les secondes se replient brusquement entre Gronstadt et Fokchany, dans la direction de Touest, en formant le grand coude où la Transylvanie est aujourd'hui comprise, puis redescendent au sud jusqu'au Danube, qu'elles dominent de leurs masses abruptes sur une étendue de plus de trente lieues. En face de ces massifs séparant la plaine du Banat (vallée du Témès] de l'immense plaine valaque, les Balkans envoient sur la rive droite de puissantes ondulations de terrains qui se relèvent au bord du fleuve jusqu'à deux et trois mille pieds de hauteur et, par leurs assises inférieures, traversent le lit du Danube, qu'elles sèment de récifs dangereux. C'est la passe célèbre appelée les Portes de Fer, qui commence à Drenkova et se termine près d'Orsova. Le fleuve majestueux, pres3é dans cette gorge étoite où Ton ne mesure pas, à Cazan, deux centç mètres de large, s'y précipite avec colère et y passe en écumant; un vent violent y soulève des vagues telles que les fleuves n'en connaissent pas et, dans les basses eaux, il faut le pilote le plus habile, au gouvernail la main la plus ferme, pour ne pas sortir des canaux formés par les roches du fond*. La nature est, là, magnifique, imposante et fière. L'homme aussi y fut grand, car ce fleuve Trajan l'enchaîna par un pont de pierre que les modernes n'ont point encore osé reconstruire ^ et cette montagne

1. A Drenkova, un pilote spécial monte à bord avec trois ou quatre hommes pour tenir le gouvernail. Je dois dire cependant qu'il n'y a aucun péril dans cette navigation; je l'ai faite, et si j'ai eu beaucoup à admirer, je n'ai, en vérité, rien eu à craindre. Nous ne connaissons en France que la vallée du Rhin; celle du Danube lui est bien supérieure en beautés pittoresques ou grandioses, la chute de Schaffhouse exceptée. — 2. Le dernier pont de pierre qu'on trouve en descendant le Danube est celui qui a été construit entre Bude et Pesth, il y a vingt ou trente ans.

qui, sur la rive gauche, descend à pic dans les flots irrités, il la tailla pour lui attacher au flanc un chemin que ses soldats pouvaient suivre en tout temps. On lit encore gravés sur le roc ces mots d'une inscription : « Il ouvrit une route à travers le fleuve et la montagne domptés *. »

L'inscription est de l'an 100. On doit donc en conclure qu'une partie des travaux était commeqcée avant la première guerre dacique. Aurelius Victor attribue même à Trajan l'ouverture d'une voie militaire allant du Pont- Euxin à la Gaule. Les Romains, ces grands constructeurs, n'avaient certainement pas attendu plus d'un siècle avant de reconnaître la nécessité de border d'une route sûre le grand fleuve qui couvrait leur empire sur une étendue de six cents lieues, et, comme il est arrivé si souvent, l'œuvre de plusieurs générations a été mise au compte du prince qui avait laissé sur cette frontière les plus glorieux souvenirs •.

L'importance des préparatifs militaires répondit à la grandeur des travaux entrepris pour donner à l'armée une base solide d'opérations. De Vienne, au pied du Kahlenberg, jusqu'à Troësmis, dans la Dobroutcha, huit légions gardaient le pays des Pannoniens et la Mœsie. Cinq quittèrent leurs cantonnements et furent réunies, en l'année ICI, sur les bords de la Save qui porta le gros bagage jusqu'au Danube, près des lieux que nous venons de décrire,

1 Montis et fiuvii anfractibus superatiSy viam patefecit; plusieurs

mots étant à demi effacés, Mommsen lit ainsi la fin de l'inscr. morUibus excisiSj amnihus superatiSj viam fecit. C. I. £., t. III, n. 1699. La route taillée dans le roc existe encore. En descendant le Danube, on la suit pendantplusieurs milles. Du milieu du fleuve elle semble une ligne tracée au flanc de la montagne ; ce n'est en effet qu'une entaille faite à quelques pieds au-dessus des grandes eaux, large seulement à la base d'un mètre et demi, mais dont on doublait la largeur par un plancher en bois qui surplombait les eaux.— 2. Près du village serbe de Horum, en face de Kozlamare dans le Banat, on lit sur un rocher de la rive droite du Danube une inscription de l'an 33 ou 34, par conséquent du règne de Tibère, qui prouve qu'à cette époque deux légions étaient occupées à construire une voie militaire le long du fleuve. Griselini, Gesch. des Temesw, Banat, l, p. 287 et C. L L., t. III, n» 1598.

vers Viminacium (Coastolatz). Trajan vint les rejoindre avec les dix cohortes prétoriennes et la cavalerie batave et maure.

Les Daces occupaient les deux côtés de Ténorme promontoire que les Carpathes projettent sur le Danube : à Touest, la vallée du Témès ou le Banat; à Test, la plaine valaque ; mais le centre de leur puissance, leur capitale et leurs forteresses étaient plus au nord, dans la haute vallée du Marosch (Transylvanie)*. C'est là qu'il fallait aller frapper les coups décisifs. On pouvait y arriver par trois routes : Tune, à l'ouest, à travers le Banat, en franchissant, au col appelé aussi la Porte de Fer, la chaîne secondaire qui sépare les bassins du Témès et du Marosch ; les autres, à Test, par la Petite Valachie, en remontant deux vallées qui conduisent à deux gorges ouvertes dans la chaîne principale, celle du Jiul (Schyl) aboutissant à la passe de Volcan, et celle de l'Alouta qui, née dans la Transylvanie, traverse la grande chaîne au défilé fameux de la Tour Rouge {Rothe Thurmpass), dans le sud d'Hermanstadt '. Ces passages menaient tous deux aux environs de Sarmizegetusa (Varhély).

Pour la première guerre, Trajan suivit, du moins lavec sa principale armée*, la route du Banat; pour la seconde, il paraît avoir préféré les autres ; dans les deux cas, il marchait avec un de ses flancs couvert par les montagnes, et par conséquent toujours dans le voisinage de fortes positions à prendre contre une attaque soudaine.

Un pont de bateaux jeté près du bourg actuel de Grodichte, lui permit de déboucher dans les plaines du Témès. L'armée s'avança droit devant elle par la route qui se trouve encore tracée sur la carte de Peutinger, franchit

1. Montihus suis inhœrentj Flor, IV, 12. — 2. On voit encore sur la rive droite de l'Alouta, du Danube aux montagnes, les restes d'une voie romaine que les Valaques appellent calea Trajanûlui. — 3. Francke, Geseh, Trajan's, suppose, p. 104, que Trajan jeta au-dessous d'Orsova un second pont de bateaux ; les ruines qu'on trouve en cet endroit sur les deux rives ne sont pas une preuve suffisante.

TEiserne Thor (Porte de Fer), et, tournant à Test, arriva devant la principale forteresse des Daces, Sarmizegetusa (Varhély). Cette place fut enlevée avec les dépouilles que plusieurs générations y avaient entassées.

Un peuple établi dans la vallée supérieure de la Theiss, les Burres, essaya de s'interposer en faveur des Daces; leur message était écrit en caractères latins sur un énorme champignon. Trajan ne tint pas compte d une menace qui venait de peuplades si pauvres ; il poussa Tennemi avec ardeur jusqu'au delà du Marosch, et l'écrasa dans une grande bataille. Les Daces s'avouèrent vaincus; ils livrèrent leurs armes, les transfuges, l'aigle prise à Puscus, rasèrent leurs forteresses et s'engagèrent à tenir pour alliés les amis du peuple romain et ses ennemis pour adversaires. Le Décébale vint lui-même accepter ces dures conditions. Sa capitale reçut une garnison romaine qui se relia par une série de postes fortifiés aux camps du Danube. L'expédition avait exigé deux campagnes (101-102*) et trois combats sérieux, car Trajan fut trois fois salué imperator par ses soldats.

Cette fois Trajan rentra dans Rome en triomphe, avec le surnom de Dacique et paya sa bienvenue en rendant au peuple les mimes, contre lesquels il avait d'abord fait revivre la loi de Domitien. Mais les fêtes qui suivirent la solennité étaient à peine finies* que de mauvaises nouvelles arrivèrent du Danube. Les Daces reprenaient courage, ils rebâtissaient leurs forts, ils amassaient des armes, nouaient des relations avec tous les ennemis de Rome et attaquaient, au delà du Témès, les lazyges ses alliés. Trajan revint au milieu de ses soldats (105) ', résolu à en

1. C'est la date donnée par Mommsen, et acceptée par M. des Vergers qui met en Tannée 103 le retour de Trajan à Rome. — î. A celles du second triomphe dacique en 106 ou 107, il donna au peuple, durant cent vingttrois jours, des jeux où combattirent dix mille gladiateurs et où onze mille bêtes furent égorgées, Dion, LXVIII, 15. — 3. M. des Vergers met la seconde déclaration de guerre à la fin de 104, Mommsen et D'erauer font recommencer les hostilités en 105.

