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rait été un acte de folle cruauté, et nous avons le droit de dire qu'Hadrien ne commettait pas de ces actes-là*.
Il est une question qu'à Tépoque où nous sommes arrivés de l'histoire de l'empire, il faut se faire au sujet de chaque prince : Quelle conduite a-t-il tenue à l'égard de ceux qu'on appelait les* « désespérés » et qui à l'apothéose de l'empereur opposaient celle « du crucifié? »
On a lu * une lettre d'Hadrien dont nous avons omis, pour le reprendre ici, un passage qui se rapporte aux chrétiens. « En Egypte, dit-il, les chrétiens sont des adorateurs de Sérapis, même ceux qui se disent les évéques du Christ. Dans ce pays, il n'y a ni rabbin juif, ni samaritain, ni prêtre chrétien qui ne soit astrologue, devin et charlatan*. Le patriarche même, lorsqu'il vient en Egypte, est forcé par les uns d'adorer Sérapis, par les autres le Christ. » Ces paroles attestent une certaine préoccupation de la question religieuse dont le monde était alors troublé, n est évident qu'Hadrien prit quelque souci des problèmes qui s'agitaient au-dessous de lui ; mais, comme les puissants et les heureux du jour, qui regardent de loin et dédaignent les idées nouvelles, il a vu, sans bien comprendre; et comme beaucoup d'autres aussi, il confondit avec le Dieu des chrétiens celui dont les Lagides avaient fait le Dieu suprême de la vie, de la mort et de la résurrection.
Cependant l'empereur aurait dû être mieux au courant des dogmes chrétiens, car, à Athènes, il avait admis Aristide, philosophe converti, et l'évêque Quadratus, le premier apologiste, à lui présenter la défense de leur foi (126). L'Église, avec son organisation et ses rites, alors fort simples, ne pouvait inspirer d'inquiétude à. un prince qui, dans ses voyages, avait rencontré tant de systèmes, de
1. Dion (LXIX, 4). Il ne faut pas oublier que nous n'avons pas le texte de Dion et qu'il se peut que les deux mots, èçôveuaev aÙTèv, soient une interpolation de Xiphilin^ car, au ch. u, Dion dit du gouvernement de ce prince: çiXavOpconÔTaTa &pÇa;, et il ne lui reproche que les exécutions de 119 et de 137. — 2. Ci-dessus, p. 374. — 3. Vopisc, Saturn., 8. Le mot alipteSj frotteur d'huile, est expliqué par le mot medici du chap. précédent, évidemment pris en mauvaise part.
croyances et de cultes divers, que le vieil esprit romain, étroit et dur, avait été tué en lui pour faire place à Tesprit de tolérance. Les chrétiens, qui prétendaient guérir des malades et ressusciter des morts*, lui semblaient avoir autant de droit à vivre tranquilles que les prêtres de Sérapis qui s'attribuaient le même pouvoir. Il n'avait nulle envie de les accuser, comme Domitien, de judaïser, comme Trajan, de former des sociétés secrètes, et il rattachait leur dogme de la Trinité aux doctrines les plus pures de Platon. Les chrétiens, dont les apologistes se présentaient devant lui avec le manteau des philosophes % lui semblaient former une école philosophique, à laquelle il devait donner la liberté qu'il laissait à toutes les autres. S'ils étaient possédés de l'esprit de prosélytisme, tout le monde alors l'avait, à ce point que nous pouvons considérer Sénèque, Épictète, Dion Chrysostome, comme des directeurs de conscience ; que beaucoup tenaient Apollonius de Tyane pour un messie ; et que les chemins, les rues étaient encombrés de philosophes prêcheurs dont Lucien nous a laissé un portrait qui, sauf l'habit, semble fait à la ressemblance de certains prédicants de carrefours au moyen âge, et de nos énergumènes des réunions publiques.
