‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 34 sur 45 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

HADRTEN (l i 7-138).

Cousin et pupille de Trajan*, Hadrien avait été élevé avec soin, selon les meilleures recettes de l'éducation du temps , peut-être à Athènes , où il prit un goût si vif pour la littérature de ce pays qu'on l'appelait le petit Grec. On croit même qu'il eut Plutarque pour maître. Esprit curieux*, il voulut tout connaître : la médecine et l'arithmétique, la géométrie et la musique', l'astrologie judiciaire et les mystères des initiations religieuses \ il fit des tableaux et des statues, des vers et de la prose ; mais il est probable que sa peinture valsât sa poésie '^j dont il nous reste quelques échantillons. Ces études variées ne lui avaient pas donné, dans les lettres, un jugement sain; il préférait An timaque à Homère, Caton à Gicéron, Ennius à Virgile, et Ton pourrait craindre qu'ayant le goût faux en littérature il n'eût pas l'esprit juste en politique, si l'on ne savait que les grands écrivains sont souvent de pauvres hommes d'État, et que Richelieu mettait Chapelain au-dessus de Corneille. Rarement la nature accorde à la fois le talent de parler et celui d'agir.

1. Publias iElius Hadrianus. Sa famiUe, originaire du pays desPieentini, était à'italicaj en Espagne. Mais lui-même avait vu le jour à Rome, le 24 janvier 76. Sa mère était de Gadès, et son aïeul Marcéllinus avait le premier porté dans cette maison le laticlave sénatorial. — 2. CuriotiUUum omnium exploratoTy dit TertuUien. — 3. « Il aimait les joueurs de flûte, riait aux bouffonneries des mimes, amorçait Thameçon et était assidu à îa palestre. » Fronto, ad M. Ant, de ftr. Âls. 3. — 4. Ekusinia sacra,.,, sus-

cepii. Spart., Hadr., 12. — ô de suis dilectis muUa versxbus composuiti

amatoria carmina scripsiu,., cum professoribus et philosophis, liiris va caririnibus invicem editis, seeps certavit. Spart., Hadr,, 13-14.

Tout le monde lui reproche sa vanité, sans preuves bien sérieuses, et sa jalousie à Tégard des hommes supérieurs : défaut avec lequel un prince ne fait rien de bon ; et Ton verra qu'Hadrien fit de grandes choses. Ce qui est plus sûr, c'est que ce lettré d'un goût douteux possédait toutes les qualités militaires qui peuvent se montrer dans la paix, car il n'eut point, comme empereur, à en faire la preuve dans une grande guerre ; et il gouverna bien, puisque l'empire lui dut vingt et un ans de paix et de prospérité. De sa personne, il était grand et bien fait, avec l'air intelligent et doux. Comme François I", il commença la mode de laisser pousser sa barbe pour cacher des cicatrices qu'il avait au visage. Aussi, lorsque dans la galerie des bustes d'empereurs, on a étudié cette physionomie originale qui ne parait pas appartenir à la race des Césars, on s'attend bien à trouver dans son régné une histoire nouvelle. Sa tète penchée comme pour mieux entendre, ses yeux de marbre dont le regard est encore si pénétrant, ses lèvres à demi ouvertes qui semblent aspirer la vie, annoncent l'homme qui voulait que rien n'échappât à sa vigilance ou à sa curiosité. Les contemporains furent frappés comme nous de cette figure étrange; et. pour exposer ses doctrines gnostiques, qui pénétraient alors dans beaucoup d'esprits et dans tous les cultes, l'auteur inconnu d'un livre longtemps fameux en Orient' imagina un entretien du prince qui désirait tout savoir avec le philosophe qui prétendait tout révéler.

Il monta un à un les degrés de la hiérarchie, fut vigintivir, tribun légionnaire, questeur (101), charge qui lui ouvrait le sénat, tribun du peuple, préteur, légat légionnaire, enfin consul quelques mois avant l'âge légaP.

1. LQsSerUenees de Secundus. Cf. le Mém. de M. Revillout, C. R.deVAcad. des Intc, 1872, p. 256. — 2. C'est le eursus hanorum ordinaire. La lii>te de ses titres est plus complète dans Tinsc. du C. 1. L., t. III, n* 550, qu'où a trouvée à Athènes, au théâtre de Bacchus. Mommsen propose les dates suivantes : pour le tribunat, 105; pour la préture, probablement 107; pour la légation de Pannonie Inférieure, au commencement de 108. Son premier

Il suivit Trajan dans toutes ses expéditions et s'y montra dur à la fatigue, brave au danger, mais, de plus, intrépide à table, ce qui était une autre manière de faire sa cour au prince*. Chargé du commandement des légions de Pannonie, il imposa aux Sarmates le respect de son nom *, aux soldats celui de la discipline, aux agents du fisc la modération.

Trajan lui avait fait épouser la petite fille de sa sœur, mariage qui rapprochait encore du pouvoir son pupille, devenu son neveu. Après quelques combats heureux dans la seconde guerre dacique, il lui avait envoyé l'anneau orné de diamants que lui-même avait reçu de Nerva au moment de son adoption, et il le mettait en état de faire honneur aux charges dont il l'investissait : ses libéralités, par exemple, permirent à Hadrien de donner au peuple, durant sa préture, des jeux magnifiques. Enfin, se fiant à son talent d'écrivain autant qu'à son habileté de politique, il le chargea de rédiger les discours impériaux prononcés devant le sénat et que Licinius Sura avait jusqu'alors composés. Ces faveurs étaient certainement des promesses. Un second consulat et le gouvernement de la Syrie fortifièrent les espérances d'Hadrien qui, de plus, comptait sur l'impératrice , dont l'afiection aida beaucoup à sa fortune, et, au dernier moment, la décida. On prétendit que Plotine avait arraché à l'empereur expirant l'adoption de son neveu ; d'autres croyaient même que cette adoption n'avait jamais été faite, et le père de l'historien Dion Gassius, qui fut gouverneur de la Cilicie sous Marc-Aurèle, racontait à son fils que les lettres adressées par Plotine au sénat, pour lui apprendre le choix du nouveau prince, étaient supposées. Un homme, disait-on, placé dans le Ut de Trajan, avait, derrière les tentures et dans les ténè-

consulata pu être fixé, au moyen d'un diplôme militaire récemment découvert, à l'année 108, c'est-à-dire quand Hadrien n'avait encore que trente-deux ans et il en fallait trente-trois pour être dans la règle ; Trajan en avait trente-huit lorsqu'il avait reçu les faisceaux. — 1. « Il tenait bien sa place aux dîners opimes. » Fronto, ibid. — 2. Spart.^ 3.

bres, murmuré d'une voix mourante qu'il adoptait Hadrien pour fils et pour successeur.

Les petits esprits auxquels nous avons affaire maintenant pour nous renseigner sur l'histoire de ce temps, se plaisent à cherclier en de petites choses la cause des grands événements, qui d'ordinaire ne se trouve pas là. Aussi ce gouverneur, qui en savait si long sur une intrigue nécessairement très-secrète, me semble avoir ramassé, un demi-siècle après Tévénement, dans les on-dit d'une province écartée, un conte fait pour les amis toujours nombreux des aventures merveilleuses. Mais ce récit, comme tant d'autres qu'on fit courir par un système de médisance dont nous apprécierons les motifs, ne peut prévaloir contre la vraisemblance. Trajan a dû léguer l'empire à celui que, dans ses entretiens intimes, il désignait pour son successeur. Il s'en était ouvert au confident de toutes ses pensées, à Licinius Sura, qui répéta la confidence, et pour faciliter à son neveu l'accès du principat, il avait d'avance disgracié ceux qui auraient pu lui faire obstacle, entre autres deux sénateurs, Palma et Celsus, qu'on va bientôt voir conspirer contre le nouvel empereur. Depuis la mort de Sura, Hadrien était l'homme de l'empire qui tenait de plus près à Trajan par le sang, par les honneurs dont il avait été revêtu , par les pouvoirs qui venaient encore de lui être conférés, avec le commandement de l'armée la plus nolnbreuse et de la province la plus importante. Choisir un autre successeur après avoir éveillé tant d'espérances et remis tant de forces aux mains de l'intéressé, c'eût été décider là guerre civile, et l'on n'a pas le droit d'imputer cette faute à Trajan. Si l'acte d'adoption écrit à Sélinonte n'avait pas été fait à Antioche, c'est qu'il répugnait à Trajan, tant qu'il n'avait pas désespéré de ses forces, de paraître avoir besoin, comme Nerva, d'un collègue plus jeune pour apaiser les séditions ; d ailleurs , désireux jusqu'au dernier moment de ménager le sénat, il avait voulu ne proclamer son héritier qu'au sein de cette assemblée, où il se rendait lorsque la mort l'arrêta. Quant à l'idée qu'en

négligeant de désigner son héritier Trajan s'était promis d'imiter Alexandre, sans avoir comme lui pour excuse la jeunesse qui permettait au héros macédonien les longs espoirs, c'est une autre puérilité qu'on ne saurait prêter à un aussi ferme esprit*. Le retard à régler la succession impériale n'en fut pas moins un malheur, car la redoutable conjuration qui menaça Hadrien dès Tannée 119 eut pour cause la façon dont il parut s'être glissé au pouvoir, dans l'ombre et par la main d'une femme , au lieu d'y entrer la tête haute , présenté par le glorieux empereur au sénat, au peuple, à l'armée.

Hadrien apprit à Antioche la mort de son oncle par une dépêche qui précéda de deux jours l'arrivée du courrier officiel : chose qui se comprend sans qu'il y ait besoin de supposer un mystère (9 et 11 août 117). Il eut donc le temps de tout préparer pour un succès, d'ailleurs certain. Son procédé fut très-simple : aux soldats, il promit un double donativum^] aux sénateurs, il écrivit la lettre la plus modeste. Les uns n'étaient pas plus capables de résister à l'argent que les autres à de belles paroles soutenues de sept légions : chacun avait sa part^ et se tint pour satisfait.

Hadrien avait longtemps vécu dans les camps. Allait-il continuer le règne belliqueux de son prédécesseur? Il n'en

1. On a dit aussi que Taffection maternelle de la sévère Plotine pour Hadrien provenait è^ èpcoxixYi; 91) Ca; (Dion, LXIX, 1 et 10). Contre cette accusation protestent Tâge de Plotine^ sa réputation attestée par Pline {sanctissima femina), par les médailles (Cf. Franke, op. cit., p. 29-34, et Cohen, t. II, p. 90), par Dion lui-même qui oublie, LXIX, 1, ce (fu'il a dit, LXVIII, 5 : Kfltl oÛTo) ye éauTYiv ôià udari; xr\z «px^ï; ôirJYayev, ûore (j,Y)6s(i(av inriyopiwt ffXeîv ; enfin par Aur. Victor, qui, deux siècles plus tard, rhonorait comme la digne compagne de Trajan. Epit.j XLII. On ignore la date de sa naissance, mais on sait qu'elle avait épousé Trajan longtemps avant Tavénement de ce prince; elle mourut en 129. — 2. Le jour de ravénement de l'empereur équivalait pour le nouveau prince et pour Rome à un jour de triomphe; et comme les généraux républicains distribuaient aux soldats, quand ils rentraient à Rome sur le char triomphal, une partie de leur butin de guerre, l'iwiperafor, lorsqu'il allait au Capitole remercier les dieux de l'avoir choisi, faisait largesse au peuple et aux soldats d'une portion du tribut des provinces.

fut rien : Auguste succéda encore une fois à César, le génie de l'administration à celui des conquêtes. Tandis , en eflfet, que l'urne d'or qui contenait les restes du héros était solennellement portée à Rome et que le sénat votait au prince mort l'apothéose, un temple et des jeux Parthiques, Hadrien abandonnait les pays qu'on avait cru conquérir en les traversant. Des quatre provinces récemment formées en Asie*, il n'en garda qu'une, le royaume des Nabatéens, parce qu'il était hors de l'atteinte des Parthes. C'était sagesse de ramener les aigles romaines en arrière de l'Ëuphrate, et d'y reprendre, de ce côté, l'ancienne frontière; c'était une faute de renoncer à faire de l'Arménie, en la colonisant, l'inexpugnable rempart que ce pays, aux mains de Rome, aurait été pour les provinces orientales*. L'Arménie rentra dans la dépendance incertaine où elle avait toujours été à l'égard des deux empires qui l'enveloppaient.

On a accusé Hadrien d'avoir cherché, par cette conduite, à ternir la gloire de son prédécesseur; cependant on était si bien convaincu de l'inanité des dernières expéditions, que pas un murmure ne s'éleva contre la nouvelle politique ; et lorsqu'il rentra dans Rome, au milieu de l'année 1 1 8, il y fut reçu avec les acclamations accoutumées. Le sénat voulait même qu'il célébrât en son nom le triomphe voté pour son prédécesseur. H se refusa à cette double injustice, et l'on porta triomphalement la statue de Trajan au temple de Jupiter: c'était déjà trop, puisqu'il n'y avait point eu dans la guerre parthique de succès durables. Quant à l'insurrection juive, en Chypre, aux bords du Nil et à Cyrène, Hadrien l'avait étouffée; mais ce succès n'était qu'une grande mesure de police : la répression d'émeutes qui sur les lieux paraissaient formidables et dont à Rome on ne parlait môme pas.

1. Arménie, Mésopotamie, Assyrie, Arabie. — Spartien dit : Armeniis regem habere pemiisit..,. a Mesopotamiis non exegit trihutum,,., Parthos in amicitiam semper haluit quod inde regem retraxit qtAem Trajanus imposuerat, — 2. Voyez ci-dessus, p. 298».

Les soldats avaient reçu leur donativum, le peuple eut le sien : d'abord trois pièces d*or*, et après la conjuration de Nigrinus un double congiaire. Lltalie fut dispensée de fournir l'or coronaire ; les provinces n'en donnèrent qu'une partie, et le Trésor fit remise des arrérages qui lui étaient dus depuis seize années ^.

A regard des sénateurs , Hadrien tint la même conduite que Nerva et Trajan ; il assistait régulièrement à leurs séances et, à la curie, au palais, en toute circonstance, il leur prodiguait les marques extérieures de considération. Il avait renouvelé le serment de ne point en condamner un seul à mort; il compléta le cens sénatorial à tous ceux qui l'avaient perdu sans qu'il y eût de leur faute, et défendit qu'un membre de la haute assemblée comparût devant des juges qui ne seraient point de son ordre. Un jour qu'il aperçut un de ses esclaves se promenant entre deux sénateurs, il envoya quelqu'un lui donner un soufflet pour lui apprendre à marquer la distance qu'il y avait de lui à ceux qui pouvaient devenir ses maîtres. Lorsqu'il recevait les sénateurs, il se tenait debout, se souvenant que César avait donné beaucoup de complices à ses assassins en ne daignant pas se lever devant le sénat. Il prit au milieu d'eux ceux qu'on appela plus tard les comtes et qui étaient alors les compagnons du prince, comités; il en honora beaucoup de deux, même de trois consulats; renvoya à la curie, au lieu de les traiter dans son conseil privé, les plus importantes affaires, et défendit d'en appeler à l'empereur d'un jugement du sénat* : décision très -flatteuse pour les Pères et sans danger pour le Prince, qui n'avait pas à craindre que la curie rendit jamais une sentence contraire à son avis. En signe de cette parfaite union entre les deux pouvoirs, Hadrien faisait frapper des médailles où l'on voyait Rome contemplant le Génie du sénat et le Prince

1. Ternis aureis ou soixante-quinze francs. Spart., Hadr., 7. — 2. Dion, LXIX, 8. Le passage de Dion est incompréhensible. Pareille remise fut faite quarante-six ans après par Marc-Âurèle de tout ce qui était dû depuis Hadrien. — 3. Dig., XLIX, 2, 2.

iEja*iï«ii.

qui se donnaient la main * ; d'autres avaient la légende : Libertas publica^^ avec l'image de la Liberté portant le sceptre et le bonnet phrygien. V imper ator se dissimulait derrière le Princeps senatus^^ et ces dehors républicains étaient confirmés par des déclarations républicaines : « Je veux, répétait-il souvent, gouverner la république de façon qu'on reconnaisse qu'elle est le patrimoine du peuple et non le mien*. » Il parlait ainsi, sans persuader à personne qu'il n'était point le maître; le consulaire Fronton, l'ami de Marc-Aurèle, avouait plus tard qu'il avait toujours eu grand'peur d'Hadrien; mais personne ne demandait qu'il en fût autrement : tout le monde était d'accord pour se contenter de paroles.

Il aimait à rendre la justice et, pour les cas ordinaires, il remplissait en tous lieux et en tout temps, comme nos anciens rois, sa fonction de justicier, assis sur son tribunal, le public admis alentour. Une femme l'arrête un jour dans la rue et veut lui soumettre une affaire. Il refuse de l'entendre et la renvoie : « Pourquoi es-tu empereur ? » lui demanda-t-ellé ; il l'écoute aussitôt. Pour l'instruction et le jugement des causes graves, il s'entourait des magistrats les plus élevés en dignité, de sénateurs du premier rang et des plus célèbres jurisconsultes, qu'il demandait au sénat l'autorisation d'adjoindre à sa cour de justice ^: demande qui était encore un hommage rendu à « Tordre amplissime ». Aussi, à la première conspiration qui se forma, les Pères montrèrent leur zèle à défendre l'ami du sénat.

Le complot était dangereux, car il avait pour chefs quatre consulaires, personnages considérables dans l'armée ou à Rome. Pourquoi ce complot s'était-il si vite formé? Au lendemain de son avènement, Trajan avait un

1. Je suis rinterprétation de M. Cohen, Méd. imp., Hadrien, n° 172, contraire à celle de Mionnet qui, dans le personnage en toge de cette médaille, voit un Jupiter que rien n'indique. — 2. Ibid., n» 316. -- 3. Exsficratus est principes qui minus senatoribus detulissent. Spart., 8. — 4. Ep. ad Marc^ II, 4. — 5. Quos tamen senalus omnis probasset. Spart., 17. On ne peut répondre de l'ordre chronologique pour toutes ces mesures.

panégyriste, comme s'il eût accompli déjà beaucoup de choses mémorables ; à peine arrivé à Rome , son héritier y trouva des assassins. C'est qu'Hadrien, tenu par son oncle dans une demi-obscurité qui s'augmentait de tout Téclat jeté par la grande figure du conquérant de la Dacie, n'était encore connu que pour un esprit élégant; et, depuis son avènement, il n'avait eu ni le temps ni l'occasion de montrer l'énergie qui commande l'obéissance ou la résignation. Trajan, vieux général renommé, avait dès le commencement de son règne inspiré à la fois le respect et la crainte; son successeur, au début, n'imposait pas; il ne manquait pas de gens pour dire que « l'élu de Plotine » ne méritait point la place où la ruse l'avait fait monter; et les chefs militaires qui avaient traversé les Carpathes ou franchi le Tigre dédaignaient « le Petit Grec » farci de toutes les sciences de l'école , dont le premier acte de gouvernement avait été l'abandon de leurs conquêtes. La conspiration doit avoir été la réaction de l'esprit militaire du dernier règne contre l'esprit civil du règne nouveau. Deux généraux destitués, Cornélius Palma, le conquérant de la province d'Arabie, et Lusius Quietus, le meilleur capitaine de l'armée d'Orient , furent l'âme du complot. Le premier, qui était de vieille date ennemi d'Hadrien, avait été disgracié par Trajan; le second, Maure d'origine, esprit inquiet et violent, s'était fait chasser de l'armée*, mais avait reconquis par d'importants services dans les guerres de Dacie et d'Orient la faveur de Trajan, qui lui donna le rang de préteur, les faisceaux consulaires, et, au moment de la révolte des Juifs d'Egypte, le gouvernement delà Palestine, sans doute avec celui d'Arabie, pour empêcher la rébellion de gagner les provinces orientales*. Hadrien, qui redoutait sa turbulence et son ambition, l'avait

1. Karayvwoôît; ôà ètcI itoviripia tots (xèv T/j; (Tipateiaç àneÀXèyri *»^ ^^*" 11(0071. Dio., XLVIII, 32. — 2. Dion, XLVIII, 32. Une tradition rabbinique met Quietus en rapport avec deux Juifb d'Alexandrie, qui étaient venus en Palestine pour y propager la révolte. Derenbourg, Hist, de la Palest ^ p. 406. Mais je suis forcé de dire que l'histoire de Quietus d'après les sources juives est en désaccord avec celle que donnent les sources romaines.

d'abord relégué dans Tobscur gouvernement de la Mauritanie, puis révoqué à la suite de nouvelles intrigues qui avaient agité cette province.

Lusius et Palma, vieillis dans les commandements, n'avaient pas, quoique consulaires, leurs habitudes à Rome. Ils avaient donc besoin, pour agir dans la ville, de s'adjoindre des hommes qui y fussent influents : deux autres consulaires, Publilius Celsus et Avidius Nigrinus, s*associèrent à leurs desseins. Nous ne savons rien du premier, si ce n'est qu'il avait obtenu pour la seconde fois le consulat en 113, avant le second consulat d'Hadrien. Quant à Nigrinus, il devait être fort en vue, quoique jeune encore, car Trajan lui avait donné en Achaïe une de ces missions extraordinaires* qui n'étaient confiées qu'à d'importants personnages, et Spartien, qui écrivait la biographie d'Hadrien avec les Mémoires de cet empereur sous les yeux, assure que le nouveau prince, dont le mariage était resté stérile, avait songé à ce personnage pour la succession à l'empire*. Mais Hadrien n'avait que quarante-trois ans; sa santé était bonne; l'attente eût donc été longue. Nigrinus, que Spartien appelle « un dangereux intrigant, insidiator^ » aura pensé qu'il ferait plus vite ses affaires par une conjuration.

A-ces quatre consulaires se joignirent beaucoup d'individus* incapables de résister à la tentation de machiner dans l'ombre quelque belle entreprise de meurtre et de révolution. Leurs pères n avaient cesse d'agir ainsi sous les Flavîens, surtout sous les Jules, et quelques-uns d'entre eux étaient encore, au temps de Nerva et de Trajan, restés

1, Ad ordinandum statum civitatum. Cf. le mémoire de M. Wescher sur le Monument bilingue de Delphes^ p. 21 et suiv. M. Wescher établit que Nigrinus fut tribun en l'année 105, consul suffectus entre 109 et 114, légat entre 114 et 117. Il était donc bien près d'avoir l'âge d'Hadrien, s'il ne Tavait déjà. Quant à l'assertion que l'empereur avait songé à lui pour la succession à l'empire, elle doit être d'Hadrien, qui continua, en écrivant ses Mémoires, à vouloir se disculper de la mort des conspirateurs. ^ 2. Luc. Verus, adopté plus tard par Hadrien, était gendre de Nigrinus. — 3 muUis aliis. SpaiTi.j Hadr.y 1 .

fidèles à cette tradition de l'assassinat. Chaque époque a sa maladie morale qui provient des institutions ou de Tétât social : à nos chevaliers du moypn âge, il fallait des guerres privées ; aux nobles de Henri IV et de Louis XIII, des duels, comme il faut à nos agitateurs des émeutes. Pour les oisifs du sénat romain, la grande distraction et la plus sérieuse affaire était un complot. On convint de tuer Hadrien, soit pendant un des sacrifices que sa dignité lui imposait, soit à une de ces chasses qu'il aimait à pro« longer jusque dans les endroits dangereux.

L'empereur venait d'être appelé sur le Danube par un mouvement des barbares. Les conjurés furent donc obligés d'attendre son retour, mais des paroles imprudentes mirent sur la trace de la conjuration. Le sénat instruisit rapidement le procès et, sachant bien que dans un État despotique tout compétiteur est un condamné à mort, il rendit à l'empereur le service de faire exécuter les coupa- x blés, sans lui demander des ordres. Après son retour précipité, le prince se plaignit d'une justice si prompte, en déclarant qu'il aurait fait grâce, au moins de la vie. On peut soupçonner la sincérité de ces paroles dites après Texécution ; cependant lorsqu'on voit Hadrien changer, peu de temps après, les deux préfets du prétoire qui avaient poussé le sénat aux résolutions extrêmes, et plus tard choisir pour fils adoptif le gendre d'une des victimes, on est porté à croire, avec Marc-AurèleS que les Pères mirent trop de hâte à témoigner de leur fidélité. « Hadrien oublia, raconte son biographe, ceux qu'il avait eus pour ennemis avant de devenir le maître.» — « Te voilà sauvé 1 » avait-il dit à l'un d'eux le jour de son avènement; et pressé par son ancien tuteur, Caelius Attianus, de se débarrasser de gens très-justement suspects, notamment du préfet de la ville, le plus important personnage de Rome, il s'y était, ré fusé*. Toute son histoire montrera qu'il n'avait pas le goût du sang.