HISTOIRE ROilAlNE. IV— 1 7

finir avec ce peuple. L'attaque principale eut lieu à l'est par les vallées du Jiul et de TAlouta. Il jeta près de Tum- Séverin un pont dont les culées existent encore sur les deux rives et les restes au fond du fleuve, où on les a vus dans les basses eaux de 1858. Vingt piles de pierre soutenaient des travées de bois sur une longueur de trois mille cinq cent soixante-dix pas romains ^ Le Décébale essaya de conjurer la tempête qui se dirigeait sur lui, en faisant assassiner l'empereur. Ce coup manqué, il demanda la paix et le remboursement de ses frais de guerre, promettant en échange de rendre un des meilleurs généraux de Trajan, Longinus, qui, attiré à une conférence, avait été pris en trahison. Pour laisser toute liberté à son prince, Longinus s'empoisonna. La nouvelle de ce noble dévouement accrut Tardeur des Romains ; les plus difficiles obstacles furent surmontés, Tennemi vaincu dans toutes les rencontres, forcé dans toutes ses retraites. Le Décébale finit bravement : à la prise de son dernier château, il se jeta sur son épée. Il avait fait enterrer ses trésors dans le lit d'une rivière dont on avait détourné le cours ^, et mis à mort les captifs qui avaient travaillé à cet ouvrage. Un de ses familiers révéla le secret (fin de Tannée 106)*.

La conquête était achevée, il restait à la rendre durable. Trajan appela dans cette vaste région des habitants tirés de toutes les provinces de l'empire * et il y organisa deux

1. Ce pont dut être commencé dès le début de la première guerre. En t858, une commission autrichienne a soigneusement étudié ces resteset confirmé la description de Dion. En commémoration du premier passage du fleuve par la flottille romaine^ on avait frappé une médaille (Cohen H, Trajan, n° 87) qui représente le Danube couronné de roseaux, le bras gauche appuyé sur une urne et de la main droite poussant un navire dont le vent enfle la voile. — 2. Les Goths feront de même pour la sépulture d'Âlaric. — 3. Mommsen met la fin de la guerre Dacique en 106 ou 107. C, L L,, t, III, p. 160. Il est vrai qu'il la fait durer deux et même trois ans. Jbtd.,p. 102,.ce qui s'accorde d'ailleurs avec ces mots de Ûion, que cette guerre fut faite avv xpôv(|> xai \l6\iç, LXVIII, 14. — 4. Ex toto orbe Romano infinitas eo copias hominum transtulerat ad agros et urbes eolendas. Eutrop. VIII, 3. Les colons de provenance latine durent être de beaucoup les plus nombreux, puisque leur langue est restée dans le pays, et que Ton y trouve des Àugustales qui ne se rencontrent que dans les provinces occi-

puissantes colonies : Ulpia Trajana à Sarmizegetusa, c*està-dire au centre du pays pour le mieux contenir, et à Tskma, au voisinage du grand pont et des bains fameux de Méhadia, afin que ses légions eussent toujours libre entrée dans la province. Il en fonda deux autres sur la rive droite du Danube : Œscus (Gicen) et Ratiariaj près de Brsa- Palanca ; enfin il bâtit en face de l'embouchure de TAlouta la ville de la Victoire, Nicopolis^ qui a gardé ce nom*. A ces noms on pourrait joindre, si les ruines nous les avaient livrés, ceux d'un certain nombre de municipes, de bourgs, de forteresses et de camps retranchés ^ qui furent établis pour mettre en culture cette terre d'une inépuisable fécondité, exploiter les mines des Carpathes et assurer, par des garnisons bien placées, d'une part l'obéissance des^ nouveaux sujets, de l'autre leur sécurité contre les barbares du voisinage.

Entre ces villes, les deux légions laissées par Trajan dans la Dacie* ouvrirent des routes mesurées au cordeau comme celles du reste de l'empire et, dans l'intérieur des cités, s'élevèrent. des autels, des temples, des amphithéâtres dont quelques-uns datèrent des premiers jours de la conquête, puisque, au bout d'un demi-siècle à peine, Antonin était obligé d'en reconstruire un qui tombait de vétusté ^ Dans les montagnes de la Transylvanie se trouvaient des mines d'or.Trajan en organisa l'exploitation par d'habiles mineurs appelés de la Dalmatien où l'on

dentales. Mais les incriptions montrent des Asiatiques, des Galates, des Cariens, etc., à Napoca, Sarmizegetusa, etc. (Cf. C. I. L., t. III, p. 169 nv 859, 860, 870, 882) et des Dalmates à Àlhurnus major (Verespatak) etc. Sur cette colonisation de la Dacie, Cf. Henzen, Bullett,, 1848, p. 129 etsuiv. — 1. Cf. C. L I., t.III,n»» 753, 1641 et p. 141, et Amm. Marc, XXVII, 4, 12. — 2. Voyez Francke, p. 158-178, la province de Dacie dans le C. L L,, t. m, p. 161-261, et la carte de Peutinger, édit. Desjardins Des municipes de la Dacie furent plus tard élevés au rang de colonies : Napoea (Kolosvar ou Klausenbourg) sous Antonin ouMarc-Aurèle; Apulum (Carlsbourg, dan la haute vallée du Marosch) , peut-être sous Marc-Aurèle ; PcUavissensium vicut (Thorda), sous Septime-Sévère. — 3. La XIII'* Gemina et la /• Adjutrix. C. I. L.j t. Tll, n" 1628. — 4. Vetustate dilapsum, à Porolissum. C. I. L,, t. III, n« 836, en Tannée 157. — 5. /Md., p. 213-4.

258 DE NERVA À LA MORT DE MARr .RÈLE.

finir avec ce peuple. L'attaque prin^' -ous ont laissé de par les vallées du Jiul et de TAlor -t quelques-uns de Se vérin un pont dont les culé'' jD commerce actif relia deux rives et les restes au fo ^s cette terre barbare où dans les basses eaux de IP' vieilles cités de Tempire, naient des travées de hr j^^^ de métier, des sociétés de cinq cent soixante-dfar '^is dans les villes daciques, et de conjurer la temp' nommes de Palmyre ' ou de Tlturée assassiner Temp'* >' service militaire ou le trafic, étaient paix et le rem> ^(toonrir si loin de leur soleil. Chose sintant en échp ^^^^ inscriptions daciques qui nous four- Trajan I/. ^tail^ ne mentionne d'anciennes divinités du pris en /'^fiy^^^ beaucoup question de dieux orientaux, Longi* f^-'^àe Sérapis, du Jupiter de Tavium (Galatie), de mer /'^aél'iopolis (Syrie) , du Bonus puer (Posphorus), etc. *. s* é^nfânt de colonisation déterminé par Trajan et ses f^J^nrs avait été si puissant que la population indi- ^"^ubmergée, n'eut point la force de percer au travers ^5 société nouvelle qui l'enveloppait, et de lui faire ac- ^pter quelques-uns de ses dieux, comme il était arrivé en gaule après la conquête de César.

II faut donc reconnaître que les Romains, si Ton oublie la plèbe de Rome, écume de Tunivers, avaient gardé dans leur décadence quelques-unes de leurs anciennes qualités. Au second siècle de notre ère, on aurait pu croire que ce peuple de laboureurs et de soldats qui, partout où il s'était établi, avait si fortement saisi la terre que sa trace y est encore, s'était épuisé à coloniser l'Italie, la Gaule, TEspagne, l'Afrique. Et voilà que le vieux sang montre en-

1. Pline {H. N., XXXIII, 21) parle d'une veine aurifère découverte en Dalmatie du temps de Néron, et qui rendait par jour 50 livres d'or. — 2. Cf. C J. L., t. III, p. 921-966, Instrumenta Dacica in tahulis ceratis con' scripta. — 3. On a aussi des inscriptions funéraires de Palmyréens dans les oasis de l'Algérie. Cf. L. Renier, Insc. d*Alg.y n«» 1637, 1639, etc. — 4. C. L L. ihid., passim. A Aquincum, en Pannonie, on a trouvé une inscription en l'honneur de Baal. Musée Épigr, de Pest, par M. E. Desjardins, qui a relevé beaucoup d'inscriptions omises ou mal lues par Mommsen dans le t. in du Corpus de Berlin.

