Cohen, II, Trajan, n. 318 et
NP:UVA et TRAJAN (96-117). 303
Déjà, en effet, les défections éclataient partout derrière lui. Séleucie s'était soulevée, et la révolte des villes du nord de la Mésopotamie , par où l'armée romaine avait pénétré en Assyrie, menaçait d'enfermer les Romains dans le désert. U était à craindre que l'expédition ne finit comme celle de Grassus. Les généraux de Trajan frappèrent quelques coups vigoureux. Nisibe fut reprise ; Édesse et Séleucie, emportées d'assaut , furent livrées aux flammes. Ces succès servirent au moins à cacher, sous des apparences de victoires, une retraite nécessaire. Trajan se décida même, pour arrêter ces dangereux mouvements, à restaurer la royauté parthique qu'il avait cru briser ; de retour à Gtésiphon, il mit, en présence du peuple et de Tarmée, la couronne du roi des rois sur la tête d'un Arsacide, Parthamaspatès, puis, par le plus court chemin, il reprit la route .de Syrie. Arrêté dans un désert sans eau et sans fourrage, devant la petite place d'Atra , il voulut l'enlever et fut repoussé. Un légat, beaucoup de légionnaires y périrent; des hommes de son escorte furent tués auprès de lui. c Le victorieux empereur retournant à Rome pour triompher de tant de nations marquait sa route par le sang et les cadavres de ses soldats ^ »
Les fatigues, le chagrin, quelque maladie peut-être, contractée, comme celle d'Alexandre, dans les plaines marécageuses de laBabylonie, minèrent sa robuste constitution. 11 atteignit Antioche, où il dit adieu à son armée , mais ne put dépasser Sélinonte en Cilicie.lly mourut dans les premiers jours d'août 117.
Il laissait l'Orient en feu. Dans l'île de Chypre, à Cyrène, en Egypte, avait éclaté une formidable insurrection des Juifs dont le signal semble avoir été donné par leurs coreligionnaires delà Mésopotamie % et les récentes conquêtes retournaient à leurs anciens maîtres. Une fois de plus l'empire romain, comme au temps de Grassus et d'Antoine, était con-
1. Fronto, Princ, Hist, p. 204, .... Legatus cum exercUu cœsus, et prir^ cipis ad triumphum deeedentis haudquaquam secura nec incruenta regres* sio. — 2. Voy. ci-dessus, t. I, p. 429.
Taincu d'impuissance à s'étendre aa delà de l'Euphrate et de cette ligne de désmisqui sépare deux mondes. L'Occident même était agité , du moins sur ses bords : lés Maures fatiguaient l'Afrique de leurs incursions ; les Bretons remuaient dans leur ile, et les Sarmates menaçaient les provinces du Danube ^ Voilà en quel état Trajan laissait l'empire, et l'histoire juge les règnes par leurs résultats, conmie l'arbre est jugé d*après les fruits qu'il porte.
Il avait voulu reprendre la politique conquérante de la République et de César, qu'Auguste et ses successeurs avaient abandonnée. Eut-il raison? Assurément non. Une seule de ses expéditions, celle d'Arménie, fut bonne; les autres étaient inutiles. L'empire, fermement établi derrière le Rhin, le Danube et l'Euphrate, y ramassant ses forces, y multipliant ses postes militaires , ses colonies de vétérans mêlées de population civile, y éveillant l'industrie, l'agriculture, et soutenant, au lieu de les combattre, les petites dominations de la rive opposée, au sein desquelles il aurait développé la vie romaine par les relations du commerce et la contagion de l'exemple, l'empire, en un mot, moins étendu et mieux concentré, aurait eu une plus grande force de résistance. Il fallait faire la police et non la conquête des États barbares qui bordaient la frontière.
Si pourtant Trajan tenait à réveiller l'esprit militaire des Romains, chose nécessaire, ce n'était pas du côté du Tigre qu'il devait chercher des combats. Puisqu'il avait voulu conquérir la Dacie , il aurait dû achever cette œuvre en plantant les aigles romaines de l'autre côté de la Theiss et en Bohême. Alors il eût enfermé dans ses frontières toute la vallée du Danube et couronné de postes romains la chaîne de montagnes qui s'étend presque sans interruption des environs de Mayence jusqu'à la mer Noire, par le Taurus déjà fortifié, par les monts de Franconie, de Bohème,
1. Mauri lacessebantj Sarmatœ bellum inferebant, Britanni tenen tub Romana ditione non poterant. Spart. Ad,, 5. M. Naudet, Des changemenU dans Vadm, de Vemp. rom, I*** partie, p. 147, est très-justement sévère pour Trajan.
de Moravie et les Carpathes. Cette ligne, si facile presque partout à défendre, et les États qu'elle abritait ont arrêté au treizième siècle la formidable invasion des Mongols; elle aurait peut-être arrêté, au quatrième, celle des Goths et des Huns.
Mais ces services eussent été sans éclat, et Trajan voulait une gloire retentissante. Terminons cependant l'histoire de ce grand règne par le vœu qu'après Trajan le sénat forma toujours à Tavénement d'un nouvel empereur : a Puissiez-vous être plus heureux qu'Auguste, meilleur que Trajan I »