1 . Voyez ci-dessous ses paroles après la mort d'Avidius Cassius. — 2. Tantum autem statim clementiae studium hahuil.,.. Spart., 2. Cet Attianus, si

Ainsi, dès les premiers mois de son règne, Hadrien avait renouvelé et affermi Talliance de Nerva et de Trajan avec l'aristocratie sénatoriale. Cependant il conserva contre elle certaines défiances, que la récente conjuration n'était point faite pour diminuer, et il garda toujours' présent à Tesprit le souvenir de Domitien et de la misérable existence passée par ce prince, à Rome, au milieu des terreurs et des périls *. Au lieu de rester enfermé dans la capitale, avec ses affranchis^ dont la principale étude était de corrompre leur maître pour profiter de ses vices S et en face du sénat, auquel il n'était pas prudent de montrer de trop près et trop longtemps le souverain, quand le prince entendait Tètre, Hadrien vécut partout, excepté à Rome. Ce n'est point qu'il comptât borner ses soins à garantir sa sécurité personnelle. Au contraire, nous trouvons en lui le prince qui a compris mieux qu'aucun des empereurs romains tous les devoirs de sa charge. « S'il m'arrive malheur, jeté recommande les provinces, » avait dit Trajffn au jurisconsulte Priscus qu'il jugeait digne de l'empire. Hadrien n'oublia jamais ce mot, et puisque^ en tout, sa volonté était souveraine, il pensa qu'il devait tout voir, avant de tout décider. Son règne n'est, à vrai dire, qu'un long voyage à travers les provinces, dont il voulut connaître les besoins en les étudiant surplace, et les fonctionnaires, en les voyant au milieu de leurs fonctions, afin d'éviter les erreurs, les oublis, les injustices que causait le voile épais de la cour et du monde officiel s'interposant, à Rome, entre l'empereur et l'empire. Avec cette manière de vivre, il déjouait les intrigues qui ne pouvaient le suivre partout et, en même temps, il s'assurait de la fidélité des légions, qu'il visita tour à tour; de sorte qu'il trouvait doublement son compte à bien faire son métier d'empereur.

prévoyant et si dur, était un des deux préfets du prétoire destitués. —

1 quod Hmeret ne sibi idem quod Domitiano accidit eveniret. Spart.,

19^. — 2. Hadrien lui-même le disait : omnibus superioribus principibus vilia imputans libertorum. Spart., 20.

La chronologie de ces voyages est impossible à établir, et nous avons sur chacun d'eux très-peu de renseignements, bien que Hadrien y ait employé les deux tiers de son règne, treize ou quatorze ans sur vingt et un. Avant d'exposer son administration intérieure, en le suivant dans les provinces pour y recueillir le maigre butin de faits particuliers à chaque pays que nous fourniront les médailles, les inscriptions * ou les histoires, allons, comme lui, d'abord sur la frontière et voyons de quelle façon il entendait pratiquer la politique de paix dont il avait fait, dès les premiers* jours de son règne, la règle de son gouvernement.

Cette politique usa de deux moyens : au delà de la fron tière, le régime des subsides^ auquel fut donnée une large extension, afin de retenir les barbares chez eux; sur la frontière même, une puissante défensive, constituée par d'immenses travaux de fortification et par rétablissement dans les armées de la plus sévère discipline.

L'usage des subsides inauguré par Auguste, jcontinué par ses successeurs*, mais au hasard des circonstances, devint pour Hadrien un principe de gouvernement, dont malheureusement l'application se laisse deviner plutôt qu'elle ne se révèle par des faits nombreux. On a vu qu'au lieu d'aventurer ses forces au cœur de l'Asie, il les avait repliées sur la frontière que la nature elle-même avait marquée en arrière du grand désert de Syrie ; il fera de même en Bretagne, « afin, dit son biographe, de ne rien garder d'inutile. » Puis, sa frontière nettement tracée et les enchevêtrements de limites, qui auraient produit des contacts dangereux, soigneusement évités, il agit au delà par la persuasion, les conseils, . les présents, pour établir

1. Nous avons les médailles de vingt-cinq provinces visitées par Hadrien. Pour les historiens, il ne reste que Spartien, écrivain confus qui n*a pas plus d'art que de critique, et qui est à Suétone ce que Suétone lui-môme était à Tacite, et Xipbiiin, l'inepte abréviateur de Dion Cassius. Mais le siècle des Ântonins est la plus brillante époque de Tépigraphie romaine et les médailles d'Hadrien sont peut-être les plus belles de la suite impériale.— 2. Voy. ci-dessus, p. 221.

de bons rapports entre les barbares, et l'empire. Il pensionna un roi des Roxolans et bien d'autres, car on

lit dans Spartien « qu'il s'attacha tous les rois par ses libéralités', » parole que Dion et Aurélius Victor répèlent et qu'Arrien confirme'. Au prince des Ibériens, raconte le premier, il envoya un éléphant, une cohorte de cinq cents hommes armés et de riches cadeaux. Quand il passait au voisinage des barbares, il invitait leurs chefs à se rendre près de lui, et il échangeait avec eux des présents, en ayant soin que les siens fussent dignes de la main qui les offrait. » Aussi, lorsque Spartien nous dit qu'il donna un roi à des Germains, nous pouvons être assurés que. ce chef revint au milieu des siens, suivi de conseillers qui devaient le maintenir dans la fidélité à l'empire et avec les moyens d'apaiser la turbulence guerrière de son peuple. Du côté de la mer Noire, Arrien nomme six rois qui tenaient d'Hadrien leur pouvoir •.

Si nous connaissions mieux la diplomatie de ce prince, nous le verrions certainement exercer sur les peuples établis le long de ses frontières une action multiple et continue, avec de l'or, du commerce, peut-être des intrigues, c'est-à-dire en essayant de lier à l'empire, par les intérêts, cette première barbarie, qui aurait servi de rempart contre la barbarie plus dangereuse échelonnée derrière elle.

Cette politique, qui prévenait les difficultés extérieures, est celle dont les Américains, les Anglais et les Russes ont, de nos jours, tiré tant d'avantages sans y voir de la honte, comme on a voulu en mettre dans la conduite des empereurs romains*. Plus tard, ce moyen de défense deviendra fatal en irritant les appétits des barbares, que l'empire ne sera plus en état de contenir; mais, au temps d'Hadrien, il était habile et sage, parce que derrière cette modération se

1. Spart., 16. Cf. 12 et 20. — 2. Xprii^axa Xajigàvovreç. Dion, LXIX, 9, et

Aur. Victor, EpiU, 14. — 3 èx aoO Tyjv paaiXsCav ixti. Perip, Pont,

Eux,f ch. u et passim. — 4. De là l'accusation ridicule qu'il acheta la paix des barbai-es : a regihtis muUis pace occuUù munerihus impetrata, Aur, Victor, Epit.y 14.

trouvait la force. Dion Gassius qui, sans être un grand esprit, fut, comme consul, mêlé aux grandes affaires, a compris ce système : « Il combla, dit-il, les rois de ses largesses, et les étrangers ne tentèrent aucun mouvement contre lui, parce qu'il ne les inquiéta jamais, mais aussi parce qu'ils connaissaient bien la puissance de ses préparatifs. Beaucoup même se laissaient gagner au point de le prendre pour arbitre dans leurs différends. »

Toute riiistoire extérieure de l'empire pendant ce règne est dans ces mots. Rome eut alors la paix : non la paix lâche ou sans prévoyance qui accepte la honte ou prépare les désastres, mais la paix active et résolue qui ne craint pas la guerre, parce qu'elle a organisé de grandes forces toujours prêtes. Sous Hadrien l'empire eût l'aspect d'un soldat au repos sous les armes, mais les tenant d'une main virile.

On sait que l'armée romaine n'avait point de garnisons à l'intérieur. Le plus grand général de l'époque impériale, Trajan, avait formulé le principe d'une bonne administration de la guerre : « N'éloignez pas le soldat des enseignes; les petites garnisons détruisent l'esprit militaire. » Toute l'armée était donc retenue à demeure au voisinage de la frontière. Elle couvrait l'intérieur de l'empire et n'y résidait pas. En arrière, elle défendait la civilisation qui, à l'abri de cette protection, poursuivait paisiblement son œuvre ; en avant, elle contenait la barbarie et les flots agités de cette mer toujours menaçante. La vie était pour elle rude et austère, car ses campements s'élevaient dans des solitudes brûlantes ou glacées, au milieu de marais qu'elle desséchait, de forêts où elle ouvrait des routes, de plaines incultes qu'elle rendait fécondes; et comme le barbare était à deux pas, guettant toute occasion de meurtre et de pillage, il fallait avoir la main au glaive en même temps qu'à la cognée, et l'œil partout.

Cependant, avec le temps et la sécurité croissante, la

mollesse s'était glissée dans les camps. Une foule d'in-

*^i%àa3!^;j|j(g|^|Jg étaient venus s'établir à l'ombre du rempart pour

exploiter les besoins et les vices du soldat, l'élégance et le

luxe des chefs. Auguste avait réservé aux fils des sénateurs et des chevaliers les grades de tribun et de préfet. Ces jeunes élégants condamnés à passer cinq années au camp, avant d'arriver aux charges civiles et aux honneurs, y portèrent leurs habitudes, et les castra stativa devinrent peu à peu des villes où se trouvaient tous les agréments des cités.

Hadrien fut sans pitié pour cette mollesse. Il fit détruire, dit son biographe, les grottes artificielles et les portiques construits pour abriter contre la pluie ou la chaleur du jour, les salles de festin et les maisons de plaisance où Ton oubliait les rudes devoirs du service. Il chassa les mimes, les baladins, tous les artisans de la vie facile qui énervent le corps et Tâme du soldat ', et pour consacrer le souvenir de ce retour à l'austérité des mœurs militaires, il fit frapper des médailles qui le montrent marchant à la tète des soldats avec ces mots à Texergue : disciplina Avg., cbmme si une nouvelle divinité était descendue du ciel pour le salut de l'empire*.

Le camp rendu à sa première sévérité, il y garda tout le monde, refusant les congés qui n'étaient pas rendus nécessaires par d'impérieux motifs, afin que les légions fussent toujours au complet, et les officiers, les soldats toujours en haleine. D'ailleurs il croyait que l'homme de guerre se fait au camp, comme l'ouvrier à l'atelier, le laboureur dans la plaine : chacun dans le milieu qui lui convient.

Il modifia l'armement des soldats et fit de nouveaux règlements pour les bagages. Sur ce double point, nous sommes réduits aux conjectures. Mais le prince qui faisait exécuter de grandes marches à ses soldats, et suivait luimême leurs colonnes, n'a dû s'occuper des impedimenta que pour en diminuer le nombre et doubler la force de l'armée, en augmentant la rapidité de ses mouvements. Si les logis fastueux lui paraissaient mauvais au camp, les em-

1. Labantem disciplinam incuria superiorum principum retinuU, Spart., 9. — 2. Cohen, Âdrim, n" 210.

HISTOIRB ROMAINK. IV— 21

barras de bagages devaient lui sembler dangereux en campagne ; et, puisqu'il avait supprimé les uns, il est certain qu'il réduisit les autres*.

Pour les armes, nous ignorons aussi les changements qu'il opéra ; mais il nous reste Tordre de service donné par son lieutenant Arrien, gouverneur de la province de Gappadoce que les Âlains menaçaient d'envahir^. Ce sont des instructions aussi minutieuses et précises que pourraient Tètre celles du meilleur général moderne ; elles règlent la composition de l'armée, sa marche, les dispositions éprendre sur le champ de bataille, pendant Taction et après la victoire. Comme Arrien y parle de corps de toute espèce, il est évident que les Romains avaient pris aux Barbares leurs armes, afin de réunir aux moyens d'action propres aux légions tous ceux dont l'ennemi disposait. Je trouve d'ailleurs dans un autre passage d' Arrien l'ordre de l'empereur à tous ses généraux d'étudier les armes et la tactique des Barbares*.

Cette attention à améliorer sans cesse l'armement des soldats et les évolutions des troupes était du reste une vieille et heureuse tradition de la politique dea Romains. Les guerres gauloises leur avaient enseigné l'avantage des casques d'airain et des boucliers bordés d'une lame de fer ; contre les Cimbres ils avaient changé la hampe du javelot, l'arme de jet par excellence du légionnaire; aux Espagnols, ils avaient pris leur courte et forte épée ; aux Glreca, peutêtre la disposition de leur camp, certainement leur artillerie de siège et leur poliorcétique. Un vaisseau carthaginois échoué au rivage avait été le premier modèle de leurs galères

1. Voy. p. 326 ce qu'ApoUodore écrit à Pempereur sur la nécessité de donner aux hommes et aux machines la plus grande mobilité. — 2. '£xTa^c xax* ^AXavc5v. Les cohortes d'infanterie et les turmes de cayale* rie portaient^ comme nos anciens régiments provinciaux, des noms de pays. — 3i Ba(Ti>e{;c àï npoaeÇeOpev xal xà pap6o(ptxà èxpLeXerâv aÛTO^. Tact,, 44. Ces deux livres d'Arrien, du reste assez courts^ sont pleins de curieu]( renseignements sur la tactique et l'armement des Romains. Pour les opérations^ les engins et les travaux de siége^ voir la savante étude de H. de Saulcy : let derniers jours de JéruscUem,

de combat. Ainsi, ce peuple qui se croyait le premier peuple du monde, et qui Tétait, apprenait toujours et perfectionna sans relâche la science qui lui avait soumis Tunivers.

Aucun service n'échappait à la surveillance d'Hadrien et à ses réformes, ni celui des ambulances, qu'il visitait chaque jour, lorsqu'il était au camp, ni celui des vivres, qui ne manqua jamais, ni les arsenaux, les magasins d'armes et d'habillement, qu'il tint toujours remplis. Un ordre sévère dans les dépenses ' permettait de faire face à tous les besoins.

« n contrôlait par lui-même, dit Thistorien Dion Cassius, tout ce qui se rapporte à l'armée, comme les machines, les armes, les fossés, les retranchements, les palissades, et aussi tout ce qui tient à chacun, c'est-i-dire la manière de vivre, les habitations etles mœurs. Il corrigea plusieurs abus introduits par la mollesse et exerça tout le monde, chefs et soldats, à divers genres de combat, récompensant les uns, réprimandant les autres, enseignant à chacun son devoir. Enfin, par ses actes et par ses ordonnances, il mit en si bon état la discipline et les exercices, qu'aujourd'hui encore ses règlements font loi dans l'armée^. »

Ces réformes pouvaient exciter des plaintes; il les prévint en se soumettant lui-même aux plus sévères exigences de la vie militaire. Lorsqu'il venait au camp, l'armée ne comptait qu'un soldat de plus. Son costume était sévère, sans or ni pierreries dans l'armure, seulement une poignée d'ivoire à sa lourde épée ; son repas, frugal, fait avec les provisions des légionnaires : lard, fromage, piquette, et toujours pris en public*; sa façon de vivre, celle du meilleur officier. Si l'armée était en marche, une traite de vingt

1. Ordinatis impendiis.i^, agehat ut semper militum numéros seiretur^ Spart, 9. Ce\ auteur ajoute (II) qu'Hadrien était très-économe pour tout ce qui ne regardait que lui. — 2. LXIX, 9. Végèce, qui les cite, en tira bon parti pour son ouvrage De re mil,, I, 8. L'empereur Valérien s'autorisait encore, cent cinquainte ans plus tard, des règlements militaires d'Ha<drien. CL Vospic., Prob., 4. — 3. 11 gardait cette frugalité même au palais. Jamais, au dire de Dion (LXIX, 7), il ne buvait de vin au repas que les Romains appelaient le prandiumé

milles (30 kilomètres) , à pied et sous les armes, au milieu des cohortes, ne reffrayait pas, et je ne suis pas sûr que lorsqu'il faisait traverser le Danube à la nage à toute sa cavalerie, il ne se trouvait pas avec elle*. Plus dur pour luimême que le dernier des soldats, il allait tête nue sous les neiges de la Calédonie comme sous le soleil de la haute Egypte; jusque dans les dernières années de sa vie, il s'exerça à lancer le javelot, à manier les armes, et jamais, au camp ou dans les marches, il ne voulut se servir de voiture ou de litière.

Voilà d'irrécusables témoignages qui changent quelque peu la physionomie de Tami d'Antinous, mais l'histoire sérieuse a encore bien des corrections à faire dans l'histoire traditionnelle.

Quand on demande leur vie à des soldats pour des querelles qui leur sont étrangères, il faut au moins leur donner l'exemple des qualités et des vertus qu'on exige d'eux. Hadrien comprit cette vérité de bon sens et de justice. Il en résulta qu'en voyant le prince attacher une telle importance aux exercices virils et veiller avec une telle attention à tous les services, il n'y eut pas de centurion, de tribun, de légat, qui crût pouvoir rien négliger. Alors l'empire posséda une armée qui fut comme un corps robuste, aux membres souples et vigoureux, capable de supporter toutes les fatigues, de braver tous les dangers, et prête, du jour au lendemain, à sortir de ses campements pour une expédition ou pour la bataille.

Mais elle fut aussi une armée docile. Il n'y avait pas de soldat qui pensât à marchander l'obéissance à un chef qui ne commandait aux autres que ce qu'il s'imposait à luimême, et qui à toutes les qualités militaires joignait l'esprit de justice.

Hadrien ne donnait le cep de vigne, insigne du grade de centurion, qu'aux plus braves des légionnaires ; il renvoyait

1. Du moins Suidas, s, v. A§p., raffirme, et Ton a rinscription funéraire du soldat batave qui avait le premier atteint de cette façon la rive gauche du Danube. CI. I.,I1I, 3676.

du camp les officiers imberbes à qui Auguste l'avait ouvert, les soldats qu'on y recevait trop jeunes, et ceux qu'on y gardait trop vieux, afin de n'avoir pas à leur payer la vétérance. Pour nommer un tribun, il n'exigeait plus de la naissance, mais de Tâge et du mérite. C'était l'accès des hautes charges ouvert à tous les bons soldats ; et comme ils le voyaient encore visiter leurs malades dans les quartiers, veiller, sans dédaigner aucun détail, à leur bien-être et à leur sécurité, s'occuper de leurs intérêts et de leur avenir jusqu'à connaître tous les vétérans par leur nom, ils montraient pour cette sollicitude une reconnaissance qui empêcha toute mutinerie durant ce long règne de vingt et un ans, où l'armée n'eut cependant ni un jour de butin ni un jour de victoire*.

Lorsque l'on se rend de Constantine à l'oasis de Biskra, on trouve au pied de TAurès, près des ruines de Lambèse, un camp romain qui garde encore son rempart en pierre, celui de la légion 111" Augusta^ et, à trois kilomètres de là, le camp plus modeste des auxiliaires. Au centre de cette dernière enceinte s'élevait une colonne -dont le piédestal porte une longue inscription, qui est une allocution ou un ordre du jour adressé par Hadrien aux troupes campées en ce lieu. Il vante leur zèle à exécuter tous les exercices prescrits, même les plus difficiles; à faire, en un jour, des travaux où d'autres employaient une semaine ; à porter des fardeaux énormes; à se livrer des combats simulés qui sont une image de la guerre et qui y préparent, etc. *.

Cette inscription incomplète et mutilée en dit assez pour montrer qu'Hadrien n'avait pas oublié même une poignée

1. A militibus, propter curam exercitus nimiam, multum amatus est. Spart., 20. M. Naudet, Des changem. dans Vadm, de Vemp. rom. , 1 " partie, p. 148, a très-bien montré l'importance de ces réformes et la grande place qu'Hadrien doit occuper dans la série des empereurs. — 2. Voy. L. Renier, Inscr. d^Algériej p. 3. La légion ///* Aug., aidée de ses auxiliaires, avait construit une voie militaire de Lambèse à Cartbage, des postes dans toutes les gorges de TÂ-urès et une grande route qui en longeait le versant méridional; c'est par ces immenses travaux d'utilité publique et militaire, autant que par le nombre et la variété des exercices, que les Romains chassaient l'ennui de leurs camps.

d'hommes perdus au bord du grand désert, et nous en concluons que sa vigilance se portait sur chacun des points de rimmense circonférence tracée autour de Tempire par les postes militaires des légions.

Il nous reste un autre document contemporain, un fragment de la PoliorcétiqtAe d'Apollodore. Hadrien, qui savait utiliser tous les talents, avait demandé au grand architecte de rédiger un traité sur les machines de guerre. Apollodore fit mieux ; en peu de temps il écrivit le traité, et, de plus, il dessina les machines et les exécuta; puis il envoya au prince dessins et explications, avec les nombreux ouvriers qu'il avait formés *. C'était ce que nous appellerions une nouvelle artillerie de siège et de campagne, puisque Apollodore paraît avoir fait peu de cas de celle qui était en usage : « Les anciens, dit-il, n'ont pu me servir.» Et ces engins nouveaux, il les fit.légers, quoique puissants, et très-mobiles, levés et veloces; car, ajoute-t-il, «lorsque j'étais avec toi aux armées, j'ai appris ce que les nécessités de la guerre exigent de mobilité pour les hommes et pour les machines. » Toutes ces vieilles choses sont encore, sous d'autres formes, des vérités aujourd'hui.

Mais à quoi servirent tant de préparatifs et de dépenses? Pourquoi tant de soin à mettre en état un instrument qu'on n'employa point? Hadrien prépara la guerre pour avoir la paix. Avec une armée si parfaitement exercée, si docile et si bien armée, toujours prête par conséquent pour une action foudroyante, il put, sans péril, inaugurer une poUtique pacifique et même renoncer aux conquêtes inutiles de son belliqueux prédécesseur. Personne, au dedans ou au dehors de l'empire, ne considéra cette résolution comme un aveu de faiblesse, et il ne se trouva pas plus d'ambitieux pour exciter une sédition, que de roi ou de peuple assez hardi pour attaquer une frontière si bien gardée.

1. Misi quoque fabros indigenas et reliquos artifices ac operarios, Poliof' cetica, texte grec et latin avec figures, dans la magnifique édition princeps de 1693; m proœmio, M. Wescher vient de publier une nouvelle édition da texte grec.

Mais regardons à la frontière même ; le spectacle y est aussi curieux que dans les camps.

La première dont Hadrien s'occupa fut celle du Danube. A peine arrivé d'Orient à Rome, il avait été rappelé dans la Mœsie par une incursion des Roxolans. Le roi de ce peuple s'était irrité de ce qu'on avait réduit la pension que Trajan lui faisait S et des nuées de cavaliers barbares, ancêtres des Cosaques d'aujourd'hui, s'étaient abattues sur laDacié orientale, tandis que les Sarmates lazyges, qui étaient de leur sang, attaquaient la province à l'occident. Ces tribus prenaient, au contact de Rome, certaines habiletés des gouvernements bien assis. Sous Trajan, leDécébale étendait de tous les côtés ses intrigues et envoyait des émissaires jusque chez les Parthes. Quand les légions se furent établies dans cette province de Dacie qui, par la disposition de ses montagnes, semblait une grande forteresse, coupant en deux une partie du monde barbare, les Sarmates de la Theiss continuèrent à s'entendre, par derrière les Carpathes, avec ceux du Dnieper*, et ils attachaient tant de prix à conserver ces rapports, qu'on les verra, sous Marjc-Aurèle, consentir à ne pas mettre un bateau sur le Danube, à la condition de pouvoir trafiquer entre eux à travers le pays des Daces. C'est qu'ils cachaient, sous ces relations de commerce, des relations politiques qui facilitaient les coalitions par lesquelles l'empire fut si souvent assailli et enfin précipité.