'•tu et sa fécondité : les colons de Trajan se sont ^ienne population qu'on retrouve dans tous les '=îs, où elle se reconnaît à la haute stature, au hevelure blonde, aux mouvements calmes .mmejs du Nord, tandis que les descendants des conservé la taille courte, l'œil ardent, les cheveux ,u la vivacité des hommes du Midi. Sous Tinfluence la- .d, ces éléments si contraires se sont combinés en un tout homogène. L'ancienne Dacie devint une Italie nouvelle ; malgré les innombrables invasions qu'elle a subies, elle s'appelle encore la Roumanie ; son peuple est le peuple roumain, et, des rives du Marosch à celles du Pruth, depuis le Danube jusqu'au sommet des Garpathfes, on parle une langue latine. En songeant au peu de temps qu'il fallut pour opérer cette transformation, on est conduit à considérer cette latinisation de la Dacie comme la plus grande œuvre de colonisation queThistoire connaisse. Quelle puissante vitalité dans cette race et que de grandes choses on aurait pu faire avec des peuples si malléables, en les unissant par des institutions générales qui leur auraient donné une vie commune I

Nous avons dit à peu près tout ce que les écrivains anciens rapportent de cette guerre. On en peut apprendre bien davantage de la colonne Trajane, qui est pour la vie militaire des Romains ce que Pompéi est pour leur vie civile : la représentation fidèle de choses disparues depuis dix-huit cents ans. Les bas-reliefs qui se déroulent en spirales gracieuses autour de son fût de marbre blanc nous montrent les armes et les costumes des légionnaires et des barbares, les engins de guerre, les camps, les attaques de forteresses, les passages de fleuve ; Trajan lui-même haranguant ses troupes ou pansant les blessés, et le roi des Daces se jetant sur son épée pour ne pas survivre à son peuple ^. Ce monument de la gloire militaire de Rome a

1. M. Frôhner, La colonne Trajane j a essayé de refaire l'histoire deâ guerres daciques avec les bas-reliefs de ce monument. Mais s'ils sont une mine précieuse pour Tarchéologue, s'ils fournissent de curieux renseignements pour les armes, les costumes, etc., si tous les détails de ces

duré plus que son empire et s'élève encore au milieu des débris du Forum de Trajan. Les siècles l-ont respecté, même les barbares, et il ne s'est pas trouvé une main sacrilège pour l'abattre, comme est tombé en des jours inexpiables un autre monument semblable, l'honneur et l'orgueil d'une cité qui, elle aussi, avait été reine du monde. Pendant ces conquêtes du prince au nord, un de ses lieutenants, Cornélius Palma, sortait par la frontière orientale des anciennes limites de Tempire. Le grand désert qui s'étend de TEuphrate à la mer Rouge enveloppe de ses vagues de sable et de ses nomades pillards la Syrie et la Palestine. Sur la lisière des terres cultivées et presque sous le même méridien,* se trouvent la grande cité de Damas, que les Romains tenaient depuis longtemps dans une demi-dépendance, et les quatre villes de Bostra, Gérasa, Rabbath-Ammon (Philadelphie) et Pétra; celle-ci en plein désert, mais à distance égale de la mer Rouge et du lac Asphaltite, et sur la route des caravanes qui se rendaient de la vallée de TEuphrate dans celle du Nil. C'était la résidence du roi des Nabatéens qui commandait jusqu'à Damas, mais aussi le repaire des bandits qui désolaient les riches pays du Jourdain et des coupeurs de routes qui inquiétaient les caravanes. Cornélius Palma s'empara de ces places (105*), réduisit le pays en province (Arabia) et fit de Bostra une colonie qui servit de quartier à la légion ///• Cyrenaica, Ces villes y gagnèrent de la vie, de la richesse et une nombreuse population, surtout Pétra qui devint le centre d'un commerce considérable ; et l'on vit les nomades, pris du goût des arts, décorer leurs cités de monuments dont les ruines, au milieu de ces solitudes, étonnent et charment le voyageur*. Ainsi dans le même temps Rome,

expéditions y sont fidèlement reproduits, deux éléments indispensables à l'historien y manquent : les indications de temps et de lieux qu'une inscription seule pouvait donner. On y compte jusqu'à 2500 figures. — 1. L'ère de la nouvelle province commence au 22 mars 106. — 2. Pour les ruines de Gérasa, voir le voyage dans le Haouran de M. Rey, avec les belles planches qui l'accompagnent. Celles de Pétra se trouveront dans l'ouvrage du duc de Luynes.

d'une main, abaissait les Carpatlies, et de l'autre mettait son ineffaçable empreinte sur la face mobile du désert. Ces conquêtes, surtout la première, produisirent à Rome un grand effet*. Depuis Auguste, l'empire ne s'était augmenté que de la Bretagne, sous Claude, et le triste prince n'avait gagné, au succès de ses lieutenants, ni gloire, ni popularité. Mais la double expédition conduite par Trajan lui-même dans un pays sauvage, la soumission d'un peuple redouté, les multitudes de colons qu'on voyait s'acheminer du fond des provinces vers ces terres fécondes et les aigles romaines planant au-dessus des Garpathes, en plein monde barbare, tout cela faisait ce qu'on appelle de la gloire, et ébranlait les imaginations déshabituées des spectacles virils. Le sénat décrétait, pour les généraux, des statues triomphales, pour le prince sa colonne, et les poètes rêvaient de chants épiques en l'honneur de la Rome nouvelle. « Comment trouver, écrivait Pline à son ami Canînius, un sujet aussi riche, où la vérité ait plus l'air de la fable? Vous nous montrerez les eaux rejetées dans les plaines arides ' ; des ponts bâtis sur des fleuves qui n'en avaient jamais porté ; des armées qui établissent leurs camps sur d'inaccessibles montagnes, et un roi plein de résolution contraint de quitter sa capitale et la vie*. » Mais, comme déjà l'esprit latin fléchissait, au moins dans les lettres, c'est avec le mètre et dans l'idiome d'Homère que Caninius se proposait d'écrire son poëme national ; et Pline, pris de la même inquiétude que Boileau, ne trouvait à cela qu'une difficulté, celle de faire entrer dans des vers grecs des noms barbares.

1. On a beaucoup de médailles avec la légende : la Dacie captive et l'image d'une femme les mains liées derrière le dos, assise ou jetée sur des boucliers. Cohen, II, Traj., n« 74. Une autre (n» 332), postérieure à la conquête, porte en légende : DaciaÀvg. prov» s. c, et montre la Dacie assise sur un rocher, tenant une enseigne surmontée d'une aigle; à gauche, un enfant qui tient des épis. Devant elle, un autre enfant qui tient une grappe de raisin. C'est la médaille de la colonisation. — 9. Allusion à quelque rivière que Trajan avait détournée de son lit pour une opération de guerre. — 3. Ep., VIII, 4.

Cependant, lorsque le conquérant de la Dacie fut rentré dans la ville, on aurait pu croire, à regarderies choses du dehors, qu'il n'y avait à Rome qu'un sénateur de plus. C'est le mot de Martial, le poëte impur qui, appelant Domitien un dieu, ne donne même pas à Tt*ajan le nom de seigneur. « Nous ne voyons plus un maître ici, s'écrie-t-il, mais le plus juste des sénateurs ^ » Il discutait, en effet, avec ses collègues, légiférait ou jugeait avec eux^; il les laissait remplir, en toute liberté, leurs innocentes fonctions j même disposer, comme ils l'entendaient, de ces magistratures, idoles dorées toujours tenues en grande vénération, mais d'où la vie politique s'était retirée*. Pour faire arriver un plus grand nombre de sénateurs au consulat, Trajan nomma douze consuls chaque année et luimême, durant son règne , ne prit que cinq fois les faisceaux, en se soumettant à toutes les formalités habituelles, même au serment prêté debout devant le consul en charge qui demeurait assis et dictait les paroles.

Pour les élections, il avait établi le scrutin secret, qui sauvegardait la dignité des sénateurs, puisque l'œil du prince ne pouvait plus marquer les opposants. Pline applaudit à cette réforme et en même temps la redoute *. D a raison. Ce scrutin, bon pour les petits, dont il faut protéger la liberté, est mauvais pour les grands qui, par lui, échappent à la responsabilité de leur vote*. Il est vrai que les grands d'alors étaient bien petits. La première fois que

1. Epigr. jXj 12.— 2. Par exemple dans le procès de Marius Priscus, proconsul d'Afrique, poursuivi pour concussion. Pline et Tacite furent chargés par le sénat de soutenir l'accusation. Les débats durèrent trois jours et Trajan assista à toutes les séances, qui furent longues, car, une fois, Pline parla cinq heures. Priscus fut condamné à la relégation (déc. 99 et janv/100). Pline fut encore chargé par le sénat de soutenir l'accusation portée par toute la province contre Caecilius Classicus, proconsul de Bétique (101 ?). .Sous Domitien, il avait fait condamner un autre proconsul de cette province, Baebius Massa. Ep., III, 4 et 9. En 103 ou 104, il défendit Julius Bassus, proconsul de Bithynie. — 3. 11 faut, bien entendu, faire exception pour les magistratures civiles (prœtor urbanus, peregr., de fidei commistis) et pour les fonctions administratives ou militaires des gouverneurs de province et des commandants de légion. — 4. Ep,, III, 20. — 5, Voyez ci-dessus, t. II, p. 73.

