A. Gell.jiV. i4.,XX
sans toujours en émousser la pointe*. Un de ces sophistes' réclame les immunités que la loi accorde aux philosophes : a Lui, un philosophe I répond Hadrien, quelle erreur ! » et il refuse. Le mot était dur et le procédé désobligeant ; mais d'une parole, même acérée, à un coup de hache, la distance est grande et je ne crois pas qu'elle ait été franchie par le prince, qui aimait trop les lettres pour en .persécuter les représentants.
« Il honora et enrichit, dit son biographe, tous ceux qui se livraient à renseignement, et en éloigna, mais après les avoir comblés de biens, ceux qui n'étaient pas capables de soutenir la renommée de leur profession*. » C'est notre mise à la retraite avec tous les honneurs de la vétérance. Remarquons, sans nous arrêter à leur histoire, que sous ce règne florissaient: Plutarque,un des maîtres d'Hadrien, Suétone, son secrétaire, qu'il disgracia pour une offense à l'impératrice, Phlégon, son affranchi, qui écrivit, sous la dictée du maître, son histoire, Arrien, habile et savant capitaine, Ptolémée, l'illustre géographe, Pausanias, Aulu-Gelle; enfin un grammairien fameux, Apollonius Dyscole ou le Bourru. Juvénal venait de mourir, et Lucien, Apulée, n'avaient encore rien écrit. Ainsi l'érudition domine et la grande littérature est morte, car bien que tout le monde fasse des vers ou déclame, on ne trouve ni un orateur ni un poëte.
Nous avons pu faire bon marché des querelles d'Hadrien avec les sophistes, mais un fait laisserait une tache odieuse sur son nom, le meurtre d'Apollodore en représailles de critiques contre un projet de temple dessiné par l'empereur. J'ai peine à croire à cette méchante action, et ce qui s'y rapporte est fort obscur. On dit que, du vivant de Trajan, ApoUodore se brouilla avec le futur empereur, en le renvoyant à ses peintures un jour qu'Hadrien voulait
\, Acer nimis ad lacessendum pariter et respondendum sertis, joeOf maledictis : re ferre carmen carmini, dictum dictui, Aur. Vict., Épit.j 14. — 2. Favorinus, op. Philostr., Vies des Soph», I, 8. — 3. Spart., 16,
lui parler de constructions, et Ton fait de cette rudesse le motif de sa disgrâce. Cependant il resta encore en faveur, puisque le nouveau prince le chargea de faire un colosse qu'il voulait consacrer à la Lune, pour le placer à côté de celui de Néron qu'il avait dédié au Soleil*. Le récit de Dion Cassius, ou plutôt de Tabréviateur Xiphilin, est rempli d'invraisemblances. Hadrien, disent-ils, bannit ApoUodore, mais demeura en correspondance avec lui; il lui demanda même de composer sur les machines de guerre le livre dont nous avons parlé et qui commence ainsi : «Seigneur, j'ai lu ta lettre au sujet des machines, et je suis heureux que tu m'aies jugé digne d'exécuter une pareille œuvre. » Plus loin, il ajoute : « Dans des jours meilleurs pour moi, quand nous étions ensemble à l'armée.... » Ces paroles tristes, mais douces, n'annoncent point beaucoup de haine dans le cœur de l'exilé pour le persécuteur, ni cette demande du prince une bien vive irritation contre le persécuté. Il y a là quelque chose qui nous échappe. Si l'empereur ne mettait pas un terme à cet exil, c'est peutêtre que le sénat l'avait prononcé à la suite d'une faute dont le souvenir subsistait. Dion assure qu'Hadrien finit par ordonner sa mort pour avoir dit d'une statue que le prince voulait mettre assise dans un temple: «Elle est trop grande; en se levant elle briserait la voûte. » L'habile artiste n'a pu faire à un connaisseur expert une objection si contraire aux idées des anciens sur la statuaire des dieux, et qui eût été la condamnation de Phidias en même temps que celle d'Hadrien. Il est tout aussi difficile d'admettre que le meurtre du grand architecte soit passé inaperçu. Or Spartien, qui ne ménage pas au prince les accusations de cruauté, et qui parle d'Apollodore, ne fait aucune allusion à sa mort violente. Eutrope et Aurelius Victor ne la connaissent pas davantage, ou du moins n'en disent mot. Si le fait est vrai, il faut qu'on lui trouve d'autres motifs que ceux qu'on donne, car ce meurtre, tel qu'il est raconté, au-