Celle qu'Hadrien avait alors devant lui ne parait pas avoir été très-redoutable. Cependant il accourut au milieu des légions de Mœsie, et faisait déjà de grands préparatifs, quand lui parvint la nouvelle de la conspiration de Palma et de Quietus. En de telles conjonctures sa présence était nécessaire à Rome ; au lieu de combattre, il rétablit l'ancien subside^ se fit un ami du roi des Roxolans, qui semble avoir pris son nom^, et le renvoya au plus vite, avec son

1. Rex Roxolanorum qui de imminutis stipendiis querehatur, Spart.^ Adr., 6. — 2i Cf., sur la parenté de ces peuples, Schafarik, Slav, AUerth.j t. I, p. 333-373. — 3. Du moins on a une inscription ainsi conçue : P. Àlio Rasparasano régi Roxolanorum. C, /. L., t. V, 32 ; Cf. 33, qui

peuple, à leurs campements, sur les rives du Boug et du Dnieper. Pour n'avoir pas à revenir sur cette frontière, nous en montrerons dès maintenant l'organisation défensive, à laquelle Hadrien travailla sans doute durant tout son règne. Le territoire situé au nord des bouches du Danube, entre le Sereth* et le Dniester (Bessarabie), par lequel les Roxolans venaient de passer et par où passeront toutes les invasions ultérieures, faisait partie, sous l'autorité d'un procurateur, du gouvernement de la Mœsie inférieure. C'était une possession importante, quoique l'empire n'y eut point aventuré de colonies, parce que les troupes cantonnées dans la Dobroudcha pouvaient s'y porter rapidement et fermer la large ouverture qui, de ce côté, s'étend des Carpathes à la mer. Ainsi, une légion, la cinquième macédonique, avait été établie à Troesmis (Iglitza), non loin de la tète du delta danubien et des lieux où s'élèvent aujourd'hui, sur l'autre rive, les grandes villes de Braïla et de Galatz. Parjni les nombreuses inscriptions qui y ont été trouvées, une, du temps d'Hadrien, nous montre la future cité encore à l'état de village [vicus] formé par les baraques des vivandiers ^ Pour le camp, il avait été habilement placé sur ce promontoire haut de cent pieds, d'où l'on domine au loin le cours du Danube, parsemé d'îles nombreuses qui en facilitent à la fois le passage et la défense. Au moindre bruit d'invasion, la légion accourait au delà du fleuve, derrière le Sereth et barrait la route aux envahisseurs, ou, par la menace de couper leur retraite, les forçait à une fuite précipitée *. D'ailleurs, les Romains s'étaient depuis longtemps donné, à l'extrémité de cette région, un point d'appui, la ville de Tyras, ancienne et riche colonie de Milet, fondée aux bouches du Dniester, dans le voisinage de la ville actuelle d'Akkerman. Hs en avaient même un

prouve que ce nom d'iElius, qui était celui d'Hadrien, avait été pris et porté dans cette famille royale. — 1. Ptolém., III, 8, 10, met au Sereth la limité de la Dacie. — 3. Voy. le mémoire de M. Léon Renier, sur les Inse. de Troesmis, surtout le n° 11.— 4. De ce côté encore, on a trouvé des restes d3 fortifications.

second en Crimée (Chersonèse Taurique), à Kertch (Panticapée) où régnait un roi des Sarmates qui se disait grand ami de l'empire et d'Hadrien *. Une autre colonie milésienne, Olbia (Otchakof), aux bouches du Dorysthène (Dnieper), qui était un des plus grands marchés de ces régions, leur servait encore de sentinelle vigilante. Enfin, la flotte du Pont-Euxin reliait ces points avec les places maritimes de la Mœsie : Tomi (Kostendjé) eiOdessus (Varna); de sorte que, du vaste demi-cercle décrit par le littoral, d^Odessus à Olbia, une moitié était bien défendue, Tautre bien surveillée.

Ainsi, la vallée inférieure du Danube, couverte au nord par les Garpathes, l'était à l'est par des postes avancés, d'où les Romains contenaient la barbarie qui ondulait, comme une mer sans rivages, dans l'immense étendue des plaines sarmatiques.

A qui revenait l'honneur de cette organisation défensive? Sans doute à cet habile gouverneur de la Mœsie, Plautius iElianus, dont nous avons déjà parlé. Les médailles de Tyras^ faisant commencer l'ère de cette ville à Tannée 56-57 de J. C, on en doit conclure que ses habitants avaient réclamé la protection de l'empire au moment où Plautius venait d'exécuter, entre le Sereth et le Dniester, l'immense razzia qui lui donna cent mille captifs, dont il fit autant de laboureurs pour sa province ^ Mais à une époque ou à une autre, soit dans le séjour de l'année 118 ou 119 au bord du Danube, soit dans un voyage postérieur, Hadrien s'est occupé certainement de ce pays, où il avait servi comme tribun légionnaire dès le règne de Domitien*, et pu venait de se montrer le premier péril qu'il ait eu à conjurer depuis son avènement. Des médailles célèbrent son arrivée dans la Mœsie ; d'autres le montrent haranguant les troupes de cette province '^ et les habitants de Tomi font graver en son

1. Cl. L., t. III, n* 783. Il régna de 92 à 124. Voy. ci-dessous, p. 341. — 2. Ci-dessus, p. 36, 193 et 195 — 3. En 96, dans la F» Macedonica. Spart., 2, et C. 1. L.y t. III, n» 550. — 4. Greppo, p. 107 ; Adventus Aug. Mœsiœ,

honneur une inscription, la plus ancienne en langue latine qu'on ait trouvée dans les ruines de cette cité^ Enfin, un rescrit de Septime- Sévère, adressé atix habitants de Tyras^ rappelle et confirme des privilèges qu'un légat d'Hadrien leur avait reconnus *.

Est-ce lui qui éleva le long du Danube inférieur et sur la branche méridionale de son delta tant de postés qui sont devenus le boulevard de l'empire turc, après avoir été celui de l'empire romain'? On ne saurait le dire. Mais quand on aura vu tout à l'heure ce qu'il fit sur le Danube moyen et en Bretagne, on sera autorisé à croire qu'il ne négligea rien pour établir la sécurité d'une de ses frontières les plus vulnérables.

Ces détails, étrangers en apparence à l'histoire générale, font comprendre par quelles habiles précautions l'empire se mit en état de résister à la pression du monde barbare du^ rant deux siècles, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il eut pour chefs, à part les deux fous qui régnèrent sous les noms de Galigula et de Néron, des princes, souvent cruels à Rome, mais toujours prévoyants sur les frontières. Ils montrent aussi quel cas il convient de faire de la tradition qui attribue à Hadrien la destruction du pont de Trajan « par jalousie de la gloire de son prédécesseur, » et jusqu'à l'intention d'abandonner la Dacie, projet dont ses amis, dit-on, vinrent cependant à bout de le détourner*. Il n'avait pas gardé les conquêtes au delà de l'Euphrate et du Tigre, parce que, dans ces pays, il ne tenait pas une for-

légende habituelle pour marquer l'arrivée du prince dans une province; exercitus Romanus, avec la représentation d'une allocution aux soldats, etc. — 1. Senatus populusque Tomitanorum. Cette inscription est de Tan 129. C. I. L.y t. ni, n* 765. Voy. les Additam., p. 997. Les médailles rapportées de Tomi par la Mission du Danube appartiennent en majeure partie, pour le haut empire, à l'époque des Antonins. Mém. de la Soc. des Antiq., 3* série, t. V, p. 227. — 2. C. I. I., t. III, n» 781. Le gouverneur de Mœsie mentionné dans cette inscription porte du moins le même nom qu'un des consuls ordinaires de l'année 133. — 3. Prista (la forteresse actuelle de Rutchuk), Duroslorum, qui est devenue Silistrie, Citis (Hirsova), Troesmis (Iglitza), Arruhium (Matchi'n), Noviodunum (Isaktcha), JEgysus (Tultcha), etc. — 4 Trajani gloriœ inmdens..,. amici deterruerunt. Eutr.^ Vin, 6.

teresse et que pas un citoyen romain ne s*y était fiJcé; mais il favorisa l'émigration de colons latins dans la Dacie, et la preuve, c'est qu'ils y sont encore. Ceux que Trajan avait pu, en quelques années, y faire passer, n'étaient cer^ tainement pas en assez grand nombre pour assurer à leurs descendants la possession de si vastes pays. Les mesures prises pour la protection militaire de la vallée du Danube donnant toute sécurité à cette région, le courant de colonisation continua de s'y porter. Aussi l'on y trouve des inscriptions en l'honneur d'Hadrien*, des travaux exécutés en son nom ^ et des médailles sur lesquelles la nouvelle province, devenue un des boulevards de l'empire, est représentée par le belliqueux symbole d'une femme assise sur un rocher, qui d'une main tient un glaive recourbé, de l'autre une enseigne'.

Quant au pont de Trajan, il était maintenant si loin des barbares et si facile à défendre, qu'il doit n'avoir été mis hors d'état de servir qu'à l'époque où les troupes romaines ne pouvaient plus tenir dans la Dacie ; et cette nécessité arriva seulement un siècle et demi après Hadrien, quand Aurélien, entre 270 et 275, ramena sur la rive droite du Danube le reste des troupes romaines et les colons qui voulurent les suivre. Vingt ans auparavant, Décius avait encore mérité le surnom de Daciarum restitutor ♦.

1. C. 1. 1., t. m, n"953, 1371, 1445, 1447. — 2. Son légat fit en l'année 133 construire un aqueduc à Sarmizegetusa. Ibid., n* 1446. — 3. On a de ces monnaies du temps d'Hadrien et jusque sous Gallien. Greppo, p. 102. Au lieudu glaive recourbé, Cohen voit une faucille. T. II, Âdr., n" 770. — 4. Cette opinion vient chez les modernes d'un passage du livre LXVIII, ch. 13, de Dion, où il est dit qu'Hadrien fit enlever la partie supérieure du pont. Mais ce livre n*est point le texte même de l'historien, et Xiphilin, après avoir cité la très-exacte description faite par son auteur, a tout naturellement ajouté que depuis longtemps le pont ne servait plus. Il ajoute, il est vrai, qu'Hadrien en avait fait enlever le tablier. S'il était prouvé que le mot fût de Dion, il n'y aurait pas à y répondre, parce que Dion était presque un contemporain. Mais l'assertion ayant contre elle toutes les vraisemblances historiques, il faut l'attribuer à l'abréviateur, écrivain du onzième siècle, qui aura ramassé une de ces calomnies rétrospectives dont Hadrien a été la victime pour des raisons qu'on expliquera plus tard et qu'on ne lui avait pas épargnées de son vivant, à propos de l'abandon des conquêtes de Trajan j or on a vu les causes très-légitimeâ de cette dernière l'ésolution.

La frontière la plus exposée, et en même temps la plus rapprochée de l'Italie, était celle du Danube moyen, le long de la Pannonie, que le fleuve enveloppe par le nord et Test, depuis son confluent avec le Gran jusqu'à celui de la Save. Au delà de cette ligne se pressaient une masse de nations germaines et slaves souvent vaincues, jamais domptées, qui d'un bond pouvaient atteindre les Alpes et forcer les portes de Tltalie. Naguère, lesRoxolans avaient, des bords de la mer Noire, combiné leur attaque avec une de ces tribus, établie entre la Theiss et le Danube, les Sarmates lazyges, qui restèrent en armes, malgré rabandon de leurs alliés * ; et dans quelques années, sous Marc-Aurèle, tous les peuples de cette frontière mettront l'empire en très-sérieux péril. Hadrien vit ce danger, que Rome d'ailleurs connaissait bien depuis la rude campagne de Tibère en cette région ; lui-même y avait commandé après sa préture et dès cette époque avait eu affaire aux Sarmates^. Il songea d'abord à prendre une partie de ces barbares, comme dans un étau, entre les deux provinces de Pannonie et de Dacie, réunies en un grand commandement militaire ; et ce gouvernement, il le donna avec de pleins pouvoirs au plus habile de ses généraux', Marcius Turbo, qui avait tout récemment écrasé, en Egypte, une insurrection juive*, puis apaisé en Mauritanie les troubles excités par Quietus. Plus tard, au contraire, pensant assurer mieux la défense par la division de ces commandements trop étendus, il fit deux Dacies \ comme il y avait

1. Eusèbe met dans sa Chronique pour Tan 120 : hélium contra Sauro* matas gestum. Ils finirent par faire porter à Borne leur soumission. Dion, LXIX, 15. — 2. Spart., 3. — 3. Dada Turhoni crédita titulo Mgyptiacx prsefecturas , quo plus haheret auctoritatis j ornato. Spart., ibid», 7. Le préfet d'Egypte avait ttjv tou paaiXéo); rà^v (Strab., XVII, p. 797); loco regum, dit Tacite {H.j I, 11). Mais il y a lieu de penser que Spartien a pris la préfecture du prétoire, dont Turbo fut revêtu, pour celle d'Egypte, qu'il ne pouvait garder au bord du Danube. La Dacie et la Pannonie étant deux provinces consulaires, et Turbo simple chevalier, il avait fallu lui donner un titre spécial. — 4. Il avait tué, dit Eusèbe, Hist. eccîés., VI, 11, plusieurs myriades de ces malheureux, woXXàç (jiupiàôaç. — 5. Un diplôme militaire de Tan 129 (C.J.I., t. III, p. 876) nomme la Dacie inférieure ou orien-

deux Pannonies, deux Mœsies; et il plaça sur la frontière' de fortes garnisons. Lorsque Trajan avait formé la province de Pannonie inférieure, illui avait attribué une légion * , qui établit ses principaux quartiers en face et à proxi • mité de l'ennemi, à Aquincum^ sur la montagne de Bude, et à Mursa^ sur la Drave , non loin de son embouchure dans le Danube. Là, comme à Troesmis^ comme partout où s'arrêtait une troupe romaine, les marchands avaient suivi les soldats, les vétérans s'étaient fixés près de leurs anciens camarades , et leurs cabanes avaient donné naissance à deux villes dont Hadrien fit deux places importantes : Mursa le reconnaissait pour son fondateur et porta son nom*; Aquincum lui dut sans doute le rang de colonie. Les sites étaient si bien choisis que l'une est aujourd'hui la capitale de l'Esclavonie (Eszeg) et l'autre celle de la Hongrie (Ofen ou Bude).

La ligne du Danube moyen allait donc être bien gardée. Plus haut trois légions avaient été échelonnées, le long du fleuve, à Brigetio (0-Szôny près de Komorn)*, à Carnuntum (Petronell), qui prit le nom de municipe Élien \ et à Vindobona (Vienne) où stationnait la flottille du Danube.

Couverts à droite et à gauche par les grandes armées de la Pannonie et de la Germanie supérieure % d'ailleurs ados-

tale; plus tard, probablement sous Marc-Aurèle et avant 168, la Dacie forma trois gouvernements qui étaient presque toujours réunis. Mommsen, ad. C. /. L., III, p. 160. C'est Trajan qui avait divisé la Pannonie. — I. Probablement la 11°' Adjutrix. — 2. Divo Hadriano Mur sensés conditori suo. C. 1. L., t. III, n" 3279. La ville paraît avoir été en partie construite par la légion J/« Adjutrix. Une inscription d'Aquincum est consacrée à la mémoire d'un Canahensis de cette ville, quelque marchand venu là de Cologne. Musée de Pesth, par E. Desjardins, n» 180. —3. L'inscription'la plus ancienne, trouvée à Brigetio (C I. L., t. III, n^ 4356), porto le nom d'un légat qui avait été consul sous Hadrien, en 134. La ville n'avait d'abord été qu'un village de vivandiers et de vétérans. Ainsi l'inscription n" 4298 est consacrée par un vétéran de la légion /« Adj., devenu décurion de Brigetio. — 4. Municipium JSlium. Mommsen croit, mais sans en donner de preuves, que c'est plutôt à Antonin qu'elle dut ce nom. C. 1. L., t. III, p. 550. Trajan semble avoir été surtout préoccupé en Pannonie de sa grande colonie de Pœtovio, où resta l'administration supérieure de la province. Ibid., p. 510. — 5. Il y avait trois légions dans la Pannonie Supérieure, autant dans la haute Germanie.

ses aux Alpes et naturellement défendus par leurs montagnes, le Noricum et la Rhétie ne paraissaient pas exiger beaucoup de précautions militaires. On n'y trouve jusqu'à Marc-Aurèle, pour les administrer, que des procurateurs et, pour les défendre, que des détachements isolés, cohortes ou escadrons. Cependant Hadrien les visita; les historiens ne parlent point de ses voyages dans cette région, mais les médailles en ont conservé le souvenir, et longtemps on lui a attribué la fondation de Juvavum (Salzbourg) * au milieu d'un pays magnifique, en un point où la nouvelle cité barrait la route de Tltalie à toute incursion venant de Bohême par la vallée de Tlnn.

On a vu, à propos des Terres Décumates*, quel était le système de défense des Romains pour arrêter de ce côté les incursions des barbares. Hadrien le continua en l'améliorant. Lorsque Spartien parle du voyage de ce prince dans les provinces germaines, il se contente d'écrire : <c En beaucoup d'endroits où ne se trouvait point de fleuve pour servir de barrière contre les barbares, il formait une espèce de muraille avec de grands pieux enfoncés en terre et fortement liés entre eux. » Ces paroles en disent beaucoup sur la volonté de Tempereur de fortifier son empire, mais fort peu sur les moyens qu'il y employait. Nous pouvons heureusement les préciser par l'étude d'une ligne de fortifications très-reconnaissable encore aujourd'hui, par les levées de terres et les débris de murailles qui subsistent, ou par les fouilles qui ont montré l'assiette des constructions disparues. Le mwr des Pietés^ en Bretagne, nous apprendra ce qu'était le mur du Diable^ en Germanie*; et en

1. C'était ropinion de Pighius, qui inspire des doutes à Orelli, n» 496, et que Mommsen combat. Ihid., n" 5536.-2* Ci-dessus, p* 214. — 3. Le Teufelma%i0r, qui avait une étendue de deux cents milles, reproduit les principales dispositions du Vallum Hadriani : rempart en terre sans doute palissade et précédé d'un large fossé, mur en pierres avec tours d'observation, et, en arrière, une route militaire près de laquelle étaient les camps retranchés. L'ouvrage improprement appelé fossé de Trajariy dans la Dobroudcha, est formé de trois fossés longeant chacun une levée de terre : le vaHum le plus méridional, ou le i^eiit fossé, a son parapet au nord et son fossé au sud pour arrêter une attaque venant de ce côté ; le va^um septentrional ou fossé de pi erres j dont les défen-

voyant le prétendu fossé de Trajan dans la Dobroudcha, œuvre barbare du quatrième siècle, reproduire, avec son triple agger courant à travers une plaine immense, le système appliqué par Hadrien dans File des Bretons, nous aurons le droit de dire que toutes les frontières vulnérables étaient couvertes de défenses analogues, parce que c'était une tradition de la politique romaine.

Ce fut sous les yeux mêmes du prince que les travaux du Yallum Hadriani commencèrent. Il en avait choisi remplacement sur l'isthme large de cent kilomètres que la Tyne et Tlrthing, descendus d'une chaîne de hauteurs à pente abrupte vers le nord, traversent en sens contraire pour aller se perdre dans deux golfes % où les marées de rOcéan refoulent assez loin leurs eaux. Cet isthme lui parut une excellente position défensive. Les travaux qu'il y fit exécuter^ d'une mer à l'autre furent de trois sortes.

D'abord, comme premier obstacle opposé à Tassaillant, un fossé large en moyenne de trente-six pieds, profond de

ses regardent le nord ; enfin le grand fossé , qui longe en partie le seoond pour en doubler la force^ et qui le coupe en plusieurs points. Ce dernier vallum est formé d'une levée de terre comprise enlre deux fossés larges et profonds, mais négaux, celui du nord étant le plus grand; la crête du parapet en domine le fond de neuf mètres. Le fossé de pierres était défendu par une muraille qui n*a probablement pas été terminée et dont les débris ont donné son nom à ce vallum; quelques assises visibles près de Kustendjé sont larges de deux mètres. M. Tingénieur Michel^ à qui nous empruntons ces détails, ajoute : « Nous pencherions à croire que les trois fossés dits de Trajan étaient destinés à former un système complet et unique de défense; qu'ils ont été projetés tous ensemble,... et que l'espace compris entre le petit fossé ei les deux autres aurait formé comme un vaste camp retranché^ d'où l'on pouvait se défendre contre les incursions du nord et aussi contre une surprise venant sur les derrières des lignes. » Le grand fossé était bordé de camps retranchés dont les enceintes se voient encore ; sur les hauteurs ou à mi-côte étaient des camps circulaires munis de parapets en pierres. Voy. Les travaux de défense des Romains dans la Dobroudcha, par M. Michel, Soc. des Ant» de Fr,, IIP série, t. V, p. 215. On attribue ces travaux au comte Trajan, en 376, d'après Âmm. Marcellin^ 1. XXXI, ch. 8.— 1. Celui de Solway àl'O., et l'estuaire de la Tyne à l'E. — 2. Through rocks ofsandstonCy limestone and basait. Collingwood Bruce, the Roman walt, p. 55, 3* édit. 1867, fort beau travail dont le duc deNorthumberland, avec la libéralité habituelle à la noblesse d'Apgleterre, a favorisé de toutes les manières la, publication. A la desceute des hauteurs de Caryoran à Thirlwall^ le fossé a 40 pieds anglais en gueules, 14 au plafond, 10 en profondeur.

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quinze, et creusé sur certains points dans les roches les

plus dures, grès, calcaires ou basaltes, qu'il n'évite jamais, afin de suivre toujours la seconde ligne de défense dont il couvre les approches. Parfois cependant il disparaît sur la pente des collines, où il n'était plus nécessaire. En plaine, au contraire, et dans les positions menacées, il était protégé par un glacis ou parapet formé des matériaux que le déblai avait fournis, et dont la crête, sur certains points, domine de vingt pieds le plafond du fossé. Les terres de ce parapet, haut de six à sept pieds, étaient, de distance en distance, consolidées par des chaînons de pierre.

A deux cents pas environ de ce premier rempart, quelquefois à cinq cents selon les accidents du sol , s'élevait un mur en maçonnerie bien cimentée dont on voit encore partout les substructions ou les restes, large de six à huit pieds, quelquefois de dix, haut de douze à quinze, et dominé par des tours de garde au nombre de quatre par mille, ce qui en donne trois cent vingt pour toute la construction ; les murs de ces tourelles avaient encore trois pieds d'épaisseur.

Sur la face méridionale du rempart en pierre avaient été construits, à huit milles de distance les uns des autres, quatre-vingts réduits larges de soixante pieds, avec une porte ouvrant au sud pour le service ordinaire de la garnison, et quelquefois une autre ouvrant au nord, dans le mur même, pour les sorties et la ^^Tfladrie^n!^^ défense du premier rempart. Telle était

rexcellence du mortier employé, que le temps n'aurait pu rien contre ces ouvrages ; à cette heure tous seraient encore debout, si la main de l'homme ne les avait renversés-

Par surcroît de précaution, et afin d'arrêter des ennemis venus de l'intérieur, ou des bandes qui auraient franchi, après un coup de main heureux, les premières défenses, un autre fossé, entre deux levées de terre de hauteur inégale, protégeait parle sud l'ensemble de la fortification, de sorte que les garnisons des tours et des réduits, assaillies de front et en arrière, pouvaient faire face des deux côtés.

Entre le mur et l'épaulement du sud courait une voie militaire près de laquelle étaient établis, dans les sites les plus favorables et toujours à proximité de l'eau, dixsept camps retranchés, assez nombreux pour se soutenir mutuellement , puisqu'ils n'étaient éloignés en moyenne les uns des autres que de six kilomètres. Ils étaient entourés d'un mur en pierre épais de cinq pieds, et couvraient chacun une surface de cent soixante à deux cents hectares. La plupart s'appuyaient à la grande muraille; quelquesuns faisaient saillie au delà, vers le nord. Le rempart le plus méridional semble même avoir été coupé par un chemin de ronde, de sorte que tous les mouvements de troupes se faisaient à couvert. Enfin, une voie militaire venant du sud, c'est-à-dire du point où les légions débarquaient, fut construite ou réparée par Hadrien; du moins on a trouvé près de Leicester une borne milliaire avec son nom.

Ces deux fossés attenant à trois remparts, cette muraille défendue par trois cent vingt tours et quatre-vingts réduits, ces dix-sept castra stativa mis en facile communication par une route empierrée qui, large de soixante-dix pieds, avait comme les fossés, les parapets et le mur, cent kilomètres de développement, tout cela formait une immense forteresse couvrant Tisthme entier, et telle qu'aucun peuple n'en a jamais élevé. Aussi, en voyant cette, œuvre colossale accomplie sur la frontière le moins sérieusement menacée, il faudra bien que nous consentions à trouver qu'il y avait encore une rare énergie dans ces

Romains de Tempire, capables de s'imposer de tels travaux pour mettre les derniers de leurs sujets à Tabri de la plus légère inquiétude.

Trois légions^ aidées d'un certain nombre de cohortes auxiliaires, et sans doute aussi par beaucoup d'indigènes, semblent avoir exécuté rapidement cet ouvrage, qui, d'à** près les calculs d*un Anglais, exigea près de trois millions de journées de travail (2 865 671); de sorte qu'en comptant S5 000 travailleurs ou 250 hommes par kilomètre, il aurait pu être achevé en quatre mois^. On avait partagé tout l'espace d'une mer à l'autre entre les cohortes, et chacune avait dû creuser les fossés, élever les parapets et le mur, sur la portion de terrain qui lui était assignée*, si bien qu'il y eut autant d'émulation entre les travailleurs qu'on en voyait un jour de bataille entre les combattants. Parmi ces travailleurs se trouvaient jusqu'à des Daces qui, sous le nom de cohorte iElienne qu'Hadrien leur avait donné, étaient venus, de leur lointaine patrie, aider les Romains à consolider une domination qu'eux-mêmes venaient de subir^. Un château fort, Pons ^lius (Newcastle), fut bâti à l'extrémité orientale du rempart, et une flottille, avec une cohorte de soldats de marine, y stationna.