les sénateurs firent usage du mode nouveau de votation, on trouva sur plusieurs bulletins des plaisanteries, même de grossières impertinences : un d'eux portait le nom des protecteurs à la place du nom des candidats ^ A ces révélations inattenduesde Fume au scrutin, le sénat retentit de clameurs indignées, et l'on appela toute la colère de l'empereur sur les coupables. Ils restèrent inconnus ; ces mauvais plaisants étaient sans doute des gens d'esprit qui, en public, jouaient très-gravement leur rôle, mais riaient, sous le masque, de la comédie qu'ils venaient représenter. Pline n'est pas de ceux-là : un homme aussi préoccupé de l'opinion gardait l'étiquette et le cérémonial jusque dans sa chambre à coucher, où, le soir même, il racontait la scène à un ami, en se demandant si de pareilles gens n'étaient pas capables de tout. Aussi, pourquoi trouble-t-on sa sérénité par de discordantes paroles ? Il admire consciencieusement son prince, et avec raison; peu s'en faut même qu'il ne se croie revenu aux temps républicains. « Vous nous avez commandé d'être libres, s*écrie-t-il , nous le serons*. » On se laissait prendre à ces paroles , et quelques-uns se croyaient déjà revenus à l'ancienne république. Un secrétaire de l'empereur, Titinius Gapito, mettait dans sa maison, à la place d'honneur, les images de Brutus, de Gassius et de Caton qui avaient cessé d'être séditieuses ; il écrivait l'histoire des grands citoyens immolés par la tyrannie, et il en faisait des lectures publiques, où accourait toute la haute société de Rome'. Mais des gens à qui il faut commander d'être libres ne le seront jamais. La liberté se prend, ou, ce qui vaut mieux, l'opinion l'impose : le peuple qui la recevrait par ordre ne serait ni digne, ni capable de la garder. En réalité, l'autorité de Trajan était aussi absolue que celle d'aucun de ses prédécesseurs. Pline, dans ses Lettres, où il n'est plus gêné par l'éloquence officielle, montre bien que Rome ne cessait pas d'avoir un maître. « Il est vrai, dit-il, que tout se fait à la volonté d'un homme qui, dans l'inté-

1. Plin., Ep., IV, 25. — 2..Paneg, 56. - 3. PI., Bp., I, 17, VIII; 12.

rèt commun, prend pour lui seul tous les soucis, tous les travaux*.» Il s'oublie même, dans le Panégyriquey jusqu'à faire du prince le propriétaire universel « qui peut disposer à son gré de tout ce que les autres possèdent ^. »

Mais ce pouvoir, Trajan, sans hypocrisie ni feinte, et ceci le distingue d'Auguste, l'enveloppait des formes de la liberté, parce que la courtoisie était dans sa nature; parce qu'une seule chose le préoccupait, Tintérêt de l'État; parce qu'enfin, témoin de la lutte homicide de Domitien et de l'aristocratie, il se rappelait ce que cette guerre avait jeté d'odieux sur le prince, et ôté de force au gouvernement, en l'obligeant à dépenser, pour déjouer des complots véritables ou imaginaires, le temps, l'attention et les ressources que réclamait le service public. Laissons donc ces sénateurs inutiles sur leurs chaises curules, et voyons agir le prince.

Trajan est une des figures les plus sympathiques de l'histoire ; s'il manque de la haute intelligence et de l'audace politique du réformateur qui reconstruit, il a la sagesse et la force qui consolident et conservent. Avec le miracle impossible d'une succession d'empereurs tels que lui, Rome était sauvée, parce que, dans les pays de pouvoir absolu, la puissance du prince pour le bien est égale à celle qu'il possède pour le mal. Dans ses jugements, on voit toujours l'esprit de justice ; dans sa correspondance administrative, un parfait bon sens; dans sa vie privée, la modération et la retenue, sauf pour certains vices du temps* ; au palais, l'économie ; dans les travaux publics , la magnifi-

1. Sunt quidem cuncta suh uniits arbitrio, qui pro utUitate cùmmmi solus omnium curas laboresque suscepit (IV^ 20). — 2. ,.,Cuj%u est quidquid est omnium^ tantum ipse quantum omnes habet (27). — 3. Fronto {Ad. M. Anton de Fer. Als. 3) dit de lui : Summus helkUor tam histrûh nibus interdum sese delectavit et prœterea potavit satis strenue, et Aur. Victor, est obligé de Caes., 13, de dire : Curari vetaris jttssa post longions epulas. Il avait un autre vice du temps. Quand Julien le fait entrer dus l'assemblée des dieux, Silène, en le voyant, s'inquiète pour Ganymède: « le seigneur Jupiter, dit-il, n'a maintenant qu'à veiller sur celui qui nous yeise à boire. »

cence ; en tout, pour tous, la discipline , l'ordre et le respect absolu de la loi.

Ainsi, il s'opposait àce que Ton prononçât une condamnation contre un absent involontaire ou sur de simples soupçons: « Mieux vaut, écrivait-il à Severus, laisiïer échapper un coupable que punir un innocenta » C'était de la plus simple équité, et il n'y aurait pas à l'en louer si, bien souvent, on n'avait eu une conduite toute contraire. Pour les procès avec le fisc, il constitua un tribunal semblable aux autres, dont le juge était désigné par le sort, et où l«s parties avaient droit de récusation « Le pouvoir et la liberté , dit Pline , plaident au même forum , et , le plus souvent, ce n'est pas le fisc qui l'emporte, le fisc dont la cause n'est jamais mauvaise que sous un bon prince*. »

Souvent il venait siéger au milieu des juges, entendre les témoins et décider, fallût-il, comme dans le procès de Marins Priscus, rester trois jours entiers aux sénat, qu'il présidait en qualité de consul. Il recevait les appels de tous les tribunaux de l'empire et retenait les causes pour lesquelles on sollicitait son examen personnel. Pline nous a laissé le tableau d'une de ces assises impériales, dans une lettre charmante qui fait aimer celui qui l'écrivit, mais bien plus encore le prince au sujet duquel elle fut écrite. « J'ai été, ditil, appelé par l'empereur au conseil tenu en sa maison de Centwn Cellœ. On a jugé différents procès. Glaudius Ariston, le premier des Éphésiens, avait été accusé par des envieux : il a été absous et vengé *. Le jour suivant, on a jugé la femme d'un tribun des soldats , Gallita\ coupable d'adultère avec un centurion. Le mari en avait écrit au légat consulaire qui renvoya l'affaire au prince. Les preuves ne laissant pas de doute, César cassa le centurion et le condamna à la relégation. Restait sa complice. L'amour retenait le mari qui, content d'avoir éloigné un rival, gardait sa femme chez lui. On l'avertit qu'il devait poursuivre

1. Dig,, XLVIII, 19, 5. -- 2. Pan. 36. — 3. C'est-à-dire le délateur puni. Je ne donne de cette lettre que ce qui a trait aux jugements.

le procès; il le fit à contre-cœur; et, malgré lui encore, elle fut condamnée aux peines portées par la loi Julia. L'empereur voulut que, dans le jugement , on rappelât le nom du centurion et la discipline militaire, de peur qu'il ne parût évoquer à lui toutes les affaires de ce genre ^

« Le troisième jour, on examina les codicilles de Julius Tiron, qu'on disait faux pour une partie, et authentiques pour le reste. Sempronius Senecio, chevalier romain, Eurythmus, affranchi et procurateur du prince, étaient accusés de la falsification. Les héritiers, par une lettre conmiune, avaient demandé à l'empereur, durant son expédition dacis que, de connaître lui-même de l'affaire. De retour à Rome, il leur donna jour pour les entendre. Quelques-uns, par respect pour un affranchi du palais^ voulaient renoncer à l'accusation contre Ëurythmus. « Je ne suis pas Néron, leur dit-il, ni lui Polyclète. » Deux héritiers seulement parurent et demandèrent que tous ceux qui avaient intenté l'accusation fussent obligés de la soutenir ou qu'il leur fut permis à eux aussi de l'abandonner. L'empereur parla avec beaucoup de douceur et de majesté, et l'avocat des accusés ayant dit que, s'ils n'étaient point entendus, ils seraient livrés à tous les soupçons :*aCe dont j'ai souci, répondit Trajan, ce n'est point que ces gens-là restent sous le coup des soupçons ou y échappent, c'est que moi je n'y tombe pas. » Alors se tournant vers nous ; « Vous voyez ce dont il s'agit; que devons-nous faire?» Le conseil en ayant délibéré, le prince décida que tous les héritiers poursuivraient l'accusation ou donneraient les motifs de leur désistement; sinon qull les condamnerait comme calomniateurs. Vous voyez combien ces jours ont été honnêtement et utilement employés ^. »

11 n'aimait pas les délateurs, quoique cette race fût i Rome une nécessité et que la loi les encourageât, en leur accordant, même dans les causes civiles, un quart de la fortune des condamnés (quadruplatores). Avec les mauvais