Hadrien, qui avait changé les anciennes façons de régner, changea donc aussi les vieilles maximes de gouvernement; et, puisqu'il mettait le salut de l'empire dans la vigilance et la fermeté de l'empereur, incessamment portées sur tous les points du territoire, c'est-à-dire dans une sagesse toute terrestre, il n'avait plus besoin de le mettre dans la protection de la religion officielle. Malgré son titre de souverain pontife, il laissa les dieux d'Auguste se dé-
1. Dans le seul fragment qui nous reste de Quadratus^ on lit : « 01 6epa- 7ceu6évTeç, ol àvaffxàvTE; èx vexpôv », Routh, Reliq. sac, I, 71. Oxf., 1814. — 2. Tillemont, Hist. des Emp., Il, 328 : « Aristide estoit philosophe de profession, et il en garda Phabit lorsqu'il embrassa la foy. » Beaucoup de chrétiens portaient aussi le manteau des philosophes, témoin saint Justin, Dial, cum Tryph., init.
fendre tout seuls. Néanmoins il faut toujours faire cette réserve * , que dans cet empire immense il a pu se trouver quelques villes où des chrétiens aient été victimes soit des emportements d'une populace ameutée, soit de la haine religieuse d'un magistrat imbécile. C'étaient des violences locales contre lesquelles les •provinciaux étaient sans défense. Ceux qui en très-grand nombre, à cette époque, avaient le titre de citoyens, étaient seuls à l'abri de ces jugements précipités qui tourmentaient la conscience de certains fonctionnaires.'Plusieurs, entre autres Licinius Silvanus Granianus^ proconsul d'Asie, écrivaient à l'empereur qu'il ne leur paraissait pas juste de mettre un homme à mort parce que la populace criait : «Le chrétien aux bêtes M » Nous avons une des réponses d'Hadrien, celle qui fut adressée à Minicius Fundanus, successeur de ce sage personnage. S. Justin l'a insérée en entier dans sa première Apologie, et Eusèbe en a mis une traduction grecque dans son Histoire ecclésiastique. Sans retirer les instructions si précises de Trajan à Pline, ce qui aurait été l'équivalent d'une reconnaissance officielle du christianisme, Hadrien semble avoir cherché, par le vague de sa réponse, à fournir aux juges un prétexte de ne frapper les chrétiens que pour des délits de droit commun. « Si quelqu'un, dit-il, accuse les chrétiens et prouve qu'ils font quelque chose contre les lois, jugez-les selon la faute qu'ils auront commise ;. s'ils sont calomniés, punissez le calomniateur^. »
On dira que c'était n'accorder rien, puisque les lois de l'empire condamnaient les chrétiens. Sans doute ; mais d'abord, par son rescrit, Hadrien interdisait la violence, les exécutions tumultuaires, et faisait une obligation de la procédure légale ; ensuite, dans un gouvernement absolu,
1. Voy. ci-dessus, p. 236. — 2. Voy. Waddingtçn, Vastes des provinces asicU.y I, p. 197 et suiv. — 3. Si la lettre de Tibérianus, goureraeur de Palestine, donnée par Malala et Suidas, était authentique, il faudrait admettre aussi la réponse de Trajan ordonnant à Tibérianus et aux autres gouverneurs de laisser les chrétiens en paix. Mais Tillemont lui-môme la rejette, t. II, p. 578. — 4. On a pensé que ce rescrit était comme une sorte d'amnis • tie donnée, en 127, à l'occasion de la première fête des decennaîia d'Hadrien.
les lois valent ce que vaut Tesprit qui les applique ; et il faut bien que sous les termes équivoques dont Hadrien s'était servi) l'administration impériale ait mis la tolérance qui était dans la pensée de son chef, puisque S. Justin trouvait que ce rescrit contenait tout ce que les chrétiens pouvaient demander aux empereurs ^
Antonin écrivit des lettres semblables qui tendaient à donner au christianisme non pas une existence légale, incompatible avec les lois et la constitution même de l'empire, mais la tolérance de fait qui devait d'abord lui suffire.