Mais cette œuvre appartient-elle tout entière au successeur de Trajan? Âgricola avant lui, plus tard Septime Sévère, Théodose, même Stilicon, n'ont-ils pas élevé le

1. On a trouvé le long du mur beaucoup d'inscriptions portant les noms des légions !/• Augustay Vf Victrix, IX» Vûleria Victrix. — 2. Collingw. Bruce^ p. 95. Il ne compte que dix mille travailleurs et pense qu*à deux cents journées de travaiir par an il a fallu deux années pour tout achever. — 3. Bruce^ p. 49^ explique ainsi les différences qui existent dans la construction, le mur ayant en certains endroits cinq pieds et demi d'épaisseur, en d'autres plus de dix. Pour aller plus vite, des centurions faisaient leur portion de mur plus mince. On croit voir encore sur la face méridionale du mur des marques qui indiquaient les diverses sections. — 4. On a trouvé quantité d'inscriptioub relatives à la Cohors JSlia Dacicorum près du vaiinM. Sur le mélange d'hommes de tous pays dont se composait alors une armée romaine, voy. C, L L, t. VII, n<> 1195, le diplôme militaire extrait du décret par lequel Hadrien accorda, en 124, les privilèges de Vhanesta mittio aux Tétérans de 6 alx et de 21 cohortes h

muret le vaUvm du sud? D'abord, ces défenses, dont toutes les parties se protègent mutuellement, révèlent un seul auteur, puisqu'elles se rattachent à un seul plan ^ ; ensuite aucune inscription trouvée sur les lieux n'est antérieure à Hadrien, tandis que plusieurs, découvertes dans les réduits qui faisaient corps avec le mur' et dans les castra stativa^^ portent son nom. Les médailles conduisent à une pareille conclusion. Dans un vase d airain mis à jour en 1837, on a recueilli trois pièces d'or et soixante deniers, dont plusieurs à l'effigie d'Hadrien et pas un qui lui soit postérieur. Enfin, une inscription, malheureusement très-altérée, semble un fragment de lettre adressée par lui à des troupes établies entre les deux mers, pour les féliciter d'à* voir cédé sans murmure à la nécessité qui les empêchait de porter jusqu'aux limites du monde les bornes de l'empire, et d'avoir conservé les frontières que la République s'était données \

n n'y eut de grandes fortifications que dans les provinces d'Europe, où étaient les plus dangereux ennemis, et, durant un demi-siècle, les Calédoniens, les Germains, les Sarmates, « frappés, pour parler comme Dion, d'une crainte « respectueuse, n'osèrent les franchir. » En Afrique, l'Atlas et le Sahara couvraient les villes romaines dont, alors comme aujourd'hui, les nomades avaient besoin pour leur subsistance, sans vouloir s'y établir, et que, par conséquent, ils ne menaçaient point. Pourtant, comme les peuples de ces provinces et les montagnards de la Kabylie avaient des habitudes invétérées de brigandage, l'empire établit sur les routes qu'il construisit, et à la tête des val-

I . Le savant qui a le mieux étudié le vallum, M. Bruce, pense que Sévère n'a ftùi à ces ouvrages que des réparations. Il est à noter que deux écrivains contemporains de Septime Sévère, les deux historiens les plus con< sidérables de cet âge, Hérodien, qui se dit lui-même témoin oculaire de tous les aotes de œ prince, et Dion Cassius^ ne parlent point du mur qu'il aurait élevé en Bretagne; c'est un siècle plus tard que Spartien le lui attribue. — t. C. 1. 1., t. VII, n" 660^63 et 835. — 3. Ibid., 362, 730, 748 — 4. C'est du moins le sens donné par Hûbner à ces fragments. C, I, £., t. VU, n* 498.

lées OU la colonisation se développa, une foule de postes militaires qui étonnent nos officiers par leur nombre et par le choix judicieux de leur emplacement*.

En Syrie, un autre désert rendait les forteresses inutiles ; et dans TAsie Mineure, une bonne armée sous des chefs habiles, des peuples sédentaires et pacifiques, enfin l'amitié des rois habilement entretenue, donnaient toute sécurité à Tempire. Mais TEuxin bordé de nations barbares pouvait leur livrer Taccès des provinces romaines. Pour prévenir les attaques des pirates, une flotte faisait la police de cette mer, et des forteresses échelonnées sur les côtes méridionales, depuis Trapézonte jusqu'à Dioscurias ou Sébastopol, dans la Golchide, contenaient les populations riveraines.

L'homme de confiance d'Hadrien dans cette région était un de ses plus dignes lieutenants, Arrien de Nicomédie, qui nous a laissé d'importants ouvrages, entre autres une circumnavigation de l'Euxin. Hadrien lui avait demandé cette reconnaissance du littoral pontique ; le général l'effectua lui-même, quelque pénible qu'elle fût, et le Périple n'est autre chose que son rapport, dont on ne peut toutefois déterminer la date. H y étudie les accidents de la côte, les ports, les fleuves navigables et ceux qui ne le sont pas, jusqu'à la salure des eaux et à la direction des vents. Il énumère les villes, les peuples limitrophes, les tribus de

1. Bureau de la Malle (Prov. de Constantiney p. 32) signale sur la route de Bone à Constantine des traces de postes militaires de deux espèces : 1" petits postes pour vingt hommes^ échelonnés tous les mille mètres avec parapet de trois à quatre pieds de haut en fortes pierres de taille ; 2* postes plus considérables^ sortes de camps retranchés espacés les uns des autres de seize kilomètres et fournissant la garnison des postes intermédiaires. Le capitaine d'état-major de Yigneral {Ruines romaines d^ Algérie, l'* partie, p. 80), qui trouve ces observations trop absolues, a d'autre part constaté, par une étude attentive, que les Romains, pour protéger les vallées qui s'étendent au pied de la Kabylie du Djurdjura, ont enveloppé ces montagnes d'une zone de postes établis entre trois cents et quatre cents mètres d'altitude; dans le cercle de Guelma seulement, il a relevé la position d'un nombre infini de ruines militaires, la plupart de l'époque byzantine, mais ecouvrant des débris plus anciens.

pillards qu'il promet d'exterminer, les rois qui tiennent dUadrien leur couronne*, et qu'il affermit dans leur fidélité. A Fembouchure d'un fleuve, on lui fait voir, sans le convaincre, l'ancre du navire Argo, et il ne semble pas plus crédule au mythe de Prométhée, lorsqu'on lui montre de loin la cime du Caucase où le Titan avait été enchaîné. Mais si le passé l'intéresse peu, le présent l'occupe beaucoup. Quand il rencontre un fort, il fait manœuvrer devant lui la garnison S examine tout attentivement, et sur tout envoie un mémoire qu'il écrit en latin, parce qu'il s'agit d'une correspondance officielle. « A Apsaron, dit-il, où sont cantonnées cinq cohortes, je fis la visite des armes, du rempart, des fossés, des malades et des magasins de vivres. » Aux bouches du Phase se trouvait une autre place gardée par des soldats d'élite, protégée par un double fossé et par un mur garni de toutes les machines propres à lancer des traits ou des pierres; il en augmenta les défenses. Une troupe romaine tenait garnison à Sébastopol*, point extrême du monde gréco-romain, au pied du Caucase, et qui, malgré l'éloignement, avait reçu les bienfaits d'Hadrien, puisque le sénat et le peuple l'appelaient leur bienfaiteur. Arrieny continua son inspection militaire, regardant à tout, sans oublier les malades. Il y apprit que le roi du Bosphore cimmérien venait de mourir, et songeant que son prince pouvait avoir quelque action à exercer de ce côté, il se rendit à Panticapée, capitale de l'État, y montra sa flotte et confirma ce peuple dans l'alliance romaine*. Quand il rentra dans sa province, il avait fait le tour de cette mer, mesuré les distances, marqué les stations et

1. Voy. ci-dessus, p. 319. — 2 Toî*ç «eÇoOç .... èyu|ivà(xa(xev , Périple,

3. — 3. Cf C. I. I., t. III, n* T82. Henzen pense que cette garnison était fournie par Tarmée de Mœsie, mais je crois que c'était un détachement des troupes de TAsie Mineure, puisque le gouverneur de la Cappadoce l'inspecte et lui porte la solde. On a un diplôme militaire délivré par Hadrien à un soldat de la Dacie inférieure, qui était originaire de Sébastopol. Cette ville, fidèle alliée de l'empire, fut une des cités qui envoyèrent au Panhellénion une statue d'Hadrien, t6v éauxûv eùepYÉxYiv. C. I. G., 342. — 4. Sur l'importance commerciale de ce port, voy. t. III, p. 267.

fait voir à tous, amis et ennemis, que l'empire était sur ses gardes *.

Voilà ce qu'Hadrien avait voulu savoir; et comme nous avons vu, par le Vallum de Bretagne, de quelle manière il fortifiait ses frontière^» nous apprenons par le Périple ce qu'il demandait à ses généraux de vigilance et d'activité. Cette démonstration faite, nous n'avons plus besoin de chercher pourquoi le monde resta un demi*8iècle en paix.

Un de ces peuples du Caucase qui devint plus tard trèsredoutable, causa pourtant un moment d'inquiétude. Les Alains, après de grands ravages dans la Médie et l'Arménie, menacèrent d'envahir la Cappadoce '. Deux légions furent aussitôt mises en mouvement avec leurs auxiliaires et ce que nous appellerions leur artillerie, et les Alain s effrayés ren^ trèrent dans leurs montagnes. De ce côté, Hadrien avait d'ailleurs d'utiles alliés, les rois des Ibériens et des Albaniens. Libérien Pharasmane se décida même à venir aux bords du Tibre sacrifier dans le temple de Jupiter ; et des Bactriens, qui y parurent en suppliants, renouvelèrent le spectacle, cher à la vanité romaine, des ambassades orientales.

Grâce à cette politique prévoyante et à ces armées formidables, la vie romaine gagnait chaque jour sur la barbarie. Le désert s'animait, depuis Damas jusqu^à Pétra, et le nomade voyait avec surprise s'élever des monuments splendides aux lieux où il avait coutume de chasser l'anti* lope et le chacal. Dans la haute Egypte, des centurions veillaient à l'exploitation des carrières de porphyre pour les temples de Rome et d'Athènes; dans les Carpathes, les affranchis de l'empereur dirigeaient les travaux des mines,

1. 11 ne semble point qu'il ait suivi, depuis Panticapée jusqu'à Byzance, la côte du pays des Sarmates et des Thraces, littoral qui était sous la surveillance ou l'autorité du gouverneur de la Mœsie ; mais, pour compléter son rapport, il en donna une brève et très-incomplète description. — 2. Ce gouvernement était le plus vaste de l'empire, car il comprenait la Cappadocc, le Pont et la Petite Arménie.

et, en Afrique, les gorges de l'Atlas étaient garnies de portes militaires afin qu'on pût, dans le Tell, labourer avec sécurité. Une grande partie de la vallée du Danube se faisait romaine, celle du Rhin le devenait, et derrière les retranchements des terres Décumates, les maîtres du Walhalla Germanique cherchaient à trouver place dans le Panthéon de Rome. Sur des monuments de cette région, on a lu le nom d'un compagnon d'Odin, l'Hercule Saa?anws(Sachsnôt), à côté de ceux de Taranus^ le dieu celtique, et de Mithra, la divinité orientale : témoignage de ce mélange des idées qui s'opéra jusqu'à la circonférence du monde romain, 80U8 le rayonnement de la civilisation latine, tant que ce grand corps de l'empire conserva sa virilité. Cette force pouvait -elle agir plus loin? Le génie classique, armé de toutes les élégances de la Grèce, de toute la raison de Rome, aurait-il pu porter ses institutions municipales, son droit privé, ses lières idées stoïciennes de dignité humaine, au milieu de cette barbarie vague et flottante, où la famille et la propriété étaient si faiblement constituées, où les cités étaient des cabanes éparses sur de vaistes espaces, et les temples, de grands bois dont l'ombre et le silence causaient de religieuses terreurs? On n'en saurait douter, si les usurpateurs militaires, en désorganisant l'armée et les finances d'Hadrien, n'avaient d'abord dépensé, pour la guerre civile, la force et les ressources préparées contre les barbares; si, dp plus, l'administration impériale se substituant partout à l'action des citoyens, et pénétrant jusque dans les derniers replis de ce grand corps de la société romaine, n'avait fini par y glacer les sources de la vie. Ce n'est pas une inexorable fatalité qui gouverne le monde et précipite les empirns; le règne d'Hadrien prouve que la sagesse, et une sagesse ordinaire, aurait pu tout conserver.

Suivons maintenant Hadrien dans ses voyages à travers les provinces. En 118 ou 119, il avait été rappelé des bords du Danube dans sa capitale par la conspiration des Con-

salaires ; après un séjour de quelques mois à Rome, il commença, par la Gaule et les bords du Rhin, la visite des provinces occidentales. On ignore ce qu'il fit en Gaule. Il y réunit sans doute à Lyon, comme nous savons qu'il le fit en Espagne, l'assemblée générale des députés des trois provinces, mais il ne nous reste de son passage en ce pays qu'un petit nombre de témoignages officiels de la reconnaissance des peuples, témoignages à bon droit suspects. Cependant on peut accepter quelque chose de ce qu'ils nous apprennent, parce qu'il était dans le plan de la politique d'Hadrien de réprimer les abus et d'attacher les provinciaux à l'empire par la sagesse de son gouvernement. Or nous avons des médailles frappées pour lui, avec la légende : Au restavr rateur des Gaules, et l'image d^une femme tombée à terre que l'empereur relève. Spartien explique et confirme le sens de ce monument en disant : « Dans la Gaule , il secourut tous ceux qui eurent besoin de ses libéralités ^ » Nous savons de plus qu'il y construisit des routes,- qu'il éleva dans Nîmes, en l'honneur de Plotine, une basilique, a ouvrage admirable » dont les ruines mêmes ont disparu ; peut-être commença-t-il les Arènes et le pont du Gard achevés par Antonin. On voit encore dans le mur d'une église, près de Tournon, une inscription de l'année 119 que les bateliers du Rhône lui avaient consacrée, après l'avoir sans doute conduit sur leur beau fleuve *. Lorsqu'il entra dans Cologne , il put se rappeler que, vingt-trois années auparavant, il avait le premier apporté dans cette ville , à T^jan, la nouvelle de son adoption; il connaissait donc aussi ces quartiers; mais nous ignorons ce qu'il y fit. Son biographe parle seulement d'un roi donné à un peuple germain, de réformes accomplies dans les camps, de travaux exécutés sur la frontière. Nous n'en demandons pas davantage pour affirmer qu'il continua de ce côté l'œuvre de

1. Omnes causarii^ liberalitatibus suhlevavit. Spart., 9. — 2. Miilin, Voy. dans le Midi de la Fr., t. II, p. 76. Orelli, 824, tient pour suspecte répitaphe de son cheval Borysthène, qu'on dit avoir été trouvée à Apt.

Trajan * ; cfu'il pratiqua sur le Rhin comme sur le Danube le régime des subsides, et qu'il contint Tardeur guerroyante des barbares, en leur montrant que si T empire ne voulait pas faire avancer à leurs dépens sa frontière, il entendait garder celle qu'il s'était donnée.

Ces soins militaires ne lui faisaient pas négliger les intérêts civils ; même dans ces provinces frontières, il voulait qu'on lui rendît compte des travaux à exécuter, des ressources qui devaient y pourvoir; et, lorsqu'il en était besoin, il y portait remède *. Les médailles frappées en commémoration de son séjour dans les provinces le représentent toujours avec un livre, symbole de sa vigilance administrative'.

Si le Forum Hadriani marqué sur la carte de Peutinger, près de Lugdunum Batavorum^ est une fondation d'Hadrien, on pourrait en conclure qu'après l'inspection des deux Germanies, il aura pris par le pays des Bataves pour gagner la mer et la Bretagne. Il était appelé dans cette grande île par de récentes incursions des Calédoniens*. Lorsque Agricola avait porté au delà des monts Cheviots, jusqu'aux golfes de la Glyde et du Forth, sa ligne de défense, il avait devancé dans le nord de l'île la civilisation romaine, qui n'avait point osé le suivre jusque-là et ne dépassait guère les environs HEboracum (York). De hardis planteurs étaient allés plus loin; mais leurs fermes disséminées étaient exposées aux courses rapides des montagnards qui, passant entre les postes, pillaient, tuaient, et avaient disparu quand les cohortes arrivaient. Celles-ci cependant les atteignirent un jour, mais perdirent beaucoup de monde en cette rencontre, ce qui confirma Hadrien dans la pensée de ne rien laisser au hasard à une telle distance de l'Italie. Après avoir, par quelques combats heureux, inspiré aux

1. Voy. ci-dessus, p. 214. — 2. Reditus quoque provinciales soîerter explorans, ut, si alicubi quippiam deesset, expier et. Spart., 11. — 3. C'est Topinion de M. Cohen, t. II, p. 174, n. 1. — 4. Spart., Adr., 11. Un passage de Fronton [De hello Parth.) prouve qu'il y avait eu aussi une prise d'armes des Bretons et des massacres de soldats romains.... quantum militum a Bri" tannis Ctvsum.

Calédoniens un juste effroi S il se résolut à faire eu Bretagne le mouvement de concentration quUl avait exécuté sur TEuphrate. Nous avons dit comment il l'opéra. Mais en établissant sur la Tyne sa principale défense, il abandonnait réellement tout le pays qui s'étend de ce fleuve au Forth, c'est-à-dire deNewcastle à Edimbourg, et Ton pourrait s'étonner qu'il ait consenti à n'occuper que les deux tiers de Tile, au lieu d'en achever la conquête par un effort qui n'était certainement pas au-dessus de sa puissance. Un Anglais nous en donne la raison ^ « Les maîtres d'un empire qui renfermait les climats les plus riants de la terre et les provinces les plus fertiles, ne regardaient qu'avec mépris des montagnes battues de continuels or^geSy des lacs cachés sous d'épais brouillards et des vallées incultes, où le cerf et ie daim étaient chassés par des barbares hideux et nus. » Un Grec est encore plus dédaigneux pour cette vieille Angleterre qui a tenu quelque temps le sceptre du monde : « Les Romains ne se sont pas souciés de soumettre le reste de la Bretagne, la partie qu'ils occu-^ peut leur étant déjà à peu près inutile'. » D'ailleurs, si l'on se rappelle l'opiniâtre résistance opposée, jusque dans les temps modernes, par les Highlanders aux rois d'Ecosse et par ceux-ci aux Anglais, on estimera peut-être qu^Hadrien eut doublement raison de ne point se jeter dans cette aventure.

ce Après avoir corrigé dans la Bretagne beaucoup d'abus^, > il regagna la Gaule et la traversa une seconde fois jusqu'aux Pyrénées pour se rendre en Espagne, oà il de^ meura un hiver entier. Il dut y montrer son activité ordi^ naire; mais de tout ce travail il ne subsiste pas d'autres témoignages que des fragments d'inscriptions attestant qu'il améliora des routes, et un mot gravé sur des médailles :

1. De là les médailles avec la légende : Britannia dévida. Cohen, Mon» naies des Emp., U II, Hadrien, n" 594, 784, 785. Voyez aussi Hûboer,

C, j. £., t. V, p. 100, col. 1. —2. Gibbon. ^3 o06àv tî)c àXXvic 8e6|uv«i.

gO yàp cûfopo; aôxot; i<nh o06' i)v ixQV9t. App. in Procm. ô. — 4. In qua rmilta correxiL Spart., 10.

c Au Restaurateur de l'Espagne ^ » Nous serions particulièrement curieux de savoir ce qui se passa dans rassemblée des représentants de toutes les cités ibériennes, qu'il convoqua à Tarragone pour la dédicace du temple d'Auguste reconstruit à ses frais. Spartien ne parle que des reproches adressés par l'empereur aux citoyens romains de ces provinces qui, les uns avec de ridicules excuses, les autres avec emportement et violence', se refusaient à l'enrôlement. On a vu que la ruine de l'esprit militaire dans les provinces était l'inévitable conséquence de l'organisation donnée par Auguste à son armée permanente* Nous savions par Tacite que les Gaulois avaient depuis longtemps perdu le goût des armes ; voici que la preuve du même changement nous est fournie pour les Espagnols (120).

Spartien raconte un péril qu'Hadrien courut à Tarragone et dont il se tira « non sans gloire ». Un jour qu'il se promenait seul dans un parc voisin de la ville, un esclave de son hôte se jeta sur lui, comme un furieux, Tépée à la main. Très-vigoureux et leste, il esquiva le coup et saisit le malheureux que les gardes accourus voulaient mettre en pièces : c'était un fou. Le prince chargea les médecins de le guérir et ne se plaignit même pas au maître qui avait de si dangereux serviteurs. Ce récit, qui montre avec une certaine complaisance la modération d'Hadrien, est sans doute emprunté à ses Mémoires. Les choses ont donc pu se passer autrement; du moins apprenons - nous parla qu'il tenait à ce qu'on lui reconnût cette possession de soimême qui est la force du sage, et l'esprit de justice qui l'empêchait de prendre un fou pour un coupable.

11 e3t singulier que, durant ce séjour en Espagne, Hadrien n'ait visité ni son lieu d'origine, Italica^ ni Gadès, la patrie

1. Ces médaiUes représentent une femme qui tient une branche d'olivier; à ses pieds est un lapin, « emblème des mines nombreuses que l'Espagne exploitait. » Greppo, Voy, d'Had., p. 93, n. 2. ^- 2 Delecium joeu-

laritêr dHrectantibui»».» vehementissime cœteris. Spart. 12. ««-3. Plus haut, t. m, p. 383.

de sa mère^ Pour qu'il ait résisté au désir si naturel de montrer le maître du monde à ceux qui l'avaient vu naître dans une maison à peine consulaire, quelque nécessité urgente a dû précipiter son départ. Est-ce que les Maures remuaient encore? Spartien le dit, sans qu'on puisse conclure de ses paroles que l'empereur se soit directement rendu d'Espagne en Afrique, où d'ailleurs il semble être allé deux fois au moins.

Depuis cinq ans, il n'était pas tombé une goutte d'eau dans les oasis, fait qui n'a rien d'extraordinaire, mais qui est toujours une calamité '. A son arrivée une pluie abondante survint. On y vit un miracle et on lui attribua ce bienfait, « qui le rendit cher aux Africains. » Il les gagna par de plus réels services : il mit fin aux désordres de la Mauritanie, sans doute par quelque expédition dans l'Atlas, car le sénat vota en son honneur, comme après une victoire, de solennelles actions de grâces aux dieux. Il dut faire aussi de grands travaux à Garthage, puisque la ville prit son nom, et il fonda plusieurs colonies ou donna ce titre à d'anciens municipes, comme à Thenae dans la Byzacène, à Zama dans la Numidie. Enfin, il fit établir une route de Garthage à Theveste^ par la légion ///• Augusta^ celle qui, durant deux siècles, eut son camp à Lambèse, où Ton peut le voir encore, et qui construisit au pied de l'Aurès une voie longeant les hauteurs, à rentrée de chaque gorge un fortin pour défendre chaque passage ^ C'était le système du Vallum Hadriani^ ayec cette différence que la montagne elle-même tenait lieu de muraille.

1. « Il combla Italica de bienfaits et d'honneurs » (Dion, LXIX, 10); plus tard il demanda lui-même au sénat d'accorder à ce municipe le titre de colonie (A. Gell., Noct. Ait., XVI, 13), et une inscription parle de ses libéralités à la Bétique (Greppo, p. 95), après la onzième année de son règne, parce qu'il y porte le titre de Pater Patrix qu'il n'accepta qu'en Tannée 128. — 2. Il pleut chaque année sur le littoral, mais le Sahara reste quelquefois sept années et davantage sans pluie. — 3. Orell., n* 3564. Cette inscription est de l'année 123, mais elle est gravée sur une borne milliaire placée sans doute quand la route fut achevée. — 4. M. Léon Renier a trouvé à Lambèse un très-grand nombre d'inscriptions de cette légion depuis le

Les villes suivirent Texemple qui leur était donné, et il se produisit partout de grands efforts pour embellir les cités ou faciliter entre elles les communications. Ainsi une inscription nous apprend qu'à cette époque Cirta construisit à ses frais tous les ponts sur la voie qui menait de ses murs à RusicadCy c'est-à-dire de Gonstantine à la mer. Qu'on ne s'étonne pas de nous voir recueillir des faits qui semblent n'avoir aucune importance ; alors qu'on est réduit à tirer l'histoire d'un règne considérable de monuments aussi rares, on se trouve dans la condition du naturaliste qui n'a pas le droit de négliger le moindre débris d'un animal disparu, parce que ce débris lui révélera peut-être ce qu'était l'animal en son entier, sa forme, ses organes, sa vie même. A défaut de renseignements plus nombreux, relevons encore le mot de Spartien : « Il combla de bienfaits les provinces africaines, » et cette légende de plusieurs médailles : « Au Restaurateur de l'Afrique. » On verra plus loin ce qu'il faut entendre par ces mots.