1. C'est comme Imperator ou chef de Tarmée qu'il entendait juger cette cause. — 2. VI, 31.

princes, ils gagnaient bien davantage. Trajan, qui avait déjà chassé de Rome ceux qui s'étaient le plus compromis dans les accusations politiques, diminua beaucoup, pour les autres ; les bénéfices de leur industrie en décidant que les citoyens en possession de biens caducaires, qui, de leur propre mouvement, le déclareraient au fisc avant l'introduction de toute instance, partageraient l'héritage avec lui. Il semble même avoir établi pour les délateurs une sorte de peine du talion*. Pline vient de montrer Trajan condamnant comme calomniateurs ceux qui accusaient sans prouver laccusation ; et la peine était grave : habituellement celle que l'accusé eût subie. « QuMls souffrent, dit Pline, ce qu'ils ont fait souffrir; qu'ils craignent autant qu'ils étaient craints '. »

La loi de majesté avait reçu une extension déplorable par l'autorisation accordée aux esclaves d'accuser leur maftre : Trajan leur retira ce droit; du même coup il brisait une des armes de la tyrannie et ramenait la sécurité au sein des familles, car les riches n'allaient plus être entourés d'espions haineux, au fond de leurs demeures, jusque dans l'intimité et le secret de la vie privée. Il raffermit encore la discipline de Tesclayage et de la clientèle, en décidant, par un édit, que l'affranchi ou l'esclave qui aurait acheté ou obtenu d'un empereur, à l'insu du patron ou du maître, le droit complet de cité, par conséquent la libre disposition de ses biens, conserverait ce droit sa vie durant, mais à sa mort redeviendrait affranchi latin, de sorte que sa fortune fît retour à son ancien patron '. La législation ancienne condamnait à mort tous les esclaves du maître assassiné ; elle fut aggravée par une constitution de Trajan qui, dans ce cas, soumit à la torture non seu^ lement les affranchis testamentaires, mais ceux qui ayant reçu, du vivant du maître, la liberté, possédaient en totalité ou en partie la cité romaine *. Ce prince ne ressentait

1. C'est ravis de Bach, De leg. Traj. imp. comment. — 2. Pan., 35. — 3. Mart., X, 34. Cf. Pl.,Ep.,X,4èt 6.— 4. PL, Ep,, VIII, 14 et Dig., XXIX, 5, 10, § 1.

donc pas le contre-coup des doctrines qui ébranlaient alors Tesclavage : il conservait l'ancienne institution, et cependant il n'entendait pas qu'on l'altérât frauduleusement. Quantité d'enfants nés libres étaient exposés ou volés et servaient comme esclaves ; il leur reconnut le droit perpétuel de revendiquer leur liberté, sans avoir à la racheter pour les aliments qu'ils avaient reçus ^

Avec ce même esprit de justice, il porta une atteinte légitime à l'autorité paternelle, en forçant le père qui avait maltraité* son fils à l'émanciper et à renoncer à son héritage *. Il semble qu'on doit aussi faire remonter à lui la création du curator rei publicm^ fonction excellente dans les limites qu'il lui donna, mauvaise pour l'indépendance municipale, quand on en eut fait la première charge dans les cités. Du moins, c'est dans une inscription du règne de Trajan qu'on trouve la plus ancienne mention de ces magistrats extraordinaires nommés par l'empereur pour surveiller l'administration financière des municipes ». Trajan en donna un à Bergame qui, à partir de ce jour, se trouva en tutelle, puisqu'elle ne put, sans l'autorisation de son curateur, aliéner une partie de son domaine, ou même entreprendre une construction de quelque importance. La ville avait sans doute sollicité elle-même cette intervention du prince, comme on verra plus loin Apamée demander à Pline de vérifier ses comptes. Il était bon d'envoyer à Bergame un commissaire temporaire, avec une mission spéciale; il sera mauvais de créer , conune on le fera plus tard, une fonction permanente qui finira par supprimer l'autonomie administrative des cités.

Durant son règne de dix-neuf ans, il n'augmenta aucun tribut, en diminua plusieurs \ ne confisqua aucune fortune et n'exigea aucun legs. « Les citoyens eurent enfin la sécurité pour leurs testaments, et le prince ne

1. PL, Ep., X, 72.-2. Dig., XXXVII, 12, 5. Il accorda au pupille une action en indemnité contre le magistrat qui n'avait pas apporté le soin convenable au choix de ses tuteurs [tutelle dative), C. V, 75, 5. — 3. Léon Renier, Mélanges d*épigraphie, p. 41, et Orell., 3898 — 4. PL, Pan., 41.

NERVA ET TIUJAN (96-117), 271

fut plus, à cause de son nom inscrit ou oublié sur Pacte testamentaire, Ttiéritier unique de tout le monde ^ » Il refusa les présents autrefois volontaires, à présent obligatoires, qu'on était censé offrir au prince comme ce don de joyeux avènement, » et il remit les impôts arriérés. Gela avait été fait par plusieurs de ses prédécesseurs; mais il abolit la distinction qu'Auguste avait mise, par la loi du vingtième, entre les anciens et les nouveaux citoyens. Ceux qui étaient arrivés au droit de cité par les privilèges du Latium ou qui l'avaient obtenu des princes sans recevoir en même temps le jus cognationis^ étaient considérés comme des étrangers au sein de leur famille et soumis, lorsqu'ils recueillaient une succession, au payement des droits, fussent-ils père, fils ou frère du mort. Beaucoup de petits héritages furent en conséquence exemptés des droits de transmission', comme nous dispensons dans les grandes villes les petits loyers de l'impôt. C'était une diminution de recette ; mais en même temps l'empereur chargeait une commission sénatoriale de rechercher les moyens de restreindre les dépenses publiques S et nous sommes assurés qu'avec une ferme volonté, comme était celle de Trajan, la commission a rempli son office.

Il est curieux, en effet, de voir avec quelle facilité se relevaient les finances de l'empire, dès qu'un prince intelligent arrêtait les folles prodigalités. On sait les embarras financiers de Domitien et de Nerva; voici cependant que, grâce à l'ordre mis en tout, à l'économie dans les dépenses de luxe et d'apparat, leur successeur est en état de faire d'immenses travaux, une grande guerre, de magnifiques constructions, tout en diminuant les impôts, et qu'il lui reste encore des ressources pour créer la plus belle institution de l'empire.

Nerva, quelques mois avant sa mort, avait résolu d'aider les parents pauvres de condition libre à élever leurs

1. Pan, 43. Cf. Suet. CaL 38; JVer. 31, 32. — 2. Pan., 37-40. — 3. Jftnuendxs publicis mmptibus. PI., j^p., II, 1, et Pan., 62.

enfants, pour « assurer, comme le dit une inscription, Tétemité de Tltalie*. » Trajan reprit ce dessein et lui donna de grandes proportions. Dès l'année 100, cinq mille enfants reçurent à Rome l'assistance de l'État*. L'inscription de Velkia^ une des plus longues qui nous restent, et la table alimentaire des Bœbiani permettent de retrouver le mécanisme ingénieux qu'il imagina*. Le moyen employé consistait en une double opération habilement combinée pour assurer l'avenir de l'institution contre les caprices précipités d'un gouvernement moins généreux. Le fisc prêtait sur hypothèques, par l'intermédiaire du corps municipal, de l'argent à certains propriétaires pour l'amélioration de leurs fonds, et les intérêts payés par ceux-ci au taux modique de 5 p. 100, quelquefois même de 2 1/2*, fournissaient les ressources à l'aide desquelles on constituait une sorte de caisse de bienfaisance. Ainsi, d'après la table de Yelleia^ 51 propriétaires avaient reçu, pour des biens ayant dix à douze fois la valeur du prêt hypothécaire ', une somme de 1 1 16 000 sesterces (278 000 francs), dont l'intérêt annuel, 55 800 sesterces (13 950^francs) servait à l'entretien

1. Celle qui est relative à Pomponius Bassus, ap. Orelli, n* 784.

m Qua xtemitati Italiœ suae prospexU ùa ut omnis œtat curx ejus me-

rito gratitu agere débeat. » — 2. PL, Pan,, 28. Pour les distributions on conservait encore à Rome l'usage des listes établies par César, sur lesquelles on inscrivait des noms nouveaux au fur et à mesure des vacances, in locum erasorum; mais Trajan établit que la part des malades et des absents serait mise en réserve jusqu'à ce qu'ils pussent venir la prendre. Pan.j 25. Ces distributions n'étaient point faites à titre gratuit; mais il est probable qu'un certain nombre de citoyens pauvres recevaient des billets (tesserae) de gratuité absolue. Pour appliquer à Rome l'institution des jmeri alimentarii dont il n'est question dans aucun monument, le Panégyrique de Pline excepté, il aura suffi de mettre ces enfants au nombre de ceux qui recevaient la tessera de gratuité. — 3. Elle a été trouvée en 1747 aux environs de Plaisance, et contient 630 lignes en 7 colonnes; en 1832 on en découvrit une autre à Campolattari près de Bénévent : Tabula alimentaria Bœbianorum. La première est de Tan 104, la seconde de l'an 101. — 4. L'intérêt habituel était de 12 p. 100 dans les provinces : Duodenis assibus. PI., Ep. ,X, 62. Il resta à ce taux de Sévère à Justinien. Il n'était en Italie que de 6. Colum. III, 3 et PI., Ép., VI, 18. — 5. C'est du moins le rapport qu'on trouve le plus souvent dans les tables de Velleia et des Bâsbiani.