Que serait-il advenu si cette politique avait été continuée par les successeurs de ces deuxprinces; siles uns n'avaient pas cherché à étouffer le christianisme dans le sang ; si les autres ne lui avaient pas livré le gouvernement en le faisant asseoir à côté [d'eux sur le trône? On eût évité tous les crimes commis par la persécution, qui exalta Théroïsme des martyrs, mais aussi la haine contre la société païenne, ses arts, sa littérature ; et le christianisme, s'infiltrant peu à peu dans les esprits, eût paisiblement transformé le monde, sans se faire d'abord pouvoir public, ensuite puissance territoriale, ayant la force et en usant, faisant des martyrs après.en avoir donné. Alors il eût été pour l'empire un élément de régénération, au lieu d'être une cause de dissolution. Mais le gouvernement du
1. Voy. Eusèb., H. E., IV, 8 et 9, la dernière édition de S. Justin, par Theod. Otto, S. Justini opéra, lenae, 1847, t. I, p. 162, ad finem Apolog /«. oux ... (xâXXov Y]^t(d(Ta(iEv, et l'ouvrage de M. Aube, S. Justin^ philosophe et martyr, p. xlvii-xlix. Sulpice Sévère et saint Jérôme parlent d'une persécution violente sous Hadrien. Le janséniste le Nain de Tillemont voudrait b;en parler comme eux, mais son impartialité l'oblige à dire : « Eusèbe, ni la plupart des autres ne la content pas. Et elle ne vient pas en effet d'aucun édit de ce prince, comme il est aisé de le justifier par saint Méliton et par TertuUien. » Hist. des Emp., II, p. 319. Saint Irénée (III, 3) ne cite qu'un martyre, celui de Télesphorus. L'évéque de Sardes, Méliton, sous Marc-Aurèle, se plaignait de ce que les chrétiens fussent alors persécutés en Asie par des édits de magistrats municipaux, « ce qui, dit-il, ne s'était jamais fkit, » et il ignore si ces édits ont été publiés par ordre de l'empereur, ou à son insu, Eusèbe, H. E., IV, 26. Cf. Dion, LXX, 3, qui montre Antonin « enchérissant sur les marques d'estime dont Hadrien avait honoré les chrétiens. »
monde appartient à la passion bien plus qu'à la sagesse; et cette idée de la séparation du temple et du forum, ou, pour l'appeler par son nom moderne, la séparation de rÉglise et de TÉtat, qui n'entra jamais dans une tête grecque ni romaine^ est un fruit qui aura mis des milliers d'années à mûrir.
Je suis bien loin de prétendre qu'Hadrien se soit élevé jusqu'à cette pensée ; mais nous devons l'honorer pour avoir agi comme s'il avait eu le respect réfléchi de la conscience religieuse. Sous lui, nul, par ordre du prince^ ne souffrit pour ses croyances, dans sa personne ou dans ses biens.
Hadrien eut cependant une guerre atroce de religion. Aux premiers jours de son règne, ses généraux avaient écrasé l'insurrection juive qui avait éclaté sous Trajan, à Cyrène, en Egypte, dans l'île de Chypre, où l'exploitation des mines de cuivre, concédée par Auguste à Hérode, à condition d'en partager les revenus avec lui, avait attiré un très-grand nombre de Juifs. Comme dans toutes les guerres faites au nom du ciel, il avait été commis de part et d'autre d'abominables cruautés. En Chypre seulement, 240 000 personnes avaient péri ; et défense avait été faite aux Juifs, sous peine de mort, de mettre le pied dans l'île : celui même que la tempête y jetait n'obtenait pas merci*. Ailleurs, pareilles cruautés : on parle non-seulement de tortures , mais d'immenses égorgements , de cadavres mangés. « Dans la Cyrénaïque, dit Orose*, presque toute la population avait péri, et si Hadrien n'y avait envoyé de nombreux colons, la terre y serait restée vide d'habitants et inculte. »
Cette fois, c'étaient les colonies qui avaient pris les armes. Épuisée de sang, et d'ailleurs contenue par de puissantes garnisons, surveillée par d'habiles généraux, la mère patrie n'avait pas eu la force de recommencer la
1. Dio., LXIII, 32. L'historien Appien fut acteur dans cette guerre et faillit eh être la victime; voy. le curieux fragment de son XXIV* livre, retrouvé et commenté par M. Miller, Rev, Archéol.y 1869. — 2. VII, 12. Cf. S. Jérôme, Chron., ad ann. 121, et Eckhel, D, N, V., VI, p. 497.
grande guerre par les armes; mais elle continuait la lutte par Tesprit, et sur les ruines de la patrie matérielle, quelques hommes s'étaient donné la tâche de refaire la patrie morale du peuple hébreu.