L'empereur revint d'Afrique dans sa capitale, et l'on conjecture, d'après une médaille, qu'il s'y trouva en 121 pour l'anniversaire de la fondation de Rome. Vers la fin de cette année , il était déjà en route pour l'Orient, où les Parthes redevenaient menaçants. Hadrien invita Ghosroës à une entrevue, et tout s'apaisa (122). Il lui renvoya sa fille, faite prisonnière par un des généraux de Trajan, mais refusa de lui rendre le trône d'or massif des Arsacides, trophée qui était pour les Romains ce que les drapeaux de Grassus avaient été pour les Parthes. En pareille circonstance Trajan avait rejeté avec hauteur les avances et les explications, forcé les Parthes à une guerre dont ils ne voulaient pas, et, après beaucoup de sang répandu et de villes détruites, il avait reculé, vaincu par une nature plus

règne d'Hadrien jusqu'à celui de Constantin. Elle y était sans doute bien longtemps avant Hadrien (Cf. Tac, H.j II, 97; IV, 48,49), et a laissé des traces d'elle-même, ou les inscriptions funéraires de ses vétérans, dans quan* tité de localités de la Numidie, même dans l'Aurès et dans les Oasis. Voy, L. Renier^ Inscr, de VAlg,, pasHm,

forte que son génie. Hadrien pacifiait l'Orient sans l'ébranler par le choc des armes et sans y faire de ruines. De quel côté est la bonne politique?

Il parait avoir séjourné trois ans (IS2-1S5) dans les provinces orientales \ où il retourna quatre ans plus tard. Dans rimpossibiiité de distinguer ce qu'il fit en ces con« trées durant chacun de ces voyages, nous reporterons au second ^ le petit nombre de faits dont nous aurons à parler.

Vers la fin de Tannée 125, il reprit le chemin de la Grèce, en traversant cette mer brillante des Cyclades*, où le navigateur a toujours en vue quelque ile au nom sonore , pleine de souvenirs et de poésie. Il passait lentement, s'arrêtant aux lieux que Thistoire avait marqués d'une trace ineffaçable, ou que la nature et Fart avaient décorés d'un site renommé ou d'un chef-d'œuvre. Temples fameux, tableaux et statues célèbres, théâtres des exploits antiques, il voulait tout voir, et charmait des peuples artistes par cet hommage rendu aux objets de Torgueil national. Athènes n'eut pas un citoyen qui montât plus souvent au Pnyx, pour s'asseoir au pied du rocéquarri qui avait été la tribune de Démosthène , et d'où l'œil contemple avec ravissement la ville entière , la moitié de l'Àttique , la mer qui scintille en fuyant vers Salamine et Ëpidaure , tandis que, a deux jets de pierre, les Propylées et le Parthénon dominent de leur souveraine beauté ce merveilleux ensemble.

U rentra en Italie après l'hiver, par la Sicile (1S6). A Antioche, il était monté de nuit sur le mont Casius *, pour y voir le soleil sortir â l'orient des brumes matinales; il fit

1* s. Jérôme {Chronie, ad ann,) place un séjour d^Hadrien à Athènes dans les sixième et septième années de son règne, 122 et 123. U y avait passé déjà en 112» CL CL G., n" 281. — 2* Ce second voyage en Asie sera en realité le troisième^ parce qu'après son avènement il avait traversé lentement les provinces orientales depuis Antioche jusqu'à l'Adriatique per iliyricumf dans lei années 117 et 118. — 3^ Post hœc per Asiam et insiUeu ad Aehaiam navigaioii. Spart., 13^ Eusèbe {Chroni ad ann, ) lui fait passer à Athènes l'hiver de 125-126, et Franz (C. i. G., t. III, n* 6280) accepte cette date. — 4» Le Djebel Okra, qui s'élève à 1500 mètre(>.

HADHIEN (117-138). 351

de même à l'Etna. Ne dirait-on pas un de nos contemporains gravissant le Righi pour contempler une de ces grandes harmonies de la terre et du ciel, dont le spectacle est devenu un besoin pour des âmes fatiguées par les soucis d'une existence trop enfermée et trop laborieuse. Les anciens n'avaient pas ce goût de la beauté pittoresque. Les Grecs la sentaient par instinct de poètes ; mais beaucoup de Romains auraient volontiers supprimé la mer, les lacs et les montagnes qui arrêtaient leurs cultures ou gênaient leurs voies militaires ^ Hadrien, dont les bustes ont une physionomie si peu romaine, n'était pas plus de son temps par ce trait de son caractère, qu'il ne l'était par sa façon de régner.

Ces étemels voyages, ces courses de l'Ëuphrate à la Tamise et du Danube à l'Atlas étonnaient la mollesse des Romains et blessaient leur orgueil de maîtres du monde. Il ne leur paraissait pas que le prince dût tant de sollicitude à des vaincus. Les poètes s'en moquaient : « Non, disait l'un d'eux, Florus, non je ne voudrais pas être César pour avoir à courir au travers du pays des Bretons, pour avoir à souffrir les frimas de la Scythie. » Et Hadrien lui répondait : « Et moi, je ne voudrais pas être Florus pour courir les tavernes de la ville, pour m'enterrer dans les cabarets et y souffrir la morsure des cousins. » Rome reçut froidement un prince qui la négligeait tant, qui ne voulait ni de ses fêtes, ni de ses honneurs, pas même de son consulat. De 119 jusqu'à sa mort en 138, il ne prit pas une seule fois les faisceaux '; presque toujours il dédaigna de faire mettre sur les médailles son titre de tribun*, signe pourtant de sa souveraine puissance; il n'accepta qu'après

1. A part Lucrèce, Virgile et quelquefois Horace, qui eurent le sentiment profond de la nature, le reste l'aimait petitement, tout en couvrant de villas les pentes de TApennin et les rives du golfe de Naples. Dans les longues descriptions que Pline nous a laissées de ses maisons de campagne, on voit surtout la préoccapation des aises et beaucoup de mauvais goût. — 2. Il avait été consul sous Trajan, en 108; il le fut deux fois, seulement après son avènement en 118 et 119. — 3. C'est ce qui rend si confuse la chronologie de son règne, les années des empereurs étant comptées d'après le chiffre des années de leur puissance tribunitienne.

onze ans de règne celui de Père de la Patrie *, et ne fut proclamé qu'une seule fois imperator*.

Quel motif le décida à partir encore ? Fut-ce cette froideur, ou la crainte des complots dont sa capitale était le foyer habituel, ou le parti bien arrêté par cet empereur provincial de vivre pour les provinces et de contenter ses goûts en même temps qu'il remplissait ses devoirs? On ne saurait le deviner à l'aide des rares monuments qui nous restent; mais après un séjour à Rome dont on ne peut fixer la durée, il quitta cette ville pour visiter ou revoir l'Afrique (128) *, puis retourna en Orient* et s'arrêta de nouveau en Grèce (129). Gomme nous avons le livre d'un autre grand voyageur, presque contemporain, qui parcourut ce pays quand le souvenir d'Hadrien y était encore vivant, nous allons savoir par lui ce qu'il faut mettre sous ces paroles que Spartien répète à propos de chaque province où l'empereur s^arrétait : « Il la combla de ses libéralités. » En nous disant ce que le prince fit dans la Grèce, Pausanias nous apprendra ce qu'il a dû faire ailleurs ^ Cependant nous ne devons nous attendre à trouver là ni travaux de fortifications, ni constructions de voies militaires, inutiles en un pays situé au cœur de l'empire, où ne résidait aucune légion.

A Gorinthe, il construisit des bains dans plusieurs quartiers de la ville et un aqueduc qui amena l'eau du lac Stymphale; à Nemée, un hippodrome. Il rendit à Mantinée son glorieux nom, lui bâtit un temple de Neptune, et grava sur le tombeau d'Ëpaminondas une inscription qu'il composa lui-même. Dans la Phocide, il dota Hyampolis d'un portique et Abès d'un sanctuaire d'Apollon pour remplacer le grand temple, qui, brûlé par les Thébains dans la

1. En 128. Eckhel, D. N, V. VI, 515 et sulv. — 2. En 135, après la guerre contre les Juifs (voy. Henzen, n? 5457), et non pas en 119, comme on Ta cru longtemps sur la foi d'une inscription interpolée. — 3. Il était à Lambèse en 128, car c'est à cette date que fut prononcée Tallocution dont il a été parlé plus haut. — 4. Cumpost Àfricam Romam redisset, statim ad OrienUm

profectus per Àthenas iter fecit. Spart. 13. — 5 ejus itinerum monumaUa

vide<M per plurimas Àsias atque Europee urhes, Fronto, Princ, Hist,

guerre saprée, attendait depuis cinq siècles qu'on relçvât ses ruine». Aux Argiens, il donna comme offrande pour leur temple de Junon Toiseau favori de la déesse, un paon d'or dont la queue étincelait de pierres précieuses, et il leur permit de rétablir la course équestre des jeux Néméens qui était tombée en désuétude. Enfin, entre Corinthe et Mégare, il élargit la voie Scironienne, sentier de piétons où, après lui, deux chars purent marcher de front et, sur la route d'Eleusis à Athènes, il rétablit un pont que le Géphise avait emporté ^ Nous en saurions bien davantage si nous possédions l'inscription placée dans le Panthéon d'Athènes, qui énumérait les temples élevés par lui ou enrichis de ses offrandes, tous les actes de sa munificence dans le pays de ses prédilections, et jusqu'à ses libéralités aux cités barbares.

Mais il y avait en Grèce un lieu qu'il préférait à la Grèce entière, la cité de Minerve, dont il voulait faire la capitale de la Hellade et de tout l'Orient hellénique. Les Athéniens se crurent revenus aux meilleurs jours de leur histoire, lorsqu'ils virent le maître du monde prendre l'habit grec* et se faire leur concitoyen ; remplir sérieusement ses fonctions d'archonte • et d'agonothète ; présider à leurs jeux, à leurs fêtes, demander son initiation à leurs mystères d'Eleusis, et placer sur le tombeau de Miltiade la statue qu'ils avaient oublié d'y mettre *. A en croire Eusèbe en sa Chronique, ils lui auraient demandé une constitution qui conserva l'assemblée et les tribunaux populaires, mais précisa les attributions du sénat comme juge des affaires

1. Eleusis commença sans doute alors à construire ses Propylées retrouvés par M. Fr. Lenormant, et qui étaient aussi grands que ceux d'Athènes. S'ils ne furent pas l'œuvre d'Hadrien, ils furent certainement la conséquence de l'impulsion qu'il avait donnée. — 2. « Jamais il ne se montra hors de Rome avec l'appareil de la souveraineté. » Dion, LX1X, 10. — 3. Son premier archontat est de l'année 1 12. Frag. Hist. grxc. III, 623, éd. Didot. On a retrouvé récemment au théâtre de Bacchus la base de la statue qui lui avait été élevée comme archonte. — 4. Spart. 13. Suivant S. Jérôme (de Ftr. illust., 19).... omnibus pêne Grœcix sacris iniiiatus. On a encore l'inscription de l'hiérophante qui l'initia aux mystères d'Eleusis. Voyez ci-dessous, p. 379 et n" 2.

contentieuses. Il vivait en riche particulier, accessible à touSy discutant avec les artistes des plans d'édifices, avec les philosophes des questions de docfarine ; parfois il coupait ces plaisirs tranquilles par des exercices violents, fût-ce une chasse à courre; et le soir venu, il célébrait, en des vers grecs que nous avons encore, sa victoire périlleuse sur une ourse des montagnes de Thespies ^

Athènes redevenait ce qu'elle avait été autrefois, la grande école de la Grèce. On recommençait à lui demander des leçons pour parler et écrire; et les rhéteurs, les sophistes, accouraient y chercher un renom qui leur valait la richesse, les honneurs, même de lucratifs sacerdoces qu*on donnait volontiers à ces beaux diseurs *, au risque de confier le soin des intérêts religieux à ceux qui allaient faire la solitude dans les temples. L'empereur se plaisait à leurs discours, mais s'occupait surtout de grandes constructions dans la plaine de lllissus. Gomme il voyageait entouré d'architectes et d'ouvriers habiles, organisés à l'instar d'une légion et répartis en cohortes sous des chefs expérimentés', l'ouvrage allait vite : en peu de temps une ville nouvelle s'éleva près de l'ancienne cité, et un. arc de triomphe, qui subsiste encore au-dessous de la pointe orientale de l'Acropole, porte ces mots gravés sur une de ses faces : ce Ici est la ville de Thésée, » et sur l'autre : « De ce côté est la ville d'Hadrien. » Hadrianopolis fut, dès son origine, décorée de nombreux monuments qui, ne pouvant avoir la sévère grandeur du temple de « la déesse Vierge », réunissaient du moins toutes les élégances archi-

1. On a trouvé en 1870, près de Thespies, une épigramme en huit vers composés très-probablement par Hadrien, et dont M. Eggera donné la traduction suivante : « Jeune archer, fils de Cypris à la douce voix, toi qui habites à Thespies PHéliconienne, près du jardin fleuri de Narcisse, sois favorable et accueille les prémices, que foffre Hadrien, d'une ourse que, du haut de son cheval, il eut le bonheur de tuer. Et toi, en échange, puisses-tu, en dieu sage, souffler sur lui la grâce qui vient d'Aphrodite Uranie I » [C, R. de VAcad, des insc. 1870, p. 57. — 2. Hérode Atticus était prêtre de TOlympieion. Voy. Tinsc. trouvée par M. Lablache, op. cit., p. 37. Aristide son élève eut le sacerdoce de l'Asie; Favorinus, celui des Gaules. — 3. Aur. Vict., Epit», 28.

tecturales d'un temps où Fart cherchait le beau dans la magnificence.

' Il fut aidé dans ce travail par le célèbre rhéteur Hérode Atticus, maître d'Aulu-Gelle et de Pausanias que, fort heureusement pour nous, sa rhétorique n'a point séduits, mais que son érudition a gagnés. Hérode bâtit ou acheva, dans la nouvelle ville, un pont sur Tllissus, le stade, qu'il couvrit de marbre pentélique*, et, sur une des collines qui le dominent, un temple de la Fortune. Il avait fondé une riche bibliothèque : Hadrien l'entoura de portiques soutenus par cent vingt colonnes en marbre de.Phrygie; les murs étaient faits du même marbre ; les plafonds, cachés sous l'albâtre ou l'or ; les salles, décorées de statues et de tableaux précieux. Près de là il construisit un gymnase où l'on comptait cent colonnes en marbre de Libye ; plus loin, c'était un temple de Junon. Aussi les Grecs, ravis de ces faveurs faites à leur race, même de celles qui semblaient ne s'adresser qu'aux seuls Athéniens % placèrent une statue d'Hadrien dans le temple d'Olympie, à côté de celle qu'ils avaient élevée à Trajan, et bâtirent dans la nouvelle cité d'Athènes le Panhellénion\ temple de Jupiter et d'Hadrien, près duquel devaient se célébrer des jeux annuels en présence des députés de la Grèce entière.

Durant quelque temps ce Panhellénion parut être le sanctuaire politique de la Hellade, comme les temples de Rome et d'Auguste l'étaient à Tarragone et à Lyon pour les

1. J'ai vu, en janvier 1870, le stade panalhénaïque à peu près déblayé ; les fouilles n'avaient rien donné. — 2. Il donna aux Athéniens, outre de fortes sommes d'argent, ime provision annuelle de blé, l'Ile de Cépballénie et un aqueduc qu'Àntonin acheva la deuxième année de son règne (Orell. 511); il rendit un décret pour assurer l'approvisionnement delà cité en huile ; le tiers de toute la récolte de l'Attique lui fut réservé (CI. G, 355). — 3. Le Panhellénion était consacré à Jupiter Panhellénien, suivant Pausanias (AU,, 18), à Hadrien, suivant Dion (LXIX, 16). Spartien dit aussi (13) qu'Hadrien se dressa un autel à lui-même dans Athènes, dedicavU.... et aram sibi : opinions qui s^accorderont si l'on admet que ce temple répondait à la pensée politique qui avait fait élever, à Lyon et à Tarragone, ceux de Rome et d'Auguste. Une inscription, découverte à Tégée, donnait à Hadrien le nom de Zeus Panheîlenios, Insc» de Morée, I, p. 91.

provinces occidentales ^ Des inscriptions de la fin du règne d'Antonin* montrent les Panhellènes en correspondance avec des peuples lointains, même avec Tempereur. Mais les Grecs de ce temps n'étaient plus capables de mettre en commun autre chose que leurs plaisirs. A Lyon, nos pères montrèrent parfois de lesprit politique ; je crains qu'il ne se soit agité dans Athènes que de mesquines passions et qu'on n'y ait entendu que de basses flatteries. L'abaissement devant le maître y fut certainement plus grand. Autour de Tautel de Rome et d'Auguste, les Gaulois avaient du moins dressé les statues de leurs soixante cités, pour représenter, en face des nouveaux dieux, la nationalité gauloise. Cette idée, qui ne manquait pas de grandeur, ne vint pas aux Grecs. Il y eut bien au Panhellénion dlnnombrables statues envoyées par les cités helléniques du continent, des îles, de la côte d'Asie et du Pont; mais toutes étaient l'image du Prince, comme s'il devait seul remplir la terre et le ciel. N'était-il pas le vrai Zeus Panhellénien, l'Olympien par excellence? On lit encore à Athènes, sur le piédestal de la statue érigée à cette occasion par les Dienses^, ce surnom que les Grecs lui avaient donné et que tout l'Orient répéta : « Olympio*. »

Toutes ces constructions et Hadrianopolis elle-même ont disparu ; cependant, lorsque, en descendant des Propylées, on laisse derrière soi le temple de Thésée et que l'on contourne par le sud le roc gigantesque si noblement couronné de ruines majestueuses, on voit d'abord sur la pente de l'Acropole le théâtre de Bacchus qui garde les sièges de marbre blanc où s'asseyait Périclès et d'où Hadrien a entendu quelque comédie de Ménandre; plus loin,

1. Voy. ci-dessus, t. III, p. 238.-2. Lebas et Waddington. Voy. Archéol., V« partie, n" 866-7. — 3. C i. L , t. III, n« 548. Nous avons aussi celles de Céphallénie, Amphipoiis, Thasos, Abydos, Sestos, Sébastopol, Milet, Cypre, etc. (C. /. G. n» 331 et suiv.). Les médailles impériales sont rares dans la Grèce proprement dite. Il est à noter que la suite impériale de PÉlide, et très-probablement celle d'Argos, commencent à Hadrien. — 4. Àbx lui avait donné un des surnoms de Jupiter, BovXaCoç, le bon conseiller, et sa statue avait été placée à Athènes dans le lieu des séances du sénat.

dans la plaine de Tllissus, quinze colonnes, les unes isolées, les autres encore réunies par leur architrave et dont les proportions colossales, la riche ordonnance, les teintes chaudes et dorées, qui s'enlèvent sur l'azur du ciel, frappent l'esprit d'étonnement et d'admiration, même à deux pas du Parthénon. Ces colonnes sont tout ce qui reste du temple le plus vaste de l'univers gréco-romain, VOlympteioriy commencé par Pisistrate, continué par Auguste et achevé, au bout de sept siècles, par Hadrien*.

Pourquoi tous ces temples relevés ou construits? Est-ce par zèle religieux ? Hadrien était de cet âge où les religions, lentement mais de continu,

baissent comme la mer,

aux heures des marées descendantes ; il voyait venir

Le vieux prêtre courbé, apportant

Sur le dernier autel la dernière hécatombe* ;

et il avait entendu retentir le cri funèbre : H^v ô fxcya; Téôvrixe. Mais il s'inquiétait peu des grands Olympiens qui allaient mourir; mais il était artiste, et l'art n'ayant pas de plus belle expression que des temples, , il en bâtissait ; et il appelait les sculpteurs et les peintres à les décorer, les rhéteurs â discourir, les philosophes à rêver sous leurs portiques. Si la divinité n'y était plus, la pensée humaine les remplissait; et cette civilisation de la Grèce était si belle, cette paix romaine de l'empire était si grande, qu'il ne lui semblait pas que l'âme eût besoin d'autre chose*.

D'Athènes il gagna l'Asie proconsulaire, qui « paraissait, au milieu de l'immense jardin de l'empire, la région

1. Le péribole du temple avait 740 mètres (Paus., 1, 18, dit 4 stades), 108 mètres de long, 52 de large; chaque colonne, l'°,98 de diam., et 18,28 de hauteur (selon Penrose, 16'",79), Athènes institua à cette occasion une ère nouvelle qui data de la dédicace du temple. — 2. Cf. Plut., de defectu orae,, 7 et 19, Toùç 5è 6éou; çôapifiareoôai. — S.Lampride, Alex. Set?., 42, écrit: Hadrianus „,.templa in omnibus civitatibuSj sine simulacris, jusserat fieri, quœ hodiej idcirco quia non hahent numina, dicuntur Hadriani, Un de ces temples, à Tibériade, portait encore, du temps de Constantin, le nom d' %$piàvetov.

la plus favorisée. » C'était la patrie des artistes, qui élevaient tous ces monuments, et des sophistes, dont Thabile faconde éclipsait ce qui restait d'éloquence romaine, contenait en Orient Tinvasion de 1* idiome des conquérants, et allait bientôt éteindre jusqu'en Italie le clair et simple génie du Latium. Au retour du voyage d'Athènes, ces hommes ouvraient école dans quelqu'une des cinq cents villes d'Asie, et arrivaient bien vite à la fortune, même à la puissance. Favorinus, à Ëphèse, Aristoclès, à Pergame, étaient d'importants personnages, et Polémon régnait véritablement à Smyrne : le sénat écoutait ses avis avec déférence; la foule applaudissait ses discours ; quand il voyageait, ses chevaux avaient des rênes d'argent, et derrière son char marchait une armée d'esclaves. Il obligeait les gouverneurs à compter avec lui ; nous verrons au règne suivant de quelle façon il traita celui qui allait devenir l'empereur Antonin. Mais comment un proconsul de ce temps aurait-il résisté au favori datout l'Orient grec et dii Prince, à Thomme dont un autre rhéteur fameux, Hérode Atticus, disait : « J'ai eu Polémon pour maître, quand j'étais moi-même un maître d'éloquence? » Et il raconte que, arrivé à Smyrne, sa première visite fut pour Polémon : a Quand, mon père, t'entendrons-nous? » Connu pour être un auditeur redoutable, Hérode fut étonné de la réponse du maître : « Aujourd'hui même; allons et écoute*. » Après tant de siècles de guerre, le monde, fatigué d'agir, ne voulait plus connaître que l'ivresse de la parole sonore, harmonieuse et vide; tous les Grecs d'Egypte se réunirent, sous Antonin, pour dresser dans Alexandrie une statue au rhéteur Aristide, en témoignage de leur admiration ^. De Rome à Athènes, d'Athènes à Smyrne, de Smyrne à Alexandrie, à Carthage, régnait ainsi l'improvisation', don charmant qui étonne les foules et gagne les causes d'un moment, mais souvent funeste à l'art véritable et à la pensée.

1. Vidal-Lablache, Her. Atticus, p. 28; cf. Philostr., Vitas Soph., 13-18, m

Polem. — 2. Letronne, Inscr. d*Êgypte, I, 132. — 3 axeôCouç Xo^oj;,

Philostr., II, 3.

Ces habiles arrangeurs de mots, qu'auront-ils fait avant un siècle de la civilisation ancienne? Qu'en font-ils déjà dans Athènes et Alexandrie ?

Dans ces provinces d*Asie, on trouve en mille lieux les traces du passage d'Hadrien ou son souvenir : villes détruites par des tremblements de terre qu'il aida à sortir de leurs ruines * ; cités secourues et embellies qui, en reconnaissance, prirent son nom, instituèrent des jeux ou frappèrent des médailles pour « le dieu sauveur » et « le restaurateur des provinces » ; temples et statues élevés en son honneur; ports et chemins construits à ses frais. Il n'est pas une région de la grande presqu'île où il semble que n'ait passé le voyageur impérial qui, par ses dons, ses conseils, son exemple, suscitait une noble activité, une émulation généreuse pour tous les travaux de la vie civilisée. Ainsi le grand gymnase de Smyrne fut construit à l'aide d'une souscription publique qu'Hadrien provoqua ou soutint en donnant lui-même une très-grosse somme ^^ et nous avons encore la liste des souscripteurs '. C'était déjà notre système d'encouragement aux œuvres d'utilité publique par une subvention de l'État. Il en fut de même partout et dans toute la période Antonine ; par là s'explique que l'empire apparaisse alors comme un immense atelier de constructions.