de 300 enfants : 264 garçons et 36 filles. Les garçons recevaient par an 192 sesterces (48 francs), les filles, 144 (36 francs)*. Les enfants naturels avaient moins : les garçons, 144 sesterces, les filles, 120; mais sur les 300 assistés de VelUia on ne comptait que deux enfants naturels, un garçon et une fille. On doit remarquer que l'allocation avait été calculée de manière à ne pas dispenser la famille de ses devoirs, et d'autres documents donnent à penser que la fondation était faite pour un nombre déterminé d*enfants, nombre qui ne variait pas tant que la fondation n'était pas accrue'.

1. Je mets le sesterce à 25 centimes ; c'est environ la valeur que lui donnent, pour ce temps, Dureau de La Malle, Hultsch, Friedlander et Mommsen, mais cette valeur est peut-être un peu trop forte. — 2. Francke, Gesch, Trajan's p. 413 compte pour toute Tllalie 300 000 enfants assistés, mais Pline n'en donné que 5000 pour Rome, au commencement du règne, il est vrai ; si la capitale n'en avait pas davantage, l'Italie entière en avait beaucoup moins que ne le croit l'auteur allemand, dont les calculs sont d'ailleurs faussés dès le point de départ par cette donnée, qu'il accepte a priori, que toute l'Italie, avec ses montagnes, ses marais, ses solitudes, était peuplée comme la riche vallée du Pô, où se trouvaient les cantons dont il est question dans la table de Velleia. 11 pense, en outre, avec Muratori que l'argent avait alors dix fois la valeur d'aujourd'hui, ce qui le fait arriver à des sommes fabuleuses pour le capital engagé par Trajan dans cette fondation. Mais Pline {H. N» XVIII, 20, 2) donne pour prix moyen de la farine en son temps 40 as ou 10 sesterces le modtu^. Il ajoute que le modius (en litres 8,67) fournissait 26 à 27 livres de pain. La livre romaine étant de 316 grammes, il en résulte que pour 10 sesterces on avait alors 8800 grammes de pain et pour 192 serterces, subvention annuelle d'un garçon, 188 kilogrammes par an, soit 463 grammes par jour. M. Dureau de la Malle, Économie politique des RomainSj I, p. 110, et Jacob, Preciotis mêlais, I, 165, croient que la valeur de l'argent, relativement au prix moyen du pain était à peu près la même à Rome, au temps de Claude et de Titus, qu'aujourd'hui. Cependant il résulte des chiffres donnés par Pline que 463 grammes de pain coûtaient alors un peu plus d'un demi-sesterce, ou en poids d'argent 13 centimes, ce qui met les 500 grammes à 0,14% tandis qu'ils sont en moyenne chez nous à 0',20; d'où il ressortirait une différence de plus d'un quart dans la valeur potentielle de l'argent aux deux époques. Je ne crois donc pas aux chiffres de Francke et je me garderai bien d'en donner d'autres, trop d'éléments nous manquant pour le calcul. Une seule chose est certaine, c'est l'assistance donnée aux enfants des citoyens en Italie, et cela nous suffit. Cependant j'ajouterai d'abord que cette assistance variait suivant les localités : ainsi , à Velleia, 16 sesterces par mois; à Terra- ^ cine, 20 ; ensuite qu'en ce temps-là un pauvre diable se tirait d'affaire avec

A première vue on serait tenté de croire que cette institution est née du sentiment de charité que la philosophie et le christianisme infiltraient au cœur de la société païenne. Mais en considérant que parmi les enfants secourus se trouvait seulement un dixième de filles, il faut reconnaître que la loi alimentaire de Trajan avait le même but que les lois d'Auguste de proie avgenda^ : elle était un encouragement donné à la population libre, et on se rappelle que déjà le premier empereur avait admis, à Rome, les enfants à ses distributions. Pline montre clairement le caractère de la nouvelle institution : « Ces enfants sont élevés aux frais de TÉtat pour en être Tappui dans la guerre, l'ornement dans la paix. Un jour, ils rempliront nos camps, nos tribus et d'eux naîtront des fils qui n'auront plus besoin de cette assistance ^. » Mais ailleurs il ajoute : « L'homme vraiment libéral donne à sa patrie, à ses proches, à ses amis pauvres.... 11 recherche ceux qui sont dans le besoin, les secourt, les soutient et se fait d'eui une sorte de famille* ». Trajan lui-même réprimandait les villes qui dépensaient follement leurs revenus au lieu de secourir leurs pauvres*; et l'extension donnée à Tinstitu-

un demi-sesterce par jour. Sénèque engageant Lucilius à vivre de temps à autre de pain dur et bis, panis durus ac sordxdtis, pour s'exercer à la pauvreté volontaire, lui dit : « Il ne t'en coûtera que 2 as pour être rassassié, dipondio satur, » {Ep. 18). Épicure arrivait môme à se suffire certains jours avec moins d'un as, mais il fallait à son disciple Métrodore, qui n'avait pas encore atteint à l'état de perfection du magister voluptatis, un as entier. 'Ibid, Ailleurs (Ep, LXIII) il nous apprend que le salaire d'un acteur jouant les grands rôles, mais de condition servile, était de 5 modii et de 5 deniers

par mois, c'est-à-dire, par jour, d'un peu plus d'un kilog. de pain ç- et de

2 as 1/2 -rr. De tout cela il résulte qu'avec 64 ou 80 as par mois, un enfant

de famille pauvre pouvait vivre. Malgré le caractère du SatyricoUf il n'est pas interdit de tenir un certain compte de ces mots de Pétrone : «c Alors un pain d'un as suffisait pour deux; aujourd'hui les pains d'un as ne sont pas plus gros que l'œil d'un boeuf. » — 1 . Voy t. III, p. 213 et suiv. Tacite se plaint de la diminution de la classe des hommes libres en Italie^, minore in dies plehe ingenua, Ann. IV, 27. — 2. Pan. 28. — 3. Ep. IX, 30; X, 94. ~ 4. Par exemple à Amisus où il voulait qu'une partie des revenus fût employée ad swtinendam tenuiorum inopiam, PI., Ep., X, 104. Une femme

tion alimentaire par ses successeurs , les fondations que firent les particuliers avaient certainement aussi pour motif une idée de bienfaisance, qu'on pourrait retrouver encore dans le très-ancien usage des sportules accordées aux clients et des distributions de terres ou de blé faites aux pauvres de Rome, dès l'époque républicaine *.

Il est à noter que si, par la combinaison que Trajan avait imaginée, l'État perdait l'intérêt de son argent qu'il n'est pas tenu de faire valoir comme un usurier, il conservait le capital qui, passant d un propriétaire à l'autre, portait la fécondité dans les campagnes. L'agriculture délaillante de l'Italie était secourue^ en même temps que les familles pauvres, et le gouvernement espérait que cellesci, soutenues à propos, s'élèveraient dans leur condition, de sorte que beaucoup d'entre elles, à la seconde génération, n'auraient plus besoin d'assistance.

Nos sociétés modernes, travaillées du même mal que l'empire romain, le prolétariat, n'ont encore rien imaginé d'aussi large et ajoutons d'aussi habilement conçu que la loi alimentaire de Trajan; car elles n'ont pour les enfants pauvres qu'un petit nombre de salles d'asile et la gratuité trop restreinte de l'école.

