‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 35 sur 45 · Dion, LXIX, 18. — 2. W., LXIX · texte numérisé non relu

Dion, LXIX, 18. — 2. W., LXIX

de la cruauté ; mais il est aisé de reconnaître d'où venaient ces reproches. Durant ses interminables voyages, il promenait avec lui le gouvernement sur tous les grands chemins de Fempire. Auparavant la réalité du pouvoir restait au moins dans la capitale, et, de loin, on voyait mal la distance qu'il y avait du Palatin à la Curie. Avec Hadrien rillusion n'était plus possible. Que faisaient donc les délaissés de Rome, les vieux politiques sans emploi, la jeunesse dorée sans guerre, sans commandements obtenus « avant la première barbe*? » Que disait-on sous les portiques du forum de Trajan, le long de la voie Sacrée et dans toutes les maisons patriciennes? Que le petit Grec était encore un petit esprit; que ce provincial se plaisait avec les gens de son espèce ^ ; que ce grand ami de la paix avait peur de la guerre. On ne lui reprochait pas ses vices qui étaient ceux de tout le monde, et pas encore sa cruauté, puisque personne ne voyait d'exécutions ; mais on insinuait qu'il avait bonne envie de faire des victimes et l'on exagérait ses travers; on élevait à la hauteur d'affaires d'État des querelles de ménage entre lui et les sophistes dont il s'entourait. Enfin, comme son mariage était demeuré stérile, on prêtait à l'impératrice d'abominables propos, et sans se mettre en frais d'imagination, on lui faisait répéter le mot attribué déjà au père de Néron : « D'elle et de moi, il ne peut naître qu'un monstre fatal au genre humain. » Il ne faisait pas bon conspirer contre un prince qui avait pour lui le dévouement absolu dé trente légions. Aussi ne le fit-on qu'à son avènement, quand on le croyait mal aflermi, et à la fin, lorsque, la mort approchant, on pensa que son esprit et sa main faiblissaient ^ Mais on se dédommageait par mille médisances, petite guerre dont Antonin s'effraya tant qu'il se condamna durant tout son règne à ne point sortir de Rome.

Or ces médisances, les badauds les écoutaient avide-

l. Nec trihunum nisiplena harha /"accret, Spart., 10. — 2. In colloquiis.,,.

humilUmorum civilissimus fuit, Spart., 20. — 3 Quum animo parum

valeret, idcircoque despectui haberetur,k\ir, Vict., de Cœs,, 14.

ment et les ramassaient pour d'autres qui les écrivirent. Voilà comment nous les retrouvons dans les pauvres historiens de ce temps, Spartien et Dion, surtout le Dion du moine Xiphilin. Avec de tels écrivains, on est forcé de ne tenir aucun compte des accusations vagues, des affirmations sans preuves, lorsqu'elles sont en contradiction avec le caractère bien constaté des hommes, ou avec les événements connus. Ainsi Dion, attribuant à la jalousie l'abandon des conquêtes de Trajan et la destruction du pont sur le Danube, fait preuve d'autant d'ineptie que lorsqu'il montre Hadrien envieux des morts, même d'Homère, et se guérissant une première fois de son hydropisie « en épuisant, à l'aide de la magie et des enchantements, l'eau qui enflait son corps. » Spartien dit sérieusement que l'empereur a avait de telles connaissances en astrologie qu'il écrivait le soir des calendes de janvier tout ce qui devait lui arriver dans Tannée. » Plus loin, il accuse « la violence de sa cruauté naturelle, » vim crudelitatis ingenitx, et ajoute : idcirco multa pie fecisse^. Pour admettre cette cruauté naturelle, qui aurait eu le singulier effet d'être le mobile de ses bonnes actions, il faudrait autre chose que ces phrases d'où rien ne sort quand on les presse. Nous avons eu trop d'exemples de cette manie malheureuse avec un écrivain de génie comme Tacite, pour accepter sans preuves les affirmations d'auteurs de la décadence , à qui manquent complètement le sens critique, le goût de l'ordre et de la précision, mais qui, en échange, sont déjà doués de la plus niaise crédulité.

On lit dans Dion : « Sa jalousie contre les talents supérieurs ruina un grand nombre de gens et causa la perte de quelques-uns. C'est ainsi qu'il chercha à se défaire de Favorinus le Gaulois et de Denys le Milésien*. » On pourrait croire, d'après ces paroles, qu'il arriva à ces deux

1. Hadr., 15, 19. Voyez, au commencement du chapitre suivant, le conte ridicule fait par Aur. Victor, de Cœs., 14, au sujet de radoption d'Antonin. — 2. LXIX, 3, Spartien dit au contraire (16) que Favorinus l'emporta sur tous les autres dans son amitié, et ne marque point que cette faveur ait cessé.

hommes quelque fâcheux accident. Or Denys fut fait chevalier romain et Favorinus mourut plein de jours dans les dernières années d'Antonin. Repris une fois par le prince au sujet d'une expression, il s'était aussitôt rendu, et, ses amis le raillant d'avoir cédé si vite, il avait répondu : «c Vous ne me persuaderez jamais que l'homme le plus savant de Tunivers ne soit pas celui qui commande à trente légions. » Il serait juste de laisser cq mot au compte de la lâcheté du sophiste ; on le met à la charge du prince, qui apparaît alors comme incapable de supporter la plus légère contradiction. On rapporte du même personnage qu'il s'étonnait de trois choses : « Gaulois, il parlait grec; eunuque, il avait été accusé d'adultère; enfin, haï de l'empereur, il vivait encore. » L'eunifque n'était point modeste, en se vantant d'avoir été l'objet de la haine d'un empereur; et s il conserva, comme il semblés la faveur d'Antonin, c'est qu'Hadrien ne l'avait pas même chassé de sa cour. Tout le mal peut-être qu'il en avait reçu avait été de se voir préférer d'autres sophistes. Denys de Milet et le philosophe Héliodore perdirent aussi de leur crédit ; mais Ëpictète garda le sien, et Arrien, son disciple, « fut tiré des livres » pour être fait consul.

Nous savons qu'Hadrien aimait à s'entourer de lettrés et d'artistes, race autrefois disputeuse et république pleine d'orages, parce que la vanité y était toujours surexcitée, ce Le prince peut te donner des richesses et des charges, disait Denys à Héliodore, qu'Hadrien venait de prendre pour secrétaire, mais jamais il ne fera de toi un orateur. » Que cette humeur difficile Tait, à certains jours, fatigué, et que, dans ses disputes avec eux sur un point de grammaire ou de philosophie, il leur ait rappelé, par une réplique impérieuse, la qualité de leur contradicteur, on ne devrait pas s'en étonner. Il aimait à rire et excitait des batailles où il rendait vers pour vers, trait pour trait,

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