Citons quelques faits au hasard, puisqu'il n'est possible d'arriver à l'exactitude ni pour les dates, ni pour l'itinéraire.

Hadrien prît terre sans doute à Smyrne, « la perle de l'Orient » et la vraie capitale de la riante lonie. Assise au fond d un golfe qui rivalise avec les plus beaux du

1. Comme Cyzique et Nicomédie : Terrag motu facto, Nicomedia mit et vicinœ urhes plurimœ eversas iunt. Ad quarum instaurationem Hadrianux de puhlico est largitus impensas. S. Jér. , Chron., ad ann. IV Hadr., et Jean Malala, Chronogr,^ p. 277. — 2. XtXîa; fiupiàSaç. C. L G., 3148. — 3. Cet usage, connu sous le nom de '£i;t56(r£tc, était ordinaire et ancien : voyez par exemple ap, Letronne, Insc, d'Ég., I, 389, une liste de souscription pour la dépense de sacrifices et de fêtes; ap, Miller, Revue archéol. de 1870, une liste pour l'érection d*un temple, comprenant peut-être deux cent soixantedix noms, etc.

monde, sur les pentes d'une montagne que couronnent aujourd'hui les ruines d une immense forteresse génoise, mais où les Grecs avaient certainement mis un temple, entourée de fertiles campagnes que traverse le fleuve d'Homère, Smyrne était un magnifique vestibule pour pénétrer en Asie, et les gouverneurs romains entraient toujours par là dans leur province. Hadrien y avait un grand ami, Polémon, qui venait de prononcer à Athènes le discours pour la dédicace de VOlympieion, et qui avait inspiré au prince une bienveillance particulière pour la ville qu'on appelait, dans la Grèce orientale, « le sanctuaire des Muses. » Cette bienveillance se montra par de nombreuses libéralités qui servirent à la construction de plusieurs édifices, entre autres d'un temple, et à celle d'un gymnase que Philostrate déclare le plus beau de TAsie. Les Smyrniotes lui donnèrent en échange les titres « d'Olympien, de sauveur, de fondateur, » et décrétèrent en son honneur des « fêtes perpétuelles » ou <c jeux hadrianiens ^»Milet fit de même, et toutes les autres. Le prince sceptique savait bien que penser de cette emphase orientale que nous avons le tort de prendre au mot : c'était la politesse du temps, et il ne s'arrêtait pas plus à ces formules qu'aux notes d'une musique mélodieuse que le vent emporte. Fut-il plus sensible aux médailles qu'ils frappèrent à l'effigie d'Antinous ? Je le crains.

Il visita Milet, qui vient de nous rendre quelques débris d'une construction colossale trouvés au milieu des alluvions du Méandre S et la riche cité d'Éphèse, alors si prospère qu'il faut quatre heures pour traverser l'espace couvert par ses ruines et qui cependant avait mis deux cent vingt ans à rebâtir son sanctuaire de Diane. Hadrien y éleva un temple à la Fortune romaine, que tous les peuples adoraient là même où elle n'avait point d'autel. Il parcourut Lesbos et la Troade * . Pour plaire aux dévots de l'Iliade,

1. Cohen, t. U, Hadrien, passim. — 2. Récemment exposés au Louvre. — 3. Une insc. de l'an 124, trouvée dans les ruines d'Ilion, semble provenir d'Hadrien même. C. L L., t. III, n" 466.

quoiqu'il ne ladmirât pas^ il rétablit le tombeau d'ÂJax et rendit de grands honneurs au moins aimable des héros d'Homère ; pour gagner les habitants d'Alexandrie-Troas, il leur donna un aqueduc, qu'on voit encore près d'Eski- Stamboul, et dont il chargea un des beaux parleurs du temps, Hérode Atticus, de surveiller la construction. C'était déjà la coutume qu'on dépassât les devis. Atticus dépensa beaucoup plus qu'Hadrien n'avait promis. Mais le prince, libéral et non prodigue, amoureux de Tordre en tout, même aux dépens de ses amis^ approuva ses procurateurs qui se plaignaient, et l'excédant de la dépense resta au compte du rhéteur.

A Nicomédie on lui donna le nom de fondateur avec moins de flatterie qu'en d'autres lieux ^ et Cyzique lui bâtit un temple dont, au dire d'Atticus, la masse imposante était vue de si loin que, dans la Propontide, elle remplaçait les phares et les signaux qui guidaient la marche des navires. Il s'arrêta longtemps dans cette région de la Bithynie que les Turcs nomment c la mer d'arbres », et qui rappelle à nos voyageurs les plus doux paysages de la Suisse : eaux courantes, prairies encore vertes sous le soleil de juillet, nombreux troupeaux et, ça et là, des chalets en troncs d'arbres non équarris*. Hadrien, grand chasseur*, se plut dans ce pays giboyeux et y fonda deux villes, dont l'une, nommée les Chasses d'Hadrien, Hadrianoîères, consacrait le souvenir d'un de ses exploits : il y avait abattu une ourse énorme, telle qu'on en trouve encore sur les pentes de l'Olympe.

1. Il était lié avec Atticus, père d'Hérode, et il donna au fils dans PAsie proconsulaire une mission qu'il est difficile de définir, et que je ne crois pas, à raison de Tâge de ce jeune homme (29 ans), avoir eu l'importance que lui attribue M. Vidal - Lablache dans son excellente thèse sur Hérode Atticus. — 2. Ci-dessus, p. 54, note 1. •— 3. Voy. le Voyage en Galatie et en Bithynie de M. Georg. Perrot. Il se fabrique même dans ces chalets, comme en Suisse, un fromage renommé. — 4. Au témoignage de Spartien et d'Athénée, il tua plusieurs fois des lions, non dans le cirque et d'un lieu sûr, mais à la chasse et en courant des périls. Il faillit plus d'une fois y périr; un jour il se cassa la cuisse et la clavicule?

En Cappadoce, il acheta beaucoup d'esclaves pour le service des camps , mesure qu'on s'explique mal, car les légions pouvaient s'approvisionner partout de la marchandise humaine. Mais les Cappadociens étaient déjà fameux, aux beaux jours d'Athènes, pour leur cervelle épaisse aussi bien que pour leurs larges épaules, et le pays n'était qu'un grand marché d'esclaves ^ Est-ce alors, ou dans son précédent voyage, qu'il visita le Pont et qu'il eut avec les rois des pays voisins les rapports dont nous avons parlé*? On n'en saurait rien dire. Contentons-nous de ce que raconte Arrien*, qu'à Trapézorue (Trébizonde) l'empereur voulut contempler la mer du même lieu où les Dix-Mille avaient jeté leur cri de joie en reconnaissant l'Euxin et le terme de leurs travaux. Sur ce site admirable et pour rappeler ce double souvenir, on éleva une statue du prince qui, le doigt étendu, montrait la mer, mais peutêtre aussi le temple de Mercure qu'il avait donné à cette cité marchande, et le port qu'il avait construit pour ses navires, jusqu'alors sans abri dans la mauvaise saison.

Nous ignorons ce qui lui arriva dans la capitale de la Syrie, grande cité, riche et dissolue, qui avait bien vite relevé les ruines du récent tremblement de terre, et où Ton ne pouvait tenir un soldat trois mois sans faire de lui un efféminé ou un séditieux. Antioche l'irrita probablement, comme Julien plus tard, par les sarcasmes d'une population vaniteuse et insolente, également incapable de rester sans maître et d'en garder un. Hadrien, qui avait élevé ou aidé à construire des monuments d'utilité publique dans la ville où il avait pris la pourpre, voulut restreindre l'étendue de la circonscription dont elle était la métropole *, en créant une seconde province de Syrie, pro-

1. Voy. t. III, p. 78 et notes. — 2. Ci-dessus, p. 319. — 3. Peripl. Ponii Euxiniy 1. C'est une lettre ou plutôt un rapport adressé à Hadrien. Il doit avoir fait des libéralités dans le Pont, car Néocésarée et Amasie prirent son nom, Cérasonte commença à lui la suite de ses médailles impériales, et Âmisus frappa à son effigie de nombreuses monnaies en argent. — 4. Botghesi, Œuvr. IV, 160-173. Plus lard, on lui retira même toute garnison : ij lil à^vXaxTÔ; re xai ffTpaiiwTwv èpïjjio; èaii, Proc, B. P., I, 17. « U y aviit

jet qui semble n'avoir été exécuté que sous Septime Sévère.

D'Ântioche il se rendit à Héliopolis ou à Damas, limite de la langue et de la nationalité syriennes ; au delà c'était le désert, la race arabe, la vie sous la tente et les longues caravanes des chameliers allant chercher àCtésiphonetsurle golfe Persique les denrées de la Perse et de Tlnde. Le monde romain communiquait avec Tempire des Parthes par trois routes : Tune, au nord, avec divers embranchements, que suivaient les armées, le commerce timide et les voyageurs isolés, s'acheminant vers la haute Mésopotamie ; deux, au sud, à travers le désert et aboutissant à peu près au même point, vers la région où TEuphrate et le Tigre se réunissent pour tomber ensemble à la mer : c'était le chemin des caravanes. Lorsqu'elles revenaient du bas Euphrate, celles-ci, selon qu'elles voulaient atteindre la Méditerranée à Alep ou à Gaza, pour gagner de là l'Asie Mineure ou l'Egypte, prenaient par le nord-ouest vers la Cœlésyrie, ou par l'ouest vers le pays des Nabatéens. En abordant la frontière romaine, ces deux routes se reliaient à une autre qui, de Damas à Pétra, suivait la limite des terres cultivées et du désert, de sorte que, à elles trois, ces routes formaient un immense triangle ayant son sommet vers la Characène*, sur le Pasitigre, sa base le long des dernières pentes de TAnti-Liban, et ses deux côtés à travers le grand désert.

Dans « le pays de la soif », les marchands n'avaient semé ni villes ni villages ; ils y passaient vite, ne s'arrètant qu'aux puits qui jalonnaient le chemin; mais ils avaient, de temps immémorial, établi leurs entrepôts autour

fait construire, dit Malala, Chronograph. p. 362, on bain public, un aqueduc qui portait son nom et un théâtre. Au moyen d'une forte digue, il détourna les eaux qui se répandaient dans des ravins et étaient perdues pour la ville ; cette digue les contenait malgré leur violence et les conduisait auprès du théâtre, d'où elles se répandaient dans tous les quartiers. Il fit également construire près des sources de Daphné un temple consacré aux Muses et où ces sources formaient cinq fontaines jaillissantes. » — 1. Gharax, capitale de ce petit £lat, occupait à peu près la place de Bassorah.

des sources de Palmyre et dans l'enceinte inexpugnable des rochers de Pétra. C'est là que se signaient les sauf-conduits achetés aux Arabes et qu'on déposait les marchandises, là qu'étaient réunis les provisions, les montures et les guides. La conduite d'une caravane était une expédition difficile qui rapportait toujours de l'honneur, souvent du profit, et les premiers magistrats de ces villes en acceptaient la charge ^ Des inscriptions célèbrent encore leur habileté ou leur courage, et des statues leur étaient élevées par ceux dont ils avaient sauvé la fortune ou la vie*.

Au delà de ces deux oasis, du côté de TEuphrate, rien que le vide ; mais derrière elles, de grandes cités : Baalbecky Damas, Bostra, Gerasa, Philadelphie, dont les ruines comptent parmi les plus belles que nous connaissions.

Comment se produisit ce phénomène de grandes cités florissant à l'extrême frontière de l'empire et au bord du désert?

Les malheurs de ses voisins avaient fait la fortune de cette région. Beaucoup de familles grecques qu'Alexandre et ses successeurs avaient entraînées sur leurs pas, au fond de l'Asie, reculant devant la réaction des races indigènes, s'étaient repliées sur la Syrie, la première terre où elles avaient retrouvé quelque chose de leur langue, de leurs coutumes et de leur religion'. Un autre flot d'honunes lui arriva du côté opposé. Au temps desHérode, la Palestine était fort riche et la Galilée couverte d'une population exubérante. Durant la guerre d'extermination conduite par Titus, une foule d habitants de la rive droite du Jourdain

1 . Voyez les Inscriptions sémitiques de M. le comte M. de Vogué, p. 8 et 63. — 2. Td. ihid., n'* 4 et 5. L'insoription n» 4 dit: » Cette statue est de.... Zebeida. Elle lui fut élevée par les négociants de la caravane qui descendirent avec lui à Vologesias.... pour avoir bien mérité d'eux. • Et elle est datée d'avril 147. Le tombeau de ce Zebeida^ contemporain d'Hadrien, existe encore. Ibid.j p. 47. — 3. Au premier et au second siècle de notre ère, l'usage du grec était vulgaire dans la Syrie et dans la région arabique qui confine à la Palestine et à l'Egypte. Ainsi les stèles avec inscriptions grecques placées au pourtour du second péribole du temple de Jérusalem, l'arabe qui sauve Appien (dans le fragment d'Appien retrouvé par M. Miller), les légendes grecques des médailles des rois de la Characène, etc. Cf. C. /l. de VAcad. des inscr,, 1872, p. 129 et 437.

passèrent sur la rive gauche, qui appartenait alors au roi des Nabatéens, et montèrent jusqu'à Damas, Héliopolîs, Palmyre, où Ton a la preuve de l'existence d'une communauté hébraïque*. Aune époque incertaine, des Arabes Himyarites, émigrés du Yémen, s'étaient établis dans le Haouran et le Belkâ; sédentaires et cultivateurs, ils protégèrent le pays contre les Arabes des tentes, et Bostra leur capitale devint le grenier de ces régions *. Ce qu'on appelle le désert, du moins de ce côté, n'est en effet qu'une terre en friche. Que rhomme y vienne et y trouve la sécurité par une police habile à contenir les montagnards et les nomades, qu'il utilise les eaux très- abondantes dans ces cantons facilement arrosables, jusque vers la mer Morte, sous un soleil brûlant, et de riches cultures y nourriront des populations nombreuses. Or cette bonne police, Rome et Hadrien la faisaient, surtout après les coups frappés par Gorbulon et Trajan sur les Parthes, après Tordre sévère mis en Judée par Titus et l'organisation militaire donnée à la province d'Arabie par Cornélius Palma.

En outre, ces hommes, qui plus tard se montrèrent dans leurs colonies d'Espagne les plus habiles irrigateurs du monde, ont eu dans tous les temps le génie du trafic. Arabes, Grecs, Syriens, Juifs, s'adonnèrent avec ardeur à un commerce que le goût croissant des denrées orientales rendait chaque jour plus actif et qui se fît en toute sécurité, au milieu de « la paix romaine ». La vitalité de l'empire se montra énergiquement dans cette province, où affluaient les hommes et les choses, les exilés de la Grèce asiatique et les proscrits de la Palestine pour la peupler, les laboureurs et les marchands pour l'enrichir, les soldats pour la défendre*. L'art suivit la fortune qui Tappe-

1. Derenbourg, Bistde laPalest., p. 22, 224 et 402, et de Vogué, Ituc. Aram., n. 65. — 2. Wetzstein, Reisehericht ûher Hauran und die Trachoneriy p. 107. Il parait mettre cet établissement avant le règne de Trajan. M. Caussin de Perceval, Hist. des Arabes, 1, 212,1e place vers Tannée 190 de J. C — 3. Sous Alexandre Sévère, 6 légions, suivant Dion Cassius, campaient dans cette région : 2 en Syrie, 2 en Judée, 1 en Arabie^ 1 en Phénicie.

lait et enfanta les merveilles de Baalbeck et de Tadmor, où un seul portique, soutenu par des colonnes de marbre, avait quatre mille pas de longueur. Ainsi s'explique que la mer de sable ait donné à ces villes la richesse que l'Océan donne à tant de cités maritimes : c'étaient les ports du désert*.

Cette prospérité datait de loin , puisque quelques-unes de ces villes remontaient aux temps bibliques et que les architectes romains ont élevé leurs monuments sur des substructions colossales, à Baalbeck du moins, où les temples du Soleil et de Jupiter, commencés sous Hadrien et finis sous son successeur, ont pour assises des pierres d'un calcaire fort dur, dont trois sont longues chacune de vingt mètres, hautes de cinq et larges d'autant; une quatrième, plus grande encore, est restée dans la carrière, à mille pas de là.

Demeurée longtemps comme Damas dans une dépendance incertaine de l'empire, Palmyre avait enfin reconnu, après la soumission de Petra (105), l'autorité directe de Rome^ Hadrien y arriva en l'année 130^ avec sa légion d'ouvriers. Nous ignorons ce qu'il y fit, mais il doit avoir laissé des preuves de sa libéralité dans une ville qui avait, pour sa politique générale, une extrême importance, puisqu'elle se trouvait au point de contact des deux empires, et qu'en lui donnant les moyens de développer son commerce, il se donnait à lui-même de nouvelles garanties pour la paix. Sur la route qui va de Damas à Palmyre, et de cette ville à TEuphrate, on a retrouvé les traces d'environ quarantedeux postes ou châteaux forts, à trois heures de distance les uns des autres *. Les soldats romains ne peuvent avoir occupé tous ces postes; mais on a la preuve qu'ils tenaient

1. De Saulcy, Voyage en Syrie, p. 636. — 2. Voy. ci-dessus, p. 262. Avant cette date Palmyre fournissait des auxiliaires; ainsi Titus, dans la guerre contre les Juifs avait eu des archers palmyréniens. On en trouve d'autresjcn Dacie et en Numidie. — 3. Une inscription bilingue mentionne une statue élevée en avril 131, « à Maie, qui était greffier lors du voyage d'Hadriea.» Cf. de Vogué, n» 16, et Waddington, n» 2585. — 4* Le consul de Prusse

garnison dans quelques-uns de ceux qui jalonnaient la première partie de cette route; el comme Trajan, venu, sur la fin de sa vie, en Orient pour une grande guerre, n'a pas eu le loisir de songer à ces précautions de la paix , c'est qu'Hadrien les a prises lorsqu'il parcourait lui-même ces étapes. Une part doit aussi lui revenir dans les magnifiques constructions que Palmyre commençait à élever*. Il lui donna les privilèges du jm Italicum^ avec le titre le plus envié par les cités provinciales, celui de colonie*; et de grandes largesses ont certainement accompagné ces faveurs, car la ville voulut s'appeler Hadrianopolis*.

La province d'Arabie était de formation récente. Palma, qui l'avait conquise erx 105, Trajan qui l'avait organisée en 106, n'avaient pas eu le temps de pourvoir à tout. Ce qu'il restait d'essentiel à y faire, Hadrien l'exécuta, puisque la province consacra des médailles restitutori Arabiss ; la capitale prit son. nom * ; Gerasa fit commencer à lui la suite de ses monnaies impériales , et Damas en frappa avec la légende : « Au dieu Hadrien, » ou avec la double effigie de l'empereur et de l'impératrice*. Trajan avait fait la fortune de Bostra en y établissant une légion. Pour reconnaître quelque libéralité d'Hadrien, sans montrer une trop vive ingratitude envers son prédécesseur, la ville cessa momentanément de mettre sur ses monnaies le nom de son second fondateur, mais ne le remplaça point par celui du nouveau prince. Au milieu de tant de basses adulations, cette flatterie contenue était presque de la di-

à Damas déclare tenir ce renseignement du cheich Muhammed ibn Dûhi. Cf. Wetzstein, Reisehericht ûher Hauran und die Trachonen (1860), p. 105. — 1. Cf. Rob. Wood, les Ruines de Palmyre; ces monuments portent tous le caractère de l'architecture des Antonins. — 2. Le nom d*Aurélius porté par plusieurs stratèges de Palmyre, a fait attribuer tous ces bienfaits à Antonin ; le nom pris par la ville rend plus probable la désignation d'Hadrien. Dans un village du voisinage, on a trouvé un naos consacré à Baalsamin.... 0«ip awiTipCaç.... *A8piavou. De Vogué, Insc. Aram,, p. 50. — 3. 'A8ptav9l nàXixupa, C, L G., n" 4482 et 6015. — 4. 'ASpiavYi nérpa |jiyiTp6noXiç, C. 1. G,j n. 4667. — 5. On en a deux des années 127 et 129.

gnité. Hadrien s'occupa certainement de Tancienne route de chameliers qui allait de Damas à Petra. Ses soldats, qu'il savait faire travailler, construisirent, en diverses directions, des voies militaires dont on voit les restes , même sur le plateau de Moab V, et la capitale du Haouran devint le centre d'un grand commerce qui portait à Damas les dattes du Hedjaz et les parfums du Yemen ; dans l'Arabie, les blés, les raisins secs de la vallée du Jourdain, et les étoffes de TAsie Mineure; aux ports de la Méditerranée les denrées de l'Orient que ses caravanes allaient chercher dffectement aux entrepôts du bas Euphrate *. Vers la mer Morte l'attention du voyageur impérial, qui ne voulait négliger aucune curiosité de la nature et de l'art, fut éveillée par les sombres récits qui couraient sur ce lac étrange aux eaux pesantes et amères qui ne peuvent nourrir un être vivant, et où Vespasien avait fait jeter des criminels garrottés pour s'assurer que les corps humains y surnagent. Mais il n'était pas donné, même au plus intelligent des empereurs, de trouver, en parcourant ces lieux, rintérêt qu'y rencontre aujourd'hui le dernier de nos voyageurs, lorsque, au flambeau de la science moderne, celui-ci voit les hautes cimes du Liban couvertes de neiges éternelles et, de ses glaciers, sortir de puissants cours d'eau' ; dans le Haouran, les montagnes qui s'agitent sous l'effort des feux souterrains, et la plaine, fouettée par une tempête intérieure, qui se soulève comme une mer orageuse * ; enfin sur une ligne de huit cents lieues, du Bab-el-Mandeb aux sources du Jourdain, la terre qui se déchire, et, au sud de l'immense fis-

1. Cf. Rey, Voyage dans leHaouraUf p. 136. — 2. Caussinde Perceval, Ifist. des Ara^.j I, 319. — 3. M. Lartet croit avoir trouvé des moraines ou des stries tracées par des glaces en mouvement sur les rochers des montagnes, dans la Palestine, la Syrie et TArabie Pétrée. Aujourd'hui le Liban n'a plus de neige qu*en hiver. — 4. Tout le Haouran est couvert de cratères, de cônes et d'immenses coulées de laves brisées sous mille formes: « On dirait des vagues soulevées par une tempête. » Rey, Voy. dans ie Haouran, p. 63; sur le caractère volcanique de cette région, cf. Wetzstein, Reisehericht ùber Hauran und die Trachonen.

sure *, Tocéan Indien se précipitant entre TAfrique et l'Asie. tandis que les eaux du nord, arrêtées par un ressaut du soP, s'accumulent dans le gouffre du lac Asphaltite, la dépression la plus profonde des trois continents. On n'avait pas encore écrit cette terrible page de l'histoire de la terre, et Hadrien, en ces mêmes lieux, n'entendait parler que de quelques villes misérables, détruites par la colère du ciel. La légende, comme il arrive souvent, était moins grande que l'histoire.

De la pointe méridionale de la mer Morte, Hadrien gagna le Wadi-el-Arabah, « le fleuve sans eau, » qui s'étend jusqu'au golfe Élanitique. Après une marche de trente heures, il arriva au voisinage du mont Hor, dont le sommet, suivant une tradition biblique que les musulmans ont gardée, porte le tombeau d'Aaron, et, par une gorge étroite où le soleil ne descend jamais, il entra dans la capitale des Nabatéens. Dès le temps de Strabon, on y comptait beaucoup de Romains qui étaient venus s'établir chez ce peuple entre les mains duquel se trouvait, pour une bonne partie, le commerce du bas Euphrate et de 1 Inde avec l'Egypte. On rencontre encore çà et là les restes d'une voie romaine qui reliait la Palestine à cette ville, et ses monuments appartiennent à l'âge des Antonins. Quelques-uns doivent dater du passage d'Hadrien, car, en signe de sa reconnaissance intéressée, Petra prit le nom de ce prince et commença par lui la série de ses monnaies impériales.

] . Les anciens appelaient déjà Syrie Creuse la partie septentrionale du vaste sillon qui s'étend du Liban à la mer Rouge. La partie moyenne a

reçu des Arabes le nom d'El Ghor, la vallée creuse, et la mer Morte, qui égale à peu près en superficie le lac de Genève, en marque le point le plus bas, trois cent quatre-vingt-treize mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, d'après la plus récente exploration. Voy. Lartet, Géologie de la Palestine, p. 16, 35 et 236. L*évaporation, extrêmement rapide au fond de ce gouffre, enlève en vingt-quatre heures une couche d'eau de'treize millimètres. Aussi le Jourdain, qui à l'époque des crues y jette six millions de mètres cubes par jour, ne peut en relever le niveau. Cependant les montagnes dont elle est enveloppée portent la trace d'un niveau très-supérieur, sans doute à Tépoque où le Liban avait des placiers. — 2. Le seuil qui sépare les bassins de la mer Morte et du golfe Elanitique paraît élevé de 160 mètres au-dessus de l'Océan.