On ne peut affirmer que l'institution ait été établie par mesure générale dans Tltalie entière ; mais des médailles, des inscriptions, même des sculptures permettent de la retrouver en beaucoup de lieux. Ainsi, les bas-reliefs de Tare de Bénévent représentent des hommes portant de jeunes garçons sur leurs épaules, et quatre femmes, la

d'Alexandrie ayant donijé le jour, en une seule fois, à trois garçons et à deux filles, Trajan se chargea de les élever. Phlégon, XXIX. — 1. On lit déjà dans une inscription du temps d'Auguste : ,..hominis boni, misericordiSy amantis pauperes. Henzen, Ap, Orell. n»7244. Le centurion Corneille, dans les Actes des Apôtres, était loué avant sa conversion pour ses aumônes aux pauvres. Cf. Egger, Mém, d*H, À. 352. — 2. Une autre mesure favorable à la propriété en I^lie, sans l'être toujours à son agricul ture, fut l'édit qui obligea les provinciaux candidats aux magistratures, d'avoir un tiers de leurs biens fonds en Italie. Pi. Ep. VI, 19. C'était une prescription d'une loi de César et d'une autre de Tibère. Cf., ci-dessus, t. III, p. 430 et 485. Cet édit fut renouvelé par Marc Aurèle qui n'exigea que le quart. Capit. in Marco, II.

tête ornée de couronnes murales, qui conduisent vers Trajan des jeunes filles. Ces femmes sont-elles l'image de quatre villes du voisinage ou le symbole de toutes les cités d'Italie qui avaient profité du même bienfait? La seconde hypothèse est la plus vraisemblable et Dion la confirme *. Des cités provinciales, de riches particuliers suivirent l'exemple donné par les empereurs ', et cette société païenne

1. LXVIII, 5. Cf. Rossini, Gli archi trionfali, tav. 38-43, et une médaille (Cohen, II, Trajan, n* 373) qui représente Trajan debout tenant un sceptre surmonté d'un aigle et relevant l'Italie à genoux ; entre eux, deux enfants tendant les mains, et pour légende : REST. ITALIAE. Cf. Id. n~ 13, 14, 299-304. — 2. Les successeurs.de Trajan conservèrent et développèrent cette institution. Hadrien, dit Spartien, 7 : pueris ac puellis.»,, incremenium liberalitatis adjecit ; et il déci-da que la pension alimentaire serait continuée aux garçons jusqu'à dix-huit ans, aux filles jusqu'à quatorze (Dig., XXXIV, 1, 14). Ântonin augmenta, en l'hbnneur de sa femme, le nombre des jeunes filles assistées, Faustinianse (Capit. 8). On a des inscriptions au nom des pueri et puellse alimentarii de Cupra Montana en l'honneur d' Antonin, d'Urbinum et de Ficulnea en l'honneur de Marc-Aurèle. Capitolin (26) dit de ce prince : de alimentis puhlicis multa prudenter invenitj et, comme son prédécesseur, à la mort de la seconde Faustine, novdks puellas Faustinianas instituit, Alexandre Sévère institua aussi, au nom de sa mère Mammée, des Mammœanas et Mammasanos (Lamp. 57). L'exemple des empereurs fut suivi par les citoyens riches; ainsi Pline {Epist. ,Yl, 18 et 1,8) constitua sur une de ses terres, en faveur de Côme, sa ville natale, une rente perpétuelle de 30 000 sest. in alimenta ingentiorum; Caelia Macrina légua un million de sest. pour entretenir cent enfants, à Terracine (Borgh., OEuv. t. IV, p. 269, avec les annotations de son savant éditeur, M. L. Renier, qui était seul capable de corriger Borghesi) ; à Sicca, un citoyen donna à la ville 1 300 000 sest. pour que, avec l'intérêt à 5 pour 100, on nourrisse chaque année 300 garçons et 200 filles de trois à quinze ans, choisis par les duumvirs en exercice, dans les familles non-seulement des municipesj mais aussi des incolae établis dans la cité. Chaque garçon recevait 2 den. et demi par mois; chaque fille, 2 den., et la liste des assistés devait être tenue au complet (Guérin, Voy. en Tunisie, i, II, p. 59, n* 234), etc. On trouve à Curubis, en Afrique, un curator aHmentorum. Cf. pour d'autres exemples Henzen, Tah. alim.y p. 16 et suiv. Cet usage était même ancien : un contemporain d'Auguste, Helvius Basila, Atinatibm sestertium quadringenta milita legavit ut liheris eorum ex reditu, dum in astatem pervenirentj frumentum et postea sestertia singula millia darentur (Orell. 4365). Dans chaque ville un qu^stor alimentorum administrait la caisse de cette institution. Il semble que Marc-Aurèle ait créé, pour la surveillance générale de ce service, des praefecti alim., qui furent de grands personnages, anciens consuls et gouverneurs de province : prasf. alim. per Mmiliam; prœf, alim. mœ Flaminiœ, etc. Voy. Borghesi, Œuvr. t. IV, p. 135 et suiv. On trouve encore en 238 à Sarmizegetusa, un procurateur de Dacie

qui adoucissait le sort de l'esclave, se préoccupait de la misère de ses pauvres et enseignait, avec Épictète et Marc- Aurèle, les plus beaux préceptes de morale, montra avant de périr qu'elle avait en elle des forces de renouvellement capables de la sauver, si ses mauvaises lois politiques ne l'avaient perdue.

Au nombre des mesures de bienfaisance prises par Trajan, il faut compter la colonisation de la Dacie, exécutée sur une si vaste échelle que la race latine garde encore l'immense contrée dont elle prit alors possession. Pour qu'il en ait été ainsi, on est obligé d'admettre que le nombre des colons fut considérable et on ne peut supposer qu'ils aient été pris parmi les riches. Ce fut donc une trèslarge distribution de terres faite, à l'exemple de Rome républicaine, aux indigents de l'empire. En donnant les terres, on dut donner aussi les outils, les semences, le bétail et toutes les choses nécessaires à un premier établissement, sous un climat rigoureux pour des Méridionaux. Les dépouilles des Daces servirent à ces avances et nombre de villes furent délivrées d'une partie de leurs pauvres*.

On n'oserait dire que Trajan ait établi la liberté du commerce des grains et, par conséquent, provoqué une baisse dans le prix du blé, ou une plus égale répartition; du moins les mesures indiquées par Pline devaient tendre à ce résultat ', et furent un bienfait.

qui avait été vers 220 : procurator ad alimenta per Apuliam, Lucaniam et Bruttios, C. I. L., t. III, n"» 1456. D'après les inscriptions, l'institution de Trajan semble avoir duré jusqu'à Dioclétienj les malheurs de cette époque la firent disparaître. Constantin, en 315, essaya de combattre les progrès redoutables de la misère par la charité. Saloi (codeThéod., XI, 27, 1) prescrivait des aumônes, mais ne faisait pas revivre la grande institution des Antonins. Cf. Naudet, Des secours publics chex les Romains , dans les Mém, de VAc, desinsc, t. XIII, au ch. iv, qui, écrit depuis quarante ans, est encore rigoureusement exact ; Henzen, Tabula alim. p. 28 (1844) avec les Additamenta de 1849 ; Er. Desjardins : De tabulis alim, 1854. — 1. Quand Trajan éleva. Petovium au rang de colonie, il y envoyades vétérans mmioncojyraria qui furent de véritables colons au sens ancien du mot. C. L L. III, n* 4057. — 2. Pan. 29-32.... émit fiscus quidquid emere videtur ; inde copiaSy inde annona, de qua inter licentem vendentemque conveniat; inde hic satietas, nec famés usquam. Il réorganisa à Rome le collège des boulangers, et les

Trajan honora son règne par de grands travaux publics, autre façon de donner du pain aux pauvres. ApoUodore de Damas, l'audacieux constructeur du pont sur le Danube, écrivit en marbre la grande page d'histoire qui se défoule autour de la colonne sous laquelle le prince se fit préparer un tombeau, et il bâtit un nouveau forum qui par sa splendeur éclipsa tous ceux des Césars. Deux siècles et demi plus tard, Constance le contemplait avec admiration et Ammien Marcellin l'estimait « le plus magnifique ensemble de constructions qui fût sous le soleil K j» Avec son arc de triomphe, son temple alors consacré à la divinité de Trajan, ses deux bibliothèques pour les livres grecs et pour les livres latins, sa basilique aussi vaste à elle seule que Tancien forum romain, ses immenses portiques surmontés d'un peuple de grands hommes, en marbre et en bronze, qui formaient au héros impérial comme une garde d'honneur rangée autour de sa statue équestre et de sa colonne triomphale, Trajan avait vaincu Auguste en magnificence.

Rome dut à ce grand bâtisseur* bien d'autres embellissements; notons seulement un dixième aqueduc qui conduisit sur le Janicule Teau du lac Sabatinus (lago di Bracciano)^

Les deux meilleurs ports de l'Italie que la nature n'ait point faits toute seule sont l'œuvre de Trajan et subsistent encore : sur l'Adriatique, celui d'Ancône où un arc de triomphe, en marbre blanc, rappelle le bienfaiteur de la ville et humilie de son élégance Tare qu'on a eu l'imprudence de dresser dans le voisinage au pape Clément XII; sur la mer de Toscane , celui de Civita-Vecchia (Centum Cellse) , qui lui dut tout. Pour activer les travaux, il s'y était bâti une villa ; Pline, qui y passa plusieurs jours, montre les navires allant incessamment précipiter à la mer des rocs entiers pour former, en avant du port et de ses deux môles, une digue contre laquelle la mer brisait avec

règlements qu'il lui donna furent si sages qu'Aurélius Victor a pu dire {de Cœs, 13) que Trajan avait par là annonas perpétua mire cansultum. — 1. XVI, 16. Singularis sub omni cœlo structura. — 2. Orbem terrarum œdificam. Eutr. VIII, 2. — 3. Becker, Àlterthûmer, I, 706.

fureur*. De grands travaux d'assainissement furent entrepris par toute Tltalie, et le célèbre Galien, rjui fut presque contemporain, en vante les heureux effets pour la santé publique'.