Après la chute de Jérusalem, les docteurs de la loi qui avaient survécu à l'épouvantable catastrophe s'étaient réfugiés àlabné (Jamnia), plus tard àTibériade et y avaient ouvert des écoles, qui entretenaient le zèle pour la loi parmi ces vaincus que rien ne pouvait abattre, parce qu'ils se sentaient en possession d'une doctrine supérieure à la force qui les avait accablés. Ce peuple était comme le roseau de Pascal : quand le monde l'écrasait, il se croyait encore plus grand que le monde, et il avait raison de le croire, car à la fin il l'a vaincu, en lui imposant son dogme.
C'est par les écoles, par la science telle qu'on l'entendait alors, que le mouvement national fut préparé, et c'est en elles que les Juifs placèrent leurs espérances de salut. La légende d'Akiba, le plus célèbre de ces docteurs de la loi*, en est un touchant témoignage. Dans sa jeunesse, le nouveau Moïse gardait les troupeaux de Calba Schéboua. La fille du maître, frappée de la vertu du jeune berger, lui proposa de Tépouser, mais à la condition qu'il irait auparavant s'instruire et gagner des disciples. Akiba partit; au bout de douze ans, il revenait suivi de douze mille disciples, lorsqu'on approchant de la maison de sa fiancée, il entendit le père qui disait avec colère à sa fille : « Insensée I jusques à quand veux-tu attendre, dans le veuvage, celui qui t'a quittée ?» Et elle répondait : « Si mon époux veut faire selon mon désir, il passera douze années encore à étudier. » Akiba aussitôt retourne à ses livres, et, après le temps prescrit, revient avec vingt-quatre mille disciples. Sa fiancée court à la rencontre de celui qui est devenu le plus célèbre des docteurs de la loi, se prosterne à ses pieds et embrasse ses genoux. Les disciples veulent écarter cette femme en haillons, dans laquelle ils n'ont pas reconnu la
1. « Comme Ezra, il est nommé le restaurateur de la loi, et comparé à Moïse. 1 Derenbourg, Op. cit., p. 396.
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patrie en deuil; mais le maître s'écrie : t Que faites-vous? c'est à elle que nous devons toute notre science. »
Jusqu'alors, parmi les Juifs, l'enseignement avait été oral, traditionnel; la loi seule était écrite. L'école de Tibériade, prévoyant de nouveaux malheurs et une nouvelle dispersion, résolut de rédiger, après les avoir discutées une dernière fois, toutes les décisions des docteurs, toutes les prescriptions que l'usage avait introduites, toutes les règles de conduite que la sagesse avait trouvées. C'était le code des lois civiles et religieuses, la mischna ou loi répétée, que Técole rédigeait pour constituer, à travers le temps et l'espace, le lien moral de la nation.
Quand l'école de Tibériade eut préparé cet immense travail, une dernière tempête pouvait s'élever et les Juifs de la Palestine périr dans les combats ou dans les supplices; la nationalité juive était sauvée.
Pour prévenir le retour de ces insurrections qui mettaient en péril la paix de TOrient, Hadrien n'avait pas recouru à la persécution religieuse contre les individus. 11 crut qu'il les ferait renoncer à leurs indestructibles espérances dans la venue d'un Messie, s'il leur prouvait l'inanité de ces promesses en effaçant Jusqu'au nom de Jérusalem. Sur les ruines du temple campait, depuis le grand siège, une partie de la légion J* Fretensis * ; Hadrien l'occupa à déblayer le sol, et, en l'année 122 (?) une colonie nombreuse vint s'établir au pied de la montagne de Sion. La cité de David prit le nom de l'empereur et de Jupiter Capitolin, jElia Capitolina. Aux lieux où chaque année les lidèles venaient adorer Jéhovah, le Dieu unique, ils trouvèrent les autels de toutes les divinités de l'Olympe. Le signe même de leur foi aurait été proscrit; Spartien prétend qu'il fut défendu aux Juifs de pratiquer leur baptême sanglant.
Cette guerre nouvelle irrita fortement les Juifs Ils paraissaient résignés à la perte de leur indépendance poli-