Dans la Palestine, Hadrien donna une plus grande activité aux travaux de la colonie romaine et des temples qu'il avait fondés à Jérusalem, ce qui fera éclater bientôt une formidable insurrection*.

Il entra en Egypte par Péluse^ où il honora la mémoire de Pompée en élevant un monument funéraire à celui qui avait eu des temples et n'avait pas un tombeau. Naguère toute la vallée du Nil avait été en grande agitation* : Apis s'y était manifesté après de longues années d'absence. L'étrange dieu n'était pas facile à trouver, car ses adorateurs voulaient qu'il prouvât sa divinité, en laissant voir sur son front une tache blanche en forme de croissant, sur son dos la figure d'un aigle, au-dessous de sa langue l'image d'un scarabée : exigences auxquelles il ne pouvait satisfaire sans un peu d'assistance sacerdotale et beaucoup de crédulité populaire. Il y avait d'autres conditions d'ordre surnaturel qu'il était plus difficile de vérifier : Apis devait être né d'une génisse vierge fécondée par un éclair descendu du ciel. Grâce à ces merveilles, le dieu était en grand honneur dans toute l'Egypte. Les villes s'en étaient disputé la garde à main armée; Alexandrie même, la ville grecque, avait prétendu à cet honneur. Hadrien était en Gaule au moment de ces désordres ; il évita sagement d'y mêler l'autorité impériale et les laissa s'apaiser d'eux-mêmes ; lorsqu'il arriva, depuis longtemps le calme était rétabli, le dieu enfermé dans son temple, et les ouvriers occupés à tailler son magnifique tombeau, qu'un Français a récemment retrouvé au Serapeum, sous la colline de Sakkara*.

1 . M. de Saulcy, qui a bien voulu chercher pour moi^ dans la numismatique de la Palestine dont il possède des pièces fort rares, les traces qu*apa y laisser le règne d'Hadrien, me signale, à Jérusalem, une monnaie aux deux effigies d'Hadrien et de Sabine, antérieure par conséquent à l'année 136, date de la mort de l'impératrice ; à Césarée et à Ascalon, des monnaies de ce prince sans date; à Dora une pièce de 122, à Tiberias une autre de 121. Gaza, où il avait institué des jeux perpétuels, marqua sur ses monnaies une ère commençant en 128, mais qui cessa après la mort du prince. Les médailles palestiniennes ne peuvent donc nous donner le fil chronologique

ui, pour les voyages d'Hadrien, se brise si souvent. — 2 peragrata

Arabia, Pelusium venit, Sp., 13. — 3. Cf. Juv., Sat, 15. — 4. M. Mariette. Il

L'Egypte semble avoir plu médiocrement à ce grand curieux. Elle avait perdu sa forte vie religieuse et nationale, Tart même y était arrivé au dernier terme de la décadence, ainsi qu'en témoigne le petit temple élevé pour Nerva près des cataractes de Syène. Cependant, comme les momies de ses prêtres avec leur masque d'or, elle brillait d'un éclat étrange fait des gloires du passé et de la richesse du présent. Aucune invasion n'avait violé ses temples ni renversé les monuments de ses rois; les Ptolémées avaient ajouté les œuvres de Tart grec à celles des Pharaons, et elle était le centre d'un immense commerce, le foyer d'une activité bruyante. Les esprits y travaillaient comme les bras; toutes les denrées de TOrient passaient par Alexandrie, toutes les idées philosophiques et religieuses du monde venaient y retentir. Ce bruit fatigua le prince que charmait la calme sérénité de la vie athénienne, s'écoulant au milieu de ces chefs-d'œuvre de l'art et de la pensée qui, par leur beauté seule, élevaient doucement Tesprit vers les sphères supérieures. Alexandrie, fournaise ardente où tout roulait et se mêlait, scories informes et métal précieux, faisait regretter à Hadrien les templa serena de la Grèce, d'où le sage regardait le monde avec tranquillité*.

Autre crime aux yeux du prince-artiste : Alexandrie était laide. Tristement assise sur une grève désolée, entre un lac salé et la mer, au point où le désert finit, Alexandrie n'avait ni la grâce des cités grecques où la nature était toujours pour moitié dans la grandeur des œuvres de l'homme, ni le charme des villes d'Orient qui sont parfois, comme le Caire aujourd'hui, d'incomparables guenilles. En partie détruite durant la grande insurrection juive des derniers jours de Trajan, elle n'avait sans doute pas encore relevé

le découvrit avec beaucoup d'autres, y compris celui du dernier Apis. La révolution religieuse qui avait tué le dieu a fait laisser son tombeau, monolithe pesant 60000 kilogrammes, à moitié chemin de la cella qui devait le recevoir. — 1. Voy. dans le Nigrinus de Lucien le tableau de la vie athénienne, et, dans A. Gell., XVII, 8, la simplicité de mœurs qui y régnait. Le philosophe Taurus régalait le soir ses élèves, Aulu-Gelle compris, d'un plat de lentilles et de quelques tranches de concombre.

toutes ses ruines, quoique Hadrien eût largement pris part à la dépense * ; et la grande rue de Canope, malgré ou à cause de sa régularité, le palais des rois, avec son immense étendue *, ne suffisaient pas à réveiller une admiration lassée par les merveilles de l'art grec.

L'ami des philosophes prit d'abord plaisir à visiter la Bibliothèque, le Musée, et à s'entretenir avec les savants hommes attirés par ces écoles fameuses. Il leur proposa des questions et les discuta avec eux ; mais ne leur trouvant qu'une science troublée et vaine, il prépara la ruine de la vieille institution, en y créant des sinécures par le don à des absents « de la pension Égyptienne ' » , tandis qu'il avait doté les écoles d'Athènes et de l'Asie Mineure de chaires * qui y entretenaient la vie. Ce n'est point qu'il s'inquiétât de la liberté dont on y jouissa:it. Les empereurs avaient gardé un fonctionnaire que les Ptolémées chargeaient de contenir toute exubérance, répistolographe, sorte de ministre des cultes et de la littérature. Aussi Timon appelait-il le Musée « la Gage des Muses », faisant entendre que les oiseaux de prix nourris dans cette royale volière n'avaient pas la licence de chanter sur tous les tons^ Cette littérature, en effet, et ces philosophies étaient fort inoffensives. Les subtilités de la grammaire et de Tétymologie en faisaient surtout les frais. On discutait les textes anciens, non l'autorité du prince; on dissertait sur les entités métaphysiques, mais point sur le meilleur des gouvernements ; on vivait dans les temps mythologiques, beaucoup plus qu'à l'époque présente ; et les plus hardis bornaient leur audace à essayer de sauver le paganisme en l'expliquant par des allégories. La magie, la théosophie avaient là leur foyer; le gnosticisme y florissait; les doctrines y étaient comme ces fleuves aux rives incertai-

1. s. Jérôme, Chron.j ad ann, 118 : Hadrianus Àlexandriam a Romanis subversam puhlicis instauravit impensis. — 2. Strab. XVII, i, 8. — 3. T^v AlYUKTiav ffîxTifftv.— 4. 0p6vot, Matter, V École d*Àîex,f p. 285. — 5. Letronne, Inscr. d^Égypte, t. I, p. 361 : .... MouaécDv aàXapoç..,. fcoXvnpLKoTaioi ipvi- &£(. Athénée, I, p. 22, D. Timon vivait sous Philadelphe.

nés qui s'étendent au loin et confondent leurs eaux limoneuses ^

Hadrien dut se plaire moins encore à Memphis; car les rois grecs n'avaient point respecté la capitale des Pharaons, et depuis longtemps ses palais servaient à bâtir ceux d'Alexandrie. En voyant naguère, sur remplacement de cette ville, quelques amas de briques décomposées et une forêt de palmiers balançant leur tête élégante au-dessus des lieux où s'élevaient les palais des rois, je me demandais si Memphis avait jamais employé, pour les édifices particuliers, autre chose que des briques séchées au soleil. Ce peuple habitait, comme à présent, des maisons de boue, mais construisait pour Téternité ses temples et ses tombeaux*. Il ne semble pas qu'Hadrien ait été frappé de la majesté sombre et religieuse des grands édifices de la haute Egypte. Dans sa villa de Tibur, où il voulut avoir une représentation des plus beaux monuments qu'il eût remarqués durant ses voyages, on signale à peine un souvenir d'Egypte, le Canope, long bassin destiné à des jeux nautiques, et qui n'avait d'égyptien qu'un petit temple de Sérapis bâti à son extrémité et quelques statues apportées des bords du Nil ou copiées sur celles des Pharaons.

Tandis qu'Hadrien remontait ce fleuve, Antinous s'y noya par accident', ou en se dévouant pour son maître, un dieu ayant déclaré ce sacrifice nécessaire au salut de l'empereur. Si la dernière version est vraie, ce dieu voulait des

1. Il se peut qu'un homme supérieur, Ptolémée, fût alors à Alexandrie; il s'y trouvait du moins neuf ans plus tard. — 2. Les tombeaux de Memphis, du moins quelques-uns, subsistent encore à Sakkarab ; mais les temples ont dispai'u. Du temps de Strabon, Memphis était déjà en décadence, et Ton y puisait comme dans une carrière. Il nous reste des monnaies de bronze commémoratives du voyage d'Hadrien. Sur Tune est représentée la ville d'Alexandrie allant au-devant de l'empereur monté sur un quadrige; une autre le représente voyageant sur le Nil. — 3. C'est le récit qu'en fit Hadrien, qui fonda une ville, Antinopolïs, près de l'endroit où son fvaori était mort, à Cheykh- Abàdeh, dans la province de Minyeb. Dion prétend qu'Antinous fut immolé en sacrifice comme victime volontaire (LXIX, 12). La dernière version, plus tragique, fut celle naturellement qui courut le plus. Antinopolis fut bâtie et organisée comme une ville grecque. Le tombeau du favori, digne des anciens rois, fut précédé de sphinx et d'obélisques.

mœurs honnêtes; raffection d'Hadrien était un scandale et sa douleur fut une honte. Il fit d'Antinous un dieu dont l'image se dressa dans les villes d'Asie, et la divinité homicide rendit des oracles qu'Hadrien se plaisait à composer : satire du paganisme plus sanglante que celle de Lucien, qui pourtant fera bientôt si rude guerre aux dieux. Il est à noter que ce culte de la beauté masculine appartient exclusivement à l'Orient hellénique. Si Ton a trouvé à Rome et dans ses environs beaucoup de bustes et de statues d'Antinous, nous n'avons qu'une seule inscription latine en son honneur, et aucune monnaie de fabrication romaine ne porte son nom*.

Cette apothéose du vice grec, quelques belles statues du nouveau dieu qui servirent à renouveler les types de BacchuS et d'Apollon, des inscriptions sur le colosse de Memnon et la fondation d'Antinopôlis, qu'une route garnie d'aiguades, de stations et de postes fortifiés reliait aux ports de la mer Rôuge', voilà tous les souvenirs qui nous restent du séjour d'Hadrien en Egypte*. Mais nous avons de lui une lettre curieuse sur ce pays. « Très-cher Servianus, je connais bien cette Egypte dont tu me faisais l'éloge, ce peuple inconstant et léger qui, au mcoindre bruit, s'agite et court, cette race séditieuse, insolente et , vaine. Leur capitale efst riche ; tout y abonde et personne n'y est oisif. Les uns soiiffteht le verre ; les autres fabriquent le papier ou tissent le lin ; chacun a un métier et s'y applique, même les goutteuse, même les aveugles. Leur 'dieu à tous, chrétiens, juifs et le reste, c'est le gain. Il faudrait aussi d'autres mœurs à cette cité qui, par sa

1. Orell., n. 823. — 2. Cette. route, appelée Via Hadriana, allant d'Antinopolis à Myos Hormos au travers du désert, puis le long de la côte jusqu'à Bérénice, fut achevée en 137, d'après une inscription trouvée par M. Mariette et expliquée par M. Miller, Rev. Archéol. de 1870, p. 313. Au Djebel-Dokhan, où se trouvent les carrières célèbres de porphyre et de granité rouge, dans une vallée aujourd'hui inhabitable, se voient les ruines d'une ville fortifiée et un temple commencé, mais non achevé, qui porte une inscription grecque du temps d'Hadrien. Letronne, Inscr. d'Egypte, I, p. 148. — 3. Il y en aurait un autre si la mosaïque de Palestrina représentait le voyage d'Hadrien en Egypte; mais cette thèse de Tabbé Barthélémy (Mém.

grandeur, mérite de tenir le premier rang en Egypte. J'ai fait pour elle tout ce qu'elle a souhaité; je lui ai rendu ses anciens privilèges; je lui en ai donné de nouveaux. Moi présent, ce n'étaient qu'actions de grâces ; à peine fus-je éloigné, qu'ils ont outragé mon fils Verus, et tu sais, je pense, tout ce qu'ils ont débité sur Antinous*. »

Cette lettre est d'un artiste que le bruit des métiers ennuie ou d'un prince que la liberté de parole irrite : probablement les deux choses à la fois ; dans tous les cas, il semble qu'Hadrien n'ait été frappé en Egypte que de la turbulence des Alexandrins; mais nous retiendrons, à l'honneur de sa mémoire, qu'insulté par des gens d'Antioche et bafoué par ceux d'Alexandrie, il se contenta de répondre aux uns en leur retirant un titre, aux autres en nous laissant d'eux un portrait dont tous les témoignages attestent la ressemblance. Théodose sera moins patient à Thessalonique.

L'impératrice Sabine, qui semble avoir accompagné Hadrien dans beaucoup de ses voyages, le suivit certainement en Egypte et remonta le Nil au moins jusqu'à Thèbes, pour y voir la statue de Memnon, ce Fils de l'Aurore qui, chaque matin, saluait l'apparition de sa mère par un bruit mélodieux. Nous apprenons par « un bas -bleu du temps *», la poétesse Balbilla, que le dieu, mauvais courtisan, parut d'abord ne pas sentir l'honneur qui lui était fait et se soucia peu « du visage courroucé de l'impératrice »; Sabine dut lui faire deux visites, avant qu'il daignât lui répondre. On le lui a bien rendu. La science, brutale avec les dieux, a tué le Fils de l'Aurore et remplacé la gracieuse mythologie par un phénomène tout physi-

de VAcad, des Insc, t. XXX, p. 503), combattue par Winckelmann {Uisl. de VArt, 1. VI, ch V, § 14), est abandonnée et paraît devoir l'être. — 1. Vopisc, Satum.y 8. On a contesté l'authenticité de cette lettre. Vopiscus déclare l'avoir prise dans les livres de Phlégon, affranchi d'Hadrien, et je ne vois aucune raison de la considérer comme apocryphe. Sur les Alexandrins, cf. Dion Chrys., Orat. XXXII, et Amm. Marc, XXII, 6. — 2. Letronne, Insc. d'Egypte, t. II, p. 350 et suiv. Balbilla célébra cette visite par trois pièces de vers qu'elle fit graver sur la jambe du colosse; et comme elle les a datées^ nous savons que la double visite de Sabine eut lieu le 20 et le 21 nov. 130.

que*: le bruit résulte de rébranlement vibratoire que causent les premiers rayons du soleil en chassant énergiquement l'humidité dont la roche s'est imprégnée durant la nuit; il se produit dans les granités de Rarnac, et M. de Humboldt Ta entendu dans ceux de l'Amérique méridionale.

Nous voici arrivés à la fin de ces longs voyages, sans avoir pu en préciser rigoureusement ni Tordre ni la date ; mais c'est leur caractère qu'il importait surtout de montrer, et ce caractère se marque par les faits que nous avons recueillis. A présent, nous avons le droit de dire que la sollicitude d'Hadrien, ses réformes, ses constructions, ses libéralités, s'étendirent à tout l'empire, car nous avons des médailles qui prouvent son passage dans vingt-cinq provinces et ses bienfaits dans douze d'entre elles*.

Les charges qu*il se laissa donner dans plusieurs villes ont la même signification de condescendance pour les sujets. Ainsi, il fut préteur d'Étrurie, dictateur, édile et duumvir dans des cités italiennes % démarque à Naples, archonte à Athènes, quinquennal à Italica et à Hadria. On dira que ces charges n'étaient que des titres d'honneur décernés par la flatterie ; je le veux bien, quoique le prince les fît gérer par un représentant ; dans tous les cas, on n'aurait pas songé à les offrir à un empereur pour qui tout Tempire aurait été enfermé dans l'enceinte de Rome*. Le régime municipal lui doit même une amélioration que nous avons gardée : le droit pour les cités de recevoir directement, et non plus comme sous Trajan par fidéicommis, des legs et donations. C'était leur ouvrir, étant données les mœurs romaines, une source abondante de revenus.

1. Voy. Tadmirable mémoire de Letronne sur la statue vocale deMemnon, —2. Ce sont les douze provinces ou régions qui firent frapper des médailles avec la légende Restitutorij savoir : l'Achaïej l'Afrique, l'Arabie, l'Asie, la Bithynie, l'Espagne, la Gaule, l'Italie, la Libye, la Macédoine, la Phrygie et la Sicile. Sur d'autres on lit même Restiiutori ou Locupletori çrhis terrarum. Cf. Coben, t. II, Adrien, passim, de 445 à 1088. — 3. Lapréture d'Élrurie était un sacerdoce provincial. Les magistrats de quelques municipes d'Italie avaient conservé le nom de dictateurs. — 4. Voy. d'autres exemples cités dans Tlndex d'Henzen, p. 159.

En l'année 135, Hadrien rentra en Italie et n'en sortit plus. II n'est pas besoin de dire que Rome et la péninsule profitèrent, comme les villes provinciales, de son goût pour les constructions ^ Il répara une infinité d'édifices sans y effacer le nom des fondateurs, ce qui , pour les Romains, était le comble de la modestie ; il éleva un temple à Trajan, un autre à Vénus et à Rome, dont il fut l'architecte; il se construisit sur la rive droite du Tibre un immense tombeau qui est devenu le château Saint-Ange, et le pont qui réunit encore cette forteresse à la ville est son ouvrage. Enfin il voulut que sa villa de Tibur lui rappelât les monuments et les sites qui l'avaient le plus frappé dans ses voyages : le Lycée, l'Académie , le Prytanée, le Pécile, des temples, des bibliothèques, un théâtre, même des champs Élysées et un Tartare. C'était comme un Musée du monde : idée heureuse qui pourtant venait d'un curieux plutôt que d'un artiste; car bien des choses, nécessairement reproduites en miniature, y étaient mesquines et petites. Cette vallée de Tempe, avec des montagnes faites de main d'homme, ces monuments réduits à d'humbles proportions et reconstruits loin du milieu matériel et historique pour lequel ils avaient été faits, auraient été une erreur de goût, si Hadrien, vieilli et fatigué, avait cherché

1. Spartien nous apprend qu'il donna un écoulement aux eaux du lac Fucin, ou, plus probablement, qu'il rétablit l'émissaire creusé par Claude. Selon Pausanias, il fit creuser un port à l'ancienne Sybaris, entre Brindes et Hydrunte. Une inscription, trouvée à Montépulciano, lui attribue la restauration de la via Cassia depuis Ghiusi jusqu'à Florence : Viam Cassiam vetustate coUapsam a Clusinorum jinibus Florentiam perduxit millia passuum XXCI (Gruter, CLVI, 2). Une autre inscription, découverte près de Nice, rappelle le rétablissement d'une autre voie : Viam Juliam Aug, a flumine Trehia qux vetustate interciderat sua pecunia restituit (Maffei jlfu*. Veron.j CCXXXI, 5); de même à Suessa : Viam Suessanis municipihus sua pecunia fecit (Grut., CLl, 3). A Cupra maritimay il avait rétabli le temple de la déesse du lieu : Munificentia sua templum deas Cuprœ restituit (Orelli, 1862). Les habitants de Feruli dans la Sabine (Murât., CCXXXIII, 4), ceux d'Ostie (Grut., CCXLIX, 7), de Tiano (Momms., /. i^., 3990), de Sorrente {ibid.j 21 12), etc., nous ont laissé des inscriptions par lesquelles ils rendent grâces à Hadrien de ses bienfaits à l'égard de leurs municipes. N. des Vergers, Nouv. hiog. gén,, art. Adrien.

dans sa villa, autre chose que le plaisir légitime d'y retrouver à chaque pas un objet qui réveillât en lui quelque souvenir de ses bonnes années. Soyons même reconnaissants pour une fantaisie qui nous a valu les statues , les bas-reliefs, les mosaïques découverts dans les fouilles que , depuis deux cents ans, on pratique dans cette villa dont les ruines couvrent un espace de trois milles. Beaucoup d'objets précieux des musées de Rome, l'obélisque des Barberini qui décore aujourd'hui la promenade du Pincio*, ont été tirés de cette mine féconde; et la flore de l'Europe s'est enrichie de quantité de plantes exotiques qu'il avait semées dans ses jardins de Tibur.

Tant d'années passées par le prince loin de sa capitale, tant de travaux accomplis en Italie et dans les provinces, à ses frais ou à son exemple, prouvent trois choses qu'il importe de noter : la richesse des cités qui pouvaient exécuter de si nombreuses constructions d'embellissement ou d'utilité; le bon état des finances publiques, puisque le prince prenait une large part à ces dépenses ; enfin la tranquillité de lempire, où tout allait de soi, sans arrêt dangereux, ni secousse violente, qu'Hadrien naviguât sur le Nil, ou qu'il chassât dans les montagnes de la Galédonie.

Cet ordre tenait à la forte discipline des légions, à l'esprit de justice qui animait, comme on le verra tout à l'heure, Tadministration générale, mais aussi à l'activité des travaux publics qui, occupant quantité de bras, chassaient la faim, mauvaise conseillère, malesuada famés. De même que nous avons trouvé pour la politique extérieure d'Hadrien un principe de gouvernement, la paix armée, nous en trouvons un autre pour sa politique intérieure, le développement des travaux publics. Par le premier, il était en désaccord avec son prédécesseur; par le second, il l'imitait. Tous deux, en effet, ont été de grands bâtisseurs, non point uniquement par goût personnel, mais

1. Cet obélisque semble avoir été amené à Rome dès le temps d*Élagabal pour orner la Spina du cirque des Horti Variani» où il a été retrouvé au commencement du seizième siècle."^

par une règle de conduite qu'ils s'étaient imposée, qu'ils appliquaient avec persévérance et 'dont les peuples se rendaient compte. Dans la dédicace d'un temple égyptien, on lit ces mots : « Pour le salut de l'empereur Hadrien.... et pour le succès des travaux ordonnés par lui* » 11 faut que le spectacle de cette activité laborieuse ait singulièretnent frappé les esprits^ puisque Ton en retrouve l'écho dans une formule de prière adressée aux dieux et jusque dans une inscription de l'hiérophante d'Éleusis : « Moi, la grande Prêtresse, j'ai initié le maître du monde.... Celui qui a versé un flot d'or sur toutes les villes de l'univers*. » Lors donc qu'Eutrope disait de ces princes : « qu'ils couvraient la terre de .leurs constructions, » cet écrivain signalait une grande idée politique, et non pas la puérile vanité que Constantin y trouva.