Dans les provinces il surveilla et contint les gouverneurs : c'était de tradition impériale; un proconsul d'Afrique fut banni comme concussionnaire; un gouverneur de la Bétique, dépouillé de ses biens pour la même cause ; tous sentirent que> sous un tel prince, il fallait absolument s'occuper de l'intérêt public et point d'autre chose. Aussi, partout s'exécutaient des travaux utiles. En Egypte, Trajan fit des réparations si considérables au Ptolemœus amniSj entre le Nil et la. mer Rouge, que ce canal porta désormais son nom, Tpaïavbç irora^Aoç. C'était donner de nouvelles facilités au commerce et surtout à l'exploitation des belles carrières de porphyre et de granit du Djebel Dokhan et du Djebel Fateereh, au voisinage des ports de Myos Hormos et de Philotera, de sorte que les colonnes qu'on en tirait arrivaient facilement à Rome et dans toutes les cités maritimes de l'empire \

On a vu qu'il jeta deux ponts permanents sur le Rhin et le Danube; ils ont disparu, comme ceux qu'il construisit pour tenir toujours ouverts aux légions les pays situés au delà du Tigre et de l'Ëuphrate; mais celui d'Alcantara sur le Tage existe encore, haut de 60 mètres et long de 188*. Cette fois Trajan n'eut qu'à seconder le zèle des provinciaux en envoyant un de ses meilleurs architectes à plusieurs

] . n répara encore à Ostie^ le port de Claude, dont les magasins furent mis en communication avec le Tibre par un canal ; mais là tout a été ensablé par le Tibre. Cstie est aujourd'hui à six kilomètres et demi de la mer. Canina, architettura Rom, III, 182. — 2. De meth. medendi, IX, 8. — 3. Letronne, Insc. gr. et rom. d' Egypte j I, 195 et 420. Au Djebel-Fateereh ou mon* ClaudianuSj dans la chaîne Porphyritique. Plusieurs inscriptions prouvent que Trajan donna une grande impulsion aux travaux des carrières. C. I, L,, t. m, n. 24 et 25 et Letronne, Insc. d'Ég., 39-42. Au Djebel-Fateereh, à dix lieues de la mer Rouge, on a trouvé, gisant à terre, des monolithes longs de dix-huit mètres sur huit mètres de circonférence. — 4. C. I. 1. 1. II, n. 759, 762. Celui de Chaves {Aquœ Flaviœ) sur le Tamago, en Galice, existe aussi. C. I, L. t. II, n. 2478.

cités lusitaniennes qui s'étaient cotisées pour les frais de cette colossale construction : preuve nouvelle de la prospérité des provinces à cette époque et de la facilité qu'on aurait eu à mettre en commun les intérêts de lews habitants. D'autres inscriptions, en grand nombre, montrent que les routes étaient aussi faites ou réparées aux dépens des municipes dont elles traversaient le territoire , quelquefois avec une subvention du fisc. Ainsi furent améliorées en Italie presque toutes les anciennes voies; quant à celle deBénéventàBrindes et à la portion de la voie Appiennequi traversait les marais Pontins, Trajan les répara à ses frais. A l'imitation de la capitale, dont l'exemple est toujours si facilement suivi, les cités provinciales dépensaient des sommes énormes pour s'embellir. Où les trouvaient-elles? Le prince venait de leur ouvrir une source nouvelle et abondante de revenus. L'ancienne jurisprudence considérant les villes, ainsi que les collèges et les associations, comme des « personnes incertaines » ne les croyait pas capables de recevoir un legs *. Le sénatus-consulte Apronien, rendu sous Trajan^ leur permit de recueillir des successions par la voie des fidéicommis, dernière gêne qui disparaîtra sous Hadrien*. Alors la cité deviendra une personne civile, ainsi que l'est notre commune française; mais entre les deux époques existe une grande différence : le patriotisme municipal était, en ce temps-là, bien autrement énergique qu'aujourd'hui, et il n'y avait point de congrégations religieuses qui attirassent à elles les libéralités des mourants, de sorte que les donations seront très-abondantes et iront directement à la cité pour servir à ses besoins, souvent aussi à ses plaisirs *. Voilà comment tout l'empire à l'époque

1. Ulp., fr. XXII, 5. - 2. Cf. Francke, p. 491. — 3. Paulus, Dig.,XXXVI, 1, 26; Cod. VI, 24, 12 et Ulp. fr, XXIV, 28 : Civitatihus,... legaripotest ; idque a D. Nerva introductum, postea a senatu^ auctore HadrianOy diligentius constitutum est. — 4. Paalus (Dig., XXX, fr. 122) dit : civitatihus legaripotest quod ad honorem ornatumque civilatis pertinet. Ad omatunij puta quod ad instruendum forum, theatrum, stadium legatum fuerit. Ad honoremf puta quod ad munus edendurrij venationemve, ludos scenicos, ludos circenses relictum fuerity aut quod ad divisionem singulorum civium, vel epulum re-

des Antonins put se couvrir d'aqueducs, de thermes, de théâtres, de ponts et de routes où circulait la poste impériale qui venait d'être réorganisée ^ On faisait remonter justement au prince Thonneur de cette impulsion donnée aux travaux publics, et tant de monuments, des bords du Tage à ceux de TEuphrate, portaient la date de son règne, que Constantin, importuné de retrouver partout ce nom, comparait Trajan à la pariétaire qui s'attache à toutes les murailles. Mais ces temples, ces basiliques, ces ponts, ces aqueducs, il les avait bâtis, ou en avait provoqué la construction , et il ne les avait pas décorés de dépouilles enlevées à d'autres, tandis que Constantin déroba les bas-reliefs de l'arc de Trajan pour orner celui qu'il se fit élever à Rome et qu'il ne sut pas achever.

Cependant il se trouva des gens pour conspirer contre lui, tant l'aristocratie romaine avait de peine à se déshabituer de complots, même sous le prince qui lui témoignait tant d'égards. Crassus essaya de Tassassiner. Trajan refusa de s'occuper de cette affaire; il laissa le sénat instruire, juger et faire exécuter la sentence qui n'emportait que le bannissement : Crassus est le seul membre du sénat qui fut frappé sous ce règne'.

Le prince qui mieux que tout autre méritait un historien n'en a pas', et l'on ne sait plus rien, lorsqu'on a épuisé

lictum fuerit. Hoc amplius , quod in alimenta infirmœ œtatis (puta, seniorihtUj vel pueris, puellisqué) relictum fuerit. — 1 . Elle était à la charge des cités. Nerva, en 97, avait déchargé de cet impôt les villes d'Italie (Cohen, méd. imp. I, Nerva j n* 122. Trajan paraît avoir amélioré le service en corrigeant les abus, c'est-à-dire l'usage que les particuliers faisaient du cursus publieus dans un intérêt priyé. Cf. PI., Ep., X, 62 et 120. Le passage d'Aur. Vict.

Cœs., 13, se comprend mal. — 2 unussenator damna^us per senatum,

dit Eutrope VIII, 2, ignorante Trajano. Il avait des complices qu'on bannit, ou il se forma d'autres complots. Du moins, au commencement du règne suivant, un ami d'Hadrien l'engageait à se défaire d'un Laberius Maximus, qui était exilé dans une île, comme suspect d'avoir aspiré à l'empire, et de Crassus Frugi, qui fut mis à mort pour avoir quitté son lieu de relégation. Spart. Adr. 5. — 3. Il en a eu, mais nous les avons perdus. Les ouvrages de Marins Maximus, de Fabius Marcellinus, d'Aurélius Vérus et de Statius Valens, qui avaient écrit sa vie, sont perdus, comme les treize premiers livres d'Ammien Marcellin, dont VHistoire des Empereurs j faisant

rétude des monuments, des inscriptions, des médailles et de quelques rares fragments épars çà et là dans les abréviateurs. Cependant il nous reste de ce temps un document précieux pour connaître, par un exemple pris sur le vif, Tétat des provinces, le rôle du légat, la part du prince dans l'administration générale et ce que les villes avaient déjà perdu d'indépendance * : c'est la correspondance de Pline et de Trajan. Écoutons ce curieux dialogue qui s'établit à cinq cents lieues de distance entre l'empereur dans sa capitale et le gouverneur d'une de ses plus lointaines provinces, la Bithynie. Les questions sont simples, les réponses précises et les conséquences sautent d'elles-mêmes aux yeux'.

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