Le monde n'avait pas encore connu une pareille prospérité. Et ces richesses créées par l'industrie ou le commerce de l'univers, on en jouissait avec sécurité; car la terrible loi de majesté ne menaçait plus la tête ou la fortune des riches' et les fonctionnaires étaient sévèrement surveillés. Naguère encore, la curie avait retenti d'accusalions que les députés de la Bétique, de l'Afrique et de la Bithynie étaient venus porter devant le sénat dans les premières années de Trajan. On avait revu de monstrueuses dilapidations, la liberté, la vie même de chevaliers romains vendues à prix d'argent. Avec un prince qui fit trois ou quatre fois le tqur de l'empire, et qui, dans chaque province, demeurait assez longtemps pour tout entendre avec la volonté de tout savoir, ces crimes n'étaient plus- possibles. Il y eut cependant des exécutions; des gouverneurs de province, des intendants de finance, ou procurateurs, furent condamnés. Quand les victimes de ces magistrats

r. Letronne, n" 16, Inscr. d'Egypte, prend les mots xà épya dans le sens général que nous leur donnons, et se rapportant à l'ensemble des travaux ordonnés dans tout l'empire. — ;• 2. Villoison, Mém. de l^Acad. des inscr. , t. XLVII, p. 331. — 3. Majestatis criminanon admisit. Spart., IT.

infidèles se taisaient par crainte, Hadrien suscitait luimême des accusateurs ^

Mieux valait prévenir que réprimer. Hadrien traça aux gouverneurs de province des règles invariables. Les lois, les édits, les sénatus-consultes , les rescrits des princes formaient un pêle-mêle de décisions souvent contradictoires, dont quelques-unes d'ailleurs ne s'appliquaient qu'à des cas particuliers ou à de certaines provinces. Par l'ordre de l'empereur, le préteur Salvius Julianus, un des jurisconsultes dont les ouvrages ont servi aux rédacteurs des Pandectes autant que ceux de Papinien, réunit les anciens édits prétoriens et tous les travaux faits sur la Lex Annua, que depuis longtemps les préteurs se transmettaient sans y beaucoup changer ; il en coordonna les dispositions qui formèrent, sous le nom déjà ancien d'Édit perpétuel, une sorte de code de la juridiction prétorienne et un règlement général de procédure. Hadrien provoqua un sénatus-consulte qui, en l'année 131, donna force de loi à ce nouvel Édit perpétuel. Les préteurs, les gouverneurs de province et tous les magistrats chargés de rendre la justice durent s'y conformer, sauf à ajouter, pour les espèces nouvelles qui viendraient à se produire, des règles de forme et des articles accessoires conçus dans Tesprit de l'œuvre législative dont le sénat et le prince venaient de consacrer l'autorité. C'était la loi substituée à l'arbitraire, un bienfait assuré aux provinces, et la première édition de ce grand livre qui est devenu le Corps des lois romaines ^

1. Circumiens provincias procuratores et prxsides pro factis supplido adfecittita severe ut accusatores per se credereiur inmittere. Spart., 13. Voy. au Dig.» XXXIX, 4, § 1,1e rescrit sur les denrées que les gouverneurs font acheter pour leur usage. — 2. Godefroy, Cod. Theod., proL, p. 283, estime que l'édit perpétuel de Julianus a été la source de tout le droit romain jusqu'à la publication du Code de Théodose II. C'est aussi Topinion de Bach, Hist. jur. rom., p. 404-442. Notre plus savant romaniste, M. Ch. Giraud, dans son examen critique (Rev. de Lég., l»' avril 1870) du livre de Rudorff {Edicti perp. quas reliqua suntj 1869), adopte cette opinion, tout en montrant très-judicieusement que depuis longtemps la Lex Ânnua avait une forme arrêtée à laquelle les préteurs, en se succédant, ne touchaient guère. Le fait ne serait pas attesté par divers témoignages que la raison Taffirmerait encore, parce que c'était dans la nature des choses.

Hadrien n^entendait point arrêter par cette codification, comme il est arrivé en d'autres temps et en d'autres pays, la vie juridique qui avait pris un si brillant essor*. Il encouragea, au contraire, les études des Prudents., en confirmant par un rescrit l'autorité de leurs réponses officielles, auxquelles il donna force de loi lorsqu'elles étaient unanimes '.

La paix sur les frontières, Tordre dans les provinces, l'économie au palais, même à larmée^ la justice partout, enfin cette bonne politique qui donne de bonnes finances permirent que le prince, sans charger les peuples, embellît les cites, pensionnât des lettrés et des artistes, dégrevât les provinciaux des frais d'entretien de la poste impériale, et augmentât l'assistance accordée par Trajan aux enfants pauvres *. Mais s'il voulait que l'État secourût la misère ou le malheur, il n'entendait pas que le contribuable se fit à lui-même des largesses aux dépens du Trésor public. Quelques mois après son avènement, il avait brûlé toutes les créances du fisc depuis seize ans, qui montaient à l'énorme somme d*environ 200 millions de francs ^ Un tel chijQfre d'arrérages donnerait à penser que l'administration financière était bien mal conduite ou que les guerres de Trajan avaient obéré le peuple et les provinces. Afin de plté venir le retour de tels abus, Hadrien créa une iîharge nouvelle, celle d'avocat du fisc, qui fut, pour les intérêts financiers de l'État, ce que notre ministère public est pour les intérêts de la société et le respect de la loi. Dans chaque province, l'avocat du fisc rechercha ceux qui retenaient

1. Julius Celsus, Neratius Priscus étaient ses contemporains. Je viens de parler de Salvius Julianus. — 2. Sententiœ eorum quihus permissum est jura condere..,, stin unum.... concurrant.... id legù vicem ohtinet, Gaïus^ I, 67. — 3.  l'armée: ordinatis impendiis ; au palais.... ad deprehendendas ohsonatorum fraudes (Spart., 17); dans Tadministration.... omnes publicas rationes ita complexus est ut domum privatam quivis paterfamilias diligens non satis novit (20) . Eutrope résume tout cela d'un mot : diligentissimus circa âsrarium, VIII, 3. — 4. Voy. ci-dessus, p. 275, n. 1. — 5. Orell., n'' 805. Cf. Spanheim, Deprœst. etusunumism.j diss. IX, p. 712» Eckhel, VI, p. 478; Cohen, t. II, pi. VI, n" 1049, une médaille qui représente un licteur mettant le feu à un monceau de créances.

injustement un revenu ou un bien du domaine et les poursuivit devant le procurateur du prince, ou au tribunal du gouverneur. Mais on peut être assuré que si le nouveau magistrat montra dans sa fonction de la vigilance, il n'y mit point de dureté, car il eût agi contre les désirs du prince qui refusait les héritages des citoyens ayant des enfants^, laissait aux fils des condamnés à la confiscation une partie de la fortune paternelle *, quelquefois la totalité, en disant ces mots qu'on lit encore au Digeste ' : « J*aime mieux enrichir l'État d'hommes que d'argent. » C'était de la part d'Hadrien une protestation généreuse et intelligente contre la coutume de la confiscation que nous avons mis dix-sept siècles à abolir.

On prête à Hadrien une réforme considérable : il en aurait fini avec l'hypocrisie du gouvernement impérial, en constituant franchement la monarchie, et Aurélius Victor prétend que la réorganisation administrative qu'il opéra subsistait encore à la fin du quatrième siècle, sauf quelques changements introduits par Constantin ^. Dans cette opinion trop absolue, il faut voir le souvenir persévérant de la sagesse d'Hadrien; c'est un hommage rendu au prince qui mieux qu'aucun autre eut le sentiment de l'ordre à mettre dans toutes les parties de l'État. Cependant on connaît à cet égard deux faits importants : il réorganisa le consistorium principis et il retira les offices du palais aux affranchis qui, -depuis Tavénement de Claude, avaient été les véritables chefs de l'administration : tous les secrétaires de l'empereur furent pris dans Tordre équestre*.

1. spart., 18. — 2. Le douzième, td., ibid, Dosithée (§ 9) dit le dixième.— 3. Dig. , XLVIII, 20,7, § 3. —^.Officia sane puhlica et palatina, nec non miUtiœj in eam formata statuit,quœ,paucisper ConstantinumimmtUaHs, hodieperseverat, Epit , XIV. — b,Ah epistulis et a libellis primus équités Romanot hahuit. Spart. 22. Vitellius avait déjà confié les charges du palais à des chevaliers. Tac. H., I, 58 ; ministeriaprincipatus per lihertos agi sotita, in équités romanos disponit. Cf. Plut., Oth., 9. Domitien avait fait de même, Suét. I)om., 7 ; un illustre chevalier romain qui fut décoré des ornements prétoriens et préfet des Vigiles, Titinius Capito (PL, Ep,, I, 17; V, 83 VUI, 12),

Cependant, placer dans les offices du palais, au lieu affranchis, serviteurs aveugles de leur maître , des chevaliers romains qui devenaient les fonctionnaires de FÉtat, et, par une conséquence nécessaire, réorganiser les bureaux du gouvernement, c'était changer la maison du prince, jusqu'alors peu différente d'une riche maison particulière, en une grande administration publique.

Cette réforme en amena une autre. En s'obstinant à vivre loin de Rome, Hadrien aurait paralysé le mouvement des affaires publiques, s'il ne s'était rendu comme présent dans sa capitale par un conseil de gouvernement investi d'une autorité légale. Auguste avait constitué un Conseil privé qui, si Dion n'a pas transporté au commencement de l'empire ce qu'il avait sous les yeux, était investi déjà d'attributions étendues*. Mais ce conseil ne semble pas avoir survécu au premier empereur, du moins avec le caractère que celui-ci lui avait donné. On ne sent nulle part son action, et ce qui en subsistait n'était qu'une réunion accidentelle et changeante, formée au hasard des amitiés impériales. Hadrien le reconstitua, en demandant aux sénateurs de donner leur approbation aux désignations qu'il fit de personnages considérables, jurisconsultes fameux, préteurs, même consuls. Le choix de l'empereur et la sanction du sénat donnèrent à des fonctions jusqu'alors d'ordre privé, ou du moins indécis et changeant, le caractère d'une sorte de magistrature. Les questions étudiées par les bureaux qu'il venait de réorganiser arrivèrent à ce conseil et y reçurent une solution ^. L*empereur pouvait donc alors, sans nulle inquiétude, courir le monde et chercher à Athènes ou en Egypte des hivers plus doux ; les Pères avaient fait dans ses mains comme une seconde abdication et, en son

fut Ckb epistulis sous ce prince, sous Nerva et Trajan. Kellerm., Vigil., n. 7. Mais c'était une exception; la règle rappelée par Spartien ne fut établie que par Hadrien. Voy. Borghesi, V, p. 14 et suiv. — 1. Voy. ci-dessus, t. 111,

p. 175. — 2 In consilio habuit non amicos aut comités solum, sed

juriscoMultos aliosque, quos tamen senatus omnis prohasset, Spart., 18.... Adhibitit in consilio stio ionsulibus atque prœtoribus et optimis senatoribus, id., 22 '£oixaCe (tCTàxâv npcÔTciov, Dion, LXIX, 7.

absence, les membres du Conseil de gonvemement, suppléant an besoin le sénat, par la délégation qu'ils en avaient reçue, et l'empereur dont ils avaient la confiance, assuraient l'expédition des affaires, la tranquillité de Rome et la sécurité du prince. Ce n'était pas un ministère, car les Romains répugnaient, comme nos anciens rois, au partage des attributions ; mais ce nouvel ordre de choses y conduisait, et quand des honmies tels que Salvius Julianus, Ulpien, Papinien ou Paul sidèrent au consistariumj on pu croire qu'un ministre de la justice s'y trouvait, n n'y a donc point à s'étonner qu'on ait fait remonter les commencements de la transformation monarchique, achevée sous Dioclétien, à l'époque où les afiBranchis rentrèrent dans l'ombre, les chevaliers dans l'administration centrale, les sénateurs dans le gouvernement effectif de l'empire ^

La juridiction confiée en Italie à quatre consulaires et la multiplication des curateurs annoncent aussi l'approche des temps où les anciens droits, les vieux privilèges, vont disparaître devant Tégalité dans l'obéissance. Harc-Aurèle remplacera les consulaires d'Hadrien par des Juridid^, magistrats de moindre dignité, investis seulement de la juridiction civile ; mais il donnera la juridiction criminelle au préfet de la Ville dans la région suburbicaire, au préfet du prétoire dans le reste de l'Italie*. Ainsi, par respect pour cette vieille terre qui avait porté les fortes populations dont Rome avait formé ses légions, on évitait, tout en lui faisant la condition des provinces, de lui en donner le nom.

J'omets quantité de réformes sans importance. Hadrien avait la manie de tout réglementer, comme il avait celle de tout savoir, même les secrets des familles. Sa police, qu'à raison de ses continuels voyages il dut rendre trèsactive, écoutait aux portes, regardait dans l'intérieur des

1. Cf. Naudet, op. cit., p. 151-154. — 2. Sur les jundtci, voy. Momms. sur les Gromati Vêler es, éd. Lachmann, t. II, 192 et suiv. — 3. Le préfet du prétoire avait incontestablement ce droit sous Sévère; il est probable, mais on ne peut l'affirmer, que c'est Marc-Âurèle qui le lui donna.

maisons et lisait, par^dessus l'épaule, la lettre qu'une femme écrivait à son mari, non, comme Tibère, par esprit de soupçon, mais, comme Louis XV, pour se distraire et rire. S'il multiplia les édits sur les vêtements, les voitures, les bains, les matériaux de démolition S etc., il en fit aussi pour fermer les ergastula, où tant d'esclaves, même tant d'hommes libres, enlevés par surprise^ étaient retenus et torturés ; pour ôter aux maîtres le droit de vie et de mort sur leur bétail humain et le protéger contre leurs sévices ^ pour leur interdire, à moins d'une autorisation du magistrat, une spéculation infâme : la vente de ces malheureux, hommes et femmes, à un propriétaire de mauvais lieu ou d'une école de gladiateurs; pour défendre de mettre indistinctement à la question tous les esclaves d'un maître assassiné, même ceux qui n'avaient pas été à portée de voir ou d'entendre, et qui par conséquent n'avaient pu le secourir. Une matrone maltraitait cruellement ses femmes ; il la condamna à cinq années de relégation', et il proscrivit les sacrifices humains qu'on offrait encore à Mithra et au Baal carthaginois. Enfin, mettant la logique au service de l'humanité, il décida que la femme qui aurait été libre à un moment quelconque de sa grossesse donnerait nécessairement le jour à un enfant libre*; et que cet enfant naîtrait Romain lorsque ses deux auteurs, pérégrins au jour de la conception, auraient obtenu la cité avant Tac- Gouchement ^ 11 améliora aussi la condition de la femme, l'autorisa à tester % et reconnut à celle qui avait le jus trium liberorum le droit de recueillir la succession de ses enfants morts intestats \ On a vu Trajan restreindre les

1. Voy. le mém. de M. Egger sur le S. C. contre les indtistriels qui spéculent sur la démolition des édificeSj 1872. — 2. Celait une modification au S. C. Silanien (10 de J. C), mais dont la disposition principale subsista, car Modestinus dit au Dig., XXIX, 5, 18, que Pesclave qui pouvant porter secours à son maître ne Ta point fait, doit être puni de mort. Cf. Paul, Sent. y III, 5, et Wallon, Hist. de VEsclav., t. III, p. 60.— 3. Dig., I, 6, 2.-4. Dig., I^ 5^18. — 5. Gaïus, I, §77 et 92. Il décida également qu'un enfant né d'une Romaine et d'un Latin serait Romain, Id. I, § 30 et 80. — 6. De feminarum testamentiSj Gafus, I, § 115. — 7 Licet eain potestate parentis esset,

droits de lapatria potestas ^ ; ]une décision d*Hadrien, rendue pour un cas particulier, prépara cependant la ruine de Tautorité du père en tant que juge domestique. Un fils avait commerce avec sa belle-mère, le père Tattira à la chasse et Ty tua. Le prince le condamna à la déportation : non pour avoir usé des vieux droits de Tautorité paternelle, mais pour avoir agi en brigand des bois*.

Voilà des édits et des sentences qui feraient excuser bien des travers. Jamais pareil et plus généreux effort n* avait été fait par le législateur pour diminuer cette plaie de l'esclavage, point purulent' qui minait le corps social. La législation d'Hadrien nous achemine à la transformation que va subir l'ancien mode de servitude : un grand nombre d'esclaves seront bientôt des colons.

A Rome, beaucoup de simplicité dans la vie, de dignité dans la tenue, quoiqu'il renvoyât bien loin ceux qui voulaient l'envelopper d'ennui, sous prétexte de la majesté du rang ; et si Antinous avait eu des successeurs, le vice du moins se dérobait à la pudeur publique. Au palais, les esclaves, les affranchis retenus dans l'ombre; point de vin sur la table , mais les repas assaisonnés de conversations variées, de lectures intéressantes ou de représentations scéniques. Des réceptions aux jours de fête; ordinairement le calme et le silence dans la demeure impériale. Cependant aucune affectation d'austérité; il prenait part aux plaisirs de ses amis et aussi à leurs douleurs ; il chassait avec eux et les visitait dans leurs maladies sans leur permettre d'abuser de son affection ni leur donner un crédit dont ils pussent trafiquer, « ainsi qu ont coutume de le faire les Césariens et tous ceux qui entourent les empereurs*.» En public, pour cortège, les citoyens les plus respectés, et point d'avances à la foule, afin d'en

Ulp. Frag,, XXVI, 8. Ce droit n'était reconnu à l'affranchie que lorsqu'elle avait quatre enfants. Cf. au Dig., XXXVIII, 17, le S. C. Tertyll.— 1. Ci-dessus, p. 270. —2 Quod latronis magis qtmm patris jure eum inierfecil:

nampatria potestas in pietate débet, non atrocitate consistere, Dig., XLVIII, 9, 5.-3. Dion, LXIX, 7.

tirer ces acclamations si faciles à obtenir et qui si souvent trompent ceux qui les reçoivent. Lorsqu'il revenait du forum ou de la curie, c'était habituellement en litière, pour qu'on ne le suivît point*.

Jusqu'à la fin il eut pour les sénateurs les mêmes égards. Arrivait-il des ambassadeurs étrangers, il les présentait lui-même au sénat^ exposait leur demande, prenait les avis de chacun, et, après avoir recueilli les voix, rédigeait la réponse dans le sens de la majorité. Avec le peuple il était comme avec les soldats, plutôt sévère qu'affable*. Un jour que^ durant les jeux, on lui réclamait avec insistance • une grâce qu'il ne crut pas juste d'accorder, il la refusa, et toute l'assistance se récriant, il commanda par le héraut qu'on fit silence et que les jeux continuassent. Une autre fois, le peuple le pressait avec grand bruit de donner la liberté à un conducteur de char. Il écrivit sur ses tablettes : « La dignité du peuple romain ne lui permet pas de demander que j'affranchisse l'esclave d'un autre, ni de contraindre son maître à l'affranchir lui-même ; » et il jeta ces tablettes à la foule. D'autres fois, il se tirait d'une importunité par un bon mot. Un solliciteur dont la tète commençait à blanchir et qui n'avait pu obtenir une grâce, reparut quelque temps après, les cheveux teints et demandant la même place : « Mais, je l'ai déjà refusée à votre père, » dit le prince.

11 aimait, avons-nous dit, à rendre la justice, et surtout à la faire; quand il siégeait sur son tribunal, c'était entouré <c non de ses amis ou de ses familiers, mais des plus savants jurisconsultes, tels que le sénat lui-même n'aurait pu mieux choisir, Julius Celsus, Salvius Julianus, Neratius Priscus*. » Dion, qui ne lui est pas favorable, remarque cependant que jamais il ne dépouilla • personne injustement de ses biens, et l'historien ajoute, avec une naïveté qui est malheureusement une vue nette de certains

l. Omniadd privcUi hominis modum fecit. Spart., 8. — 2. '£(i.êpi6â>c (jiolXXny 9^ 6ci>ice\iuxù>;Y Dion, LXIX, 6. — 3. 'loxupw; altoùai ti, ihid. — 4. Spart., 18..

caractères : « Il n'avait point de colère, même pour les gens de peu qui lui rendaient service en agissant contre son sentiment. » Mais il n'entendait pas que les juges violassent la loi; et sa vigilance, celle qu'il imposait à Tadministration , rendirent les prévarications bien difficiles *.

Il est malheureux que le grammairien Dosithée qui nous a conservé des kttres et sentences d'Hadrien, ne soit qu'un maître d'école prenant au hasard les exemples qu'il propose à ses élèves. Mieux choisis et plus nombreux, ces fragments auraient permis de lever un coin du voile qui cache la vie habituelle du prince. Tels qu'ils sont, ils le montrent rendant justice ou donnant conseil à tout venant, sous le vestibule de son palais*, comme les rois et les cheiks de l'Orient aux portes de leur ville ; et malgré leur insignifiance, ils aident à saisir le véritable caractère de cette magistrature impériale, faite des prérogatives bien déterminées des anciennes charges républicaines et des pouvoirs indéfinis de l'autorité patriarcale.

Un individu veut s'enrôler. — « Où désires- tu servir? — Au prétoire. — Mais quelle taille as -tu? — Cinq pieds et demi. — Entre dans les cohortes urbaines, et, si tu es bon soldat, la troisième année, tu pourras passer aux prétoriens. » (S 2.)

Un vieux soldat vient au palais : « Mes fils, seigneur, ont été pris pour la milice. — C'est fort bien. — Mais ils sont très-ignorants : aussi j'ai peur qu'ils n'agissent pas selon les règlements et qu'ils ne me laissent dans la misère^ — Pourquoi craindre? Ne sommes-nous pas en paix? Leur temps de milice se passera tranquillement. — Permettez, seigneur, que je les suive; fût-ce comme leur serviteur. — Par les dieux ! n'en fais rien; il ne convient pas que tu deviennes le valet de

1 . De judicihus omnibus semper cuncta scrutando , tamdxu requisivUf quamdiu verum inveniretj Spart., 20. — 2. Quelques-unes des demandes adressées au prince lui sont faites par écrit^ per lijbellos; d^autres de vive voix. '

tes fils; mais prends ce ceps de vigne, je te fais centurion*. »(§ 13.)

Un autre jour, il condamne un fils à nourrir son père vieux et infirme, un tuteur à fournir des aliments à son pupille. Un homme et une femme qui n'avaient pas contracté de jusies noces^ c'est-à-dire un mariage légitime, se disputent un enfant pour avoir sa part dans les distributions publiques. L'empereur fait venir Tenfant. « Auprès de qui demeures-tu ? — Chez ma mère. » Alors le prince se tournant vers l'homme : « Méchant I laisse ce congiaire qui ne t'appartient pas. » (S l i 0

.' Gomme il assistait à la distribution de ce que nous appellerions les bons de pain, une femme s'écrie : « Je te supplie, seigneur, d'ordonner qu'on me donne une portion du congiaire de mon fils qui m'abandonne. » Le fils était présent. « Moi, seigneur, je ne la reconnais pas pour ma mère. — Eh bien ! moi, si tu persistes, je ne te reconnaîtrai plus pour citoyen. » (§ 14.)

Un citoyen expose qu'il a le cens équestre et qu'il avait sollicité la concession du cheval d'honneur [equum publia cum), mais n'a pu l'obtenir, à cause d'une accusation portée contre lui. — « Celui qui demande le cheval d'honneur doit être à l'abri de tout reproche ; prouve que ta vie est sans tache. » (§ 6.)

Il ne se trouve en tout cela rien de bien important pour le droit ou pour l'histoire. Cependant, si Tacite avait lu les fragments de Dosithée, il n'aurait pas reproché à Tibère sa présence dans les tribunaux ^ L'empereur était un chef militaire, imperator^ mais il était aussi de cet âge où la société voit surtout dans le prince un justicier à la façon de Salomon ou de saint Louis. Aux mains d'un sage, cette faculté de a faire le droit», conderejura, à tout propos et sur toute question, est sans inconvénient; aux mains d'un débauché, d'un violent ou d'un fou, elle a été déjà et elle rede-

1 . II y avait, dans chaque légion, soixante grades de centurions tous de rang différent. — 2. Ci-dessus, t. III, p. 449.

vienura terrible. Hadrien, heureusement, était de la caté* gorie des sages.

Un tel prince méritait d'être bien servi, et il le fut, parce qu'il avait la qualité qui, chez le prince, peut remplacer toutes les autres : il savait découvrir les hommes utiles et les mettre à la fonction qu'ils étaient en état de remplir le mieux. Mais les écrivains, qui nous ont gardé si peu de choses de l'empereur, ne nous disent rien de ses lieutenants. Il en avait cependant qui étaient dignes des anciens temps. Ainsi Marcius Turbo, son meilleur général, devenu préfet du prétoire, étonnait la mollesse des grands de Rome par son activité et sa vie austère. Il passait tout le jour à travailler au palais, et souvent retournait près du prince au milieu de la nuit. Jamais on ne le vit, même malade, s'enfermer dans sa maison, et Hadrien le pressant de prendre quelque repos, il répondit par le mot de Vespasien : « Un préfet du prétoire doit mourir debout*. »

Sulpicius Similis était un autre gardien sévère de la discipline. Un jour, Trajan l'ayant appelé dans sa tente, lui simple centurion, avant les tribuns, il dit au prince : « C'est une honte, César, que tu t'entretiennes avec un centurion, tandis que les tribuns sont debout à ta porte et attendent. » Il prit malgré lui la préfecture du prétoire, la déposa dès qu'il le put, passa aux champs le reste de sa vie, sept années, et ûi écrire sur son tombeau : « Ci-git Similis, qui exista soixante-seize ans et en vécut sept*. >

Le vainqueur des Juifs, Julius Severus, homme aussi d'autorité, mais en même temps de justice, avait gagné si bonne renommée dans son gouvernement de Bithynie, que plus d'un siècle après son nom y était encore vénéré. Arrien est une autre preuve de la sûreté des choix d'Hadrien. Écrivain distingué, historien exact, bon général, chef habile et prévoyant d'une province frontière, il mérita l'estime de son prince et il a gagné celle de la postérité.

Cependant on reproche à Hadrien une basse jalousie et

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